L’effondrement plutôt que la décroissance

La fin de semaine du 7-8 septembre à Montréal était consacrée à un colloque constituant une sorte de suivi du Festival de la décroissance conviviale, cela avec plus d’une centaine de participants. Il s’agissait de faire un pas plus loin, en ciblant, avec le titre et le programme, «L’effondrement: Fin d’un monde, construire un nouveau», la vision d’une décroissance qui ne se fera pas de façon planifiée et structurée. La première journée cherchait à comprendre les composantes de l’effondrement qui semble inéluctable, et la deuxième à imaginer le nouveau monde qui viendra.

En dépit des apparences

J’étais conférencier pour lancer la réflexion pour la première journée et j’insistais sur la pertinence du travail des informaticiens de Halte à la croissance qui projettaient – je propose avec raison – que l’effondrement ne viendra pas des crises qui semblent les plus apparentes, dont les changements climatiques et la pauvreté, font l’objet d’une couverture constante des médias, mais d’un déclin dans l’approvisionnement en pétrole de notre énorme et complexe système de production industrielle pendant la prochaine décennie.

Nouveauté dans ma présentation, reprenant le cœur de la première partie de mon livre Trop Tard, est la contribution d’une analyse approfondie par la banque HSBC (autrefois Hong Kong Shanghai Bank of Commerce) datant de 2017 et qui met à jour, avec les mêmes résultats, les projections de 2012 de l‘Agence internationale de l’énergie que j’utilise dans le livre: les gisements de pétrole conventionnel actuellement exploités vont diminuer de peut-être la moitié d’ici 2030 (Figure 1).

HSBC 1

Figure 1, une variante de la figure dans mon dernier article. HSBC a fait en 2017 une analyse en profondeur de l’ensemble de la production mondiale de pétrole, pour aboutir à la conclusion qu’un déclin est imminent et presque inévitable; le graphique part du potentiel où 81% des gisements actuels sont en déclin, ce qui indique une baisse d’environ la moitié de la production actuelle, qui se situe à environ 91 millions de barils par jour (mbd). Il s’agit d’une sorte de mise à jour du graphique tiré des données de l’Agence internationale de l’énergie qui se trouve à la page 145 de mon livre.

Comment aborder le défi?

Comme je cherchais à suggérer dans la réflexion du dernier article du blogue, le constat global est tel que les gestes concrets pour éviter l’effondrement semblent n’avoir aucun impact, tellement l’inertie est devenue forte, et des gestes pour nous préparer pour ce qui s’en vient sont extrêmement difficiles à cerner, comme la journée de dimanche a bien montré. La rencontre s’est terminée avec une présentation de Francis Dupuis-Déri sur l’intérêt de l’action directe, prenant différents exemples du mouvement anarchiste plutôt récents.

J’ai bien eu l’impression que mes courts commentaires sur les manifestations qui sont planifiées pour septembre contre la paralysie face aux changements climatiques, à l’effet qu’elles sont en continuité avec ce qui dure maintenant depuis un demi-siècle et qui par son échec nous a laissés face au mur de l’effondrement, n’étaient pas perçus comme très conviviaux par plusieurs. En fait, je ne m’y oppose certainement pas, cela stimulant l’engagement, mais elles ne donneront pas plus que leurs prédécesseurs.

J’aurais pu ajouter que ces manifestations ciblent justement un défi qui n’est pas celui qui sera central dans les prochaines années – en dépit de ses impacts déjà énormes – , soit le déclin des réserves en pétrole conventionnel face à notre insatiable demande toujours en croissance et qui ne paraît tout simplement pas, cela peut-être parce que les pétrolières et toute la communauté économique qui gravite autour se montrent aussi incapables que les politiciens (voire les environnementalistes) à saisir la situation et les gestes qui s’imposent face à elle.

Je souligne à cet égard l’intervention sur le blogue de Raymond Lutz rendant personnelles les difficultés du positionnement de bon nombre de participants au colloque. Dans les jours suivant le colloque de Montréal, j’ai eu l’occasion de collaborer au tournage d’un balado avec Marisol Drouin, écrivaine en résidence à la Maison de la littérature logée à l’Institut canadien à Québec. Marisol avait publié son premier roman Quai 31 en 2011 qui cherchait à fournir l’imaginaire d’un réfugié climatique.

Le thème de sa résidence est l’effondrement, rien de moins, et le défi qu’elle décrit pour l’imaginaire de son deuxième roman Je ne sais pas penser ma mort semble similaire à celui de trouver des façons de s’insérer dans l’imaginaire de l’effondrement – je vais le lire! La Maison va utiliser le balado dans le cadre du Festival Québec en toutes lettres, qui tient cette année sa 10e édition sous le thème Pour la suite du monde, en octobre. Voilà des efforts, je crois, d’imaginer le défi de l’effondrement, par comparaison aux efforts pour contrôler les dérapages du système actuel, qui continuent.

 

 

 

 

 

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7 Commentaires

  1. Raymond Lutz

    M. Cotnoir a infléchi mon processus de réflexion (merci pour sa réponse):

    La solidarité avec les autres (donc avec les jeunes, vu mon âge) est un aspect non-négligeable. Je ne suis pas de tempérament grégaire mais je peux comprendre que certaines personnes puissent puiser une grande énergie dans le fait d’être en groupe… Peut-être pourrais-je profiter de l’occasion pour faire de l’éducation populaire? Une grosse pancarte « Marcher n’est pas suffisant, désobéissez! »

    Au passage, notez une N’ième manifestation de la criminalisation de la dissidence avec la peine d’emprisonnement de 28 jours dont a écopé cet été la poète canadienne Rita Wong pour avoir pacifiquement manifesté contre le projet Trans Mountain en C.B. (Elle n’avait qu’à se contenter de marcher comme les autres plutôt que de faire un sit-in!)

    Notez également la différence de traitement du système judiciaire entre cette jeune femme asiatique poétesse et un vieil entrepreneur blanc et prospère…

    https://www.straight.com/news/1293131/jailed-pipeline-protester-and-poet-rita-wong-calls-more-prison-programs-fellow-inmates

    VS

    googlez « Kinder Morgan Tim Bray » (pas d’URL ici à cause du filtre de spam)

  2. Paul Racicot

    Les réserves de pétrole, gaz et charbon diminuent depuis… le début de leur exploitation. 😉

    Le problème n’est donc peut-être pas d’abord celui de leur épuisement (final), mais du maintien du FLUX de leur production, flux requis au fonctionnement adéquat de notre civilisation thermo-industrielle. Car, ce n’est pas parce que « le baril mondial » est au 3/4 ou au 9/10 vide qu’il n’en sort pas la quantité requise (par jour ou par année) à étancher notre soif d’énergie fossile…

    Donc… question : quand verrons-nous le FLUX de l’approvisionnement se contracter sans retour… côté pétrole, puis côté gaz, puis, finalement, côté charbon ?

    Dernières questions…

    – Quelles sociétés (pays) et citoyens auront les moyens de se payer ces combustibles lorsque l’intensité de leur FLUX commencera à diminuer ? Des substitutions pétrole->gaz, pétrole->charbon, etc. atténueront-elles les dysfonctionnements durant un certain temps ?

    – À plus de 100 USD / baril, le PIB mondial fait du surplace. Alors, combien de temps le système financier pourra-t-il tenir en regard des dettes nationales (internationales) plus ou moins colossales qui doivent être remboursées ?

    – À quels mesures géostratégiques désespérées peut-on s’attendre de la part de pays (plus ou moins bien militarisés) dont l’approvisionnement en combustibles (pétrole, gaz et charbon) est critique à leur économie ?

    • La contraction énergétique, selon Jean-Marc Jancovici, serait déjà amorcée en Europe et au Japon. Il faut visionner sa leçon donnée à l’École des Mines au printemps dernier pour se faire une idée plus large sur l’état de la situation: https://youtu.be/1NHPgrH5lcQ

      Son appréciation de la situation concorde donc avec celle développée par Harvey. Selon toute vraisemblance le flux de l’approvisionnement a commencé à se contracter.

      Toutefois les prix à la pompe ne refléteront pas cette déplétion. Car lorsque les prix montent, la demande stagne ou recule, faisant refluer les prix créant des oscillations assez chaotiques. Mais chose probable, la réalité physique viendra tôt ou tard impacter l’économie l’entraînant en une spirale assez imprévisible de crises successives.

      Avec un TRÉ inférieur à 12:1, on peut douter que le système économique puisse soutenir longtemps la cadence actuelle, l’énergie disponible pour les autres activités économiques devenant insuffisamment abondante. Pour ma part, je me demande, d’une part, comment le système financier, plus fragile, pourra résister longtemps aux pertes générées par l’exploitation du pétrole de roche-mère, d’autre part, pour combien d’années les USA disposeront-ils de cette production dont le TRÉ est nettement plus bas que 12:1… 2025?

      Je suggère la lecture de « Matières premières et énergie – Les enjeux de demain » d’Olivier Vidal chez ISTE éditions pour des données plus précises .

    • Je dirais plutôt que c’est la production – le flux de production, si vous voulez – en termes quantitatifs qui est en cause. Le graphique, comme l’ensemble de l’étude de HSBC, suggère que la quantité de pétrole conventionnel disponible (le pétrole non conventionnel représente une partie plutôt petite de l’ensemble de la production) dans les années qui viennent sera sensiblement moins que par le passé. À cela il faut ajouter – HSBC ne le dit pas – que la quantité sera sensiblement moins que ce qui est nécessaire pour maintenir le système fonctionnel. Mon point, dans le livre et dans les articles, est que les indications sont que le déclin inéluctable est déjà en cours et atteindra le point critique, suivant le modèle de Halte (et de HSBC, sans reconnaissance par elle de ce qui est en cause), autour de 2025.

      Comme Pierre Alain le souligne, l’ÉROI (le TRÉ) des énergies non conventionnelles est, règle générale, très basse, et cela va accroître l’impact du déclin du pétrole conventionnel.

      Quant à la deuxième question, Gail Tverberg propose
      que la situation qui s’en vient sera assez différentes de celle normale, et que les prix risquent de ne pas monter en dépit du déclin. Si les prix montent, nous ferons face à une nouvelle récession peut-être définitive.

      Quant à la troisième question, je ne vois pas comment les dettes souveraines vont pouvoir être remboursées, indépendamment de toute question associée à l’approvisionnement en pétrole. C’est à l’égard de l’approvisionnement que nous risquons de voir des interventions plutôt dangereuses de la part des pays qui auront les moyens de chercher à s’assurer un approvisionnement.

  3. Benoit Marcotte

    Effondrement ou décroissance!

    Il y a des gens ( je parle des gens les plus riches de la planète, qui donne des millions aux ONGs, et qui souvent sont fondateurs de ces mêmes ONGs) qui font tout ce qui est possible pour garder le système capitaliste en marche. Ces mêmes gens sont les promoteurs d’un capitalisme vert. Capitalisme ou capitalisme vert c’est la même chose, UNE ARME À DESTRUCTION MASSIVE.

    Ces gens riches essaient de manipuler la population avec toutes leurs ONGs.

    Donc quand nous manifestons, nous devons manifester pour la bonne raison, LA DÉCROISSANCE et non pour un capitalisme vert. Malheureusement, les différentes ONGs qui prônent un développement durable (capitalisme ver) se servent de ces manifestations pour promouvoir leur idéologie.

    Je vous suggère la lecture des articles récents de Cory Morningstar qui sont publiés sur le site de Wrong kind of green,

    Benoit

    Voici le lien.
    http://www.wrongkindofgreen.org

    • Raymond Lutz

      ouah, merci pour la référence M. Marcotte! « La mauvaise teinte de vert » va alimenter la conception de nos ateliers qui se tiendront à l’occasion du 27 (le cegep de Drummondville où j’enseigne la physique suspendra les cours pour une journée institutionnelle).

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  1. L’effondrement plutôt que la décroissance – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 10 Sep 2019 dans Blogue | 4 commentaires […]

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