Le développement économique : un jeu qui nous piège

Aperçu Le Conseil du patronat du Québec entreprend depuis septembre un effort de convaincre les Québécois du bien fondé de notre modèle économique et, surtout, de la «création de richesse» comme «priorité absolue». Alain Dubuc en rajoute en insistant qu’il s’agit d’une «absolue nécessité». La campagne de promotion du CPQ est fondée sur le développement économique et une comparaison avec d’autres juridictions, cela en fonction du PIB per capita. L’effort est donc compromis dès le départ, et cela presque de l’aveu du CPQ. Plusieurs intervenants québécois cherchent à moduler l’impact de cette recherche de richesse trop limitée dans sa conception, mais se butent aux règles de jeu qui ne reconnaissent pas de telles modulations. Finalement, nous sommes bon nombre à être déjà riches, et l’objectif doit être non pas la création de richesse dans la tradition myope du CPQ mais la recherche d’un modèle qui ne comporte pas de façon structurelles les inégalités qui laissent tant de monde dans la pauvreté même s’ils sont entourés de richesse.

Tout récemment, en échangeant avec des amis, je me trouvais presque surpris à intervenir pour souligner que nous – nous de la classe moyenne – sommes des riches. L’échange portait sur ces autres du 1%, les vrais (?) riches, mais a abouti pour moi à cet autre constat. Ce sont carrément des lieux communs que de noter qu’il n’y a pas de limites identifiables à la quête de la richesse matérielle. Les analyses de notre surconsommation se fondent sur le piège que constitue notre sens que le bonheur est à associer à notre accumulation de biens matériels, même si ceci est dans un sens élargi. Pourtant, nous sommes nombreux dans les sociétés riches à en avoir assez.

Cette première surprise était assez rapidement associée à une autre, à la lecture d’une chronique d’Alain Dubuc du 18 février portant sur «cinq questions pour la prospérité». La chronique part du rapport du Conseil du patronat (CPQ) sur la prospérité du Québec publié en septembre 2014 et de la campagne lancée les 16 et 17 février par le CPQ pour promouvoir la prospérité Dubuc dit au début: «je peux difficilement être contre. Depuis des années, le thème sur lequel j’ai le plus travaillé, c’est celui de la création de richesse, un autre terme pour décrire la même chose: l’absolue nécessité pour le Québec de travailler pour augmenter son niveau de vie.» De mon coté, je ne puis être contre la recherche de la prospérité non plus, ayant consacré mon livre de 2011 sur la question, en utilisant le terme «progrès» pour essayer quand même d’éviter de la confusion. Ma surprise était de voir Dubuc poursuivre dans ce que je constate plus clairement maintenant être révélateur. Il y a une «absolue nécessité», dit-il, d’augmenter notre niveau de vie et d’atteindre «notre plein potentiel».

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Boules de cristal pour mieux savoir, mieux décider?

Résumé: Les prévisions économiques sont largement reconnues comme peu fiables, même si les décideurs s’y fient souvent. L’idée d’un bilan de ces prévisions pour 2014 n’est peut-être donc pas géniale. Reste que les journalistes dans le secteur font beaucoup plus que le jeu de prévisions. Ceux du Devoir ont souligné en début d’année la faiblesse des attentes pour la croissance économique. Par la suite, ils ont noté que des éléments structurels de l’économie font que nous ne devons presque plus nous fier au PIB comme indicateur, et la croissance comme objectif. L’élection d’un gouvernement libéral, avec son équipe économique, a fourni l’occasion de souligner de nouveau les défis face à des promesses jugées jovialistes. Un regard sur des constats similaires à l’échelle des institutions internationales finit par faire d’une «nostalgie de croissance» presque le thème de l’année. La question devient alors comment gérer les défis, comment faire face intelligemment aux risques identifiés par le Forum économique mondial de Davos. Plusieurs citations fournissent matière à réflexion, tout comme les articles eux-mêmes.

Au début de l’année 2014 je me suis occupé à inscrire pour relecture en fin d’année des textes de trois journalistes en économie du Devoir, les journalistes étant parmi nos meilleures sources de perspectives sur la situation économique de la province, du pays, voire de la planète. Je notais depuis longtemps ce qui semblait être une tendance de la part des journalistes en général à se tromper dans leurs projections et je me suis dit que j’allais vérifier pour une fois, tout en recherchant – surtout – matière à réflexion en fonction du recul fourni par une année passée. Les textes que j’avais retenus pour relecture dataient du 4 janvier au 15 février, et la nouvelle période de réflexions similaires débute ces jours-ci pour 2015. Je comprenais bien qu’un recueil de texte de La Presse fournirait un portrait sensiblement différent.DSC02538

À la relecture de ces textes, ma réaction est tout autre que la recherche d’une validation des quelques prévisions qui s’y trouvent. Je suis devant ce qui est presque un roman, une série de textes écrits dans un cadre qui les définit tous, une réflexion sur le modèle économique en difficulté «temporaire» que les textes cherchent à mettre à jour, en essayant de mieux voir notre situation.

Éric Desrosiers rejette les comparaisons trop faciles avec des situations antérieures dès le départ, tout en ciblant de façon fascinante la tendance à la multiplication «d’enchaînements d’événements inattendus» (et il donne comme exemples de possibilités «une maladie infectieuse [qui] peut franchir des milliers de kilomètres en quelques heures seulement, [ou] la découverte et l’exploitation d’une nouvelle ressource d’énergie aux États-Unis [qui] pourraient, éventuellement, accélérer des changements politiques au Moyen-Orient» – pas pire comme « prévisions» !).

Prévisions court terme

Dans les textes que j’avais retenus, les prévisions sont finalement peu nombreuses. Parmi eux, un reportage sur les prévisions de la Banque mondiale par Desrosiers qui suggèrent «qu’une véritable reprise économique est en cours dans les pays à revenu élevé», surtout les États-Unis, où une croissance du PIB de 2,8% est prévue; la zone euro connaîtrait une croissance de 1,1% et l’économie mondiale de 3,4%. Dans un autre reportage, Gérard Bérubé couvre les prévisions du Mouvement Desjardins pour le Québec, selon qui la croissance serait de 1,8%, venant surtout des exportations, surtout aux États-Unis; le Canada connaîtrait une croissance de 2,3% et le dollar canadien serait à 94 ¢US à la fin de 2014. (suite…)

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Le dossier Résolu: Notre foresterie n’est tout simplement pas rentable selon les normes requises

Le débat actuel sur les activités d’exploitation forestière de la compagnie Produits forestiers Résolu est intéressant, mais comme c’est le cas depuis des décennies, il semble manquer un élément primordial. Le bas de vignette de la photo dans la réplique du pdg de Résolu dans Le Devoir du vendredi 19 décembre met la table : «Le Québec peut se montrer très fier des résultats obtenus par son industrie forestière». Il n’est pas évident qui est responsable de ce constat, mais il cache une multitude de problématiques.

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La «boîte noire» du ministère des Ressources naturelles

Dans mon travail sur l’Indice de progrès véritable (IPV), je cherchais des données pour le calcul du coût des externalités de nos activités économiques dans différents secteurs. Je n’ai pas trouvé de meilleure source que les données du ministère des Ressources naturelles du Québec (MRN) pour le secteur forestier, données abondantes et traitées par deux programmes développés par des instituts de recherche du secteur, FÉRIC et FORINTEK. Les représentants de l’industrie réfèrent à ce travail du Ministère comme une «boîte noire», sans jamais fournir les critiques implicites dans cette description. Les responsables gouvernementaux, à ma connaissance, n’ont jamais élucidé leur utilisation des deux modèles pour expliquer les publications faites chaque année qui en montrent les résultats de leur application, même si une présentation à la Commission Coulombe en 2004 en a fourni quelques pistes. Les milieux universitaires semblent reconnaître la possibilité de certaines faiblesses dans le travail, mais en même temps une concordance entre ce travail et leurs propres constats quant aux enjeux du secteur.

Comme je conclus dans le chapitre du livre consacré au secteur forestier, à moins que les données du MRN et les modèles informatiques qu’il utilise ne soient tout simplement erronées, l’exploitation de nos forêts se fait à perte sur la très grande majorité des parterres de coupe. À toutes fins pratiques, la forêt est donnée aux exploitants, et l’activité y est maintenue par la volonté des gouvernements successifs de préserver des emplois dans les régions ressources, alors que toute l’histoire de ces régions est bâtie sur l’exploitation forestière, cela remontant aux origines de la colonie.

Le débat actuel se confronte donc aux constats généraux découlant du calcul de l’IPV. De toute évidence, ceux-ci s’insèrent dans les travaux du Club de Rome dans Halte à la croissance insistant sur la nécessité de prendre en compte l’ensemble des facteurs de notre développement, et la vision d’ensemble que cela fournit. Suivant une telle approche, ni la foresterie, ni l’agriculture, ni l’exploitation minière ne représente au Québec une activité économique dans un sens acceptable.

L’exploitation de nos ressources naturelles n’est pas une activité économique

La foresterie maintient des milliers de personnes au travail, résultat de décisions politiques qui peuvent bien se justifier, mais non pas en fonction de paramètres économiques. Il s’agit d’une approche au développement qui cherche à concilier occupation du territoire par des communautés qui y sont ancrées, exploitation des ressources naturelles renouvelables dans le but d’apporter des bénéfices à ces communautés et maintien des conditions qui rendent ces deux objectifs possibles. (suite…)

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Et maintenant la Banque mondiale

Toutes les grandes institutions internationales vont y passer, la cible prioritaire actuelle étant une entente souhaitée à la COP21 à Paris en décembre 2015; préalable à la réflexion, toutes insistent et insisteront sur le maintien de la croissance économique que toutes sentent pourtant menacée. Depuis deux ans, sous le titre Baissons la chaleur, la Banque mondiale est intervenue avec trois rapports sur les incidences des changements climatiques sur l’agriculture et la production de nourriture pour l’humanité. DSC00378Le président du Groupe de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, en semble même un peu ébranlé, selon un article récent dans Le Devoir venant de l’Agence France-Presse (AFP). Selon l’AFP, Kim «appelle les pays à s’extraire des stratégies de croissance économique «intenables» tout en assurant qu’ils n’auront pas à renoncer à leur expansion et à leur développement, comme le redoutent certains grands pays émergents».

Je ne trouve nulle part dans les trois rapports une référence à une stratégie de croissance «intenable», mais on apprend qu’une «croissance peu durable» serait en cause en explication de nos problèmes. Dans le troisième rapport de la Banque, paru tout récemment, Kim soutient dans l’Avant-Propos, suivant l’ensemble des dirigeants, qu’il nous faut une économie et une croissance (plus) vertes qui doivent prendre leur place dans l’immédiat:

De plus en plus de voix soutiennent qu’il est possible d’assurer une croissance plus verte qui ne soit pas nécessairement plus lente. Nous savons aujourd’hui que des actions immédiates sont nécessaires pour faire face au changement climatique, mais elles ne doivent pas s’accomplir au détriment de la croissance économique. Nous avons besoin d’adopter des mesures intelligentes qui encouragent une transition vers des transports publics sobres en carbone; et la maîtrise de l’énergie dans les usines, les bâtiments et les équipements peut avoir des effets positifs aussi bien sur la croissance que sur l’environnement. (viii)

La première page du rapport fournit le lien de l’AFP:

Des mesures urgentes sont nécessaires pour aider les pays à s’adapter aux effets actuels du climat et aux conséquences inévitables d’un monde qui se réchauffe rapidement. Les avantages d’une action ferme et rapide en réponse au changement climatique, une action fondée sur des interventions peu polluantes et sobres en carbone, qui évite de s’enfermer dans des stratégies de croissance peu durables, dépassent largement les coûts envisagés. Bon nombre des pires effets prévisibles du changement climatique pourraient encore être évités en limitant le réchauffement à moins de 2°C. Mais c’est maintenant qu’il faut agir. (1)

En effet, ce qui est «intenable» est le type de croissance polluant et émetteur de beaucoup de carbone qui s’avère aux yeux de tout le monde (ou presque) «peu durable». Encore une fois, c’est «l’économie verte» qui se présente comme alternative. (suite…)

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Un bilan – et une projection

Le bilan

Martine Ouellet avait montré pendant des années dans l’opposition qu’elle avait une maîtrise de ses dossiers touchant les ressources naturelles. Il n’a pris qu’une semaine pour voir cette maîtrise rejetée par la Première ministre, une fois le PQ porté au pouvoir. Alors qu’elle s’est exprimée à l’effet qu’elle ne voyait pas le jour où la technologie du fracking pourrait être justifiée sur le plan environnemental, elle a été convertie rapidement en une ministre qui prônait l’exploitation des ressources énergétiques nécessitant cette technologie, au cas où il y en ait sur le territoire québécois.

On comprend assez facilement que la ligne de parti transforme l’expertise de certain(e)s en positionnement plutôt flou, pour la cause. Ce qui est bien plus intéressant dans ce cas est le positionnement de la Première ministre, dès son accession au pouvoir. Ce positionnement était le reflet de plus de trente ans de connaissances approfondies des enjeux auxquels les gouvernements doivent faire face. Pour le commun des mortels, comme pour les premières ministres, l’exploitation des réserves d’énergie fossile représente une entrée dans le monde des riches, à l’instar des Arabie saoudite, Norvège et Alberta de ce monde.

Le gouvernement péquiste n’avait pas besoin d’attendre le plus récent rapport de la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke pour savoir que l’avenir des finances publiques comporte des risques exceptionnels. Assez clairement, mais sans le dire aussi ouvertement que le Parti libéral et la CAQ, la priorité pour le gouvernement était le développement économique et les revenus qu’il pouvait imaginer associés à du succès de ce coté. Ont suivi aussi une série de mesures fiscales qui cherchaient à réduire les dépenses, histoire d’atteindre un budget équilibré le plus rapidement possible (mais pas aussi rapidement que voulu…).

Au fil des 18 mois au pouvoir, le gouvernement Marois a donc transformé des engagements électoraux de caractère social-démocrate en modulations des décisions libérales et a pris le chemin du développement pétrolier : appuis aux projets de pipelines (et par implication, à au moins une installation portuaire pour le transbordement) et annonce de l’intention de faire de l’exploration à Anticosti et dans le Golfe du Saint-Laurent pour voir le potentiel. (En parallèle, on doit noter en passant sa reconnaissance du bien-fondé politique de l’opposition populaire à l’exploitation gazière dans les régions habitées de la vallée du Saint-Laurent.)

Le gouvernement a annoncé en même temps son intention de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec, non pas de 20% comme proposait le gouvernement Charest, mais de 25%, la cible minimum proposée par le GIEC. Au fil des mois, l’engagement s’est montré irréaliste, et le plan d’action sur les changements climatiques promis par le ministre de l’Environnement est resté un plan non produit. La Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ) a été mise sur pied avec l’intention probable et tout à fait acceptable de faire le portrait de la situation et fournir des perspectives pour les prochaines années, voire décennies; pourtant, toute une série d’annonces dans le domaine énergétique a été faite avant même le dépôt du rapport de la CEÉQ. Et ce rapport soulignait l’irréalisme de l’objectif d’une réduction de 25% des émissions de GES.

Les objectifs économiques du gouvernement n’arrêtaient pas là. Les grandes orientations du Plan Nord du gouvernement Charest étaient retenues, sans le moindre effort de prendre en compte et de comptabiliser les émissions de GES qui pourraient y être associé. À l’automne, le BAPE, cherchant à concilier l’intérêt économique du projet et les importantes émissions de GES qui seraient produites, a recommandé le projet de construction d’une grande usine d’engrais dans le parc industriel de Bécancour favorisé par le gouvernement. Dans les mois précédant la campagne électorale, le gouvernement a même annoncé un autre grand projet, celui de la cimenterie de Port Daniel, en Gaspésie. Encore une fois, le gouvernement investissait dans un projet qui rendrait davantage irréaliste la volonté exprimée de réduire les émissions de GES à -25% celles de 1990, pour 2020.

Dans mon analyse du rapport de la Chaire en fiscalité et en finances publiques déjà mentionnée, j’ai souligné les œillères qui caractérisent le rapport. Celui-ci souligne, sur la base de données et de projections sérieuses, une situation «apocalyptique» – le terme est du directeur de la Chaire, Luc Godbout – pour les finances publiques, soit des déficits structurels permanents se mettant en place dans les prochaines années. Des scénarios pour éviter un tel résultat comporte des décisions politiques et des changements de comportement finalement irréalistes – aussi irréalistes que les scénarios qui cherchent à nous montrer des voies pour éviter l’emballement du climat, et dont le rapport ne parle pas.

Comme finalement presque tous nos politiciens, le gouvernement Marois portait les œillères des économistes et cherchaient à éviter la situation «apocalyptique» projettée par eux, en fonçant sur le développement économique. Comme d’habitude, les externalités ne figuraient pas au même plan dans ses calculs. Pourtant, le geste d’enlever les oeillèures – un geste tout à fait raisonnable – aurait montré que la poursuite tous azimuts du développement économique risquait de se faire au dépens de l’autre «apocalypse», celle des changements climatiques. Il n’y a presque pas de gestes sur le plan économique qui va dans la bonne direction à cet égard.

Et la projection

Le gouvernement Couillard débute en mettant les œillères de façon explicite. Le nouveau premier ministre se distinguait des autres chefs pendant la campage en insistant : la priorité est l’économie et les emplois, dit-il, et l’environnement est une préoccupation bien secondaire. Le gouvernement socialiste de François Hollande a vu les mêmes défis il y a deux ans, et a promis de mettre l’accent sur la croissance économique comme moyen d’éviter le mur. Les récentes élections municipales en France consacrent son échec à cet égard.

Il y a lieu de croire que le gouvernement Couillard, ayant déjà en ce sens des orientations encore plus explicites que les socialistes, voire les péquistes, risque de se buter à une situation analogue. L’équipe de Luc Godbout projette une croissance économique pour la période de 2015 à 2050 entre 1,4% et 1,3%, même si des économistes au ministère des Finances (et M. Couillard) ne peuvent éviter la tentation d’espérer plus. Alors que les économistes jugent mystérieux les fondements qui exigent de telles projections à la baisse, ils semblent reconnaître que la croissance économique est en déclin aussi dramatique que la croissance démographique et que ces tendances sont permanentes.PIB Canada et Québec 1960-2009 v.iv14

Le gouvernement Marois n’a pas voulu débattre de son budget déposé à la veille du déclenchement des élections. Le gouvernement Couillard va débuter son règne avec le dépôt d’un budget. À l’image de ses engagements, il va projeter un développement économique tous azimuts, suivant à maints égards les orientations du gouvernement Marois et du gouvernement Charest. Digne du modèle fourni par le gouvernement Harper, on peut présumer qu’il n’y aura plus de sérieux engagements – et surtout pas de gestes – en matière d’émissions de GES.

Reste que la croissance économique anémique et en déclin depuis des décennies – pour devenir nulle ou négative? – ne semble pas si mystérieuse que cela. Dans le fond, tout en reconnaissant d’autres facteurs, il semble raisonnable d’y voir l’impact de nos déficits écologiques cumulatifs, traduit par la hausse de prix de nombreuses ressources, surtout celles énergétiques. Les récessions depuis des décennies ont suivi des hausses du prix du pétrole…

Un refus d’adhérer à des objectifs jugés essentiels et urgents par le GIEC ne changera pas beaucoup la donne. Les coûts se manifestent de plus en plus, et la hausse de ces coûts risque d’être aussi permanente que les baisses démographiques et de croissance économique. Il y a raison de croire que le gouvernement Couillard sera pendant 4 ans ce que le gouvernement Marois cherchait à éviter pendant ses dix-huit mois, un gouvernement obligé de gérer les effondrements du modèle économique en cours, quitte à empirer la situation en fonction de son port d’œillères. Le gouvernement Couillard risque de connaître l’expérience du gouvernement Hollande.

Une piste de transition

L’équipe de Godbout a choisi de ne pas faire des changements dans les politiques fiscales actuelles pour fonder ses projections. Québec solidaire propose dans ses interventions de changer ces politiques fiscales et de chercher ainsi une augmentation des revenus de l’État auprès des plus riches de la société. Il est certainement possible d’aller chercher de nouveaux revenus de cette façon, et c’est une façon d’éviter les perturbations sociales qui viendront des efforts de réduire les dépenses gouvernementales par les programmes que l’on appelle d’austérité.

L’approche de Québec solidaire suit néanmoins celle des économistes avec leurs œillères, en oubliant de comptabiliser les autres coûts «apocalyptiques» associés aux externalités environnementales et sociales. Même si QS, contrairement aux autres partis, reconnaît ces externalités, son bilan est incomplet. Intégrer de tels coûts dans le calcul permettrait à QS de mieux situer ses propositions, dans le cadre d’une «transition» qui ne sera ni écologique ni sociale – ni douce – comme nous la voudrions, mais qui nous permettrait d’être mieux positionnés face aux effondrements du système. Il y a risque qu’une sorte de souveraineté vienne d’elle-même.

 

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Jour de la Terre 2012, élections et vague arc-en-ciel

C’était du jamais vu au Québec, à l’image de ce qui se passait ailleurs, en Afrique du Nord, en Europe, aux États-Unis. La population était dans la rue, mobilisée, dans toute sa couleur. Le Jour de la Terre de 2012 était l’aboutissement du «printemps érable», lui même se déroulant dans la foulée du printemps arabe, du mouvement des indignés,  de Occupy Wall Street. J’en étais observateur, fasciné. Et la manifestation pacifique que constituait la marche du Jour de la Terre 2012 sortait d’un cadre pour l’événement qui l’avait rendu presque grotesque. Il semblait y avoir de l’espoir.

Des contacts avec certains participants suggéraient très rapidement qu’il n’y avait pas de mobilisation pour des suites, pour la transformation d’un événement en un mouvement. Ce n’était pas long avant que la réalité s’installe et que la marche soit devenue un souvenir en attendant que les groupes environnementaux s’organisent pour le prochain Jour de la Terre. Absents étaient justement de ce successeur de 2013 les groupes de femmes, d’étudiants collégiaux et universitaires, d’autochtones, de syndicalistes, de tout ce qui avait marqué l’événement de 2012. Nous restions quand même avec la présence d’une opposition officielle à Ottawa résultant de la vague orange qui s’était déferlée sur le Québec lors des élections fédérales de 2011 et qui n’était même pas une composante du Jour de la Terre 2012, mais qui en avait manifesté certains de ses traits.Viet Nam 4 17.05.10

Ce n’était pas une surprise de voir le gouvernement Marois, très rapidement après son élection en septembre 2012, montrer les orientations devenues nécessaires pour n’importe quel gouvernement qui se prend au sérieux dans les démocraties modernes. Comme j’esquisse régulièrement dans ce blogue, dont les trois derniers articles, les enjeux énergétiques deviennent de plus en plus cruciaux, complémentaires aux enjeux fiscaux et économiques marqués entre autres par les défis de l’endettement – et cela sans oublier les inégalités qui marquent les sociétés actuelles et pour lesquelles il n’y a pas de porte de sortie pour le moment. Autant une révision souhaitable de la fiscalité pour inclure davantage les riches dans le financement des activités de l’État ne représente pas une solution miracle à une situation associée à la disparition de la croissance économique et la «richesse» qu’elle a générée pendant des décennies, autant une volonté de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement en combustibles fossiles non conventionnels ne remédie pas à un déclin inéluctable de l’abondante énergie bon marché qui nous a soutenu pendant des décennies aussi.

L’effort de gérer l’espoir, maintenant lui aussi un souvenir plutôt lointain d’une capacité à assurer le bien-être, se bute à ces phénomènes intrinsèques dans la définition de notre situation. Le résultat de l’effort a été une série de décisions qui constituaient, finalement, la répudiation de l’espoir en fonçant la société dans des mesures d’austérité et à la recherche de pétrole autochtone. Même l’illusoire Plan Nord a trouvé une réincarnation dans le Nord pour tous, autre manifestation de l’espoir qui démontre une incapacité à compter.

Le jour du lancement des élections provinciales, Jean-Robert Sansfaçon, mon économiste un peu cible au Devoir, a publié un éditorial qui s’attaque au symbole même de notre situation, une société Hydro-Québec qui – tout en ayant des atouts impressionnants pour notre avenir – n’a plus d’avenir dans le portrait économique que nous nous sommes fait de nous-mêmes. Le rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec en fait la démonstration convaincante. L’ère de la production de «richesse» par la construction de barrages est terminée et nous avons même un important coût à payer pendant les prochaines années pour avoir cru trop longtemps dans le rêve, pour avoir poursuivi la production d’énergie au-delà des besoins.

«Qui peut refuser de développer ses richesses naturelles, demandent certains ? En effet… pourvu que cela soit rentable, qu’on en ait vraiment besoin, et qu’on soit prêt à en payer le prix. Ce qui n’est pas le cas», se plaint-il. À la place, nous allons devoir payer plus pour notre électricité. Même l’électricité! et cela face à un prix pour le gaz de schiste aux États-Unis en-dessous du prix coûtant de son exploitation et qui risque d’y rester un certain temps, avant que la bulle de cette énergie non conventionnelle n’éclate. Sans vouloir esquisser une plateforme pour la campagne qui s’amorce, l’éditorial rentre directe dedans, en notant que la campagne ne portera pas sur la politique énergétique, comme elle devrait faire.

Le même jour du déclenchement des élections, c’est plutôt Françoise David et Québec solidaire qui ont occupé la scène en proposant justement une orientation globale, soit de reprendre l’élan du printemps érable (et j’ajoute, du Jour de la Terre 2012). Québec solidaire annonce qu’il a les moyens de se promener à travers le Québec avec un autobus de campagne, pour la première fois. À regarder les enjeux, à regarder l’ancrage des trois partis principaux dans le modèle économique dominant mais sur une voie de sortie, avec une partie de notre bien-être en prime, il y a lieu de penser que le moment est venu de chercher à ressusciter le mouvement du printemps 2012, de transformer l’autobus en symbole de la marche de 2012. Comme dit David, «Je voudrais que toutes les personnes qui ont pris à coeur le printemps érable se demandent: quel parti politique incarne le mieux le véritable changement économique, politique, social et culturel? On est les seuls à l’incarner».

Il n’est pas nécessaire de décortiquer les différents éléments du Plan vert de Québec solidaire, ni les autres parties de sa plateforme (et je laisse de coté Option nationale pour éviter la dispersion du vote). Il n’est même pas nécessaire d’adhérer à l’ensemble de ses prises de position, dont la souveraineté. Québec solidaire nous offre l’occasion de nous mobiliser autour du rejet du modèle économique qui nous a mis dans une situation de crise et qui nous mène dans le mur. Même si lui-même a montré quelques tentations à l’égard du modèle économique qu’il est presque inimaginable de voir hors jeu, cela aussi peut être mis entre parenthèses. On peut se permettre d’imaginer une sorte de caucus des «poteaux» qui seraient élus dans la manifestation d’une vague arc-en-ciel et qui auraient à se débrouiller avec les vrais enjeux, ceux associés aux crises permanentes que j’esquisse dans ce blogue.

Pour répondre au souhait de Sansfaçon de voir la politique énergétique comme élément central de la campagne, j’offrirais même quelques pistes partielles pour les débats. Tout d’abord, une reconnaissance que nous avons perdu la chance de maîtriser les changements climatiques et l’annonce que nous nous retirons des préparatifs illusoires pour une conférence des parties à Paris en décembre 2015. Les élus à travers la planète prétendent vaguement qu’ils vont finalement y arriver à une entente internationale pour faire l’impossible, une réduction  dramatique de notre consommation des combustibles fossiles et des émissions de gaz à effet de serre qui en résultent. Cela fait longtemps que cet enjeu n’est plus environnemental mais social et économique et le symbole des crises marquées entre autres par notre dépendance au pétrole (et au charbon, et au gaz). Viendrait en même temps toute la série de débats qui n’ont pas eu de suites après les émotions de 2012, et qui touchent les autochtones, les jeunes, les femmes, les étudiants, finalement, toutes les couches et toutes les composantes de la société (en oubliant le 1%) qui étaient mobilisés en 2012.

Nous n’aurons qu’à écouter dans les jours qui viennent les discours creux sur la nécessité de traiter des «vraies affaires», de cibler la «prospérité» et de remettre de l’argent dans les poches des «consommateurs» pour en être convaincus: Nous sommes déjà une vague arc-en-ciel qui le savons déjà. Reste à voir si la vague sans force depuis deux ans puisse se transformer en un tsunami.

 

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La « reprise » – Stagnation et croissance anémique

Dans l’entrevue qu’il m’a accordé en avril, Éric Desrosiers prend note de ma référence à l’Europe comme indicateur d’une situation qui se généralise. L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) fournit la plus récente intervention dans le débat sur l’austérité dans le contexte de difficultés économiques, budgétaires et sociales que nous connaissons, et qui met l’accent jusqu’ici sur l’Europe. L’étude de l’IRIS reste dans les paramètres des débats actuels, mais porte sur le Canada et le Québec et sur les efforts gouvernementaux visant à équilibrer rapidement les budgets.

L’IRIS, en critiquant l’approche à l’austérité prônée par les gouvernements canadien et québécois, laisse pour un autre travail la question du niveau d’endettement acceptable pour les gouvernements qui iraient dans le sens contraire. Elle identifie en quelques phrases des objectifs politiques qui se cachent derrière des orientations actuelles, dont la transformation du rôle économique et social de l’État ; cela aussi est laissé pour une autre étude. Il reste que le travail de l’IRIS fournit l’occasion d’aller au-delà des paramètres du débat sur l’austérité qu’il retient, pour souligner une situation qui se trame derrière le tout, en Europe et ici.

La problématique est énoncée assez clairement au début, dans la mise en contexte que constitue une publication récente du Fonds monétaire international (FMI) qui lui sert de point de départ :

La «Grande divergence » … est notée entre la trajectoire des économies dites avancées (les États-Unis et l’Europe, en particulier) et celle des économies dites émergentes (Chine, Inde, Mexique, Brésil, etc.). Ces dernières s’arrachent rapidement à la récession, alors que les premières s’y enlisent. Le retour à la croissance après 2009, c’est-à-dire l’année officielle de la récession mondiale, a été plus lent, plus difficile et plus incertain pour elles. Et, malgré cette reprise, une nouvelle contraction de l’économie mondiale demeure un scénario probable. Bref, depuis 2009, lorsqu’une croissance est observable dans les économies avancées, comme au Canada et au Québec, elle est anémique. (IRIS, p.13)

«Le caractère sans précédent de la situation contemporaine est frappant», constate Éric Pineault, principal auteur de l’étude de l’IRIS, en comparaison à l’expérience lors des récessions précédentes. Selon le travail du FMI qu’il commente, le niveau d’endettement empêcherait les gouvernements des économies dites avancées d’intervenir avec des dépenses publiques, et un régime d’austérité s’installe, empêchant une reprise de la croissance. Mais ce qui est moins évident est que l’approche à cette situation par des politiques économiques et fiscales – traditionnellement, des transferts des revenus – est restrictive et celle des politiques monétaires et financières est «très accommodante», contrairement à ce qui s’est passé antérieurement – cela en ciblant d’abord le niveau canadien, en craignant que le Québec ne rentre dans le même piège.

Pineault critique le FMI, notant que tout le système de politique monétaire expansionniste vise à soutenir la capacité du système financier à permettre le maintien du crédit à la consommation, déjà critiqué dans une publication antérieure de l’IRIS. Ceci explique l’intérêt politique des décisions qui cherchent presque désespérément la reprise de la croissance (fondée maintenant sur l’endettement des ménages). Pour soutenir sa critique, qui distingue la situation ici de celle en Europe, Pineault note un paradoxe, soit le fait que le taux d’éparge des ménages est positif en même temps que l’endettement pour la consommation est en augmentation. L’explication : les ménages du 1% sont inclus dans les statistiques habituelles, et l’épargne nette n’existe finalement que pour cette minorité.

Le fait que l’endettement à la consommation augmente plus vite que les salaires peut s’expliquer soit parce que les ménages font plus usage du crédit, soit parce que les intérêts sur ces dettes les font augmenter plus rapidement que la progression des salaires. Le fait que la pente associée à l’endettement est beaucoup plus abrupte que celle relative aux dépenses de consommation indique la consolidation du rôle du crédit dans l’économie et le fait, pour Pineault, que la dette des ménages comporte une accumulation, l’ajout des intérêts non payés (p.27).

Ce qui est probablement le plus intéressant dans le travail est la «correction» de quelques indicateurs pour faire ressortir cette situation peu reconnue. C’est la contribution voulue de l’étude. Ceci frappe, en particulier la distinction qui insiste sur l’importance de tenir compte des inégalités dans la société en essayant d’identifier les origines et les impacts des décisions concernant l’austérité. La contribution à l’explication de la baisse constante du taux de croissance du PIB depuis 30 ans (en fait, depuis 50 ans) – entre autres, investissements privés de plus en plus offshore, et absence d’amélioration des salaires pendant cette période – est également intéressante, même si l’analyse complète est pour une autre occasion.

On voudrait certainement éviter l’austérité, en raison de ses effets sur la société et parce qu’elle est incapable de toute façon de régler le problème budgétaire. Reste qu’une décision d’aller dans l’autre sens, en cherchant à stimuler la reprise, comporte la décision d’encourir une augmentation de la dette par des programmes de dépenses gouvernementales. À cet égard, l’IRIS insiste que la taille de la dette canadienne et québécoise est beaucoup moindre que celle des autres pays de l’OCDE, et choisit la deuxième option pour le Canada et pour le Québec (sans commentaire sur la situation des pays européens et les autres économies dites avancées).

Sans critiquer cette analyse, qui choisit de rester dans les paramètres du débat imposés par les économistes, elle fournit une occasion de revoir ma propre analyse des critiques des orientations comportant le choix de l’austérité, connues surtout pour ses applications en Europe, sans la compétence pour aller dans le détail. Je l’ai déjà exprimé sur ce blogue. Je ne vois pas de façon de penser que la dette sera un jour payée, ce sur lequel Tim Morgan insiste, et je présume que les créanciers voient la situation un peu comme cela. En autant qu’ils reçoivent l’intérêt sur leurs créances, cela semblerait aller.

Par contre, une situation d’accumulation (le terme dans analyse de l’IRIS pour souligner que de nombreux ménages ne sont pas capables de payer l’intérêt sur leur dette, et cela s’ajoute donc à leur dette totale) fait que même cela ne semble déjà plus fonctionner – du moins, pour les ménages. Les dettes souveraines des pays sont censées être garanties, les gouvernements ne pouvant pas faire faillite, mais je me demande si même ces dettes ne risquent pas de tomber dans le même panneau, en dépit de l’insistence des économistes. En fait, on a déjà vu des défauts de paiements…

L’IRIS souligne que le Québec a mieux passé à travers la crise que d’autres économies et cela, avec son plus bas niveau d’endettement, lui donne une marge de manoeuvre. Les tableaux de l’IRIS qui en présentent les détails ne mentionnent pas que l’effondrement du viaduc de la Concorde a forcé le gouvernement à mettre en place un programme important pour éliminer le déficit d’entretien dans les infrastructures, dans les réseaux des transports, de la santé et de l’éducation. Ce programme – en fait, trois programmes quinquennaux dont le premier, pour 2007-2012, comportait $30 milliards de dépenses – a été lancé avant la crise et la récession ; il est financé en augmentant la dette. Pour un budget de quelque $70 milliards et un PIB de quelque $300 milliards, $6 milliards par année pendant la période de la crise et de la «sortie» de crise n’étaient pas négligeables.

On doit constater qu’il ne s’agit pas d’investissements, mais bien de dépenses de «consommation». L’actif que constituent nos infrastructures est ce qui justifie de considérer les dépenses à leur égard comme des investissements – sauf que le programme pour régler les déficits d’entretien ne fait que fournir à cet actif le caractère qui est présumé, que les infrastructures soient en bon état. Ce n’est pas le cas actuellement, et le programme en étant un de rattrapage fait que les dépenses en cause sont des dépenses, et non des investissements, à mon avis. Le Québec a réussi à passer à travers la récession mieux que d’autres justement en s’endettant, comme les autres. Il s’était tout simplement pris d’avance…

L’IRIS distingue entre les investissements, auxquelles il associe le coût du programme de déficit d’entretien, et les «dépenses de consommation finale des administrations publiques». Cette distinction devient pertinente parce que le rapport ne se penche pas –  ce n’est pas son sujet – sur la question de la dette: quel est un niveau acceptable? Je me demande si les créanciers insistent sur l’austérité, de la part des gouvernements, parce qu’ils craignent, qu’ils savent, presque, que la dette, en Europe mais aussi ici, ne sera pas remboursée, ils ne veulent pas mettre plus de leur argent dans un tel pari, et forcent les gouvernements d’agir en évitant de l’augmenter.

Ceci amène mon analyse sur un terrain que le rapport ne touche pas – encore une fois, parce qu’il vise autre chose. Il s’agit de notre «dette écologique», ce qui me permet de quitter les questions de l’austérité et de la dette pour aller ailleurs. Des sources auxquelles je fais confiance pour leur expertise et leur jugement font un lien entre les récentes récessions, la hausse du prix du pétrole qui les précédait et une baisse de la consommation pendant les récessions Liens prix pétrole et récessions(Charles A. S. Hall pour la figure). Pour donner une idée de ce qui est en cause, le prix du baril de pétrole était de $11 le baril en 1998, et aujourd’hui frôle le $100 (sans ajustement pour l’inflation). Cette hausse mettait et continue à mettre une pression sur tous les pays importateurs de pétrole et sur toutes les personnes qui en dépendent. J. David Hughes du Post-Carbon Institute fournit une version alternative.

(suite…)

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Mines: les finances de court terme

Pour les «Observations» qui allaient situer mon deuxième rapport comme Commissaire au développement durable, j’avais préparé une analyse du rôle des ministères des Finances dans la formulation des orientations des gouvernements en matière de développement. Ce rôle est critique, puisqu’il va presque sans dire qu’un équilibre financier fait partie de n’importe quelle organisation – «presque», parce que les économistes qui constituent la masse des fonctionnaires dans ces ministères ont montré au fil des décennies qu’ils ne savent plus compter tout ce qui compte. Les économistes hétérodoxes les critiquent ces temps-ci parce qu’ils préfèrent compter un aspect du budget, en ciblant une certaine austérité dans les programmes sociaux (et ailleurs). Reste que ces mêmes économistes hétérodoxes, certainement mieux orientés que ceux orthodoxes qui dominent les agendas, ne semblent pas vouloir compter un autre aspect du même budget: le contrôle des déficits qu’ils proposent de remettre à plus tard, dans l’espoir (presque la certitude pour eux) que la croissance va venir régler les problèmes temporaires que nous expérimentons, comporte augmentation de la dette, possibilité de décote et problèmes budgétaires dès que le taux d’intérêt remonte.

Le ministère des Finances du Québec (MFQ) intervient en vue «de favoriser le développement économique et de conseiller le gouvernement en matière financière». Ce rôle comporte comme premier mandat (parmi huit) la responsabilité de «planifier et gérer le processus de préparation et de suivi du cadre financier du gouvernement, de formuler des propositions sur les orientations budgétaires du gouvernement, les objectifs à atteindre et les moyens à mettre en œuvre pour assurer une saine gestion des finances publiques du Québec et de produire les analyses et les prévisions requises pour établir le cadre économique dans lequel s’inscriront les projections budgétaires du gouvernement».  Le deuxième mandat est «de conseiller le gouvernement en matière de politiques économique, fiscale et sociale et d’élaborer des politiques et des stratégies et proposer des mesures fiscales et budgétaires afin d’accroître le développement et la compétitivité de l’économie du Québec, notamment en matière d’incitation au travail, de soutien à l’investissement, à l’innovation, à la création d’emplois et aux régions et de favoriser le développement social, notamment en matière de soutien aux personnes à faible revenu, aux familles, aux jeunes et aux aînés.» Ouf!

Chine 2010Avec de telles responsabilités laissant les autres ministères un rôle de figurant, le MFQ travaille quand même dans un cadre où les perspectivesUSA 1972 d’une vraie économie ont été perdues il y a longtemps. Je pense entre autres au sous-titre de Small Is Beautiful de Schumacher, qui cible «une économie où les gens comptent» et à celui de La fin de l’abondance de Greer, qui cible «une économie où la survie compte». Les économistes ne voient tout simplement pas les grandes tendances qui marquent notre fin d’époque et cherchent à nous maintenir à flot dans l’époque qui disparaît. Le dossier minier, finalement peu important dans le grand ensemble de la société québécoise, marque l’actualité presque sans arrêt, surtout lorsqu’on y inclut les questions touchant l’énergie fossile. Schumacher a cité le Club de Rome dans ses travaux sur Halte!, en faisant ressortir l’énorme part de ressources dans le commerce international consommée par les États-Unis, et Grantham nous fournit le même portrait pour la Chine 40 ans plus tard. Cette énorme consommation stimule (et a stimulé)  l’activité économique partout sur la planète, mais la Chine y arrive trop tard.

Il fallait donc s’y attendre, et je récidive après deux autres articles qui mettaient un accent, d’une part, sur le piège que semble constituer le boom minier actuel et, d’autre part, sur cet autre exemple d’épuisement de ressources naturelles considérées sans limites. À force d’écouter les intérêts des uns et des autres, le gouvernement s’est écarté des principes de base. Il reconnaît que les revenus provenant de l’exploitation minière ne peuvent être assimilés à une contribution au compte courant, puisqu’il représente la perte d’un capital, d’un actif de la société: les revenus seront versés à l’avenir au remboursement de la dette, pour diminuer un passif. Il reconnaît la perte de ce capital en maintenant son engagement à imposer toute exploitation, et il reconnaît que cela pourra frapper des entreprises « non rentables ». (suite…)

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Économie biophysique: pour sortir du désastre

 

Pour sortir du désastre:

L’économie biophysique comme approche de base

 Mots clé : ÉROI, économie biophysique, sables bitumineux, prix des ressources, croissance zéro,  énergies non conventionnelles, économie verte, boucles de rétroaction positive et négative, effondrement, Indice de prix à la consommation (IPC), récession

 

Tout récemment un collectif d’auteurs parmi les hétérodoxes, de grande qualité, a publié un livre dont le titre souligne l’objectif. Sortir de l’économie du désastre[1] (plutôt que « sortir l’économie du désastre ») fait un bon portrait de l’ensemble de dérapages de l’économie néolibérale. Le livre termine avec un bref essai qui fait le bilan de la « crise de la pensée économique » décrite par les auteurs.

Nulle part dans l’analyse, nulle part dans la réflexion qui marque tout le livre, ne trouve-t-on reconnaissance, voire mention de ce qui est la véritable crise de la pensée économique. Malgré leurs orientations on ne peut plus soucieuses de notre bien-être comme société, les auteurs laissent de coté la crise des fondements, non seulement ceux de la pensée néolibérale mais également ceux de la pensée hétérodoxe. Tout se passe comme s’il faut corriger le tir, mais non revoir les bases.

En fait, il est évident (pour certains) que le livre manque un chapitre sur les fondements écosystémiques de tout le processus social, économique et politique décrit par les auteurs. Ce qui est moins évident est qu’un tel chapitre aurait ébranlé la réflexion qui traverse le livre. Notre société, tout en étant confronté à de nombreux défis représentés par le titre faisant allusion à une économie de désastre, se trouve aujourd’hui devant un défi encore plus profond. Ce défi constitue, finalement, une révolution et une crise pour notre société tout comme pour notre économie, pour notre avenir.

C’est dans un tel contexte qu’il était fascinant de voir les principales institutions internationales des pays riches se préparer pour Rio+20. La Banque mondiale (avec le gouvernement de la Chine) a sorti une programmation cherchant à permettre à ce pays émergent de rejoindre les pays riches – d’éviter « le piège du revenu moyen » – en ciblant une économie verte[2]. L’OCDE pour sa part a publié ses « perspectives environnementales » pour 2050 dans un monde qui selon elle se dirige directement dans un mur, et bien avant cette date, à moins d’adopter une économie verte[3].

Des changements dans l’air

Ce qui est plutôt déconcertant dans ce positionnement des grandes institutions internationales – et des économistes hétérodoxes ? – est qu’il arrive au même moment où de nombreux critiques lient les crises actuelles au modèle économique en place et au recours à la croissance et au PIB qui la mesure comme guide.

D’une part, le Rapport Stiglitz soumis au gouvernement de la France en 2009 souligne de façon claire les problèmes associés au recours au PIB, dont le fait qu’il représente plutôt un mauvais indicateur de notre progrès. Il est pourtant utilisé à cette fin encore et partout, en dépit des critiques. D’autre part, des travaux du Club de Rome (et plus généralement, les travaux sur la dynamique des systèmes), se voient aujourd’hui validés par les données réelles : le scénario du pire de Halte à la croissance ! (celui du « business as usual ») de 1972 se réalise et la date butoir pour le début de l’effondrement des systèmes non seulement écologiques mais sociaux et économiques surviendrait aux environs de 2025-2030[4]. Finalement, en dépit du rejet par les principaux pays d’une approche mondiale dans la lutte aux changements climatiques, les milieux de la finance commencent à voir de sérieux problèmes dans les perspectives qui se profilent devant eux (et nous)[5].

Jeremy Grantham[6] était fondateur en 1977 de GMO, fonds d’investissement bien connu dans les milieux de la finance er qui gère environ 100 G$ ; il est aujourd’hui Stratégiste en chef pour les investissements de GMO Capital. Il est intervenu récemment pour souligner qu’un changement de paradigme est en cours en ce qui concerne la valeur au marché des biens fondamentaux de nos sociétés. En 2011, il a produit un rapport basé sur l’Indice des commodités de GMO, qui suit le cours du prix de 33 biens à la base du commerce international et, finalement, de notre civilisation. Le rapport se résume par le titre : « C’est le temps de se réveiller : Les jours de ressources abondantes sont terminés, pour toujours ». Le constat est appuyé par une analyse poussée et illustré par un graphique [7] :

Figure 1 : Indice des commodités de GMO: « le grand changement de paradigme »

Grantham Indice des 33

Grantham avance que la hausse des prix depuis 2002, contrairement aux hausses antérieures, est une anomalie représentant un « grand changement de paradigme » ; elle ne continue pas dans la trajectoire baissière du siècle précédent, la demande énorme de la Chine étant le principal facteur en cause.

Un an plus tard, en 2012, Grantham revient sur la question, dans un texte qui esquisse les implications de cette situation :

La méthodologie comptable actuelle ne peut pas gérer de façon appropriée la hausse des coûts des ressources. Dépenser à l’avenir 150-200 $ par baril dans les gisements brésiliens en mer pour livrer le même baril de pétrole qui coûte à l’Arabie saoudite 10 $ résultera en une hausse énorme et perverse du PIB du Brésil. En réalité, ces hausses des coûts des ressources devraient être comptabilisées comme une contrainte pour le reste de l’économie, baissant notre utilité globale. Mesurer l’autre partie non liée aux ressources produit le bon résultat. La part du coût des ressources a augmenté d’un étonnant 4 % du PIB global entre 2002 et aujourd’hui. Ainsi, elle a réduit de 0,4 % par année la croissance de la partie non liée aux ressources. En mesurant de façon conservatrice, les hausses des coûts ont été de 7 % par année depuis 2000. Si cette tendance se maintient dans un monde où l’économie croît à moins de 4 %, et à moins de 1,5 % dans les pays riches, il est facile de voir comment la contrainte va s’intensifier.

La hausse des prix pourrait même accélérer avec l’épuisement des ressources les moins chères. Si les coûts des ressources augmentent de 9 % par année, les États-Unis atteindront une situation où toute la croissance générée par l’économie sera requise pour simplement obtenir les ressources nécessaires pour faire fonctionner le système. On atteindrait ainsi une croissance négative au bout de seulement 11 ans. Si, par contre, notre productivité en matière de ressources augmente, ou si la demande diminue, les hausses des coûts pourraient augmenter de 5 % par année et nous laisser 31 ans pour nous organiser.[8]

Les ressources et la croissance

Cette analyse est plus que pertinente pour le mouvement hétérodoxe, et rejoint celle de Jeff Rubin, ancien économiste en chef de CIBC World Markets[9]. Il s’agit d’une analyse fondée sur notre utilisation des ressources naturelles, mais menant à des constats n’ayant presque rien à voir avec les impacts environnementaux de l’exploitation de ces ressources. Grantham doit se préoccuper de l’économie, pour bien servir ses clients, et il constate que l’effondrement de cette économie – la fin de l’ère de croissance – est imminent[10]. Cela rejoint aussi les constats actuels de Dennis Meadows et Graham Turner concernant les projections de Halte à la croissance ![11] et le fonctionnement du modèle économique dans de telles circonstances. Ils fournissent ainsi des perspectives et un incitatif pour un changement d’orientations dans les interventions de la société civile.

Ceci se voit assez facilement si l’on substitue aux références à l’exploitation brésilienne du pétrole en mer d’autres ciblant l’exploitation des sables bitumineux au Canada. En effet, l’Alberta et la Saskatchewan montrent la plus importante croissance du PIB de toutes les provinces canadiennes (Terre Neuve et Labrador ayant eu cette même expérience récemment, liée à son exploitation de pétrole en mer). Presque toute la politique économique du gouvernement canadien est fondée sur le maintien, voire l’augmentation de cette croissance, à laquelle contribue l’exploitation des sables bitumineux et, plus généralement, celle des énergies fossiles. Le Plan Nord québécois semble avoir été conçu et être poursuivi selon un même raisonnement.

Pour Grantham, il est question d’un ensemble de ressources qui alimentent notre civilisation. Sans en tenir compte, l’objectif des économistes responsables des documents de la Banque mondiale et de l’OCDE est de maintenir la croissance, seul outil connu pour assurer le bien-être que les pays riches ont connu depuis la Deuxième Guerre mondiale. L’économie verte est censée s’intégrer dans ce modèle économique ciblant la croissance, contribuant à celle-ci (voir les notes 2 et 3). Nulle part ne voit-on dans les propositions pour une croissance verte une reconnaissance que l’activité économique bien en place pendant ces décennies est finalement nocive pour les écosystèmes (et pour les trois-quarts de l’humanité) et dépend de l’absence d’une économie verte, de l’ensemble des améliorations souhaitées par ces économistes mais qui en constituent un frein.

Problèmes avec le PIB comme indicateur

La croissance fondée sur l’exploitation des ressources, selon Grantham, est négative dans ses implications. Cette hausse n’entraîne pas seulement des impacts environnementaux visibles de l’espace ; elle comporte une diminution de la vitalité de tout le reste de l’économie, qui fonctionne sur une base énergétique et matérielle incontournable et qui coûte de plus en plus cher, ce qui est visible de la terre.

Les analystes financiers comme Jeremy Grantham critiquent les déficiences du PIB comme guide pour nos décisions. Ils soulignent par ailleurs que ce même PIB est en déclin dans les pays riches, tendant vers une situation dans les prochaines années où la croissance frôlera le zéro ou deviendra négative ; il est même en déclin dans les pays émergents et à l’échelle mondiale[12]. La figure 2 montre ces tendances constantes et inéluctables de l’activité économique pour le Québec et le Canada, et cela pour une période de 50 ans [13]:

 Figure 2 : PIB du Canada et du Québec 1962-2009, par décennie

PIB Canada et Québec 1960-2009 graphique

La croissance récente du PIB canadien, où les activités reliées à l’exploitation des sables bitumineux joue un rôle, devient plus ou moins négative pour le reste de l’économie, et pour le pays, lorsque l’on réalise que le prix nécessaire pour une exploitation profitable des sables bitumineux est aux alentours de 80 $, et que cela est le prix (au minimum) payé par le reste du pays pour leur énergie importée. Ce n’était que 20 $ il y a 10 ans…

Ceci est indépendant de la « maladie hollandaise », qui joue également un rôle. L’argument tient dans un contexte où la hausse du prix des commodités, dont le pétrole, est plus importante que la faible hausse du PIB; la situation est pire si, suivant Grantham, l’on soustrait de cette faible hausse la partie attribuée à l’exploitation des combustibles fossiles. Finalement, si l’on considère que le PIB tel qu’utilisé pour le Québec surestime par trois fois le véritable apport au progrès représenté par l’activité économique qu’il mesure (voir référence de la note 11), la situation est plutôt dramatique, un désastre.

L’économie biophysique pour fonder de meilleurs calculs

Fin octobre, à Burlington, au Vermont, a eu lieu un colloque réunissant un groupe d’économistes écologiques (et d’autres) qui mettent de l’avant une approche plus ciblée de cette discipline, qu’ils appellent l’économie biophysique[14]. Il s’agit d’un effort pour mettre un accent explicite et central sur les questions touchant l’énergie dans l’analyse économique. L’approche analytique des économistes écologiques/biophysiques constitue un complément à celle de financiers comme Grantham et Rubin[15].

Ces économistes prônent une conception du progrès qui insiste sur le fait que l’économie est, essentiellement, un processus physique et que la prospérité et la civilisation viennent de l’utilisation des ressources matérielles de la planète. Contrairement à la plupart des économistes[16], ceux-ci soulignent une combinaison de hausse démographique et de consommation de ressources matérielles depuis plusieurs décennies comme étant à l’origine des crises d’aujourd’hui, alors que nous avons dépassé les limites de la capacité de support de la planète pendant cette période.

L’analyse de GMO prétend que la situation actuelle représente un changement de paradigme par rapport aux récessions récentes. En soustrayant le secteur économique qui fonde la croissance, soit celui de l’exploitation des énergies fossiles (et plus généralement, des ressources naturelles, en hausse de prix pour l’ensemble), nous devons constater que le reste de l’économie est fort probablement en « récession » permanente, et cela depuis au moins vingt ans : comme le souligne Grantham, l’obligation de payer si cher pour l’énergie et les autres ressources réduit d’autant la possibilité de développement autre.

L’exploitation des sables bitumineux, dossier phare pour les groupes environnementaux canadiens, est donc beaucoup plus dommageable que par ses seuls impacts environnementaux reconnus et combattus. Même le plus haut niveau d’émissions associé à leur exploitation qui marque leur contribution aux changements climatiques, en raison de la plus grande quantité d’énergie nécessaire pour en extraire l’énergie, doit être mis en contexte. Les réserves globales de l’ensemble des combustibles fossiles, de plus en plus non conventionnelles et associées à des émissions plus importantes, représentent probablement cinq fois la quantité nécessaire pour pousser la planète au-delà d’une hausse de 2 degrés C et un emballement du climat[17].

Les présentations au colloque de Burlington mettaient un accent sur l’importance de l’ÉROI, le retour en énergie sur l’investissement en énergie ; il s’agit d’un indicateur fondamental pour l’économie biophysique, permettant de suivre et d’évaluer la capacité de la civilisation à se maintenir au-delà du simple niveau de survie, capacité qui est fonction de son utilisation d’énergie, ultimement puisée dans la nature. Comme nous proposerons à la fin de ce texte, les enjeux énergétiques s’avèreront probablement plus importants que ceux climatiques dans les années à venir.

Baisse de l’ÉROI et des rendements

Le graphique suivant présente les tendances de l’ÉROI pour les États-Unis  [18].

Figure 3 : Baisse de l’ÉROI pour l’énergie aux États-Unis depuis 80 ans      

ÉROI HallNon seulement l’ÉROI du pétrole exploité aux États-Unis a-t-il baissé dramatiquement pendant la période, mais c’est le cas également pour le pétrole importé. L’ÉROI actuel de l’ensemble de l’exploitation dans le monde tend vers 20, et est en baisse ; le coin inférieur gauche du graphique positionne les sables bitumineux, avec un ÉROI en bas de 10.

Figure 4 : L’ÉROI du pétrole extrait des sables bitumineux au Canada [19]

ÉROI sables bitumineuxCe dernier constat mérite d’être présenté de façon plus claire :

L’économie biophysique estime qu’un ÉROI à ce niveau ne permet pas à la civilisation d’être soutenable, ce qui nécessite un ÉROI d’au moins 10[20]. Nous n’élaborerons pas sur cette question ici, insistant sur le caractère presque intuitif de ce constat même s’il n’en est aucunement question dans les débats habituels concernant l’énergie[21]. On doit comparer ce constat à celui de Grantham, qui soutient que la hausse du prix dans le secteur énergétique, associée à l’exploitation de ressources à faible ÉROI comme les sables bitumineux, fait augmenter proportionnellement le PIB, mais comporte un impact négatif  pour le reste des activités de la société.

En fait, chaque récession depuis 1970 a été précédée par une hausse importante du prix du pétrole (le PIB de l’activité associée à la production et à la distribution du pétrole a augmenté, mais celui de l’ensemble de la société, ou des sociétés n’ayant pas de pétrole, a chuté, et davantage). Cette hausse de prix peut être associée plus ou moins directement à la baisse de l’ÉROI des approvisionnements (sauf pour les décisions de l’OPEP).

Figure 5 : Lien apparent entre les récentes récessions et la hausse du prix du pétrole [22]

Liens prix pétrole et récessions

En même temps, la croissance de l’activité économique dans le monde au fil des récentes décennies a été néanmoins intimement liée à la production (et à l’utilisation) du pétrole. Selon Hall et Murphy, 50 % de la variation du PIB au fil des ans s’explique directement et simplement par la consommation de pétrole – mais de pétrole bon marché [23].

Figure 6 : La croissance de l’activité économique mondiale et celle de la production de pétrole 1986-2006

Lien PIB et production pétrole

Approvisionnements à risque

Hall et Murphy ajoutent quelques autres constats pour compléter leur présentation. D’une part, et contrairement à des postulats économiques courants, la hausse du prix de pétrole n’a pas entraîné une hausse de la production, en dépit d’un accroissement de l’effort (présumément parce que la hausse était insuffisante).

Figure 7 : Production et exploration 1940-2010 [24]

Pétrole Exploration et production

Pire, l’exploration trouve de moins en moins de pétrole (conventionnel) pour constituer nos réserves.

Figure 8 : Découvertes cumulatives de pétrole conventionnel, par décennie 1930-2000 [25]

Pétrole consommation cumulativeFinalement, et tel que mentionné plus haut, l’ensemble des découvertes récentes se trouve dans les zones où l’accès est difficile, souvent comportant des risques et presque toujours dispendieux. À ceci est associé, en partie en raison de la demande accrue pour l’énergie nécessaire pour en faire l’exploitation, en partie en raison d’une qualité inférieure, un ÉROI plus bas des ressources exploitées. Les récentes découvertes sont des combustibles fossiles « non conventionnels », presque exclusivement le sujet des débats contemporains.

Figure 9 : La géographie des découvertes récentes [26]

Pétrole géographie découvertes

Une reconnaissance de cette dépendance de la société du pétrole et des autres combustibles fossiles devient aujourd’hui cruciale pour une compréhension des enjeux du développement, maintenant que tout est question de ressources non conventionnelles[27]. Le pétrole contribue au développement – il en est le moteur – mais cela s’avère seulement dans le contexte historique, quand le pétrole était bon marché. Aujourd’hui, avec le pic du pétrole ET l’exploitation de gisements de faible ÉROI, de moins en moins accessibles et de moins en moins importants, les pays riches sont confrontés à une situation critique et permanente. Ces facteurs sont derrière une partie importante des problèmes d’approvisionnement, et de prix. L’ÉROI du pétrole utilisé baisse de plus en plus dangereusement vers un niveau incapable de soutenir la civilisation.

Cette situation se jumèle à une baisse constante et inéluctable du PIB depuis des décennies, PIB qui entre dans une zone où la croissance risque de disparaître; cette baisse est possiblement une indication malgré lui de la situation que nous décrivons dans ce texte. Et à cela on doit ajouter le constat que ce PIB, déjà un indice presque mauvais par ses énormes lacunes constituant entre autres des incitatifs mal orientés, attribue à cette hausse du coût des commodités une valeur positive, gardant techniquement le PIB en zone positive. Pourtant, il s’agit d’intrants essentiels pour les économies des sociétés du monde et la hausse du coût de ceux-ci représente une ponction directe et négative pour ces économies.

Récession permanente

Bref, il y a lieu de croire qu’une « récession » permanente s’installe. Une réévaluation du PIB en fonction du coût des externalités et maintenant du coût des intrants suggére même qu’une telle « récession » est en place depuis assez longtemps. La figure 10 présente graphiquement des constats clé de l’économie biophysique par rapport à cette situation [28].

Figure 10 : Le prix de production de pétrole et l’ÉROI de cette production depuis 100 ans

Pétrole ÉROI et prix

En ciblant l’ÉROI, l’économie biophysique met en évidence aussi les enjeux financiers de la situation contemporaine, incluant « l’émergence » de pays comme la Chine. Fournissant des perspectives très différentes de celles fournies par les institutions internationales comme la Banque mondiale et l’OCDE, et par les économistes biophysiques eux-mêmes, des intervenants invités pour leurs activités dans les milieux de la finance ont cerné les contraintes qu’ils voient pour les années qui viennent.[29] Ils poussaient plus loin les analyses ciblant la hausse du prix des ressources, avec ce que cela implique.

Steven Kopits, de Douglas Westwood[30], conseillers des grandes pétrolières, a fourni une analyse et montré des graphiques qui ensemble présentaient le risque d’une « fin de civilisation » pour les États-Unis (et même pour l’Europe), face à une demande mondiale pour le pétrole qui en dépasse la production.

D’une part, devant une production incapable de répondre à une hausse importante du prix, ce seront les pays émergents qui se montreront capables d’intervenir pour obtenir le pétrole, et cela aux dépens des pays riches. C’est surtout la Chine qui se montre capable de mieux gérer les arbitrages sur les marchés internationaux et qui accapare les « surplus » sur les marchés, à un prix qui ferait imploser les économies des pays riches.

Figure 11 : Consommation du pétrole, pays OCDE et pays non-OCDE [31]

Pétrole consommation OCDE et non OCDE

Devant les contraintes, les pays riches devront céder leurs approvisionnements et leur consommation aux pays émergents, faute de capacité à payer. Même pour la Chine, la situation est plutôt critique. Les contraintes en termes de production nécessitent une baisse dans ses prévisions de consommation[32] tout comme une mise entre parenthèses des perspectives de la Banque mondiale et du gouvernement chinois pour ce pays.

Kopits souligne l’importance des contraintes en montrant les tendances selon le cadre plutôt traditionnel des analyses, une comparaison avec l’expérience dans le passé récent du Japon et de la Corée du Sud (avec du pétrole beaucoup moins cher), et les perspectives pour l’avenir qu’il juge plus réalistes, comportant une réduction des deux tiers par rapport à cette expérience antérieure [33].

Figure 12 a et b : Consommation du pétrole par la Chine, sans contraintes et sous contraintes

Pétrole Chine

À titre de référence, la consommation projetée pour la Chine par la figure 12a, étendue à l’ensemble des pays non-OCDE, représenterait une consommation d’environ 80 mbpd à l’horizon de 2030, soit la totalité de la production actuelle! Les meilleurs estimés pour la production en 2030, selon Kopitz, sont de 110 mbpd…

Rien dans les portraits présentés au colloque ne permet de croire que l’avenir offrira une solution au pic du pétrole. Suivant l’EIA, Kopitz s’est risqué à présenter des perspectives jusqu’en 2017, avec un graphique montrant tout tendant vers le haut, y compris la capacité de soutenir la hausse du prix par les pays riches, cela en présumant d’une reprise de la croissance de l’activité économique.

Figure 13 : Perspectives du prix de pétrole jusqu’en 2017 [34]

Pétrole projections prix

Comme souligne Grantham, avec de telles perspectives, nous ne sommes pas loin de sociétés n’ayant aucun budget pour autre chose que pour l’énergie nécessaire pour maintenir le statu quo. Si on inclut dans l’analyse une croissance économique tendant vers zéro, même en incorporant l’apport des industries soutenant la production des commodités, qui est finalement négatif, et si on retient que le PIB ne tient pas compte du coût des externalités, souligné par l’IPV, la situation devient dramatique, un désastre.

Enjeux financiers traduits en système

Chris Sanders, de Sanders Research Associates[35], autre conseiller dans les hautes sphères de la finance, a souligné que son arrivée au sommet est venue avec une reconnaissance du vide qui s’y trouve. Il s’est acheté une ferme en Irlande (en soulignant que la valeur des terres agricoles dans le monde dépasse aujourd’hui tous les anciens records) et est en train de se réfugier du secteur. Sa contribution était la présentation du contraste entre le modèle de « centralisation », qui achève sa dominance, et celui de la « dévolution », qui arrive, mais peut-être trop tard. En fait, il proposait un portrait de la société de transition : moins dépendante des technologies informatiques (y compris pour les investissements spéculatifs); moins intensive en énergie et, en contrepartie, plus intensive en travail physique; une consommation restant dans les limites de la production; une agriculture véritablement « soutenable » pour les milliards que nous serons; plus généralement, un développement plus régional et local que global. Les tendances vers une urbanisation (plus consommatrice d’énergie et de ressources que la ruralité) toujours croissante se buteront aux contraintes et s’estomperont.[36]

Finalement, sans résoudre le peu d’écoute obtenue par l’économie biophysique, Sanders lui donnait raison dans sa critique du modèle néolibéral. Clé de son portrait du déclin, il fournissait des courbes comparant différents calculs de la situation énergétique en fonction de l’inflation (déformée par les gouvernements des pays riches et corrigés par Shadowstats.com), et qui finissent par montrer qu’il n’y a eu aucun progrès depuis 40 ans en ce qui a trait à l’efficacité énergétique à l’échelle mondiale.

Un graphique de la valeur des actions à la Bourse en fonction de trois indices montre l’approche pour arriver à la véritable valeur des biens [37].

Figure 14 : Stocks de Standard and Poor’s 500 selon trois indicateurs

S&$Ps 500 selon trois indices

C’est le complément des corrections de Grantham et d’autres au PIB; il faut corriger les statistiques pour l’emploi, pour le chômage et pour l’Indice des prix à la consommation pour enlever l’effet des interventions qui cherchent à cacher l’état critique de la situation. Les investisseurs/spéculateurs, en fonction de leurs réserves en or comme protection contre les aléas des marchés actuels, évaluent assez bas la valeur de la Bourse. Comme Kopitz l’indique au début, les petits investisseurs (retail investors) la fuient ou l’ont déjà fui.

Pas plus que le PIB, la Bourse ne fournit pas une bonne indication de valeurs économiques, et l’ensemble des informations sur les réserves de combustibles fossiles (et d’autres ressources) ne fournit pas une bonne indication de l’avenir des approvisionnements. En contraste, l’empreinte écologique sert à identifier les contraintes en fonction d’un portrait global des écosystèmes en perte de leur capacité de fonctionner et l’ÉROI complémente l’empreinte pour mieux cerner ce qui est derrière les impacts croissants de l’exploitation des combustibles fossiles.

Lorsque les analystes financiers cherchent à identifier les pistes pour faire un portrait du milieu d’investissement pour l’avenir, ils arrivent au mur décrit par d’autres suivant d’autres pistes; les indicateurs permettant d’intervenir sur des bases relativement solides doivent contourner les efforts de cacher la situation. Plus généralement, les décideurs, et les économistes qui les conseillent, sont loin de comprendre le fait que nous sommes en dépassement de la capacité de support de la planète, peu importe les réserves qu’on prétend bonnes pour des décennies, et qu’une « récession » permanente avance au même rythme que la détérioration des ressources.

Boucles de rétroaction positive et négative

Dennis Meadows, principal auteur de Halte à la croissance! de 1972 et ainsi une sorte de gourou de l’analyse de la dynamique des systèmes qui caractérise l’approche de l’économie biophysique, permettait dès le départ de situer les travaux sur les défis énergétiques dans le cadre plus global des activités de base des sociétés, incluant les enjeux sociaux et environnementaux.

Meadows insiste dans son analyse sur les boucles de rétroaction négative typique des systèmes naturels (et de son travail dans Halte!), qui cherchent toujours l’équilibre face aux perturbations venant de l’extérieur; les liens entre une centaine de boucles de ce genre constituent la base du modèle de 1972 [38].

Figure 15 : Boucles de rétroactionLtG Boucles de Halte à la croissance!

Ces boucles contrastent avec les boucles de rétroaction positive typique des systèmes financiers contemporains, qui sont explosives et cherchent à grossir ces perturbations et s’éloigner de l’équilibre. Ces boucles marquent les tendances lourdes qui séparent la civilisation définie par les pays riches et son accent sur la finance et la croissance de ses fondements dans les écosystèmes naturels de la planète [39].

Figure 16 : Boucles de rétroaction positive (systèmes financiers) et négative (ressources non renouvelables, écosystèmes naturels généralement)

LtG Boucles positives et négatives

Meadows (et Sanders) insistaient sur le fait que la Bourse s’active en fonction d’investissements décidés par des algorithmes dans le jeu de boucles de rétroaction positive. Aujourd’hui une action en Bourse est retenue en moyenne 7 minutes, en contraste avec 7 années en 1975.

L’ÉROI introduit une approche qui permet de signaler les contradictions dans la logique en cause. Les projections de croissance dans l’exploitation des sables bitumineux représente une instance de contradiction, lorsque mis en contexte par les travaux esquissés ici. Les financiers Grantham, Kopitz et Sanders, voient les problèmes en termes de contradictions, même si leur motivation, le succès dans les investissements, comporte les mêmes principes que les gouvernements néolibéraux, dont celui du Canada, qui encouragent la recherche des déséquilibres. Les investisseurs comprennent assez bien les enjeux, même s’ils semblent presque paralysés dans leurs gestes, alors que les promoteurs davantage sur le terrain – et les politiciens suivant des traditions maintenant dépassées – n’ont pas cette compréhension, et foncent dans le mur.

Les prix établis par les mécanismes du paradigme actuel ne suffisent pas pour aider à s’adapter à une « récession » permanente et à la fin du paradigme économique actuel, la fin de la croissance – même s’ils en sont non seulement un indicateur, mais une cause. L’article de Bill McKibben sur la « mathématique terrifiante » des changements climatiques constate l’échec de l’ensemble de ses efforts depuis trois décennies, mais McKibben cherche néanmoins à lancer une nouvelle campagne dans la même veine contre les détenteurs des réserves de combustibles fossiles.

Selon les analystes du Carbon Tracking Initiative, les investisseurs dans les entreprises possédant ces réserves se trouvent devant un risque très important de perdre leurs investissements, de se retrouver avec des « stranded assets », en fonction d’une baisse de valeur de ces entreprises résultant des perturbations appréhendées et de l’impossibilité de « mettre en valeur » leurs réserves.

Mise à jour de Halte à la croissance!

L’économie biophysique offre des pistes importantes pour éviter les effondrements des systèmes naturels et économiques projetés par Halte à la croissance!. L’analyste australien Graham Turner a comparé récemment la cohérence avec les données réelles des projections des trois scénarios de Halte!, celui du « business as usual », celui de la technologie compréhensive et celui d’un monde stabilisé. Les projections de ce travail vieux de 40 ans sont transformées en prédictions par la comparaison. C’est le premier, qui est, finalement, le scénario du pire aussi, qui correspond aux données pour la période de 40 ans [40].

Figure 17 : Une partie du travail du Club de Rome, mise à jour par Turner 1970-2010

LtG Turner partie

Turner superpose les courbes pour les données réelles sur le graphique du scénario de base, dans la figure 18 [41].

Figure 18 : Le scénario « business as usual » du Club de Rome, mis à jour par Turner

LtG TurnerTurner résume les résultats de son travail sur le scénario de base de Halte ! en ce sens, rappelant en même temps la conclusion de Grantham dans son suivi de l’Indice de 33 commodités de GMO, à l’effet qu’il y a un changement de paradigme en cours :

L’effondrement projeté dans le scénario de base résulte à prime abord de l’épuisement des ressources et de la réponse du modèle qui détourne du capital d’autres secteurs pour permettre l’accès à des ressources devenues moins accessibles. La preuve que ce mécanisme s’applique dans le monde réel est fournie par une comparaison avec les données sur l’énergie requise pour obtenir le pétrole. De fait, l’ÉROI a baissé de façon importante au cours des dernières décennies, et ceci est cohérent quantativement avec le paramètre en cause dans le modèle World3. Cette confirmation du mécanisme clé du modèle qui soutient la dynamique du scénario de base renforce la véracité de ce scénario. L’enjeu du pic du pétrole a également influencé l’accès alimentaire et a joué de façon évidente un rôle dans l’effondrement financier global actuel. Bien que cette crise ne soit pas le reflet direct de l’effondrement dans le scénario de base, elle peut bien y être associée indirectement.

La corroboration ici du scénario de base de Halte ! implique que l’attention scientifique et publique accordée au changement climatique, bien qu’importante, est hors de proportion avec, et même une influence délétère qui distrait de l’enjeu des contraintes en regard des ressources, et en particulier du pétrole. En effet, si un effondrement global s’avère comme dans ce scénario de base de Halte !, les impacts associés à la pollution seront résolus dans l’ordre des choses, bien que pas dans un sens idéal quelconque.[42]

En effet, on voit dans le graphique de ce scénario de base du travail de 1972 que la courbe pour la pollution indique un effondrement subséquent à celui de la production industrielle per capita.

Conclusion

Nous sommes avertis. Poursuivre les batailles environnementales et sociales sans inclure directement et explicitement les paramètres économiques en cause dans les crises actuelles nous condamne à poursuivre l’échec des dernières décennies. Continuer à rechercher de meilleures orientations pour la société sans remettre en question le modèle de croissance en cause nous mène à l’effondrement et d’énormes pertes sociales et environnementales. La période de ressources abondantes et bon marché est terminée, pour toujours, comme le soulignent Grantham, l’analyste financier, et Turner, l’analyste de systèmes, suivant des projections vieilles de 40 ans et dramatiquement prescientes. La recherche de modulations dans le modèle actuel est vouée à l’échec.

C’est le temps pour la société civile à faire siennes les analyses de système au cœur des travaux de ce qui est la principale référence des « catastrophistes », Halte à la croissance !, et d’intégrer dans ses interventions les principes de l’économie biophysique contemporaine fondée sur les mêmes principes scientifiques, pour sortir du modèle actuel et chercher à prévenir la catastrophe. Penser « sortir de l’économie du désastre » doit impliquer une meilleure compréhension des désastres non reconnus dans Sortir, compréhension qui met en question de grands pans de notre activité économique et sociale.

 


[1] Bernard Élie et Claude Vaillancourt, coordonnateurs, Sortir de l’économie du désastre : austérité, inégalités, résistances, M Éditeur, 2012

[2] China 2030http://www.worldbank.org/content/dam/Worldbank/document/China-2030-complete.pdf  Voir aussi http://www.gaiapresse.ca/fr/analyses/index.php?id=160 « Post-Copenhague : la destruction mutuelle assurée » et http://gaiapresse.ca/analyses/echec-et-mat-la-fin-du-mouvement-environnemental-selon-jeff-rubin-290.html « Échec et mat? La fin du mouvement environnemental selon Jeff Rubin »

[3] Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050 : Les conséquences de l’inactionhttp://www.oecd.org/document/15/0,3746,fr_2649_37465_49673487_1_1_1_37465,00.html Voir aussi http://gaiapresse.ca/analyses/le-paradigme-economique-et-ses-defis-une-reductio-ad-absurdum-pour-rio20-280.html  « Le paradigme économique et ses défis : Une reductio ad absurdum pour Rio+20 »

[4] Voir l’article en référence à la note 2. Nous revenons à ces travaux à la fin de ce texte. Il n’est pas nécessaire de chercher une grande précision dans la validation, un horizon d’une ou deux décennies étant suffisamment préoccupant pour revoir nos façons de faire.

 

[5] Nous insistons sur des indications propres à la situation actuelle, en mettant un accent sur la nouveauté qui est caractérisée par des contraintes presque absolues en termes de matière et énergie de basse entropie et la mise en cause du fonctionnement des écosystèmes planétaires associée à nos rejets de haute entropie. Nous ne cherchons pas à regarder la possibilité que cette situation s’insère dans des cycles économiques à grande échelle. Le mathématicien russe Kondratieff a proposé en 1923-1924 l’existence de grands cycles économiques de l’ordre de 70-80 ans, cycles qu’il a pu documenter sur une période de plus de 300 ans (avec des données débutant vers 1600). Sur la base de ces travaux, il a annoncé une crise majeure pour la fin des années 20 et le début des années 30. Carmen M. Reinhart, professeure d’économie à l’Université du Maryland, et Kenneth S. Rogoff, professeur d’économie à Harvard, ont proposé que depuis le Moyen-Âge les crises financières présentent de nombreux traits communs et qu’on est probablement en plein milieu de la fin d’un cycle et du début d’un nouveau. La 3ème phase, dans laquelle nous nous trouverions, serait celle où tous les problèmes qui ont été repoussés reviennent en force. On cherche à les régler à coup d’expédients, ce qui ne ferait que retarder l’arrivée du prochain cycle – ou de l’effondrement, tout simplement.

[6] Voir http://en.wikipedia.org/wiki/Jeremy_Grantham . On y note que Grantham a été identifié par Bloomberg Markets parmi les 50 personnes les plus influentes au monde dans les domaines de la finance, parmi les 10 « money managers » d’entre elles.

[7] Voir http://www.theoildrum.com/node/7853 Les tableaux des pages 8 et 9 sont particulièrement pertinents. On peut trouver une critique de son rapport par Tradersnarrative à http://tradersnarrative.wordpress.com/2011/04/26/grantham-days-of-abundant-resources-are-over-forever/   où l’auteur note que Grantham est « one of the luminaries of the investment world at the top of his game ».

[8] Voir http://www.gmo.com/websitecontent/JG_LetterALL_11-12.pdf GMO Quarterly Letter, novembre 2012 : « On the Road to Zero Growth », p.2. Notre traduction. En effet, une baisse de la demande pourrait bien figurer dans une perspective où les coûts augmentent, entraînant une « récession » permanente.

[9] Voir http://gaiapresse.ca/analyses/echec-et-mat-la-fin-du-mouvement-environnemental-selon-jeff-rubin-290.html « Échec et mat ? La fin du mouvement environnemental selon Jeff Rubin »

[10] Dans le texte cité, Grantham établit la date possible pour un effondrement du système entre 2023 et 2043.

[11] Nous reviendrons à la fin de ce texte aux projections du Club de Rome, aujourd’hui corroborée par les données réelles, et qui ciblent la même période que celle indiquée par Grantham.

[12] Semble-t-il, ceci ne cause pas nécessairement de problèmes pour les investisseurs qu’il conseille; les actions dans les secteurs des commodités iront raisonnablement bien, selon son analyse – du moins pour un certain temps.

[13] Source : Harvey L. Mead avec la collaboration de Thomas Marin, L’indice de progrès véritable : Quand l’économie dépasse l’écologie, MultiMondes, 2011, tableaux de données en ligne. La ligne pointillée indique le niveau de croissance estimée nécessaire pour éviter un chômage structurel; la croissance économique du Québec est en-dessous de ce niveau depuis 30 ans.

 

[14] Les racines de ce mouvement remontent aux années 1970, avec les travaux de Nicholas Georgescu-Roegen. Voir entre autres The Entropy Law and the Economic Process (1971) et Energy and Economic Myths (1976).

[15] L’ensemble de présentations du colloque se trouve à http://www.uvm.edu/~jdericks/BPE4/BPE4-FinalSchedule-21Oct12bpk.htm . Les références dans cet essai se feront en indiquant seulement le nom de l’auteur de la présentation. En effet, cet essai constitue une sorte de compte-rendu commenté de la conférence.

 

[16] Les économistes « hétérodoxes » se distinguent de leurs collègues « orthodoxes », néoclassiques, voire néolibéraux, par leurs orientations et leurs préoccupations plutôt de gauche, mais semblent rejoindre les autres dans leur conviction que le progrès dépend de la croissance de l’activité économique.

[17] Cf. l’article de Bill McKibben, « Global Warming’s Terrifying New Math », Rolling Stone 1162, 2 August 2012 – http://www.rollingstone.com/politics/news/global-warmings-terrifying-new-math-20120719 . Voir aussi la référence à l’article de GaïaPresse dans la note 2 pour une mise en contexte autre de cette donnée « terrifiante ».

[18] Tiré de la présentation de Hall et Murphy au colloque, diapositive 55. Les articles cités dans la note 20 et 21 permettent d’en saisir les implications.

[19] Présentation d’Alexandre Poisson, diapositive 12. Egan Waggoner a fourni une analyse de l’ÉROI du pétrole extrait des schistes de Bakken, surtout dans la Dakota du Nord aux États-Unis. L’Annexe A du texte de 2012 de Grantham cité dans la partie 1 fournit une analyse financière de cette situation. L’ÉROI préliminaire de ce pétrole est environ 13, mais les réserves en paraissent plutôt marginales par rapport à celles du pétrole conventionnel.

 

[20] En général, les « énergies renouvelables » (éolienne, solaire, géothermale, autres) ont un ÉROI semblable à celui du pétrole conventionnel contemporain, et beaucoup plus bas que ceux des combustibles qui ont alimenté la croissance de la longue période de prospérité après la Deuxième Guerre mondiale. Nous n’en parlons pas dans le présent article, mais ce constat comporte d’importantes conséquences pour la transition, tout comme le fait que les combustibles fossiles non conventionnelles (sables bitumineux, pétrole et gaz de schiste, pétrole en eau profonde ou en Arctique, etc.) ont également un ÉROI bas. Seul le charbon représente un ÉROI élevé. Voir http://www.mdpi.com/2071-1050/3/10/1796 pour un survol des données actuelles à ces égards.

[21] Pour une présentation de cette interprétation, voir « What is the Minimum EROI that a Sustainable Society Must Have? » Charles A. S. Hall, Stephen Balogh et David J.R. Murphyhttp://www.mdpi.com/1996-1073/2/1/25

[22] Hall et Murphy, diapositive 17. Rubin présente le même constat dans ses récents livres.

[23] Ibid. diapositive 11

[24] Hall et Murphy, dispositive 51

[25] Ibid., diapositive 20

[26] Ibid., diapositive 23

[27] Le chapitre de Mousseau dans le livre Sortir de l’économie du désastre est pertinent et intéressant, mais ne se penche pas sur cet élément critique de l’analyse, ni ne cible les combustibles fossiles lorsqu’il est question de ressources non renouvelables. Tout le dossier de l’exploitation des ressources non conventionnelles, dont le pétrole et le gaz de schiste, mérite un traitement dans une analyse à part, mais ne remet pas en question les analyses présentées ici.

[28] Hall et Murphy, diapositive 37

[29] Il n’était pas par contre évident qu’ils saisissaient les enjeux tels que présentés par les économistes biophysiques, dont ceux associés à l’ÉROI.

[31] Kopitz diapositive 9. La prétention de devenir auto-suffisants avec l’exploitation de gaz et de pétrole de schiste mérite un traitement à part.

[32] Il faut rappeler le changement de paradigme de l’Indice des commodités de GMO; les contraintes pour la Chine et d’autres pays émergents ne sont pas seulement en termes de combustibles…

[33] Ibid. diapositive 12; l’EIA est l’Energy Information Administration des États-Unis, et l’IEO est l’International Energy Outlook de l’EIA. Les projections concernent sa capacité interne de production. Il ne semble pas que la programmation de la Banque mondiale et du Gouvernement de la Chine dans China 2030 tienne suffisamment compte de ces contraintes.

[34] Ibid., diapositive 13

[35] Voir http://www.sandersresearch.com/ . « Caveaut emptor : Investing in the Second Half of the Age of Oil ». Il est à noter que ces deux conférenciers se distinguaient nettement du troisième, Peter Tcherepnine de Loeb Partners Management ) http://investment-advisors.findthebest.com/l/33414/Loeb-Partners-Management-Inc ). Tcherepnine, parmi les quelques 3 % des investisseurs qui suivent encore les compagnies inscrites en bourse plutôt que de suivre l’approche algorithmique décrite par Sanders et suivie par la vaste majorité d’investisseurs, a présenté sa façon de tenir compte des enjeux énergétiques dans l’évaluation financière des grandes corporations; tout en fournissant un exemple des grands investisseurs de Wall Street, il s’est montré incapable de reconnaître les enjeux débattus au colloque.

[36] Voir Sanders diapositive 16

[37] Ibid. diapositive 6

[38] Dennis L. Meadows, Donnela H. Meadows, Jörgen Randers, William W. Behrens III, The Limits to Growth : A Report for the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, 1972, p.102-103.

[39] Meadows, diapositives 4 et 5

[40] Graham Turner, « On the Cusp of Global Collapse? Updated Comparison of The Limits to Growth with Historical Data », Gaïa – Ecological Perspectives for Science and Society, 21(2), 116-124, p.121 – http://www.ingentaconnect.com/content/oekom/gaia/2012/00000021/00000002/art00010. Nous présentons dans cette figure les résultats pour seulement deux des éléments en cause, portant sur les ressources et sur la pollution (finalement, les changements climatiques). Ce document fournit les détails de la recherche, qui est présentée plus généralement dans « Population Growth : Have We Reached the Limits to Growth? », Chemistry in Australia, octobre 2012 – http://search.informit.com.au/documentSummary;dn=874844875283097;res=IELENG

 

 

[41] Graham Turner, « A Comparison of The Limits to Growth with Thirty Years of Reality » (2009) – http://www.csiro.au/files/files/plje.pdf Turner a poursuivi et rapporte que les données pour 40 ans continuent à confirmer l’intérêt des travaux de Meadows.

 

[42] Turner, op. cit. 2012 dans Gaïa, p.123. Le modèle de Halte! s’appelle World3.

 

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