Résumé: De nombreuses analyses montrent que la croissance ne livre plus les résultats d’autrefois, et qu’il est temps de lui dire adieu. Jean Gadrey, économiste français bien orienté, souligne cette situation mais insiste que les critiques du dogme de la croissance, sans proposition d’une alternative, ne mènent nulle part. Sa proposition, prenant l’argent «là où il existe», sert à répondre aux défis budgétaires de la France, mais est finalement aussi illusoire que d’autres efforts; elle est faite sans recours à la croissance, mais dans une approche que l’on peut décrire comme celle des «gated communities». Des auteurs québécois sont intervenus récemment pour protester contre les programmes d’austérité et nous confrontent à un recul par rapport aux constats de Gadrey et à d’anciens acquis face au mythe de la croissance. Un document clé de l’IRIS publié en 2009, «Repenser la gauche économique selon ses propres critères» semble être complètement oublié, et mérite d’être revisité. Nous sommes devant une situation où les contraintes budgétaires sont réelles, où les interventions néo-libérales pour les résoudre évitent de cibler les vrais enjeux mais où l’ensemble des acteurs, dans leurs efforts de gérer les défis budgétaires actuels, oublient que ceux-ci ne sont que la pointe de l’iceberg. L’effort d’éviter l’austérité dans les sociétés riches passe à coté de l’austérité permanente vécue dans les sociétés pauvres et le fait que l’humanité dans son ensemble dépasse déjà la capacité de support de la planète.
Une relecture des rapports de la Banque mondiale sur les enjeux pour l’agriculture associés aux changements climatiques, une relecture de l’ensemble des rapports récents ciblant la COP21, permet de mieux en saisir les implications pour nous dans les pays riches. Je suis amené à aborder cette réflexion en regardant de plus près les efforts menés par les pays riches pour assainir leurs budgets en invoquant la nécessité de programmes d’austérité (relative…). Il faut bien reconnaître que la plupart de ces efforts s’insèrent dans un processus où la financiarisation des processus décisionnels et la recherche d’une «reprise» de la croissance économique s’associent à un modèle économique aux allures néo-libérales mettant un accent sur «les vraies affaires». Je suis bien d’accord avec les efforts de contester ce modèle, menés entre autres par les économistes hétérodoxes (et ceux atterrés), mais je veux mettre un accent sur ce qui me paraît plus fondamental mais négligé constamment par ces mêmes économistes.
Le chemin d’une autre prospérité
Il faut regarder les enjeux d’un tout autre oeil pour mieux saisir les implications des effondrements projetés par le Club de Rome et probablement déjà en cours. Jean Gadrey est un économiste français très bien orienté par rapport à ces enjeux. Blogueur pour Alternative économiques, périodique qui n’a pas encore compris la nécessité d’une approche critique à la question, il a publié en 2010 Adieux à la croissance: Bien vivre dans un monde solidaire (Les Petits matins). On y trouve beaucoup des analyses sur la fin de la croissance que j’utilise moi-même dans ce blogue, et plusieurs éléments de ce que Herman Daly appelle le «steady-state economy». Gadrey insiste, par contre, sur sa conviction que nous pouvons viser «une société qui doit, et peut, viser le plein-emploi ainsi qu’un haut niveau de protection sociale pour tous». Comme l’éditeur souligne sur la page couverture 4, «c’est le chemin d’une autre prospérité qui est ici proposé, plus juste, moins violente, et donc réellement durable».
En réponse à la volonté de la Banque mondiale (et de l’ensemble des autres institutions internationales) de «construire une prospérité partagée» en poursuivant la recherche d’une croissance économique à l’échelle mondiale, Gadrey souligne les illusions de cette autre volonté en en décrivant, chapitre après chapitre, les failles. Il consacre son dernier chapitre à une approche alternative dont le titre insiste: «Dans l’immédiat: les ressources existent!». Suivant le principe de «prendre l’argent là où il se trouve», Gadrey détaille des dizaines de milliards d’euros qui échappent au gouvernement français en raison de cadeaux fiscaux, de niches fiscales, de réductions, suppressions ou abattements de cotisations sociales et de fraude fiscale, et y ajoute les dépenses militaires excessives. Il conclut qu’il est possible de «trouver très vite, sans invoquer la croissance, au moins 80 milliards d’euros de recettes publiques annuelles en plus (4 points de PIB)». Il souligne ainsi une composante importante de l’effondrement qui n’a rien à voir avec les projections du Club de Rome, soit l’impact sur les revenus gouvernementaux des excès permanents des milieux financiers, en sus des impacts des milieux économiques eux-mêmes.
Les propos de Gadrey sont tombés sur les oreilles de sourds, même le socialiste François Hollande faisant campagne pour la présidence en 2012 sur le thème de la reprise de la croissance. Ici au Québec, Québec Solidaire intervient assez régulièrement avec des propositions analogues à celle de Gadrey, et semble malheureusement avoir autant d’influence sur les vraies affaires ici que ce dernier en France. En fait, en lisant ces propos, on voit le pendant de l’irréalisme du mouvement environnemental dans son maintien des interventions traditionnelles. Tous restent dans les termes des débats établis par les milieux économiques et financiers.
Québec Solidaire, qui entreprend actuellement un repositionnement en matière d’économie pour améliorer sa crédibilité, n’est pas encore explicite concernant les implications de l’idéologie de la croissance. Gadrey l’est:
Face à ce qu’il faut appeler un attachement populaire à la croissance, la pire des solutions serait de se poser en donneurs de leçons de sobriété pour tous. Il faut comprendre, discuter et démontrer que ceux et celles qui reprennent ces refrains, ainsi que leurs enfants, se porteraient mieux si l’on passait d’une société de croissance à une société solidaire et soutenable, et que cette bifurcation serait bénéfique pour l’emploi et la qualité de vie….
L’objectif principal [de ce livre] n’est donc pas de proposer une énième critique du dogme de la croissance comme solution universelle aux problèmes du monde. Cette critique tomberait largement à plat si des alternatives n’existaient pas pour une refondation désirable, si ces alternatives n’étaient pas crédibles, ou s’il semblait utopique de les mettre en oeuvre dès maintenant.
On voit ici le type d’l’irréalisme qui marque aussi les interventions du DDPP, de Calderón et Stern, de la Banque mondiale, du FMI – de toutes les instances économiques et financières actuelles dont la compréhension du développement s’est transformée dans la promotion de l’économie verte depuis trois ou quatre ans. Il est politiquement inconcevable – «la pire des solutions» – de mettre de l’avant les véritables implications de la fin de la croissance, et le prix en est de se lancer dans des propositions irréalistes.
Dérapages au Québec
Tout récemment, des intervenants québécois bien orientés dans leurs analyses de la situation actuelle semblent avoir dérapé dans le même sens que Gadrey, mais sans le constat de base à l’effet qu’il faut dire adieu à la croissance. Dans Liberté (hiver 2015), Éric Pineault, normalement ayant des propos moins enracinés dans le discours économique de base, y contribue «Bienvenue en Austérie»; il s’agit d’une analyse fine des (mauvaises) orientations néo-libérales en même temps que la promotion sans bémols d’une tendance générale chez les économistes hétérodoxes en faveur de la croissance tout à fait traditionnelle. Il y reprend entre autres les arguments de Louis Gill (dont je croyais avoir montré les failles, même si sa réplique insistait sur les risques d’une telle critique pour la crédibilité des autres interventions) sur le rôle positif de la dette dans le développement (endogène): «tant que l’économie croît plus rapidement que la dette et le service de la dette, il n’y a aucune raison de paniquer» (30).
Dans un autre article du numéro, Julia Posca de l’IRIS utilise les calcul de l’économiste Pierre Fortin pour souligner que «le poids de la dette par rapport au PIB québécois est en baisse depuis vingt ans… Il faut croire que les mythes [ici, celui qui voit la dette comme indicateur d’un déséquilibre dans l’économie d’un État] ont la vie dure » (22). Pour formaliser l’enjeu, Francis Fortier et Simon Tremblay-Pepin de l’IRIS (reconnaissant un apport de Louis Gill) ont produit une brochure État de la dette du Québec 2014. Dans une entrevue avec Éric Desrosiers du Devoir sur l’intervention, Tremblay-Pepin insiste: «Plutôt que de déprimer encore plus une économie déjà amorphe, à coups de compressions budgétaires et de contributions dérisoires au Fonds des générations, le gouvernement devrait chercher des moyens de relancer la croissance, Ce n’est pas en remboursant la dette qu’on en réduira l’importance relative. C’est en s’assurant que l’économie croît plus vite que la dette».
Josée Blanchette montre un peu plus de précaution dans sa chronique du vendredi 28 novembre (en se fiant entre autres à son mari économiste) mais est finalement entraînée aussi dans la conviction que seule la croissance de l’économie pourra permettre d’éviter la catastrophe. Elle en cible des enjeux important, comme Pineault et Posca.
Loin d’atteindre les cibles souhaitées, l’austérité nuit à la relance économique et foutrait tout le monde dans le pétrin. Moins de jobs, moins d’argent ; moins d’argent, moins de consommation ; moins de consommation, moins de jobs, et rebelote. J’oubliais : moins d’État, plus de privé. On pourrait penser que ça s’arrête là. Eh bien non. L’austérité tue, mais il n’existe pas de cimetières pour aller pleurer les dommages collatéraux du déficit zéro. Selon les auteurs David Struckler et Sanjay Basu, deux chercheurs en santé publique, l’un à Oxford, en Angleterre, l’autre à Stanford, en Californie, l’austérité augmenterait l’alcoolisme, le nombre d’épidémies, de dépressions, de suicides.
Elle cite l’Islande comme modèle à suivre, très intéressant à plusieurs égards, et réfère à l’intervention de Pierre Fortin qui prévoit une récession si les programmes d’austérité sont mis en place. Ce que Fortin ne reconnaît pas, à mon avis, est qu’une récession permanente est probablement devant nous, peu importe nos interventions. La tendance semble inéluctable, alors que pour le moment on se montre très content d’un taux de croissance de 2,2% au Canada et de 1,6% au Québec (la figure – cliquez dessus pour la voir plus grande) montre les tendances de la croissance du PIB en place depuis plus de 50 ans et la ligne pointillée le 2,5% de croissance du PIB jugé nécessaire pour éviter le chômage structurel).
L’ensemble de ces interventions vont à l’encontre d’un document clé de l’IRIS produit en juin 2009. «Repenser la gauche économique selon nos propres critères» était signé par toute l’équipe de l’Institut. Il s’agit d’une des rares interventions québécoises récentes qui critiquait les fondements d’une «incapacité idéologique et politique à renoncer à l’objectif de la croissance économique». Comme ce document soulignait, la gauche se trouvait régulièrement contrainte de ranger ses objectifs sociaux au second plan face à cette incapacité.
À suivre l’ensemble des interventions contre les programmes d’austérité en place depuis quelques années, il semble bien que même l’IRIS se trouve sans outils, à moins d’endosser à son tour le dogme de la croissance économique, que finalement l’ensemble des milieux progressifs au Québec reconnaissent, comme Gadrey, que «la pire des solutions serait de se poser en donneurs de leçons de sobriété pour tous», et n’acceptent même pas de dire adieu à la croissance… Nous voilà donc devant des crises profondes et une incapacité au Québec à les reconnaître dans leurs fondements.
Les économistes mathématiciens
La répudiation scandalisée du pouvoir financier et des mauvaises orientations néo-libérales encadre les interventions irréalistes des promoteurs de l’économie/croissance verte (une utopie scientiste, selon Gadrey). Contrairement à Gadrey, par contre, elle ne se détache pas de l’idéologie de la croissance pour promouvoir «une autre prospérité» et comporte des failles béantes. Le problème, finalement le thème de ce blogue, est le pouvoir du modèle économique sur nos décideurs et sur nos élites en dépit de tout le bon sens disponible pour le corriger.
On peut en apercevoir des éléments du problème en regardant de nouveau le rapport préparé par Luc Godbout et son équipe portant sur les perspectives budgétaires du Québec pour les prochaines décennies. J’en ai parlé dans un long article en janvier dernier, lors de sa publication. Le travail part de l’hypothèse – qui va de paire avec les orientations du modèle économique – qu’il ne faut pas faire intervenir des changements dans le régime fiscale: il ne faut pas de nouvelles taxes sur les consommateurs ou les créateurs d’emplois… Il passe ensuite au calcul, pour conclure à des projections budgétaires qui sont catastrophiques pour le Québec.
Clairement, l’introduction de l’idée de «chercher l’argent là où il se trouve» changerait la donne, fournissant des revenus manquants pour le gouvernement. C’est ce que Gadrey suggère pour la France, Québec Solidaire et d’autres pour le Québec. Ma préoccupation n’est pas les calculs de l’équipe de Godbout, ni les analyses de ceux qui identifient des sources de revenus parmi les riches. Les premiers sont fort probablement assez précis et les dernières aideraient à éviter en partie la perte de services sociaux mis en cause par les programmes d’austérité.
Ma préoccupation est plutôt l’absence, dans ses réflexions, de tout calcul touchant les crises écologiques et sociales, touchant finalement les externalités de notre activité économique (et sociale). Comme j’y conclus:
Le budget du gouvernement ne semble pas soutenable dans les prochaines années, voire les prochaines décennies, en imaginant le Québec abstrait du document de la Chaire. Le Québec plus réel que l’on peut essayer d’imaginer en intégrant des facteurs budgétaires associés aux coûts des externalités l’est encore moins. Le modèle utilisé par les auteurs nous mène dans le mur, et pourtant, il ne tient même pas compte de l’ensemble des enjeux.
Les services offerts par le gouvernement et dont le document de la Chaire présente des scénarios pour l’avenir sont impressionnants, et source de fierté. Ils sont clairement à risque. Nous nous dirigeons vers un mur sur la base de projections ancrées dans un modèle qui ne semble plus répondre aux attentes. Ceci arrive en même temps que l’évolution des crises écologiques et sociales s’accentue et semble même atteindre un point de bascule. La réaction des auteurs : il faut espérer que la productivité des travailleurs augmente.
On se permet d’imaginer le maintien de la croissance alors que l’humanité est déjà en déficit par rapport à son empreinte écologique, des milliards de personnes ne réussissent pas à sortir d’une austérité permanente qui est fonction de l’échec du modèle et personne ne propose une approche réaliste pour gérer les crises qui viennent, précisément, celles de la croissance poussée beaucoup trop loin.
Austérité des pays riches, austérité des pays pauvres
Finalement, et pour revenir aux rapports de la Banque mondiale mentionnés au tout début de cet article, il est fascinant de voir la bonne volonté manifestée tout au long des trois rapports, conjuguée à un constat que le modèle n’a pas atteint (encore…) les objectifs de la mission de la Banque, que l’urgence exige des mesures immédiates et que ce ne sont pas seulement les changements climatiques qui nous menacent… Extraits du deuxième rapport:
L’Asie du Sud-Est a connu une forte croissance économique et une tendance à l’urbanisation, mais la pauvreté et les inégalités continuent de poser des difficultés considérables dans cette région. La population totale devrait atteindre près de 759 millions d’habitants d’ici 2050, dont 65% vivront en zones urbaines [lire: bidonvilles]. En 2010, la population s’établissait à 593 millions d’habitants, dont 44% vivaient en zones urbaines… (6)
L’Asie du Sud abrite une population croissante d’environ 1,6 milliard d’habitants qui devrait dépasser les 2,2 milliards d’ici 2050. Elle a connu une croissance économique robuste au cours des récentes années, mais la pauvreté reste généralisée et on y trouve la plus forte concentration de populations pauvres du monde… (8)
Les «points chauds» potentiels comme le Bangladesh risquent d’être confrontés aux menaces grandissantes des crues extrêmes, des cyclones tropicaux plus intenses, de l’élévation du niveau de la mer et des vagues de chaleur extrême. Le développement et la croissance économiques devraient permettre de réduire dans le futur la vulnérabilité des vastes populations pauvres d’Asie du Sud, mais les projections climatiques indiquent que des poches de vulnérabilité extrême risquent de persister… (9)
En Inde, la disponibilité brute par habitant devrait baisser en raison de la croissance démographique. (17)
La croissance démographique dans les pays riches contribuait pour environ 50% de leur croissance économique pendant les décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale. Elle fait toujours partie des projections de croissance (moindres) pour l’avenir, suivant le modèle et la façon de calculer le PIB. Les changements climatiques nous menacent, tout comme les programmes d’austérité mis en place un peu partout. Ce qui nous menace davantage est ce que le Club de Rome a prévu il y a 40 ans, la progression des crises écologiques et économiques à un point tel qu’elles ne pourront plus être gérées. Une prospérité «sobre» – rejetée par Gadrey – nous guette en fonction de notre dépassement aveugle de toutes les bornes signalant la nécessité de changer de cap. Une austérité existe déjà chez les milliards de personnes dans les pays pauvres, et il y existe en permanence. Rien ne suggère qu’elle ne viendra pas dans les pays riches aussi, alors que nous continuons à ne voir qu’une partie de la menace et n’en voulons pas, pas plus que nous ne voulons l’austérité permanente des pauvres.
Finalement, les critiques des programmes d’austérité dans les pays riches s’insèrent dans une mentalité de «gated communities», cette façon des riches de se protéger des pays pauvres, cette façon des riches d’éviter (pour un temps) les conséquences des actions de leurs «ancêtres» des dernières décennies d’abondance (pour citer Posca). Il faut absolument voir plus de lucidité dans les interventions de la gauche au Québec. D’abord en voyant la lucidité des analyses de Gadrey et de l’IRIS d’antan face à la croissance, ensuite, en répudiant la recherche de crédibilité illusoire que même Gadrey juge incontournable. On peut commencer chez nous, avec le document de l’IRIS, «Repenser la gauche économique selon nos propres critères». D’autres pistes pour une approche plus positive que je ne crois pas la moindrement possible se trouvent dans les ouvrages de Tim Jackson (Prosperity Without Growth: Economics For a Finite Planet 2009) et de Peter Victor (Managing Without Growth: Slower By Design, not Disaster, Edward Elgar, 2006) où, en dépit des meilleures intentions et de leur bonne compréhension des enjeux, la mentalité de «gated communities» ou d’«îles fortifiées» semble implicite partout.
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