L’abandon de Kinder Morgan (et même de Keystone XL)? L’avenir de la voiture personnelle

Cet article déborde presque naturellement de son questionnement initial concernant l’avenir du pipeline Kinder Morgan, pour arriver à des réflexions sur l’avenir de l’automobile individuelle. De nombreuses références peu connues au Québec représentant une contribution du texte. Il est plutôt long justement parce que j’ai décidé de laisser le lien entre les deux thématiques plutôt que d’en faire deux articles.

Le conflit entre le NPD de l’Alberta et le NPD de la Colombie Britannique concernant le projet de pipeline de Kinder Morgan nous met devant la sorte de litige qui divise la société depuis des décennies, et auquel le mouvement environnemental s’est consacré corps et âme. En effet, le conflit entre les deux gouvernements reflète de nombreuses interventions des dernières années en opposition à ce projet de pipeline. J’ai décidé d’enquérir sur les fondements économiques du projet, incluant ceux de Kinder Morgan même. Ma petite enquête a abouti, à ma surprise, à une réflexion sur l’avenir de la voiture personnelle, thème phare de mon livre. Le lien vient d’une projection d’une baisse de la demande – et de la production – de pétrole et de l’arrivée de nouvelles innovations technologiques dans les transports.

L’avenir des sables bitumineux

Je ne suis pas allé très loin avant de trouver une situation – celle décrite dans mon livre – qui suggère fortement que, à l’instar de TransCanada et son projet d’Énergie Est, il y a une forte probabilité que le pipeline Trans Mountain ne sera pas construit, cela pour des raisons n’ayant rien à voir avec l’opposition environnementale et autochtone, même si celle-ci est bien fondée.

Certains constats se sont manifestés rapidement:

  • il n’est pas rentable actuellement d’ouvrir une nouvelle mine dans les sables bitumineux devant les coûts d’exploitation et le prix sur le marché  (voir les rapports annuels du Canadian Energy Research Institute (CERI)) pour des mises à jour régulières de la situation);
  • presque toutes les grandes pétrolières se sont retirées des sables, suggérant qu’elles ne voient pas une remontée des prix à un niveau qui rendrait l’investissement rentable dans un avenir prévisible;
  • peu importe la faiblesse de leurs engagements, l’ensemble des pays semblent conscients des menaces engendrées par les émissions de GES et il y a au moins une chance que la consommation des énergies fossiles diminue dans les années à venir, même si cela sera loin de ce qui est nécessaire en suivant les travaux du GIÉC;
  • le pétrole venant des sables bitumineux est non conventionnel et est parmi le plus cher de toutes les sources de pétrole actuelles à exploiter et à raffiner dans un monde où la consommation globale tendra à diminuer, laissant de moins de moins de jeu pour les acteurs à la marge.
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Beaucoup est en cause dans l’incertitude quant à la consommation dans les                       années à venir.

Ces constats comportent d’importantes incertitudes, notamment celles associées à l’idée qu’il pourrait y avoir une diminution volontaire de la consommation d’énergie fossile dans les années à venir. Reste que se pose dans ce contexte la question de l’intérêt pour de nouveaux pipelines alors que, sans croissance de la production, l’industrie aura de la difficulté à remplir les pipelines existants.

Ce dernier constat vient de Jeff Rubin, ancien financier de CIBC et maintenant auteur bien connu au Canada, qui a publié en mars 2016 un document choc The Future of Canada’s Oil Sands in a Decarbonizing Global Economy précédé par un texte d’opinion dans The Globe and Mail. En novembre de 2016, Rubin a consacré un autre article dans The Globe and Mail, intitulé « New pipelines: The oil sands may have trouble filling the ones it has ». Plus récemment (septembre 2017), Rubin a complété sa vision de la situation dans un autre document Evaluating the Need For Pipelines: A False Narrative For the Canadian Economy.

Les documents de Rubin couvre plusieurs composantes d’une analyse complète du contexte économique et social, voire environnemental, dans lequel l’avenir des sables bitumineux se joue. Son argument de fond comporte les réflexions suivantes par rapport à ce qui vient des pétrolières et des gouvernements qui leur font confiance pour leur avenir économique:

  • la volonté d’atteindre d’autres marchés que celui des États-Unis se confronte au fait que les prix offerts dans ses autres marchés, dont l’Asie, sont inférieurs à ceux obtenus des raffineries le long du Golfe du Mexique déjà insuffisants, même si celles-ci sont adaptées pour pouvoir traiter le bitumen, un produit pétrolier de bien moins bonne qualité;
  • la réduction récente dans la production de l’OPEP a bénéficié à l’exploitation de pétrole de schiste, dont la période nécessaire pour la mise en production est beaucoup plus courte que celle requise pour une mine dans les sables bitumineux, ce qui désavantage l’exploitation de ces derniers – cela dans un contexte où les coûts d’exploitation de ceux-ci sont élevés;
  • les investisseurs, tout comme les grandes pétrolières elles-mêmes, quittent les sables bitumineux, se disant que ce qui n’est pas rentable aujourd’hui ne le sera pas plus dans les années à venir – c’est-à-dire que le bas prix va se maintenir;
  • en juillet 2017, Transcanada signalait qu’elle pourrait décider de ne pas construire Keystone XL, devant des difficultés d’obtenir le capital requis des investisseurs, sans parler de son évaluation probable à l’effet que le pipeline ne serait par nécessaire et ne serait pas rentable face à la baisse projetée dans la production des sables bitumineux;
  • le déclin dans la production pétrolière sera rapide, entre 5 et 15 ans, selon Shell;
  • une croissance de la production dans les sables bitumineux, à l’encontre de ces projections, rendrait impossible l’engagement canadien dans l’Accord de Paris et il y a raison de croire qu’il y aura au moins un peu plus d’accent à l’avenir sur ces engagements, déficients déjà.

Le fait que les prix sur les marchés extérieurs à l’Amérique du Nord sont inférieurs à ceux obtenus en envoyant le produit au Golfe du Mexique fait que l’intérêt économique du pipeline Trans Mountain de Kinder Morgan est bien difficile à cerner dès le départ. De leur coté, les surplus de pétrole (de schiste) aux États-Unis représente un facteur important contre la construction de Keystone XL: les États-Unis n’ont pas besoin (pour un certain temps…) d’importations. Le pétrole de schiste se montre en effet le concurrent actuel des sables. La production dans le schiste était associée à une hausse de la demande mondiale, mais moins que celle de la production – qui était en baisse constante en 2015. Le pétrole de schiste est moins cher à produire et de plus grande qualité. En complément, j’entends régulièrement que les entreprises qui exploitent le pétrole de schiste aux États-Unis font faillite très souvent, et ce secteur de croissance de la production, derrière les surplus sur les marchés qui affectent à la baisse le prix, n’est pas voué à un avenir de long terme.

Pour Rubin, il y a plusieurs pistes qui peuvent être envisagées en pensant à l’avenir économique en fonction des sables bitumineux, mais il ne suggère pas qu’elles soient viables. Pour une approche qui cherche à envisager une transition plus soutenable du modèle de croissance économique (c’est son mandat au Center for International Governance Innovation et probablement personnel aussi, lui qui est économiste), mieux vaut plus de raffinage d’un produit actuellement envoyé à l’état presque brut que plus d’extraction et d’exportation de ce produit brut – sauf que les coûts pour se lancer dans la construction de nouvelles raffineries seraient prohibitifs. Probablement plus pertinent, il faut viser les énergies renouvelables comme remplacement de l’énergie fossile, plutôt que de cibler une augmentation de la production de cette dernière. Ici, Rubin ne fournit aucune indication qu’il comprend les limites de cette option.

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Pour Seba et Arbib, les sables bitumineux représentent la source de production la plus à risque.

L’automobile personnelle en voie de disparition?

Dans son document de septembre 2017, Rubin cible directement les pipelines, mais complète aussi son portrait de l’avenir. Le secteur des transports compte pour les deux-tiers de la consommation actuelle du pétrole, et le déclin projeté (…) viendra de l’élimination du pétrole comme fuel. Rubin réfère à des fabricants d’automobiles qui sont intervenus de différentes façons en insistant  sur une transition rapide, quittant l’essence et le diésel, et une décision de la Chine à l’effet que 25% des voitures du pays seront électriques ou hybrides en 2025 et de passer rapidement à l’élimination complète des véhicules à essence et au diésel… C’est la période prévue pour une croissance dans les sables justifiant le besoin de nouveaux pipelines.

Un travail par Geoff Dembicki, journaliste d’expérience du webzine The Tyee, pousse l’analyse plus loin, en fait, fournit une piste pour essayer de bien analyser une possibilité intéressante pour l’avenir des transports. Here’s How Canada’s Oil Sands Could Collapse by 2030, publié en août 2017 dans le webzine Vice, se fie à un rapport de James Arbib et de Tony Seba de l’Université Stanford. Spécialistes des perturbations technologiques inattendues, ces auteurs voient comme déclencheur d’une «transition» rapide trois tendances lourdes: celle vers le transport électrique; celle vers un modèle des transports visant les services plutôt que la propriété; celle vers les véhicules autonomes. Rethinking Transportation 2020-2030 : The Disruption of Transportation and the Collapse of the Internal Combusion Vehicle and Oil Industries propose que, face à cet ensemble de pressions et d’innovations technologiques – on peut penser à celles d’Über, Tesla, Lyft, Car3Go et Google – et le constat que l’on peut sauver peut-être $6000 avec la décision de ne pas acheter une nouvelle voiture personnelle, le véhicule à combustion interne disparaîtra de nos routes d’ici 2030 (ils ciblent les États-Unis). Ma lecture se faisait à la suite de la lecture de Transport Revolutions: Moving People and Freight Without Oil, de Richard Gilbert et Anthony Pert, qui remonte à 2010, esquisse d’importants défis mais représente la pensée traditionnelle, même si à la fine pointe, que Seba et Arbib suggèrent dépassée devant la rapidité, l’envergure et l’impact des innovations technologiques perturbatrices. On peut voir une présentation de Seba sur l’ensemble de ces questions ici.

Dans mon travail pour Trop Tard, j’étais amené de différentes façons à cibler la disparition de l’automobile personnelle comme élément clé dans la réduction nécessaire des émissions de GES et la résolution de nombreux problèmes actuels, dont la congestion et le mauvais aménagement de nos villes. Il s’agissait d’un élément quasi mythique dans les sociétés riches depuis la Deuxième Guerre mondiale. Face à un possible effondrement du système économique, il vaut la peine de cerner le mieux possible l’avenir transformé par cette quasi disparition de la voiture personnelle à essence. Il semble que cela doit venir de choix de société difficiles, voire inimaginables, mais Seba et Arbib fournissent un scénario où cela pourrait arriver dans le cours normal des choses, et rapidement. Et il ne s’agit pas, en dépit du titre de leur rapport, du véhicule  à essence; le véhicule personnel plus généralement y est mis en cause.

Un scénario 

Dans leur scénario, Seba et Arbib proposent que l’arrivée de la voiture autonome électrique jumelée à des réductions importantes de coûts de fabrication et d’opération de ces voitures pourrait aboutir à l’abandon, assez rapidement – d’ici 2030 dans leur scénario, la transformation débutant avec l’autorisation du véhicule autonome (en Californie) en 2021 – , de la voiture personnelle. Clé dans le portrait est une vision des transports comme des services (Transportation as a Service – TaaS) et non pas comme jouant un rôle dans la société de consommation. Les incidences d’une telle transformation radicale mais en ligne avec des tendances actuelles seraient impressionnantes: une baisse de la flotte américaine d’environ 250 millions de véhicules à moins de 50 millions; la quasi disparition de la congestion, fonction d’une surabondance de véhicules personnels; la libération de grandes superficies dans les villes actuellement consacrées au stationnement de ces véhicules personnels. En 2030, selon le scénario de Seba et Arbib, 60% des véhicules seraient ainsi alloués aux services de transports et non à embellir la réputation de leurs propriétaires.

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Dans le scénario de Seba et Arbib, la propriété d’une voiture personnelle sera en déclin précipiteux dans les 15 prochaines années.

La transformation des transports en services permettrait de réduire plusieurs des obstacles associés dans la pensée courante au remplacement des véhicules à essence par des véhicules électriques (voir aussi à cet égard «Voiture électrique écologique? À chacun de se faire une idée», du même auteur, Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire en France, et que je ne trouve pas en ligne en dépit de posséder l’article), dont une consommation beaucoup moindre de matières premières (dont le lithium et le cobalt) pour le nombre beaucoup moindre de véhicules. Le recours à l’électricité comporterait une hausse de 18% de la consommation, mais cela serait accompagné d’une baisse dans la demande totale d’énergie pour les transports de 80% (cela toujours pour le cas des États-Unis). Les véhicules autonomes pourraient courir 500 000 milles dans leur vie et ainsi répartir l’investissement dans leur construction et les émissions qui seraient en cause sur deux fois et demi plus de distances et de services rendus.

Les auteurs envisagent une situation où une flotte de véhicules de service finirait par être offerte gratuitement, tellement elle répondrait à un service de base dans la (nouvelle) société. C’est une variante de Halte: le problème avec l’approvisionnement difficile en énergie fossile bon marché est transformé par des innovations qui diminuent radicalement le besoin pour cette énergie. Le résultat est que des moyens de transport pourraient continuer à desservir les sociétés, en dépit d’effondrements dans l’industrie pétrolière et dans l’industrie manufacturière de l’auto, un effondrement dans le modèle économique, quoi…

Seba et Arbib situent l’avenir ainsi décrit dans la poursuite de ce modèle économique, mais ce qui est fascinant est qu’il n’y a aucune nécessité pour cela et, au contraire, cet avenir se situe bien dans les fondements de cette nouvelle société que j’essaie d’esquisser dans mon livre. L’effondrement de l’industrie pétrolière et de l’industrie de l’automobile, qu’ils cherchent à relativiser, serait l’effondrement projeté par Halte. Également plus que pertinent, le scénario pourrait plus facilement être vu comme applicable dans les pays pauvres dans la mesure où les transports qu’il décrit sont des services, bon marché par comparaison à la possession d’une voiture personnelle.

Récapitulation: Un avenir plutôt incertain pour l’exploitation des sables bitumineux

L’intérêt pour la rentabilité ou non du pipeline Kinder Morgan amène loin! Reste qu’il se situe dans une compréhension de la situation dans le monde contemporain en ce qui concerne l’énergie fossile bon marché et facile d’accès qui a marqué nos sociétés depuis des décennies. Ce que Seba et Arbib fournissent est une sorte de bénéfice non comptabilisé de l’effondrement, lorsqu’il est jumelé à une prise en compte de certaines composantes de nos sociétés actuelles qui peuvent se transformer dans celles à venir.

Seba et Arbib cherchent des solutions pour les défis des pays riches, ne suggérant aucune préoccupation pour les transports dans les pays pauvres. Reste que leur conclusion de base est à l’effet que les flottes de véhicules autonomes électriques – disons le transport en commun au niveau du véhicule individuel – sont bien plus efficaces que l’ensemble de véhicules personnels qu’elles peuvent justement remplacer, ceux-ci restant inutilisés plus de 90% du temps. Il s’agit d’innovations qui pourraient vraisemblablement être applicables dans les pays pauvres.

Finalement, une question de fond à laquelle personne ne peut répondre concerne le bas prix des énergies fossiles actuellement: est-ce qu’il résulte des importants surplus générés par le retrait partiel de l’OPEP du marché, ou est-ce qu’il résulte d’une baisse de demande que l’on peut associer à la perte de capacité de consommer? En complément à la scène animée par les premières ministres de l’Alberta et de la Colombie Britannique, il est intéressant à cet égard de voir le comportement des premiers ministres canadien et québécois face à ce que ces auteurs, ce que l’ensemble de la communauté scientifique et de la société civile, considèrent comme une crise dont il faut chercher des pistes de sortie ou de gestion.

Le lendemain de son élection, il était fascinant d’entendre l’éminence verte du gouvernement Trudeau, Stéphane Dion, maintenir en entrevue que c’était regrettable que Keystone XL n’ait pas été approuvé et qu’Énergie Est soit dans le trouble. Mëme si ce gouvernement a fait du mileage avec la signature de l’Accord de Paris sur la réduction importante des émissions de gaz à effet de serre pour l’ensemble des pays de la planète, il maintient toujours les objectifs du gouvernement Harper pour les réductions de GES (beaucoup trop faibles) et ne montre aucun succès dans la gestion des problèmes du secteur comme la taxe sur le carbone (entendons-nous: à un niveau pouvant aboutir aux résultats recherchés).

Pour maintenir la confusion, en fait, l’incapacité de trancher devant une problématique qui ne pardonne pas et qui ne permet pas le maintien de notre «business as usual» en même temps que des réductions importantes de nos émissions, The Globe and Mail a couvert le Premier ministre lors d’une entrevue en avril 2017 où il suggérait que l’exploitation des sables bitumineux allait connaître un déclin (un «phasing out»). La réaction de l’Alberta était immédiate, mais personne ne semble avoir demandé sur quelle période le déclin allait s’opérer, et il est sûr que Trudeau, si on lui posait la question, serait de l’avis que cela va prendre longtemps…

Du coté du Québec, la Politique énergétique de 2015 fournissait tout ce qu’il fallait pour comprendre la vision du gouvernement Couillard en voulant faire les «vraies affaires». Cela va prendre du temps. À titre d’exemple que j’ai déjà souligné, la Politique prévoit pour 2030 qu’il y aura un million de voitures électrique sur les routes de la province, et quatre millions de voitures à essence. Intéressante orientation alors que même des pétrolières et des constructeurs d’automobiles prévoient la disparition de leurs flottes et de leur production d’ici peut-être 15 ans, d’ici 2030…

 

 

 

 

 

 

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Et après l’abandon d’Énergie Est…?

Une bonne partie de ce texte vient d’un document plus court soumis à différents éditeurs au moment du lancement du livre Trop tard en novembre dernier. Le texte n’a pas été retenu et il me paraît opportun de le publier moi-même ici.

 

La décision de TransCanada d’abandonner la construction du pipeline Énergie Est (comme par ailleurs celle d’abandonner l’exploitation sur Anticosti…) ne devrait pas constituer une grande surprise. Si l’opposition citoyenne au projet l’avait évidemment rendu problématique, il était aussi clair qu’il était devenu pour la compagnie une source de grande préoccupation sur le plan financier, ce qu’une connaissance des enjeux économiques en cause aurait permis d’entrevoir. Voir par exemple cet article de l’automne dernier dans Alternatives Journal. Or, l’ensemble de la classe politique qui est intervenu (et qui intervient toujours) dans le dossier pétrolier affiche curieusement un manque de connaissances de ces enjeux.

Peak oil, declining EROI and the new economic realities:: New limits to growth?Charles Hall, Stephen Balogh and Jessica Lambert 2012

Avec la baisse constante du rendement des nouvelles sources d’énergie (leur ÉROI), plus de ressources de la société doivent être consacrées à la production d’énergie (la composante noire)  et moins reste pour les autres activités de la société, sociales et économiques (la composante rouge). Source: Charles A. S. Hall et al, 2012 – Une variante de cette figure est utilisée par Alain Vézina dans le texte dont il est question à la fin de cet article.

Pétrole conventionnel, pétrole non conventionnel

De leur coté, les entreprises pétrolières ne semblent pas prendre la pleine mesure des défis. Les grandes agences internationales de l’énergie reconnaissent certes que la production du pétrole «conventionnel» va subir un déclin précipité d’ici une quinzaine d’années (à moins de nouvelles découvertes finalement imaginaires), avec un épuisement progressif mais rapide de ce qui reste des énormes réserves conventionnelles qui ont propulsé l’économie mondiale depuis près de cent ans. Mais on peine à reconnaître le fait que le potentiel du pétrole et des autres énergies fossiles dites «non conventionnelles» – le pétrole et le gaz de schiste, les gisements exploités en eaux très profondes, les sables bitumineux – est insuffisant pour compenser le déclin du conventionnel.

Pire, ces énergies non conventionnelles ont un rendement sur l’investissement en énergie (ÉROI) très bas par rapport aux rendements stupéfiants du pétrole conventionnel, ce qui est malheureusement très peu reconnu. Par conséquent, elles seront non seulement incapables de remplacer les énergies conventionnelles, mais leur propre production sera incapable de soutenir notre système économique fondé sur un accès à des sources d’énergie bon marché à haut rendement. Depuis 2014, la baisse du prix du pétrole est le fruit d’une réaction des sociétés à des prix élevés et insoutenables dans la période précédente, combiné à un surplus de production du pétrole et du gaz de schiste de moins en moins rentable. Cette situation est loin d’être inédite. Depuis les années 1970, le prix élevé du pétrole a régulièrement coïncidé avec les périodes de récession dans les pays industrialisés, incluant la Grande Récession, qui à été précédée par des prix du pétrole records. La question se pose si le faible prix sur les marchés depuis plus de trois ans est le reflet d’une demande risquant d’être en baisse pour longtemps et un ralentissement des économies en conséquence.

De nombreuses indications nous portent à croire en fait que les économies des pays riches soient sur le point d’entrer dans la période décrite par les projections du rapport Halte à la croissance en 1972, soit le début de l’effondrement du système économique autour de 2025. Le modèle informatique utilisé à l’époque par les chercheurs du MIT était assez simple, mais décrivait de façon très juste le fonctionnement de base du système, totalement dépendant d’un approvisionnement en ressources naturelles, et en particulier en énergie, dépendance inconciliable avec les limites de cet approvisionnement qui se manifestent de plus en plus. Un ensemble de «matières premières» sont rendues de moins en moins facilement accessibles et de moins en moins bon marché.

À la recherche d’outils pour y répondre

Le public semble totalement dépourvu d’outils pour bien prendre la mesure de cette situation. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le transport basé sur des véhicules privés et l’étalement urbain se conjuguent avec le rôle du pétrole et de la construction automobile dans l’économie mondiale. À titre d’indication, la liste des 12 premières entreprises du Fortune 500 de 2012 incluait Walmart et 11 entreprises du secteur de l’énergie (fossile) et du secteur automobile. Si la prise de conscience démarre lentement, la montée d’un discours centré sur les véhicules électriques ne tient pas compte du fait que la production électrique dans le monde industrialisé provient toujours d’énergie fossile (à raison d’environ 80%) et que les ressources nécessaires pour constituer une flotte de véhicules électriques à même de remplacer les véhicules à essence nécessitera un approvisionnement énorme en matières premières.

Pire, cette approche ne reconnaît d’aucune façon les énormes inégalités dans le monde actuel, entre autres en matière de transports privés. Des milliards d’humains dépendent actuellement de transports actifs ou, pour une minorité, de mobylettes et de petites motocyclettes. L’Europe connaît aujourd’hui le défi des migrations provenant non seulement de zones de guerre, mais d’une partie importante de l’Afrique subsaharienne dont la population risque de doubler dans les prochaines décennies. Le président Trump a centré une partie importante de sa campagne sur la crainte que suscite la venue possible d’un flot de migrants du sud de la frontière des États-Unis. Alors que nous cherchons à maintenir notre mode de vie, fondé sur notre modèle économique, des milliards d’être humains n’arrivent pas, n’arrivent plus à envisager un avenir semblable au nôtre, et n’acceptent plus cette situation. Le potentiel pour un effondrement social qui accompagnera l’effondrement économique est énorme.

En décembre 2015, l’ensemble des pays signataires de l’accord de Paris ont montré leur incapacité de concilier ce modèle économique avec les énormes réductions de gaz à effet de serre nécessaires pour limiter le réchauffement climatique. Et particulièrement leur incapacité à diminuer leur consommation d’énergies fossiles. Prétendre que Paris a été un succès est un déni devant la nécessité de réduire notre consommation d’énergies fossiles, et ce, rapidement. Il est temps pour la société civile de reconnaître ce déni et de procéder à un changement de discours (et de pensée) susceptible d’amener la société à confronter l’imminence d’un effondrement.

Une nouvelle société à mettre en oeuvre

Une nouvelle société doit s’imposer rapidement, et avec elle un nouveau modèle économique qui devra d’abord abandonner la fixation sur la croissance et sur le PIB comme indicateur de progrès à cet égard. Notre modèle économique montre actuellement des signes d’épuisement. On peut déjà le constater dans les régions où le secteur forestier prédomine, lequel se serait effondré selon les indicateurs des marchés n’eut été le soutien de l’État. On le voit dans les territoires où domine une agriculture industrielle totalement dépendante des énergies fossiles, ce qui provoque une dégradation des milieux de vie. Et on l’observe finalement dans les régions minières où l’industrie, soutenue par nos gouvernements, exploite nos ressources non renouvelables sans que ne soit comptabilisé cet appauvrissement de notre capital naturel.

Ces diverses activités sont maintenues et subventionnées par nos gouvernements, notre société, parce qu’elles maintiennent de nombreux emplois et participent du maintien de la croissance économique, qui à son tour donne l’impression de générer les revenus nécessaires. Mais c’est finalement l’important endettement de notre société qui soutient cette illusion, à travers l’endettement gouvernemental et celui des ménages, comme de l’endettement écologique. Et c’est justement cet endettement, dont le remboursement éventuel relève de l’illusion, qui est mis en cause par l’effondrement projeté.

Nos vies citadines, pour la grande majorité d’entre nous, dépendent entre autres d’un approvisionnement continu en énergie – pour nos transports, pour nos activités commerciales et manufacturières, pour nos logements, pour tout. Nous sommes à la veille de perdre une bonne partie de cet approvisionnement avec la raréfaction des énergies fossiles conventionnelles et l’effondrement de l’économie qui en dépend. Face à cela, il est temps, pour la société civile, de s’y mettre : il faut initier un effort de planification d’une société qui vivra, tout d’abord, avec la moitié moins d’énergie. Dans cet effort, l’hydroélectricité, une énergie sûre et permanente («durable» dans un langage dépassé) fera l’envie de nombreuses sociétés totalement dépendantes de l’énergie fossile. Il n’est plus le temps de chercher à planifier le maintien de notre mode de vie, qui dépasse de loin la capacité de support de la planète, qu’il y ait effondrement ou non. Il est temps d’accepter la vision du monde réel qui se présente, dans laquelle nos dépassements sont en train de nous rattraper. Nous n’avons pas 50 ans pour le faire; nous avons à peine 10 ou 15 ans.

D’autres réflexions sur le sujet en cours

Le sociologue Alain Vézina travaille depuis un certain temps sur un texte suivant les grandes lignes de cet article et qui permet de voir plusieurs arguments de mon livre en version abrégée; son texte est en révision plutôt permanente… En attendant que la rubrique pour le suivi de mon livre sur ce site soit prête – il n’y a pas de grande demande! – , j’ai convenu avec Alain de mettre en ligne son texte dans sa version actuelle, que voici. On ne trouve pas au Québec beaucoup de textes en ce sens…

Jeudi dernier, j’ai fait une présentation dans un cours de sciences politiques de l’Université de Montréal portant sur les politiques environnementales; la présentation constituait ma vision de l’histoire du mouvement environnemental à travers mon expérience personnelle, pour cerner les enjeux actuels. Pour cette deuxième partie, il s’agissait d’une autre variante de la pensée du livre. Pour le moment, je ne réussis pas à mettre le document en ligne, mais cela viendra.

Christoph Stamm, le chargé de cours qui m’a invité [à faire la présentation aux étudiants], a produit un article dans le cadre de ses recherches qui s’intitule «Si la transition écologique avait lieu … Une prospective sociologique pour élargie la discussion sur la responsabilité des entreprises» (Revue de l’organisation responsable, vol. 10,(2), 75-87). Il est intéressant dans la perspective de mon livre, et mérite lecture; vous pouvez en obtenir une copie en le contactant à christoph.stamm@umontreal.ca

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Nos présuppositions de base doivent être questionnées

Dans mon dernier petit article, je soulignais l’absence d’analyse critique de la part des journalistes et même des spécialistes d’un élément fondemental dans la récente annonce par l’administration Trump de l’ouverture de grandes régions des côtes américaines à l’exploration pétrolière. Une analyse des coûts de l’exploration et des capacités des pétrolières d’investir les fonds nécessaires mérite d’être faite, devant des informations des dernières années indiquant que ces coûts sont excessifs en termes de la capacité des sociétés à consommer ce pétrole à un prix qui génère un profit aux investisseurs.

Absence d’analyse du modèle économique

De façon plus générale, il y a une absence généralisée de réorientation des critiques de projets de développement économique face à un constat tout aussi général à mon avis de l’échec de l’influence voulue de ces critiques sur les décideurs. Il est très rare que ces critiques soulignent un fondement de la prise de décision en démocracie, soit que les candidats à des postes décisionnels répondent aux attentes des citoyennes dans leurs propositions et leurs programmes; il y a aussi une absence de reconnaissance que ces attentes sont définies dans la grande majorité des cas par la conviction que leurs vies de «consommateurs» ne permettent pas les réorientations requises par les critiques, soit des réductions dramatiques dans leur «niveau de vie» qui est fonction du dépassement de l’empreinte écologique et d’une surconsommation de produits matériels au cœur des crises contemporaines.

Le sommet des plus hauts édifices de la ville chinoise de Wenling émerge du smog. Selon l’OCDE, la pollution atmosphérique «devrait devenir la principale cause environnementale de décès prématurés», surtout en Asie, où plusieurs villes dépassent les normes de l’Organisation mondiale de la santé.

Source: Agence France-Presse via Le DevoirLe sommet des plus hauts édifices de la ville chinoise de Wenling émerge du smog. – C’est rare que les véritables enjeux ressortent du smog des revendications environnementales et sociales.

Le 12 décembre, Stéphane Brousseau a introduit dans son réseau de contacts et d’échanges le rappel d’un document de l’OCDE de 2011 couvert par un reportage du Devoir. Il l’a fait sans commentaire autre que son jugement que c’était «toujours d’actualité»… J’ai esquissé une courte réponse :

J’ai lu l’article, de plus en plus rapidement au fur et à mesure que je reconnaissais les propos, mais sans avoir noté que tu nous fournissais un article de 2011. En effet, dans le temps, j’ai eu l’occasion de commenter cet article, en commençant avec le constat que l’OCDE prévoit des problèmes environnementaux qu’il faut éviter alors qu’elle présumait comme inéluctable une croissance économique qui aboutit en 2050 à une activité économique quatre fois celle d’aujourd’hui!

Je suggère que l’article est toujours d’actualité, non pas parce que nous nous montrons toujours incapables de «compenser les impacts liés à la croissance économique» (citation du rapport) – c’est certainement vrai quand même – , mais parce qu’il nous montre un leadership mondial toujours incapable de se défaire de l’illusion que cette croissance (et celle démographique aussi) vont continuer nécessairement, en dépit de l’extravagance du portrait, et du concept…

Personne à ma connaissance n’a répondu ni au message de Brousseau ni à ma réflexion là-dessus. Curieusement, par contre, un autre message de Brousseau (du 20 décembre) a généré une série de réactions. Il s’agissait d’un autre travail de l’OCDE – la même organisation que celle de 2011 qui fait ses évaluations en fonction d’une visée pour la croissance qui va la voir quadrupler d’ici 2050 – en prenant ses constats comme du cash. Il s’agissait d’une critique à l’effet que «le Canada [a été] pointé du doigt par l’OCDE pour son irresponsabilité climatique…» C’est une critique qui peut être adressée à l’ensemble des pays ayant signé l’Accord de Paris, pour qui l’objectif (raté) est de mettre en place des mesures pouvant mitiger les changements climatiques (lire: réduire les émissions de GES) alors que le développement économique se poursuit en générant ces mêmes émissions.

Le réseau semble plus motivé par des interventions à caractère environnemental dans l’actualité, et il est frappant de constater jusqu’à quel point celles-ci sont celles prônées par l’OCDE: ne pas freiner le développement mais le rendre plus vert. Il est plus que surprenant, après tant d’expériences, après tant d’années, de voir la société civile acheter l’approche des instances économiques, acceptant en même temps implicitement cette vision d’un monde en 2050 de sociétés dont l’activité économique sera quatre fois plus importante qu’aujourd’hui. Sauf que l’OCDE constate la catastrophe en 2050 suivant ces mêmes tendances. Est-ce que la société civile québécoise, dans ses interventions, pense vraiment  que nous allons pouvoir nous rendre à quatre fois plus de cette activité économique qui est, dans son fondement même, destructrice?

Les réponses à la deuxième intervention de Brousseau peuvent peut-être être résumées par une à l’effet que «les solutions technologiques ne peuvent être efficaces sans une nécessaire révolution sociale écologique! C’est sur cette question que les écolos doivent centrer leurs réflexions et engager un débat social radical». Une telle vision semblerait sortir du moule de l’OCDE, mais en fait, les implications d’une telle posture me paraissent peu reconnues, noyées dans une vision qui s’appellent l’économie verte. Mon livre cherche à mettre en évidence les faiblesses de cette vision. La réplique de Brousseau a du sens, et rejette explicitement le paradigme de l’OCDE: «les faits actuels tendent à démontrer, avec la tendance des stratégies comportementales qui se maintiennent, que le réel débat est de stopper l’économie mondiale et de revoir complément le fonctionnement en société de l’espèce humaine!».

Le problème inhérent dans les critiques

J’ai relu mon analyse du rapport de l’OCDE de 2011. Avec tout ce qui tournait autour de Rio+20 en 2012, non seulement sommes-nous venus à considérer la croissance et le progrès comme allant de soi, mais «si nous ne voulons pas voir s’interrompre la progression du niveau de vie que nous connaissons depuis cinquante ans», il faut maintenir la croissance, en la rendant (ou plutôt en l’appellant) «verte». Le rapport souligne ceci tout en constatant que ses projections pour 2050 sont catastrophiques, presque à l’instar des projections de Halte à la croissance [1] dans son scénario «business as usual».

Les constats ne sont pas sans contradictions :

Des stratégies sont nécessaires pour parvenir à une croissance plus verte. Si nous ne voulons pas voir s’interrompre la progression du niveau de vie que nous connaissons depuis cinquante ans, il nous faut trouver de nouveaux moyens de produire et de consommer. Et même redéfinir ce que nous entendons par le «progrès», et comment nous le mesurons.

Tout en insistant sur une redéfinition du notre conception du «progrès», le rapport est fondé sur la volonté de maintenir «le progrès que nous connaissons depuis cinquante ans». C’est la quadruture du cercle pour les auteurs: maintenir le progrès tout en redéfinissant le progrès. Et il est à noter que cet aspect fondamental du rapport est laissé à sa toute fin, présumément comme un défi à long terme et différent des autres.

Quatre politiques majeures sont nécessaires pour renverser ces tendances, selon l’OCDE. On y voit une série de propositions qui circulent depuis des lunes, et qui sont censées permettre à l’économie à se maintenir.

D’abord, rendre la pollution plus coûteuse que les solutions plus vertes, au moyen d’écotaxes ou d’échanges de permis d’émissions. Les gouvernements doivent aussi mettre un prix sur les biens et services produits à même le patrimoine naturel ou sur les «services écosystémiques», comme tarifer les grands usages de l’eau ou les ressources rares.

Les gouvernements doivent aussi supprimer les subventions préjudiciables à l’environnement, qu’il s’agisse d’irrigation ou de combustibles fossiles, et concevoir des réglementations et des normes efficaces pour enrayer le déclin de la biodiversité, comme les milieux humides, tout comme ils doivent assujettir leurs politiques économiques aux priorités de conservation des écosystèmes et des ressources vivantes. Ils doivent aussi encourager l’innovation verte dans la foulée du débat qui doit se faire à Rio, par exemple, en juin prochain, où on tentera de lancer une politique économique mondiale et verte.

Voilà la définition presque de l’économie verte, la poursuite des interventions du mouvement environnemental depuis des décennies en changeant de nom ce qui est en cause. L’OCDE ne reconnaît pas que le geste d’insérer dans l’activité économique des mesures qui tiennent compte de la pollution et des services écosystémiques, voire qui cherchent à maintenir la biodiversité de la planète, annulent cette activité avec des coûts qui dépassent les rendements (voir par exemple mon livre sur l’IPV). On peut citer un seul passage de mon texte de 2012 où on voit les capacités des économistes, toujours dernière de telles interventions, de manquer la cible en décrivant le virage nécessaire:

«Une action précoce est rationnelle, du point de vue environnemental et économique», insiste le rapport. Par exemple, un prix du carbone qui refléterait les dommages infligés au climat «pourrait réduire les émissions de GES de près de 70 % en 2050» par rapport au scénario du laisser-faire. La croissance économique serait ainsi réduite de 0,2 % par an en moyenne, soit environ 5,5 % du PIB mondial en 2050.

Vraiment?

Source http/www.af-info.or.jp/blog/b-info_en/img/BPL-Paris-Night-1000.jpg

Extrait de la déclaration de novembre 2017 des lauréats du prix Blue Planet   Source Asahi Glass Foundation

La mise à jour pour 2018: Un «virage» autre que celui de l’OCDE?

Cette relecture m’a amené à revoir la récente intervention des 15 000 scientifiques publié le 13 novembre dans la revue BioScience dans l’activité autour du One Planet Summit à Paris. J’étais curieux de voir s’ils intervenaient de la même façon que l’OCDE et la société civile en général. Couvert par un reportage du Devoir, le texte constate parmi une multitude de passages: «il faut réviser notre économie pour réduire les inégalités et veiller à ce que les prix, la fiscalité et les systèmes incitatifs tiennent compte des coûts réels que les modes de consommation imposent à notre environnement». C’est la répétition des revendications du mouvement environnemental depuis des décennies, y compris pour une économie verte. La manifeste termine avec la liste explicite (sans ordre ni priorisation) de que ce que ces scientifiques ont pensé nécessaire pour éviter la catastrophe. Vers la fin, on note deux recommandations qui comportent «(l) revising our economy to reduce wealth inequality and ensure that prices, taxation, and incentive systems take into account the real costs which consumption patterns impose on our environment; and (m) estimating a scientifically defensible, sustainable human population size for the long term while rallying nations and leaders to support that vital goal.»

Ces 15 000 scientifiques sont strictement dans le moule des innombrables autres au sein des interventions de la société civile (celles-ci fondées au fil des décennies justement sur les connaissances scientifiques) et ne font, finalement, que mettre en évidence ce qui a été mis en évidence sans cesse depuis longtemps. La seule mention de l’économie dans la liste ne représente qu’un vœu pieu, à la différence du nombre de signataires, et cela ne change strictement rien ni à l’analyse ni aux résultats.

Depuis la publication de mon livre en novembre, le pdg de la Fondation Suzuki du Canada a réussi à faire passer un texte dans Le Devoir qui (i) permet à des lecteurs au Québec de le connaître un peu (il est nouveau, je crois, et spécialiste en gestion de crises) et (ii) énonce ce qui semble être de nouvelles orientations pour l’organisme pan-canadien qui vont dans le sens de mon livre.

Faisant suite à la dernière analyse de l’année par Gérard Bérubé du 28 décembre dans le même journal, mettant l’accent sur l’échec de la COP21 et de l’Accord de Paris, Stephen Cornish annonce une année 2018 «de décisions». Le texte est rafraichissant, tellement cette intervention de la Fondation Suzuki à son siège social semble aller beaucoup plus loin que d’habitude.

Le texte de la Fondation met en question plusieurs mauvaises orientations qui marquent la faiblesse du positionnement des groupes. Dans une note que je lui ai adressée, je cite plusieurs de ces orientations:

  • «Il n’est plus acceptable d’affirmer que la transition prendra du temps. Nous n’en avons plus.»
  • «Il faut également cesser de prétendre que les transformations à venir se feront dans le confort et que la technologie à elle seule nous fournira une panacée. Nous ferons bientôt face à des chocs climatiques et à des contraintes écologiques qui non seulement limiteront notre développement économique futur, mais auront un impact sévère sur notre qualité de vie.»
  • «Dans ce contexte, notre modèle économique, érigé sur le gaspillage et la surconsommation, tire à sa fin, que nous le voulions ou non.»
  • «Devant cet état de fait, nous devons sortir de nos ornières et remettre en cause certains fondements de notre modèle de développement économique qui nous condamnent à l’inertie et à l’effondrement.»

Ces (nouvelles) orientations mettent en cause l’ensemble des interventions traditionnelles de la société civile: l’idée d’une transition y est omniprésente, permettant une acceptation de la lenteur des changements; une confiance dans le rôle des énergies renouvelables à remplacer l’énergie fossile qui fonde notre niveau de vie y est fondamentale, permettant de ne pas s’inquiéter; la remise en question de notre modèle économique y est absente (remplacée par l’idée de l’économie verte) – à moins que la restriction à «certains» de ses fondements représente l’abandon de ces nouvelles orientations qui iront clairement à l’encontre de ce que le public est prêt à entendre…

Le texte termine avec ce qui est quand même presque inquiétant, tellement il abonde dans une sorte d’optimisme capable de faire dévier tout le reste :

Vous mettez un accent à la fin, je lui dis, sur «l’extraordinaire solidarité humaine» et notre «capacité de nous réunir et de nous entraider». Je conviens qu’il faut garder une attitude positive, mais sans se permettre de baigner dans l’illusion. J’ai justement eu l’occasion cette semaine d’échanger avec un autre pdg d’un autre organisme de la société civile (celui-ci ayant reçu le prix international Planète Bleue). J’étais consterné par une intervention signée par plusieurs de ces récipiendaires du Prix qui baignaient justement dans le déni. Je me permets de terminer en citant mon message à cet autre pdg.

Et voilà, l’occasion pour souligner ce défi, en citant cette autre note.[2]

La COP21 passait proche d’être une tromperie, les Nations Unies ayant échoué, après d’intenses efforts sur plusieurs années, à obtenir des engagements des différents gouvernements de réductions des émissions de GES permettant de cibler avec confiance une hausse maximale de la température de 2°C. Les «contributions» volontaires derrière l’Accord de Paris, qui parle d’un objectif mais non de véritables engagements, nous met devant une hausse probable de 3°C. Je ne suis pas de l’avis des lauréats du Blue Planet à l’effet de le maintien de la hausse à 2°C est possible. Le texte de la déclaration [résumé dans la figure ci-haut], s’insère dans les nombreux cris d’alarme qui ne veulent pas affronter le défi et mettre en question le système économique qui est derrière les crises, et les échecs. Vous avez tout simplement ajouté vos voix à celles récentes des 15 000 scientifiques et aux centaines d’interventions similaires au fil des ans, maintenant la même approche alors que la situation s’aggrave et aucun changement n’est opéré.

Votre texte propose qu’il est possible technologiquement de remplacer notre énergie fossile avec des énergies renouvelables – ce qui n’est pas possible et qui – probablement pire – représente and soutient la volonté de maintenir notre niveau de surconsommation grossière identifié par l’empreinte écologique depuis deux décennies – et est désirable économiquement – quelque chose que la COP21 de Paris a montré une impossibilité sans la prise de mesures qui sont incompatibles avec le maintien de ce même système de surproduction et surconsommation (alors que des milliards de pauvres dans de nombreux pays ne participent pas à cette surconsommation).

Votre texte propose même le mythe que les possibilités humaines sont infinies et ainsi glisse tout simplement dans le déni.

Mon livre est un effort de (i) fournir les fondements  pour la reconnaissance que nous avons échoué et (ii) fournir quelques idées quand à des pistes vers une nouvelle société radicalement différente, société que les pays riches vont être obligés d’accepter, qu’ils le fassent volontairement ou qu’ils soient forcés de le faire.

Ils nous faut urgemment de nouvelles interventions qui admettent l’échec et endossent la rejet du maintien de notre système économique… Cela n’est pas très populaire… Mes cibles depuis des années maintenant sont celles dans l’arène économique, presque désespérément prise par l’idéologie de la croissance. My prochain article sur le blogue va partir d’une intervention de l’OCDE en 2011 qu’un ami a circulé récemment. Celle-ci lance le cri d’alarme pour une énième fois, constate que nous devons faire plus pour mitiger les impacts de la croissance économique et accepte les projections des économistes à l’effet que nous allons quadrupler notre activité économique d’ici 2050 tout en réduisant nos émissions à zéro…

[1] Voir aussi http://gaiapresse.ca/analyses/le-paradigme-economique-et-ses-defis-une-reductio-ad- absurdum-pour-rio20-280.html, « Le paradigme économique et ses défis : Une reductio ad absurdum pour Rio+20 » et «en finir avec l’illusion de la croissance» http://www.harveymead.org/ecrits-2/etat-du-quebec-2011/

[2] The COP21 came close to being a hoax, with the United Nations having failed, after rather intense efforts over several years, to obtain the agreements from the world’s governments that would be necessary to keep the rise in temperature under 2°C. The agreements obtained, behind the Paris Agreement which talks about an objective but not a commitment, have us heading towards 3°C. Contrary to the claim made by the Blue Planet laureates, I argue that the 2°C is not achievable. Your text in the box below, from the original mailing, fits into the large number of cries of alarm that are afraid to take on the challenge of challenging the economic system which is behind the problems, and the failures. You’re simply adding your voices to those of the 15 000 scientists recently and the hundreds of other similar interventions over the years, continuing with the same approach as things get worse and no change is achieved.

Your text even proposes that it’s technologically feasible to replace our fossil fuels with renewables – something that is not possible and which – probably worse – represents and endorses the desire to maintain our present state of gross overconsumption which the footprint has been identifying for two decades now – and economically desirable – something that the Paris COP21 showed us is an impossibility without taking measures which are incompatible with the maintenance of that system of overproduction and overconsumption (even as billions of people remain poor in numerous countries not able to participate in that gross overconsumption).

Your text even endorses the myth that human possibilities are infinite and thereby simply slips into denial.

My book is an attempt to (i) provide the foundations for the recognition that we’ve blown it and (ii) provide some ideas as to the radically new society which rich countries are going have to convert to, whether they do it on purpose or have it forced on them.

We’re in radical need of new interventions that admit failure and endorse a rejection of the maintenance of our economic system… That’s not popular… My targets have been for years now those in the economic arena, almost hopelessly caught up in the growth ideology. My next post for the blog is going to pick up on an intervention of the OECD in 2011 that a friend has recently circulated and which launches the alarm for the umpteenth time, notes that we have to do more in dealing with the impacts of our economic growth, but assumes the projections of the economists that we’ll quadruple our economic activity by 2050 while reducing our emissions to zero…

 

 

 

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Ouverture de trois océans à l’exploration pétrolière, vraiment?

Je ne puis résister cette brève intervention.
Voilà un reportage dans Le Devoir sur l’annonce de Trump d’ouvrir les zones pour l’exploration (et l’exploitation) pétrolière qui, avec le sous-titre et le texte, met l’accent traditionnel sur l’aval de ces opérations. Aucune indication que la plateforme de Shell dans la photo est probablement celle qui a été enlevée alors que Shell se retirait de la zone parce que l’opération ne s’avérait pas rentable.
À cela on peut ajouter le retrait des « majors » de la zone des sables bitumineux, pour la même raison. Pour des raisons différentes, la volonté de Trump de rouvrir les mines de charbon aux États-Unis risquent de se buter au même phénomène: cette exploitation n’est plus rentable face au gaz de schiste bon marché qui va durer encore quelque temps, mais seulement quelque temps.
Il est temps que nos interventions – celles des journalistes, des militants, des scientifiques – ciblent mieux l’enjeu économique associé au fait que nous sommes devant une énergie fossile non conventionnelle et très coûteuse à exploiter pour notre ressource à l’avenir. Cet avenir va être très différent de ce que nous souhaitons voir.

Trump veut ouvrir trois océans à l’exploration pétrolière

Le plan américain est aussitôt dénoncé par des scientifiques, des environnementalistes et même au moins un gouverneur républicain.

5 janvier 2018, Alexandre Shields

Photo datant de 2013 qui montre une plateforme pétrolière de Shell dans la baie Kiliuda, en Alaska.
Photo: James Brooks Associated Press Photo datant de 2013 qui montre une plateforme pétrolière de Shell dans la baie Kiliuda, en Alaska.

Le gouvernement Trump a dévoilé jeudi un vaste plan visant à permettre les forages pétroliers et gaziers dans la quasi-totalité des eaux côtières américaines. Les océans Atlantique, Pacifique et Arctique sont visés par le projet, conçu pour favoriser l’exploitation en mer pendant plusieurs années, malgré les risques environnementaux.

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L’effondrement social, menace de complément à l’effondrement économique

NOTE: Je viens de mettre à la page d’accueil une nouvelle section

où vous pourrez sous peu faire part de vos commentaires

sur le livre Trop Tard.  Voir à droite.

Les illusions, selon…

Lors de la rédaction de Trop Tard, j’étais amené par deux ou trois raisonnements différents à l’élimination de l’auto privée comme seule «solution» aux problèmes qu’elle nous occasionne, cela presque sans tenir compte de la nécessité de cela pour réduire nos émissions de GES, mais en tenant compte des exigences de l’effondrement que je crois à nos portes.

Les débats pendant les élections municipales à Québec cet automne étaient fascinants dans leur accent sur un troisième lien, mettant en évidence l’engouement pour l’auto qui domine la radio poubelle de la Capitale. Il importait peu qu’une telle infrastructure ne réglera pas les problèmes de congestion et d’aménagement, dont l’origine est cette volonté d’investir temps, argent et cœur dans le luxe que représente l’automobile privée. Le monorail de l’IRÉC ne faisait pas partie des débats à Montréal, où la ligne rose et des autobus prenaient la place, mais Robert Laplante, directeur de l’IRÉC, a néanmoins réussi à passer à travers les filtres du Devoir pour faire paraître un article sur le sujet le 6 décembre dernier sur le sujet. Comme le troisième lien, le monorail qui serait placé entre les voies des autoroutes de la province représente une non solution à un probléme mal défini.

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/516077/happy-noel-mon-vieux

Source Josée Blanchette, Le Devoir, le 22 décembre 2017

Même s’il n’est presque pas nécessaire de faire la promotion de la proposition à l’effet qu’il faut abandonner l’automobile privée, tellement elle ira de soi dans un avenir rapproché, je pense qu’il est essentiel que la société civile réoriente ses interventions dans le but de préparer le public pour le déclin et, ce faisant, qu’elle fasse des propositions pour un véritable transport public ni hi-tech ni exemplar de développement industriel qui seraient à encourager pour simplement aider à la «transition» qu’il faut envisager, qui s’imposera.

Plus j’y pense, plus je trouve que cette vision d’un avenir rapproché n’est pas autant l’illusion qu’elle me semblait il n’y a pas si longtemps. L’extravagance du raisonnement de l’IRÉC et le manque total de ciblage des promoteurs d’un troisième lien me paraissent bien plus coupés de la réalité, celle définie par les grandes tendances de fond dans le monde actuel.

Les inégalités, à mettre dans le portrait

Trop tard met l’accent sur l’effondrement prochain du système économique qui définit notre développement depuis des décennies, et ne fait référence qu’en passant à l’importance des inégalités croissantes qui définissent nos sociétés mêmes, cela aussi depuis des décennies. Je n’ai pas essayé d’aborder les énormes enjeux auxquels sera confrontés l’ensemble des sociétés de la planète à cet égard, mais dans une note du manuscrit préliminaire, j’ai souligné l’importance de ces enjeux, de ces défis :

Tropic of Chaos: Climate Change and the New Geography of Violence de Christian Parenti (Nation Books, 2011) présente une vision d’ensemble de ce qu’il appelle la «convergence catastrophique», où un nombre important de pays présentent les conditions de pauvreté et de violence pour rendre la venue des changements climatiques une situation source de grandes déstabilisations sociales. The Security Demographic: Population and Civil Conflict After the Cold War, de Richard P. Cincotta. Robert Engelman and Danièle Anastasion (Population Action International, 2003) fournit des perspectives complémentaires, les 14 ans depuis sa publication n’ayant rien changé quant aux analyses.

Dans une autre note préliminaire pour le chapitre 3, j’ai poursuivi la référence à ce qui pourrait s’avérer très important pour le portrait de l’avenir (ce l’est déjà…):

La question des inégalités, à l’échelle internationale autant qu’à l’échelle du Québec, représente une sorte de toile de fond pour toute notre narration, et un facteur déstabilisant majeur dans le monde contemporain cherchant de nouvelles formes de société.

Dans The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better (Allen Lane, 2009), Richard Wilkinson et Kate Pickett présentent une synthèse d’un grand nombre d’études en psychologie, en sociologie et en économie pour montrer que plusieurs perturbations dans nos sociétés sont fonction d’inégalités, plutôt que le contraire.

Inégalités WID 2018

Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018, Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, Zucman (pour plus de clarté pour ces figures, consulter le document d’origine dont le lien est fourni dans le texte – http://wir2018.wid.world/files/download/wir2018-summary-french.pdf)

Parmi les perturbations, celles associées à: la vie en communauté; la santé mentale; la santé et l’espérance de vie; l’obésité; la performance en études; les naissances chez les adolescentes; la violence; le recours à l’emprisonnement; la mobilité sociale. On y constate que les États-Unis se distinguent tout au long de la présentation comme manifestant les pires résultats dans tous les domaines, cela à partir des plus grandes inégalités de tous les pays de l’OCDE. On peut penser que Trump a eu l’intuition de cette situation dans ses démarches pour la présidence, aussi fourvoyées soient-elles ses démarches prévisibles comme président.

Éric Desrosiers a consacré son analyse du 15 décembre dans Le Devoir à un tout récent rapport portant sur les inégalités dans le monde, fondé sur le World Wealth and Income Database (WID). Il limite son reportage sur les chiffres du Rapport sur les inégalités mondiales 2018, présumant, doit-on soupçonner, de leurs conséquences à la Pickett et Wilkinson.

WID 2018 E#

Il y a peut-être un peu d’espoir du côté de l’Europe, si elle peut être épargnée des migrations massives qui rendront celle du passé récent faibles par comparaison. Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018

La romance avec l’auto, la pointe de l’iceberg

La moindre réflexion sur ces questions aboutit assez rapidement à un constat de fond: l’auto privée ne rentrera jamais dans la vie des milliards de pauvres de la planète – même les économistes les plus fermés ne pourraient que constater cela, tellement le changement comporterait une augmentation de la consommation de matières premières et d’énergie à des niveaux stratosphériques. L’inégalité ainsi reconnue aboutit rapidement au constat d’une nouvelle situation: la cible de notre réflexion est plutôt mal orientée lorsque nous soulevons des questions concernant notre romance avec l’auto. C’est notre romance avec la richesse matérielle  dans les pays riches qui doit constituer notre principale cible.

Il faut situer les débats sur l’auto dans leur contexte global, ce que l’on ne fait presque jamais. J’y reviens assez souvent: l’empreinte écologique actuelle de l’humanité, avec des milliards de pauvres dans le monde, dépasse la capacité de support de la planète. L’application du budget carbone du GIÉC, auquel je reviens assez souvent aussi, est calculée en fonction d’une distribution égalitaire du droit d’émettre des GES, allant carrément à l’encontre de la situation actuelle en termes de distribution du fardeau.

Personne ne pense vraiment que les pays riches vont réduire leur empreinte écologique ou leur empreinte carbone, même s’il y a beaucoup de discours en ce sens. Effectuer de telles réductions comporterait finalement l’abandon de notre modèle de vie (voir l’insistance sur cela par George H.W. Bush à Rio en 1992…), cela fondé sur notre modèle économique. Et au cœur d’un tel abandon se trouverait l’abandon de l’automobile privée, symbole et manifestation dans la réalité de notre surconsommation et de notre contribution au réchauffement planétaire. Là aussi, j’en parle assez souvent, citant entre autres la place des compagnies d’énergie et d’automobile dans la liste d’entreprises de la Fortune 500.

L’effondrement social

Les deux citations plus haut, de Parenti et de Wilkinson et Pickett, décrivent une situation hautement problématique. Cela inquiète grandement les organisateurs du World Economic Forum de Davos, qui publie une étude des risques chaque année. Celle de 2017 est éloquente, montrant que les inégalités de revenu et la polarisation croissante des sociétés y figurent au même niveau que le changement climatique comme tendances lourdes, et l’impact préoccupant le plus important signalé est l’instabilité sociale profonde dans le monde.

Global Risks 2017 Fig 1 https://www.weforum.org/reports/the-global-risks-report-2017

Source: Global Risks Report 2017, World Economic  Forum

Ma propre recherche m’amène à conclure – c’est le cœur de mon récent livre – que le système économique responsable, finalement, des changements climatiques et d’un ensemble d’autres crises environnementales et sociales, va s’effondrer de lui-même à plutôt brève échéance, fonction de son incapacité de se transformer.

Ce que les citations ci-haut et le portrait fourni par le Forum économique mondial de Davos ajoutent au portrait est l’identification d’une autre source d’effondrement, celui d’un ensemble de pays dont les institutions qui les soutiennent se déstabilisent progressivement, mais assez rapidement. Il s’agira surtout des pays pauvres, mais des pays riches comme les États-Unis risquent de se trouver du nombre alors qu’il risque d’être question de migrations massives de personnes quittant les pays en voie de perdre leurs fondements sociétaux – et ces personnes ne se rendront pas chez nous en auto…

Aurélie Lanctôt le 29 décembre et Josée Blanchette le 23 décembre ne s’aventurent pas explicitement sur les implications des inégalités pour les sociétés, mais on sent la présence d’un nouveau portrait frôlant l’effondrement dans leurs textes. Blanchette écrivait alors qu’elle accompagnait son mari économiste qui participait à une conférence à Paris à laquelle était associé Thomas Piketty, un des principaux auteurs du rapport sur lequel Desrosiers faisait porter sa chronique et du World Wealth and Income Database dont il est tiré (je ne vois aucun économiste québécois associé à l’équipe derrière cette initiative).

Gérard Bérubé, journaliste couvrant les dossiers économiques, constate le refus et le déni face à la situation depuis au moins deux ans dans une série de chroniques dans Le Devoir. La plus récente fait l’enterrement de l’Accord de Paris, cela en tenant compte des enjeux économiques. Son intervention allait de pair avec celle du Groupe de réflexion sur le développement internationale et la coopération du même jour.

L’arrivée et la disparition de la croissance américaine

Robert Gordon, économiste et professeur à l’University Northwestern aux États-Unis, a récemment consacré quant à lui un livre costaud sur cette question, en utilisant les mêmes types de données que celles utilisées par le rapport couvert par Desrosiers mais se restreignant à celles pour les États-Unis, pays où les inégalités sont parmi les plus importantes au monde en dépit de son statut comme le pays ayant la plus grande activité économique de tous les pays (voir la figure plus haut).

À cet égard, il importe de souligner que les inégalités ne sont pas la même chose que les niveaux de revenu; elles peuvent exister entre des gens plus ou moins bien dans le grand portrait des choses, comme aux États-Unis, et entre des gens très pauvres et des riches, comme c’est le cas en Inde et de nombreux autres pays pauvres. Desrosiers termine son analyse avec un aperçu de cette situation:

Les inégalités de richesse n’augmenteraient toutefois pas partout aux États-Unis, disaient les chercheurs. Elles se seraient notamment réduites au sein des ménages les plus pauvres. En 2007, les Blancs les plus pauvres disposaient de cinq fois plus d’actifs nets (42 700 $) que les ménages hispaniques (8400 $) et de dix fois plus de richesse que les Noirs (4300 $). Aujourd’hui, ces écarts ont fondu de moitié. Malheureusement pas parce que les ménages appartenant aux minorités visibles ont tellement amélioré leur sort, mais parce que durant la crise les Blancs ont vu leurs avoirs fondre de moitié et que rien n’a véritablement changé depuis.

Le livre de Gordon, The Rise and Fall of American Growth: The U.S. Standard of Living Since the Civil War (2016) aborde les enjeux d’une perspective qui souligne des tendances lourdes dans l’accroissement des inégalités au fil des décennies, finalement sur plus d’un siècle. Gordon n’aborde pas la question de la croissance dans le cadre que je mets en question depuis longtemps, celui où le bien-être des populations dépend de la croissance de l’activité économique ne tenant pas compte de nombre de ses impacts. Il corrige le PIB pour ces défaillances nombreuses comme outil pour bien cerner le bien-être, y compris la question des externalités corrigées par l’IPV, en suivant sa réflexion sur le bien-être, sans approche théorique à la question.

Son analyse montre que les inégalités révèlent une situation où le bien-être – le «niveau de vie» – connu pendant les Trentes Glorieuses est en déclin inéluctable aux États-Unis. Il termine le livre avec une série de recommandations (salaire minimum adéquat, impôt sur les riches, financement adéquat de l’éducation à tous les niveaux, prise en main des conditions aboutissant à un niveau très important d’emprisonnement, correction des iniquités fiscales…) qui pourraient contrer les tendances, mais ne suggère d’aucune façon qu’elles seront adoptées; elles vont à l’encontre de tout le positionnement des Blancs et des Républicains américains, qui passe proche de dominer l’agenda politique dans ce pays.

Indirectement, ses constats suggèrent un effondrement du système, fournissant une perspective plutôt complémentaire à celle fournie par le modèle de Halte à la croissance: le modèle qui incarne le rêve américain dans les interventions du gouvernement, voire de la société, aboutit à la destructuration des fondements économiques de cette même société.

Je ne connais pas de modèle qui cherche à projeter ces perturbations sociales dans l’avenir, et il n’y a pas de date cible qui circule comme celle de Halte. Le Rapport sur les inégalités 2018, comme le rapport de Davos, projettent quand même les tendances, peu reluisantes. Reste que l’effondrement social, avec ses propres composantes décrites entre autres par Wilkinson et Pickett, ira en s’accentuant avec l’arrivée des problèmes du modèle économique, alors que ce modèle est au coeur même des problèmes que vivent les sociétés pauvres.

Inégalités WID 2018 E11

Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018

Le rapport WID de 2018 note que «si l’aggravation des inégalités ne fait pas l’objet d’un suivi et de remèdes efficaces, elle pourrait conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales.» Cela ressemble drôlement aux cris d’alarme lancés par le milieu environnemental depuis des décennies…

Le livre de Gordon était écrit avant l’élection de Donald Trump, mais fournit un ensemble de données et d’analyses qui permettent de comprendre la vigueur de sa base contre toute prise en considération d’autres critères que leur propre survie dans le rêve américain. C’est une situation qui est assez bien décrite aussi par Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis (2016), de J.D. Vance, également écrit avant l’élection de Trump, également fournissant des perspectives sur le désarroi de la population Blanche des États, celle qui a connu le déclin, relatif et en termes absolus, décrit par Desrosiers dans son dernier paragraphe.

 

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Entre l’idéologie de la croissance et les constats de fait

C’était en collaboration avec le Comité de transition énergétique de Stop Oléoducs de la Capital du mouvement Coule pas chez nous que j’ai présenté une conférence au cégep Sainte-Foy le mercredi 15 novembre. Nous avons profité de l’occasion pour lancer en même temps mon livre Trop tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau, publié par Écosociété. Ma présentation suivait une première dans la série que le Comité organise, celle-là donnée par Éric Pineault.

J’ai abordé le thème de la série avec un titre qui mettait en question l’idée même d’une «transition», tellement les pressions sur le système sont grands et urgents. Dans «La sortie du pétrole – plus que l’on pense : il n’y aura pas de «transition»», j’ai esquissé les grandes lignes du triptyque de l’échec, la première partie de mon nouveau livre, en cherchant à fournir un même temps des perspectives sur les problématiques globales qui sont associées à la série d’effondrements projetées par Halte à la croissance et que je crois en cours de réalisation.

ASPO All Diapo 31

Projections du déclin du pétrole produit d’ici 2040. Source: Association for the Study of Peak Oi de l’Allemagne, laissant l’avenir en pâle pour souligner les problèmes. Cliquer pour la source.

Une conférence peut-être «ratée»

Un ami qui était à la conférence en est sorti avec le sens qu’elle a fourni «un tout nouvel éclairage sur les défis que nous présenteront les effets des changements climatiques», ce à quoi j’ai répondu : «Ma présentation fournissait un argument sur l’effondrement de la production industrielle qui n’a pas de lien direct avec les changements climatiques, sauf que cet effondrement va réduire par son effet même l’utilisation des énergies fossiles et les émissions de GES qui autrement s’en seraient suivies.»

Un des commentaires sur mon dernier article allait dans le même sens, l’économiste pensant (je soupçonne) que l’environnementaliste de quatre décennies ne pouvait être en train de s’attaquer à des dérapages économiques. J’ai répondu :

Ni le livre ni mes articles ne cherchent à fournir des suggestions concernant le combat pour éviter les changements climatiques catastrophiques. Comme je propose dans le livre, cette bataille-là est perdue, nos sociétés (et surtout nos gouvernements et leur préoccupation pour le maintien de notre système économique avant toute chose) n’étant pas en mesure de poser les gestes nécessaires. C’est «trop tard» pour cette bataille.

Le livre porte sur un effondrement de notre système socio-économique et la nécessité de chercher à poser des gestes qui pourront favoriser des moyens pour passer à travers. L’effondrement va «régler» jusqu’à un certain point le défi des changements climatiques, sans que nous agissions pour cela.

Comme nous savons bien, les messages des uns se transforment dans les compréhensions des autres en fonction des filtres de chacune, et il y a toutes les raisons de croire que ma présentation, cherchant à passer outre les défis dus au fait que l’effondrement que je veux présenter est plutôt invisible, a été capté dans de multiples versions. J’ai fourni moi-même un exemple de ceci quand j’ai transformé le discours d’Éric Pineault sur les projections mondiales pour le pétrole en un discours portant sur les seuls sables bitumineux (voir les commentaires sur l’article précédent de ce blogue, mais j’y reviens plus bas).

Résumé de ma conférence de lancement

Je présente donc ici un petit résumé de ma conférence, pensant que l’écrit se déforme selon la lectrice un peu moins que l’oral.

J’ai commencé (1) en partant des débats récents sur les pipelines (dont Énergie Est, maintenant «réglé») et sur la congestion routière qui mettent en évidence la situation de nous, les populations des pays riches. Nous ne réalisons pas que, d’une part, l’extraction et le transport du pétrole causent de sérieux dégâts ailleurs alors que nous protestons contre la possibilité de tels dégâts chez nous et, d’autre part, nos problèmes de congestion sont associés à la dominance d’un produit de luxe, l’automobile, que la plupart de l’humanité ne peut se permettre. J’ai complété le portrait avec une réflexion sur le fait que, justement, nous les riches ne sommes qu’une petite partie de l’humanité, et la partie pauvre continue à croître en nombre, la mettant devant des défis encore plus importants que ceux qu’elle connaît de nos jours. Nous vivons toutes sur une planète «pleine» où l’empreinte écologique est déjà dépassée, et depuis longtemps.

J’ai poursuivi (2) en soulignant que la «sortie du pétrole» associée à l’opposition aux pipelines implique des conséquences insoupçonnées par les militants, une récession dans les provinces productrices (et dans le pays en entier, dont la croissance du PIB depuis longtemps est associée à cette production) et l’abandon de l’automobile privée dans le pays devant l’impossibilité d’électrifier la flotte (à la limite possible au Québec, mais non pas ailleurs). La baisse du rendement énergétique (ÉROI) de nos sources d’énergie dans un proche avenir fait que la récession risque ultimement d’être mondiale – l’effondrement.

Cette baisse (3) va de pair avec le fait que nous entrons dans une période d’environ 15 ans où la sortie du pétrole (conventionnel) va s’imposer avec l’épuisement des énormes réserves du passé et où les énergies fossiles non conventionnelles et les énergies renouvelables auront un ÉROI si bas que le fonctionnement de notre société sera mise en cause. Ceci arrivera dans un monde dominé par des inégalités et où le PIB risque fort d’être en baisse (la «récession permanente» de Tim Morgan).

J’ai posé donc la question (4) «Comment donc aborder les véritables enjeux associés à une réduction massive de notre consommation d’énergie?». J’y ai abordé l’échec de la COP21 et l’impossibilité de mettre en œuvre l’Accord de Paris devant le fait que cette mise en œuvre met en question l’ensemble des principaux acteurs du système économique à l’échelle mondiale. Une «esquisse de conclusion» mettait en perspective une population humaine où les riches dépassent de façon importante la capacité de support de la planète (par leur empreinte écologique) alors que les pauvres n’atteignent même pas le seuil minimum de l’Indice de développement humain des Nations Unies.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Représentation graphique des dépassements des pays riches par leur empreinte écologique (axe vertical) et l’incapacité des pays pauvres à atteindre le seuil minimum de l’Indice de développement humain (0,8 de l’axe horizontal). Cliquer pour une image plus claire et la source.

J’insistais sur la réalisation par les pauvres de cet état de faits et la probabilité de migrations massives mentionnées au début dans le contexte d’une présentation des inégalités.

(5) J’ai poursuivi en insistant sur le fait que même des interventions qui paraîtraient normales dans le cadre actuel vont devoir se transformer dans le sens que j’essaie de développer dans le livre, où deux des trois parties portent sur l’avenir que nous devons assumer devant l’effondrement. Sans que cela n’arrive comme objectif explicit, nous allons connaître une société «post-capitaliste» où les fondements du capitalisme résumés par Yve-Marie Abraham ne s’imposeront plus : propriété privée remise en question, salariat aboli, prêt à intérêt supprimé, interdiction de l’entreprise privée à but lucratif. En dépit de ces propos critiques du capitalisme et en apparence «capotés», qui circulent néanmoins depuis très longtemps, l’effondrement du système capitaliste va aboutir à quelque chose du genre, à moins de nous trouver dans un chaos social.

Finalement, je suggère, suivant mon travail sur l’IPV, qu’il y a un véritable potentiel au Québec pour une nouvelle société: en région, où la foresterie et l’agriculture ne sont déjà pas vraiment des activités de marché et où l’exploitation minière ne fournit presque pas de bénéfices à la société actuelle; dans les villes, énergivores, qui devront se transformer, en parallèle à un exode pour alimenter une agriculture paysanne, laissant de grandes communautés où la vie de quartier va redevenir primordiale. Voilà ce qu’il faut préparer devant l’imminence de l’effondrement.

Le cri d’alarme est dépassé, la mobilisation s’impose

Bref, il me paraît assez raisonnable de suggérer que les énormes défis des inégalités à travers la planète, tout comme ceux des changements climatiques, ne représentent plus des priorités d’intervention face à un effondrement qui nous met devant la nécessité de changements qui vont aller dans le sens de ces défis, mais autrement. C’est finalement le message de base du livre, avec son sous-titre qui suggère que notre société actuelle est en voie de disparition mais qu’un effort de préparer une autre devrait attirer notre attention. Ce n’est pas un environnementaliste qui lance un cri d’alarme (cela fait 50 ans et plus que nous entendons de tels cris presque inutiles, y compris le plus récent, celui des 15 000 scientifiques qui sont sortis pendant la COP23 avec une déclaration dans Bioscience au nom de l’Union of Concerned Scientists); ce n’est pas non plus un constat de la catastrophe qui nous tombe dessus. C’est un effort de rallier les éléments de la société qui peuvent être réveillés à cette nécessité de sortir de notre paralysie devant les échecs répétés et d’aborder les défis autrement. «Bientôt il sera trop tard pour inverser cette tendance dangereuse», indique un des coauteurs de la récente déclaration, montrant justement la paralysie qui nous empêche de sortir de notre sommeil. Il est en effet déjà trop tard, mais non pas pour les raisons évoquées par la déclaration, qui continue dans la tradition qui remonte au sommet de Stockholm en 1972, voire avant.

Mon effort de permettre à appréhender l’invisible comporte donc ses propres défis. C’était celui de la rédaction du livre, pour commencer. Je cite dans l’Avant-propos un ami écomiste écologique qui semble presque en état de paralysie:

Concernant les crises, si je n’étais pas activement impliqué dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et possèdent des téléphones cellulaires, etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écolo- giques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

C’est une semblable paralysie qui semble rendre la société civile incapable de réagir aux échecs de ses efforts après des décennies, échecs qui brillent aujourd’hui par les crises qui sévissent en dépit d’eux; elle continue à agir comme pendant tout ce temps, consciente en même temps que cela ne fonctionne plus. La réaction à l’échec de la COP21 semble s’insérer dans cette paralysie: en dépit du fait que le GIÉC nous a fourni un budget carbone et un échéancier qui rendent la poursuite des efforts habituels de changer le système – de mitiger ses élans – voués à l’échec que représentent les changements climatiques hors de contrôle, tout continue comme avant, avec perte de calculs et perte d’échéanciers.

Le fondement énergétique de la non-transition

Dans sa présentation du 25 octobre, Éric Pineault proposait, suivant des sources qu’il m’a fournies par après (World Energy Outlook – WEO – 2016 surtout; il s’agit d’une publication annuelle de l’Agence internationale de l’énergie(AIÉ) de l’OCDE), qu’il n’y aura pas de manque de pétrole pour encore des décennies, qu’il n’y aura pas de «pic de pétrole». J’ai commenté brièvement ces propos dans les échanges sur mon dernier article, j’y suis revenu dans ma présentation, mais la situation mérite une attention ici pour montrer les fondements de mon constat qu’il y aura effondrement de notre système économique à plutôt brève échéance et qu’il viendra justement des conséquences de ce pic de pétrole.

ASPO 2040 projections

Tirée des travaux de l’ASPO, commentant la première figure du présent article, pour laquelle un lien est fourni plus bas: (1) projection de croissance de la demande; (2) pic en 2030, caché; (3) réserves de l’OPEP avec pic en 2010 (la courbe du bleu foncé); (4) la courbe montante (bleu pâle) avec des augmentations de (3) ; rouge – nouvelles découvertes qui défient le bilan du passé; jaune – sources non conventionnelles, très hypothétiques. Figure trop floue pour tout voir; la lecture du document de l’ASPO allemand est recommandée.

Notre système «roule» sur l’énergie fossile depuis des décennies. C’était une énergie facile d’accès et assez bon marché. Nous sommes aujourd’hui devant un déclin important de notre approvisionnement en énergie bon marché et facile d’accès: nous sommes devant le pic du pétrole conventionnel et ses conséquences, un approvisionnement de plus en plus important en énergie fossile non conventionnelle, dans les prochaines décennies.

Alain Vézina a fourni dans les commentaires sur le précédent article le lien pour une récente publication de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil) de l’Allemagne. Le document fournit des perspectives sur le WEO 2017 et montre (voir la figure au début de cet article, avec élaboration des éléments dans la figure juste au-dessus ici) les faiblesses des projections du travail de l’AIÉ. Steven Kopits l’esquisse dans une présentation au Center for Global Energy Policy de l’université Columbia en 2014 (pour le diaporama, voir ici), que j’ai mentionnée dans les échanges sur le dernier article; j’ai pu la voir moi-même en analysant le travail de l’Office national de l’énergie du Canada à partir d’une expérience saississante devant l’ONÉ en 2006, aboutissant à une réflexion en permanence sur la situation: l’approche des agences d’énergie gouvernementales procède en fonction de différentes prévisions de croissance économique, lesquelles permettent d’estimer la quantité d’énergie (presque exclusivement fossile depuis longtemps) nécessaire pour la soutenir. Clé dans les publications de l’AIÉ est un élément des projections qui s’identifie comme «les gisements encore à découvrir» (le rouge dans la figure ci-dessus).

C’est ici que l’économie biophysique intervient, tout comme les gens de l’ASPO. Cet élément des projections constitue le déni de l’expérience des dernières décennies, où les travaux d’exploration se montrent très inférieurs, dans leurs découvertes de nouveaux gisements, à la demande en constante progression, fonction de la croissance économique. Les économistes qui sont responsables de ces projections se montrent tout simplement incapables d’imaginer un scénario où il n’y aura pas de croissance (les récessions sont des phénomènes cycliques et on en sort); cette confiance rend inopérante la prise en considération du constat qui s’impose, à l’effet que les découvertes majeures sont chose du passé, tout comme la croissance économique qu’elles permettaient.

Même le phénomène du développement des gisements d’énergie non conventionnelle aux États-Unis fait défaut; c’est le sujet d’une des sources de Pineault, un article dans Bloomberg Markets, «US to Dominate Oil Markets After Biggest Boom in World History» et dont la source est justement l’AIÉ. En contraste avec ceci, Charlie Hall a fourni un article complémentaire à celui de Bloomberg, «US Producting a Lot of Natural Gas, But Still Not Making any Money» et qui est conforme à une série d’articles de Gail Tverberg sur son blogue.

Idéologie et constats de fait

Hall, dans son récent envoi, met en évidence le travail de Ted Trainer qui, sur le site The Simple Way, esquisse le même scénario que je présente dans mon livre. «The Oil Situation : Some Alarming Aspects» résume la situation telle que je la comprends depuis un bon moment, et me met en désaccord avec Pineault et, finalement, plutôt l’ensemble du mouvement environnemental.

  • La production de pétrole conventionnel semble avoir eu un pic il y a environ dix ans.
  • La quantité d’énergie requise pour fournir chaque unité d’énergie en pétrole (ÉROI) est en augmentation constante et l’ÉROI en baisse.
  • Le taux de croissance des découvertes de nouveaux gisements [de pétrole conventionnel] a chuté de façon dramatique alors que les investissements requis pour l’exploration et l’exploitation ont augmenté énormément.
  • Il n’y a pas de raison de croire que le fracturation et d’autres initiatives technologiques utilisées pour produire le pétrole et le gaz non conventionnels fera beaucoup de différence (le jaune dans la figure ci-haut).
  • La capacité d’exportation de nombreux pays producteurs de pétrole décline rapidement en raison de conditions internes qui se détériorent.
  • D’impacts extrêmement perturbateurs sur l’économie mondiale sont inévitables.

Nous sommes devant des propositions pour une transition énergétique dont les promoteurs se sentent obligés de faire face à une abondance de pétrole (et de gaz, et de charbon) pour l’avenir prévisible (Pineault: jusqu’en 2060) et qui comporte de nouvelles émissions de GES en augmentation. Ces propositions appellent des interventions de la société civile, comme celles mobilisées pour l’opposition à Énergie Est; maintenant, et autrement, elles sont contre Keystone XL, probablement à comprendre dans le même cadre économique qui a mis fin à Énergie Est (mais ce sera à voir). Nature Québec tient son AGA samedi prochain, avec sur le programme la mobilisation pour de nouvelles initiatives touchant le gaz, et avec Éric Pineault et Normand Mousseau parmi les conférenciers invités.

Les informations qui alimentent le mouvement semblent venir des agences de l’énergie gouvernementales comme l’AIÉ et l’ONÉ, ainsi que de l’Energy Information Administration des États-Unis. D’après des années de suivi de ces informations, je conclus qu’elles comportent, apparemment sans exception, la pensée magique à l’origine des projections de ces agences, fondées sur une confiance inébranlable dans la croissance économique comme seule source de progrès des sociétés.

En contrepartie, une approche qui n’est pas fondée sur cette idéologie, et qui accepte que la croissance ne représente pas une incontournable de l’humanité, met de l’avant les analyses de l’économie écologique et biophysique. Celles-ci confrontent les projections avec des constats de fait, ceux résumé par Trainer (et plus largement et au fil des années, par Hall). Le débat et les suites de mon travail sur le livre sont bien en question…

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Un effondrement, mais un certain espoir

La fin de semaine du 20 au 22 octobre avait lieu à Montréal le colloque biennal de la Société canadienne d’économie écologique. Il y avait une assez bonne assistance (à l’édifice John Molson de l’Université Concordia) mais on apprenait lors de l’Assemble générale annuelle qu’il y avait moins de 100 personnes membres de la Société à travers le pays; on peut ajouter qu’il n’y a que quelques individus au Québec qui sont membres. Cela semble consacrer la situation au Canada, et partout dans le monde, où les économistes néoclassiques dominent dans les analyses, les calculs et les prises de décisions, cela en insistant sur le maintien de la croissance économique comme fondamentale pour la société.

444. circulation normale, difficile à imaginer si tout le monde était en auto; et à ne pas oublier le stationnement des motos sur les trottoirs et un peu partout

Circulation normale à Ho Chi Minh Ville, difficile à imaginer si tout le monde était en auto, si tout le monde pouvait en posséder une; et à ne pas oublier le stationnement des motos sur les trottoirs et un peu partout. Il faut changer nos tactiques en matière d’intervention.

Comme un économiste écologique ami m’a noté l’an dernier, en dépit des conclusions de cette discipline à l’effet que nous sommes en grave danger économique et social, tout semble se dérouler comme si nous étions (presque) dans le meilleur des mondes. Je le cite dans l’Avant-Propos de mon livre :

Concernant les crises, si je n’étais pas activement dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et ont leurs cellulaires, etc., etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écologiques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

Cet économiste participait l’an dernier au colloque de la Société américaine de l’économie écologique et de celle de la Société de l’économie biophysique, et j’ai relu mon article dans le blogue sur cet événement pour alimenter ma réflexion sur ce qui s’est passé cette année. L’article présente un bon portrait de la situation qui m’a poussé à écrire le livre qui arrive, après presque deux ans de travail, et je suggère la lecture de l’article aux intéressées.

Pourquoi un livre?

D’une part, il y a tout le questionnement sur ce qu’il faut faire, ce que l’on peut faire, devant des connaissances montrant presque sans failles des catastrophes qui arrivent. Un atelier au colloque de l’an dernier intitulé «Pourquoi et comment l’économie écologique doit changer ses tactiques» n’a pas réussi à formuler des suggestions. Assez curieusement, un atelier avec sensiblement le même thème a eu lieu durant la dernière journée du colloque de Montréal cette année, avec plusieurs des mêmes acteurs – et avec le même résultat, la proposition de poursuite des approches qui sont reconnues comme ayant échoué.

C’est à noter que les «conclusions» des deux ateliers sur le changement de tactiques mettaient l’accent sur l’éducation comme une priorité; cela fait longtemps que nous l’essayons déjà. Les facultés de «sciences économiques» sont dominées partout par des économistes néoclassiques laissant une part minuscule pour les économistes écologiques et biophysiques, et de toute façon, nous n’avons plus le temps de nous permettre de planifier en termes de décennies.

D’autre part, comme dans les échanges dans la section des commentaires suivant l’article sur le colloque de l’an dernier, il y a cette insistance sur l’espoir et sur une approche positive. J’y suggérais que je ne vois pas comment l’effondrement qui s’annonce peut s’arrimer avec la «transition» tant souhaitée. Ce sentiment était aussi très présent au colloque de Montréal. Dans le livre, j’aborde le thème en suggérant qu’effondrement il y aura, dans l’ordre temporel des projections de Halte à la croissance, mais que cela ne nous laisse pas comme seule «réponse» l’abandon. Les deux-tiers du livre comportent (i) une esquisse de certaines situations qui constituent déjà des tendances vers une certaine transition, et (ii) des suggestions concernant des possibilités, finalement peu probables, quant à des interventions qui fourniraient les assises d’une nouvelle société toute entière.

J’écrivais en pensant à un commentaire fait il y a deux ou trois ans par un collègue dans le mouvement environnemental. «Harvey a raison dans ses critiques et ses analyses, disait-il, mais je ne changerai pas ma façon de faire tant qu’il ne me fournit pas des pistes de solutions.» Plus de la moitié du livre cible donc ce défi. En effet, clé dans la recherche de nouvelles tactiques dans la sensibilisation des décideurs et du public est une reconnaissance que nous sommes dans la trajectoire des projections de Halte à la croissance; il est temps de laisser dernière nous l’effort d’influencer les décideurs (et les économistes) complètement pris par le modèle actuel et de porter notre attention sur les gestes que nous pouvons poser pour mieux nous préparer pour son effondrement.

Et le concret…

En même temps, et de façon très concrète, plusieurs des analyses du livre aboutissent à une proposition fondamentale et clé pour la nouvelle société. Il nous faut abandonner l’automobile privée, j’y insiste: pour nous aider à réduire notre empreinte écologique à un niveau acceptable; pour constituer la pièce de conviction dans tout effort de notre part à agir en fonction des exigences du budget carbone développé par le GIÉC et qui constitue le seul espoir d’éviter des perturbations climatiques désastreuses; pour fournir un plan de match pour une nouvelle société moins prise par la frénésie de celle actuelle; pour reconnaître les énormes inégalités dans le monde qui font que des milliards d’êtres humains ne peuvent même pas penser posséder une auto, leur laissant comme options des mobylettes ou petites motocyclettes et des vélos et un système à plusieurs niveaux de transport en commun, public. Il faudrait appliquer à nous dans les pays riches aussi ce type de restrictions dans les moyens de transport, histoire de reconnaître que nous sommes des «gloutons» (terme utilisé par Yves-Marie Abraham).

Le livre part donc avec le constat d’un effondrement qui n’est nulle part appréhendé par le public et qui ne sera pas facilement «véhiculé» à celui-ci; il poursuit avec des propositions qui sont plutôt inconcevables pour ce même public. Cela m’amène à lancer un appel aux organismes de la société civile, environnementaux aussi bien que sociaux, à réorienter leurs approches dans le sens des constats du livre: ils savent déjà que leurs approches ne marchent pas, mais comme les économistes écologiques (et biophysiques), ils semblent presque paralysés face aux défis. L’abandon du véhicule personnel réunit plusieurs éléments de leurs interventions actuelles et la promotion de cette option offre du concret dans la nécessité de «changer de tactiques».

NOTE: Pierre-Alain Cotnoir a fourni dans un commentaire sur  mon dernier article le lien pour un article intéressant écrit par l’ancien ministre français de l’Environnement Yves Cochet, qui aborde les mêmes problématiques que mon livre, mais pousse plus loin dans la réflexion sur le moyen terme…

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Énergie Est – sous la surface

Trop tard: La fin d’un monde et le début d’un autre sera en librairie la semaine du 15 novembre. Le quinze novembre même je vais faire une présentation au cégep Sainte-Foy, à la salle La Margelle, «La sortie du pétrole – plus que l’on pense. Il n’y aura pas de «transition»», cela à 19h15. Nous ferons en même temps un lancement du livre avec l’éditeur Écosociété.

D’ici là, voici un premier article depuis un bon bout de temps…

 

On pourrait s’attendre à mieux de nos décideurs et de notre élite. En dépit d’analyses qui démontrent les limites du pétrole, qui fournissent les lignes qui devraient dominer la sortie du pétrole et qui nécessitent des changements profonds dans la prise de décision venant d’une compréhension des enjeux fondamentaux, il n’en est presque rien.

Le positionnement de nos élites

André Pratte, ancien éditorialiste de La Presse et maintenant sénateur, devrait en savoir plus qu’il ne laisse paraître. Dans une lettre au Devoir du 11 octobre dernier, même s’il débute avec une reconnaissance des facteurs économiques qui ont déterminé la décision d’abandonner le projet Énergie Est, Pratte fournit par la suite une analyse du développement économique dépassée non seulement par les événements mais par les faits.

Drilling Down, Tainter et Patzek, figure 3.9 les données provenant de l'AIÉ 2012

Source: Drilling Down: The Gulf Oil Debacle and Our Energy Dilemma, Joseph Tainter et Tadeusz Patzek, 2012, figure 3.9, les données provenant de l’AIÉ

Il note qu’il aurait «souhaité que les élus québécois, tout en exprimant les réserves que leur inspirait le projet, tiennent compte de son importance pour l’économie de l’ouest du pays, économie dont nous sommes nous-mêmes bénéficiaires. Il y a eu dans ce rejet massif de la part des politiciens une certaine hypocrisie, notamment quand il venait de la part de dirigeants de grandes villes carburant à l’automobile.» Il y prône le «juste milieu» traditionnel entre les exigences environnementales et les impératifs économiques qui a contribué à la dégradation progressive et maintenant irréversible des écosystèmes.

Et il propose qu’«en raison de l’immensité de son territoire, la prospérité du Canada dépendra toujours en bonne partie de ses ressources naturelles. Le pétrole et le gaz en feront partie pour encore plusieurs décennies.» Pratte reprend ainsi les revendications du Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole signé par une brochette des élites québécois (Pratte s’étant désisté parce qu’il était journaliste, faut-il croire) et faisant la promotion du développement des possibles ressources fossiles sur le territoire québécois. Konrad Yakabuski reprenait le même refrain le même jour dans le même journal dans sa chronique «Les Albertains se souviendront» en soulignant que les exigences envers Énergie Est dépassent celles appliquées envers le pétrole importé, lui aussi responsable d’impacts similaires.

Les propos des Pratte et Yakabuski sont probablement assez justes concernant l’hypocrisie de l’opposition (que j’appelle l’esprit de NIMBY plus bas), mais les lacunes dans leurs perspectives reflètent finalement les lacunes dans celles de nos décideurs. Celles-ci semblent venir inéluctablement de la dépendance totale de ces gens, notre «élite», aux économistes qui maintiennent partout et en tout temps le discours – la conviction, finalement – à l’effet qu’il n’y a pas de limites ni dans l’approvisionnement de notre modèle économique en ressources, à un prix abordable et en quantités suffisantes, ni dans «l’espérance de vie» de ce modèle.

Les facteurs économiques

Transcanada a abandonné son projet Énergie Est parce qu’il ne représentait plus l’avenir de l’entreprise. Même si l’opposition au projet en a rendu sa gestion du projet plutôt pénible et l’aurait peut-être bloqué plus tard, Transcanada savait que (i) le coût du pétrole sur les marchés rend non rentables de nouvelles exploitations dans les sables bitumineux, (ii) il y a toutes les raisons de croire que ce coût va rester bas pour une période assez longue et que (iii) il y a suffisamment de capacité dans les pipelines déjà existants ou approuvés pour transporter son pétrole synthétique vers les raffineries et les marchés. Un article de juin dernier dans Alternatives Journal en fournit un portrait assez complet pour ce qui est des pipelines et de la future production des sables bitumineux.

Gérard Bérubé, dans sa chronique hebdomadaire pour Le Devoir, place les enjeux et la décision dans le contexte des impacts économiques pan-canadiens de la «fracture» et de la «facture» bitumineuses. C’était le lendemain de la parution de la lettre de Pratte, et il avait clairement fait ses devoirs avant. Bérubé décrit les contraintes qui font que le «développement économique» des provinces de l’ouest par l’exploitation de leurs ressources aboutit au «mal hollandais». Ceci fait écoper l’activité manufacturière et exportatrice des provinces de l’est (l’Ontario et le Québec) pour une partie importante de son déclin face à la hausse de la devise canadienne liée à la hausse du prix du pétrole, qui rendait faisable l’exploitation des sables bitumineux pour un certain temps.

Les facteurs biophysiques

Plus généralement, et clé dans l’analyse, les grandes agences internationales de l’énergie reconnaissent que la production du pétrole «conventionnel» d’ici une quizaine d’années va subir un déclin précipiteux, avec un épuisement progressif mais rapide de ce qui reste des énormes réserves qui ont propulsé l’économie mondiale depuis près de cent ans. Un tel échéancier permet de mieux situer les réflexions par rapport au calendrier déjà établi par le GIÉC mais dont ni les élites, ni la plupart des journalistes, ni les écologistes ne tiennent compte dans leurs interventions. Les agences reconnaissent que le potentiel du pétrole et d’autres énergies fossiles «non conventionnelles» – le pétrole et le gaz de schiste, les gisements exploités en eaux très profondes, les sables bitumineux – ne répondra d’aucune façon aux quantités requises pour contrer le déclin du conventionnel et en offrir un remplacement (voir la figure ci-haut, en cliquant dessus).

Pire, et presque nulle part reconnu non plus, ces énergies non conventionnelles ont un rendement sur l’investissement en énergie (ÉROI) très bas par rapport aux rendements presque stupéfiants du pétrole conventionnel. Elles seront non seulement incapables de remplacer les énergies fossiles conventionnelles; leur propre production se manfestera incapable de soutenir notre système économique fondé sur un accès à des énergies avec un haut rendement, et peu chères.

Il semble fort possible que la baisse du prix du pétrole depuis 2014 représente une réaction des marchés à des prix élevés et insoutenables dans la période précédente (même si on doit bien reconnaître aussi d’autres facteurs, comme le surplus de production du pétrole et du gaz de schiste). La situation est loin d’être inédite, un prix élevé du pétrole ayant coincidé avec l’ensemble des récessions connues dans les pays industrialisés depuis les années 1970, incluant la Grande Récession, précédée par des prix du pétrole élevés (voir la figure).

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Dépenses en pétrole en pourcentage du PIB des États-Unis et cours réels du baril de pétrole 1970-2008. Source : Charles A. S. Hall et David Murphy, 2012: “Adjusting to New Energy Realities in the Second Half of the Age of Oil”

Une opposition à réorienter

La situation mérite une attention particulière. Déjà, une mobilisation s’annonce pour contester toute une série d’autres projets d’exploitation d’énergie non conventionnelle; l’opposition partirait des mêmes bases que celle qui semblait – à tort – avoir arrêté Énergie Est. Le nouveau défi n’est pourtant pas de poursuivre dans la longue tradition de contestation, mais de reconnaître que cette longue tradition connaît actuellement un aboutissement qui la met en cause. Peu des projets en vue pourront se réaliser avec les bas prix du pétrole et du gaz actuels, et il serait au moins pertinent de reconnaître, non pas (non seulement) les chiffres alarmants concernant la progression des émissions de GES et des perturbations des changements climatiques, mais le portrait global qui définit la «sortie du pétrole» et un changement profond de notre société qui se dessine.

L’opposition s’insère assez clairement, mais sans s’en apercevoir, dans une approche NIMBY. Comme Yakabuski le souligne, nous n’appliquons pas les mêmes critères à la production canadienne (qui cible surtout l’exportation) qu’à la production étrangère qui constitue la source de nos importations et dont nous avons grandement besoin dans la situation actuelle. Dit autrement, les craintes exprimées face à la pollution possible de notre environnement s’avèrent déjà des réalités ailleurs où la production connaît ses ratées; les émissions supplémentaires venant du recours aux sables bitumineux restent quand même relatives, et ne représentent pas le principal enjeu. Le Manifeste Bond vers l’avant de 2015 a fourni le principe complémentaire à celui qui prône la protection de l’environnement chez nous: «pas dans ma cour ni dans la cour d’autrui».

Dans un article du 27 avril 2016 et dans une mise à jour fait le lendemain suite à la sortie d’une déclaration contre le «piège d’Énergie Est», j’ai esquissé  quelques éléments de la problématique:

La déclaration du 27 avril constate que le pipeline [Énergie Est] représente une infrastructure qui nous lierait à un développement pétrolier à long terme (ou à la faillite des propriétaires du pipeline, une alternative possible) et insiste que «l’histoire exige de nous un avenir où d’autres formes d’énergie, d’autres logiques de production et de consommation prédomineront.» Cela comporte «l’impératif d’une transition énergétique immédiate. C’est là que nous devons investir nos énergies et canaliser notre inventivité». Ceci semble être explicité un peu avec les propos suivants:

[Le pipeline] nous rend complices du programme économique de quelques grandes entreprises détenant des droits d’extraire et dont l’intention se résume à l’expansion de leurs profits… Autoriser Énergie Est, c’est s’exposer à des risques majeurs pour des retombées qui affaibliraient à terme notre économie… En un mot, Énergie Est symbolise notre enfermement collectif dans un modèle de société qui nie les dangers que représentent les changements climatiques.

J’aimerais voir les signataires (et d’autres) élargir leurs interventions dans le sens de cet article et de celui sur Énergie Est qui prétendent qu’un complément nécessaire au rejet de l’expansion des sables bitumineux est une diminution dramatique des émissions venant de nos transports. Cela implique :

une reconnaissance du fait que nous laissons à d’autres les risques et les dégâts associés à notre usage de pétrole [importé], à moins de compléter le sens de l’intervention et reconnaître que [une cohérence] l’opposition à l’exploitation des sables bitumineux comporte à toutes fins pratiques l’abandon de l’automobile privée dans nos vies quotidiennes, puisque celle-ci représente notre principale utilisation de pétrole (et d’émissions de GES);

une reconnaissance que l’abandon de toute expansion de l’exploitation des sables bitumineux et l’abandon de l’automobile privée dans nos vies comportent (pour le premier) un risque pour l’économie canadienne [en mettant entre parenthèses le fait que cette expansion va être contrainte de toute façon] que nous assumons et (pour le deuxième) un bouleversement de notre société et de nos vies que nous devons promouvoir avec autant d’insistance;

la nécessité d’efforts pour bien cerner la société et l’économie qui sont l’objet de nos revendications et une acceptation de ce que cela comporte, presque sûrement, soit ce que Tim Morgan appelle une «récession permanente», à laquelle nous devons nous préparer.

Cela à moins de poursuivre dans le déni que représente l’adhésion à l’idée de l’économie verte avec son leurre technologique, ensemble qui devient de plus en plus clairement un rêve sans fondement dans la réalité.

Devant l’effondrement de notre système économique

La déclaration souligne que «l’histoire exige de nous un avenir où d’autres formes d’énergie, d’autres logiques de production et de consommation prédomineront» et comporte «l’impératif d’une transition énergétique immédiate». Je souligne ma crainte que la volonté est de «poursuivre dans le déni que représente l’adhésion à l’idée de l’économie verte» de recourir à notre «inventivité» dans notre effort de nous maintenir dans la concurrence mondiale sur le plan économique.

C’est intéressant de faire une autre mise à jour à cet égard, avec des textes dans Le Devoir du 1er novembre: un éditorial de Guy Taillefer, «Catastrophe annoncée» (où il semble avoir des doutes quant à son constat que «les moyens existent»; un titre du haut de la première page ,«Le climat de dirige vers la catastrophe», avec lien vers un article de la page 3 d’Alexandre Shields avec titre «Un rapport de l’ONU donne droit dans le dos». Cet article porte sur un rapport du PNUE qui souligne toute une série de manquements par rapport à l’Accord de Paris alors que l’éditorial de Taillefer porte aussi sur un autre rapport, de l’Organisation mondiale de la santé, suivant un rapport du Lancet qui conclut que les impacts sur la santé sont bien pire que ce que l’on pensait jusqu’ici. Et Bérubé de revenir le 2 novembre avec une autre chronique percutante, «Pourquoi la COP 23?» montrant les énormes lacunes dans l’Accord de Paris pourtant l’objet d’éloges par nombre de militants et censé nous orienter dans nos interventions.

L’énergie fossile conventionnelle risque de devenir peu abondante au cours des quinze années qui viennent (voir la figure, une autre version de celle du début de l’article).

Numériser 2Son rendement énergétique, l’ÉROI qui trace les quantités extraites par rapport aux quantités d’énergie requises pour l’extraction, a été impressionnant. Passant d’environ 100 avec les découvertes des gisements inimaginablement importants dans le Moyen Orient dans les années 1930 à moins de 20 aujourd’hui, le déclin aurait dû nous alerter bien avant.

L’ÉROI global aujourd’hui est le cinquième de celui qui a marqué le début de notre ère, et il y a fort à parier, en sus, que le calcul combine souvent l’ÉROI de nos approvisionnements venant des gisements conventionnels qui continuent à produire et l’ÉROI de ceux venant des nouveaux gisements non conventionnels, avec leur ÉROI très bas. La figure ici, même si les calculs ont été plutôt approximatif, fournit le portrait du déclin.

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Le déclin précipiteux dans l’énergie fossile consommée aux États-Unis depuis près de 100 ans. À noter le positionnement des sables bitumineux dans le portrait, presque invisible dans le coin gauche inférieur.

Cette figure nous fournit en même temps le portrait de notre avenir, soit une nouvelle ère où l’énergie accessible aura un rendement énergétique incapable de soutenir notre société, notre civilisation. Peu importe que nous soyons capables de payer le prix élevé de ces nouveaux approvisionnements fossiles imaginés, peu importe que ces approvisionnements imaginés soient calculables en fonction des réserves soupçonnées, le pétrole (et le gaz) qu’elles produiront auront un rendement énergétique net trop faible pour nos besoins (ceux-ci étant par ailleurs grossièrement exagérés, comme l’empreinte écologique le montre). À noter que je ne parle même pas de l’espoir assez naïf à l’effet que les énergies renouvelables vont répondre à l’appel et nous permettre de remplacer – avec notre «inventivité», suivant la déclaration du 27 avril 2016 – l’énergie fossile dont nous allons perdre l’accès assez rapidement.

À noter aussi que l’échéance dont parle mon livre ne concerne même pas les changements climatiques et l’ensemble des impacts que nous voyons partout, quotidiennement. Le livre fait le bilan de l’absence de réponse, non pas à l’Accord de Paris, mais à l’avertissement de Halte à la croissance il y a 45 années. Nous sommes devant la catastrophe annonce, mais ce n’est même pas celle qui effraie les journalistes.

LtG Turner

La projection de base de Halte à la croissance de 1972. Son modèle met en interrelation cinq paramètres: ressources naturelles (surtout énergétiques) disponibles; alimentation per capita; production industrielle; démographie; pollution (surtout les GES). Ici, les données sur ces paramètres entre 1972-2012, en ligne solides, suggèrent que la projection est conforme à la réalité. Des travaux ultérieurs sur 40 ans maintiennent cette relation.

 

 

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«L’Accord de Paris, un premier pas en avant» (sic…)

Voilà que cela fait plus de trois mois depuis mon dernier article pour le blogue. Je travaillais sur un manuscrit qui va paraître cet automne, manuscrit qui porte sur les dérapages du système économique et sur les défaillances dans nos efforts de le contrôler. Je prétends que c’est maintenant trop tard pour continuer dans la même veine que celle marquant nos interventions depuis des décennies, que les projections de Halte à la croissance se réalisent (la figure) avec un effondrement de l’économie de production industrielle. Quand le texte sera publié, je m’organiserai pour permettre des commentaires sur le blogue, en espérant que je vais réussir à intéresser plusieurs.

LtG Turner

 

L’Accord de Paris, un premier pas en avant (sic…)

Entretemps, et en parlant de défaillances : Lors d’une récente rencontre qui abordait le dossier des changements climatiques, un des leaders des principaux groupes environnementaux a conclu sa présentation en soulignant que l’Accord de Paris est un «premier pas en avant» vers un éventuel contrôle du réchauffement. C’était assez difficile à comprendre, un discours lénifiant et trompeur, l’Accord de Paris étant fort probablement le dernier pas avant de constater l’échec de l’ensemble des efforts et la nécessité de passer à un autre mode d’intervention, en dépit de l’inertie qui marque les interventions des groupes environnementaux .

À toutes fins pratiques, et en dépit du fait qu’ils sont le principal véhicule de sensibilisation à cet égard, les groupes qui insistent sur le succès inhérent dans l’adoption de l’Accord de Paris rejettent ainsi les travaux du GIÉC et des décennies d’expérience. Le GIÉC nous a donné et un budget carbone – la quantité maximale d’émissions de GES que nous pourrons produire tout en respectant l’objectif de Paris d’un réchauffement contenu en dedans de 2°C – et un échéancier tenant compte de la situation actuelle et du budget carbone. L’intervention trompeuse était vraiment difficile à comprendre, même s’il y a peu de raisons de croire que des interventions différentes constituant de vrais «premiers pas», prônant par exemple l’élimination de la voiture personnelle, seraient écoutées par le public et les responsables politiques.

Le budget carbone est clair et j’en ai parlé à plusieurs reprises, dont ici. Il s’agit d’une vraie première dans l’ère des préoccupations environnementales, une limite quantifiée que doit respecter notre civilisation dans ses activités économiques et sociales si elle ne veut pas déclencher son propre effondrement. Jusqu’ici, le mouvement environnemental a toujours cherché à restreindre les ardeurs des promoteurs du développement économique sans remettre en question le modèle de développement lui-même. Aujourd’hui – et c’était le défi de la COP21 – cette approche ne peut plus fonctionner dans un cadre restreint: pour l’ensemble de l’humanité, nous connaissons maintenant les limites de ces ardeurs et cela dans un contexte d’énormes inégalités entre les différentes populations des pays riches et des pays pauvres.

Presque sans exception, nos leaders environnementaux insistent sur le succès important de Paris, cela parce que les pays du monde y ont accepté un Accord – peu importe que cet Accord n’ait pas d’assises dans des engagements volontaires des pays visant à restreindre les émissions de GES de leurs activités respectives de manière à respecter le budget carbone. Les pays ont «annoncé» à Paris leur intention de poursuivre dans une voie qui va nous mener à une hausse de température d’environ 3°C, une véritable catastrophe reconnue par tout le monde. Le «développement économique» ne permet pas de faire autrement, et cela est vrai non seulement en Chine et aux États-Unis, mais ici au Canada aussi. Pour en avoir le portrait, voir le récent livre de Normand Mousseau sur douze mythes touchant les changements climatiques qu’il faut déboulonner au Canada. Un treizième mythe, celui qui croit en la croissance économique verte et sans limites, représente plutôt la trame de fond des critiques, non reconnue comme mythe par Mousseau.

Et on continue…

Pendant la période de rédaction du livre, je suivais quand même, distraitement, l’impressionnante revue de presse Enjeux énergies et environnement mise en ligne par Stéphane Brousseau. Il était presque fascinant de voir la couverture médiatique et le grand ensemble d’intervenants en environnement qui la commentait poursuivre dans la même veine qui définit les activités depuis des décennies, sans constater le manque de succès que je considère définitif de notre approche, prise aujourd’hui par une inertie consacrée par des décennies d’activités. En contrepartie, le 24 août, j’ai entendu aux nouvelles de Radio-Canada, pour une première fois, un reportage/analyse sur la possibilité que les finances ne seront pas là pour Énergie Est, pas plus que pour les sables bitumineux eux-mêmes… La revue de presse, en dépit de son moteur de recherche exceptionnel, n’a apparemment pas capté la nouvelle, peut-être parce que c’était de l’audio. J’avance l’idée depuis un certain temps, suggérant que le questionnement de fond sur les énergies non conventionnelles, sur le plan des coûts et de leur ÉROI, devrait être fondamental.

Une trame de fond de mon propre manuscrit – et de mon blogue – est l’échec du mouvement environnemental (le sujet du premier article du blogue) et la nécessité, l’urgence, de commencer à reconnaître cet échec et agir autrement. Cela pourrait commencer par une reconnaissance de l’échec de Paris. L’ouragan Harvey à Houston fournit des perspectives sur la situation. En rédigeant ce texte, j’avais commencé à décrire la situation à Houston en me référant aux deux ouragans probablement de récurrence 100 ans, cela depuis 2001 (Allison) et incluant Harvey. D’autres ont poussé la petite recherche plus loin: Karel Mayrand a contribué au portrait le samedi 2 septembre à Faut pas croire tout ce qu’on dit de Michel Lacombe en notant qu’il y a eu trois événements météorologiques de récurrence 20 ans depuis 1 an à Houston, le dernier, Harvey, représentant une instance de récurrence 100 ans; Francine Pelletier, dans sa chronique  du 6 septembre au Devoir, ajoute que, depuis 1989, Harvey représente le 6e événement météorologique à Houston de récurrence de 100 ans… La ville est apparemment localisée dans une région de milieux humides, et sa croissance pendant les dernières décennies s’est faite carrément dans des zones inondables; un tel aménagement n’est peut-être pas surprenant dans un État où la population est probablement majoritairement climatosceptique, dans un pays qui est officiellement climatosceptique depuis la décision de Trump de le retirer de l’Accord de Paris. En dépit des évidences, la croissance – démographique, économique, territoriale – insiste sur d’autres priorités qu’une préoccupation pour des contraintes restreignant nos activités. En contraste, on peut soupçonner de nombreux militants de suggérer qu’il s’agira d’un «premier pas» dans la reconnaissance (enfin) des menaces des changements climatiques et de la nécessité de s’y attaquer. Je suggère que cela ne sera pas le cas. Pire, en mettant l’accent sur les menaces écologiques, ils ne voient pas les menaces qui pointent du coté du modèle économique lui-même, le pendant de l’incapacité des décideurs de voir les menaces écologiques.

Cette croissance est recherchée universellement par les décideurs, dont l’ensemble des participants à la COP21 où les engagements en termes de réductions des émissions de GES ont manqué à l’appel. Notre  propre pays, officiellement préoccupé par le défi des changements climatiques, insiste pour agir de la même façon que partout ailleurs, cherchant à mitiger ses impacts à travers des décisions qui cherchent en permanence le développement énergétique fondé sur l’énergie fossile. Nous avons pourtant connu nos mini Houston (et, dans un tout autre contexte, nos feux qui ne sont pas mini, en Colombie Britannique). Et au Québec le gouvernement soutient l’idée du gaz naturel comme énergie de transition qui est digne d’un positionnement d’il y a 25 ans, et s’attaque en priorité aux «vraies affaires».

Pourtant

Les projections de Halte suggère un effondrement de notre système économique de production industrielle (la courbe mauve dans la figure ci-haut), aux environs de 2025, dit autrement et suivant d’assez près Naomi Klein et sa « décennie zéro », pour la période 2020-2030. Cela est projeté pour arriver avant des effondrements écosystémiques (la courbe bleue) que tout le monde peut commencer à imaginer face aux multiples événements qui se présentent (et Irma arrive, apparemment la plus importante perturbation climatique de l’histoire de l’Atlantique). L’échéancier établi par le GIEC (développé par Gignac et Matthews ou Gignac dans le texte déjà commenté) et que la COP21 n’a pas pu reconnaître dans ses engagements insiste pour un changement de paradigme dans nos interventions.

Nos journalistes passent proche de mieux cerner cet enjeu que les intervenants de la société civile (du moins dans leurs discours pour le public). Pendant ma période de rédaction et de réflexion, Gérard Bérubé du Devoir a produit deux chroniques intéressantes, un premier un juin sur le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, un deuxième sur les enjeux associés à l’absence d’assurance adéquate aux États-Unis face aux menaces de perturbations climatiques (80% des résidents de Houston n’aurait pas d’assurance pour couvrir leurs pertes récentes). Les articles fournissent des perspectives sur les enjeux économiques mais sans se pousser encore jusqu’à voir l’incompatibilité entre notre modèle et la nécessité de réduire nos émissions, c’est-à-dire réduire notre dépendance à l’énergie fossile et notre activité économique. De son coté, Francine Pelletier se montre assez régulièrement lucide face à l’échec de nos interventions, mais ne pousse pas encore pour le changement de paradigme.

 

 

 

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Brasser la cage (2) – «l’austérité joyeuse»

Les cinq chantiers proposés par l’IRIS dans son récent livre s’insèrent dans une vision d’une société où l’économie est «l’ensemble des activités socialement utiles et [dont] l’articulation doit être pensée sur le plan collectif» (p.18). Les auteures ne fournissent pas de référence pour cette vue de l’économie, mais ce qui est clair est qu’elle est plutôt incompatible avec la vision de l’économie néoclassique. Ces chantiers fournissent en fait quelques fondements d’une nouvelle société et non, comme elles veulent, la nôtre adaptée pour en prendre compte, adaptation qui se montre illusoire d’après des décennies d’efforts.

Le livre sur les chantiers est une sorte de clarification des objectifs du livre Dépossession (voir la série d’articles du blogue de mars 2015) qui ne réussit pas à fournir le portrait de l’avenir que les auteurs pensent souhaitable. Dépossession annonce un deuxième volume sur les enjeux sociaux, qui pourrait être ce livre sur les chantiers, même s’il n’y est nullement mention.

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Un territoire agricole à mettre sous gestion publique, option déjà possible pour le territoire de la forêt publique

Réapproprier son territoire

La définition du territoire dans le quatrième chapitre fournit déjà des perspectives plutôt nouvelles; il est «un espace social, vécu et occupé par des groupes qui s’y donnent un mode de vie et une représentation d’eux-mêmes» (83). Il s’agit d’un complément à la définition du premier chapitre de l’économie et permet d’aborder la question de l’aménagement et de l’occupation du territoire suivant une perspective de changement profond.

Comme c’est le cas pour les autres chapitres, celui-ci cible pour sa réflexion des enjeux déjà reconnus et pour lesquels il existe déjà des modèles à suivre, même s’ils se trouvent à un niveau marginal actuellement. Les implications d’un effondrement rehaussent l’intérêt de leurs modèles dans un contexte plus exigeant quant à la recherche de véritables pistes pour passer à travers. Le tout cherche à sortir de la domination de l’économie marchande qui exige une «soumission» au rendement et à la croissance, dans ce chapitre plus explicitement que dans les trois premiers.

Les auteurs ne semblent souligner nulle part que l’objectif de «se donner la capacité d’agir sur les conditions de la vie collective» (87) plutôt que de se soumettre aux objectifs de croissance comporte presque inéluctablement l’abandon du modèle dominant et – nulle part mentionnée – une diminution de revenus qui est refusée explicitement dans le chantier sur la réduction du temps de travail, et esquivée ici. Comme souligné dans la précédent article, il s’agit pourtant d’un fondement d’une nouvelle société qui cherche à s’insérer dans la durée alors que nous risquons des effondrements à l’échelle planétaire.

Dès le départ, les auteures cible la propriété privée comme source des problèmes, revenant à un autre fondement de ce modèle dominant, avec celui du travail salarié. Elles reconnaissent d’emblée une autre façon d’identifier le territoire que le niveau de revenus que l’on estime pouvoir en tirer et un autre mode de propriété que la propriété privée, en échange de bénéfices sociaux accrus. Ils proposent deux mesures, des «organismes foncièrement utiles» (OFU) et, pour regrouper les OFU, des communes, le tout fondé sur le modèle des fiducies foncières communautaires et qui mettrait l’accent sur les décisions prises collectivement concernant l’usage de ces territoires, soustraits à un impératif de rendement.

Leurs propositions pourraient s’appliquer aussi bien dans le cas d’un effondrement que dans l’effort illusoire de changer l’économie productiviste; problématique qui échappe à l’analyse, la question du financement entourant le rachat de grands pans du territoire par la société/l’État. Voilà une occasion pour une intervention d’une CDPQ ayant transformée ses objectifs face à la menace (aussi illusoire que la proposition de l’IRIS…), alors qu’elle est déjà intéressée par ce secteur d’intervention, comme en témoigne son projet avec la FTQ de Pangea[i]. Les propositions du chapitre visent à «localiser et décentraliser la gestion du territoire et à développer le terrioire en fonction du mode de vie (l’usage) plutôt que de la valoirisation marchande (l’échange)» (87).

Dans le cadre d’une importante partie du territoire régie par les OFU, des communes seraient nécessaires comme «nouvelle répartition du pouvoir et des ressources qui rendra possible l’exercice de ce pouvoir… Il faut rompre avec un modèle d’État extrêmement centralisé pour permettre la gestion collective» (96). Voilà un portrait qui rendrait le territoire rural agricole similaire à ce qui caractérise déjà 90 % du territoire forestier (quitte à reconnaître d’importants problèmes à cet égard).

Les auteurs terminent en insistant que cette sorte de gestion territoriale collective exigera un engagement en temps de la part des personnes qui l’occupent, et retournent à la proposition du premier chapitre à générer plus de temps «libre» pour les activités sociales et personnelles. On doit «tout simplement» souligner, à cet égard, que ce temps risque d’être bénévole, solidaire, plutôt que rémunéré, dans une société ayant passée à travers un effondrement de sa structure économique.

Transition

Le dernier chantier du livre fournit, presque sans le vouloir, les fondements pour une transformation du positionnement de l’IRIS, qui doit reconnaître que l’austérité «expansive» qu’il critique ne pourra être remplacée que par une sorte d’«austérité joyeuse», et non par une continuité dans l’abondance obscène qui caractérise actuellement les sociétés riches (dont le Québec). Comme ils disent dès le premier paragraphe «le poids des activités économiques dépasse depuis longtemps les seuils critiques de protection de la nature» (103).

Il s’agit d’une des rares reconnaissances dans le livre de l’état de dépassement qui caractèrise la société actuelle et qui est en train de mener à son effondrement, mais elle cible l’effondrement des écosystèmes planétaires plutôt que celui du modèle sociétal fondé sur l’économie néoclassique (voire néolibérale). Ce dernier est la projection de Halte à la croissance à laquelle je réfère assez souvent.

Le lien est fait avec le portrait d’un ensemble de gouvernements incapables de gérer les défis des changements climatiques, semblerait-il en raison des contraintes économiques liées au modèle de développement économique industriel qu’une telle gestion imposerait, même si cela n’est pas indiqué explicitement.

Les auteurs passent tout de suite à la pièce maîtresse de leur constat, en présentant le budget carbone – celui des émissions que le Québec pourra se permettre tout en respectant les travaux du GIÉC et en évitant une hausse catastrophique de la température à l’échelle planétaire. À la COP21 en décembre 2015, les groupes ont incité la ministre fédérale de l’Environnement à endosser l’idée d’une cible d’une hausse maximale de 1,5°C de température à l’échelle planétaire, même si l’Accord de Paris cible finalement 2°C. Même ce dernier objectif ne nous donne que deux chances sur trois de succès, pas très fort comme avenir prévisible)… Ici, les auteurs fournisent les chiffres:

Si l’on tient compte de son poids démographique relatif, le budget carbone du Québec est de 1,4 Gt de CO2 pour une limite sécuritaire de 2°C. Si l’on vise un seuil limite plus prudent, soit 1,5°C, alors le budget passe à seulement 0,4 Gt de CO2. Cela représente sept années d’émissions au niveau actuel. Cela veut dire que, pour respecter ces limites, il faut réduire nos émissions de GES d’au moins 53 % d’ici 2030 et de 88 % d’ici 2050 si l’on vise le seuil de 2C. Pour celui de 1,5°C, il faudrait atteindre la neutralité carbone (-100 %) dès 2030. (107)

Voilà un élément incontournable de la problématique: les cibles sont inatteignables et les gouvernements ne cherchent même pas à les atteindre de toute façon[ii]. Les auteurs sont tout à fait conscients de la possibilité d’un effondrement dans de telles circonstances, comme ils disent au tout début, en maintenant une causalité à l’envers de celle du Club de Rome:

Si un changement de direction majeur ne survient pas rapidement, le monde pourrait se diriger vers une augmentation importante et permanente des événements météorologiques extrêmes, ce qui pourrait, à terme, paralyser les activités économiques, créer des millionis de réfugiés climatiques et mettre en péril notre avenir économique est social. (103)

Ils poursuivent leur présentation de propositions, dans le contexte de ce budget carbone, avec deux propositions concernant les transports, principale source d’émissions de GES au Québec, l’idée d’introduire un tarif enironnemental sur les importations (dans le respect des ententes commerciales) et un accent sur les circuits économiques courts. Les premières propositions ciblent une diminution constante du transport routier, partant de la conclusion de leur analyse déjà citée dans le premier article à l’effet que le transport routier n’est tout simplement pas viable économiquement pour le Québec.

Ils proposent un investissement gouvernemental dans le transport en commun de six milliards de dollars sur cinq ans, répartis sur tout le territoire québécois. En complément aux efforts de gérer les transports urbains, ils proposent la création d’un monopole pour les transports collectifs interurbains et sa prise en charge par l’État. Encore une fois, dans le cadre d’une planification pour préparer un effondrement, de tels investissements pourraient être recherchés du coté de la CDPQ, en insistant que les orientations de la Caisse soient changées, orientations montrées récemment et encore une fois à l’encontre de l’intérêt public en matière de transports dans ses propositions concernant le REM à Montréal.

Les implications du tarif proposé sur les importations sont intéressantes: elles comportent une réduction probablement dramatique de la consommation au Québec de produits fabriqués ou cultivés ailleurs au monde. Commes ils disent, «les contraintes environnementales que nous connaissons aujourd’hui nous forcent à définir un modèle de développement économique qui favoriserait une économie locale plus diversifiée, tout en permettant aux communautés de satisfaire leurs besoins en diminuant leur vulnérabilité face aux soubresants de l’économie mondiale.» (118). C’est le portrait que nous essayons d’esquisser en d’autres termes en mettant un accent sur l’empreinte écologique et la surconsommation au Québec.

Quant à l’idée de cibler des circuits économiques courts, les auteurs prônent une relève par les entreprises locales pour remplacer ce qui est actuellement importé, cela en cherchant à «éviter que cela ne se traduise en une hausse du prix du panier de consommation». Ici ils rejoignent les autres auteures du livre dans ce qui semble être un effort d’imaginer des bouleversements économiques et commerciaux et une réduction de notre empreinte écologique – qui doit nécessairement être dramatique – sans que cela ne comporte des coûts pour les individus de la société.

Finalement, leurs propositions, qu’ils reconnaissent ou non l’effondrement qui arrive, y aboutissent, l’impossible budget carbone étant le fond du problème. Au strict minimum, leur vision d’entreprises locales qui produisent avec une empreinte beaucoup moindre oublie le fait que cela nécessite quand même l’intégration du coût des externalités dans le prix à la consommation, ce qui n’existe tout simplement pas aujourd’hui et fait que les prix actuels pour les produits dans le commerce sont beaucoup trop bas…

Leur principal exemple pour les circuits courts est le programme de «l’agriculture soutenue par la communauté», les «paniers bio». Je présume, sans l’avoir vérifié, que les prix pour ces paniers sont plus élevés que ceux dans les supermarchés, mais peut-être l’élimination des intermédiaires aboutit à un prix moindre. Reste que la combinaison de cette initiative, à beaucoup plus grande échelle, avec la proposition de réapproprier le territoire agricole et le soustraire à la concurrence du commerce, national et international, représente le fondement de l’agriculture paysanne que j’ai esquissée ailleurs comme fort probablement un portrait de notre avenir régional.

Le chapitre termine en revenant sur la nécessité de «transformer» notre économie, ajoutant que «devant la crise environnementale, et considérant la piètre performance du modèle économique actuel, il apparaît primordial de sortir de notre vieille logique de développement et de se tourner vers un réel projet de société qui sera à la fois vert et émancipateur» (124). L’économie verte implicite ici en moins, la vision du livre de l’IRIS fournit de nombreux éléments d’un portrait de la future société québécoise cherchant à affronter l’effondrement.

Pour conclure

Comme l’ensemble de ces chercheurs soulignent dans la brève conclusion:

[I]l est possible selon nous de permettre à tout le monde de vivre mieux. Pas seulement mieux selon la bête logique de la croissance du PIB, mais mieux au sens de mener une vie plus agréable, plus digne, moins soumise à des logiques de domination ou d’oppression (126).

Cette vision, ce portrait de l’avenir fourni par les jeunes de l’IRIS, fournissent un complément intéressant à mes propres efforts de mettre en évidence la transformation des projections de Halte en prévisions, cela pour un avenir très rapproché. Il faut juste attendre qu’elles réalisent qu’elles proposent une véritable révolution, une révolution qui va nous tomber dessus et qui mérite que nous nous y préparions.

L’anthropologue Marshall Sahlins nous suggérait des éléments d’une telle piste d’«austérité joyeuse» il y a presque un demi-siècle:

Il y a deux voies possibles qui procurent l’abondance. On peut «aisément satisfaire» des besoins en produisant beaucoup, ou bien en désirant peu. La conception qui est familière, celle de Galbraith, est donnée sur des hypothèses plus particulièrement adaptées à l’économie de marché: les besoins de l’homme sont immenses, voir infinis, alors que ses moyens sont limités quoique perfectibles; on peut réduire l’écart entre fins et moyens par la productivité industrielle, au moins jusqu’à ce que les «besoins urgents» soient pleinement satisfaits. Mais il y a aussi une voie «Zen» qui mène à l’abondance, à partir de principes quelque peu différents des nôtres: les besoins matériels de l’homme sont finis et peu nombreux, et les moyens techniques invariables, bien que, pour l’essentiel, appropriés à ces besoins. En adoptant une stratégie de type Zen, un peuple peut jouir d’une abondance matérielle sans égale – avec un bas niveau de vie. (Âge de pierre, âge d’abondance: L’économie des sociétés primitives, (Gallimard, 1976), p.38)

 

[i] Voir par exemple http://quebecsolidaire.net/nouvelle/accaparement-des-terres-agricoles-quebec-solidaire-sinquiete-de-la-consolidation-des-terres-agricoles-et-soppose-a-la-transaction-entre-pangea-la-cdpq-et-le-fonds-ftq ou https://www.upa.qc.ca/en/press-releases/2017/04/pangea-la-cdpq-et-le-fonds-ftq-le-gouvernement-du-quebec-doit-bloquer-cette-transaction/ pour la manifestation de préoccupations pour l’orientation actuelle, qui mériterait d’être conciliée avec la proposition de l’IRIS.

[ii] Pour un portrait plutôt complet de l’échec canadien à tous les niveaux de gouvernement face à l’exigence de monter des programmes pour contrer la menace des changements climatiques, voir – en dépit du titre – le récent livre de Normand Mousseau, Gagner la guerre du climat : Douze mythes à déboulonner (Boréal, 2017) ainsi que l’article du blogue de l’auteur, à http://www.harveymead.org/2017/03/10/gagner-la-guerre-du-climat-vraiment-un-treizieme-mythe-a-deboulonner/ .

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