Dépopulation ou reprise de contrôle possible de notre avenir?

Pour le 40e anniversaire de la fondation de Nature Québec, j’ai écrit un court texte qui parlait, d’une part, de certains acquis de l’organisme au fil des ans et, d’autre part, d’une sorte d’échec global. Mon point principal à cet égard: alors qu’il y a 40 ans l’humanité en général et ses différentes populations à travers le monde étaient peut-être dans une situation gérable, aujourd’hui la croissance économique, couplée à une croissance démographique, ont rendu la situation non gérable, celle des crises que nous connaissons aujourd’hui.

Pendant ce temps, l’augmentation de la population (d’environ 30%) faisait que des atteintes moins flamboyantes se faisaient partout, pour fournir des milieux de vie et de travail pour tout ce monde. Finalement, en dépit de progrès importants dans la gestion du territoire, la simple expansion de la population et la croissance économique qui y était associée ont réussi ce que des projets d’envergure ne réussissaient pas à faire, soit une dégradation importante de l’ensemble des milieux naturels de la province.

Cette population a connu son essor – c’était ce qui se passait partout dans les pays riches – grâce à un recours à l’énergie fossile, pour ses usines, pour ses transports, pour presque toute l’activité économique et sociale. En dépit de l’énorme contribution de l’énergie venant des barrages d’Hydro-Québec (que Nature Québec contestait souvent…), quand ce n’était pas une reconnaissance de ce qui avait été fait (Baie James, Manicouagan-Outardes) avant sa création, le Québec est devenu en grande partie dépendant pour un ensemble de ses activités d’une énergie fossile venant d’ailleurs et qui était presque invisible.

Et voilà le drame en cause pour toute rétrospective sur le mouvement environnemental. Les sociétés riches, pendant ces 40 ans, ont tellement exagéré leur recherche de bien-être, sans prendre en compte ses impacts sur la planète, que nous nous trouvons aujourd’hui devant l’alerte rouge du GIEC : il est tout simplement inimaginable que l’humanité échappe à son échec en termes de développement. Le changement climatique – longtemps sourd, muet et invisible – se prépare à rendre la planète invivable, du moins pour une partie importante de sa population (qui a presque triplé depuis ma naissance) dont la survie dépasserait la capacité de la planète à la soutenir.

La croissance économique dépend en partie de la croissance démographique, qui fournit des consommateurs influençant de façon importante le PIB et le «progrès» que cet indicateur suit. Cette vision des choses se trouve dans l’ensemble de la couverture des médias de nos jours, et l’espoir pour la post-pandémie est que la croissance reprendra. On doit constater que cette croissance et cette consommation sont à l’origine des crises actuelles et une sorte de «retour aux sources» s’imposera, ce que Deneault appelait un «retour à l’anormal».

Il était donc plutôt surprenant de voir Philippe J. Fournier, chroniqueur en science pour le magazine L’actualité, en parler dans une chronique récente en promettant d’y revenir dans une deuxième, cela en introduisant le terme «dépopulation» comme thématique. Fournier fait référence à quelques reprises dans ces chroniques au taux de fertilité nécessaire pour renouveler les générations, nous fournissant même le terme technique pour cela. Par contre, au fond de toute la question et de la narration de Fournier, il y a la réalité vécue pendant ma vie. L’humanité est passé de quelque 2,3 milliards à ma naissance en 1940 à quelque 7,8 milliards aujourd’hui. Fournier nous raconte même sa vie personnelle à cet égard, et je puis faire de même: à la naissance de notre deuxième enfant, mon épouse et moi avons pris la décision d’arrêter la famille à deux enfants, le nombre pour nous remplacer dans le grand ordre des choses. Par un curieux hasard, ni l’une ni l’autre de nos enfants n’a eu d’enfant, et nous voilà donc en train de contribuer à la stabilisation de la population….

Il est troublant de voir Fournier terminer sa réflexion en suggérant, comme scientifique, que le monde humain est en déclin, avec les prospectives justement pour une stabilisation et par la suite une diminution de la surpopulation qu’il appelle, de façon invraisemblable, une dépopulation. Il n’y a eu aucun scénario pendant toute ma vie où nous pouvions penser «remplacer» les générations; il n’y a eu que croissance de la population depuis des décennies, nous mettant dans une situation de surpopulation et ayant besoin d’un «déclin». Pour le Québec, la situation est la même, la province ayant une population en 1940 de 3,3 millions et de 8,6 millions en 2020.

Fournier semble presque insensible à cette énorme croissance du nombre d’humains qui ont peuplé la planète pendant nos vies. Il rejette l’idée d’une surpopulation décrite par les chiffres et, en partant de la situation actuelle, ne peut penser qu’à une dépopulation. Même la Chine rentre dans cette vision tordue: ce pays, qui est peut-être capable de nourrir de ses propres terres agricoles environ 900 millions de personnes, a pris la décision de restreindre la croissance de sa population et voilà, note Fournier, cette population est en déclin après avoir atteint près de 1,5 milliards d’individus…

La vision de Fournier est alimentée par la pensée économique en place depuis près de 100 ans, à l’effet que ce n’est que par la croissance économique que le monde pourra réussir à avancer.

Voici donc l’importance de la science des projections démographiques: nous entrerons peut-être bientôt dans une ère où les gouvernements de la planète ne pourront plus compter sur un renouvellement continu de la population pour financer la qualité de vie des prochaines générations. Il sera crucial de nous y préparer.

En effet, nous sommes allés déjà trop loin…

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Note pour mes lecteurs/commentateurs

Je viens d’apprendre que plusieurs commentaires de 2017 à 2019 ne m’ont pas été signalés par mon système. Cela incluait deux longues réflexions – finalement, une seule en deux parties – de Gilles Gagné de l’Université Laval et indépendamment – 1. et 2. Le texte de Gilles Gagné représente une perspective sur la science qui mérite d’être lue. Mieux, je suis d’accord avec presque le tout, et cela m’a ramené à relire l’article qu’il commentait. Finalement, c’est presque exclusivement le titre qui semble proposer encore de la recherche scientifique. Mon article de février 2019 sur le troisième lien et l’auto privée dans La Presse+ représente le sens de mes propos, je crois.

Normand Mousseau et sa Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEEQ) a calculé ce qui serait nécessaire pour atteindre l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) du gouvernement de 25 % pour 2020. C’était de la science appliquée et les résultats fournissaient des images, des objectifs compréhensibles pour quiconque intervenait/intervient dans le débat. Mon problème avec le Pacte était que, restant dans les généralités, il ne fournissait pas d’ancrage pour les interventions, alors que Gagné me voyait prétendre qu’il faut «s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale» … 

Nous voilà trois ans plus tard – encore une fois, mes excuses – et la situation d’est empirée, avec un bilan récent pour 2019 venant du ministère de l’Environnement montrant que nous manquons encore l’objectif, et de loin. Et Gilles Gagné intervient encore, cette fois avec l’annonce par courriel (il a dû remarquer l’absence de réponse de ma part à sa réflexion de 2019, et mon retard à répondre à son récent courriel…), et je relance la réflexion avec copie de sa récente (le 5 décembre 2021) communication:

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Notes sur Climat Québec – Gilles Gagné

Martine Ouellet a manifesté récemment son intention de diriger un nouveau parti politique québécois destiné à prendre en compte d’une manière frontale les causes et les conséquences des changements climatiques et des dégradations environnementales. Le programme de ce parti mettra la question écologique au principe de son action, plutôt que d’en faire une variable accessoire du développement économique, et il proposera aux Québécois de subordonner l’action gouvernementale, dans tous les domaines, aux mesures de justice sociale et aux transformations des politiques de l’État que les changements climatiques rendent d’ores et déjà nécessaires. Il ravive ainsi ce qu’il reste de l’idée même de l’État en mettant au centre de la question climatique les conditions institutionnelles de l’action collective.

Je mets d’entrée de jeu entre parenthèses les accusations d’intransigeance, de radicalisme ou d’irréalisme dont Martine Ouellet a pu faire l’objet dans le passé, d’abord parce que ces jugements pourraient très bien relever du constat de Pierre Falardeau selon lequel «On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part», ensuite parce que le dossier historique de Martine Ouellet sur la question de l’environnement fait montre d’une approche marquée au coin du réalisme et de la lucidité et finalement parce que les débats sur les «personnalités» relèvent plus souvent du divertissement médiatique que de la politique.

Je vous écris aujourd’hui pour vous proposer mon interprétation de la valeur de cette démarche et pour recueillir les réflexions qu’elle a pu vous inspirer. Je trouve pour ma part que l’initiative de Martine Ouellet a des mérites intrinsèques en plus d’arriver à un moment où la question environnementale, après avoir été  victime» de la covid, risque de partir en promesses hyperboliques, comme on l’a vu ces derniers jours, des promesses du genre de celles qui font consensus mais qui ne font absolument rien d’autre.

Loin de simplement tabler, à des fins électorales, sur la «respectabilité» de la question environnementale, Climat Québec soutient que cette question doit s’emparer de tous les enjeux et les redéfinir en profondeur. En privilégiant ainsi la voie d’une révision de l’esprit même des politiques publiques, ce parti risque de soulever les passions dans tous les milieux, contre lui-même dans bien des cas, comme cela arrive lorsqu’il devient nécessaire d’envisager un changement de cap. La question environnementale n’est pas simplement une priorité de plus, que l’on peut innocemment ajouter à la liste. Ceux qui abordent le marché politique selon cette perspective doivent être soumis à une critique commandée par une alternative réaliste, radicale pour cette raison même.

Voici, en quelques points, comment je vois les choses.

1. Rompre avec l’économisme

Faire de la question environnementale le prisme d’évaluation de toutes les orientations politiques oblige à procéder à un examen critique fondamental des logiques économiques qui reproduisent aujourd’hui, de par leur nature même, les pratiques qui détruisent les milieux naturels dont nous dépendons. Il ne s’agit donc pas là d’un programme spécialisé, d’une approche sectorielle ou d’une single issue politics. Toutes les décisions, toutes les politiques, toutes les lois et tous les enjeux devront être repensés d’une manière congruente avec cette orientation structurante, conformément au fait que la question du climat est elle-même maintenant devenue cet «éther particulier qui détermine le poids spécifique de toutes les formes d’existence», comme le disait un sociologue bien connu. En allant du libre-échange intégral de la globalisation actuelle jusqu’à la «mobilité» délirante des facteurs de production (humains compris) engendré par l’abaissement constant des couts du transport, en passant par la fuite en avant technique promue par les spéculations financières basées sur l’innovation, ce sont des pans entiers de l’économie capitaliste qui devront, pas à pas, être déplacés et mis à leur place.

2. Échapper au mythe d’un développement durable et d’un miracle technologique vert

Dans le même sens, il me semble réconfortant de constater que la déclaration initiale d’intention de Climat Québec n’inscrive pas son projet sous la bannière d’un miraculeux Green New Deal. Les technologies vertes, soi-disant orientées vers le développement durable, sont des technologies comme les autres, aussi couteuses, aussi polluantes, aussi risquées et aussi inégalitaires que la plupart des «nouvelles technologies» (comme on le voit avec le vaccin dans plusieurs pays), et en faire la planche de salut du développement économique relève de la pensée magique. Dire, ce qui est forcément vrai, que les technologies de substitution qui s’imposeront à nous créeront de nombreux emplois, c’est dire aussi qu’elles seront dispendieuses et moins efficaces parce que moins consommatrices de ressources et que l’accès à leurs produits, aussi bénéfique soit-il, risque d’introduire de nouveaux problèmes de justice sociale. Bien que nous soyons en droit d’espérer que plusieurs des solutions alternatives ponctuelles en cours d’expérimentations iront dans le bon sens et qu’elles seront éventuellement généralisables, il est clair qu’il n’y aura pas de miracle technologique vert qui nous permettrait de continuer à faire de la croissance du revenu réel notre principal mécanisme de justice sociale. Certes, il y a et il y aura forcément de «bonnes idées» techniques en cours de route, mais elles seront frugales et elles déplaceront sans doute les jouissances de la quantité vers la qualité.

3. Désarrimer le progrès social de la croissance

Dans les sociétés actuelles, en effet, où chacun est entrainé à attendre de la productivité «globale» une hausse réelle de son niveau de consommation (12 paires de chaussettes bangladaises pour 9,99 $, un demi-gallon de cornichons roumains pour 3,97 $, un forfait avion/hôtel au Mexique pour moins de 1000 $, etc.), l’espérance placée par chacun dans une «croissance pour soi» basée sur la baisse des prix relatifs de produits d’usage courant rend «acceptable» l’inégale distribution des fruits de cette croissance, et justifie la croissance elle-même par voie de conséquence. Ce mécanisme social de justification de l’inégalité, qui repose sur un étirement de l’échelle des revenus réels en échange d’une élévation de l’échelle elle-même, est basé sur la consommation de la planète et il est en conséquence destiné à s’enrayer. Le «développement vert», qui permettrait de pérenniser le fonctionnement de ces espérances individuelles compensatrices, est un mythe disgracieux entretenu par l’alliance des spéculateurs et des naïfs.

4. S’adapter dès maintenant aux effets avérés des changements climatiques

Point aussi important que les précédents, Climat Québec ne me semble pas concevoir les dégradations environnementales uniquement comme la menace de problèmes futurs qui pourraient encore être évités. La flèche noire du réchauffement a déjà quitté la corde de l’arc et elle atteint dès maintenant ses premières victimes. Pour chaque société politique, cela veut dire que l’adaptation aux changements climatiques doit être menée en parallèle avec la lutte contre son aggravation future. Il est clair que les mesures d’adaptation qui s’imposent dès maintenant ne doivent pas nous détourner de celles qui visent à limiter les dégradations encore évitables et que c’est, au contraire, en prenant en compte les méfaits déjà présents que nous prendrons l’exacte mesure et la juste conscience du problème collectif qui nous attend encore. La «simple» menace de fin du monde pour le siècle prochain ne sert qu’à donner du temps aux vœux pieux de la petite politique et elle favorise le cynisme : «après nous le déluge» et «à long terme nous sommes tous morts».

On pourrait évidemment soutenir que «l’adaptation collective» aux dégradations environnementales est la pire des politiques, puisqu’elle vise à les rendre «possibles» en les rendant tolérables socialement, et qu’il vaudrait mieux déclarer la guerre totale à ce qui peut encore être évité.

Le problème, c’est évidemment qu’il s’agit là d’une approche abstraite et qu’en réalité c’est l’effort de compenser socialement, dès maintenant, les méfaits avérés qui favorisera la détermination politique à lutter pour renverser les tendances qui sont encore réversibles. Il est clair, par exemple, que nous avons dès à présent besoin de «taxes écologiques» qui visent les produits et les pratiques émettrices de carbone, des taxes qui devraient d’ailleurs accroitre beaucoup plus substantiellement les prix de marché qu’elles ne le font actuellement. Mais il est tout aussi clair que de telles mesures (qui accroissent le prix du transport, et partant celui des denrées, par exemple) ne peuvent être mises en place sérieusement sans de puissants transferts fiscaux qui éviteraient de les faire porter par les citoyens dont le budget est essentiellement absorbé par ces produits de base. Ce genre de problème doit être attaqué dès maintenant, sous tous ses angles. L’affaire des gilets jaunes enseigne ce qu’il en coute d’agir autrement: on ne pas punir par une taxe sur l’essence ceux que la transformation des logements en actifs spéculatifs a chassés vers les périphéries urbaines sans leur transférer fiscalement les moyens de se passer de l’essence. Ces problèmes sociaux, qui sont eux-mêmes d’une complexité qui donne le vertige, se combinent à la complexité écologique elle-même et font reculer la classe politique vers des accords «globaux» qui ne feront pas le travail sur le terrain et qui entretiennent le mythe d’une globalisation verte. En réalité, la manière dont cette combinaison se réalise est particulière à chaque société et la dévolution par en haut des problèmes, même si elle est nécessaire dans plusieurs cas, ne sert pour l’heure qu’à en décharger les «élus», amateurs de réélections.

5. Une alternative aux pizzas partisanes «all dressed» qui alimentent le clientélisme

Alors même que les arbitrages exigés par la social-démocratie deviennent en eux-mêmes toujours plus difficiles et plus imparfaits, leur combinaison avec les arbitrages que rend nécessaires la dégradation des milieux les rend carrément impossibles pour une politique qui prétend accorder une égale «priorité» à des objectifs contradictoires les uns avec les autres. On ne peut pas, simultanément et à égalité, attirer les emplois technoscientifiques du grand capital, accroitre les exportations, favoriser la croissance économique, attirer la main-d’œuvre et soutenir l’expansion démographique, protéger les terres agricoles, abandonner l’agriculture à la compétition chimique, améliorer la couverture santé en protégeant la propriété intellectuelle des molécules miracles, ouvrir le marché des denrées en faveur des consommateurs, favoriser la concentration urbaine des hautes technologies, limiter la spéculation foncière, exonérer les gains de capitaux sur les résidences, subventionner l’exploitation des ressources de toute nature, protéger les investissements, favoriser la mobilité, attirer les cryptomonnaies et lutter contre le réchauffement climatique au nom de la justice intergénérationnelle, le tout en prétendant cyniquement harmoniser en vrac toutes ces orientations avec les droits individuels (à l’enfant, à l’émigration, à une image corporelle de qualité, à la sécurité, à l’identité, au respect, à la non-discrimination, à l’action positive, à la poursuite du bonheur, etc.). Le seul fait que la politique partisane continue de traiter les citoyens comme un ensemble de clientèles bornées dont chacune n’entend que les promesses qui lui sont adressées et les imagine compatibles avec la lutte au réchauffement est l’indication la plus sure que bon nombre de politiciens ont démissionné. Alors qu’il faudrait de toute évidence évoquer des choix difficiles, annoncer des reculs et des restrictions, dissiper le mythe de la croissance éternelle et annoncer des partages et des transferts qui mettront la solidarité à rude épreuve, on choisit de laisser la réalité elle-même imposer, éventuellement, ses exigences, ses catastrophes et ses enseignements et on se promet d’avoir le courage d’agir quand il sera devenu évident pour tous qu’il ne reste plus qu’à subir.

En entretenant le mensonge selon lequel il est possible de faire de tous les objectifs des priorités, la politique partisane n’a plus de programme et se rend en conséquence incapable du moindre arbitrage. La social-démocratie a été de longue date aux prises avec les choix difficiles qu’implique la volonté de corriger les effets spontanés du marché sur les catégories sociales les moins à même de faire reconnaitre politiquement la valeur de leur travail. La crise écologique vient simplement complexifier encore ces difficultés et elle pousse à l’adoption d’un jovialisme irresponsable qui tient la «société» (méprisable au par ailleurs) pour un réservoir inépuisable de gratifications et de «réparations» qu’il appartient aux représentants politiques de rendre compatibles les unes avec les autres. 

Faire de la question du climat le principe général d’évaluation de l’action étatique impliquerait déjà, dans un premier temps, une hiérarchisation des problèmes écologiques qui pourrait ensuite être elle-même enrichie. Mais surtout, cette politique fournirait un principe de justification des choix tragiques que la situation nous impose et elle serait fondée sur la conscience du fait que l’action écologique a des couts, qu’elle comporte des désagréments, qu’elle exige une transformation à long terme des habitudes, qu’elle se traduira dans des limitations à la liberté du capital et que dans l’ensemble elle représentera un nouveau défi de justice sociale. 

Le but de Climat Québec ne me semble évidemment pas de soutenir que l’action écologique mènera au désastre économique; à cause de la réduction inévitable de la consommation (et du gaspillage) des ressources naturelles, et donc de la réduction de l’efficacité de certaines activités productives, elle sera même très probablement favorable à l’emploi. La question est qu’il faudra choisir et qu’il faudra pour cela disposer d’une capacité transparente et justifiable de hiérarchiser enfin les fameuses «priorités».

6. Un objectif robuste pour dissiper les faux-fuyants : la justice climatique 

C’est du moins à la lumière de cet allongement irrationnel de la liste des priorités que je comprends la détermination de Climat Québec de placer son action et ses propositions sous l’égide de la «justice climatique» et de faire valoir l’obligation de recadrer la social-démocratie dans une nouvelle architecture économique. Car le nœud de la question climatique est de toute évidence une question sociale et politique, vu que la «solution» technique et formelle du problème du réchauffement est en elle-même d’une simplicité enfantine : il «suffirait» d’interdire partout l’usage des énergies fossiles pour que le problème disparaisse comme il est arrivé. Contre ce genre d’abstraction, la vraie question est donc de trouver le moyen de sortir progressivement du pétrole sans jeter les deux tiers de l’humanité dans une famine qui durerait un siècle. Au vu de la nature de ce défi, il n’est pas moins évident que la route d’une telle justice climatique ne pourra pas être trouvée d’un coup de baguette magique et que cette condition sine qua non de toute action climatique, la justice, exigera un réalisme et une prudence à la mesure des dangers que garde en réserve la radicalité de tâche. La solidarité sociale, le point d’appui de toute social-démocratie, est encore aujourd’hui une réalité «nationale» et elle ne peut pas être mobilisée, ni directement ni prochainement, au niveau planétaire. Ce sont les «réserves de tradition» et les capacités avérées de mise en commun dont disposent les sociétés politiques existantes qui doivent être sollicitées en premier. Les engagements quantitatifs globaux, qui posent déjà des problèmes de «justice développementale internationale», devront d’abord atterrir dans les pratiques réelles par la médiation d’une aptitude nationale à la justice climatique, un point de départ qu’il faut en conséquence considérer comme la condition d’un processus d’apprentissage qui pourra être élargi à mesure qu’il portera des fruits.

7. L’autonomie politique, condition de la justice climatique 

Tout cela conduit Climat Québec à la nécessité d’articuler un tel programme de justice climatique à celui de l’indépendance du Québec. Il s’agit là d’une attitude réaliste, en dépit des apparences qu’elle donne d’associer une entreprise difficile à une entreprise impossible. 

D’abord, il est assez évident que Climat Québec ne prendra pas le pouvoir aux prochaines élections et que ce parti commencera par redéfinir l’espace du débat politique québécois en mettant les yeux de tout le monde, en commençant par ceux des politiciens, devant les trous. 

Ensuite, dans la perspective d’action à moyen terme qui me semble être la sienne, ce parti ne peut pas soutenir que les Québécois doivent se porter collectivement responsables du bon usage du morceau de la planète dont ils ont l’usufruit sans qu’ils n’aient la pleine responsabilité de la société politique qu’ils y construisent. Séparer la question constitutionnelle de la question écologique serait faire de cette dernière une question technique en la séparant des conditions de l’action politique, et cela alors même qu’elle a son essence dans la redistribution sociale et dans les dimensions étatiques, institutionnelles et idéologiques de sa mise en œuvre. Le programme de justice climatique doit s’inscrire dans le sens d’une histoire québécoise fondée sur la préservation des capacités politiques d’habiter humainement les quelques arpents de neige où le sort a réunis ceux qui s’y trouvent maintenant, «chez eux» à égalité de participation mais à différents titres d’ancienneté et de séniorité substantielles. 

Comme pour les individus, et comme pour toutes les entités dont la vie est soumise au temps et qui sont sujettes à la mort, l’existence des sociétés est une fin pour elles-mêmes et c’est sur une telle téléonomie partagée que reposent ultimement toutes les capacités accessoires de mise en commun. Dans les conversations de l’Universum humain, les sociétés qui prétendent à l’existence doivent faire la preuve, par ce qu’elles ont à dire et par ce qu’elles peuvent réaliser, de leur titre à l’existence. Les différentes incarnations du désir et de la capacité de durer, réciproquement reconnues, que rassemble le Québec forment le trait commun le plus fondamental de cette communauté politique, le genre de patrimoine qui peut, à l’occasion et devant de grands dangers, surmonter les torts historiques et les différences de classe pour accomplir de grandes choses.

Sans compter que la nécessité de l’indépendance ne peut se traduire, et encore moins dans la présente conjoncture climatique, dans la prétention immodeste de faire cavalier solitaire. La responsabilité écologique engage l’humanité tout entière, à commencer par les sociétés les plus riches, mais elle doit se traduire sur le terrain en suivant les contours de chaque écoumène particulier et mobiliser d’abord, sur la base du sentiment et de l’expérience concrète des dégradations, les capacités sociales d’arbitrage et de transfert de ceux qui les habitent. 

Or, il n’y a pas d’unité canadienne parce qu’il n’y a pas de société canadienne. Le Canada britannique, en tant que rassemblement colonial d’une pluralité de sociétés qui représentaient pour lui autant de dangers, n’a eu de cesse d’en réduire les membres au statut d’individu, ce qui a presque été réussi pour les sociétés autochtones et acadienne et à un moindre degré pour la société canadienne en formation. Conformément à la logique impériale, qui est devenue son modus operandi, il a accordé à certains les privilèges de l’irresponsabilité tout en les tempérant par des punitions ciblées pour d’autres, il a divisé les élites et il s’est construit contre le principe républicain, c’est-à-dire en éloignant les peuples des questions décisives. Tout cela ne peut pas être défait, et ne doit d’ailleurs faire l’objet d’aucune excuse morale stérile. 

Il se trouve cependant, toute chose ayant sa contradiction, que les politiques de proximité et la gestion du territoire ont été dévolues, selon la logique impériale, vers des pouvoirs locaux qui ont dès lors favorisé l’évolution politique de sociétés qui ont pris la couleur de leur territoire et où se sont sédimentés le sens et la manière de l’habiter, de s’y reconnaitre et persister dans l’existence. Cela est vrai maintenant à nouveau pour les sociétés autochtones, qui ont ainsi rompu dans les faits, dans la foulée de l’exemple québécois, avec la logique de dissolution à l’œuvre dans le fourretout individualiste de la loi sur les Indiens. 

Les questions climatique et écologique donnent maintenant à cette pluralité des écoumènes un relief déterminant: les sociétés maritimes de l’Est et de l’Ouest, celle du bassin laurentien, celle des Grands Lacs, celles des plaines et les multiples sociétés du Nord devront chacune trouver dans leur histoire les ressources collectives pour assumer à l’endroit de la Terre la part des responsabilités qui doivent être assumées localement. Les mesures technocratiques à vocation universelle, comme le prix du carbone, le marché spéculatif des droits de pollution ou encore celles qui découlent du principe du pollueur-payeur, aussi nécessaires soient-elles, n’engendrent pas par elles-mêmes, et certainement pas davantage dans le Canada des individus qu’ailleurs, la disposition sociale à décider du juste partage de leurs couts. À défaut de réduire la distance entre la théorie et la pratique, les mesures climatiques «globales», laissées à elles-mêmes, risquent de provoquer des attitudes de déni, comme on le voit déjà ou, pire, de favoriser l’adoption cynique de la stratégie du passager clandestin, celui qui se contente de revendiquer sa part des avantages collectifs qui résultent de réductions supportées par les autres. La lutte au réchauffement climatique ne peut pas davantage se contenter d’une moralisation des comportements individuels qu’elle ne peut être menée du haut d’un imperium global étriqué, inventé à reculons pour la circonstance: leur articulation reposera sur la responsabilité des communautés politiques concrètes à l’égard de leurs conditions écologiques d’existence.  

8. L’obligation de sortir du pétrole que nous fait la possibilité d’en sortir

L’élément décisif d’un tel engagement sur la voie de la responsabilité écologique, celui qui le rend pratiquement obligatoire «pour nous», est l’extraordinaire dotation énergétique de l’écoumène québécois (en eau, en vent et en ensoleillement). Sortir du pétrole, la première étape de la réduction de l’empreinte écologique, restera impossible en général tant qu’elle ne sera pas devenue réelle quelque part. C’est parce que le blé ou la vigne ont d’abord été «cultivée» là où ces plantes poussaient «naturellement» qu’il a ensuite été possible, par des adaptations successives, par des imitations et par des émulations, de les cultiver pratiquement partout. Tout processus d’apprentissage collectif repose sur des expériences qui se glissent dans la pratique sociale sans exiger d’abord que tout le reste soit remis à zéro mais qui transforment la totalité de l’intérieur, de proche en proche, progressivement, et qui se cristallisent finalement dans des formes sociales inédites qui auraient été impossibles au départ. 

La diversification «nationale» de la lutte au réchauffement climatique est nécessaire pour cette raison. En maintenant cette lutte au plus près des conditions écologiques locales et surtout en cultivant d’abord les formes existantes de la solidarité sociale, cette segmentation est la condition de la multiplication des expériences et des «projets pilotes», et donc aussi de la découverte progressive des possibilités de généralisation technique et d’élargissement des dispositions collectives aux redistributions.

Contrairement à la situation de jeu à somme nulle où s’étaient mises les puissances nationales modernes, en effet, pour lesquelles la guerre était la continuation de la politique par d’autres moyens, la lutte au changement climatique est un jeu à somme positive où les avancées de chacun accroissent les capacités de tous. Même le Canada pétrolier profiterait davantage d’avoir parmi ses alliés obligatoires une république engagée sur la voie de l’électrification et de la lutte au gaspillage que d’être irrité en permanence par une province de profiteurs qui semblent, au moins aux yeux des Albertains, dilapider en jouissances de paresseux les fruits de la redistribution pétrolière. Cela permettrait d’office à un Rest of Canada, plus centralisé, de sortir de la rivalité négative qui le définit, de resserrer sa démocratie sociale (en suivant sa tendance NPD) et de profiter franchement de l’expérience québécoise pour organiser sa propre lutte au réchauffement. Loin de ce que l’on appelait l’égoïsme national, l’autonomie des communautés nationales est d’ores et déjà la condition de leur participation créative à la recherche d’un avenir dont il est encore impossible d’anticiper l’architecture.

9.  De la «mappe» des ressources aux territoires de la responsabilité

En se montrant à la hauteur des possibilités extraordinaires que la nature leur offre pour se porter responsables de sa préservation et en risquant les choix difficiles que cela exige, les Québécois feraient honneur aux capacités d’habiter ce pays qu’ils ont appris de ceux qui les ont cultivées en premier et ils donneraient à leurs aménagements institutionnels, à leurs produits et à leurs méthodes une valeur éminente dans l’Universum humain. Sans être obligés de présenter leur route comme étant le One Best Way de l’avenir universel, une prétention à laquelle le Canada multiculturel s’est pour sa part condamné pour surmonter ses contradictions, sans être obligés non plus de se défendre au jour le jour contre ce programme colonial postnational bienpensant (qui n’est évidemment pas sans valeur), les Québécois pourraient redécouvrir le sens d’une habitation du monde qui exclurait d’emblée l’idée de propriété collective du territoire (ainsi que celle de sa mise en exploitation à titre de simple ressource). Les sociétés ne sont pas propriétaires de la partie du monde qui les abrite, au mieux elles en sont les usufruitières et les fiduciaires, et elles devront dans l’avenir être jugées sur la base du respect qu’elles lui témoignent. 

Les rapports entre les sociétés de l’écoumène québécois s’en trouveraient d’ailleurs, au moins en principe, simplifiés: en devenant un impératif conscient, le respect dû au monde qui nous a précédé et qui nous a rendu possibles renverserait à nouveau le pays, cette fois en faveur d’une cosmologie amérindienne pour laquelle il s’agissait là d’une vérité naturelle. Le pays serait renversé à nouveau et la triste croyance des impérialistes qui, ayant acheté l’argent, se crurent autorisés à acheter la terre et le travail de ses habitants, serait finalement mise à sa place, au musée des déroutes dont on revient ou dont on meurt. Les communautés politiques existantes auraient dès lors assez à faire pour nettoyer le devant de leur porte qu’elles y trouveraient peut-être une raison de ne pas se disputer la rue à titre de gangs.

La conscience des limites: faire d’un facteur d’anxiété un motif d’action

Je vous concède volontiers que nous sommes infiniment loin de tout cela. Mais en même temps, me semble-t-il, c’est en gros là où nous sommes, entre deux sentiments: celui de la réalité massive du problème, d’un côté, et celui de l’insoutenable légèreté de la politique de l’autre. En conséquence, et à défaut de s’imposer, idéologiquement et raisonnablement, il se peut que la primauté de la question écologique continue de s’imposer par elle-même, effectivement et aveuglément pour ainsi dire: par des catastrophes naturelles, par des tyrannies, par des guerres, par des conversions de masse à une moralité subjective qui fera autant de torts à la liberté qu’elle lui offrira de garanties, par des délestages démographiques, par des effondrements économiques, par des pandémies, par des murs pour enfermer les surplus et par des invasions, etc.

Alors que les États sont tenus à l’impuissance par l’état de fait économique qu’ils croient les servir, des partis d’opposition, partout en Occident, adoptent par les temps qui courent de fantastiques programmes écologiques, des programmes qui, par-dessus tout le reste, annoncent en prime la fin des réalités nationales et le passage au cosmopolitisme. Un chausson avec ça?

Ou bien Climat Québec fera bientôt partie du lot, et de la surenchère des bonnes intentions, ou bien il établira par là le fait qu’il faut maintenant faire des choix et limiter les attentes, qu’il faut un principe de justice pour répartir les couts et les avantages de ces orientations, qu’il faut une capacité démocratique de les rendre impératives, c’est-à-dire, finalement, un désir historique de faire société.

La première fonction de Climat Québec, en somme, pourrait être d’enseigner qu’il faut commencer quelque part, puisqu’il n’y a pas encore de sociétés qui soient n’importe où, par ce qui y est déjà possible concrètement, puisque tout ne l’est pas.

*****

Si vous avez lu jusqu’ici, je me permets quelques ajouts de lecture. (i) Je viens de terminer la relecture de Guérir du mal de l’infini d’Yves-Marie Abraham (2019), d’où est presque absent tout effort de concrétiser dans l’action les propos plus qu’intéressants. Le livre fournit le contexte pour une action comme Climat Québec, en mettant l’accent sur le fond du mal, la mythologie derrière l’idée de la croissance mentionnée par Gagné vers le début de son texte. (ii) Plus directement, Yves Cochet, ancien ministre français de l’Environnement, a publié en 2019 un livre, Devant l’effondrement: Essai de collapsologie, qui consacre l’effondrement projeté par Halte à la croissance et en poursuit les implications. Gilles Gagné et Martine Ouellet ne semblent pas prêts à accepter le constat d’un effondrement, ou peut-être plutôt, voient des actions qui nous permettraient d’éviter la paralysie. (iii) On peut écouter le court message de Martin Ouellet pour lancer Climat Québec.

Je reviens sur ces questions en janvier.

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Seba, l’autre perspective?

En 2017, Tony Seba, expert de l’Université Stanford en technologies perturbatrices, a produit un scénario pour la transition, rapide, des véhicules thermiques aux véhicules électriques autonomes. L’argumentaire dans «Clean Disruption of Energy Transportation» était intéressant, et je l’ai décrit dans un article de février 2018 incluant des références à un ouvrage Rethinking Transportation 2020-2030 : The Disruption of Transportation and the Collapse of the Internal Combustion Vehicle and Oil Industries signé par Seba et James Arbib.

Dans leur scénario, Seba et Arbib proposent que l’arrivée de la voiture autonome électrique, jumelée à des réductions importantes de coûts de fabrication et d’opération de ces voitures, pourrait aboutir à l’abandon, assez rapidement – d’ici 2030 dans leur scénario, la transformation débutant avec l’autorisation du véhicule autonome (en Californie) en 2021 – , de la voiture personnelle. Clé dans le portrait est une vision des transports comme des services (Transportation as a Service – TaaS) et non pas comme jouant un rôle dans la société de consommation. Les incidences d’une telle transformation radicale mais en ligne avec des tendances actuelles seraient impressionnantes: une baisse de la flotte américaine d’environ 250 millions de véhicules à moins de 50 millions; la quasi disparition de la congestion, fonction d’une surabondance de véhicules personnels; la libération de grandes superficies dans les villes actuellement consacrées au stationnement de ces véhicules personnels. En 2030, selon le scénario de Seba et Arbib, 60% des véhicules seraient ainsi alloués aux services de transports et non à embellir la réputation de leurs propriétaires.

Le recours à l’électricité comporterait une hausse de 18% de la consommation, mais cela serait accompagné d’une baisse dans la demande totale d’énergie pour les transports de 80% (cela toujours pour le cas des États-Unis). Les véhicules autonomes pourraient courir 500 000 milles dans leur vie et ainsi répartir l’investissement dans leur construction et les émissions qui seraient en cause sur deux fois et demi plus de distances et de services rendus.

Une alternative qui évite les écueils des nombreux questionnements?

Le travail représente le premier d’une série de rapports sur ce thème de Rethinkx, le module de recherche mis en place par Seba, et constitue une proposition pour une énergie renouvelable à grande échelle (WSB – wind, solar, batteries) en remplacement en bonne partie de l’énergie fossile. J’abordais la lecture avec des questions: la disponibilité des ressources matérielles; la reconnaissance des énormes inégalités dans les différentes populations humaines, dont certaines ont à peine de l’électricité; une vision du reste de la société à part les transports, où je soupçonne que Seba ne mettra pas en question la croissance…

Finalement, ce premier rapport ne fournit aucune réponse à ces questions, n’apporte même pas de réflexion sur ce qui est impliqué par le rapport, la mise en place à travers le monde d’une infrastructure avec ces énergies renouvelables, en partant de ce qui peut être imaginé à Silicon Valley. L’investissement pour les États-Unis c’ici 2030 est estimé à 2000 milliards, mais je ne saurais savoir comment calculer les ressources matérielles requises, à commencer peut-être avec le lithium. Pour le reste de la population humaine, disons 20x celle des États-Unis, les quantités deviennent impressionnantes (voir plus bas).

Seba met l’accent sur l’idée que ces technologies peuvent être perturbatrices: «Comme pour beaucoup de perturbations antérieures, le nouveau système énergétique qui va émerger aura une architecture très différente, qui suit de nouvelles règles et qui doit être comprise par des mesures d’évaluation différentes. Dans le cas ici, le nouveau système sera basé sur un coût marginal de presque zéro pour des énergies solaires et éoliennes.» En fait, cette nouvelle architecture met en cause les efforts (cf. Tverberg, par exemple) de différents analystes à concevoir le potentiel de ces technologies en présumant – l’erreur, selon Seba – qu’elles font remplacer 1-pour-1 les systèmes actuellement en place. 

La présentation est basée sur trois études de cas, pour la Californie, le Texas et la Nouvelle Angleterre. Finalement, Seba est intéressé par le potentiel des nouvelles (…) technologies, et même si l’étude prétend que ses analyses s’appliquent à presque la planète entière, nous nous trouvons avec encore une autre approche qui n’est documentée que pour les États-Unis – à la limite, les pays riches en mesure de penser à un nouveau système d’approvisionnement en électricité et à un nouveau système de transports. C’est intéressant, mais on ne peut pas l’aborder comme sa proposition pour la transformation des transports, plutôt simple par comparaison. Finalement, c’est la poursuite du status quo en termes de qualité de vie.

Nous avons choisi ces régions parce qu’elles possèdent une représentativité des ressources combinées éoliennes et solaires des États-Unis continental. Ainsi, les conclusions de notre analyse peuvent être généralisées à presque toutes les autres régions peuples du monde.

Comme c’est le cas pour de nombreuses autres perturbations, SWB transformera notre système énergétique de façon fondamentale. Le nouveau système qui va émerger sera beaucoup plus grand que celui qui existe aujourd’hui et aura une architecture complètement différente qui opère de façon inhabituelle. Un des caractères du nouveau système qui est le plus contre-intuitif est qu’il produira une beaucoup plus grande quantité d’énergie et que cette super-abondance de production d’énergie propre – ce que nous appelons super-puissance – sera disponible à un coût marginal proche de zéro pendant le plupart de l’année dans presque toutes les locations peuplées.

Disruption, Implications, and Choices: Rethinking Energy 2020-2030 100% Solar, Wind, and Batteries is Just the Beginning

Ils poursuivent:

Notre analyse montre qu’une électricité 100% propre provenant d’une combinaison du solaire, de l’éolien et de batteries (SWB) est physiquement possible et économiquement acceptable pour tout le territoire des États-Unis continental ainsi que pour la grande majorité des autres régions peuplées du monde, d’ici 2030.

Seba et al semblent montrer que les technologies du SWB peuvent fournir une quantité impressionnante d’énergie, à très bas coût, si on présume de la présence des infrastructures nécessaires plus ou moins présentes dans les pays riches ainsi que d’une disponibilité de ressources matérielles en grande quantité. Une telle situation est rêvée depuis Truman en 1948, qui ciblait les pays «sous-développés» pour un nouveau développement, mais nous vivons dans un monde où les trois-quarts de la population vivent toujours dans un état de pauvreté où de bien plus simples infrastructures restent inexistantes. Il faudrait peut-être 20x les ressources matérielles nécessaires aux États-Unis pour équiper le reste de l’humanité avec une telle abondance d’énergie.

Tout ce que Seba montre est la possibilité technique et économique pour le pays le plus avancé du monde de se doter d’une énergie renouvelable qui serait en quantité suffisante pour lui permettre de poursuivre ses activités sans subir des inconvénients et une baisse dans ses activités. Les suggestions du texte sont à l’effet que l’ensemble des acteurs politiques et économiques (et sociaux?) vont avoir les incitatifs pour poursuivre les investissements dans le sens du scénario de Seba pendant la décennie qui vient. Pour le reste de l’humanité, le potentiel est là…

Un scénario 

Il n’est plus une question si la perturbation de l’énergie par du solaire, de l’éolien et des batteries arrivera, il n’est qu’une question de quand. Les scénarios conventionnels pour l’énergie propre font l’erreur commune de ne pas comprendre que les nouvelles technologies perturbatrices ne remplacent pas simplement les vieilles technologies une unité pour une autre. Les photovoltaïques solaires, l’éolien terrestre et les batteries lithium-ion ne fonctionnent pas selon les règles traditionnelles des ressources extractives, épuisables et polluantes qui ont gouverné la relation de l’humanité à l’énergie depuis plus d’un siècle; les détenteurs de ces énergies qui ne prennent pas des mesures drastiques seront éliminés aussi sûrement et aussi rapidement que les carrosses de cheval ont été éliminées par l’automobile, les locomotives à vapeur par les moteurs diesels et le films celluloïds pour l’imagerie digitale et les vendeurs de disques et de vidéos par les services en ligne. L’effondrement du charbon est déjà bien en cours aux États-Unis, et le gaz naturel et le pétrole vont suivre à partir du milieu des années 2020. P.48

Notre analyse comporte des hypothèses sévèrement contraignantes, et en extrapolant nos résultats de la Californie, du Texas et de la Nouvelle Angleterre à l’ensemble du pays, nous découvrons que les États-Unis continental pourrait atteindre de l’électricité 100% propre du solaire PV, de l’éolien terrestre et de batteries lithium-ion d’ici 2030 pour un investissement en capital de moins que 2000 milliards$, avec un coût unitaire moyen pour l’électricité de moins de 3 sous par KWh si 50% ou plus de la super-puissance est utilisée.  p.48

L’économie de l’énergie, actuellement fondée sur des ressources dispendieuses et rares, ressemblera bientôt à l’économie de l’information, avec des KWh superabondantes qui approchent le coût marginal des photons : zéro. Comme Internet, ceci permettra aux entreprises et aux gouvernements à créer de nouveaux produits, de nouveaux modèles d’affaires et de nouvelles capacités organisationnelles pour harnacher cette superabondance.  P.49

Il n’est pas clair ce que pensent les auteurs des ressources nécessaires pour leur scénario. De toute évidence, celles-ci seront également dispendieuses et limités. Une recherche sur le site de Rethinkx ne fournit aucune information, aucune piste quant aux travaux qui seraient en cours sur cet enjeu. J’ai écrit récemment un article sur ce qui serait impliqué en ce sens seulement pour le secteur des transports. Seba suggère que ce secteur sera radicalement transformé dans la prochaine décennie, mais cela sans réduire énormément sa demande en termes de ressources. Selon Roger Baker:

Les métaux requis pour transformer la flotte de voitures et de vannes en flotte électrique d’ici 2050, et permettre l’ensemble des ventes à être totalement électrique d’ici 2035. Pour remplacer l’ensemble des véhicules dans le Royaume Uni (sans inclure les flottes LGV et HGV), en présumant que cela utilisera les batteries frugales en ressources de prochaine génération NMC 811, il faudrait 207 900 tonnes de cobalt, de 264 600 tonnes de carbonate de lithium (LCE), au moins 7200 tonnes de néodymium et dysprosium ainsi que 2,362,500 tonnes de cuivre. Ceci représente un peu moins que deux fois la production totale annuelle mondiale de cobalt, presque la production mondiale de néodymium, trois quarts de la production mondiale de lithium et 12% de la production mondiale de cuivre en 2018. Même en ciblant seulement l’approvisionnement annuel de véhicules électriques, à partir de 2035 tel que projeté, cela obligera le Royaume Uni à importer annuellement l’équivalent des besoins annuels de cobalt de toute l’industrie européenne. 

L’énergie solaire est également problématique. Elle est très consommatrice de ressources : tous les systèmes photovoltaïques actuellement sur le marché dépendent d’une ou plusieurs matières premières classées comme «critiques» ou «proches de critiques» par l’Union européenne et/ou le département de l’Énergie des États-Unis (silicone de haute pureté, indium, tellurium, gallium) en raison de leur rareté naturelle ou venant d’une récupération comme dérivés mineurs dans la production d’autres commodités. Avec un facteur de capacité de seulement 10% (approx.), le Royaume Uni aurait besoin de 72 GW de production photovoltaïque pour alimenter la flotte de véhicules électriques, cinq fois la capacité installée actuelle. Si l’énergie photovoltaïque de type CdTe est utilisée, cela consommerait plus de trente ans de l’approvisionnement annuel actuel de tellurium. 

L’impact global: Si cette analyse est extrapolée à l’estimation de 2 milliards de véhicules à l’échelle mondiale, suivant les données de 2018, il faudrait augmenter la production annuelle de néodymium et dysprosium de 70% et la production de cobalt devrait augmenter de trois fois et demi d’ici 2050 pour répondre à la demande. 

https://www.nhm.ac.uk/press-office/press-releases/leading-scientists-set-out-resource-challenge-of-meeting-net-zer.html

Il est tout simplement étonnant de de rien voir dans le travail de Seba concernant l’approvisionnement en de telles ressources. C’est comme si le système capitaliste de production n’a pas besoin de s’occuper de tels défis – un peu l’imaginaire des pays riches pendant la période des Trente glorieuses…

Le document de Seba et Arbin règle la question des actions économiques et politiques requises pour aller de l’avant avec le constat 13: La perturbation SWB est déjà inévitable et ne dépend pas de subventions, taxes carbone ou d’autres interventions dans le marché.

Des subventions récentes pour le développement et la diffusion de différentes technologies solaires, éoliennes et d’entreposage aux États-Unis et à travers le monde ont accéléré les perturbations des SWB. De la même manière, des subventions (directes et indirectes) pour les industries d’énergie fossile et nucléaires ont ralenti les perturbations du système SWB. Bien que des interventions dans le marché venant de subventions, de taxes et d’exigences réglementaires puissent hâter ou ralentir les perturbations SWB de façon marginale, il faut souligner que de telles interventions ne sont pas requises pour assurer l’arrivée du système SWB ou la disparition des énergies fossiles et du nucléaire. Ces perturbations sont maintenant inévitables pour des raisons purement économiques : le solaire PV, l’éolien terrestre et les batteries lithium-ion offrent maintenant les façons le meilleur marché pour générer de l’électricité. Ce n’est pas une question de si, mais de quand. Différentes régions dans le monde vont probablement opter pour des choix différents en ce qui concerne des interventions dans les marchés, mais la meilleure approche semble être d’intervenir le moins possible sauf pour protéger des individus et des communautés (non pas des industries) et permettre à la perturbation de se dérouler selon sa propre dynamique interne p.54

Avec le constat 16, ils poursuivent en notant que le SWB disruption of energy will accelerate the disruption of transportation.

Dans notre rapport Rethinking Transportation 2020-2030, nous avons fourni une analyse qui montre comment les véhicules électriques et autonomes sont prêts pour perturber le secteur des transports pendant la décennie 2020. Les régions qui choisiront de maximiser la super-puissance d’un système SWB à 100% pourront accélérer la perturbation en turbochargeant l’adoption de véhicules électriques. Ces véhicules à leur tour pourront partager une partir de l’énergie entreposée dans le système, créant ainsi une boucle de rétroaction positive qui amplifiera les bénéfices économiques, sociaux et environnementaux de la perturbation SWB elle-même. p.54 

Avec le constat 17, ils complètent pour ainsi dire le portrait: SWB disruption of energy will accelerate the disruption of food and agriculture.

Dans notre rapport Rethinking Food and Agriculture 2020-2030, nous avons fourni une analyse qui montre comment la fermentation de précision et les aliments-comme-programmes sont sur le bord de perturber le secteur de l’alimentation et de l’agriculture pendant la décennie 2020. Les régions qui choisiront de maximiser la super-puissance d’un système SWB à 100% pourront accélérer la perturbation en diminuant les coûts des intrants énergétiques de ces nouvelles industries. La perturbation de l’agriculture et de la production alimentaire conventionnelles libèrera des dizaines de millions d’acres de terres qui pourront être réorientées pour une co-utilisation dans les installations SWB. p.54 

Baker fournit des pistes pour de tels défis avec une courte bibliographie:

Assessment of the Extra Capacity Required of Alternative Energy Electrical Power Systems to Completely Replace Fossil Fuels   by Simon P. Michaux   This is a 1000 page in-depth review. 

“The focus of this report therefore was to model the viability of the new global ecosystem using calculations made specifically for the three significant global players: the United States (US) economy; the European (EU-28) economy; and the Chinese economy.” 

2021 Annual Energy Paper by Michael Cembalest

This is the latest of a series of somewhat pessimistic energy analyses sponsored by JP Morgan Asset and Wealth Management, a large global investment bank, vetted by energy economist Vaclav Smil.  “In this year’s energy paper, we review why decarbonization is taking so long: transmission obstacles, industrial energy use, the gargantuan mineral and pipeline demands of sequestration and the slow motion EV revolution.” 

The Problems With Copper Supply  This report is a recent in-depth global resource analysis looking in-depth at copper and other global resource limits. It looks at copper (pages 1-11), EVs (14), oil (15-18), agriculture (18-21) and inflation prospects (24). “…The countdown to inflation is ticking and we are getting closer and closer to an explosion in inflationary pressures. All economic signs point in that direction, yet few investors are prepared to protect themselves, let alone profit from an investment landscape that is about to suddenly and radically change. It’s 1979 all over again — except in reverse.” Through the Eye of a Needle: An Eco-Heterodox Perspective on the Renewable Energy Transition   Megan K. Seibert , and William E. Rees.  “This analysis makes clear that the pat notion of “affordable clean energy” views the world through a narrow keyhole that is blind to innumerable economic, ecological, and social costs. These undesirable “externalities” can no longer be ignored. To achieve sustainability and salvage civilization, society must embark on a planned, cooperative descent from an extreme state of overshoot in just a decade or two.”

Il est bien possible que l’effondrement projeté par Halte aura des impacts plus importants pour certains (souvent les plus vulnérables, les plus pauvres, rien de nouveau de ce côté-là) et que, encore une fois, les pays riches se trouveront mieux en mesure d’en subir les impacts. Cela reste à voir; on peut voir le livre de Cochet pour voir un effort de mieux cerner ce qui semble nous attendre…

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40 ans, et plus…

Le 18 novembre dernier, Nature Québec a célébré son 40e anniversaire. Par un curieux hasard, le 17 novembre Radio-Canada a publié un court documentaire sur le 40e anniversaire de la création du Parc national de la rivière Jacques-Cartier. J’étais au coeur du premier événement, j’étais sur le tard dans le cas du deuxième, arrivant du Nouveau-Mexique, territoire de grands paysages et de grandes montagnes, en 1973.

Des personnes liées aux éditions
Un événement au bureau de Charlesbourg

J’ai grandi en Californie, et j’ai passé mon adolescence dans un état (voire un pays) où cela faisait longtemps qu’une vision de la conservation de certains territoires a abouti à un réseau de parcs nationaux (et même d’état) impressionnants. À l’âge de 16 ans, j’ai passé une semaine à faire du camping dans l’arrière pays du parc Yosemite, pas loin du réservoir Hetch Hetchy créé des décennies plus tôt par un barrage sur la rivière Tuolomne, pour fournir de l’eau à San Francisco. Pendant cette semaine, nous avons observé un éclair suivi un peu plus tard par du tonnerre: ils venaient d’exploser un test nucléaire dans le Nevada, pas très loin… Bref, il y avait du territoire conservé, mais il y avait beaucoup d’activité humaine qui en transformait sa nature progressivement. Pendant mes quatre années de collège, je faisais l’aller-retour tous les jours en passant par une forêt de Sequoias de deuxième génération que la route a conservée en suivant les contours de la vallée. À la fin de la période, ou peu après, toute la forêt a été coupée et les contours éliminés pour faire place à l’autoroute MacArthur.

Jean Bédard et sa communauté à Tewkesbury ont fait face à une expérience similaire, dix ans plus tard. La reconnaissance de la création du Parc de la Jacques-Cartier en 1981 souligne une dizaine d’années consacrées à un travail pour rendre cela possible. Jean est passé ensuite aux îles du Saint-Laurent, créant la société Duvetnor pour cibler la protection des oiseaux marins et la protection des îles qui leur servent d’habitat. De mon côté, j’ai poursuivi pendant 25 années des activités de plein air dans les aires protégées du Québec, dont plusieurs descentes en canot de la Jacques-Cartier, et pendant quatre décennies j’ai cherché les moyens d’éviter l’effondrement projeté par Halte.

La soirée de célébration de ses 40 ans chez Nature Québec était plaisante, incluant même l’attribution de la Médaille de l’Assemblée nationale à un des plus actifs du groupe depuis ses débuts, l’écologue forestier Louis Bélanger.

Louis Bélanger reçoit la Médaille de l’Assemblée nationale du député Sylvain Gaudreault, accompagné du député Sol Zanetti.

Durant la soirée, Alice-Anne Simard, la nouvelle directrice générale, a nommé membres honoraires à vie trois personnalités de l’organisme, dont deux anciens présidents (Harvey Mead, 1982-1989, 1994-2006; Michel Bélanger, 2006-2017) et son ancien directeur général Christian Simard (1988 à 1996, 2007-2019).

Alice-Anne Simard donne des certificats de membres honoraires à vie à Harvey Mead, Michel Bélanger et Christian Simard.

Le documentaire de Radio-Canada paru la veille termine avec la vision actuelle de Jean Bédard sur la situation.

C’est là la dualité du biologiste de 83 ans. Il a consacré sa vie à la lutte pour la protection du territoire. Il va mourir en faisant ça, souligne son ami Jean Huot. Pourtant, Jean Bédard est depuis longtemps fataliste quant à l’avenir de cette planète, qu’il juge surpeuplée et malmenée par le genre humain. Il ne voit pas la solution. C’est évident qu’on est trop. On fait quoi? La biodiversité, ce n’est pas notre bataille. C’est l’Afrique, l’Asie. C’est le Brésil et la forêt amazonienne. Mais, tout à coup, on s’aperçoit qu’on est aussi fragiles. Tu regardes les grands feux dans l’Ouest. Ça va venir pour nous aussi. La faune forestière, l’approvisionnement en eau de nos grands réservoirs nordiques, tout ça est menacé à moyen terme. Pourquoi, alors, vouloir se battre jusqu’au bout pour protéger le territoire? Pour moi, c’est d’essayer de garder des morceaux avant que tout ne disparaisse. Les îles, le mont Wright, le parc ici : ces morceaux-là, personne ne va les avoir.

En préparation pour l’événement, j’ai rédigé un court texte où, tout en reconnaissant les mêmes constats que Jean Bédard, j’ai indiqué ce qui fait que je me trouve sur ce blogue plutôt que dans des batailles d’autrefois. Nous sommes devant l’effondrement de notre société, et il faut se préparer. Mon texte termine ainsi.

Nous voilà donc devant des années – prévisibles depuis au moins Halte à la croissance, publié en 1972 – où les perturbations dans les sociétés vont être telles que les efforts d’amélioration de la planification et de l’aménagement du territoire – l’objectif que s’est donné Nature Québec – seront plutôt peine perdue. Les groupes de la société civile ne semblent pas reconnaître la gravité de la situation, mais le mouvement environnemental doit désormais rechercher (i) une vision d’une société à l’avenir beaucoup moins riche que celle d’aujourd’hui et (ii) travailler auprès de la population pour qu’elle comprenne et accepte la nouvelle situation, que l’on peut appeler un effondrement. C’était le but de mon livre Trop Tard : Fin d’un monde et le début d’un nouveau (2017) de contribuer à cet effort.

Clé pour les interventions dans un tel contexte est une expertise dans les problématiques touchant l’énergie. Cette énergie (en pensant surtout au pétrole conventionnel) amorce un déclin; l’ensemble des sociétés doivent travailler pour en accélérer ce déclin, puisque son utilisation est à la source de la crise climatique et l’avenir de l’humanité sera fonction de sa capacité de se sevrer de cette source d’énergie. Ce faisant, ce que l’on appelle la décroissance depuis des années sera l’ordre du jour de ces sociétés, cela dans un contexte où peut-être les trois-quarts de le population humaine vit dans une pauvreté plus ou moins importante.

Pour préparer l’avenir, ce n’est plus une question de « transition », que cela soit énergétique ou autre. Le Québec est dans une meilleure situation que la très grande partie des autres sociétés riches, pouvant recourir à une énergie (ne disons pas « propre ») qui ne contribue pas au réchauffement climatique et qui est installée pour des décennies. Un premier objectif de la société est de constituer un système où la mode de vie ne dépassera pas dans ses besoins l’énergie qui sera fournie par notre hydroélectricité. Un deuxième objectif sera de reconnaître que la mode de vie dépendant d’importations venant de partout sur la planète fera face à un système d’approvisionnement où les sociétés sources de cet approvisionnement seront vraisemblablement perturbées comme pendant la pandémie, sauf qu’elles ne se remettront pas de l’effondrement comme elles cherchent actuellement à se remettre de la pandémie.

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Derrière Glasgow: Le déclin du pétrole conventionnel

Pendant que j’écrivais mon dernier article sur la question de la pénurie de main-d’oeuvre, j’ai été saisi en y regardant le graphique de Halte; il m’a fait réaliser qu’il fallait que je revienne de mes références courantes en démographie (ou tout le monde parle d’environ 9 milliards d’habitants sur la planète vers 2050) pour revenir à ma référence depuis 50 ans. En effet, nous sommes dans la décennie projetée pour l’effondrement par Halte et devant nous la projection suggère que la population mondiale va se stabiliser et ensuite diminuer pendant cette prochaine décennie, alors que personne n’en parle[1].

Il y a quelques années, j’ai consulté World3 pour voir que le modèle de Halte comporte peut-être 200 équations; pour mieux comprendre la situation, on doit regarder les autres projections et l’ensemble du modèle. La première chose à remarquer est que la composante pour l’alimentation atteint un pic et baisse avant celle de la composante population, tout comme celle sur la pollution globale. Et là, je reviens à une autre sorte de surprise: en consultant l’original de Halte, j’ai confirmé que leur référence pour la pollution globale (parue dans la même année que le premier sommet mondial sur la pollution industrielle, à Stockholm en 1972) était les changements climatiques, à une époque où la question était à peine reconnue. Et la production industrielle, une autre des composantes du modèle, arrive aussi à son pic avant celui de la population.

Pour comprendre la projection démographique, donc, il faut induire que la population va diminuer suite à des problèmes mondiaux d’alimentation et d’impacts des changements climatiques (entre autres, sur les terres arables de la planète). Ici, on se reconnaît mieux. En pour conclure ce retour aux projections: Halte indique que la composante Ressources non renouvelables (finalement, les énergies fossiles, avec le pétrole en premier) déclinent depuis le début des projections du modèle. À cet égard. et encore que la couverture de la situation actuelle met tout l’accent sur la question des émissions de GES, les Français Jancovici et Auzanneau du Shift Project nous mettent dans un récent livre (Pétrole: le déclin est proche, auquel Hortense Chauvin est associée) devant la question du déclin du pétrole conventionnel, élément fondamental de la composante Ressources non-renouvelables de World3.

En fait, nous ne pensons pas beaucoup à la source de la multitude de produits et de services rendue par notre approvisionnement en pétrole conventionnel (et depuis quelques années, et pour un temps limité, en pétrole non conventionnel). Le plus proche contact vient quand nos remplissons le réservoir de notre bagnole. Les auteurs du récent livre nous en fournissent une meilleure idée

Beaucoup moins de pétrole, cela signifie beaucoup moins de supermarchés avec beaucoup moins de choses dedans: de vêtements, d’objets électroniques, mais aussi de légumes, de viandes, de pâtes alimentaires, d’huile et même de sel, lesquels aujourd’hui viennent presque toujours de fort loin. Cela veut dire globalement moins de matières premières dépendantes de flux logistiques rapides et à longue portée: minerais de fer indien, ou encore cuivre et lithium chilien, bauxite d’Australie, cobalt et coltan congolais, terres rares chinoises. Parce qu’il permet leur extraction massive, le pétrole est la mère de toutes les matières premières: le pic pétrolier signifie probablement un pic de presque tout.

Outre sa domination toujours quasi absolue dans les transports terrestres, maritimes et aériens, le pétrole est utilisé dans une infinité de processus chimiques. Près d’un quart du pétrole consommé dans le monde l’est par l’industrie, soit comme matière première via la pétrochimie, soit comme combustible. Bien souvent, les matériaux transformés sont eux-mêmes produits grâce au pétrole, ou à base de pétrole, et bien souvent les deux à la fois. C’est notamment le cas dans le secteur de la construction et dans l’industrie pharmaceutique. Un très grand nombre de revêtements, de médicaments ou de produits[…].

pages 119-121

Les auteurs fournissent des mises à jour du déclin projeté en graphiques.

Dans mon livre de 2017, j’ai mis l’accent sur cette situation, en me fiant à des données venant de l’AIE datant de 2008. Auzanneau et Chauvin, via Rystad Energy, utilisent les données jusqu’un 2020; ceci ne change pas mon analyse de 2017, mais la précise avec des données à jour.

Un tiers de la production existante totale en 2019 aura disparu en 2030, estiment aussi bien Rystad Energy que l’AIE. Cela signifie que les pétroliers devront d’ici là, ne serait-ce que pour maintenir la production mondiale à son niveau de 2019, mettre en production l’équivalent de la somme de la production de l’Arabie Saoudite, des États-Unis et de la Russie, les trois premiers producteurs actuels.

p.69

Les auteurs fournissent le portrait datant de 2020.

p.74

On peut multiplier les images pour décrire les risques de la situation présente. Ne pas virer de bord maintenant pour sortir du pétrole revient à continuer à nous laisser dériver sous le vent, entre le tourbillon de Charybde (le réchauffement climatique) et le rocher de Scylla (le pic pétrolier). Sachant que heurter Scylla ne suffira pas à nous empêcher de tomber en Charybde. Dit autrement, et contrairement à ce qui a été affirmé parfois par certains écologistes, le pic pétrolier ne résoudra pas le problème du climat. Car, d’une part, le rythme d’un déclin géologique post-pic pétrolier ne sera très vraisemblablement pas aussi rapide que la décroissance systématique des émissions de gaz à effet de serre, de l’ordre de 5 à 10 % par an, nécessaire pour parer l’essentiel du risque climatique. Et, d’autre part, en particulier dans une situation économique marquée par de très forts niveaux d’endettement et une croissance fragile, les alternatives les plus simples au pétrole se trouvent être bien souvent en pratique, hélas, les deux autres sources d’énergie carbonée émettrices de gaz à effet de serre: gaz naturel ou, pire, charbon.
p.111-112

Tout, dont la COP26 en cours, suggère que l’humanité ne réglera pas le défi des changements climatiques par ses propres décisions, et les données alimentant le scénario de base (BAU) de Halte depuis près de 50 ans suggèrent plutôt que l’effondrement projeté globalement est à prévoir. La composante Ressources non renouvelables de Halte prenait en compte l’ensemble des sources fossiles, et nous verrons si la réorientation suggérée par la citation s’avère une mise en question du scénario. Finalement, il semble que l’effondrement se joue entre le déclin du pétrole et les impacts des changements climatiques.

Mais World3 est plus complexe que cela… Une autre publication récente (septembre 2020) du Shift Projet, signé Mathieu Auzanneau, The European Union Can Expect to Suffer Oil Depletion by 2030, fournit le portrait de l’avenir de cet important bloc économique. Je l’ai déjà fait en suivant une présentation d’Auzanneau remontant au 7 février 2019: «This Time the Wolf is Here». Un article de mon blogue fournit la présentation PowerPoint qu’il utilisait. La déstabilisation de l’Europe par un manque de pétrole dans les prochaines années pourrait bien contribuer à ce qui est présenté dans les projections de Halte

[1] Le lendemain de la publication de cet article, je suis tombé sur «La dépopulation a déjà commencé»,  chronique de Philippe Fournir en science dans L’actualité de décembre 2021. Fournier indique qu’il va revenir sur la question dans sa prochaine chronique.

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Une pénurie de main-d’oeuvre? L’avenir du Québec

L’adhésion à la mythologie de la croissance est tellement ancrée dans la pensée politique contemporaine qu’il est difficile à voir comment aborder les éléments de la situation, par exemple celui de la démographie, qui est, finalement, une de surpopulation, au Québec, dans les pays riches, dans le monde entier. D’une part, mon calcul de l’empreinte écologique quand j’étais Commissaire au développement durable montrait que notre mode de vie ici dépasse par trois fois la capacité de support de la planète. Cela fait que nous dépassons déjà et que chaque personne ajoutée à notre population augmente le dépassement. À différents niveaux, d’est le cas dans l’ensemble des pays riches.

Dans les pays pauvres, leur incapacité à soutenir leurs populations est une évidence – à laquelle la réponse mythique (cela remonte au président américain Harry Truman en 1948, qui nous a donné le terme «sous-développés» pour les décrire) est d’encourager le développement économique (lire: la croissance économique) à l’image des pays riches. Cela fait trois-quarts de siècle que nous essayons de faire cela, sans succès.

Des alternatives pour l’avenir
Dès que nous regardons la situation, nous nous trouvons devant une impasse, sempiternellement cherchant à résoudre nos défis dans une perspective de court terme et de courte vue. Au début des années 1990, quand je devenais sous-ministre adjoint, la nouvelle équipe gouvernementale dont je faisais partie a reçu une formation incluant des présentations sur des scénarios démographiques pour les décennies à venir. Nous savions déjà que la croissance de la population associée à la génération des babyboomers n’allait pas continuer, qu’il y aurait une période où la population par conséquent allait se stabiliser et ensuite décliner. C’est ce qui est projeté pour l’ensemble de la population humaine, dans Halte.

Les projections de Halte à la croissance, en ligne avec la réalité en 2008 ici, et cela continue à être le cas, sont pour un pic dans la population mondiale vers 2025, et par la suite une baisse (à comprendre: une mortalité accrue) en fonction de l’ensemble des facteurs. G.M. Turner / Global Environmental Change 18 (2008) 403

Le tout se passe comme projeté, et nous voilà à une période où la société québécoise se trouve devant une «pénurie de main-d’œuvre», le temps que les activités sociales et économiques s’ajustent d’une période intense rendue possible par la population croissante et ses activités, générant depuis des décennies un PIB en hausse, passant aujourd’hui à une période plus proche de ce qui serait soutenable. La pandémie nous a frappé avec des situations qui ressemblent à celle qui nous attend, où les activités habituelles sont ralenties (voire arrêtées). Dans le cas de la pandémie, il s’agit pouvons-nous croire d’une situation temporaire, mais ce que la pandémie nous révèle s’avère permanent.

Il semble y avoir deux ou trois alternatives quant aux actions à poser. (1) D’une part, nous pourrons chercher à compenser les tendances démographiques baissières par une hausse de l’immigration. Dans ce contexte, nous pouvons constater que la population mondiale a cru en même temps que celle du Québec, passant de 2 536 274 721 habitants en 1950 à 7 794 799 en 2020. Disons qu’il y a beaucoup de monde dans les pays pauvres prêts à émigrer vers les pays riches… Le problème est que leur croissance des dernières décennies, comme celle du Québec, n’est pas soutenable: l’humanité est devant une population qu’elle ne peut pas soutenir avec les ressources disponibles sur la planète et qui comporte un grand nombre de personnes prêtes à migrer en des lieux plus propices pour leur bien-être.

En fait, le Québec n’a qu’à décider combien d’immigrants il veut, et lesquels, puisqu’il y a disponibilité presque sans limitations. Voilà donc l’occasion pour une réflexion sur la population «optimale» définie comme – dans la pensée politique partout – celle requise pour le maintien de la croissance économique, mais qui peut être, doit être définie autrement.

(2) En contre-courant, l’automatisation (robots, etc.) nous offre une façon de pallier la pénurie et de poursuivre sans même nous préoccuper de la taille de la population et du statut de cette population, en termes de ses possibilités de travail. En effet, je ne connais pas de documents, de réflexions dans ce deuxième sens, ce qui me surprend depuis longtemps. C’est tout simplement une autre indication de l’omniprésence de l’idéologie de la croissance.

On voit l’ensemble des composantes du model de Halte ici, qui arrivent rapidement au point d’effondrement projeté en 1972.

La surpopulation qui en résulte ou qui accompagne la croissance économique – il n’y a aucune incitation à contrôler notre population – est ressentie dans ses effets dans de nombreux pays, mais au Québec (et au Canada) il n’y a aucune perspective pouvant nous guider dans une réflexion sur la situation, sur notre avenir. L’alternative est quand même de poursuivre dans les tendances des dernières décennies, sur le plan de la croissance démographique interne (et donc, une baisse), ou de continuer les débats sur la croissance venant de l’immigration.

Les réflexions sur ces alternatives n’aboutissent pas à une planification qui fournit une confiance quant à la capacité d’assimiler de nouveaux arrivants – du moins, si nous nous attardons aux nombreux défis qui sont reliés déjà à la taille de notre population. En fait, nous ne sommes pas en pénurie de main-d’œuvre, mais en surpopulation.

– Tout d’abord, nous devons faire face à nos émissions de GES pour éviter des changements climatiques catastrophiques. Cela suggère que nos transports (entre autres) doivent être radicalement changés, alors qu’il n’y a pas de tendances en ce sens et les solutions, une augmentation de notre approvisionnement en énergie (hydroélectrique) ou une baisse du nombre de véhicules…

– L’étalement urbain en cours depuis des décennies est le résultant de différentes décisions cherchant à répondre à l’augmentation de la population. Celles-ci comportent entre autres des problèmes en termes de protection du territoire agricole et du maintien de territoires permettant une certaine sauvegarde de la biodiversité, tout comme des coûts exorbitants pour fournir les services de bases aux populations des banlieues.

– Un niveau de vie qui dépend en bonne partie d’importations – nous ne sommes autosuffisants en rien, sauf peut-être le bois et l’eau… – , qui doivent être justifiées par des exportations pour éviter un élément négatif dans le bilan économique (où plus de 60% du PIB est liée à la consommation). Cela exige des productions ici, alors que nous sommes en situation de dépassement.

(3) Une troisième alternative est de (i) reconnaître qu’il y a des limites quant à la taille de la population humain, (ii) reconnaître qu’agir en fonction de cette reconnaissance comporte des effets directs et indirects importants sur les populations actuelles et (iii) poursuivre comme si rien n’était.

La vieillesse

On peut voir le défi autrement en regardant de plus près la situation, ce qu’un récent article de L’actualité aborde avec une entrevue avec Guy Rocher, 97 ans («Voir la vieillesse autrement», octobre 2021)

Un article du Devoir du 30 octobre.«Le multiculturalisme: ambiguë, erroné et dangereux», signé Pierre Duchesne, biographe de Rocher, fournit une vue d’ensemble de la contribution importante de cet homme. Pour les besoins de cet article, ill est plutôt fascinant de voir la perspective de Rocher sur la baisse démographique du Québec, en réponse à la question: Pouvez-vous nous dire ce que vous entrevoyez comme avenir pour le Québec?

Il y a des tendances lourdes qui, déjà, peuvent annoncer l’avenir. La première, c’est la démographie. On ne peut pas la contredire. Elle dit ce qu’elle a à dire. Ce qui est frappant, au Québec comme dans certains autres pays, c’est le taux de natalité très faible. Trop faible pour que la population se renouvelle naturellement. Notre taux est autour de 1,6 ou 1,7 alors qu’il doit être de 2 à 2,5. Nous sommes dans une société déclinante démographiquement. Et, par conséquent, vieillissante. Une société qui, dans l’avenir, va se réduire numériquement ou va perdurer par l’apport de l’immigration.

C’est un aspect très important de l’avenir du Québec. Aurons-nous une politique nativiste ? Je ne pense pas. J’ai eu connaissance que M. Lévesque aurait voulu instituer une politique nativiste, et ça a été très mal reçu. Ça veut dire que, pour l’avenir du Québec, c’est encore plus important de donner aux générations qui viennent une culture du Québec vivante, riche, attrayante. Parce que c’est évident que le déclin démographique pose un problème d’identité collective. C’est inévitable.

En ce moment, nous travaillons à une politique linguistique, mais elle ne peut pas être détachée d’une politique culturelle pour l’avenir. C’est-à-dire une politique culturelle basée sur une connaissance de notre histoire, qui nous dit à la fois ce que nous avons été, mais aussi ce que nous pouvons encore être.

Pour une population stable, le taux de remplacement des générations est environ 2,1, mais Rocher n’a jamais vu, pendant sa longue vie ici, une population stable. Elle est en constante augmentation depuis des décennies; après la génération de ses parents, où le taux de natalité (avec les grandes familles visant la revanche des berceaux) était important mais le niveau de vie probablement encore respectant la capacité de support de la planète (et du territoire de la province), l’après-guerre a donné lieu au boum démographique, celui des babyboomers. C’est après cette expérience et d’autres que les femmes, alors participant plus directement aux activités sociales et économiques, ont pris connaissance des exigences des familles nombreuses. C’est cela, entre autres, qui a donné lieu au taux de natalité autour de 1,5 mentionné par Rocher.

En effet (je n’ai pas les chiffres – quelqu’un peut aider?) – , sans les babyboomers (qui se trouvent de plus en plus à la retraite maintenant…) et sans l’immigration, la population de base au Québec est probablement en baisse depuis 20 ou 30 ans. Il s’agit d’un paramètre (parmi cinq ou six) de ce que Halte à la croissance associait à l’effondrement projeté vers 2025. La façon dont nous allons gérer ce défi sera déterminante pour l’avenir du Québec, mais pas nécessairement celui envisagé par Rocher. Nous rentrons plutôt dans la période de l’effondrement projeté.

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Le véhicule électrique ne nous sauvera pas

Dans le dernier article de mon blogue, j’ai indiqué au départ que je n’allais probablement pas commenter le récent rapport du GIÉC, tellement il ne faisait qu’insister sur les tendances dramatiques qu’il met en relief depuis plusieurs rapports maintenant. Ici, je note presque en passant que je ne commenterai pas non plus l’élection fédérale au Canada où les quatre ou cinq partis tournaient autour du pot (en dépit des feux qui ont fait rage pendant des mois en Colombie Britannique) sans reconnaître le caractère dramatique de la situation. Aurélie Lanctôt nous fait part d’une situation particulière à cet égard, mais dans sa chronique suivante dans Le Devoir, «Le pire est à venir», elle revient sur cette situation et se permet de se référer à la possibilité d’un «avenir durable». 

A cet égard, il vaut la peine de suivre les travaux de l’analyste français Jean-Marc Jancovici, responsable entre autres du Shift Projet. Dans une présentation récente    

Jancovici présente son constat à l’effet qu’une réduction des émissions de GES ira nécessairement de pair avec une réduction du PIB, et finalement, une récession structurelle. Le Shift Project prépare une intervention pendant la campagne présidentielle française soulignant la nécessité de voir que la croissance économique est à la source de nos crises actuelles. François Delorme, économiste souvent cité par Le Devoir, fait un premier pas en ce sens (pour lui) dans un récent article[1].


Cela sera plus intéressant à suivre que les efforts du gouvernement Trudeau de maintenir la construction du pipeline TransMountain (voir une récente chronique de Jean-Français Lisée, qui fait de nombreuses suggestions mais n’arrive pas à proposer explicitement la fin de la croissance et l’abandon de ce projet qui met en cause tout effort du gouvernement, maintenant nouvellement élu, de s’attaquer au défi des émissions). Une sorte d’entrefilet porte là-dessus dans Le Devoir du 24 septembre à la page A4.

C’est une évidence pour quiconque y pense – mais voilà, il faut constater que cela ne compte pas beaucoup de monde – : l’automobile est notre principal objet de consommation, après nos maisons de plus en plus grandes, et elle représente des quantités importantes de matières premières pour sa fabrication et d’énergie pour son utilisation.  Il est évident qu’elle ne pourra pas nous accompagner dans la «transition» qui est manifeste comme défi incontournable. 

Depuis des années, nous pensons à cette transition en termes de remplacement d’énergies fossiles par des énergies renouvelables – sans porter attention aux immenses quantités qui sont en cause et, finalement, à l’impossibilité de substituer les unes pour les autres – et par le remplacement de nos automobiles et autres véhicules thermiques par de nouvelles merveilles mues par l’électricité.

Gail Tverberg dans son blogue Our Finite World suit cette question depuis des années, et fournit régulièrement des analyses pour montrer que les renouvelables ne pourront pas représenter un avenir qui se permettra la même consommation d’énergie qu’aujourd’hui, alors que plus de 80% de notre énergie est fossile (voir par exemple Why a Great Reset Based on Green Energy Isn’t Possible).

La même illusion semble s’instaurer en relation avec le véhicule électrique. En dépit d’un engouement bien plus évident pour les VUS thermiques, on peut lire presque tous les jours maintenant des articles ou suivre des émissions portant sur l’avenir de cette substitution pour notre véhicule thermique si courant. Cette illusion a été quantifiée par une présentation de Roger Baker, « How achievable is the large scale electrification of the US car industry? », durant le colloque virtuel de l’International Society pour Biophysical Economics tenu au début de septembre. Le résumé en donne un aperçu en attendant que le site soit mis à jour pour la conférence elle-même.

It est largement assumé, presque avec une confiance politique, que lorsque l’approvisionnement global n’arrive plus à répondre à la demande, les États-Unis pourront faire plausiblement une transition des autos thermiques vers les véhicules électriques. Pour le reste, la vie pourra continuer comme avant. Cette transition doit regarder les chiffres en cause en ce qui a trait aux principales ressources nécessaires pour assurer que cette transition fonctionne. La ressource principale qui ressort de l’analyse comme problématique est probablement le cuivre, avec le pétrole, les deux étant économiquement interdépendants. Par contre, ces deux ressources sont possiblement en train d’atteindre un pic dans leur productions globale, à peu près en même temps. Cela présente un problème, puisqu’il est difficile d’imaginer l’augmentation de la production de cuivre quand le pétrole nécessaire pour la transition est limité en quantité. Cette limite en termes de ressources est davantage compliquée par la concurrence industrielle entre la Chine et les États-Unis.

La présentation porte sur de nombreuses facettes de la situation. D’une part, elle rappelle que les transports en général représentent 14% des émissions des GES (voir le graphique plus haut), et les transports individuels (nos chères automobiles) en représentent peut-être la moitié. Les véhicules électriques exigent deux fois la quantité d’énergie fossile que les thermiques lors de leur fabrication et pour la plupart roulent ailleurs qu’au Québec sur une électricité produite par de l’énergie fossile.


Le coût de la production des métaux[2] suit de très près le coût de l’énergie utilisée pour leur extraction. Cela signifie que nous ne pourrons pas produire les quantités de cuivre nécessaires pour la fabrication des véhicules électriques sans y incorporer la problématique du pic du pétrole (conventionnel).


À cela il faut ajouter que les découvertes des gisements de cuivre (comme celles des gisements de pétrole) représentent des quantités de moins en moins importantes, ce qui comportera des coûts de plus en plus importants à l‘avenir pour l’extraction des mêmes quantités de métal.

Il est même probable que la production de cuivre ait atteint son pic en 2018. Baker résume la situation assez brutalement. 

La grande question est : Y aura-t-il assez de cuivre pour les besoins de l’électrification globale? La réponse courte est non, sans une accélération massive de la production de cuivre à travers le monde. Le marché du cuivre entre dans une période pluriannuelle de déficits et d’une demande accrue venant de l’expansion d’énergies renouvelables et de véhicules électriques. Le véhicule électrique moyen utilise environ quatre fois plus de cuivre que le véhicule thermique moyen. Les systèmes d’énergies renouvelables sont au moins cinq fois plus intensifs en cuivre que les systèmes conventionnels.

La situation se résume avec le portrait pour le Chili, pays producteur important: les gisements sont de moins en moins concentrés et le métal coûte donc de plus en plus cher à extraire.

Conclusions générales pour Baker :

(1) Comme solution, les véhicules électriques n’auront pas l’envergure nécessaire pour résoudre les défis des GES. Par ailleurs, la transition vers l’énergie verte n’arrivera vraisemblablement pas aussi vite que présumée, surtout en tenant compte des limites en matière de ressources aux États-Unis. La Chine, les États-Unis et l’Union européenne envisagent tous un avenir rempli de véhicules électriques à prix abordable, sauf que les planificateurs à la Maison Blanche ne semblent pas au courant de la menace d’un pic de pétrole et d’un pic de cuivre.

(2) Devant les limites des ressources, l’avenir centré sur les véhicules électriques poursuivi par la Président Biden et le Congrès sera vu par plusieurs comme «business as usual», avec quelques véhicules électriques en sus. Si nous n’agissons pas en reconnaissant que les 95% d’autres sources de GES menacent notre survie autant, notre problème principal sera le déni. La conviction que nous serons sauvés par la technologie ne tient pas compte du fait qu’une coopération réaliste globale est ce qui est nécessaire pour gérer le défi des limites de ressources, et le défi souligné par le récent rapport du GIEC.

(3) Libérés d’attentes irréalistes, il nous faut un nouveau regard scientifique pour tenir compte des limites des ressources pour les États-Unis, ressources autant matérielles qu’énergétiques, pour la nation et globalement. Il faut une approche tenant compte des limites pour évaluer correctement nos véritables options économiques et politiques.

Autrement dit, nous sommes devant la même situation qui prévaut un peu partout : nous atteignons les limites des ressources capables de maintenir la vie que nous avons connue depuis des décennies et, suivant les projections de Halte à la croissance, l’effondrement est à nos portes, en dépit d’un optimisme assez généralisé. Cela n’est pas le cas, par contre, du dernier rapport du GIEC.

[1] J’ai publié en 2011 un livre L’indice de progrès véritable: Quand l’économie dépasse l‘écologie (MultiMondes) où je «corrige» le PIB du Québec en y insérant les coûts d’un ensemble d’impacts négatifs. Ce faisant, la «valeur» signifiée par le PIB devient presque insignifiante. Ce qui sauve la mise, pour ainsi dire, est la valeur ajoutée de ce qui s’appelle le travail non rémunéré, en très grande partie la contribution des femmes à la société; ce travail est suivi par Statistique Canada depuis longtemps, et peut donc se calculer…

Quand j’étais Commissaire au développement durable en 2007-2008, j’ai fait calculer l’empreinte écologique du Québec; une comptable et un économiste y ont mis six mois de travail pour le faire. L’Institut de la statistique du Québec était capable de nous fournir les données associées au calcul du PIB, mais n’avait pas de données pour le calcul de la capacité écologique de la province, ni pour celui des nombreux impacts négatifs de l’activité économique. Nous avons donc monté ce dossier en visitant les nombreux ministères qui en détenaient des éléments du portrait, pour conclure que le Québec dépasse de trois fois avec son empreinte la capacité de support de la planète, en insistant sur une distribution équitable de cela.

Pour penser se mettre au diapason d’une transition quelconque, les Québecois doivent penser réduire leurs impacts, leur consommation, leur mode de vie des deux tiers…

[2] Baker met l’accent sur les ressources matérielles utilisées en plus grandes quantités, le pétrole et le cuivre. Il reste que d’autres matières premières essentielles dans le processus d’électrification, comme le nickel et le cobalt (sans oublier le lithium), comportent également d’importantes contraintes. Voir par exemple l’article de Philippe Gauthier, «Déficit de production en vue pour le cobalt et le nickel». Pour résumer les conclusions de Gauthier :

D’abord, qu’il n’existe pas de menace imminente d’épuisement géologique de ces métaux. Ensuite, et c’est le plus important, que le déploiement des véhicules électriques risque dès 2025 de ralentir en raison de l’insuffisance de l’approvisionnement en métaux essentiels. La crise devrait devenir très importante à partir de 2030 et sérieusement contraindre l’électrification des transports. Il y aura probablement des arbitrages difficiles à faire entre le transport collectif, les voitures individuelles et le transport des marchandises.

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Des distinctions à faire

Cet article est publié alors que nous venons d’obtenir le dernier rapport du GIÉC (AR6). Finalement, ce rapport se situe tellement en ligne droite avec les précédents rapports et leurs trajectoires sans faille, montrant l’incapacité des sociétés à répondre aux exigences nous permettant d’éviter la catastrophe, qu’il n’y a presque pas lieu d’en faire un grand plat. J’ai lu le résumé pour décideurs, lui-même assez technique et qui doit se lire en premier à travers sa courte série de constats constituant l’aboutissement de décennies de mises en garde.[1] J’y reviendrai probablement, mais pour le moment, le présent article s’y insère très bien, nous mettant devant l’effondrement, à court terme, en fonction d’une raréfaction de pétrole conventionnel ou en fonction des impacts dévastateurs des changements climatiques, cela étant à quelques nuances près – en fait, à moins d’un changement quasiment civilisationnelle – le message du rapport AR6. Les tendances dans la hausse des températures sont telles qu’il nous prendra 20 ou 30 ans à les stabiliser, lit-on – c’est n’est plus même une question de restreindre les hausses…

Halte à la croissance (Limits to Growth – LtG) date de 1972 (et les recherches et la rédaction montent encore plus loin). Tout en restant une référence pour des gens comme moi, il est devenu important avec le passage des décennies de voir comment les projections se comportaient avec les données . Les auteurs du document l’ont fait à deux reprises, en 1992 (Beyond the Limits) et en 2004 (Limits to Growth : The 30-year Update). Ces «mises à jour» ont montré que la concordance avec le scénario du Business as Usual (BAU) indiquait que l’effondrement projeté vers 2025 nous menaçait toujours. 

En 2008, 2012 et 2014, le physiciste australien Graham Turner a fait des mises à jour, de sa propre initiative, et tout récemment, Gaya Herrington, Directrice, Sustainability and System Dynamics Analysis, Lead for the Americas à KPMG, a fait porter son travail de maîtrise à Yale sur encore une autre recherche sur la concordance des données avec LtG, cette fois-ci 50 ans après les recherches originales.

Le travail est plutôt technique, travaillant sur des mesures de précision associées à l’application des scénarios aux données les plus récentes. Par rapport aux travaux de Turner, elle travaille aussi avec le scenario BAU2, introduit par les auteurs originaux dans leur ouvrage de 2004 en doublant la composante «ressources naturelles», soit la quantité de combustibles fossiles disponibles, et en faisant des ajustements au modèle World3 à la base du système. Dans le travail de Herrington, c’est ce scenario qui finit par fournir une projection d’effondrement, par rapport au scenario BAU, cela en mettant l’accent sur les impacts des changements climatiques («pollution», pour LtG déjà en 1972), alors que le BAU, dans sa projection d’effondrement vers 2025, se concentre sur la raréfaction des combustibles fossiles.

Herrington continue le focus sur BAU2, mais il est intéressant de voir la situation dans laquelle nous nous trouvons avec les deux options. L’effondrement projeté par le scenario BAU depuis le début et encore en 2004 ne fait pas de distinction entre les combustibles fossiles conventionnels et non conventionnels, alors que nos articles récents mettaient l’accent sur cette distinction, relativement récente. Avec cette distinction, BAU continue à projeter la menace d’un effondrement plutôt à court terme.

La disponibilité et l’utilisation de nouvelles ressources fossiles non conventionnelles doivent quand même être reconnues, et nous expérimentons des incidents climatiques en 2021 qui s’approchent de l’équivalent d’un effondrement tel que projeté par BAU2.

Les scénarios de Herrington

Herrington regarde aussi les scenarios CT (Comprehensive Technology) and SW (Stabilized World), et conclut que les scénarios qui semblent les plus probables projettent des déclins dans la prochaine décennie; le BAU2 projettnt un effondrement, plus tard que celui du BAU.

Suivant les grandes lignes de ces analyses, nous nous trouvons devant deux situations de plus en plus probables, soit un déclin dans les énergies fossiles conventionnels et un effondrement de la civilisation de production industrielle (BAU), soit une augmentation des pressions venant des changements climatiques et la perte de capacité de cette même civilisation de s’y adapter (BAU2).

Un projet soumis récemment pour financement par Pierre Alain Cotnoir insiste sur l’importance d’aller pour loin que les communications ciblant des mentions dans l’actualité en faveur de plus longs échanges (lus, espère-t-il) fournissant une véritable information. Pour illustrer ses intentions, il a publié une entrevue (voir le commentaire à la fin, de Pierre Alain Cotnoir, pour y accéder) de plus d’une heure avec Pierre-Olivier Pineau des HEC, expert Québec reconnu dans le domaine de l’énergie. L’entrevue fournit une vue d’ensemble du portrait (et des défis) énergétiques de la province. Vers la fin de l’entrevue, Pineau s’aventure sur la question de la possibilité de passer outre les limitations du pétrole conventionnel, soulignant que les sociétés avancées soient possiblement capables de fonctionner avec le nouveau pétrole non conventionnel et plus cher. Il reconnaît qu’une telle situation (qui rendrait le scénario BAU plus ou moins pertinent) comportera une plus grande consommation d’énergie fossile et de plus grandes émissions de GES – à moins de procéder à des interventions permettant de les réduire. Se décrivant comme optimiste, Pineau reconnaît quand même qu’il n’y a aucun précédent pour une telle situation. Nous serions plutôt face au scénario BAU2, avec l’effondrement arrivant d’une autre manière.

[1] Je viens de relire Losing Earth : A Recent History (2018) de Nathaniel Rich. C’est presque hallucinant de voir comment les tergiversations d’il y a 30 ou 40 ans sont presque identiques à ce qui se passe aujourd’hui dans la lutte contre les changements climatiques. 

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Mauvais choix d’objectif

Pendant les années 1990, je collaborais avec un autre membre de la Table ronde nationale sur la question des coûts des changements climatiques. Lui, président d’une compagnie de réassurance agricole, compilait les données de la Swiss Re et, à l’occasion, intervenait pour réduire les dommages occasionnés par la grêle dans les prairies. Au fil des ans, nous avons vu les coûts monter dramatiquement au Canada, tout comme les dommages, et après un certain nombre d’années, nous avons abandonné le suivi de la situation, qui paraissait déjà hors de contrôle.

Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) nous fournit des pistes et des projections sur la situation depuis trente ans maintenant, et les gens qui suivent ces rapports sont obligés de constater la même chose : la situation s’empire constamment et est à toutes fins pratiques hors de contrôle. Éric Desrosiers, journaliste à l’économie au Devoir, est parmi ces gens, et il vient de consacrer son analyse hebdomadaire à la situation décrite par une fuite du GIEC, et son constat semble rejoindre celui des autres, que nous atteignons le point de non-retour. La rédactrice en chef du journal, Marie-Andrée Chouinard, a repris l’analyse le lendemain en allant au plus général. Son éditorial, «Pour éviter le pire», n’entre pas dans la longue série de réflexions sur la situation en offrant des scénarios pour sortir de la crise, mais constate avec son titre que c’est trop tard, que nous devons aujourd’hui chercher à éviter le pire, et non à établir les assises pour en sortir.

L’objectif des pays riches est de maintenir les modes de vie actuels, en les adaptant aux exigences des réductions, entre autres (et cela seulement en principe) en rendant le transport électrique. Cela ne soulève même pas le fait que probablement les deux tiers de l’humanité n’ont même pas la possession d’un véhicule personnel dans leurs visées. Y penser démultiplierait le défi déjà colossal, même si l’on peut penser que les pays riches pourraient poursuivre sans trop de problèmes comme depuis des décennies et ne pas tenir compte de cette inégalité dans les modes de vie.
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120836/caa-quebec-dix-solutions-congestion-routiere

Desrosiers commence assez raide, en partant des nouveaux engagements du gouvernement canadien pour des réductions des GES de 40% à 45% d’ici 2030 (cela par rapport à 2010, point de référence en changement constant, alors que la référence pour le GIEC, beaucoup plus exigeante, est toujours 1990). Desrosiers cite Yves Giroux, le Directeur parlementaire du budget, dans un nouveau rapport:

L’ampleur et la vitesse des changements nécessaires [pour atteindre ce nouvel engagement] rendront sa réalisation difficile. Le problème n’est pas tant le manque de solutions vertes disponibles, il y explique, mais il faudrait entre autres qu’environ la moitié des ventes de véhicules neufs soient des véhicules «zéro émission» dès l’an prochain. Il faudrait aussi que les propriétaires de bâtiments soient soudainement pris d’une urgente envie de remplacer leurs systèmes de chauffage par des thermopompes et les industries d’un irrépressible désir de conversion aux petits réacteurs nucléaires modulaires.

Desrosiers poursuit, avec d’autres références:

Près de la moitié des réductions de GES qui doivent mener à la carboneutralité d’ici 2050 devront venir de technologies qu’il reste encore à trouver, a admis l’émissaire américain pour le climat, John Kerry. Il faudrait aussi construire l’équivalent du plus grand parc solaire au monde, chaque jour, au cours des 30 prochaines années, a estimé pour sa part l’Agence internationale de l’énergie, ainsi que dix installations de captage du carbone par mois à compter de 2030 alors que le monde n’en compte actuellement que 26.

Un défi colossal…

Tous ces calculs, toutes ces projections, s’insèrent dans une volonté de maintenir les modes de vie actuels (cela en laissant à d’autres interventions des réductions des inégalités qui font, par exemple, que les deux-tiers de l’humanité ne pensent même pas à l’idée d’avoir une auto), parce que l’alternative est inimaginable. Pourtant, un regard sur les implications de tous ces gestes visant à maintenir nos modes de vie de bute rapidement à d’autres constats tout aussi inimaginables :

Desrosiers en est conscient, et cite d’autres sources. Il semble être rendu au constat de nous deux à la Table ronde il y a pus de 20 ans…

Mais voilà. A-t-on vraiment le choix ? Si même un succès partiel de la lutte contre le réchauffement climatique coûtera horriblement cher, ce n’est rien en comparaison des coûts économiques, écologiques et humains du statu quorappelait pour une énième fois une étude du géant de la réassurance Swiss Re en avril

Et me voilà moi-même à un retour dans le passé dans la réflexion, et un retour à mon livre Trop Tard qui, suivant les projections du Club de Rome dans Halte à la croissance, nous mettait devant l’effondrement aux alentours de 2025. J’ai recommencé mes articles pour le blogue avec une référence à la récente publication d’Yves Cochet, Devant l’effondrement, dans la foulée des travaux sur la collapsologie; le document du GIEC ne nous en éloigne pas.

Ce qu’il y a à ajouter à ces réflexions est le fondement des analyses des collapsologues, le fondement de Halte, soit que la source des changements climatiques est notre recours aux énergies fossiles et que ce qui se passe de ce côté-là est peut-être plus dramatique que ce qui se passe du côté du climat. J’ai fait une mise à jour sur la situation par rapport au pétrole conventionnel pour suggérer que le déclin de cette énergie, qui est au cœur du fonctionnement de nos sociétés, est toujours à projeter suivant les projections du Club de Rome de 1972. Nous faisons face à l’effondrement beaucoup plus tôt que ce qui est imaginable en ce qui a trait aux changements climatiques…

Près de chez nous: The Green New Deal

 On Fire: The Burning Case for a Green New Deal a été publié par Naomi Klein en 2019, à la suite de son livre Tout peut changer (This Changes Everything) de 2014. Dans ce récent livre, elle a misé sur le parti travailliste dans la Royaume Unie, qui a subi une défaite historique par la suite. Reste à voir le sort qui sera réservé à une autre cible de Klein, le Green New Deal aux États-Unis, actuellement dans une version proposée par la nouvelle administration Biden pour combler la «décennie zéro» inscrite par Klein en 2014. C’était comme une sorte de fin, pour elle, des efforts pour gérer les défis contemporains (surtout, celui des changements climatiques). La décennie achève

Le projet de loi sur les infrastructures fournit une idée de ce qui pourrait être fait pour se mettre en mode «transition» aux États-Unis. Il est en discussion dans la législature américaine depuis des mois, et fait partie de l’approche d’ensemble de l’administration Biden qui cherche entre autres à mettre en branle une transformation de l’économie américaine pour qu’elle se libère de sa dépendance aux énergies fossiles. Si la transformation de mettait en place, ce serait ce que Klein recherche, mais il faut reconnaître qu’il s’agit d’une intervention des démocrates, que les congrès est divisé presque 50-50 et qu’il n’y a aucun espoir que les républicains aillent en ce sens. Les travaux sont fondés, entre autres, sur l’étude de Princeton et al publiée le 15 décembre 2020 (il comporte quelque 350 pages).

Philippe Gauthier en a fait un portrait en fournissant ses critiques et préoccupations par rapport à cet travaux. Je les résume ici, sans rentrer dans le rapport lui-même.

Ce genre de plan dépend largement des hypothèses de départ, qui sont ici très optimistes. Est-il vraiment raisonnable d’espérer zéro émissions nettes avec un mix énergétique reposant encore jusqu’à 38 % sur les carburants fossiles?

L’étude évalue des scénarios de transition qui se distinguent surtout par le rythme de l’électrification et par un recours plus ou moins massif aux technologies de capture et de séquestration du carbone (CCS). Les coûts financiers sont au cœur de ces scénarios.

La séquestration sous le sol (CCS), soit en l’absorbant dans de la biomasse (BECCS) soit en le retirant directement de l’air ambiant avant de le stocker sous terre (DAC), représente de bien belles techniques sur le papier, mais qui n’ont pas fait leurs preuves à grande échelle. Mais peu importe! Elles permettent aux chercheurs de Princeton de promettre un monde où l’on brûlera une abondance de carburants fossiles tout en ramenant les émissions à zéro.

De manière générale, les scénarios misent sur une augmentation rapide de la capacité solaire et éolienne, de même qu’un recours accru a la biomasse.

Détail à noter, les batteries occupent peu de place dans ces plans. C’est essentiellement l’hydrogène qui permet de gérer l’intermittence et les variations saisonnières.

Pour réduire les coûts de la transition, on suppose que les équipements polluants ne sont remplacés qu’en fin de vie. On tient compte du fait que des technologies comme les véhicules électriques et les pompes à chaleur utilisent moins d’énergie que les moyens actuels pour atteindre les mêmes résultats. On tient aussi compte du coût relativement élevé de l’abandon des carburants liquides.

On mise aussi sur de sérieux gains d’efficacité. Au final, l’intensité énergétique de l’économie américaine (la quantité d’énergie utilisée pour produire une unité de PIB) s’améliore de 1,7 à 3,0 % par année, selon les scénarios. Ceci paraît optimiste, dans la mesure où ces gains sont actuellement d’à peu près 1% par année. 

Le déploiement de l’énergie solaire s’accélère dans tous les scénarios, sauf un, où il se poursuit au rythme actuel. On estime que la capacité éolienne va tripler d’ici 2030, alors que la capacité solaire va quadrupler. On parle ici de parcs à l’échelle commerciale, pas de déploiements sur les toits. En 2030, les États-Unis devraient déployer chaque année plus d’énergie renouvelable que la Chine. La manière dont ces objectifs seront atteints fait l’objet de très peu de discussion. 

Ces projections reposent sur l’hypothèse que le prix du pétrole et du gaz va rester peu élevé.

Jusqu’ici, les scénarios proposés paraissent assez raisonnables (c’est Gauthier qui le dit). Le tableau se complique lorsqu’on mesure la part de la biomasse et de l’hydrogène. 

Dans l’ensemble, cette partie apparaît assez faible. Pour fonctionner, l’un des scénarios nécessite beaucoup plus de biomasse que ce qui est réellement disponible.

 L’utilisation de carburants fossiles et d’hydrogène basé sur les fossiles ou la biomasse reste importante dans le plan. Les émissions de CO2 pourraient encore atteindre 1,8 milliard de tonnes en 2050. On espère éliminer ce carbone après coup par un recours massif au stockage géologique et par la production de carburants de synthèse. Il s’agit là de la partie la plus fragile du plan, à mon avis.

Une critique en bonne et due forme de ces hypothèses dépasserait largement le cadre de ce blogue. Il suffira de rappeler que jusqu’ici, les rares essais de capture et de séquestration du CO2 n’ont eu lieu qu’à une échelle réduite et qu’ils ont rarement été concluants. La technologie fonctionne, mais elle est malcommode, ne capture pas 100% des émissions et s’avère beaucoup plus coûteuse que prévu. Le plan repose, sans base formelle, sur l’idée que ces coûts vont diminuer. De plus, on ne sait pas très bien qui doit payer pour ce service.

Le plan ne s’interroge pas du tout sur la capacité de l’industrie minière à fournir les matériaux nécessaires et sur celle de l’industrie manufacturière à les transformer en panneaux solaires et en éoliennes en temps voulu. La question de l’approvisionnement en batteries est à peine évoquée elle aussi. 

Les deux formes d’énergie sont intimement liées dans cette étude, parce qu’on présume qu’une bonne partie de la biomasse sera utilisée pour produire de l’hydrogène – et que le carbone libéré par cette transformation sera capturé et séquestré de manière permanente à coût modéré.

Cette hypothèse commode (et très contestable) permet de présenter la biomasse comme une manière de compenser les émissions des carburants fossiles toujours présentes dans les divers scénarios. À l’horizon 2050, 100% de la biomasse disponible (résidus agricoles et forestiers) serait utilisée pour produire des carburants. Dans certains scénarios, il faudrait aussi convertir plus de terres agricoles à la production de biomasse, par exemple plus de maïs pour produire de l’éthanol.

Détail remarquable, il n’est pas beaucoup question de biogaz. Cette décision n’est pas formellement expliquée, mais semble être motivée par le désir de séquestrer le carbone. Le biogaz serait donc séparé en ses deux composantes, carbone et hydrogène. Le premier serait stocké, le second, utilisé tel quel ou sous forme de carburants de synthèse. Le gaz naturel fossile serait aussi converti en hydrogène, un procédé qui est présenté comme peu émetteur dans la mesure où le CO2 émis serait stocké. Des technologies non éprouvées à grande échelle (pyrolyse de la biomasse, Fischer-Tropsch renouvelable) jouent un rôle important dans ces plans.

Il est à noter que le plan ne propose pas de stockage de l’électricité par batterie, hormis dans les véhicules électriques. La gestion de l’intermittence est assurée par le stockage sous forme d’hydrogène ou d’autres carburants, qui sont ensuite reconvertis en électricité au besoin. La quantité de carburant nécessaire sur une base horaire ou saisonnière ne fait l’objet d’aucune évaluation.

J’inscris ces réflexions au long parce qu’elles fournissent une vision d’ensemble des approches nécessaires – en notant l’absence de recours à des batteries – pour même penser à une transition. Cela est dans le contexte où tous les scénarios aboutissent en 2050 avec un recours plus ou moins important aux énergies fossiles dans le portrait d’ensemble. En fait, et pour le mettre simplement, il n’est pas envisageable de penser maintenir les activités économiques actuelles en visant à remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables.

Autrement dit, nous sommes déjà dans une situation où il nous fait envisager des réductions dans notre utilisation de l’énergie et, presque par conséquent incontournable, dans notre mode de vie. Par ailleurs, on doit penser à tout un ensemble d’autres interventions visant à éliminer (au moins, réduire de façon importante) les inégalités entre pays, voire à l’intérieur de pays comme les États-Unis, alors que ces inégalités semblent plutôt structurelles en regardant le système que le plan Biden cherche à modifier. 

Une nouvelle société s’impose

Bref, l’effort de mettre de l’avant le Green New Deal, avec ses options, nous met devant la nécessité de sortir du cadre de la «normalité» qui constitue pourtant presque l’unique approche dans l’ensemble des sociétés.

Il n’y a presque pas de pays ou d’organisation qui n’est pas dans le processus de préparer la «transition énergétique». Presque sans exception, l’effort vise à remplacer les systèmes énergétiques actuels par des systèmes fondés sur les énergies renouvelables. Nulle part ou presque on ne voit impliquée une réduction de la consommation totale de l’énergie comme objectif complémentaire. The Green New Deal, dont on parle maintenant depuis quelques années, rentre dans une telle perspective, et les interventions de la nouvelle administration Biden dans ce domaine semble adopter la même approche. Cela fait quand même des années que nous voyons assez clairement que les avancées des énergies renouvelables ne permettent nullement de les voir capables de remplacer, en qualité et en quantité, les énergies fossiles. Gail Tverberg fait des billets sur ce thème depuis longtemps. En fait, cette tendance de fond fait partie de l’adhésion au modèle économique visant la croissance et incapable de penser en d’autres termes, y ajoutant la confiance extrême dans la technologie pour rendre le tout cohérent. 

En fait, nous sommes rendus au devoir de constater que nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs en matière d’émissions de GES. L’alternative est de cibler des objectifs visant à réduire notre consommation de matières premières et d’énergie, ce qui comporte d’emblée un changement plutôt radical dans notre mode de vie. Ce n’est pas pour demain des orientations sociales et politiques en ce sens…

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Trop tard? Une mise à jour

Dans son récent commentaire, Raymond Lutz se montre un peu irrité par des échanges sur mes sources, voire sur des détails en ce qui concerne l’ÉROI et autres thématiques. Bien que certains détails soient vraiment secondaires, Lutz fait référence au propos de base de mon livre (p.145) à l’effet qu’il est trop tard pour chercher à maintenir la vie que nous avons connue depuis des décennies. Ce qu’il faut souligner à cet égard est que le propos est fondé sur des projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ).

À cet égard, j’y souligne le rôle de l’économie biophysique pour une meilleure compréhension de ls situation planétaire, mettant un accent sur notre énorme dépendance à l’énergie. J’y ai souligné également le déficit dans les projections de la demande par rapport à la production prévue. Le déclin envisageable dans la production de pétrole conventionnel rejoint les projections du Club de Rome de 1972, aboutissant à un effondrement de la société.

Lors d’un panel virtuel organisé par des étudiantes des HEC en mars 2020 et où siégions Philippe Gauthier et moi-même, il est devenu clair que Gauthier mettait en cause mon propos de base. Dans une communication personnelle, iI m’informe que «depuis [2019], l’agence [l’AIÉ] s’est ressaisie et parle maintenant d’un «pic de la demande», plutôt que de l’offre. Il faut aussi observer que le pic proposé n’est suivi d’à peu près aucun déclin jusqu’en 2040 au moins.»: selon lui, un approvisionnement en pétrole conventionnel peut donc être envisagé jusqu’au moins 2040, le temps pour entamer et réussir une transition.

Ceci met en question ma propre analyse et ses fondements.

La page référencée par Tainter et Patzek n’existe plus, et il faut consulter le rapport-même de l’AIÉ, World Energy Outlook 2008 (p.250)

Les projections de l’AIÉ dans le graphique remontent donc à des données de 2008, et il faut les mettre à jour. En février 2019, Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project de Jean-Marc Jancovici, a fait une présentation, à partir des données de l’AIÉ datant de 10 ans plus tard, sur les perspectives peu reluisantes en ce qui concerne l’approvisionnement en pétrole (conventionnel); une portrait général est fait au début, même si la présentation cible en particulier la situation à laquelle se confronte l’Europe.


The Shift Project revient à la question en mars 2021 dans une analyse The European Union Can Expect to Suffer Oil Depletion by 2030, cette fois en ayant recours aux travaux de Rystad. Les responsables du Project semble manquer de confiance dans le travail de l’AIÉ, mais le recours à Rystad ne règle pas les questions.

Il semble que les nouveaux projets en pétrole conventionnel qui seraient requis, selon l’AIÉ, pour éviter un déclin de l’approvisionnement d’ici 2025, ne sont pas prêts à être mis en œuvre; de même, la production de pétrole non conventionnel ne semble pas en mesure de doubler son niveau de 2017, encore moins le tripler, comme projetée par l’AIÉ.

Les figures 5, 6 et 7 montrent les tendances dans la production globale de carburants fossiles de 2000 à 2030 (tel que projeté par Rystad à partir de 2020).

La figure 6 [non incluse ici] fait une distinction entre le pétrole conventionnel et l’ensemble des types de pétrole non conventionnel. Elle confirme que la production de pétrole conventionnel a eu son pic en 2008; elle montre un déclin de -4,4% de 2008 à 2019 et s’attend à un autre déclin de -0,9 pour la période de 2019 à 2030. Tenant compte de l’amplitude limitée de ces variations, la tendance peut aussi être décrite comme un plateau ondulant de 2004 à 2018, suivi d’un autre plateau ondulant, un peu plus bas, pour la période après 2019.

Peu importe, on s’attend à ce que la production ne dépassera jamais le niveau du pic de 2008, incluant la période après 2030, selon et Rystad et l’AIÉ.

Ces figures constituent une présentation du travail de l’AIÉ à travers les analyses de Rystad. La figure 5 donne la production du pétrole conventionnel en 2030 comme étant égale à celle en 2000, et la partie bleu pâle, voire une partie du vert de mon graphique, sont comblées. 

La figure 7 montre aussi que, seulement pour maintenir la production [de toute la production de pétrole liquide] au niveau de 2019 (96.5 Mb/j), le tiers de la production actuelle (2019) doit se voir substitué d’ici 2030. Ce déclin par rapport à la production actuelle qui doit avoir lieu pendant la prochaine décennie est de 31,7 Mb/j, équivalent à la capacité de production actuelle combinée des États-Unis, de l’Arabie saoudite et de la Russie, les trois plus importants producteurs dans le monde.

Pour atteindre le niveau de production totale de 103,6 Mb/j projeté pour 2030, environ le quart de ceci (23 Mb/j) doit venir de découvertes passées (le vert) ou de découvertes possibles à venir (bleu). Le potentiel de développement actuel de ces découvertes est par sa nature même problématique, cela d’une perspective aussi bien économique que géologique. À partir de 2023, la capacité de maintenir la production dépend du développement actuel des découvertes passées et, à partir de 2026, du développement de découvertes futures possibles.

De ces 23,6 Mn/j conjecturales de nouvelle capacité de production, 70% devra venir de pétrole non conventionnel ou de liquides de gaz naturel de puits non conventionnel : c’est la figure 8.

(op. cit., pages 10-14)

En effet, la figure 8 est une variante de celle de l’AIÉ de 2008, en suggérant que presque tout le manque à gagner va être trouvé. Pour le Shift Project, par contre, devant les énormes enjeux esquissés, c’est plutôt inconcevable qu’il n’y ait pas de déclin assez important dans la production de pétrole conventionnel d’ici 2030. Gauthier doit se trouver parmi les optimistes à cet égard, contrairement au Shift Project de Jancovici.

En 2019, Yves Cochet a publié le livre que j’ai mis en évidence dans le dernier article, Devant l’effondrement. J’étais surpris d’y voir – pour un Européen – sa présentation de l’économie biophysique (presque inconnue en dehors des États-Unis, où Charles Hall et Kent Klitgaard en développent ses implications) comme clé pour son analyse aussi. Il y suit dans son chapitre 3 les concepteurs de cette économie en insistant sur l’importance cruciale de l’énergie dans la compréhension de la situation (bis). Les sections se suivent: le peak oil; le rôle des rendements énergétiques (les ÉROI) de différentes exploitations; l’impossible découplage de l’économie de ses fondements dans le monde matériel (contrairement aux conceptions de l’économie néoclassique).

Ces analyses semblent clairement rejoindre celle de Trop Tard de 2017, où je suggère que l’effondrement de Halte à la croissance, que j’ai en tête depuis presque 50 ans comme guide bien orienté, est en préparation.


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