La transition énergétique, presque une lubie

Quelqu’un impliqué dans l’opposition à Énergie Est m’a récemment contacté pour demander de l’aide pour une définition de la transition énergétique. J’interviens régulièrement, mais de différentes façons, pour prétendre qu’il n’y a pas de transition énergétique en vue, du moins pas en douceur, et ma réponse m’a amené à faire cette petite réflexion synthèse.

Le terme fait partie normalement d’un point de vue que je critique, à l’effet que nous allons pouvoir continuer comme avant, avec l’espoir de l’économie verte. La définition est, je crois, plutôt simple.

La transition énergétique est le processus par lequel la société va passer d’une dépendance à l’énergie fossile à une utilisation d’une énergie sans carbone.
 
Pour cela, il y a deux options: d’une part, on cherche à remplacer la fossile par la renouvelable; d’autre part, on accepte qu’un tel remplacement n’est pas possible et on essaie de planifier une transition vers une société qui utilisera moins d’énergie. Pour les deux options, on peut penser qu’il nous reste pas mal de temps, ou qu’il y a urgence.
Hughes - Version 2J’ai l’impression que la plupart des gens qui parlent d’une transition énergétique pensent à la première option et la voient même arriver en douceur; quand on voit que M. Couillard, dans les premiers paragraphes de sa présentation de la Politique énergétique, utilise le terme, cela suggère que le terme est presque toxique, ce qui aide à comprendre que cette première option est pour moi une lubie (voir plusieurs chapitres du livre récent de Normand Mousseau, Gagner la guerre du climat).
 
La deuxième option devient le choix, et je suggère qu’il faut agir pour préparer une telle situation, et cela plutôt dans l’urgence. Cette situation va de pair avec un ensemble d’autres considérations, dont le fait que nous sommes au Québec parmi les plus importants consommateurs d’énergie per capita au monde, que notre empreinte écologique, si elle était celle de l’ensemble de l’humanité, exigerait trois planètes pour nous soutenir, que notre mode de vie actuel, en bref, n’est pas soutenable de toute façon.
Mon idée est que s’attaquer à cette situation pourrait commencer par l’adoption d’une position qui voit la voiture privée disparaître d’ici peut-être 15 ans, le temps pour la flotte actuelle d’atteindre sa fin de vie. Je me suis exprimé sur cette question ainsi (dans la mise à jour): 
Un complément nécessaire au rejet de l’expansion des sables bitumineux est une diminution dramatique des émissions venant de nos transports. Cela implique :
  • une reconnaissance du fait que nous laissons à d’autres les risques et les dégâts associés à notre usage de pétrole, à moins de compléter le sens de l’intervention et reconnaître que l’opposition à l’exploitation des sables bitumineux comporte à toutes fins pratiques l’abandon de l’automobile privée dans nos vies quotidiennes, puisque celle-ci représente notre principale utilisation de pétrole (et d’émission de GES);
  • une reconnaissance que l’abandon de toute expansion de l’exploitation des sables bitumineux et l’abandon de l’automobile privée dans nos vies comportent (pour le premier) un risque pour l’économie canadienne que nous assumons et (pour le deuxième) un bouleversement de notre société et de nos vies que nous devons promouvoir avec autant d’insistance;
  • la nécessité d’efforts pour bien cerner la société et l’économie qui sont l’objet de nos revendications et une acceptation de ce que cela comporte, presque sûrement, soit ce que Tim Morgan appelle une «récession permanente», à laquelle nous devons nous préparer.
Cela à moins de poursuivre dans le déni que représente l’adhésion à l’idée de l’économie verte avec son leurre technologique, ensemble qui devient de plus en plus clairement un rêve sans fondement dans la réalité…
Je suis bien d’accord avec l’opposition à Énergie Est, mais je crois que cette opposition comporte ce qui est suggéré par ces notes. S’opposer aux possibles impacts de fuites etc. dans le pipeline nous met devant le fait que nous acceptons cela dans les pays qui nous fournissent le pétrole et cela depuis longtemps. L’opposition manque par ailleurs la principale préoccupation, que j’essaie de traiter dans une série d’articles du blogue. J’ai fait un article en réaction à la publication d’Éric Pineault sur Énergie Est, article où le titre inclut référence à la «transition énergétique». En voici un extrait, pour conclure:
 Il y a des éléments en jeu actuellement qui sont bien plus importants pour un regard vers cet avenir [l’autre coté de la« transition»] qu’un effort d’éviter des dégâts environnementaux supplémentaires ou d’assurer un approvisionnement traditionnel en énergie pour notre société. Nulle part on ne voit d’indication que le pétrole dont il est question dans ce débat, le bitume issu des sables bitumineux, n’est pas seulement enclavé – ce qui nécessite des pipelines – mais s’obtient à un prix qui dépasse notre capacité à le payer. Nous avons de nombreuses sources qui expliquent que le coût de l’extraction, de la transformation et du transport frôle le $100 le baril [on pourrait dire peut-être 80$], et nous avons de nombreuses sources aussi, plus ou moins connues des décideurs, qui nous montrent qu’un tel coût, un tel prix, s’associe depuis des décennies au déclenchement d’une récession.

Plus important encore, et fonction du prix, le rendement énergétique de cette source d’énergie, est insuffisant pour nous soutenir. Le pétrole extrait des sables bitumineux est parmi ce qu’il est convenu d’appeler les énergies fossiles non conventionnelles et qui incluent aussi le pétrole et le gaz de schiste et les gisements fossiles en eaux profondes. Ces sources d’énergies exigent pour leur production des quantités d’énergie beaucoup plus importantes que celles requises pour les gisements conventionnels (c’est pour cela qu’elles émettent plus de CO2). À titre d’exemple, les gisements de l’Arabie Saoudite fournissaient dans les années 1930 un rendement d’environ 100 barils produits pour un baril investi dans la production; aujourd’hui, le rendement moyen de l’ensemble de nos sources d’énergie fossile est en bas de 15, avec certains calculs indiquant que c’est déjà en dessous de 10.

L’économie biophysique suit de telles analyses pour chercher à mieux comprendre les fondements de nos sociétés, fondements qui s’avèrent dépendants d’une énergie abondante et peu chère. Elle estime qu’un rendement énergétique [l’ÉROI] d’environ 10 (barils pour un baril investi) est nécessaire pour nous soutenir. Le rendement de ces énergies non conventionnelles se situe en dessous de 10, souvent en dessous de 5 (le cas pour les sables bitumineux). La conclusion s’avère: elles ne sont pas capables de soutenir notre civilisation.

Il est possible que des compagnies décident dans les prochaines années de maintenir des investissements dans les sables bitumineux et dans les pipelines nécessaires pour permettre de rendre les produits sur les marchés. Ce qui semble plus que possible est que ces investissements s’avéreront finalement non rentables, les sociétés développées étant incapables de payer le prix nécessaires pour les rendre utiles. En effet, ils sont du mauvais côté de l’histoire.

Plusieurs mouvements ciblent le désinvestissement dans l’énergie fossile, et Pineault a contribué à ces initiatives. Il semble y avoir des indications que le désinvestissement augmente, peut-être pour des raisons éthiques, sûrement parce que les investisseurs en cause sont convaincus qu’il n’y a pas d’avenir pour le secteur. Reste que la priorité n’est pas d’arrêter les pipelines ni de s’assurer de désinvestissements massifs dans le secteur de l’énergie fossile. La priorité doit être de planifier et préparer la société pour cet avenir avec moins d’énergie et – faute de croissance – un niveau de vie moindre.

Bref, l’avenir économique et écologique de nos sociétés, peu importe nos volontés, va devoir s’arrimer avec un approvisionnement en énergie fossile beaucoup plus réduit et assez rapidement presque nul. De nombreuses sources (inconnues des décideurs et des groupes environnementaux) nous informent aussi que c’est une lubie de penser que les «énergies renouvelables», aussi souhaitables soient-elles, vont pouvoir remplacer l’énergie fossile extraordinairement productive et bon marché des dernières décennies, cela en maintenant en sus, comme le veulent les gouvernements, la volonté de voir nos économies croître et avoir besoin de plus d’énergie. Il n’y aura pas de «transition énergétique» en douceur.

Les dégâts occasionnés par notre romance avec le pétrole depuis des décennies (sans parler de celle avec le charbon et le gaz) se trouvent actuellement partout sur la planète. Les risques pour le territoire canadien que le débat cerné par Pineault met en évidence sont bien réels, mais finalement presque mineurs dans le grand portrait des choses. La baisse dramatique de nos approvisionnements en énergie dans les prochaines années va même diminuer notre contribution aux changements climatiques qui risquent, eux aussi, d’être partiellement «réglés» par le déclin de notre niveau de vie tout court.

Je ne sais pas ce qu’une définition du terme pourrait donner, mais il représente à mes yeux un terme qui cache la multitude d’enjeux dont la simple opposition aux pipelines ne tient pas compte. Une telle définition (comme c’est le cas souvent avec les définitions) comporte des ambiguïtés et du flou qui cache ce que je considère les vrais débats.

MISE À JOUR le lendemain

Voilà, les institutions internationales en matière d’énergie viennent de sortir un rapport qui semble aller même plus loin que les attentes de la COP21, selon un article du DevoirLe rapport Perspectives for the Energy Transition: Investment Needs for a Low-Carbon Energy System (il y a également un résumé exécutif) rentre directement dans le thème de ma petite synthèse. Il s’agit clairement d’une intervention qui adhère à la première option mentionnée, que la transition va nous permettre de maintenir la situation actuelle – cela en proposant, comme l’Accord de Paris, des mesures inconcevables. Je reviendrai avec un prochain article dès que j’aurai lu les documents.

 

 

 

 

 

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10 ans de travaux du CDD

Un différend profond entre moi et Renaud Lachance, le VG pendant ma tenure comme CDD, portait sur l’idée d’une correction du PIB par l’approche de l’IPV, cela comme guide pour certains aspects de mes vérifications. Même s’il était averti pendant 18 mois du sens de mes travaux et de leur déroulement, il a trouvé irrecevable cette approche quand il en a vu les résultats, ma première esquisse d’une partie d’un éventuel IPV. Mon jugement de sa décision finale: le VGQ ne pouvait se permettre de publier un rapport du CDD qui seraient critiqués sévèrement par au moins un important secteur de la société, les économistes. Cela aurait nui considérablement à la crédibilité du Bureau. J’avais été choisi pour le poste, parmi 125 candidats, en raison de ma crédibilité. J’ai été obligé de quitter le poste parce que je constituais une menace pour cette crédibilité. J’y reviens ici huit ans plus tard en réfléchissant sur la situation actuelle en ce qui a trait au CDD.

En janvier, le poste de Commissaire au développement durable (CDD) a eu 10 ans. J’étais le premier à occuper le poste (de 2007 à 2008) et mes efforts de le rendre pertinent face aux défis de réorienter le gouvernement, au moins dans son évaluation de la situation, ont échoué. Je me suis permis à l’occasion de cet anniversaire de lire pour une première fois la série de chapitres «observations» pour les rapports de 2010 à 2016 de Jean Cinq-Mars, mon successeur, sans avoir d’idée à quoi m’attendre. Ces premiers chapitres des rapports permettent des réflexions qui ne sont pas assujetties à la méthodologie de vérification utilisée pour le reste.

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Une partie de l’autoroute des Grèves a été démolie pendant mes deux années comme CDD. Elle visait

Un cadre de gestion détourné de son objectif… 

Quand j’étais CDD, j’avais rencontré la Commission de l’administration publique (CAP) de l’Assemblée nationale et le Comité interministériel de développement durable (le CIDD que j’ai créé en 1990-1991 quand j’étais sous-ministre adjoint au ministère de l’Environnement) pour parler de ma lecture de la première Stratégie québécoise de développement durable (SQDD), adoptée pour la période 2008-2013. Mon constat était à l’effet qu’elle ne répondait à aucune norme gouvernementale en matière de planification stratégique et serait à toutes fins pratiques impossible à suivre ou à vérifier. Cette situation témoignait d’une volonté des instances gouvernementales d’éviter que le développement durable prenne la place qu’il devait prendre au sein de l’Administration. Finalement, le terme «développement durable» ne représentait pour les parlementaires qui ont voté la Loi sur le développement durable (LDD, qui a créé le poste de CDD et l’obligation de faire la SQDD) qu’une autre expression pour «environnement».

Clé donc de la LDD, une confusion entre environnement et développement et son insertion dans la longue tradition qui voyait l’environnement comme une externalité par rapport aux vrais enjeux de développement. Cette confusion était confirmée et empirée par l’identification par la LDD du ministère de l’Environnement comme responsable du suivi de la mise en oeuvre de la LDD et du suivi de l’éventuelle Stratégie. Puisque les responsabilités en cause concernaient l’ensemble des responsabilités gouvernementales, dépassant largement les dossiers touchant l’environnement, ces suivis auraient dû clairement être attribués au Conseil exécutif, le ministère du Premier ministre. En ce sens, je me suis permis dans les observations de mon premier rapport une «définition opérationnelle» du développement durable en fonction de l’énoncé des 16 principes inscrits dans la LDD (1.47):

Le développement durable se dit des activités déployées pour assurer aux êtres humains une vie saine et productive, qui est en harmonie avec la nature et établit une équité entre les générations (actuelles et à venir), et ce, en maintenant fonctionnels les écosystèmes et la biodiversité qu’ils recèlent tout en respectant le patrimoine socioculturel, cadre de vie des sociétés. Ces activités incluent l’éducation et la formation de la population en vue de sa participation aux processus de planification et de prise de décision, incluant les éléments à caractère économique. Les processus visés sont conçus de manière à bien cibler le niveau d’intervention approprié et priorisent la concertation et la collaboration entre tous les décideurs.

En 2009, j’ai préparé un document sur l’ensemble des questions découlant de l’adoption de la LDD, pour les juristes de l’État, après une présentation à leur conférence annuelle intitulée «Un cadre de gestion à rendre opérationnel: La loi sur le développement durable». En 2013, j’ai participé à un colloque de l’Observatoire de l’administration publique de l’École nationale de l’administration publique (ÉNAP) avec une présentation «La Loi sur le développement durable: Les enjeux» suivi d’un texte dans sa revue Téléscope; le texte était intitulé «L’administration publique: Oeillères cognitives et risques d’illusion dans la pratique, dans la recherche et dans la vérification». Dans les deux cas, j’essayais de mettre en évidence ce que je proposais comme Commissaire, que c’est l’ensemble des grandes orientations du gouvernement qui sont en jeu avec l’adoption de la LDD, en dépit de la décision d’en diminuer radicalement sa portée.

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…à permettre le passage en-dessous du Cap Diamant…

… et non opérationnel

J’étais surpris de voir, lors de ma lecture de ses «observations», que Jean Cinq-Mars a maintenu ma compréhension de la SQDD (le Vérificateur général en partageait ma lecture en 2008) en constatant à deux ou trois reprises qu’elle ne pouvait faire l’object de vérifications appropriées. D’après des conversations avec des responsables, ce constat s’appliquerait aussi à la nouvelle SQDD, couvrant la période 2015-2020; je ne l’ai même pas lue. À cette situation, Jean Cinq-Mars ajoutait que les plans d’action des ministères et organismes obligés d’en faire dans la mise en oeuvre de la SQDD étaient défaillants partout, les engagements rentrant dans leurs activités courantes sans donc les obliger à repenser leurs orientations et leur gestion. Toute cette opération, par ailleurs, générait une autre confusion, entre les plans d’action de développement durable et la planification stratégique triennale de ces mêmes instances, celle-ci une obligation découlant de la Loi sur l’administration publique et des directives du Conseil exécutif et clairement prioritaire par rapport aux plans d’action.

Bref, le coeur de la LDD était l’objet d’une sorte de détournement pour aboutir à une situation où les instances gouvernementales (ministères et organismes, ou M&O) n’étaient assujetties à aucune réflexion en profondeur découlant du sens profond de la LDD, mais plutôt à de nouvelles tracasseries administratives qui ont dû finir par diminuer leur intérêt et leur adhésion à l’idée même du développement durable. Le poste du CDD se trouvait ainsi également diminué en importance. Bien sûr, le CDD, de par sa place à même le Bureau du Vérificateur général (VGQ), fait des vérifications d’optimisation des ressources (VOR) dans la tradition du VGQ, mais justement, cette activité ne se trouve = changée beaucoup ni par la LDD ni par le CDD, même si l’application des principes de la loi pourrait bien changer certaines choses. Le coeur de la LDD, en ce qui concerne le CDD, se trouve dans le rôle qui lui est attribué dans le suivi de la mise en oeuvre d’une nouvelle sorte de développement au sein de l’Administration, un développement «durable», et ceci est censé être défini de façon opérationnelle par la SGDD.

Pendant mes deux années comme Commissaire, j’ai pu rencontrer Ron Thompson, Commissaire à l’environnement et au développement durable (CEDD), mon pendant au fédéral, dont le titre même comportait la confusion mentionnée plus haut, enlevée lors de la rédaction de la LDD. Thompson, parmi les plus expérimentés du Bureau du Vérificateur général du Canada, était nommé par intérim après le départ de Johanne Gélinas, qui avait occupé le poste pendant sept ans; il prenait sa retraite après ce travail, et n’avait aucun intérêt à dissimuler la situation. Dans ses deux rapports, en 2007 et 2008, et à travers un langage qui s’impose chez le Vérificateur général, Thompson est arrivé à la conclusion que dix ans d’expérience avec le poste du CEDD, créé en 1995, montraient que le gouvernement fédéral avait réussi à contourner les objectifs du poste pour procéder comme si rien n’était. Son constat: l’Administration fédérale avait réussi a rendre inutiles les travaux faits pendant 10 ans, ne suivant pas les recommendations. J’étais surpris de voir Jean Cinq-Mars faire référence à ce constat dans un de ses rapports, mais c’était tout à fait pertinent et ne faisait que faire ressortir le même constat pour le poste du CDD.

Un conflit entre les orientations gouvernementales et la législation sur le développement durable

Je proposais quand j’étais Commissaire que la LDD allait assurer une sorte d’échec du travail associé au poste du Commissaire, et cela en parallèle à un échec de la mise en oeuvre d’un développement durable au sein de l’Administration. J’i poursuivi en ce sens avec les interventions de 2009 et 2013 mentionnées. Ma lecture des premiers chapitres des rapports du commissaire québécois pendant huit ans semble confirmer sans beaucoup de nuances ce prognostic du début. Bref, on doit constater que le CDD au Québec est un échec dans le même sens qu’il l’est au niveau fédéral, devant la résistance continue et plus ou moins complète de l’Administration.

Tout d’abord, j’avais fait savoir pendant que j’y étais qu’une lecture sérieuse de la LDD aboutissait assez rapidement à la conclusion que le VG est en fait le véritable CDD. La confusion entre développement durable et environnement a donné une impulsion à l’idée de rendre explicite le travail du VG en matière d’environnement; la lecture – je dirais juridique – de cette même LDD fait ressortir que les travaux du VG portent directement (peut-être dans certain cas indirectement) sur ce qui est entendu comme le développement dans tout l’historique de la théorie du développement durable. Selon cette lecture, le poste de CDD est une anomalie, presque une abérration, au sein du VGQ.

Le cœur de la LDD est la proposition que l’Administration devrait s’orienter en fonction d’un développement durable, c’est-à-dire dans un développement – pour abréger – dans le sens des travaux de la Commission Brundtland, et le CDD devrait suivre les efforts de mettre en place de telles orientations, en fonction des activités surtout de la SQDD et de ce qui en découlait, comme les plans d’action. Puisque (i) Brundtland n’est pas intervenu par rapport au système économique néoclassique qui détermine notre développement depuis des décennies, (ii) ma volonté était de m’inspirer de l’économie écologique remontant à Georgescu-Roegen pour corriger cette lacune .

Dès 2009, à quelques mois de mon départ du poste de CDD, le rapport Stiglitz a revu en long et en large le PIB et les faiblesses/incohérences/lacunes de cet indicateur, un aspect clé de l’économie écologique. Le rapport n’a rien modifié par la suite dans la mise en œuvre de notre développement associé étroitement à la croissance du PIB, mais les constats théoriques associés à ce rapport sont largement reconnus.

Une nouvelle approche s’impose

Je touche à cette question à partir de la lecture d’une seule VOR faite en survolant les 8 ans du CDD après moi, soit celle sur les enjeux démographiques dans le premier rapport de Cinq-Mars. C’est moi qui avais inscrit cet enjeu au programme du CDD. En lisant le rapport, je remarque que l’orientation de base de la vérification portait sur le vieillissement de la population, problème important pour la croissance requise par l’économie néoclassique. Le CDD, s’il revenait à cette problématique, pourrait l’aborder d’une autre façon, en cherchant à répondre à d’autres questions: Y a-t-il une population optimale pour le Québec? Comment abordent-ils cette question les M&O?

Une telle orientation s’inscrirait assez directement dans un enjeu fondamental de notre développement (et Brundtland l’a abordé en montrant sa préoccupation à cet égard), soit le dépassement de la capacité de support de la planète par l’humanité montré par son empreinte écologique. Et elle toucherait aussi la question de l’immigration. Bref, un sujet sensible, mais qui n’exige pas l’abandon de ses principes par un économiste néoclassique, la formation du troisième CDD – sauf que le sujet aborde directement la question de la croissance du PIB, fonction en bonne partie de la croissance démographique.

Il y a probabilité que les rapports du CDD vont continuer dans la lignée des miens et de ceux de Jean Cinq-Mars, à l’effet que l’Administration n’avance pas et cherchera par la nouvelle SQDD (d’après,  je crois, un commentaire de Cinq-Mars dans un de ses derniers rapports) à continuer à contourner l’intention de la LDD. Il y a toujours des explications administratives et bureaucratiques pour une partie plus ou moins importante de cette volonté.

Reste qu’il y a aussi ce qui est clairement en cause selon une lecture «juridique» de la LDD et son insertion dans la tradition remontant à Brundtland. Le développement depuis ce temps a connu autant de ratés, et plus globalement, que les expériences vécues des CEDD et des CDD ici au Canada; Cinq-Mars, comme moi avant, fait référence dans un de ses rapports au Millenium Ecosystem Assessment de 2005, qui en fait une synthèse. Parmi les dossiers les plus importants, l’effort d’intervenir sur les changements climatiques s’y insère. À ce sujet, et en dépit d’intenses efforts de faire de la COP21 le moment d’un accord mettant les pays de la planète sur la voie d’un contrôle des émissions pour respecter l’objectif d’une hausse maximale de 2°C, nous nous trouvons pour les prochaines années sur la piste d’un réchauffement au-delà de 3°C.

Ceci n’est pas un accident. Plutôt que de poursuivre dans ce dossier comme Johanne Gélinas, Julie Gelfand (je présume) et Cinq-Mars, en constatant à répétition que l’Administration n’arrive pas à gérer le défi, il me semble qu’une nouvelle approche pourrait s’avèrer bien plus intéressante. Sans même aborder directement les enjeux théoriques associés à l’économie néoclassique et à la croissance nécessaire de l’économie, le CDD et le CEDD pourraient essayer de vérifier pourquoi le(s) gouvernement(s) se montrent incapables de gérer le défi.

La réponse se trouve du coté des impacts économiques de tout effort d’aborder le défi à la hauteur des réponses que l’Accord de Paris exige (voir le travail de Matthews et Gignac). La croissance économique (mise en évidence comme une priorité par Cinq-Mars dès les premiers paragraphes de son premier rapport) est incompatible avec la résolution du défi du climat. Pourquoi pas aborder la question «tout simplement» en essayant, par une vérification, de voir les implications économiques et sociales de ce qui serait requis par un respect de l’Accord de Paris et le plafond d’émissions permettant de ne pas dépasser 2°C?

Nous voyons l’incapacité d’aborder ce défi dans l’insistance du gouvernement Trudeau pour le développement accru des sables bitumineux, incompatible selon toute recherche sérieuse avec le respect de l’Accord de Paris. Nous voyons à peu près la même chose avec l’incapacité de gouvernements québécois successifs d’éviter la tentation du développement pétrolier, voué d’avance à l’échec de non rentabilité selon les recherches assez évidentes aussi.

 

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Gagner la guerre du climat, vraiment? Un treizième mythe à déboulonner

Il y a un mythe dominant qui ne figure pas dans le livre de Normand Mousseau commenté ici, mais qui en guide l’analyse et les propositions. J’en parle régulièrement dans mes articles du blogue, et je le présente ici en forme bien simplifiée: les décideurs de la planète, guidés par les économistes, restent convaincus qu’il est possible, voire essentiel, de continuer dans la lignée de la croissance économique qui caractérise les sociétés riches depuis des décennies. Cette conviction fait face à des constats difficiles à éviter: l’humanité se divise en un petit nombre (relativement parlant) de riches et en un grand nombre de pauvres, et toutes les tendances du modèle économique devenant mythique nous orientent dans la même direction, vers des inégalités économiques et sociales encore plus importantes; les habitants des pays riches ont déjà une «qualité de vie» sans comparaison dans l’histoire de l’humanité (tout en reconnaissant les pauvres en leur sein); l’humanité dépasse largement déjà par ses efforts de production la capacité de support des écosystèmes de la planète; directement en ligne avec notre modèle de production, nous faisons face à une série de crises qui s’avèrent hors de contrôle, que ce soit celle du réchauffement climatique, celle de la perte de biodiversité à l’instar des grandes extinctions de masse dans le passé géologique, celle de l’alimentation déficiente des pauvres de la planète, de nombreuses autres.

L’expédition a été organisée par un groupe de Jamésiens et de Cris. Nous étions des Cris, une Inuite, des Jamésiens et des Blancs du Sud, dans sept ou huit canots et plusieurs kayaks pour descendre la Rupert pendant 10 jours, pour aboutir à Waskaganish à son entrée dans la Baie James. Nous sommes parti un groupe surtout de blancs; le lendemain matin, deux canots ont descendu le rapide en face de notre campement pour se diriger vers nous. Ils étaient trois Cris et l’Inuite; en arrivant à notre campement, le plus vieux du groupe, Freddy Christmas, est venu directement vers moi et mon partenaire de canot, en disant «chum chum», en tout cas, le mot en Cri pour «elder». C’était le début d’une semaine où nous avons appris comment les Cris pouvaient recevoir des Blancs: des portages avec des sacs immenses (et des canots plus gros que les nôtres); des soirées où ils nous racontaient leurs culture et nous servaient castor, oie et poisson; une explication du comportement de l’esturgeon, que Freddy connaissait de longue date, mais qu’il a refait pour un rapport formel pour Hydro-Québec; une pèche où les Blancs dans leurs deux canots, de bons pêcheurs, n’ont rien pris pendant que les deux canots des Cris ont pris toute une pèche; une traversée du lac Nemaska en attendant (pour la plupart) que le vent tombe à précisément 20h00 et une traversée dans le calme sous une pleine lune; un déjeuner à Old Nemaska qui représentait le moment fort de la visite, où nous étions reçus en grande pompe, les Cris sortant ce qu’ils avaient partagé pendant plusieurs jours sur les portages, dans leurs gros sacs. J’ai demandé à Freddy Christmas où il était né – dans le bois ici, il m’a répondu; je lui ai demandé où il était allé à l’école – dans le bois ici, il m’a répondu. À la fin de la semaine (trois jours de plus de portages et de canot difficile pour plusieurs qui ont continué jusqu’à Waskaganish), conférence de presse où Freddy et xxx ont expliqué pourquoi il ne fallait pas détourner les eaux de la Rupert, cela après une semaine de communiqués et d’entrevues par satellite et par téléphone par les Cris, normalement à partir de leurs canots au milieux de la rivière.

Rapide de la rivière Rupert – photo Regan Moran lors d’une descente en 2002 pour contester sa dérivation

Les groupes environnementaux continuent à intervenir face aux changements climatiques en suivant par inertie leur tradition vieille maintenant de 40 ou 50 ans. Dans son nouveau livre, Gagner la guerre du climat: Douze mythes à déboulonner (Boréal, 2017), Normand Mousseau nous fournit, mythe déboulonné par mythe déboulonné, tout ce qu’il faut pour comprendre que ces interventions s’insèrent dans une fuite en avant. Mousseau fournit même dans son dernier chapitre le portrait de ce qu’il faut pour «gagner» – son terme – la guerre du climat. Il n’y a pas beaucoup de monde, même parmi les environnementalistes, qui vont être convaincus par ses propositions, tellement elles relèvent du rêve plutôt que d’une conception réaliste. Pour citer le titre pour le premier mythe, converti en réalité, «la réduction des émissions de gaz à effet de serre empirera immanquablement notre qualité de vie». Il nous reste à aborder la «rupture», la «transformation», la «fracture», la «transition», la «révolution» – différents termes utilisés par Mousseau apparemment comme synonymes – en reconnaissant son portrait, en rejetant ses propostions pour gagner la guerre, et en changeant radicalement d’approche.

Mousseau indiquait dans le temps qu’il était le principal auteur du document de consultation pour la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ) qu’il co-présidait en 2013-2014. Cela était plutôt difficile à croire, tellement le document refletait les orientations économiques traditionnelles du gouvernement. Mousseau semble avoir beaucoup appris de l’expérience de la CEÉQ, à juger par ce rapport final soumis au gouvernement en février 2014 et par la dédicace du nouveau livre. Probablement clé dans le changement, le rapport final insiste sur le fait que l’objectif péquiste de réduction de 25% des émissions pour 2020 était impossible à atteindre, proposant une réduction de -15% pour 2025 comme plus réaliste.

La relecture du document de consultation de 2013 aujourd’hui laisse presque pantois, mais, trois ans plus tard, Mousseau récidive avec un nouveau livre 0ù il se montre finalement fidèle au treizième mythe. En dépit du titre, rien dans le livre, une fois les mythes déboulonnés, rien ne suggère que nous pourrons gagner la guerre du climat, pas plus au Canada qu’au Québec. Le livre fournit un survol étoffé d’un ensemble d’informations et d’analyses sur les efforts de gérer le défi posé par les changements climatiques depuis 20-25 ans, et on peut remercier Mousseau pour ce travail.

Dix ou onze mythes déboulonnés: les trois premiers

Le livre se présente finalement en deux parties, une première et de loin la plus longue traçant les mythes associés à l’échec des interventions (ou non interventions) des gouvernements et des sociétés depuis le Sommet de Rio (où était adopté la Convention cadre sur les changements climatiques en 1992) et l’adoption du Protocole de Kyoto, en 1997. Il fournit toutes les raisons nécessaires pour accepter sur le tard que la COP21 et l’Accord de Paris de 2015 doivent être reconnus comme des constats d’échec, contrairement à un mythe qu’il n’aborde pas à l’effet que la COP21 était un grand succès. La poursuite du «business as usual» dans la «mise en oeuvre de l’Accord de Paris» s’insère clairement dans le monde des mythes qu’il décrit.

Mousseau semble identifier le choix du premier mythe précisément parce qu’il met en jeu ce qui constitue pour lui, finalement, un objectif prioritaire pour la société qu’il ne faut pas abandonner, la poursuite d’une meilleure qualité de vie (ou, dans une autre formulation, le «développement économique»). Il met en question dans la critique du  premier mythe, non pas la chance de gagner la guerre, mais l’illusion que cela va «immanquablement» améliorer cette qualité de vie qui représente déjà à son niveau actuel une grossière exagération de notre place comme espèce habitant une planète bien limitée dans son potentiel. Le premier chapitre souligne les difficultés à modéliser notre avenir devant les bouleversements qui vont s’imposer et insiste sur le fait que nous ne pouvons pas nous attendre de ces bouleversements une amélioration automatique de cette qualité de vie – tout en gardant l’espoir en une telle amélioration, à laquelle il revient dans la deuxième partie du livre. Même s’il y fait référence (90), il ne pense pas faire intervenir la modélisation faite par le Club de Rome dans Halte en 1972, finalement toute simple, qui suggère que nous sommes face à l’effondrement, «l’écrasement de notre économie» qu’il rejette dès la première page.

Les deux chapitres suivants s’attaquent directement à l’idée d’une économie verte qui pourrait caractériser la guerre du climat. En dépit de son extraordinaire expérience avec l’hydroélectricité, le Québec n’est pas un leader de l’énergie verte, insiste-t-il. Elle nous fournit les fondements pour le fonctionnement de notre société, mais manque totalement de s’insérer dans la concurrence mondiale pour le développement technologique et les retombées économiques qui en découlent. Un leader, pour Mousseau, ne se définit pas dans ces capacités sociétales internes, mais par sa façon de se positionner dans le développement économique mondial.

Le chapitre 3 poursuit ce thème, avec une première section, intitulée «Consommation et lévier économique», où Mousseau insiste que la conversion au chauffage électrique a bien pu être intéressante pour réduire notre dépendance au pétrole, mais était une «occasion ratée» qui ne nous a fourni «aucune avancée technologique», aucun «savoir-faire d’avant-garde exportable» (57) dans l’utilisation de notre hydroélectricité. (Il semble y reprendre le vieil argument des ingénieurs à l’effet que la transformation de l’électricité, une énergie de la plus grande qualité, en simple chaleur est une erreur, ssauf qu’il rejette plus loin cet argument face aux interventions de Claude Montmarquette et Alain Dubuc (87).) «Le Québec a aussi raté l’occasion de proposer des technologies électriques originales dans l’industrie lourde» (58), poursuit-il; «les investissements générés par l’industrie énergivore n’offrent qu’un rendement très faible en matière de nombre d’emplois» (62).

Dix ou onze mythes déboulonnés: les échecs des gouvernements

Les mythes que Mousseau déboulonne ainsi sont associés au treizième, dérapant face au défi du développement économique qui en constitue son critère d’analyse. Dans le chapitre 4, il aborde directement les efforts de réduire les émissions de GES, soulignant que l’objectif actuel du Québec, d’une réduction de 37,5% d’ici 2030, est sans le moindre plan d’action pour l’atteindre, et qu’il sera très difficile à atteindre lorsque l’on se mettra à faire un plan. Mousseau n’aborde même pas la question des véritables objectifs à atteindre dans un monde où la contraction des exagérations des pays riches est nécessaire pour permettre une convergence vers une égalité dans la consommation (ici, de l’énergie) par l’ensemble de la population.

Mousseau aborde cet enjeu en passant, en soulignant la nécessité pour le Québec de réduire ses émissions de 80% d’ici 2050 (20), ce qui exige que les cibles de 2030 soient établies en conséquence. On voit mieux cette situation en consultant un rapport de l’IRIS de 2013. Ce rapport tient explicitement et rigoureusement compte du budget carbone du GIEC et des implications du processus de contraction et de convergence nécessaire pour «gérer» les énormes inégalités actuelles et prévisibles. Le rapport, suivant la règle méthodologique sur laquelle insiste Mousseau, indique qu’une réduction de 40% serait nécessaire pour 2020 et de 50% pour 2025, objectifs inatteignables qui décuple l’importance du défi de «gagner» la guerre du climat tel que présenté par Mousseau.

Pour respecter son « espace atmosphérique », le Québec doit réduire ses émissions de CO2 de 3,6% en moyenne, et cela pour chaque année entre 2000 et 2100. Cela implique une réduction de moitié des émissions dès 2025, par rapport au niveau de 2000. L’empreinte carbone du Québec devrait ensuite passer sous la barre des 20 Mt dès 2040.

Si on la compare avec les objectifs gouvernementaux actuels de réduction de GES, qui s’établissent à 25% de moins que le niveau de 1990 d’ici 2020 [pour le gouvernement Marois – c’est de retour à 20% de moins avec le gouvernement Couillard], et de 37,5% de moins d’ici 2030, l’approche par budget carbone implique une action beaucoup plus ambitieuse, soit une cible de 40% sous le niveau de 1990 d’ici 2020. (p.5)

Le chapitre 4, complété par le chapitre 8, fournit un bon portrait du système de marché de carbone où le Québec se trouve avec la Californie et, tout récemment, l’Ontario, et ouvre la réflexion sur les échecs en matière d’interventions à l’échelle canadienne, que ce soit les provinces ou le gouvernement fédéral (reprise dans les chapitres 9 et 10).

Le chapitre 5 semble presque un interlude, le mythe en cause découlant de positionnements de l’économiste Claude Montmarquette et du journaliste Alain Dubuc, parmi d’autres, à l’effet que l’utilisation de l’électricité pour le chauffage est un non-sens. Mousseau insiste sur le contraire, et dans le chapitre fournit une intéressante analyse des options dans l’électricité pour l’avenir des sociétés, concluant que l’électricité semble de loin la meilleure option et qu’en cela le Québec est en fait un leader, quitte à gérer son énorme défi consistant à quitter le pétrole.

Déversoir avec eau

Déversoir du barrage Robert-Bourassa, où aboutit la dérivation de la Rupert source Beevar

Le mythe du chapitre 6 serait celui qui prétend que le Québec possède un plan d’action détaillé pour atteindre son objectif de réduction de 37,5%, mais je ne connais personne qui prétend cela. Finalement, le chapitre lui fournit l’occasion de montrer l’importance de l’absence d’un plan d’action, en cela constituant une préparation pour les chapitres 9 et 10 en ce qui concerne les autres juridictions canadiennes. Tous les mythes déboulonnés ne sont pas d’égale importance, ni ne comportent le même nombre d’adhérents.

Les chapitres 7 et 8 abordent deux mythes qui vont dans le sens contraire l’un de l’autre, le premier étant à l’effet (c’est le discours de l’industrie pétrolière entre autres) que nous aurons du pétrole pour encore longtemps, et que nous en aurons besoin. Le chapitre 8 aborde le mythe impliqué dans la principale initiative du gouvernement fédéral de Justin Trudeau, à l’effet que l’établissement d’un prix pour le carbone réglera les problèmes.

Le chapitre 7, en fait, fournit un portrait intéressant des récents développements dans l’exploitation des hydrocarbures, dont la fracturation et la baisse constante du prix de cette technologie, mais le constat de Mousseau est qu’il s’agit de ressources qu’il faudra délaisser, en fait, laisser dans la terre, en dépit de quantités importantes apparemment disponibles grâce à ces nouvelles technologies. Par ailleurs, souligne-t-il, il ne faut pas compter sur l’idée – un autre mythe, pourrait-on dire – que nous allons pouvoir remplacer les énergies fossiles, d’abord le charbon par le gaz naturel (136), dont il parle, ensuite l’ensemble des énergies fossiles par les énergies renouvelables, dont il ne parle pas.

Le chapitre 8 nous complète le portrait des marchés de carbone, en soulignant que ce n’est pas l’existence de marchés qui importe, mais la valeur du carbone sur ces marchés. Il suggère, avec raison pour l’ensemble des cas, que ce prix est actuellement trop bas pour avoir une influence, et que les politiciens seront trop sensibles aux impacts qu’aurait une hausse de ce prix à un niveau approprié pour qu’un tel scénario pour la réduction des émissions ne se réalise.

Ce qu’il faut faire – et quelques autres mythes

Le chapitre 9, qui débute la seconde partie du livre, permet à Mousseau de mettre de l’avant un élément du portrait qu’il pense nécessaire pour gagner la guerre du climat, une nationalisation des ressources minérales pour permettre une meilleure gestion de celles-ci, pour le bien de la société. Actuellement, suggère-t-il, le Canada est une «terre de succursales» d’entreprises multinationales étrangères. Quant aux provinces, le sujet du chapitre 10, la situation est semblable, aucune n’étant vraiment en mesure de relever le défi, voire même poser la question quant à l’effort nécessaire: «au royaume des aveugles, souligne-y-il, les borgnes sont rois» (179).

Le traitement du mythe du chapitre 11 – le Canada est un vrai pays – est une sorte de transition vers le chapitre 12 et le positionnement de Mousseau face aux multiples échecs et culs de sacs, passés, actuels, voire à venir, qu’il décrit dans le livre. Il y insiste, dans la perspective d’une volonté de formuler et gérer un plan d’action national intégré, sur les nombreux impédiments inhérents dans la structure constitutionnelle et politique canadienne. Pour Mousseau, «le Programme national national de l’énergie [du père Trudeau] [constituait] une nouvelle politique [qui] représentait la première tentative d’un gouvernement canadien de l’après guerre pour prendre en main un secteur économique majeur contrôlé par des intérêts étrangers» (207). Il s’agissait d’un effort de transférer les bénéfices économiques des corporations privées étrangères vers le gouvernement fédéral et les investisseurs canadiens, et quelque chose de semblable est essentielle selon lui pour gagner la guerre à l’échelle du pays.

Pour compliquer le portrait, l’intérêt économique de l’exploitation des ressources, Mousseau se montre sensible à l’analyse de l’économie écologique à l’effet que l’exploitation des ressources non renouvelables ne devrait pas être prise comme une source de revenus immédiats, puisqu’il s’agit d’une diminution du capital naturel du pays qui viendra nuire à terme, à l’avenir. Mousseau propose (212s.) plusieurs éléments d’une approche intégrée: une société d’État au niveau canadien; des fonds intergénérationnels fédéral ou provincial; une répartition dans le temps des revenus venant de l’extraction des ressources non renouvelables. Son analyse, et surtout son sens de ce qui constitue une nécessité fondamentale face aux énergies fossiles (surtout le pétrole), insistent sur la gestion de ces ressources dans une perspective de développement économique (même si leur caractère non renouvelable contraint radicalement cette gestion). Même dans cette critique du «Canada virtuel», Mousseau ne semble pas conscient du treizième mythe, le modèle économique qui mobilise l’ensemble des gouvernements, fédéral aussi bien que provinciaux et territoriaux, le prenant pour la réalité.

La liste des mythes fournie au début du livre n’y fait même pas référence, mais la table des matières presque cachée à la fin nous renvoie à la conclusion du livre, «Au-delà des mythes», une courte section d’une dizaine de pages. On y trouve, de nouveau, la vision de Mousseau d’un monde meilleur (243) qu’il semble reconnaître comme une sorte d’utopie, à l’instar de celle de la société de consommation qu’il faut remplacer. Par ailleurs, «l’échec qui s’annonce» est fonction d’une «analyse qui n’est pas fausse» et viendra si «l’on ne peut aller de l’avant dans la lutte aux changements climatiques sans s’appauvrir» (245). En visionnant le portrait de cet échec, Mousseau insiste que ce sera parce que nous n’aurons pas su profiter du potentiel de développement économique en nous servant de ce potentiel en orientant la rupture requise «pour servir à la croissance de [notre] économie» (246).

Même Mousseau imagine une paralysie structurelle, pas la victoire

Cette expression par Mousseau d’une sorte de nostalgie est suivie immédiatement par sa transformation en une toute autre vision, celle qui échappe à une «paralysie» pour chercher un «développement social qui inclut la gestion du vieillissement de la population, la protection de l’environnement, le maintien d’emplois de qualité, le développement économique et bien plus» (246). Le piège serait une «paralysie structurelle» dont il confie avoir de la difficulté à imaginer que nous en échappions.

Retournant au refus des gouvernements de donner suite à l’appel du rapport final de la CEÉQ pour une nouvelle gouvernance, il dénonce leur «sclérose» et la volonté de la population à ne pas trop être «bousculée» dans ses habitudes. Il rêve d’une «société moderne couplant faibles émissions de carbone et bonne qualité de vie» (248). Il y semble accepter que ce ne sera pas nécessairement une meilleure, mais revient une page plus loin à la vision du treizième mythe qui nous permet de croire à l’atteinte d’une «société riche à faibles émissions», à une «meilleure qualité de vie», une qualité de vie «augmentée».

Contrairement à ce qui est inhérent dans le premier mythe, cette société ne viendra pas immanquablement, et Mousseau le reconnaît, mais ne reconnaît pas que la réduction des émissions va empirer la situation économique. La victoire résulterait d’une «quadrature du cercle» (227) décrite dans le chapitre 12 portant sur le dernier mythe, celui apparemment du gouvernement de Justin Trudeau. Les propositions de Mousseau pour «sortir de cette impasse», le contenu du chapitre 12, deviennent difficiles à suivre dans sa volonté à apaiser les conflits: «les hésitations et les oppositions [de l’Alberta et du Saskatchewan] sont légitimes», insiste-t-il (230), tout comme l’industrie des sables bitumineux est une «industrie légitime» (238). Il faut «comprendre le dilemme» de ces provinces qui seront récalcitrantes, pour apprendre une page plus loin que celles-ci vont être obligées d’encaisser «une période de déclin irréversible» (239) qui réglera les oppositions…

Face à cette situation, Mousseau propose que

l’ensemble du Canada devra mettre en place une nouvelle économie pour les provinces productrices de pétrole, une économie diversifiée qui s’appuiera sur les ressources humaines bien plus que sur les ressources naturelles. […] Plutôt que de lancer une guerre entre les provinces, il faudra lier la transformation de l’économie des provinces productrices de pétrole au programme national de lutte aux changements climatiques et accomplir cette transformation en partenariat avec l’ensemble du pays. Un tel effort collectif n’est pas naturel pour le Canada, dont les provinces n’ont aucune tradition de partenariats semblables» (239-240).

Sans cela, Mousseau suggère, il y aura des dérapages et l’échec, mais il ne semble pas insérer dans sa réflexion une reconnaissance que nous n’aurons pas le temps pour nous permettre de revenir de tels dérapages, d’un tel échec. Autant il est difficile pour Mousseau d’imaginer la société moderne dont il rêve, autant il est difficile pour nous d’imaginer où Mousseau se place lui-même. Il ne fournit aucune raison de croire que lui-même croît dans une évolution positive de la situation politique (surtout). Il semble tout simplement incapable de comprendre les failles du treizième mythe et une situation où il faudra, urgemment, nous préparer pour un déclin irréversible de la société toute entière, dans la lignée de Halte à la croissance.

Mousseau se montre complètement berné par le treizième mythe. Celui-ci est, en fait, le seul qui compte de nos jours, les autres mythes qu’il décrit constituant finalement des épiphénomènes, des efforts d’adapter le mythe dominant dans un processus visant le maintient d’un paradigme qui est en train de s’effondrer.

 

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Battures de Beauport: Une bataille qui tire peut-être à sa fin?

Cela a commencé à la fin des années 1970 avec des constats d’un type constamment utilisé depuis des décennies, soit que le projet d’expansion du port de Québec à même le fleuve et la construction d’une autoroute reliant la Côte de Beaupré (et l’Île d’Orléans) avec la Haute Ville comportait une dégradation importante de l’environnement qu’il fallait «gérer». Une coalition d’intérêts divers et intéressants a rendu à l’intervention un caractère beaucoup plus global, plus englobant, plus porteur. Il s’agissant d’une prise de conscience de l’importance de l’aménagement urbain dans tout effort de mitiger les impacts environnementaux, mais aboutissant à la longue au constat que les facteurs dominants dans l’aménagement, dont le développement économique, constituent les véritables sources de ce qu’il est convenu d’appeler la technique de l’os, à l’encontre d’objectifs sociaux qui devraient primer d’emblée.

La vision des promoteurs de l’époque, le remblayage des abords du fleuve à Québec jusqu’à la pointe ouest de l’Île d’Orléans, constitue en fait l’os qui va rester tant et aussi longtemps que la Baie de Beauport ne sera pas rongée jusqu’à l’os. Concernant la bataille sur les battures de Beauport en 1978-1980, le portrait se trouve dans le dossier 0 du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), pour ce qui est du projet autoroutier; des audiences sur le projet d’expansion du port ont été conduites par le gouvernement fédéral, avec une participation provinciale, et ont abouti à l’abandon du projet.

Un site impressionnant

Baie de Beauport: c’est le secteur à droite qui serait coupé du fleuve par Beauport 2020

La vue du Cap Diamant qui se présente à une personne qui arrive en bateau en remontant le fleuve est presque sans pareil, tellement c’est majestueux en dépit de nombreuses atteintes au fil des siècles, au fil des décennies. De la terre ferme, sur la rive nord, la Baie de Beauport (la photo) représente encore un lien visuel et physique avec le fleuve qui est, encore une fois, impressionnant et cela, en plein centre de la ville. Finalement, du haut du Cap Diamant, de la Terrasse Dufferint (ou du restaurant Le Ciel, où j’étais récemment), on comprend d’emblée un élément du portrait qui fait que Québec est reconnu comme un site de patrimoine mondial reconnu par l’UNESCO. En imaginant une extension du port actuel sur 600 mètres directement dans le cœur de ce site, on se demande à quoi pensent les responsables de l’APQ et les décideurs de la région qui ont endossé le projet de Beauport 2020. C’est proche d’être incompréhensible.

Affiche Battures

Affiche du mouvement Sauvons les battures de 1978

La plage que nous imaginions dans le temps s’est réalisée, et une importante activité récréotouristique s’est installée dans la Baie de Beauport, site toujours grandiose en dépit des siècles de remblais et de développement industriel et portuaire. Une importante courbe dans l’autoroute a permis d’éviter son passage sur pilotis à travers le centre de la Baie tel qu’envisagé dans le temps. En pleine vue de la Terrasse Dufferin, le site (devrait) figure(r) parmi les plus intéressants au Canada. Pourtant, 40 ans plus tard, voilà que l’Administration portuaire de Québec (APQ) propose de prendre une autre partie de l’os. L’APQ est une instance fédérale, comme le site du port, et même si l’empiètement projeté aura des incidences sur tous les alentours, de juridiction provinciale, l’APQ refuse de reconnaître la pertinence d’une audience du BAPE et le processus d’approbation s’est enclenché avec une intervention de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. Le mémoire de Jean Gauthier, un des participants au mouvement Sauvons les battures, est tiré de plus de 40 ans d’expérience et de connaissances professionnelles, et complète plusieurs autres interventions.

Beauport 2020

Ce qu’il faut essayer d’imaginer est l’argumentaire écnomique qui amènent les décideurs à vouloir scrapper ce site pour des bénéfices économiques qu’ils proposent l’emportent sur les évidences. Leur argument ne tient tout simplement pas la route. Le projet Beauport 2020 créerait 17,5 hectares de nouveaux terrains, il générerait une soixantaine d’emplois directs localement si les matières en vrac n’étaient que solides, et une trentaine d’emplois directs si les matières en vrac n’étaient que liquides. En comparaison, la RMR de Québec dénombrait 442 000 emplois au 30 septembre 2016. C’est ainsi que le travail de Jean Lacoursière et d’autres d’Accès Saint-Laurent Beauport (ALSB), digne successeur du mouvement Sauvons les battures, décrit la situation (25/82). Leur mémoire poursuit en fournissant le portrait global, laissant presque de coté la destruction du site patrimonial qui serait en cause tellement les fondements économiques demeurent faibles:

Avec cet agrandissement, le promoteur veut concurrencer des ports américains pour le transport de marchandises qui, pour la plupart, ne sont ni requises ni produites par les entreprises canadiennes, afin de dégager des profits suffisants pour restaurer les infrastructures actuelles. Les sections précédentes du présent mémoire ont démontré que le projet Beauport 2020 est inacceptable à plusieurs niveaux :

  • l’approche proposée pour financer la restauration de ses infrastructures n’est pas crédible;
  • le promoteur ne peut démontrer que son projet s’insère dans « une planification régionale et globale du littoral » comme il en a lui-même reconnu la nécessité;
  • le projet va à contre-courant de la tendance internationale voulant que le développement des ports se fasse à bonne distance des grands ensembles urbains;
  • l’octroi au projet d’une subvention à même les fonds publics est inéquitable pour les autres ports du Saint-Laurent, particulièrement quand on prend en compte la nouvelle Stratégie maritime du Québec;
  • certaines raisons d’être du projet demeurent trop nébuleuses alors que les raisons que le promoteur affiche publiquement sont discutables;
  • contrairement aux prétentions de l’Administration portuaire de Québec, les avantages économiques du projet sont faibles, notamment en matière de création d’emplois;
  • le projet pérenniserait une forme de subvention à long terme aux opérateurs de terminaux dont il serait difficile de s’affranchir;
  • ce projet peut nuire à l’image de Québec et au développement de l’industrie touristique;
  • le projet ne respecte pas les principes fondamentaux que son promoteur a lui-même définis pour la réalisation de ses projets;
  • les impacts sur l’environnement et sur le milieu humain du projet Beauport 2020 sont hautement imprévisibles, principalement en raison du haut niveau d’incertitude quant aux activités qui seront accueillies sur les nouveaux terrains créés. Le promoteur n’a pas démontré que son besoin est supérieur aux besoins qui ne pourront pas être satisfaits si son projet se réalise. Ce projet nuit donc à l’intégrité de l’environnement et au maintien de l’équité sociale;
  • le projet ne correspond pas à la meilleure utilisation possible des infrastructures portuaires publiques susceptibles de combler les besoins identifiés, compte tenu des diverses       possibilités d’aménagement des autres ports publics du Saint-Laurent. Ce projet n’est pas       efficace économiquement (36-37/82).

Les écosystèmes qui ne paraissent même pas

L’intervention de plusieurs d’entre nous en 1978 était fondée sur le fait que la Baie de Beauport constituait un des trois plus importants sites pour les oiseaux de migration de toute la grande région de Québec. Les atteintes au site ont sûrement fait que cette situation a changé, comme par ailleurs celle qui décrit l’ensemble des écosystèmes du Québec. Il reste que d’importants éléments écosystémiques méritent toujours d’être signalés. Nature Québec, successeur du mouvement Sauvons les battures, les signale dans son mémoire :

Les habitats décrits dans l’ÉIE du projet Beauport 2020 sont incontestablement d’une grande importance écologique, notamment pour la faune aviaire et ichtyenne (poissons). Ils abritent, entre autres, une aire d’alimentation pour les esturgeons, des aires d’alevinage utilisées par plusieurs espèces de poissons, dont l’Alose savoureuse, le Baret et le Bar rayé (espèce en voie de disparition), des sites de nidification pour certaines espèces d’oiseaux comme l’Hirondelle de rivage, l’Engoulevent d’Amérique et le Canard colvert, en plus de constituer une halte migratoire d’importance mondiale pour la Sauvagine et les oiseaux de rivage.

Les firmes GHD et Englobe, mandatées par l’APQ pour caractériser les milieux naturels et la faune, sont sans équivoque sur ce point :

La baie de Beauport constitue donc un habitat unique et essentiel pour le développement des poissons d’eau douce, du stade larvaire à adulte, dans cette partie du fleuve Saint-Laurent.[…];

la zone centrale de l’estuaire de la rivière Saint-Charles constitue un habitat d’alimentation important pour les esturgeons jaunes adultes et les esturgeons noirs juvéniles. De plus, bien que les rives soient principalement constituées de quais et de murs de soutènement, la dynamique de courant lors des marées fait en sorte que beaucoup de jeunes poissons sont entraînés dans l’estuaire et se concentrent particulièrement dans une baie en rive nord utilisée notamment par des jeunes bars rayés et aloses savoureuses.

La zone intertidale de la portion interne de la baie de Beauport constitue un important habitat d’alevinage et de croissance pour les jeunes de plusieurs espèces de cyprinidés ainsi que pour l’Alose savoureuse, le Baret, la Perchaude, les Meuniers et le Bar rayé.

Tous les milieux humides du rentrant-sud-ouest, et ceux avoisinants de la Baie de Beauport, servent de halte migratoire printanière et automnale pour les oiseaux. Ces haltes ont un rôle majeur pour ces oiseaux qui peuvent s’y reposer et s’alimenter. 22/73

 

L’organisme remonte aux audiences du BAPE de 1978 en soulignant la progression de la technique de l’os :

La sévérité des impacts environnementaux a été si marquée dans ce secteur, que dans son rapport sur les audiences publiques du BAPE concernant le projet autoroutier Dufferin-Montmorency tenues en 1978, le commissaire cite le mémoire d’Environnement Canada dans les termes suivants :

considérant que la portée environnementale déborde de beaucoup la simple question des oiseaux, les battures de Beauport devraient recevoir la protection la plus intégrale possible (…); les zones intertidales en eau douce constituent un biotope particulièrement rare dans l’ensemble des écosystèmes de notre planète (…); la retenue de sédiments fait des battures de Beauport un milieu épurateur des eaux du fleuve (…); la protection intégrale des battures de Beauport doit être maintenue malgré les effets nocifs des empiétements déjà survenus» (27/73).

 La fin du dossier?

Il est difficile donc de comprendre que l’Agence canadienne d’évaluation environnementale approuvera le projet Beauport 2020, tellement il n’a pas de sens. Il est tout aussi difficile de concevoir qu’elle ne l’approuvera pas, tellement le modèle économique autorise tous les dérapages…

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Ne renonçons à rien

La tournée Faut qu’on se parle et son livre bilan semblent vouloir amorcer de nouveaux échanges, un nouveau débat, de nouvelles orientations. L’initiative semble bien partie en insistant sur l’écoute, mais rien pour le moment ne suggère qu’elle va pouvoir dynamiser la société. Elle évite le piège des manifestes, mais doit se montrer capable d’élaborer un programme et une mobilisation conséquente.

Le titre laisse songeur, tellement il est clair que nous devrons renoncer à beaucoup de choses. En même temps, il cible la volonté de s’impliquer, de générer un mouvement social qui semblait exister au moment de la grève étudiante et du Jour de la terre de 2012 arc-en ciel, mais qui s’est effondré. Ne renonçons à rien, disent les auteurs, en s’appuyant sur les milliers de personnes rencontrées lors de la tournée, ne renonçons à à rien jusqu’à ce que les impossibilités nous forcent à nous raviser, dont-on comprendre.

Voiture électrique

La voiture électrique, un des mythes à déboulonner, selon Mousseau

Le lancement de la tournée était fondé sur la proposition de 10 questions et une trentaine de constats sur la situation actuelle. L’initiative était intéressante, une contre proposition à de nombreuses initiatives qui finalement ne donnent pas la parole aux gens mais la prennent pour rester dans le cercle restreint des idées derrière elles. C’était mon expérience de l’enseignement pendant des décennies : j’exigeais la lecture d’un texte et le «cours» que j’animais cherchait à trouver ce qu’il y avait de mieux dans le texte à travers les différentes interprétations qu’en faisaient mes étudiants.

Le livre bilan qui vient de sortir (Ne renonçons à rien, Lux 2017) ne cherche donc pas à fournir une vision d’ensemble et les pistes pour un véritable plan d’attaque. Plus que les trois-quarts du livre (7-146) portent sur un portrait des défis actuels. Esquissé, doit-on présumer, en tenant compte de ce que les auteurs ont entendu, je me trouve incapable d’y trouver un plan, seulement une série de réflexions décousues dont quelques portraits d’un avenir meilleur, dans la dernière section.

Le quart qui reste présente huit priorités qu’ils appellent des projets concrets mais qui restent beaucoup dans le général et très incomplet comme programme; elles ne figurent même pas dans la Table des matières. Les sous-titres des sections en fournissent les grandes lignes: nos écoles d’abord; une politique industrielle écologique; démocratiser la démocratie; un nouveau modèle culturel et médiatique; assumer notre diversité; réaliser la réconciliation avec les Premières Nations; améliorer la couverture publique et l’accès aux soins de santé; faciliter la vie des familles.

Mise en œuvre, démarrage…

L’initiative cherche à stimuler la participation des gens à la recherche de pistes de sortie de ce qu’ils voient comme une apathie généralisée. On doit s’attendre à une mobilisation pour les suites de la tournée. Cela viendrait au départ, pourrait-on croire, du Chantier de l’économie sociale (dont Jean-Martin Aussant est le directeur mais déjà trop occupé pour participer pleinement à la tournée, comme il l’indique dans le livre) et de la Fondation Suzuki (dont Karel Mayrand est le directeur et qui semble être plutôt mal parti avec un appui au REM de la Caisse de dépôt en se débarassant trop facilement des mises en garde du BAPE), les deux seuls représentants de réseaux dans le groupe.

Ce que l’on doit ajouter d’emblée et de façon prioritaire est la poursuite du travail dans les réseaux sociaux, autochtone, fémiministe, militant de tous genres tel que permettent de l’esquisser les engagements des signataires. Maïtée Labrecque-Saganash livre un ensemble d’éléments de son portrait, et de ses intentions, dans une entrevue pour le numéro de Châtelaine de mars 2017. On peut soupçonner que Gabriel Nadeau-Dubois organisera un autre réseau à la tâche au sein de Québec Solidaire; trois leaders de QS ont signé un texte dans Le Devoir pour un renouveau politique la semaine du lancement du livre, espérant un suivi de Faut qu’on se parle dans la forme d’une «vaste convergence des forces sociales progressistes et indépendantistes», un courant qui dépasserait les partis politiques – cela «en vue de 2018»…[1]

Pour le moment, la situation rappelle beaucoup trop celle de 2012, voire l’initiative derrière la création du réseau pour un Changement de logique économique en 2011, qui était mort-né, tellement ses initiateurs n’avaient pas le temps d’en assurer les suites. On peut toujours espérer[2], mais il reste que le projet est assez flou et doit bien prendre des orientations claires pour aller quelque part. Il est pour l’éducation, pour la santé, pour la démocratie, pour la culture et pour la vie familiale, objectifs qui ne soulèveront pas beaucoup d’objections même devant les quelques détails proposés, pas plus, probablement, que pour la volonté de nous réconcilier avec les Premières Nations, voire avec les immigrants.

Une politique industrielle écologique

Il est intéressant de voir le projet laisser presque en plan toute orientation explicite touchant les enjeux environnementaux, dont celui du climat qui figure parmi les premières préoccupations dans le document de départ; toute la dernière section «sectorielle» de la présentation (109-133) fournit une esquisse d’enjeux environnementaux, de l’agriculture et de l’énergie avec un titre qui reste dans le vague: «Tout ce que nous pouvons». Une espèce de précision qui s’y trouve dans le grand portrait du livre, à l’effet qu’une bonne orientation serait l’abandon de l’auto privée (128-132), est soutenue par une référence au travail de Renaud Gignac pour le Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement de 2014. Ces réflexions ne trouvent pas de place facilement parmi les priorités telles que celles-ci sont énoncées.

On peut comprendre que la résolution des défis environnementaux réside dans les décisions prises en amont, au niveau de l’économie, voire de la société. Parmi les huit priorités retenues dans le bilan de la tournée se trouve l’adoption d’une « politique industrielle écologique ». Cette volonté reprend une thématique chère à l’IRÉC, qui y voyait une industrie verte centrée sur le monorail, et plus récemment, une industrie verte centrée sur les biocarburants et bioproduits qui serait au cœur d’une transition vers des systèmes de transport verts. Il n’en est rien, d’après la lecture de la courte section du livre (156-162) qui décrit cette priorité, mais voilà, cette section est beaucoup trop courte pour permettre au lecteur de trancher.

La section se limite à critiquer le libre-échange, à favoriser les entreprises collectives – dans les initiatives industrielles qui ne sont pas précisées – , opérer la transition écologique – terme utilisé à toutes les sauces actuellement, mais précisé aux pages 160-161 – , et à mettre un accent sur le développement économique régional. La réflexion des pages 128-132 y est oubliée, comme le travail de Gignac qui fournirait une approche au désinvestissement dans le pétrole qui ne dépendrait pas des décisions fédérales comme le texte suggère.

Le modèle économique à chercher

Finalement, on se rabat sur la première section du livre, «Des modèles qui prennent l’eau» (15-43), pour une critique assez directe et assez explicite du modèle économique qui occasionne, finalement, les déboires de notre civilisation actuelle. La réflexion de cette section, comme celles de l’ensemble du grand portrait constituant les trois quarts du livre, méritent attention même si elles ne sont pas retenues dans l’énoncé des priorités.

En particulier, c’est ici que l’on trouve un aperçu des orientations en matière économique pour les suites.

Ces liens de toute nature qui nous unissent à nous-mêmes et au monde, la capacité de déterminer comment être «Maîtres chez nous», disit-on jadis, voilà ce qu’engagent les modèles de développement économique… Ils concourent à rendre le monde habitable, à nous y faire une place, à nous permettre d’y vivre avec les autres. (17)

La référence à des modèles au pluriel est clairement pour permettre de chercher un bon par rapport au mauvais qui domine aujourd’hui.

L’économie est certes difficile à prévoir, mais ce n’est pas une séquence de cataclysmes: c’est une activité humaine à laquelle il est possible de réfléchir et que nous pouvons, aussi, transformer… Un modèle de développement économique, c’est un cadre en constante redéfinition, fluctuant, mais c’est aussi un système à réinventer constamment. (19)

Et les auteurs identifient le modèle actuel :

Le mot d’ordre est connu: remettre les clés de la cité au marché, renoncer à donner une direction à l’économie et concéder que développer, c’est être sans dessein. En ce sens, on ne nous propose plus de véritables modèles de développement, qui viseraient par exemple à valoriser l’humain plutôt que le capital, la finesse du travail plutôt que la croissance à tout prix, la capacité à répondre à nos besoins plutôt que l’accumlation privée de profit – bref, quand «développement» rime avec «progrès». (21)

Le texte aborde brièvement l’endettement (surtout personnel) et le libre échange international comme des tendances à contrer, ainsi que la propriété collective et l’ÉSS comme éléments du modèle à soutenir, alors qu’elles sont «confinées à la marge» actuellement (27).

La vision se concrétise, en soulignant les composantes de l’économie, même si l’on peut trouver curieux que l’accent à cet égard n’est pas plutôt sur celles-ci comme étant les bases de la société.

Il nous faut une économie plurielle, basée sur les trois grands piliers qui permettent de tendre vers une forme d’équilibre : le pilier de l’État, le pilier privé, et le pilier collectif. (28)

Pour conclure :

En matière économique, vous n’avez eu de cesse de nous ramener à une question: qui décide et au nom de quels principes? L’économie québécoise est imbriquée dans une économie mondialisée de laquelle il est très difficile de s’extraire… Il ne s’agit pas pour nous de rêver d’y échapper ou de les refuser en bloc. Il s’agit de rendre ces tensions fécondes là ou elles nous semblent trop souvent malsaines. (34)

Même si tout porte à croire que c’est le pilier collectif qui devrait recevoir la priorité, et qui semble la recevoir dans le livre, cette conclusion au portrait très critique du modèle économique capitaliste semble laisser la porte ouverte pour le pilier privé et l’objectif pour le pilier collectif de chercher des ouvertures dans le modèle capitaliste. Cela fait des décennies, voire des siècles que cette situation fournit les bases de domination pour le modèle capitaliste, souvent au dépens du pilier collectif. Les dérapages des dernières décennies semblent presque inscrits dans le programme, tellement le propos est flou et passe proche de l’abandon.

Le troisième secteur

Le langage du texte rappelle le travail de Henry Mintzberg, professeur de business et management à l’Université McGill, qui a récemment écrit un essai insistant pour une place plus importante pour la société civile mais retenant celle du secteur privé. Dans Rebalancing Society : Radical Renewal Beyond Left, Right, Center, il y livre un plaidoyer pour une meilleure reconnaissance du rôle de la société civile, qu’il appelle le secteur pluriel de la société et qu’il situe, comme Lietaer, dans un cadre où ce secteur fournit un complément aux deux autres.

En dépit du titre et de sa présentation dans le livre, le «renouveau radical» qu’il propose laisse continuer dans l’imaginaire le modèle économique capitaliste comme autre secteur de la société, une société d’équilibre entre ces deux secteurs et le troisième, celui des gouvernements. Le texte de Ne renonçons à rien met l’accent sur l’économie – nous proposerions de le mettre sur la société elle-même plutôt – comme plurielle, et centre sa réflexion sur ce secteur comme étant celui du collectif. Pour Mintzberg, il faut ramener le secteur privé à l’ordre pour laisser plus de place au secteur qu’il appelle «pluriel», et cela est la clé du travail.

Je propose plutôt que le travail – énorme – est de tout simplement présumer de la disparition de la dominance, voire de la présence du secteur capitaliste. Comme je l’indique dans mes articles sur l’échec du mouvement social et ailleurs, l’effondrement de l’économie tel que projeté par Halte fait en sorte que la recherche d’équilibre ne représente plus une voie de solution. Il faut que la société civile, ce que nous appelons l’économie sociale et solidaire, ce que Mintzberg appelle le secteur pluriel, ce que les auteurs appellent le secteur collectif, devienne le fondement de la future société – plutôt, pourrait-on dire, que de l’économie. Il faudra suivre l’évolution des choses, les suites du FQSP, pour voir s’il s’agit d’une initiative qui répondra aux attentes.

 

[1] Pour sa part, Françoise David a livré son bilan plutôt sobre à Josée Boileau pour Châtelaine.

[2] Reste que l’espoir ne mènera pas loin. Dans Le Devoir du 28 février, nous voyons deux interventions qui suggèrent le problème. Un collectif y manifeste son étonnement que la Politique énergétique ne comporte pas un sérieux volet transport et lance un appel pour un nouveau pacte social.

Normand Mousseau, pour sa part, constate que le Québec court à l’échec en matière de changement climatique, soulignant dans son nouveau livre Gagner la guerre du climat : Douze mythes à déboulonner. Lecture à suivre, mais il semblerait surpris de la force des mythes dans notre incapacité à aborder le défi et de la résistance du gouvernement à le relever, surprise surprenante pour le co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec dont le rapport a été déposé en 2014.

 

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Y a-t-il une population optimale pour le Québec?

Une façon intuitive et proche de l’automatique d’aborder cet article est de garder à l’esprit que je suis, d’une part, immigré, et d’autre part, anglophone d’origine. Je n’apprécie donc pas les préoccupations de la population québécoise francophone, et cela déteint sur mon analyse, faudrait-il le croire. De mon coté, en dépit de mon choix du Québec, par intérêt, il y a plus de 50 ans, comme cette entité francophone noyée dans le flot d’anglophones (et de plus en plus d’allophones) en Amérique du Nord, c’est clair que les enjeux qui menacent l’humanité toute entière trouvent dans la croissance démographique probablement le facteur objectivement le plus problématique, facteur qui complexifie et augmente l’importance de tous les autres enjeux. C’était le sujet du troisième article de mon blogue, en janvier 2013l’article portait sur le rapport de recensement de l’année précédente et il est fascinant de voir jusqu’à quel point les mêmes commentaires qu’aujourd’hui se faisaient. Il couvre toujours pour l’essentiel les éléments importants manquant dans le discours public, et je vous invite à y jeter un coup d’oeil.[1]

«Au moins la population du Québec a augmenté, et cela est bien.» C’est ainsi, approximativement, que Michel C. Auger commentait en ondes le 8 février le recensement de Statistique Canada quand j’ai commencé à l’écouter. Auger faisait référence à un élément du recensement montrant que le Québec, même s’il dépasse maintenant les 8 000 000 d’habitants (c’était un peu plus de 2 000 000 quand je suis né) perd du poids politique en termes démographiques face au reste du Canada. Finalement, le commentaire, déconcertant pour moi, n’était quand même pas surprenant, puisque tout le monde, incluant l’ensemble des journalistes, semble souscrire à l’idée que croître est bon en soi, même au niveau démographique, sans se poser des questions là-dessus.

Projections pour des changements de population et de température dans le Sahel

Projections pour des changements de population et de température dans le Sahel

La croissance démographique, facteur clé dans la déstabilisation mondiale

C’était plus surprenant de voir, au lendemain, un article de première page du Devoir par Alexandre Shields sur la même question. Le journaliste sur les questions environnementales y couvre le sujet comme presque n’importe quel journaliste, soulignant la perte de poids politico-démographique du Québec face au reste du Canada, qui a cru plus que le Québec. Nulle part dans son article Shields ne mentionne les enjeux touchant la démographie qui sont cruciaux pour presque tous les sujets qu’il aborde quand il agit à titre de journaliste en environnement.

Je n’ai jamais vu ni entendu mention, dans un livre, dans un article de journal, dans une entrevue, un effort d’aborder la question d’une «population optimale» pour le Canada, pour le Québec. On parle incessamment d’immigration, de taux de natalité, de migrations inter-provinciales, voire du déclin démographique, sans que jamais ne soit posée la question de limites. Dans son article, Shields cherche pour commentaires la porte-parole de Statistique Canada et Pierre Fortin, économiste québécois réputé et qui est intervenu régulièrement sur les questions de démographie; cela aurait peut-être pris quelqu’un comme moi, venant de l’extérieur, pour aller plus loin. En fait, la croissance démographique fait partie d’un ensemble de mesures qui sont critiques pour la croissance économique, et le «déclin» démographique de presque tous les pays riches de la planète (davantage en excluant l’immigration de la décompte) fait partie intégrante de la croissance économique de plus en plus faible qui les marque. Fortin en est très conscient et, je crois, en est préoccupé. Moi aussi, mais autrement.

La réflexion sur le «déclin» démographique est presque facile pour une juridiction riche comme le Québec, jusqu’à ce que l’on sorte de sa bulle[2]. Il y a une immense couverture médiatique des crises environnementales, sociales, voire économiques qui sévissent. Il y a couverture du défi de nourrir les 9 ou 10 milliards que nous serons en 2050, de trouver l’énergie nécessaire pour les populations actuelles et encore plus pour celles de l’avenir, de gérer les défis des mégalopoles avec des populations de 20 ou 30 millions d’habitants, voire les défis des «petites» villes des pays riches, où l’étalement urbain et la congestion dans les transports sont constamment mis en question, d’éliminer la pauvreté qui domine dans l’Inde, qui va ajouter des centaines de millions de personnes à sa population, d’éliminer la pauvreté qui domine dans l’Afrique sub-saharienne, dont la population va probablement doubler d’ici 2050, de réduire le dépassement de l’empreinte écologique par les pays riches où chaque individu a un impact qui dépasse celui des pauvres par des facteurs de trois, six, dix.

Une stabilisation, et ensuite une baisse, de la population – partout – est plus que souhaitable

La croissance est tellement prise presque automatiquement comme leit-motif que le regard est porté sur la façon de gérer ces crises, jamais sur la question de limites à identifier, limites qui s’imposent. Il faut sortir de la couverture médiatique et des discours politiques animés par les économistes à la recherche de la croissance économique pour trouver d’autres perspectives. Rendu dans le monde scientifique – que cela soit celui des sciences de la nature ou de celui de celles sociales qui portent un regard sur les enjeux touchant directement nos sociétés – on subit le choc des contrastes. Ce choc est en fait celui rencontré en abordant n’importe laquelle des crises, où la couverture se montre incapable d’associer les enjeux de fond à l’actualité des différents pays eux-mêmes. Shields doit bien par ses lectures se trouver dans un tel état de choc de temps en temps, mais dans l’article du 9 février, c’est comme s’il changeait de chapeau pour jouer le rôle d’un journaliste en actualités sociales qui ne voit pas le rôle qu’y joue la démographie.

Je me suis attardé à ces enjeux dans deux articles du blogue l’été passé. Un premier portait sur les enjeux pour l’économie écologique face à un ensemble de défis; j’y aborde brièvement le drame que représentent les projections pour le Sahel dans les prochaines décennies (voir le graphique plus haut, obtenu lors d’une participation à un dernier atelier de la conférence de l’Association des économistes écologiques, portant sur la démographie): les Nations Unies y prévoient une augmentation de la population pour atteindre plus de 300 millions de personnes, et le GIÉC prévoit pour cette période que le Sahel ne sera plus habitable… Un deuxième article abordait le thème du «vieillissement des populations», dont des couvertures de presse sur différentes questions démographiques et le défi (le drame, pour le journaliste cité) que représente, entre autres, la stabilisation de la population de la Chine et d’autres pays.

La réflexion se poursuit presque n’importe où que l’on regarde, en sortant de sa bulle pour voir chez les scientifiques les énormes défis que représente une population de 7 milliards de personnes, et en croissance.

 

[1] En relisant l’article, je note que les documents de base du processus prébudgétaire de 2010, dont les fascicules du Comité consultatif pour le processus budgétaire de 2010, ne se trouvent plus en ligne; Pierre Fortin, mentionné plus bas dans mon texte ici, suivant l’article de Shields, était un des quatre membres du Comité. La question démographique était loin d’être la seule d’intérêt de ces travaux.

[2] C’est la même bulle que je mentionnais en parlant de l’expérience du lecteur à lire le récent rapport de l’IRÉC, dans mon avant-dernier article.

 

 

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