La décroissance conviviale

Le Festival était organisé par le Collectif décroissance conviviale de Montréal, et regroupait de nombreuses participantes bien réseautées dans ce mouvement marginal où je me trouvais bien à l’aise. La réalisation que je n’étais pas bien réseauté avec ce mouvement, en dépit de nombreux contacts par mon blogue, m’a amené à la décision de créer une page Facebook (à venir)…

C’était dans la plus grande informalité que le Festival de la décroissance conviviale a eu lieu à Montréal le 1er  juin. Il tenait lieu sur un chantier du campus MIL de l’Université de Montréal, sujet d’une certaine préoccupation des résidents du secteur en raison de ses impacts potentiels sur la vie du quartier, et cela a permis plusieurs  interventions pendant la journée.

Festival1

Ma présentation utilisait une approche informelle – pas de projecteur fonctionnel disponible – en circulant des feuilles imprimées d’une série de graphiques qui me paraissaient résumer mieux qu’un long discours la situation qui nous mène à l’effondrement. Festival2En cela, j’étais identifié comme un collapsologue (terme plus courant en France), centrant mon discours sur ce que je juge l’inévitabilité de l’effondrement, en suivant l’argumentaire de mon livre.

Cela était plutôt en complément à plusieurs autres discours, où je sentais une volonté de s’y préparer en pensant cette nouvelle société qui va s’imposer mais pour laquelle nous serons bien mieux placés si nous travaillons activement à en mettre en place quelques éléments.

 

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Interlude 2: Luc Ferrandez pose un geste

J’essayais de terminer un article sur la démission de Luc Ferrandez quand j’ai eu un rêve! Ce rêve ne venait pas de réflexions explicites cherchant à développer les grandes lignes d’une intervention suivant la pensée de mon livre, mais venait de toute évidence d’une réflexion inconsciente qui était ma façon de concrétiser ma propre démission sans suites planifiées, mais esquissées dans leurs grandes lignes dans mon livre. Le rêve a transformé l’article en une lettre ouverte à Luc Ferrandez…

Monsieur Ferrandez,

J’ai suivi avec intérêt les différentes entrevues suite à votre récente démission du conseil municipal de Montréal ainsi que du poste de maire du Plateau. Je crois avoir assez bien compris les réflexions aboutissant à votre décision et je comprenais que vous l’avez prise sans avoir précisé les suites, dans l’action et dans la réflexion. Brian Myles, directeur du Devoir, semble avoir assez bien décrit votre positionnement dans son éditorial du 16 mai dernier où il insistait sur l’élément «sans compromis» de votre geste et de votre réflexion, qu’il considérait mal avisés.

C’est pratiquement le même «jugement» porté par Lise Bissonnette et Louis Roy sur votre décision de quitter la vie politique dans leurs commentaires à l’émission Midi-Info à Radio Canada le 15 mai. Sauf erreur, ce type de jugement des médias n’a pas accompagné la démission de Nicolas Hulot l’an dernier de son poste de ministre de la Transition écologique dans le gouvernement français; le commentaire le plus frappant pour moi à ce moment-là était celui de Steven Guilbeault, à l’effet que Hulot ne comprenait pas la culture politique et la nécessité dans cette culture d’accepter les processus, souvent longs et difficiles, pour arriver à (une partie de) ses fins.

Des mesures de guerre nécessaires

En contraste, nous voyons un peu partout la suggestion que la situation actuelle, dont la crise des changements climatiques, nécessite la mise en place de mesures de guerre. Cela suggère entre autres des prises de décision coupées des situations «normales» nécessitant assez souvent du temps et des compromis dans les processus normaux de délibération et de prise de décision démocratique.

À cet égard, vous suggérez à la fin de l’entrevue que vouz seriez prêt à revenir – vers 2030, disiez-vous, si la situation évolue comme vous soupçonnez qu’elle va faire – pour faire profiter de votre expérience en exerçant une approche plutôt autoritaire. Plusieurs commentaires ont soulevé cet aspect de votre réflexion, toutefois avec une analyse négative. Ceux-ci me rappelaient le jugement très sévère de Michel Lacombe sur ma propre idée que seul un gouvernement autoritaire comme celui de la Chine pourrait prendre les décisions que les crises actuelles exigent. Finalement, mon idée était plutôt de souligner que cela n’arrivera pas; cela semble rejoindre votre analyse de la situation, sauf que vous ne semblez pas insérer dans votre réflexion ce qui est fondamental pour moi, soit la forte probabilité d’un effondrement de notre civilisation commençant par celui de l’économie industrielle dont elle dépend.

Comme Hulot, comme moi, il me semble que vous ne voyez pas la possibilité que nos processus politiques habituels puissent répondre adéquatement aux crises qui sévissent. L’insistance persistante à l’effet que ce sont les gouvernements qui manquent de courage et qui ne prennent pas les décisions qui s’imposent s’insère justement dans le refus de reconnaître (i) le besoin de l’équivalent de mesures de guerre et (ii) le caractère extraordinairement hors de l’ordinaire que ces mesures comporteraient. Cela va à l’encontre des attentes de la Planète s’invite à l’université, du Pacte pour la transition de Dominique Champagne, de la Déclaration d’urgence climatique (le sujet de quelques mentions ici et cette semaine à Ottawa suite au dépôt du gouvernement libéral d’une proposition en ce sens), qui d’une voix presque unanime constatent la faiblesse de nos réponses à ce jour et qui demandent au gouvernement (aux gouvernements) d’agir en notre nom.

Le principal problème que je vois avec ces initiatives est qu’elles ne fournissent presque aucune idée des mesures qui seraient nécessaires pour que les gouvernements répondent adéquatement aux demandes. Vous fournissez quelques indications de ce que vous jugez pertinent pour répondre aux défis, résumé peut-être dans la suggestion que nous devrons retourner au niveau de vie de «nos parents», disons, au niveau de vie connu avant les Trente glorieuses, à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, à la fin des années 1940.

Vous avez fait plusieurs suggestions précises (taxer 100% du stationnement sur rue et hors rue, taxer l’entrée au centre-ville, déminéraliser 10% des rues, acquérir et démolir les maisons en territoire inondables – pour rester dans l’actualité… –, faire du lobbying pour taxer les vols aériens et la viande, bloquer la spéculation au centre-ville en réduisant la hauteur des édifices permise, taxer les déchets, réinventer le recyclage et la consigne). Vous insérez ces suggestions dans l’idée d’une transition possible (en ciblant l’automobile) tout en constatant le peu de réalisme de celles-ci, voire leur insuffisance.

L’abandon d’un pouvoir finalement inutile

Comme vous le constatez, comme je l’ai constaté lorsque j’ai démissionné de mon poste de sous-ministre en 1991, vous cédez du pouvoir – dans son sens habituel – avec votre geste, mais justement, il s’agit d’un pouvoir qui ne permet pas d’avancer suffisamment pour répondre aux crises (dans mon cas, aux urgences…). Bref, on sent une certaine paralysie dans votre geste et dans votre évaluation de la situation.

C’est ce que j’ai ressenti en dressant ma propre liste d’interventions à envisager, comme je l’ai fait récemment: prévoir une auto personnelle électrique ou pas d’auto du tout, au moins, se préparer à une réduction de notre consommation d’énergie de 50%, finalement, toute l’énergie fossile que nous utilisons (cela surtout chez les individus pour leurs véhicules); chercher à encourager les fermiers locaux, entre autres via l’achat des boîtes de légumes (et viande?) pendant l’été et l’automne; arrêter de manger les produits alimentaires venant de loin, comme les légumes et les fruits des pays tropicaux; éliminer la viande rouge; convertir le chauffage de la résidence à l’électrique, ou à la géothermie (ou à des thermopompes); enlever du calendrier familial les fêtes associées à des cadeaux donnés ou échangés (Noël, Pâques, anniversaires, Fête des Mères, Fête des Pères, Saint-Valentin, autres), du moins pour ce qu’il y a des cadeaux; annuler les vacances nécessitant un voyage en avion, voire les voyages en avion, tout simplement.

Par contre, vous suggérez que des gestes dramatiques vont s’imposer d’ici dix ans environ, et que vous seriez alors disponible. C’est en effet l’échéancier de l’effondrement tel que je l’esquisse en suivant Halte à la croissance et voilà, comme Hulot, vous nous mettez devant une situation qui impose que nous agissions, tout en sachant que nos gestes seront insuffisants. C’est le «compromis» que l’on soupçonne envisagé par Myles, par Bissonnette et Roy, moins le constat d’échec par ces personnes des efforts habituels.

En effet, le GIÉC et d’autres sources bien crédibles nous fournissent un échéancier et des objectifs qui sont oubliés, voire ignorés, par les critiques de Hulot, de vous, de moi. Les institutions que nous prisons et qui constituent nos outils pour répondre aux défis ne sont plus adéquates face à l’échéancier; comme Guilbeault le soulignait, elles exigent du temps et, comme Myles et Bissonnette le soulignent, elles fonctionnent par la voie de compromis. Toutes nos sources d’informations scientifiques nous indiquent que nous n’avons plus le temps et que les décisions requises ne permettront pas des compromis.

Un retour en politique (fédérale) et des éléments d’une plateforme?

C’est surprenant, dans un tel contexte, que vous ne sembliez pas exclure un saut possible en politique fédérale. Et voilà, je viens d’avoir un rêve qui reflète vraisemblablement mon propre sentiment de paralysie qui accompagne tous ces constats. Cette lettre termine donc avec quelques suites du rêve qui me paraissent utiles à rendre explicites, en vous encourageant à agir d’une façon que vous n’envisagiez pas consciemment, explicitement.

Je constate dans mon livre (chapitre 2) l’échec du mouvement environnemental, mais je constate depuis sa publication, en fait, depuis les années que je publie des articles sur mon blogue, que les principaux acteurs de ce mouvement manifestent justement une paralysie face à la nécessité de changements dans l’approche. Par contre, des acteurs québécois (et autres) du Parti vert du Canada (PVC) semblent proches d’une reconnaissance de ce que vous ressentez, de ce que je ressens, la nécessité de changement et de nouvelles orientations – pourquoi pas en ciblant la prochaine campagne fédérale avec un programme à la hauteur des défis, en planifiant entre autres et par exemple le retrait du Canada de l’exploitation des sables bitumineux. Cela pourrait bien entraîner une récession – cela en restant avec ce terme dans le cadre du modèle économique actuel, avec son PIB comme guide – , et perdrait l’Alberta et la Saskatchewan, mais ces provinces sont perdues de toute façon sur le plan électoral.

Je constate encore dans mon livre (chapitre 3) l’échec du mouvement social et je n’y vois pas d’acteurs qui le reconnaissent – sauf que c’est un domaine où vous avez une expertise, où vous êtes un acteur important. Votre décision de démissionner ne vous a pas coupé de l’énorme réseau d’autres acteurs qui ressentent, comme vous, qu’il faut changer de façon d’agir et de faire et ce serait le temps pour vous, je me permets de croire, non pas d’attendre un appel d’un parti fédéral (et je ne puis croire que le Parti libéral du Canada serait sur votre liste de possibilités, peut-être plutôt le PVC) mais de vous mettre urgemment à la tâche de réunir des acteurs du mouvement social autour de l’initiative de constituer d’autres éléments d’un programme électoral, sur le plan social par exemple, rendant explicites les implications de votre idée que nous devrons retourner à un niveau de vie comparable à celui d’il y a plusieurs décennies. Cela comporterait, j’ose croire, l’acceptation d’une récession permanente – cela toujours en restant dans le cadre qui mesure le progrès par le PIB – à l’échelle du pays, élément du programme qui perdrait beaucoup d’électeurs, mais qui testerait justement la possibilité qu’il y ait une masse critique de gens qui savent qu’il faut agir et qu’eux-mêmes, qu’elles-mêmes, doivent accepter des changements radicaux dans leurs vies.

Et voilà, dans le chapitre 4 de mon livre, je cible l’échec d’un ensemble d’autres acteurs moins «organisés» de la société civile. Un peu comme vous, je crois, je suis convaincu qu’il y a beaucoup de scientifiques qui savent qu’il faut changer radicalement d’approche devant l’absence de mouvement dans le sens de ce que leurs connaissances exigent et cesser de soutenir les démarches traditionnelles. Et il y a toute cette jeune génération qui se manifeste, entre autres via la Planète s’invite à l’université et les grèves des vendredis après-midi, dont la situation et l’avenir exigent ces changements – ils sont la «génération future» que les plus vieux comme nous avons ciblé pendant des décennies en soulignant l’importance d’éviter qu’ils écopent de nos mauvaises décisions en matière de façon de vivre, de consommation. Il y a un nombre important de journalistes qui savent que leurs reportages, que leurs chroniques, représentent des répétitions presque ad nauseam des échecs de la société face aux crises.

Un nouveau monde

C’est à partir du chapitre 5 de mon livre que j’essaie d’esquisser, non pas les petits gestes individuels que nous reconnaissons comme insuffisants, mais plutôt de grands changements dans la société, qui peuvent se regrouper autour de l’idée d’abandonner l’exploitation et l’utilisation des énergies fossiles, autour de l’idée de transformations radicales dans nos institutions et dans nos activités dans le domaine privé. Ces changements esquissés – et à améliorer – pourraient constituer des éléments plus généraux d’une plateforme politique.

À cet égard, on pourrait espérer que le PVC, qui n’a aucune illusion quant à sa capacité de prendre le pouvoir, voire d’avoir un pouvoir au Parlement, pourrait abandonner ses propres idées de compromis, dont le fondement de leur programme à l’effet qu’il nous faut viser une transition et une nouvelle économie verte. Je soupçonne que le PVC, peut-être même Elizabeth May, pourrait reconnaître l’intérêt de réorientations cherchant à fournir des pistes de sortie de l’inertie et de la paralysie pour une masse possible (espérée) de gens, d’électeurs, qui vous rejoignent. Ils seraient peut-être prêts à soutenir une initiative «politique» – pourquoi pas sous les auspices du PVC? – qui les sortirait de cette paralysie et de ce déni (pour ne pas l’oublier) et à entreprendre les démarches envisagées par plusieurs, dont mon livre Trop tard dont le titre est accompagné d’un sous-titre La fin d’un monde et le début d’un nouveau.

Il me ferait grand plaisir de joindre mes modestes efforts aux vôtres dans un souci de voir surgir de la déprime une nouvelle initiative offrant de l’espoir, un espoir fondé non pas sur le déni et l’ignorance mais sur la reconnaissance de ce que nous savons. Mieux cela que d’attendre 2030…

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L’endettement de la classe moyenne et l’avenir

J’étais frappé de voir le nombre de fonctionnaires fédéraux aux États-Unis – que l’on peut présumer raisonnablement bien payés – qui se montraient, suivant les reportages, à la limite de leurs capacités de se maintenir pendant les quelques semaines du shutdown du gouvernement en décembre et janvier derniers. De toute évidence, ces gens vivaient la vie de consommateurs contemporains en s’engageant à la limite de leurs chèques de paie, sans épargnes, sans prévisions pour de mauvais moments, sans penser que le système pourrait changer. Suite de la réflexion.

Un défi à plusieurs facettes

Cela fait plusieurs années que je consulte les données sur le taux d’endettement des ménages canadiens. Une bonne partie de cet endettement est consacrée à des hypothèques, mais Gérard Bérubé notait dans son article récent que le tiers de l’endettement est consacré à la consommation, la partie la plus importante du PIB.

J’en ai parlé dans mon récent article en faisant référence à l’article de Bérubé. Il est devenu, finalement, tout à fait normal de s’endetter, et cela pour nos divers objets de consommation; cela inclut, peut-être surtout, l’auto familiale (pas toujours au singulier), dont le coût augmente avec le choix de plus en plus répandu d’un «camion léger». Un nouveau sondage Ipsos nous révèle, selon un article d’Éric Desrosiers du 24 avril, que plus de la moitié des Québécois se trouvent à $200 de l’insolvabilité…

En parallèle, je reste frappé par les données qui circulent depuis longtemps maintenant, à l’effet que les revenus de la classe moyenne – disons du consommateur moyen… – stagnent depuis des décennies et son taux d’endettement augmente progressivement (cela en même temps que le revenu du 1% augmente sans cesse). Cette classe moyenne est le sujet du rapport de l’OCDE commenté par Desrosiers dans sa récente analyse qui cible comme trame de fond la «croissance inclusive», mais qui cible ainsi un objectif qui lui échappe depuis assez longtemps… La figure 18 de mon livre montre cette situation.

Figure 18 livre

Ceci me rappelle, en 2019, ce que l’OCDE et les pays riches en général ont essayé de faire en 2012, au 20e anniversaire du Sommet de Rio (et au 40anniversaire du rapport de Club de Rome Halte à la croissance auquel ile ne pensaient pas) en ciblant une croissance verte (Trop Tard, p.61s)… Cet effort en matière d’environnement n’a pas réussi plus que ne réussira celui d’aujourd’hui en matière d’équité sociale. Les tendances lourdes semblent intrinsèquement associées au système de base et vont dans le sens contraire.

L’endettement chez nous, le reflet d’un autre endettement ailleurs

Ce que ces suivis rendent évident est que tout le calcul de notre état financier en général, comme individus, comme ménages, comme gouvernements, présume le maintien du régime actuel, avec une croissance en continu qui permet (des fois) de rembourser nos dettes à même cette croissance (de revenus, de services, …). La confiance en ce régime est telle qu’il n’y a pas de mesures visant à gérer ses possibles affaiblissements.

Cela semble correspondre assez directement à la mentalité qui gouverne la gestion financière des ménages: on s’endette, chaque ménage à son niveau et en suivant ses modèles de consommation, en se fiant à la poursuite des choses comme dans le passé. Lorsque je regarde cette situation en ayant abouti à la conclusion qu’un effondrement de notre système économique et social est à prévoir – est peut-être déjà en cours – je commence à percevoir mieux les perturbations qui nous attendent, à l’instar des fonctionnaires fédéraux américains, mais pour le long terme.

Il faut bien distinguer ici entre les objets de notre consommation, dans les pays riches, qu’on doit bien penser susceptibles d’aménagements (mais bien contre notre gré et nos habitudes de longue date), et les nécessités qui ont déclenché le Printemps arabe de 2011 et qui semblent reprendre dans d’autres pays du Maghreb et de l’Afrique du Nord actuellement: le prix du pain au Soudan a triplé à la fin de l’année dernière…

Les perturbations imaginées peuvent se voir en temps réel lorsque l’on regardera ce qui se passera dans ces pays, agissant dans la contrainte en relation avec le pétrole, et surtout avec la baisse du cours du pétrole depuis 2014. Les manifestations de rue sur la présidence des deux pays qui font les manchettes actuellement, l’Algérie et le Soudan, se font sur fond de situations sociales et économiques qui dépendaient des revenus[1] du pétrole pour appuyer leur développement.

Source: https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0d/Petroleum_regions_-_north_Africa_map-fr.svg

Nous suivons le développement des pays producteurs en fonction de leurs réserves de pétrole et de gaz, sans regarder leur situation sociale.

Comme dans le suivi de notre endettement, nous suivons le commerce international en fonction des pays exportateurs et des pays importateurs de pétrole (et de gaz, et de charbon), en présumant de façon différente que les informations nous fournissent des aperçus de la situation plus ou moins permanente de ces pays, finalement, presque l’ensemble des pays du monde.

En Algérie, les hydrocarbures représentent 97% des exportations – et donc des devises permettant les importations – et les revenus de la rente du pétrole et du gaz représentent 60% des revenus de l’État (selon Wikipédia); c’est une société à suivre si le pays réussit la transition démocratique recherchée. Le Soudan a perdu les trois-quarts de ses réserves de pétrole avec la décision de la population du Soudan du Sud, en juillet 2011, de se séparer et de former un nouveau pays (en guerre civile depuis…). Contrairement à l’Algérie, il ne semble pas y avoir dans cette société une capacité de fonctionner sans les revenus de pétrole (on rapporte que l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont en train de fournir une aide importante).

«L’activité économique» manquante…

En essayant de comprendre ce qui se passe dans ces pays, on arrive assez souvent à y voir des situations peut-être décrites actuellement par celle du Venezuela, dont j’ai parlé dans mon récent article, ou dans une moindre mesure par le Mexique, suivant le dernier article de Philippe Gauthier sur son blogue (qui vulgarise un rapport de SRSrocco dont le titre «Next Oil Domino to Fall?» est indicateur).

Quand nous parlons normalement d’activité économique, nous nous référons à ce type d’activité que nous connaissons dans les pays riches, qui dépend fondamentalement, sans qu’on y pense, du pétrole exploité par les pays pauvres exportateurs (oublions leurs PIB, et il faut bien exclure de la réflexion certains pays comme l’Arabie Saoudite, dont les problèmes viendront plus tard…). Ce qu’il faut chercher chez eux, par les temps qui courent, est une activité socioéconomique qui est autonome et sans lien avec le commerce international dominé par le pétrole et les pays riches. L’article de Wikipedia déjà mentionné est intéressant à cet égard, révélant entre autres que l’Algérie est le pays de l’Afrique continentale avec le meilleur Indice de développement humain des Nations Unies.

Bon nombre de pays exportateurs, dont nous avons suivi le progrès uniquement en fonction de leurs exportations, vont se retrouver dans une situation d’effondrement sociétal parce que, justement, il n’y a aucune activité socioéconomique indépendante – à moins de rendre la vie paysanne déjà omniprésente parmi leurs populations pauvres une situation à plus grande échelle.

Cela ne représentera pas une grande nouveauté, puisque nous, dans les pays riches, les voyons évoluer depuis des décennies avec une grande indifférence, se maintenant dans une pauvreté importante dans leurs populations de base, en croissance, alors qu’ils n’ont pas réussi à distribuer (et à planifier par des fonds souverains, par exemple) les revenus pétroliers même dans les bonnes années. Ici encore, l’Algérie a un fond souverain et a diminué énormément sa dette extérieure alors que le prix du pétrole était élevé.

Et même où il y a de l’activité économique

Quant aux pays importateurs, ceux de l’Europe, suivant certaines indications fournies dans mon récent article, semblent face à un avenir problématique. L’indifférence commence à se montrer inappropriée, puisque l’effondrement sociétal de nombre de ces pays exportateurs – et le déclin de leurs exportations – va frapper plus ou moins durement le fonctionnement de nos sociétés bâties sur une utilisation présumée permanente de ressources énergétiques non renouvelables importées.

Pour revenir chez nous, et en suivant l’analyse de Desrosiers, l’Alberta nous offre le portrait d’une instance exportatrice en déclin – une récession peut-être permanente en cours – et une société perturbée qui, pour le moment, cherche à retrouver les belles années du passé avec l’élection de Jason Kenney et les conservateurs revenant après une absence de quatre ans.

Le bas prix du pétrole depuis 2014 fait pourtant qu’il n’est pas rentable d’ouvrir de nouvelles exploitations dans les sables bitumineux. L’Alberta dépend par contre pour environ 20% de ses revenus, et on voit la province en grandes difficultés financière et sociale… Le pronostic n’est peut-être pas celui, très inquiétant, du Venezuela, une société sans activité économique pour permettre le minimum pour sa population, et cela peu importe qui est président. Reste que l’expérience des gilets jaunes en France, et de toute la population au Venezuela, semble suggérer que les populations sont portées à réagir devant des perturbations venant du secteur du pétrole, et il faudra suivre ce qui se passera en Alberta.

Et le Québec? – l’insolvabilité qui guette

Cela me ramène – de loin – au Québec, où le taux d’endettement semble fait pour causer des problèmes. L’OCDE (Sous pression; La classe moyenne en perte de vitesse) met l’accent sur la classe moyenne face à ses aspirations et ne remet nullement en question ces aspirations; son objectif est de détailler les obstacles à leur réalisation, ce qu’elle appelle des pressions, dans un contexte où elle garde en vue de façon permanente l’inéluctable croissance économique sur laquelle ces pressions représentent une certaine atteinte.

Le résumé exécutif «Vue d’ensemble» donne un aperçu de l’ensemble du rapport, une analyse de ces pressions, qu’il s’agisse de sa situation économique, du coût de la vie en hausse ou de l’insécurité du marché du travail. Il montre que dans de nombreux pays de l’OCDE, les revenus intermédiaires ont moins augmenté que les revenus supérieurs (voir le tableau plus haut) et que, dans certains pays, ils n’ont pas augmenté du tout. Le coût de certains biens et services caractéristiques du mode de vie de la classe moyenne (le logement, par exemple) a augmenté plus rapidement que les revenus médians réels.

Comme autre trame de fond dans cette narration, les auteurs font référence régulièrement au fait que les gens dans la classe moyenne continuent à agir comme si la situation était celle du passé, en dépit de l’ensemble des problèmes esquissés. Au bout du processus, l’insolvabilité pour bon nombre (voir l’article du 24 avril).

Seule la «croissance inclusive» peut nous sauver (l’OCDE)

En effet, dans sa conclusion, l’OCDE souligne que «de nombreuses familles de la classe moyenne [75% à 200% du revenu médian].risquent de plus en plus de basculer dans la catégorie des familles à bas revenu, voire de tomber dans la précarité.». Il est question d’atteintes au pouvoir d’achat de la plupart des familles à revenu intermédiaire alors que la mobilité sociale (vers le haut) marque la classe moyenne depuis des décennies.

Pour l’OCDE, la classe moyenne est en principe un moteur de prospérité et de croissance économique. «Une classe moyenne forte est essentielle pour soutenir la croissance de la productivité et pour financer correctement la protection sociale et sortir des millions de familles de la pauvreté.»

Le rapport se résume face à cela par plusieurs questions et constats.

  • Pourquoi la consommation a-t-elle augmenté davantage que le revenu en ce qui concerne la classe moyenne ? 
  • Le mode de vie de la classe moyenne est plus difficile à adopter que par le passé en raison de la forte hausse des prix.
  • En moyenne, dans les 24 pays européens de l’OCDE pour lesquels on dispose de données, un ménage à revenu intermédiaire sur deux déclare aujourd’hui avoir des difficultés à joindre les deux bouts. 
  • Un ménage ordinaire a besoin de deux revenus pour faire partie de la classe moyenne, alors que dans le passé, un seul apporteur de revenu occupant un emploi hautement qualifié était souvent suffisant. Toutefois, même avec deux revenus, il est de plus en plus difficile d’atteindre le niveau de revenu intermédiaire si au moins l’un des partenaires n’est pas hautement qualifié.
  • Les ménages de la classe moyenne sont de plus en plus mécontents de la situation économique. Dans ce contexte, la stagnation du niveau de vie des classes moyennes dans les pays de l’OCDE s’accompagne de l’émergence récente de nouvelles formes de nationalisme, d’isolationnisme, de populisme et de protectionnisme.

C’est à travers ces constats que le rapport manifeste d’importantes préoccupations pour l’avenir social des pays de l’OCDE – ce n’est même pas question des pays pauvres -, qui dépend de la croissance économique, qui dépend de la prospérité de la classe moyenne…

Les sentiments accrus de vulnérabilité, d’incertitude et d’anxiété se traduisent par une plus forte défiance vis-à-vis de l’intégration mondiale et des institutions publiques (OCDE, 2017[44]). La confiance est non seulement essentielle au bon fonctionnement de toute société, mais constitue également un important facteur de croissance économique.

Les gilets jaune ne sont probablement pas seuls

Le rapport résume en terminant les trois grandes difficultés auxquelles les décideurs doivent faire face:

  1. la classe moyenne estime que le système socioéconomique actuel est injuste:;
  2. le mode de vie de la classe moyenne est de plus en plus cher;
  3. les perspectives de revenus de la classe moyenne sont de plus en plus incertaines.

L’injustice ressentie par la classe moyenne, entre autres envers le 1%, est réelle, mais on voit clairement et directement un clivage entre les objectifs et les orientations intrinsèques du système bâti sur la croissance (qui ne peut être «inclusive», fondée comme elle est sur la concurrence). Les individus et les ménages semblent imiter les gouvernements, avec une cascade de dépenses inabordables et une augmentation de la charge de la dette.

La dette des ménages au Canada s’élève à 171% de leurs revenus disponibles et ce taux d’endettement pourrait freiner et les rendre plus vulnérable – c’est la rengaine d’une espèce de chœur tragique à l’image des tragédies grecques, de l’ensemble des décideurs qui cherchent à tout prix la croissance économique.

Une classe moyenne forte et prospère est importante pour l’économie et la société dans son ensemble, notamment pour stimuler la consommation et [c’est l’espoir des auteurs] les investissements dans l’éducation, la santé et le logement (p.24).

Et on se demande pourquoi nous n’arrivons pas à mieux gérer nos problèmes…

 

[1] J’en ai parlé dans le détail dans le chapitre 8 sur les mines dans le livre sur l’IPV: se fier de façon systémique à des revenus venant de ressources non renouvelables est une erreur stratégique sérieuse, puisque par définition ces ressources ne peuvent être exploitées de façon permanente.

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La Planète s’invite à l’Université – réveillée

Le titre de l’article est déjà presque inquiétant, sauf que c’est tellement dépassé qu’il ne mérite pas que l’on s’y attarde. Finalement, Pour une économie verte est le titre du cahier de consultation de la Commission politique de la CAQ en vue de ses délibérations en mai sur les enjeux environnementaux et non pas celui des signataires de l’article..

Les signataires sont des étudiantes du collectif La Planète s’invite è l’Université Laval, avec l’appui de La Planète s’invite à l’Université. Et le texte est rafraichissant. Les récentes interventions de ce nouveau mouvement sont déjà spéciales, dans le sens qu’elles nous sortent des préoccupations pour des «générations futures» qui remontent à la Commission Brundtland. Les manifestants sont la génération future, et il est saisissant de les voir insister que nous sommes rendus aux impacts que tout le discours cherchait à éviter depuis des décennies, dans leurs personnes.

Le texte débute avec insistance: les objectifs de l’Accord de Paris sont tellement faibles que le GIÉC demande (je ne suis pas au courant de cette recommandation) de tripler les engagements des pays signataires en matière de réduction des émissions de GES d’ici 2030. C’est quand la dernière fois que vous avez entendu une critique de l’Accord?

Il passe ensuite aux critiques des objectifs du précédent gouvernement libéral, pour souligner que la CAQ cherche à conserver leurs objectifs «désuets» et insuffisants. En troisième lieu, «une partie importante» du document de la CAQ porte sur les déchets, et les signataires insistent que la CAQ néglige ainsi «des enjeux beaucoup plus fondamentaux», nommant entre autres le gazoduc dans le nord du Québec et le troisième lien. Le texte passe ensuite à la critique des projets de transport, soulignant l’orientation de la CAQ pour une augmentation du parc automobile et insistant que l’électrification des véhicules proposée ne fait que maintenir le statu quo. Il conclut: il faut que la CAQ «cesse de considérer que la protection de l’environnement et la lutte contre les changements climatiques se font au détriment de l’économie», complétant le rejet du titre qui, lui aussi, est désuet.

«Le Canada, un pays en déficit de transition», un autre article de la même édition du Devoir, cite Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, à l’effet que la gestion des défis du secteur par le gouvernement Trudeau est irresponsable. Reprenant une approche qui rend celle des étudiants si rafraichissante, le directeur de la Fondation Suzuki est cité à l’effet que, à cet égard, il préfère voir le verre moitié plein, soulignant les acquis du gouvernement Trudeau en comparaison avec le gouvernement Harper… Les étudiantes insistent dans leur texte qu’il faut se mesurer aux vrais modèles, et non à ceux qui font «piètre figure»…

 

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Le troisième lien, un projet emblématique de la fin d’une ère

Bien sûr nous allons voir des études déposées et des débats engagés sur le meilleur emplacement d’un éventuel troisième lien et ses possibles bénéfices, et cela promet d’être intéressant. Ici, j’essaie de positionner ces débats selon le contexte du moyen terme, avec la conviction que cela risque de les transformer. Le sens de la transformation est illustré par le nouveau graphique (pour le blogue) qui se trouve à la fin de cet article. En attendant les débats, je suggère la lecture du livre de Charles Hall et Kent Klitgaard, Energy and the Wealth of Nations: An Introduction to Biophysical Economics; il s’agit d’une deuxième édition datant de 2018.

Le projet d’un troisième lien pour les véhicules de la région de Québec devient de plus en plus intéressant, et emblématique. Le gouvernement propose d’y aller sans même attendre les études – ce qu’il ne fera pas – et les conservateurs fédéraux l’appuient avant même qu’il soit défini.

À Québec même, il s’agit d’une intervention visant à reconnaître le statut spécial de l’automobile privée, à un moment où on peut soupçonner que ses promoteurs – pour ne pas parler de toute la population – sentent la présence de contraintes pour son avenir.

Troisième lien

Quelques propos qui résument une vision plutôt réaliste du projet de troisième lien.

J’ai ressenti ceci de façon inattendue en écoutant l’entrevue de Midi Info avec Pierre-Olivier Pineau des HEC récemment (le 1er avril, à 12h20, pour une durée de 8 minutes): «La taxe carbone en vigueur dans 4 provinces : entrevue avec Pierre-Olivier Pineau». Pineau est une référence fiable dans les dossiers de l’énergie et cela depuis des années. Par contre, je ne me souviens pas d’une intervention de sa part exprimée aussi directement et allant si directement à l’encontre des tendances, soulignant la nécessité de réduire le nombre de véhicules et leur taille dans un proche avenir. Il me semblait y avoir quelque chose de nouveau dans ses propos. (Pineau continue dans ce type de critique dans des commentaires faits en entrevue au Devoir pour l’édition du 20 avril dans deux articles, «Le Canada, un pays en déficit de transition», et un autre, «La CAQ à la recherche du virage vert».)

Un avenir trouble pour le véhicule personnel

Cela me frappait parce que cela fait plusieurs années maintenant que j’insiste sur un avenir trouble pour le véhicule personnel dans les pays riches (et il n’y en a pas dans les pays pauvres). Comme récente manifestation de cela, le 24 mars dernier, j’étais le conférencier invité pour l’Assemblée générale annuelle du Groupe d’initiative et de recherches appliquées au milieu (GIRAM) basé à Lévis, et j’ai décidé de me pencher sur cette question du troisième lien. Je l’ai fait assez indirectement, à juger par le peu d’accent direct que j’y ai mis dans ma présentation, «Le troisième lien: pour qui, pour quoi?». J’ai pris l’occasion plutôt de me pencher sur certaines tendances lourdes en matière d’énergie et d’urbanisme – et finalement sur l’effondrement de la civilisation industrielle que je décris dans mon livre.

C’était plus personnel que d’habitude: je pensais à ma première traversée du continent nord-américain en 1956 (je crois l’avoir fait au moins 12 fois depuis), voyage où nous voyions partout la construction des nouvelles autoroutes du Interstate System en train de se mettre en place. La baie de San Francisco était déjà congestionnée par la circulation automobile, et le smog qui s’y trouvait (voir les quelques diapositives) était aussi dense que ce que j’ai vu de pire en Chine pendant mes quatre voyages dans ce pays.

On était déjà dans le processus qui allait enlever le train sur le pont de la Baie de San Francisco, pour le remplacer par deux voies de plus sur chacun des deux étages (pour être suivi quelques années plus tard par la construction du BART, le métro de la région de la baie…). J’étais adolescent aux débuts de l’engouement pour l’auto et pour les banlieues, et cela allait finalement constituer un des phénomènes marquants de la société durant toute ma vie.

On connaît les suites, la définition de la société nord-américaine (tout comme celle des autres pays riches) par l’omniprésence de l’automobile et, plus tard, par celle des camions, le tout fonction de la mondialisation qui nous permettait de poursuivre sans trop de préoccupations pour la situation planétaire, et sur les plans humain et qu’environnemental.

Apogée et déclin dans les transports personnels

Je sens que, ici à Québec, nous nous préparons à vivre une sorte d’apogée de cette expérience, alors que la ville représente peut-être la dernière sur le continent à rejoindre l’expérience des transports congestionnés par des parcs automobiles de plus en plus importants comportant des véhicules de plus en plus gros, et les banlieues exigeant ces transports. C’est peut-être une question d’une année ou deux dans la «programmation», mais les difficultés d’accès à une énergie assez abondante et assez bon marché pour faire fonctionner le système me paraissent à nos portes – aussi farfelu que cela puisse paraître au commun des mortels, pour qui tout va bien – et risquent de définir le débat sur le troisième lien, sur la planification de nos transports et, finalement, sur l’avenir de notre société qui va devoir se sevrer de sa dépendance sur l’énergie fossile.

Je ne vois présentement aucune tendance qui suggère que le Québec, quasiment seul sur la planète ayant une telle possibilité, va se doter d’un parc (en diminution? en augmentation?) de véhicules électriques, et l’échéancier est maintenant beaucoup trop court pour le permettre de toute façon. Les trois grands constructeurs américains (Ford, GM et Fiat-Chrysler) planifient l’abandon de toute production de petits véhicules d’ici quatre ou cinq ans, et ces décisions d’affaires me paraissent en conjugaison justement avec la crise qui sera définie par l’absence de l’énergie nécessaire pour ce scénario (sans même parler de la capacité de payer de suffisamment de consommateurs pour que cela marche). L’achat des véhicules de plus en plus gros et de plus en plus chers ici, je soupçonne, s’insère dans ce phénomène…

La diminution de la taille des parcs de véhicules, tout comme celle de la taille de leurs composantes, suivant Pineau, me paraît bien plus probable que la poursuite des scénarios de croissance, mais cela par la force des choses et non par une décision de la société.

Perturbations sociales

Une telle situation pourrait bien engendrer notre version des gilets jaunes, dans un refus d’accepter que nos aspirations – non pas nos besoins – soient contrariées par des contraintes hors de notre contrôle. De mon côté, j’étais frappé de voir le nombre de fonctionnaires fédéraux aux États-Unis – que l’on peut présumer raisonnablement bien payés – qui se montraient, suivant les reportages, à la limite de leur capacité de se maintenir pendant les quelques semaines du shutdown du gouvernement en décembre et janvier derniers. Il était clair – je n’aurais pas dû être surpris – que ces gens vivaient la vie de consommateurs en s’engageant à la limite de leurs chèques de paie, sans épargnes, sans prévisions pour de mauvais moments, sans penser que le système pourrait changer. C’était une autre facette de l’endettement croissant de ces consommateurs pour la partie consommation de leur dépenses, et d’une volonté malsaine de vivre la vie des riches alors que la classe moyenne vit dans des contraintes reconnues par les instances internationales, cela depuis des années.

Il n’est pas évident comment cela pourrait se manifester ici, mais de récents travaux de Nafeez Ahmed, signalés par le réseau de l’économie biophysique, fournit toute une série de lectures qui cherchent à rendre l’inimaginable à cet égard à la portée de nos imaginations. Cela peut débuter avec «Brexit: Stage one in Europe’s slow-burn energy collapse: The Brexit fiasco and French riots are accelerating symptoms of Europe’s earth-system crisis» de décembre dernier, paru dans InsurgeIntelligence, webzine animé par Ahmed.

Ahmed et d’autres nous fournissent des perspectives sur une situation beaucoup plus problématique avec des analyses de la situation au Venezuela. Dans un article du 31 janvier, «Venezuela’s collapse is a window into how the Oil Age will unravel», Ahmed fournit des perspectives beaucoup plus complexes que celles fournies par les médias et remontant assez loin, rejoignant les efforts du FMI d’imposer des approches néolibérales avec leurs ajustements structurels dans les années 1990 et ceux du président Chavez à partir de 2000 pour transformer la situation par une approche socialiste. Le pays, dépendant pour son quotidien presque totalement des revenus de l’exploitation de ses gisements de pétrole, n’avait pas et n’a pas de chance[1].

Perspective de l’économie biophysique

Les interventions d’Ahmed et d’autres cherchent à nous fournir une perspective biophysique sur cet ensemble de problématiques, lié directement à une baisse de l’ÉROI dans les réserves mondiales de pétrole conventionnel, celles du pétrole non conventionnel – sables bitumineux, pétrole lourd du Vénézuela – n’ayant pas d’avenir quand on les regarde de cette façon.

Plus globalement, dans la nouvelle revue de l’économie biophysique, Biophysical Economics and Resource Quality, Michael Dittmar produit deux articles, dont le deuxième en décembre 2017, qui cherchent à prendre en considération l’ensemble des connaissances sur les réserves de pétrole conventionnel ainsi que les tendances dans la production et dans la consommation de ce pétrole, par région et globalement, pour faire des projections.

Le résultat est une nouvelle version du graphique que j’utilise de temps en temps, montrant le déclin inexorable de ce pétrole et cela pendant la prochaine décennie et au-delà.

 Fig. 1 The conventional crude oil production data from 2000 to 2014 (solid lines) were used as the input, in Part I of this analysis, to model future production through the year 2050 (dotted lines) for all major oil producing regions and continents, outside the Middle East. The latest, 2015 and 2016 crude and condensate production data, as reported by the EIA (see footnote 3), are now included in the graph https://link.springer.com/article/10.1007/s41247-017-0032-1

Projections pour le pétrole conventionnel, le                       déclin débutant avant 2020…

L’article termine avec une comparaison des travaux sur ces projections en tenant compte de l’ÉROI et les projections de l’Agence internationale de l’énergie. Comme d’habitude, ces dernières présument le maintien de la croissance économique et trouvent le pétrole nécessaire pour pour la soutenir[2]…

Le tout nous ramène à l’article d’Ahmed sur le Brexit et l’Europe dans un contexte de post-pic du pétrole. Les chantres de la transition énergétique pourraient bien regarder ces articles. Le livre d’Ahmed de 2016, Failing States, Collapsing Systems: Biophysical Triggers of Political Violence, fournit des perspectives plus générales, et matière à réflexion.

Tout cela en pensant au débat (?) mal amorcé sur l’hypothétique troisième lien…

 

[1] À lire: The Impact of the Decline in Oil Prices on the Economics, Politics and Oil Industry of Venezuela, produit par le Center on Global Energy Policy of Columbia University en septembre 2015. En complément, on peut lire «Oil Reserves in Venezuela» pour se trouver en terrain familier: les réserves de pétrole du Vénézuela, les plus importantes au monde, sont un équivalent de nos sables bitumineux et n’ont pas d’avenir…

[2] Le 12 avril, dans son analyse hebdomadaire au Devoir, Éric Desrosiers se penche sur la problématique du pétrole en Alberta, centrale aux débats pendant la campagne électorale en cours. Entre autres, une référence à un article du Narwhal permet d’en voir le grand portrait, à l’effet qu’il y a beaucoup de raisons de croire qu’il n’y a pas d’avenir pour les sables bitumeux, un reflet de la situation au Venezuela… J’y reviendrai sûrement…

 

 

 

 

 

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Une version de somnambulisme

J’ai décidé de mettre en ligne le texte de Gilles Gagné comme article plutôt que comme commentaire parce qu’il fournit une réflexion sur les bases mêmes de l’intervention de la société civile dans les efforts de mieux faire le développement. Sauf que le texte ne voit pas ses interventions dans le contexte du long terme qui définit ma réflexion là-dessus.

Bug

Une de nombreuses références dans les commentaires du dernier article. Je suggère qu’il faut comprendre notre situation par la dominance culturelle du mythe de la croissance (Dominique Méda), qui est en voie de nous rendre incapable de percevoir les menaces à notre survie.

L’action en cours depuis un demi-siècle et plus

En fait, son texte porte – en ciblant le défi contemporain – sur les fondements des interventions de la société civile depuis plus d’un démi-siècle et dont je présente l’échec dans les chapitres 2-3-4 de mon livre

Mais le problème avec ces reproches, c’est que le Pacte n’est pas une «solution», ni une feuille de route, ni le programme d’une révolution; c’est un effort de mobilisation démocratique fondé sur la conviction que l’action de l’État doit être repensée à la lumière de la crise environnementale…

Mais cela revient aussi à dire que nous n’avons pas le choix et que nous devons continuer à faire des distinctions avec les instruments mêmes qui tendent à les embrouiller; que nous devons, par exemple, distinguer dans notre avenir ce qui ne peut déjà plus être changé de ce qui pourrait encore l’être et choisir, parmi ce qui reste théoriquement possible, des objectifs réalistes au regard des ressorts pratiques (culturels, moraux, politiques et techniques) de l’action collective…

On croirait presque ici que vous détenez déjà la preuve que le voyage est impossible. Alors que la proposition en question vise essentiellement à nous convaincre de mettre collectivement le pied à l’étrier, on dirait que vous savez déjà que ce brave Don Quichotte, «qui fait abstraction des chiffres», n’ira nulle part sur sa Rossinante approximative…

Le Pacte accorde pourtant à la science toute l’importance qu’il est possible de lui accorder sans la divorcer de l’expérience commune; il souligne de manière raisonnable le consensus des chercheurs et il invoque les faits qui accréditent d’ores et déjà les pronostics antérieurs.

Je reviendrai plus loin sur mon point, mais je l’esquisse ici. L’objectif des «corrections» que je recherche est de montrer qu’il est trop tard pour l’action que Gagné propose, et ces corrections ne nécessitent pas une vision d’ensemble, une compréhension scientifique de l’ensemble. Je propose que de simples calculs faits par Normand Mousseau comme co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec il y a déjà six ou sept ans peuvent être insérés dans les défis définis aujourd’hui par le GIÉC pour bien voir ce qui est en cause si nous voulons être cohérents. Aucun besoin de sortir toute une battérie de recherches et de travaux pour définir l’action qui est requise: le simple regard sur ce que la cohérence nous impose nous montre qu’il est trop tard pour continuer dans l’action qui nous définit depuis des décennies.

C’est par ailleurs cette cohérence qui ancre mes propos, et non la vérité et la certitude quant à ce qui est en cause. Le fait que la société civile n’expose pas cette cohérence lui permet de continuer dans l’action habituelle mais cela dans un contexte où de toutes autres actions s’imposent. Mon objection: les intervenants de la société civile ne manifestent pas une réflexion cohérente et explicite, mais semblent poursuivre par inertie et routine alors que les crises les appellent à intervenir dans ce qui constitue le sommet de leur carrière.

La réflexion qui manque

Depuis le début de mon blogue il y a six ans, avec comme premier article «L’échec du mouvment environnemental», il n’y a pas un seul environnementaliste et ancien collègue qui a pensé qu’une réponse ici et là était méritée. En complément, mes contacts occasionnels avec mes anciens collègues se sont butés, sans exception, à des décisions – concertées ou non je ne sais pas – de ne pas répondre. Le mouvement environnemental (voire le mouvement social) semble se sentir attaqué, repondre sur des bases psycologiques et continuer comme depuis des décennies. Aucune réconnaissance que mon livre, et mon blogue plus généralement, ne représentent l’effort d’un philosophe de formation d’initier et d’encourager un dialogue et un débat.

J’ai eu récemment un contact, un des très rares dans six ans, d’un des leaders du mouvement et – quand j’y étais – un ami. Il réagisssait à l’article de La Presse+, le deuxième identifié par mon récent article de blogue et que Gilles Gagné commente dans ses propos. Ce premier contact était pour demander ce que j’identifiais comme la société civile dans la première phrase de l’article, où je dis qu’elle ne fait pas son travail et ne fournit pas l’heure juste, et je lui ai référé aux chapitres 2, 3 et 4 de mon livre; évidemment, il se sentait visé et voulait confirmer cela.

Dans sa réponse – geste inédit depuis six ans – il a donné de bonnes indications qu’il n’avait pas lu mon livre (j’aurais pensé que mes 45 ans d’activités et de réflexions dans le milieu méritaient cela) et que ma note confirmait que son organisation est bien incluse dans la société civile dont je parle. Il a poursuivi en soulignant les multiples interventions de la société civile qui insistaient sur les défis climatiques et demandait ce que je voulais de plus. La réponse – l’application concrète de ses défis à notre situation – se trouvait dans le reste de l’article, dont il a questionné le premier paragaphe, et a montré qu’il n’avait pas lu l’article pas plus que le livre.

Surtout, il ne montrait pas avoir saisi mon propos de base, l’articulation de ces défis dans les exigences concrètes pour la société, suivant – dans le cas de référence que j’utilise – les calculs de Normand Mousseau. Ces calculs, appliqués à une situation qui exige, non plus une réduction de 25% de nos émissions comme en 2012, mais une réduction de 45% (lui dit même 50%) de nos émissions, cela toujours d’ici 2030. Dans le deuxième article de La Presse+, j’ai souligné qu’une de ces exigences serait le retrait de nos routes de la flotte de véhicules privés, laissant pour plus tard une application des trois autres composantes des calculs de Mousseau.

La naïveté qui cherche à préciser nos buts, nos actions et les «corrections» recherchées

Gilles Gagné semble voir une naïveté dans ce qu’il pense être ma volonté de préciser nos défis. Mais voici l’origine de mon positionnement: les interventions que je dirais traditionnelles du mouvement environnemental (en fait, de la société civile en général) se trouvent face à des perspectives de solution inimaginables une fois qu’elles sont identifiées, même sommairement – ce qu’un suivi des calculs de Mousseau montrerait – en nous vouant toujours à l’échec, devant l’urgence reconnue par le GIÉC et d’autres.

Je ferais la distinction, en répondant à l’analyse de Gagné, entre la science, dont les vérités sont hypothèques, et ses applications technologiques, sociales et commerciales. Je demande que l’on regarde ce qui serait en cause dans la poursuite de ces applications dans la situation actuelle et je conclus que nous sommes en fin de régime à cet égard, sans le réaliser, parce que les interventions se font dans l’inertie et la routine de décennies d’autres interventions.

Gagné semble comprendre que j’ai une confiance dans la capacité des applications de nos connaissances hypothétiques scientifiques à résoudre nos problèmes, alors que mon effort est de suggérer qu’il n’en est rien, que ces applications sont hors d’atteinte devant l’urgence et le caractère des crises qui sévissent (petite exception, avec beaucoup de bémols: les projections de Tony Seba sur le potentiel de la technologie de l’intelligence artificielle et des véhicules électriques autonomes). Celles-ci n’arrêteraient pas l’effondrement, mais rendraient imaginables des éléments de l’adaptation…

Finalement, le chapitre du livre Tout peut changer de Naomi Klein de 2014 qui m’a causé des trépidations (je ne suis pas facile à faire trépider) est celui sur les concepteurs d’interventions hautement technologiques pour régler les problèmes climatiques par des interventions à l’échelle planétaire. Disons que nous sommes à mi-chemin dans la «décennie zéro» à laquelle réfère Klein pour identifier sa vision de l’urgence et qui diminue les trépidations à ce sujet alors que rien ne change à l’égard de son appel  non plus…

Pour revenir au Pacte

Gagné indique que ma critique est fondée sur son refus de «s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale» et je ne sais pas comment j’ai pu laisser une telle impression. Pour le redire dans quelques mots, qui répètent mes propos dans les deux articles de La Presse+, ma critique est que l’absence de projections insistant sur la cohérence nous laisse justement dans l’espoir des scientifiques citées (en groupe) à l’effet que «la science nous dit qu’il est technologiquement, humainement et économiquement possible de limiter le réchauffement de la planète».

Cela va à l’encontre de ce que je propose dans mon livre, après avoir analysé plusieurs efforts de scientifiques à intervenir,  et joue probablement – pour les prendre au sérieux – sur le mot «limiter» et sur le «possible», qui peuvent dire presque n’importe quoi. L’effort d’identifier clairement les défis en termes concrets nous mettrait devant l’inimaginable plutôt que devant des solutions, et seulement de façon secondaire devant une autre indication de l’imminence de l’effondrement, sur lequel Gagné et l’accent.

Ma reproche – et je puis bien me tromper – est que nous faisons de telles interventions depuis 50 ans (dans mon expérience) et que ces interventions (dans mon expérience maintenant définitive mais toujours possiblement erronée) ont échouées, nous mettant devant des situations pires que celles auxquelles nous nous adressions au début. Nous avons aujourd’hui comme meilleure référence, même si toujours de fondement scientifique (balisé légèrement par un processus d’approbation politique) et hautement hypothétique, les travaux du GIÉC.

Contrairement aux efforts faits au fil des décennies, nous sommes aujourd’hui devant une date 2025 fatidique que j’identifie, que je prends et que je prenais depuis les années 1970 – comme Halte à la croissance – et comportant une certaine marge d’erreur. On ne peut plus se permettre d’agir comme si l’effondrement s’annonce dans l’avenir. Cela fait un demi-siècle que nous sommes dans l’action – ce que Gagné souligne est nécessaire maintenant – , sans succès…

Cela fait plusieurs fois que je souligne que c’était la nécessité de sortir de l’action comme commissaire et vérificateur externe qui m’a donné l’occasion de réfléchir sur mon action, sur nos actions, pour conclure à leur échec. Entretemps, la société civile semble poursuivre presque avec frénésie dans les mêmes ornières et ne prend même pas le temps de lire en-dehors de ses fils de Facebook etc. et d’analyser ce qui a changé.

 

 

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