Défaitiste, vraiment?

Le 26 novembre dernier, à l’émission d’Alain Gravel à Montréal, l’animatrice de Corde sensible était interviewée pour présenter le balado tiré d’une entrevue de plus d’une heure que j’ai faite pour l’émission au début d’octobre. C’est un portrait très sombre, dit-elle. Je l’avais couvert dans un article récent du blogue, en suggérant que je ne suis pas défaitiste ni sombre dans ma propre vie…

Le 3 décembre, La Presse+ a publié «La paralysie de la société s’explique par l’inimaginable», un article que j’avais soumis présentant en gros l’argumentaire de mon livre en ce qui concerne la menace d’un effondrement; un ami a souligné que ce n’était pas très optimiste!

Drilling Down, Tainter et Patzek, figure 3.9

Selon les données et les projections de l’Agence internationale de l’énergie, la situation dans la période 2010-2030 est problématique. Les réserves de pétrole conventionnel (bleu foncé) vont décliner dramatiquement, le pétrole non conventionnel (vert), incluant les sables bitumineux et le pétrole de schiste, ne représentera qu’une petite portion de ce qui sera nécessaire. Tout dépendra de la découverte de nouveaux gisements dépassant toute hypothèse raisonnable suivant les tendances des dernières décennies où les découvertes étaient de moins en moins importantes.

Je l’avais écrit en manifestant une certaine frustration devant le discours ambiant qui, pour les gens qui connaissent la situation, évitent d’en parler, qui, pour le grand public, n’a pas la moindre idée de cette situation. J’ai souligné cette situation dans l’Avant-Propos, en citant un ami économiste écologique, qui ne trouve pas le moyen d’inciter le monde à une reconnaissance de la situation.

Concernant les crises, si je n’étais pas activement impliqué dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et possèdent des téléphones cellulaires, etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écologiques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

J’ai un discours donc «alarmiste», «catastrophiste» et une approche «défaitiste». En fait, les deux-tiers du livre constituent un effort de ma part de suggérer les pistes pour l’activisme en vue d’un avenir possible, loin de suggérer de battre retraite dans un esprit défaitiste. J’ai terminé le livre avec une Annexe qui s’adresse explicitement aux organismes de la société civile, en forme d’un communiqué de presse où ils admettent l’erreur de leur discours depuis plusieurs années et proposent une série de premières mesures qui pourraient aider à nous préparer pour l’effondrement.

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C’est vraiment difficile de voir nos alternatives

Encore un récent éditorial de Jean-Robert Sansfaçon du Devoir, «Décroissance, mais laquelle?», qui fait partie d’une longue série qui montre on ne peut plus clairement le raisonnement universellement adopté qui explique l’échec du mouvement environnemental au fil des décennies. C’est de la répétition (pour les initiés marginaux), mais le texte synthétise tellement bien les défaillances de la position des adhérents à notre modèle économique, ce que nous risquons de voir quotidiennement avec le gouvernement Legault, que je m’y mets encore une fois.

Presque tous les gouvernements du monde, presque toutes les sociétés, ont adopté l’approche de l’économie néoclassique dans une perspective, inscrite dans les principes mêmes de cette économie, où les énormes progrès que nous connaissions pouvaient se fier à eux-mêmes pour ce qui est du cadre environnemental; finalement à la base même de ces progrès, ce cadre a été – est toujours – jugé sans pertinence particulière dans le développement: nous allions pouvoir trouver les ressources qu’il nous faudrait et nous allions régler les impacts – les externalités – que l’activité économique occasionnait.

Des progrès de la croissance – pour les riches

Sansfaçon fait le tour d’un ensemble de questions, suivant les illusions qui nous ont bercé pendant longtemps. Il insiste surtout sur les bienfaits pour les populations de la croissance économique, cela en mettant l’accent, et toute la pensée, sur les populations riches qui en ont bel et bien profité. La pauvreté dans les pays riches est en effet relative, et il est presque évident que l’abandon de la croissance aurait des impacts sociaux importants, en termes d’emplois, de rémunération et de revenus pour les États leur permettant de fournir des services à leurs populations.

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Caravane hondurienne au Mexique, en octobre (Source: Est républicain, France)

Suivant une longue tradition, Sansfaçon ne porte pas son attention sur les milliards de pauvres qui n’ont d’aucune façon bénéficié économiquement de ces progrès; notre médecine leur a permis une espérance de vie plus grande, et une croissance démographique  qui en découlait et dont ils ne savent que faire. Ils seront l’objet de notre aide au développement dont les fonds proviennent de la croissance, mais dont les bénéfices pour eux sont à bien chercher.

Clé du progrès et de la croissance économique, l’invention technologique, qui pourra même permettre une «forme de décroissance sélective» (plus ou moins compréhensible, mais il fallait utiliser le langage qui commence à prendre de la place):

Allons donc vers une forme de décroissance sélective pleinement assumée et réalisée grâce aux progrès de la science et de la technologie, mais de grâce, cessons de placer le renversement du capitalisme comme condition de la transition. Il reste tellement à inventer!

Suivant une autre longue tradition, Sansfaçon ne porte pas son attention sur les impacts de notre recours à la technologie, dont il n’est absolument pas évident qu’elle apporte un bénéfice net, nous forçant à une série d’interventions cherchant à remédier à ces recours qui, suivant le modèle économique, ne porte qu’une attention relative aux impacts environnementaux et sociaux.

Sansfaçon reconnaît quelques défauts du PIB comme mesure du progrès, mais se montre incapable de regarder son bilan comptable:

On aura beau critiquer le concept de PIB parce qu’il additionne autant de facteurs négatifs (accidents, catastrophes, gaspillage, etc.) que positifs, la seule chute de quelques points de pourcentage suffit à mettre des millions de personnes sur la paille.

Curieusement, il ne mentionne pas les impacts environnementaux, dont les émissions derrière les changements climatiques, ni les inégalités sociales.

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Caravane hondurienne au Mexique, en novembre (Source Press From, France)

Il s’agit d’une longue tradition pour des gens bien rodés en mathématiques, nos économistes, d’éviter de faire le calcul du «progrès». J’ai essayé de le faire dans mon livre sur l’Indice de progrès véritable, où je conclus, en accord avec une multitude d’autres efforts, que la contribution au Québec du PIB passe proche d’être annulé par le coût de ses impacts, des impacts de l’activité économique qu’il mesure, impacts en train de constituer aujourd’hui les crises planétaires.

Les économistes évitent de faire le calcul parce que les bénéfices semblent évidents. Reste que ceux-ci, en 2017, sont allés dans une proportion de 82% aux personnes dans le 1% de notre échelle de «richesse». L’absence de calcul ressemble à de la paresse. voire à une sorte de déni.

L’incapacité des économistes à concevoir des alternatives

Il est clair que le monde dont il serait question dans l’absence d’une croissance économique n’aurait pas les attraits illusoires de celui que nous connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Sansfaçon semble ouvert à une décroissance dans notre production de déchets/plastiques et dans notre consommation d’hydrocarbures, mais ne montre aucune reconnaissance du fait que ces dernières sont directement derrière ce qu’il souhaite, «la production nationale de biens consommés par les classes populaires». L’économiste hétérodoxe montre bien les failles de nos bonnes intentions quand il s’agit de «gérer» les crises actuelles.

Sansfaçon voudrait voir s’améliorer nos conditions de vie (en oubliant celles des milliards vivant dans les pays pauvres, un tout autre groupe de «classes populaires» laissé presque pour compte dans nos souhaits). Devant l’impasse dans les négociations internationales actuelles ou prévisibles pour une décroissance, il insiste qu’«aucune nation ne peut espérer améliorer les conditions de vie de ses habitants [encore une fois, sans aucun effort de bien pondérer les conditions de vie actuelles dans les pays riches, qui dépassent par de trois à cinq fois la capacité de la planète à les soutenir] en faisant le pari d’une décroissance économique isolée dans un monde interdépendant». Voyant la possibililté de violoence dans l’absence d’une volonté commune, il ne semble pas voir la violence actuelle, assez facilement associable dans de multiples cas à notre choix de modèle économique chez nous.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Une situation qui semble presque permanente, les pays riches atteignant facilement le seuil de I’indice de développement humain des Nation Unies (ligne verticale) mais dépassant allègrement la capacité de support de la planète (ligne horizontale), alors que les pays pauvres n’atteignent pas le seuil de l’IDH mais «respectent» – de par leur pauvreté – l’empreinte écologique.

Revenant à une composante du portrait qui semble le préoccuper, il insiste, suivant encore une fois une longue tradition, sur le ralentissement de la croissance démographique dans les pays riches, qui ont besoin de plus de main-d’œuvre, plus de mains. Aucun calcul nécessaire sur la capacité de support de la planète, ni même des pays hôtes. Et curieusement, il prétend que la Chine représente un bon exemple d’une baisse de population en passant par la transition démographique, alors que sa population ne baisse toujours pas et que des mesures de contrôle radicales – qu’il associe à Malthus et ne semble pas apprécier – ont permis d’éviter peut-être entre 320 et 400 millions de naissances depuis 1978.

C’est déroutant de le voir attribuer une connaissance de la véritable situation à l’Histoire. Celle-ci a montré que le capitalisme nourrit le progrès, et le communisme non. Cela, dit-il, montre l’absence d’une alternative capable de nous maintenir dans ces conditions de vie insoutenables (calcul qu’il ne connaît pas).

Finalement, tout en reconnaissant que le capitalisme mise sur «l’exploitation illimitée des ressources», Sansfaçon poursuit en insistant sur la nécessité de le maintenir, dans l’absence d’une alternative et devant des bénéfices (non comptabilisés). Il conclut de façon incompréhensible, disant que «l’urgence est là. La révolution, ce sera peut-être pour plus tard». Suivant ici aussi une longue tradition maintenant acceptée par de nombreux organismes de la société civile aussi, nous avons selon lui le temps pour éviter de confronter l’urgence. Celle qu’il mentionne reste inconnue.

 

 

   

 

 

 

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Pas si vieux ni si paralysé que ça

C’était une expérience intéressante que de faire une entrevue de plus d’une heure avec Marie-Eve Tremblay, animatrice de l’émission Corde sensible, qui produit des balados  pour Radio-Canada. Un premier balado tiré de l’entrevue vient de sortir, intitulé «La grande désillusion d’un environnementaliste de 88 ans». [À noter que j’ai 78 ans et non pas 88 ans; le titre a été corrigé, mais la narration n’a pas pu l’être.]

 Corde sensible

Mikaël Rioux y est comme contrepoids, et mon seul commentaire à cet égard est qu’il semble conclure de ma position que cela paralyse. Je suggère que deux livres et un blogue où paraît presque chaque semaine un nouvel article indiquent que mon constat en 2007-2008 qu’un effondrement arrive ne me paralyse pas.

En effet, la «désillusion» dont il est question dans le titre du balado est plutôt, je dirais, un constat de ce qu’est la réalité, l’abandon d’approches longtemps utilisées mais vues maintenant comme mal orientées et la poursuite de l’intervention d’une autre façon. Je me considère un «optimiste opérationnel», suivant une caractérisation que se faisait de lui-même Maurice Strong. La priorité aujourd’hui est d’intervenir en cherchant à préparer la fin d’un monde (et non la fin du monde) et le début d’un nouveau, pour citer le sous-titre de mon livre…

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L’effondrement ne sera pas un «événement» (2)

La première partie de cet article de penchait sur des manifestations de l’effondrement probablement déjà en cours, en soulignant la nécessité d’agir autrement. Cyril Dion, le co-producteur du film Demain, semble avoir bien compris cette nécessité, à juger par ses propos au début de son propre livre paru au début de 2018 (à voir ce qu’il dit dans une postface au récent livre de Pablo Servigne et al, nos collapsologues, pas encore disponible ici). Nous y mettons l’accent dans cette deuxième partie, en espérant que les centaines de milliers de personnes qui auront signé le Pacte lancé par Dominic Champagne, et les militants actifs dans la diffusion de la Déclaration d’urgence climatique (DUC), regarderont maintenant de plus près ce qui est vraiment en cause, pas mal plus que les changements climatiques et nos petits gestes quotidiens pour les éviter, ciblés sans succès par les mouvements environnemental et social depuis des décennies. Et la prétention du Pacte que «la science nous dit qu’il est technologiquement, humainement et économiquement possible de limiter le réchauffement de la planète» va à l’encontre de ce que je propose dans mon livre: ce qui est possible en ce sens est totalement insuffisant pour répondre à l’effondrement, et notre modèle économique continuera à exiger que nous n’adoptions pas même ces gestes…

Dion y écrit, en introduction:

“Pourquoi votre discours n’imprime-t-il pas ? Comment convaincre les gens comme moi, qui sont tentés de changer leurs habitudes mais qui n’y arrivent pas ?”

Nous sommes le 9 décembre 2015. Sur le plateau d’une émission de télévision bien connue. De l’autre côté de la lucarne, trois millions de téléspectateurs doivent jeter un œil distrait à notre débat. Sur le fauteuil en face de moi, Yann Arthus-Bertrand a l’air navré.

Depuis plusieurs minutes, la journaliste chargée de chroniquer nos films – fraîchement élue meilleure intervieweuse de France – nous pousse dans nos retranchements. À côté d’elle, l’écrivain-sniper, qui doit faire de même, garde un air blasé.

Elle continue, s’adressant à moi. Le film est trop cool, les gens que nous montrons, trop parfaits. En le regardant elle s’est sentie étouffer: “Je n’ai eu qu’une seule envie: prendre l’avion, me faire couler un bain moussant et bouffer une bonne côte de bœuf.”

Elle nous reproche de ne pas nous y prendre comme il faut. De ne pas lui donner envie de se mobiliser pour éviter la catastrophe écologique. Comme si la responsabilité de la secouer nous appartenait. Je garde un souvenir étrange de ce moment. Les mots que je prononçais étaient comme assourdis, recouverts. C’est étrange, me disais-je, comme ces conversations (sur l’effondrement écologique) vont de soi dans certains contextes et tombent à plat dans d’autres…

Quelques mois plus tard, le public avait partiellement démenti la théorie de Léa Salamé. Le propos que nous avions développé dans Demain était parvenu jusqu’aux gens. Du moins, jusqu’à un million deux cent mille personnes qui avaient été le voir en salle. Puis le film était sorti dans trente pays, avait remporté un César. Tous les jours nous recevions des messages de personnes qui nous racontaient ce qu’elles avaient fait en sortant de la salle: démarré un compost, créé une monnaie locale, changé de métier… Nous avions raconté “une histoire qui fait du bien”, selon leurs propres mots. Nous leur avions “redonné de l’espoir”, les avions “inspirées”.

Pourtant, notre contradictrice d’un soir n’avait pas entièrement tort. Globalement, nous, écologistes, ne parvenons pas à faire passer notre message. Du moins pas suffisamment.

Malgré tous nos efforts la situation ne cesse de se dégrader, à une vitesse étourdissante.

À ce titre, l’été 2017 a battu tous les records: iceberg géant se détachant de la banquise, ouragans à intensité inédite, température la plus chaude jamais enregistrée sur Terre, inondations meurtrières en Inde, incendies catastrophiques au Portugal et en Californie [ceci en 2017, avant les feux de cette année 2018], études plus alarmantes les unes que les autres… Et ce fameux article de David Wallace-Wells dont je parlerai plus loin. Même animé par une inébranlable foi en l’humanité, en ses capacités à faire face au pire pour y opposer le meilleur, ne pas être terrifié par ce que les prochaines décennies nous réservent relève de l’optimisme béat ou de l’acte de bravoure.

À la lecture de toutes ces nouvelles catastrophiques, notre réflexe fut, pendant des années, d’alerter et d’alerter encore… Force est de constater que c’est inefficace. Égrener ces informations, les poster frénétiquement sur les réseaux sociaux, monter des campagnes, faire ce que nous, militants, ONG, presse spécialisée, nous échinons à faire depuis des années est utile, mais globalement inopérant. Aussi incroyable que cela puisse paraître à tous ceux qui sont habités par un sentiment d’urgence écologique absolue, ce sujet n’attire pas les foules. Certes, l’attention portée à la protection de notre planète a progressé depuis vingt ans, on peut même dire qu’elle n’a jamais été aussi grande. Pourtant, les mobilisations contre le changement climatique sont ridiculement faibles. La plus grande marche de ces dernières années, organisée à New York en septembre 2014, a rassemblé 300 000 personnes, malgré le battage médiatique et la kyrielle de stars du cinéma américain qui avaient pris la tête du cortège. Les 28 et 29 novembre 2015, juste avant le grand rendez-vous du Sommet mondial de Paris sur le climat (la fameuse COP 21), une marche globale, mondiale, fut organisée (et interdite à Paris à la suite des attentats du Bataclan). Selon l’ONG 350.org, ce sont près de 2 300 cortèges qui arpentèrent les rues de 175 pays et rassemblèrent au total 785 000 personnes2 (600 000 selon le Guardian). En comparaison, 1 million et demi de Français se massèrent sur les Champs-Élysées à Paris pour fêter la victoire de la France à la Coupe du monde de foot et au moins 500 000 pour l’enterrement de Johnny Hallyday.

Certes, le souci de l’écologie s’est propagé depuis quelques années, mais il reste contingent. Bien souvent les néo-écolos, pourtant animés par un enthousiasme communicatif, ne savent pas très bien par quoi commencer, s’épuisent dans de petites actions à faible impact, s’épanouissent dans des projets qui ne font pas encore système avec les organisations sociales, politiques, économiques qui les entourent. Malgré leurs efforts (nos efforts), la destruction va toujours plus vite que la régénération. Infiniment plus vite. Nous dormons. De temps à autre, l’ampleur de la catastrophe nous saisit, puis le quotidien reprend son cours. Inexorablement. Car nous aimons ce monde matérialiste. En tout cas, nous y sommes habitués. Tellement habitués que nous ne savons plus vivre autrement. Aujourd’hui, nous devons aller plus vite, plus loin.

Nous sommes face à un danger d’une ampleur comparable à celui d’une guerre mondiale. Sans doute même plus grave. Danger porté par une idéologie, matérialiste, néolibérale, principalement soucieuse de créer de la richesse, du confort, d’engranger des bénéfices. Qui envisage la nature comme un vaste champ de ressources disponibles au pillage, les animaux et autres êtres vivants comme des variables productives ou improductives, les êtres humains comme des rouages sommés de faire tourner la machine économique. Nous devrions résister. Tels nos aïeux résistant au nazisme, tels les Afro-Américains résistant à l’esclavage puis à la ségrégation, il nous faudrait progressivement refuser de participer à ce dessein funeste. Nous dresser et reprendre le pouvoir sur notre destinée collective. Ce n’est pas vers la ruine et la destruction que nous voulons nous diriger. Ce n’est pas un monde absurde, où chacun est cantonné à un rôle de producteur-consommateur, que nous voulons construire. Nous n’avons pas décidé d’éradiquer toute forme de vie sur Terre, simplement pour pouvoir nous asseoir dans un canapé, smartphone en main, musique douce en fond, télé allumée en arrière-plan, livreur à la porte, chauffage réglé à 22 °C… Ou, si c’est le cas, nous sommes définitivement dégénérés.

Dans cet ouvrage, j’ai tâché d’explorer les meilleures stratégies pour engager cette résistance. Pour ce faire, j’ai synthétisé deux années de recherches, de lectures, de rencontres à travers dix-huit pays, découvrant que les plus efficaces ne sont pas forcément celles auxquelles nous pourrions penser de prime abord. Manifester, signer des pétitions, agir localement, consommer autrement, faire des dons, s’impliquer, occuper des lieux, boycotter… Toutes ces propositions qui nous sont faites dans d’innombrables ouvrages, dans des articles, des émissions, sur les réseaux sociaux, n’ont aucune utilité, ou presque, si elles sont mises en œuvre de façon isolée. Les perspectives plus radicales d’insurrection ou d’affrontements violents nous conduiraient certainement à reproduire ce que nous prétendons combattre. Selon moi, il ne s’agit pas de prendre les armes, mais de transformer notre façon de voir le monde. De tout temps, ce sont les histoires, les récits qui ont porté le plus puissamment les mutations philosophiques, éthiques, politiques… Ce sont donc par les récits que nous pouvons engager une véritable “révolution”. Mais pour que ces récits puissent émerger et se traduire en structures politiques, économiques et sociales, il est incontournable d’agir sur les architectures qui orientent nos comportements. C’est ce que je développerai dans la dernière partie de l’ouvrage.

Plus loin, il ajoute :

On peut avancer que le récit de la société libérale, capitaliste, consumériste moderne s’est élaboré et transmis de façon relativement similaire. Soutenu par une myriade de films, d’articles, de livres et de publicités qui l’ont fait triompher du récit communiste. Avant de remporter une victoire politique, les tenants du consumérisme débridé ont d’abord remporté une bataille idéologique et culturelle, une bataille de l’imaginaire. Il fallut donner un visage à ce monde nouveau, le rendre profondément désirable pour que le génie créatif et la force de travail de centaines de millions d’Occidentaux (dopés aux énergies fossiles) se mettent au service de ce projet et lui donnent corps. Avec l’espoir que cette entreprise rendrait leurs vies meilleures. Ce qui, à de nombreux égards, fut le cas, aux dépens de pays largement pillés et d’espèces vivantes sacrifiées.

Aujourd’hui, c’est aux flancs de cet écrasant récit, fait de prouesses technologiques, de vacances sur des plages paradisiaques, d’écrans plats, de smartphones, de filles à moitié nues, de voitures serpentant à flanc de montagne dans des décors de rêve, de livraisons en vingt-quatre heures sur Amazon… que nombre d’écologistes se heurtent. Que pèse une campagne d’ONG face à des millions de messages contraires délivrés chaque jour par les marques, les chaînes, les “influenceurs” de toutes sortes qui inondent les réseaux sociaux ? Que pèse un post de Greenpeace International sur Instagram (628 000 followers) appelant à agir pour le climat, contre un post de Kim Kardashian (105 millions de followers) appelant à acheter son nouveau gloss à paillettes ? Approximativement 10 000 likes contre 2 millions.

Comme l’explique Harari dans son ouvrage, Homo Deus, la fiction n’est pas mauvaise en soi. Elle est primordiale. Si nous ne disposions pas d’histoires autour desquelles nous fédérer, nous n’aurions ni États, ni monnaies, ni entreprises, ni civilisations. Aucune société humaine, dans sa complexité ne pourrait exister ou fonctionner. Nous avons besoin de récits qui nous rassemblent, nous permettent de coopérer et donnent du sens à notre vie en commun. Mais ces récits, ces fictions ne sont que des outils, pas des vérités ou des buts en soi. Si nous l’oublions, nous déclenchons des guerres politiques, économiques, religieuses, dans l’objectif de défendre des concepts qui n’existent que dans notre imagination. Nous pillons les ressources, éradiquons les espèces au nom d’histoires, de fictions. Il y a dans cette idée quelque chose de tragique. Dès lors, pourquoi ne pas décider d’en élaborer d’autres ? Parce que les choses ne se passent pas aussi simplement, comme nous allons le voir.

Une mobilisation de l’ensemble d’impose (et non seulement des manifestes)

Dans mes deux présentations récentes, j’essayais de faire ce que j’avais souligné dans l’Annexe de mon livre: la «résistance» nécessite une réorientation et un travail de concertation et de mobilisation qui rend les efforts actuels de la société civile dépassés et hors propos. L’Annexe imagine un communiqué de presse dans lequel les organismes de la société civile affichent leurs erreurs récentes et esquissent les pistes pour un travail dans l’immédiat. Il faut se demander si les récents commentaires de Pierre-Alain Cotnoir et de Raymond Lutz sur le comportement incompréhensible de plusieurs de ces organismes ne suggèrent en même temps les correctifs qui s’imposent.

Servigne et al mettent un accent sur des potentiels de l’être humain qui sont refusés ou négligés par l’économie axée sur la compétition et le progrès matériel, avec de nombreuses sources dans les sciences sociales récentes. De mon coté, je souligne une des caractéristiques fondamentales de l’IPV, soit que (i) il réduit de moitié le niveau de bien-être (matériel) suggéré par le PIB et (ii) dépend pour la moitié de cela de ce qui s’appelle chez Statistiques Canada le «travail non rémunéré», soit celui fourni surtout par les femmes depuis des décennies (des millénaires?) dans le foyer. Le PIB est réduit des trois quarts par la soustraction des coûts des externalités que la production industrielle occasionne, et le travail non rémunéré ajoute l’équivalent de ce qui reste du bien-être signalé par le PIB. Bref, un effort de concertation et de mobilisation n’est pas seulement une exigence de la situation actuelle mais représente le fondement de la vie telle que nous pourrons espérer la connaître dans les décennies qui viennent.

Pour reprendre ce que Dion dit:

«Faire ce que nous, militants, ONG, presse spécialisée, nous échinons à faire depuis des années est utile, mais globalement inopérant…

Manifester, signer des pétitions, agir localement, consommer autrement, faire des dons, s’impliquer, occuper des lieux, boycotter… Toutes ces propositions qui nous sont faites dans d’innombrables ouvrages, dans des articles, des émissions, sur les réseaux sociaux, n’ont aucune utilité, ou presque, si elles sont mises en œuvre de façon isolée.»

C’est le temps pour la société civile de mettre en oeuvre le potentiel structurant qu’elle a développé pendant des décennies avant que les artistes et d’autres ne se sentent saisies. Je suggère l’Annexe pourrait servir de guide, dans l’immédiat, pour mieux orienter les gens qui seront mobilisés par le Pacte et la DUC. En contraste, les références de celle-ci, Drawdown de Paul Hawken, qui calcule la contribution de l’ensemble des gestes visant à réduire les émissions de GES mais propose sensiblement les mêmes gestes proposés par la société civile depuis des décennies, et Le Plan B de Lester Brown qui rentre dans les mêmes grandes orientations qui n’ont jamais eu d’effet, soulignent justement et en même temps la réorientation qui s’impose. Nous sommes devant l’effondrement, et il est à toutes fins pratiques inutile de continuer à pousser comme avant. C’est le même sort que connaîtrait vraisemblablement l’Annexe, sauf que celle-ci a le mérite de bien souligner les impacts directs sur nos propres vies, ici au Québec, tout en soulignant la nécessité de reconnaître la vie de pauvreté inacceptable de milliards d’êtres humains qu’il est à toutes fins pratiques impossible à imaginer des changements de fond tant que notre système économique se maintienne – cela, je crois, pour seulement quelques années encore.

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L’effondrement ne sera pas un «événement» (1)

Mon dernier article a suscité des commentaires mettant en évidence un positionnement de plusieurs leaders des groupes environnementaux qui semblent en contradiction avec les connaissances scientifiques qui guident les groupes depuis des décennies. Il s’agit en particulier d’un rejet de l’urgence d’action face aux changements climatiques. En contre-partie, les commentaires ont ciblé les travaux de Pablo Servigne et ses collaborateurs mettant en évidence la nécessité de trouver des approches à l’effondrement, déjà en cours. Cela à son tour aboutissait à un suivi des réflexions de Cyril Dion, co-producteur du film Demain qui en souligne les déficiences.

Je propose un article en deux temps, histoire de me permettre de longues citations de ces sources, malheureusement venant toutes de l’extérieur, et de remettre sur la table l’Annexe de mon livre qui ciblait les acteurs de la société civile ici. Il s’agit d’une proposition pour une mobilisation concertée des groupes sur la base de leurs réseaux construits au fil du temps, en espérant que les centaines de milliers de personnes qui auront signé le Pacte lancé par Dominic Champagne regarderont maintenant de plus près ce qui est vraiment en cause, pas mal plus que les changements climatiques et nos petits gestes quotidiens pour les éviter.

 

Annexe boîte

La difficulté de saisir l’effondrement

J’ai eu l’occasion d’être conférencier à deux reprises depuis deux semaines. Le 27 octobre, j’ai ouvert le colloque de Simplicité volontaire Québec «Le destin de l’humanité: Espoir et effondrement» avec une conférence que j’ai intitulée «Simplicité involontaire». Mes propos revenaient aux différentes présentations dans mon livre Trop Tard: La fin d’un monde et le début d’un nouveau.

Le colloque s’est terminé le lendemain avec une présentation du livre de la Fondation Suzuki intitulé Demain, Le Québec, inspiré par le film récent Demain et par une volonté de montrer de l’espoir face aux nombreux constats de crises, cela en présentant différentes initiatives positives. La présentation de clôture n’a fourni aucun portrait de la situation à laquelle les constats de crises font référence, et par conséquent ne cherchait à fournir aucune indication de ce que les initiatives pouvaient contribuer pour y répondre. La réponse à ma présentation semblait positive, des échanges portant là-dessus pendant toute la journée. Celle à la présentation de clôture était également bien reçue, l’auditoire soutenue par l’offre d’un espoir, ce qui était clairement dans les visées des organisateurs.

Le 3 novembre, c’était au tour du Centre des arts actuels Skol, à Montréal. J’y étais invité pour ce que le Centre appelle une journée Paroles et manœuvres, «L’effondrement, et après?: de Halte à la croissance à aujourd’hui et au-delà», et le programme de l’après-midi était assez diversifié. Ma présentation était similaire à celle de la semaine précédente, et encore une fois l’auditoire semblait l’accueillir positivement, en dépit du message. La semaine précédente, l’auditoire semblait centré sur le message, alors que chez Skol l’auditoire semblait déjà acquis au message et était à la recherche de l’après. Cela rejoignait le contexte dans lequel se déroule la vidéo de Pablo Servigne dont il est question dans les commentaires sur mon dernier article.

Manifestations des tendances des courbes

Dans mes présentations, j’ai décidé de mettre un certain accent sur deux signes manifestant des composantes de l’effondrement, soit la congestion permanente sur nos routes et les migrations permanentes qui se présentent aux frontières de tous les pays riches. Il s’agit de souligner le fait que l’effondrement ne se présentera pas comme une sorte de journée de fin de monde, mais est en progression déjà et se déroulera dans le temps. L’important est d’y reconnaître les tendances lourdes et la présence de limites temporelles, deux éléments rejetés par les gens qui cherchent à promouvoir une transition (par le fait même, en douceur).

Fortune 500 1-12

La Fortune 12 de 2012. Le portrait peut varier d’une année à l’autre, mais ici la dominance est claire, avec deux manufacturiers d’auto et neuf entreprises énergétiques – la douzième compagnie est Walmart…

(i) La congestion est en place depuis les années 1950 et n’a fait qu’augmenter depuis, s’étendant de région en région au fur et à mesure de l’augmentation de la population et de la construction d’infrastructures dédiées à ses déplacements en voiture. À son tour, ces phénomènes ont été accompagnés par la mise en place des multinationales de l’auto, dont la Fortune 500 de 2012 en montre l’importance de façon particulière. On doit noter que ce sont les entreprises énergétiques qui dominent, complétant la boucle de la manifestation de notre dépendance non seulement donc à l’auto mais à l’énergie fossile aussi. Encore aujourd’hui – peut-être davantage aujourd’hui? – il y a des efforts de mieux gérer les impacts structurants de la congestion, mais il ne semble pas y avoir une reconnaissance que la congestion est un épiphénomène dans le monde contemporain qui ne se réglera pas à moins d’un effondrement de tout le système.

(ii) Les migrations constituent une autre manifestation de tendances lourdes en place depuis des décennies et qui semblent s’approcher d’une culmination. Le problème n’est pas surtout qu’il y a eu augmentation de la population, celle-ci étant quand même à un niveau qui dépasse dans ses besoins la capacité de la planète à la soutenir. Ce sont les inégalités qui motivent et/ou expliquent bon nombre de ces migrations, en faisant exception de celles provenant de zones de guerre. Les conditions de vie dans les pays pauvres sont en contraste frappant avec celles dans les pays riches, et l’amélioration des communications de toutes sortes font que les populations pauvres – 75-80% de l’humanité – connaissant mieux aujourd’hui les conditions de vie dans les pays riches. Rien ne semble destiné à changer cette situation, qui ne s’améliore pas et pour laquelle il n’y a probablement pas de mesures disponibles pour l’améliorer.

Population WEF 2011 riches et pauvres pays 1965-2050

La congestion des véhicules généralisée à travers le monde est le signe d’une dépendance aux énergies fossiles (au pétrole, et au charbon et au gaz, si du temps reste pour rendre ces véhicules électriques), et elles seront au cœur de l’effondrement qui s’annonce, qui a été projeté par Halte à la croissance. Les migrations ne semblent pas encore constituer un effondrement des sociétés, mais nous montrent la situation précaire pour l’ensemble des sociétés à laquelle l’effondrement du système de production industrielle – ce que l’on appelle aujourd’hui la civilisation thermo-industrielle – va se buter dans les années qui viennent. Encore une fois, c’est une situation qui s’est constituée comme tendance lourde au fil des dernières décennies, avec différents pays – pays riches et pays pauvres différemment – montrant les signes de déstabilisation importante, et rien ne suggérant une amélioration de la situation, au contraire.

Derrière toutes ses perturbations se trouve une autre, fondamentale. Une diapositive de mes présentations la résume:

La question des inégalités, à l’échelle internationale autant qu’à l’échelle du Québec, représente une sorte de toile de fond pour toute notre narration, et un facteur déstabilisant majeur dans le monde contemporain cherchant de nouvelles formes de société. Dans The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better (Allen Lane, 2009), Richard Wilkinson et Kate Pickett présentent une synthèse d’un grand nombre d’études en psychologie, en sociologie et en économie pour montrer qu’un ensemble de perturbations dans nos sociétés sont fonction d’inégalités, plutôt que le contraire.

  • Parmi les perturbations, celles associées à: la vie en communauté; la santé mentale; la santé et l’espérance de vie; l’obésité; la performance en études; les naissances chez les adolescentes; la violence; le recours à l’emprisonnement; la mobilité sociale.
  • On y constate que les États-Unis se distinguent tout au long de la présentation comme manifestant les pires résultats dans tous les domaines, cela à partir des plus grandes inégalités de tous les pays de l’OCDE. On peut penser que Trump a eu l’intuition de cette situation dans ses démarches pour la présidence, aussi fourvoyées soient-elles ses démarches comme président.

Il s’agit de mauvais signes pour le cadre sociétal dans lequel va se dérouler l’effondrement de la production industrielle…

Se préparer pour l’avenir difficile

La présentation du récent livre de Pable Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible: Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), se situe dans la même perspective que j’essaie d’aborder, et le titre de mon livre pousse aussi pour un travail de préparation pour un «nouveau monde».

La situation critique dans laquelle se trouve la planète n’est plus à démontrer. Des effondrements sont déjà en cours tandis que d’autres s’amorcent, faisant grandir la possibilité d’un emballement global qui signifierait la fin du monde tel que nous le connaissons.

Le choix de notre génération est cornélien: soit nous attendons de subir de plein fouet la violence des cataclysmes à venir, soit, pour en éviter certains, nous prenons un virage si serré qu’il déclencherait notre propre fin-du-monde-industriel.

L’horizon se trouve désormais au-delà: imaginer la suite, tout en se préparant à vivre des années de désorganisation et d’incertitude. En toute honnêteté, qui est prêt à cela ?

Est-il possible de se remettre d’un déluge de mauvaises nouvelles ? Peut-on simplement se contenter de vouloir survivre? Comment se projeter au-delà, voir plus grand, et trouver des manières de vivre ces effondrements ?

Dans ce deuxième opus, après Comment tout peut s’effondrer, les auteurs montrent qu’un changement de cap ouvrant à de nouveaux horizons passe nécessairement par un cheminement intérieur et par une remise en question radicale de notre vision du monde. Par-delà optimisme et pessimisme, ce sentier non-balisé part de la collapsologie et mène à ce que l’on pourrait appeler la collapsosophie…

Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle ont une (dé)formation scientifique et sont devenus chercheurs in-Terre-dépendants. Ils ont publié Comment tout peut s’effondrer. Petit Manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015), Le Vivant comme modèle. La voie du biomimétisme (Albin Michel, 2015), Petit traité de résilience locale (ECLM, 2015), Nourrir l’Europe en temps de crise (Babel, 2017) ou encore L’Entraide. L’autre loi de la jungle (Les liens qui libèrent, 2017).

On peut en lire la préface ainsi qu’une dizaine de pages du début sur le site. Dans la préface, Dominique Bourg semble se montrer en train de passer de promoteur de l’économie circulaire comme le salut à une reconnaissance de la collapsologie…

Probablement plus directement associé aux problématiques d’ici, la postface est signée Cyril Dion, co-réalisateur du film Demain, modèle pour le travail de la Fondation Suzuki et son Demain, Le Québec, mentionné plus haut. La postface n’est pas encore disponible, mais Dion a fourni des perspectives claires sur les limites, et les illusions, de son travail, dans son dernier livre,  Petit manuel de résistance contemporaine, publié en mai dernier.

La présentation du livre:

Que faire face à l’effondrement écologique qui se produit sous nos yeux ? Dans ce petit livre incisif et pratique, l’auteur de Demain s’interroge sur la nature et sur l’ampleur de la réponse à apporter à cette question. Ne sommes-nous pas face à un bouleversement aussi considérable qu’une guerre mondiale ? Dès lors, n’est-il pas nécessaire d’entrer en résistance contre la logique à l’origine de cette destruction massive et frénétique de nos écosystèmes, comme d’autres sont entrés en résistance contre la barbarie nazie ? Mais résister contre qui ? Cette logique n’est-elle pas autant en nous qu’à l’extérieur de nous ? Résister devient alors un acte de transformation intérieure autant que d’engagement sociétal…

Avec cet ouvrage, Cyril Dion propose de nombreuses pistes d’actions: individuelles, collectives, politiques, mais, plus encore, nous invite a considérer la place des récits comme moteur principal de l’évolution des sociétés. Il nous enjoint de considérer chacune de nos initiatives comme le ferment d’une nouvelle histoire et de renouer avec notre élan vital. A mener une existence où chaque chose que nous faisons, depuis notre métier jusqu’aux tâches les plus quotidiennes, participe à construire le monde dons lequel nous voulons vivre. Un monde où notre épanouissement personnel ne se fait pas aux dépens des autres et de la nature, mais contribue à leur équilibre.

J’y reviens dans le prochain article.

 

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« Faut pas croire tout ce qu’on dit » : en environnement, ou en économie?

Étienne Leblanc, journaliste spécialisé en environnement à Radio-Canada,  présente une longue introduction objective sur la volonté à Paris de restreindre la hausse de température à 2°C, voire 1,5°. Et après, face à un rapport récent du GIÉC de 400 pages, Philippe Crabbé, professeur émérite en économie de l’environnement à l’Université d’Ottawa et ancien membre du GIÉC, insiste qu’il n’y a aucune chance que ce qui est nécessaire pour 1,5°C soit mis en place, et les différences entre les deux objectifs sont énormes.

Le véritable défi n’est pas environnemental

Le 20 octobre dernier à Radio-Canada, à l’émission «Faut pas croire tout ce qu’on dit» de Michel Lacombe, c’était un nième échange sur le défi des changements climatiques, inscrit comme souvent dans le cadre de l’environnement comme thématique, cela ayant obtenu une certaine attention à la fin de la campagne qui vient de se terminer. Le titre: «Changements climatiques: la politique, incapable d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris?».

On ne le dit pas souvent, mais la réponse aux changements climatiques nécessite une mise en question de notre civilisation même – ce n’est d’aucune façon une intervention typique des efforts de mitigation du mouvement environnemental pendant des décennies. C’était un échange, de par sa catégorisation, qui ne pouvait donc pas mener loin.

Par ailleurs, Normand Mousseau, professeur en physique à l’Université de Montréal et un des panelistes, a publié en 2015 un livre sur les obstacles à l’effort de gagner la guerre, mais restant apparemment optimiste avec des suggestions et des propositions tout au long du livre comportant, non pas un changement de paradigme de notre économie, mais un changement de stratégie de la part des gouvernements en restant dans le paradigme. Il n’est pas intervenu souvent dans la discussion (mais c’était difficile de distinguer à l’occasion entre les hommes au panel).

Mousseau, co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ), avait formulé une illustration du défi du gouvernement de l’époque, soit de réduire de 25% les émissions québécoises de GES.

Gérer les émissions comporte un changement de société

Gérer les émissions comporte un changement de société, les objectifs ici étant bien inférieurs à ce qui sera nécessaire.

Le panel de Lacombe a noté qu’il n’y a pas beaucoup de tels efforts pour concrétiser les défis actuels. Aussi bien dire que c’était impossible, dans le temps, et aujourd’hui.

Défis insurmontables

Aujourd’hui, ce défi quantifié avec échéancier ayant à toutes fins pratiques été relegué aux oubliettes, de nouveaux défis se présentent avec plusieurs années passées sans rien faire: – 37,5% pour 2030 pour le Québec (mais le GIÉC propose une réduction de 45%), – 80% ou -90% pour 2050. L’atteinte de tels objectifs est aussi illusoire que celle proposée par le gouvernement Marois, et c’était une sorte de sous-thème de l’échange à l’émission, sans qu’il n’ait jamais été abordé de front et explicitement par les participants.

Steven Guilbeault, longtemps avec Greenpeace et Équiterre mais qui allait quitter ce dernier dans les jours suivants, y était également avec une sorte d’optimisme qui lui est propre, soulignant face à certaines réflexions des autres que le public n’est tout simplement pas ouvert à un discours qui souligne l’importance des défis. Ce qui est déconcertant, et cela semble être quasiment implicite dans de nombreuses interventions des leaders du mouvement environnemental, c’est que cela suggère que le discours environnemental face aux crises, incapable de dire la vérité, frôle la malhonnêteté. Cela est normal, même si questionnable, pour une entreprise dans ses efforts de marketing: si elle ne rejoint pas ses clients potentiels, c’est l’échec de son produit. Ce n’est pas normal dans les efforts de la société civile, et un échange sur l’idée de lobbying a occupé une partie assez importante de l’échange.

Les lobbies

C’est Philippe Crabbé qui introduit l’idée, dès les premières minutes, que les scientifiques aujourd’hui sont obligés de devenir des lobbyistes face aux décideurs, cela en raison de l’activisme de plusieurs (dont Suzuki et Hansen). L’échange permettait de faire certaines distinctions, surtout à l’effet que les lobbies commerciaux et économiques existent pour défendre leurs interêts propres, ce qui est normal encore une fois dans les activités du secteur privé. Les scientifiques, dans ce cas-ci, les experts en matière de changements climatiques, provenant de plusieurs domaines scientifiques, n’interviennent pas pour défendre leurs intérêts; elles interviennent pour fournir à la population tout comme aux décideurs les meilleures connaissances qu’elles détiennent, cela toujours dans un contexte où la science ne prétend jamais à la certitude. Qu’ils se transforment en lobby on non, ils n’ont finalement rien à vendre que des problèmes pour les décideurs…

La suggestion de Crabbé de comparer les scientifiques aux lobbyistes semblait provenir d’un jugement de sa part que les décideurs n’ont pas jusqu’ici écouté, dans un contexte où les connaissances touchant les changements climatiques suggèrent la nécessité d’actions dramatiques et un changement d’approche. Mousseau a bien souligné que des interventions des scientifiques n’est rien de nouveau, remontant au moins jusqu’aux années 1950 dans les débats sur le développement de capacités nucléaires par les puissances développées. Bien que, comme aujourd’hui, de telles interventions aient pu comporter une part de jugement moral, les connaissances touchant les impacts d’un recours militaire aux armements nucléaires représentaient des informations importantes pour la prise de décision – histoire d’hiver nucléaire, par exemple, et d’autres scénarios catastrophiques.

Bref, l’échange sur cette question, qui est revenue à deux ou trois reprises et incluait Johanne Whitmore, chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal et autre paneliste, provenait du point de départ, où le défi des changements climatiques était classé comme un enjeu environnemental.

Un effort de guerre, ou d’après guerre

Ce classement n’a tout simplement plus de sens, et même d’autres enjeux environnementaux n’ont presque plus de sens lorsque définis ainsi. Nous regardons la pollution des océans par le plastique comme un (gros) problème environnemental. Il est pourtant évident qu’il s’agit – comme les changements climatiques – comme un enjeu de société et une manifestation de caractères structurels dans la société. Il n’est plus possible de voir les efforts de «mitigation» des impacts environnementaux comme ayant du sens face à la taille des défis/problèmes et en reconnaissant les cuisants échecs lorsque la mitigation a été essayé, comme dans le cas du recyclage. Il s’agit plutôt, d’une perspective réaliste, de situations exigeant un changement de paradigme.

Les panelistes ont abordé l’importance des défis en recourant comme un exemple à l’effort des Alliés après la Deuxième Guerre mondiale de procéder à la reconstruction de l’Europe. Il faudrait, disaient-ils, que les changements climatiques soient LA préoccupation, LA priorité, pendant une décennie pour les aborder comme il faut, ce qui semblait obtenir l’adhésion des participants. Sauf qu’il y avait unanimité aussi – avec raison – que les décideurs ne feraient jamais cela, et voilà le problème, de l’échange à l’émission, du débat de société qui court depuis des décennies.

Nous savons, grâce aux scientifiques, que nous sommes devant une catastrophe qui s’annonce, pas pour demain dans toute son envergure, mais pour d’ici quelques décennies, disaient-ils. Nous agissons, bien consciemment, en fonction de notre évolution, de notre comportement comme êtres humains vivant en société, pour gérer le proche avenir, remettant à plus tard la gestion de décisions nécessaires dont les résultats ne se feront pas sentir dans l’immédiat. Et nous agissons ainsi parce que nous sommes incapables d’imaginer ce qui est requis, une mise en question de notre paradigme de développement.

On sentait ceci lors de brefs échanges au panel sur l’idée qu’il faut quand même continuer à essayer d’améliorer notre niveau de vie, cela sans référence aux milliards de pauvres qui n’y pensent même pas, cela sans référence à l’empreinte écologique de l’humanité qui nous montre sans beaucoup de nuances nécessaires que nous vivons au-delà des capacités de la planète à soutenir la vie des riches telle qu’elle est menée actuellement.

Urgence ou pas?

Fascinant dans l’échange était la réflexion sur la démission de Nicolas Hulot. Guilbeault suggérait que Hulot aurait dû attendre un peu, nous fournissant le calendrier pour l’adoption de lois et de règlements qu’il suggérait que Hulot ne comprenait pas. Clairement implicite dans les commentaires: l’urgence sentie par Hulot n’est pas là, qu’il faut prendre le temps de travailler dans le système actuel, cela en respectant ce que la population est prête à recevoir comme information venant de la société civile et des décideurs. Une telle proposition passe proche d’être incompréhensible, devant l’urgence tout récemment soulignée par le GIÉC, devant la  projection de Halte à la croissance qui nous donne, maintenant 49 ans de données à l’appui, jusqu’en 2025 environ, devant les urgences soulevés dans une multitude de secteurs par une multitude d’acteurs.

Lacombe intervient en suggérant qu’on n’a plus ce temps-là.  Guilbeault réplique que l’on peut arriver, selon les scientifiques, avec objections d’un paneliste que je n’identifie pas – et de moi-même: quels scientifiques??? – et fournit un autre calendrier des «avancés» des pays jusqu’ici, proposant qu’on doit faire mieux, et faire plus vite. La même voix intervient, insistant que le gouvernement n’a rien mis en place depuis Paris.

 

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