Nos risques avec l’énergie

Dans mon livre de 2017 Trop Tard, j’ai souligné le rôle de l’économie biophysique pour une meilleure compréhension de la situation planétaire. J’y ai souligné également le déficit dans les projections pour la demande par rapport à la production prévue, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie (l’AIÉ) en 2008. Joseph Tainter et Tadeusz Patzek en ont examiné les implications dans leur livre de 2011 Drilling Down : The Gulf Oil Debacle and Our Energy Dilemma. Un graphique de ce livre, que j’ai reproduit dans le mien, rend presque dramatique celles-ci.

Figure 1

En 2019, Yves Cochet a publié le livre que j’ai mis en évidence dans le dernier article, Devant l’effondrement. J’étais surpris d’y voir – pour un Européen – sa présentation de l’économie biophysique (presque inconnue en dehors des États-Unis, où Charles Hall et Kent Klitgaard en développent ses implications) comme clé pour son analyse aussi. Il y suit dans son chapitre 3 les concepteurs de cette économie en insistant sur l’importance cruciale de l’énergie dans la compréhension de la situation. Les sections se suivent : le peak oil; le rôle des rendements énergétiques (les ÉROI) de différentes exploitations; l’impossible découplage de l’économie de ses fondements dans le monde matériel (contrairement aux conceptions de l’économie néoclassique).

En février 2019 [1], Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project de Jean-Marc Jancovici, a fait une présentation, à partir des plus récentes données de l’AIÉ, des perspectives en ce qui concerne l’approvisionnement en pétrole (conventionnel); la présentation est générale, mais cible en particulier la situation à laquelle se confronte l’Europe. Encore une fois, la question d’un déclin dans notre approvisionnement en pétrole conventionnel nous met devant le risque d’effondrement qui est le sujet du livre de Cochet. En septembre 2020, une étude du Shift Project présentait une sorte de mise à jour [2].

Énergie ou émissions?

Ces analyses se situent dans un contexte où tous les décideurs de la planète, l’ensemble des scientifiques, portent leur attention sur les changements climatiques, dont l’effort de rendre l’Accord de Paris d’une certaine utilité alors que ses objectifs sont sérieusement déficients. Il n’y a presque pas de pays ou d’organisations qui ne sont pas dans le processus de préparer la « transition énergétique ». Presque sans exception, l’effort vise à remplacer les systèmes énergétiques actuels par des systèmes fondés sur les énergies renouvelables. Nulle part ou presque on ne voit impliquée une réduction de la consommation totale de l’énergie comme objectif complémentaire. The Green New Deal, dont on parle maintenant depuis quelques années, entre dans une telle perspective, et les interventions de la nouvelle administration Biden dans ce domaine semblent adopter la même approche. Une des principales sources des scénarios, et d’un ensemble des informations, semblent venir de Net-Zero America, un rapport de décembre 2020 d’un groupe basé à Princeton.

Dans son tout récent article sur son blogue, Gail Tverberg souligne la taille du défi avec un graphique et procède, dans le détail, à développer le thème de l’article, qui s’intitule How the World’s Energy Problem Has Been Hidden.

Figure 2

En résumé, son constat est :

Scientists modeled the wrong problem: a fairly distant energy problem which would be associated with high energy prices. The real issue is a very close-at-hand energy shortage problem, associated with relatively low energy prices. It should not be surprising that the solutions scientists have found are mostly absurd, given the true nature of the problem we are facing.

Elle illustre la situation avec un graphique, qui résume justement le rôle de l’énergie. Elle permet un certain niveau de vie (le bleu) et tout surplus d’énergie génère une amélioration dans ce niveau de vie (le rouge). Le rouge est aujourd’hui disparu et bleu est en déclin. Disons que c’est image de l’effondrement.

Figure 3

En effet, et pour moi c’est la première fois qu’elle est aussi explicite, Tverberg rejoint avec cet article nous les collapsologues. Le défi énergétique actuel, dit-elle, ressemble à celui qui a abouti à la Première guerre mondiale, à la Grande dépression et à la Deuxième guerre mondiale… Ses sources pour les questions d’énergie sont le Statistical Review of World Energy 2020 de BP et le Global Energy Review 2021 de l’AIÉ. Elle aborde la question dans le cadre de préoccupations pour des limites auxquelles nous nous approchons, en eau potable, en production alimentaire et, à la source de nombre de ses problèmes avec des limites et l’implication, dans nombre d’eux, d’une énergie qui est en train de manquer, en termes per capita et en termes absolus. Elle va jusqu’à suggérer que le rôle dominant du véhicule personnel pourrait bien être en déclin d’ici seulement cinq ans…

Cela fait quand même des années que nous voyons assez clairement que les avancées des énergies renouvelables ne permettent nullement de les voir capable de remplacer, en qualité et en quantité, les énergies fossiles (voir la Figure 2 pour une idée du défi). Tverberg fait des billets sur ce thème depuis longtemps. En fait, cette tendance de fond fait partie de l’adhésion au modèle économique visant la croissance et incapable de penser en d’autres termes, y ajoutant la confiance extrême dans la technologie pour rendre le tout cohérent. Chez nous, dans un récent article du Devoir, Gaétan Lafrance, expert dans le domaine des énergies pendant une carrière qui a couvert plusieurs décennies, ouvre le bal en soulignant que «les cibles nord-américaines sont ridicules et imaginaires».

En référence indirecte à la présentation d’Auzanneau mentionné plus haut, et en reconnaissance des énormes contraintes en termes d’un approvisionnement en énergie dans les prochaines années auxquelles fait face l’Europe, Lafrance note :

les cibles de la COP21 proposées par la plupart des pays européens sont crédibles parce qu’en gros ces pays ont respecté leurs engagements passés, dont ceux de Kyoto. Ils y ont cru dès le départ en investissant massivement en R et D, pour le développement de l’éolien par exemple. La réglementation a fortement été utilisée pour forcer les consommateurs à choisir la meilleure technologie et augmenter l’efficacité énergétique dans les bâtiments. La guerre contre le charbon existe depuis longtemps. Récemment, ces pays se sont engagés à interdire le moteur à combustion dans les villes d’ici 2040 au plus tard. L’électrification des transports n’est pas qu’un slogan, ça a commencé par le train il y a fort longtemps. L’étalement urbain a également été jugulé grâce à des lois puissantes.

Il conclut en soulignant que «l’exagération ne sert personne. Le combat contre les changements climatiques est une affaire d’État qui concerne un grand nombre d’acteurs. La dépolitisation, la rigueur et l’humilité, comme on a fait preuve en partie avec la pandémie de la COVID-19, seraient certainement des facteurs plus pertinents à considérer.»

Lafrance est parmi les analystes, comme Éric Pineault, qui pensent toujours que la «transition» est possible. Pineau cite quand même Yves-Marie Abraham, bien connu pour son rejet de la croissance identifiée comme fondement de tout le système. Abraham, pour sa part, est intervenu récemment aussi:

Une « relance verte », cela n’existe pas et cela ne peut exister. Que signifie cette expression ? Elle désigne en l’occurrence un soutien étatique à la croissance économique, c’est-à-dire à la production et à la vente de marchandises sur le territoire canadien, mais orienté de telle sorte que cette croissance n’implique pas en principe de nouvelles dégradations sur le plan écologique. Or, nous savons aujourd’hui que ces deux objectifs sont contradictoires.

Abraham note la contradiction dans des aperçus des activités prévisibles, dans les économies canadienne et québécoise, en soulignant que «la catastrophe écologique en cours ne fera que reprendre de plus belle. Il n’y aura donc pas de «relance verte» ou «propre». Tant qu’à parler de catastrophe, le plan Biden nous offre une idée plus englobante de ce qui se propose, dans le déni de la situation et de l’obligation d’abandonner la lubie de la croissance. J’y reviendrai.


[1] Dans une communication personnelle, Philippe Gauthier semble remettre en question l’analyse d’Auzanneau en m’informant que «depuis, l’agence s’est ressaisie et parle maintenant d’un «pic de la demande», plutôt que de l’offre. Il faut aussi observer que le pic proposé n’est suivi d’à peu près aucun déclin jusqu’en 2040 au moins…» J’imagine que ce changement d’approche n’a quand même pas comporté un changement dans les données de 2019 mais plutôt dans les interprétations et dans les projections…

[2] Le Shift Project a publié une sorte de mise à jour de ce scénario en septembre 2020. Il s’agit de The European Union Can Expect to Suffer Oil Depletion by 2030. Il précise: De 2019 à 2030, le volume total produit par ceux qui approvisionnent l’UE actuellement va vraisemblablement diminuer jusqu’à presque 8%, selon une analyse qui fournit un niveau de détail qui n’était pas disponible jusqu’ici par aucune étude publique; ce rapport est fondé surtout sur des estimés de la capacité de production de brut globale fournis par une agence de surveillance norvégienne, Rystad Energy.

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8 Commentaires

  1. Il y a longtemps que je ne prends plus les thèses de Gail Tverberg trop au sérieux. Elle postule beaucoup de choses qu’elle n’est pas vraiment capable de démontrer. La figure 3 ci-dessus en est un bon exemple. On voit une forte corrélation du niveau de vie avec les guerres, mais beaucoup moins avec l’approvisionnement énergétique. Le boom pétrolier des années 1980 et 1990, ne se traduit pas par une amélioration du niveau de la vie, tandis que le pic secondaire d’avant 2010 précède l’explosion du pétrole de schiste; en fait, ce pic de production pétrolière débouche sur la crise de 2008. On ne peut pas dire que ces données appuient fortement la thèse de Tverberg.

    En ce qui concerne les données de l’EIA, il faut comprendre que cet organisme sert à envoyer un signal aux entreprises pétrolières. Quand elle parle d’un déficit de 50 mbj, elle croit de manière générale qu’il pourra être comblé si les entreprises tiennent compte de ce signal, les nouveaux puits remplaçant les anciens, comme cela se fait depuis toujours.

    En ce qui concerne les prévisions à plus long terme, l’AIE semble aujourd’hui tenir le récit suivant: «le maintien de la production pétrolière sera plus difficile qu’avant, mais il n’y a pas de grand déclin avant 2040, du moins pas pour des raisons géologique (de disponibilité du produit); s’il y a une baisse importante de la production, se sera en réponse à une baisse importante de la demande découlant de la transition énergétique». J’ai de gros doutes sur ce récit, mais c’est essentiellement la position de l’AIE en ce moment.

    • Gail Tverberg a une approche qui est assez personnelle et particulière, mais pour l’avoir suivi depuis assez longtemps (plus longtemps que Philippe, paraît-il), je la vois constamment en train de travailler les données en partant des bonnes sources. La suivre sur son blogue permet d’aborder les problèmes, des fois, avec une perspective qui quitte les analyses habituelles.
      J’apprécie l’effort de Philippe de critiquer la figure 3 mais voilà, on voit l’approche de Tverberg montrer une hausse du niveau de vie autour de 2010 et un déclin par après (avec la chute du prix du pétrole en 2014 compliquant le portrait). Je ne comprends pas le but de la critique de Philippe ici.
      Comme Pierre-Alain, je trouve que l’approche par l’ÉROI nous fournit des perspectives importantes. Les efforts de l’utiliser pour différentes formes d’énergie, ou pour l’énergie à différentes étapes de sa production, sont peut-être « problématiques » mais très utiles, par exemple en essayant de comprendre la contribution potentielle du pétrole non conventionnel (sables bitumineux, pétrole de schiste).
      Le dernier article de Philippe porte sur l’ÉROI des photovoltaïques solaires
      et on pouvait s’attendre à une analyse plutôt négative. C’est le contraire. L’article cite un récent rapport allemand qui conclut à un rendement énergétique du solaire beaucoup plus intéressant que ce qui a été calculé avant.

  2. «Lafrance est parmi les analystes, comme Pineault, qui pensent toujours que la «transition» est possible. Pineau cite quand même Yves-Marie Abraham…»

    Tu parles ici d’Éric Pineault ou de Pierre-Olivier Pineau? J’ai perdu le fil,

  3. Pour le reste, compare les scénarios de l’AIE avec les scénarios du ministère russe de l’Énergie. On voit un pic probable en 2019, suivi d’une longue période de récupération partielle, avant la reprise du déclin. Il faut s’ôter de la tête cette image d’un pic suivi d’une chute rapide de la production. Ce qui suit immédiatement le pic n’est pas un déclin, mais la phase dit du «plateau oscillant».

    https://energieetenvironnement.com/2021/04/14/la-russie-aurait-passe-son-pic-petrolier-en-2019/

  4. Prendre des vessies pour des lanternes

    « Quand on ne peut contredire le message, on tire sur le messager », c’est bien le constat que je tire de la tirade de Philippe Gauthier adressée à Mme Tverberg. Par ailleurs, M. Gauthier aurait intérêt à lire la monographie de Charles Hall et Kent Klitgaard, « Energy and the Wealth of Nations » qui montre que ce n’est pas tant la quantité de pétrole restant de manière plus ou moins diffuse dans le sous-sol, mais bien le « taux de rendement énergétique » (EROI en anglais) qui pose problème, celui-ci, décroissant au cours des prochaines années décennies, voire des prochaines années, ne pourra assurer l’accès à un approvisionnement énergétique suffisant pour le maintien du niveau d’activités économiques d’une planète désormais mondialisée.

    • Où ai-je tiré sur le messager? Je dis simplement que depuis des années, Tverberg affirme des trucs qu’elle ne peut pas démontrer et que l’évolution des dossiers ne corrobore pas non plus. Une grande partie de sa thèse repose sur l’idée que notre civilisation est plombée par la manque d’énergie, mais en pratique, l’offre énergétique augmente d’année en année. Où est la rupture? À combien peut-on l’évaluer? De plus, sa thèse repose à peu près uniquement sur le pétrole et elle ne réussit pas très bien à y intégrer les autres formes d’énergie.

      Pour le reste je connais très bien le concept d’EROI, merci. Mais c’est une mesure très problématique dans sa définition et son calcul, et les chiffres vont dans tous les sens. De plus, c’est un outil très mal adapté pour comparer diverses formes d’énergie entre elle. Comparer deux puits de pétrole entre eux, passe encore, mais un puits de pétrole et un panneau solaire, les chiffres sont moins neutres qu’il n’y paraît.

      • C’est une chose que de faire des affirmations du type « je connais très bien le concept d’EROI », s’en est une autre que de démontrer la justesse de son propos, surtout lorsque vous affirmer péremptoirement qu’il s’agit d’une « mesure très problématique ». Aussi puis-je vous suggérer amicalement la lecture de du livre de Hall & Klitgaard, « Energy and the Wealth of Nations » dont plus particulièrement les chapitres 18, 19,22, 23 et 24. Mais si vous préférez d’autres sources, il y a aussi de Robert U. Ayres « The Economic Growth Engine » ou ce livre éponyme de Howard T. Odum « Environment, Power and Society ». Ils ne peuvent tous avoir tort.

  5. Raymond Lutz

    Je ne saisis pas trop le sujet du micro-débat sur le blog de M. Mead (bonjour au passage!) Mais l’EROI ou l’EPBT (Energy Pay Back Time) de ceci versus cela, d’une telle analyste versus celui-ci, voilà des débats qui auraient été pertinents il y a 30-40 ans… 😎

    Mais comme l’affirme notre hôte, il est trop tard. Dernier clou dans le cercueil des sociétés complexes capables de déployer du PV ‘at scale’ ou de continuer l’extraction massive de pétrole non-conventionnel : l’imminent Blue Océan Event (dans 5 ans max?) et le flip de la forêt amazonienne de sink à source… La sobriété énergétique sera imposée et il n’y aura pas de société « industrielle » post-carbone.

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