Le véhicule électrique ne nous sauvera pas

Dans le dernier article de mon blogue, j’ai indiqué au départ que je n’allais probablement pas commenter le récent rapport du GIÉC, tellement il ne faisait qu’insister sur les tendances dramatiques qu’il met en relief depuis plusieurs rapports maintenant. Ici, je note presque en passant que je ne commenterai pas non plus l’élection fédérale au Canada où les quatre ou cinq partis tournaient autour du pot (en dépit des feux qui ont fait rage pendant des mois en Colombie Britannique) sans reconnaître le caractère dramatique de la situation. Aurélie Lanctôt nous fait part d’une situation particulière à cet égard, mais dans sa chronique suivante dans Le Devoir, «Le pire est à venir», elle revient sur cette situation et se permet de se référer à la possibilité d’un «avenir durable». 

A cet égard, il vaut la peine de suivre les travaux de l’analyste français Jean-Marc Jancovici, responsable entre autres du Shift Projet. Dans une présentation récente    

Jancovici présente son constat à l’effet qu’une réduction des émissions de GES ira nécessairement de pair avec une réduction du PIB, et finalement, une récession structurelle. Le Shift Project prépare une intervention pendant la campagne présidentielle française soulignant la nécessité de voir que la croissance économique est à la source de nos crises actuelles. François Delorme, économiste souvent cité par Le Devoir, fait un premier pas en ce sens (pour lui) dans un récent article[1].


Cela sera plus intéressant à suivre que les efforts du gouvernement Trudeau de maintenir la construction du pipeline TransMountain (voir une récente chronique de Jean-Français Lisée, qui fait de nombreuses suggestions mais n’arrive pas à proposer explicitement la fin de la croissance et l’abandon de ce projet qui met en cause tout effort du gouvernement, maintenant nouvellement élu, de s’attaquer au défi des émissions). Une sorte d’entrefilet porte là-dessus dans Le Devoir du 24 septembre à la page A4.

C’est une évidence pour quiconque y pense – mais voilà, il faut constater que cela ne compte pas beaucoup de monde – : l’automobile est notre principal objet de consommation, après nos maisons de plus en plus grandes, et elle représente des quantités importantes de matières premières pour sa fabrication et d’énergie pour son utilisation.  Il est évident qu’elle ne pourra pas nous accompagner dans la «transition» qui est manifeste comme défi incontournable. 

Depuis des années, nous pensons à cette transition en termes de remplacement d’énergies fossiles par des énergies renouvelables – sans porter attention aux immenses quantités qui sont en cause et, finalement, à l’impossibilité de substituer les unes pour les autres – et par le remplacement de nos automobiles et autres véhicules thermiques par de nouvelles merveilles mues par l’électricité.

Gail Tverberg dans son blogue Our Finite World suit cette question depuis des années, et fournit régulièrement des analyses pour montrer que les renouvelables ne pourront pas représenter un avenir qui se permettra la même consommation d’énergie qu’aujourd’hui, alors que plus de 80% de notre énergie est fossile (voir par exemple Why a Great Reset Based on Green Energy Isn’t Possible).

La même illusion semble s’instaurer en relation avec le véhicule électrique. En dépit d’un engouement bien plus évident pour les VUS thermiques, on peut lire presque tous les jours maintenant des articles ou suivre des émissions portant sur l’avenir de cette substitution pour notre véhicule thermique si courant. Cette illusion a été quantifiée par une présentation de Roger Baker, « How achievable is the large scale electrification of the US car industry? », durant le colloque virtuel de l’International Society pour Biophysical Economics tenu au début de septembre. Le résumé en donne un aperçu en attendant que le site soit mis à jour pour la conférence elle-même.

It est largement assumé, presque avec une confiance politique, que lorsque l’approvisionnement global n’arrive plus à répondre à la demande, les États-Unis pourront faire plausiblement une transition des autos thermiques vers les véhicules électriques. Pour le reste, la vie pourra continuer comme avant. Cette transition doit regarder les chiffres en cause en ce qui a trait aux principales ressources nécessaires pour assurer que cette transition fonctionne. La ressource principale qui ressort de l’analyse comme problématique est probablement le cuivre, avec le pétrole, les deux étant économiquement interdépendants. Par contre, ces deux ressources sont possiblement en train d’atteindre un pic dans leur productions globale, à peu près en même temps. Cela présente un problème, puisqu’il est difficile d’imaginer l’augmentation de la production de cuivre quand le pétrole nécessaire pour la transition est limité en quantité. Cette limite en termes de ressources est davantage compliquée par la concurrence industrielle entre la Chine et les États-Unis.

La présentation porte sur de nombreuses facettes de la situation. D’une part, elle rappelle que les transports en général représentent 14% des émissions des GES (voir le graphique plus haut), et les transports individuels (nos chères automobiles) en représentent peut-être la moitié. Les véhicules électriques exigent deux fois la quantité d’énergie fossile que les thermiques lors de leur fabrication et pour la plupart roulent ailleurs qu’au Québec sur une électricité produite par de l’énergie fossile.


Le coût de la production des métaux[2] suit de très près le coût de l’énergie utilisée pour leur extraction. Cela signifie que nous ne pourrons pas produire les quantités de cuivre nécessaires pour la fabrication des véhicules électriques sans y incorporer la problématique du pic du pétrole (conventionnel).


À cela il faut ajouter que les découvertes des gisements de cuivre (comme celles des gisements de pétrole) représentent des quantités de moins en moins importantes, ce qui comportera des coûts de plus en plus importants à l‘avenir pour l’extraction des mêmes quantités de métal.

Il est même probable que la production de cuivre ait atteint son pic en 2018. Baker résume la situation assez brutalement. 

La grande question est : Y aura-t-il assez de cuivre pour les besoins de l’électrification globale? La réponse courte est non, sans une accélération massive de la production de cuivre à travers le monde. Le marché du cuivre entre dans une période pluriannuelle de déficits et d’une demande accrue venant de l’expansion d’énergies renouvelables et de véhicules électriques. Le véhicule électrique moyen utilise environ quatre fois plus de cuivre que le véhicule thermique moyen. Les systèmes d’énergies renouvelables sont au moins cinq fois plus intensifs en cuivre que les systèmes conventionnels.

La situation se résume avec le portrait pour le Chili, pays producteur important: les gisements sont de moins en moins concentrés et le métal coûte donc de plus en plus cher à extraire.

Conclusions générales pour Baker :

(1) Comme solution, les véhicules électriques n’auront pas l’envergure nécessaire pour résoudre les défis des GES. Par ailleurs, la transition vers l’énergie verte n’arrivera vraisemblablement pas aussi vite que présumée, surtout en tenant compte des limites en matière de ressources aux États-Unis. La Chine, les États-Unis et l’Union européenne envisagent tous un avenir rempli de véhicules électriques à prix abordable, sauf que les planificateurs à la Maison Blanche ne semblent pas au courant de la menace d’un pic de pétrole et d’un pic de cuivre.

(2) Devant les limites des ressources, l’avenir centré sur les véhicules électriques poursuivi par la Président Biden et le Congrès sera vu par plusieurs comme «business as usual», avec quelques véhicules électriques en sus. Si nous n’agissons pas en reconnaissant que les 95% d’autres sources de GES menacent notre survie autant, notre problème principal sera le déni. La conviction que nous serons sauvés par la technologie ne tient pas compte du fait qu’une coopération réaliste globale est ce qui est nécessaire pour gérer le défi des limites de ressources, et le défi souligné par le récent rapport du GIEC.

(3) Libérés d’attentes irréalistes, il nous faut un nouveau regard scientifique pour tenir compte des limites des ressources pour les États-Unis, ressources autant matérielles qu’énergétiques, pour la nation et globalement. Il faut une approche tenant compte des limites pour évaluer correctement nos véritables options économiques et politiques.

Autrement dit, nous sommes devant la même situation qui prévaut un peu partout : nous atteignons les limites des ressources capables de maintenir la vie que nous avons connue depuis des décennies et, suivant les projections de Halte à la croissance, l’effondrement est à nos portes, en dépit d’un optimisme assez généralisé. Cela n’est pas le cas, par contre, du dernier rapport du GIEC.

[1] J’ai publié en 2011 un livre L’indice de progrès véritable: Quand l’économie dépasse l‘écologie (MultiMondes) où je «corrige» le PIB du Québec en y insérant les coûts d’un ensemble d’impacts négatifs. Ce faisant, la «valeur» signifiée par le PIB devient presque insignifiante. Ce qui sauve la mise, pour ainsi dire, est la valeur ajoutée de ce qui s’appelle le travail non rémunéré, en très grande partie la contribution des femmes à la société; ce travail est suivi par Statistique Canada depuis longtemps, et peut donc se calculer…

[2] Baker met l’accent sur les ressources matérielles utilisées en plus grandes quantités, le pétrole et le cuivre. Il reste que d’autres matières premières essentielles dans le processus d’électrification, comme le nickel et le cobalt (sans oublier le lithium), comportent également d’importantes contraintes. Voir par exemple l’article de Philippe Gauthier, «Déficit de production en vue pour le cobalt et le nickel». Pour résumer les conclusions de Gauthier :

D’abord, qu’il n’existe pas de menace imminente d’épuisement géologique de ces métaux. Ensuite, et c’est le plus important, que le déploiement des véhicules électriques risque dès 2025 de ralentir en raison de l’insuffisance de l’approvisionnement en métaux essentiels. La crise devrait devenir très importante à partir de 2030 et sérieusement contraindre l’électrification des transports. Il y aura probablement des arbitrages difficiles à faire entre le transport collectif, les voitures individuelles et le transport des marchandises.

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Des distinctions à faire

Cet article est publié alors que nous venons d’obtenir le dernier rapport du GIÉC (AR6). Finalement, ce rapport se situe tellement en ligne droite avec les précédents rapports et leurs trajectoires sans faille, montrant l’incapacité des sociétés à répondre aux exigences nous permettant d’éviter la catastrophe, qu’il n’y a presque pas lieu d’en faire un grand plat. J’ai lu le résumé pour décideurs, lui-même assez technique et qui doit se lire en premier à travers sa courte série de constats constituant l’aboutissement de décennies de mises en garde.[1] J’y reviendrai probablement, mais pour le moment, le présent article s’y insère très bien, nous mettant devant l’effondrement, à court terme, en fonction d’une raréfaction de pétrole conventionnel ou en fonction des impacts dévastateurs des changements climatiques, cela étant à quelques nuances près – en fait, à moins d’un changement quasiment civilisationnelle – le message du rapport AR6. Les tendances dans la hausse des températures sont telles qu’il nous prendra 20 ou 30 ans à les stabiliser, lit-on – c’est n’est plus même une question de restreindre les hausses…

Halte à la croissance (Limits to Growth – LtG) date de 1972 (et les recherches et la rédaction montent encore plus loin). Tout en restant une référence pour des gens comme moi, il est devenu important avec le passage des décennies de voir comment les projections se comportaient avec les données . Les auteurs du document l’ont fait à deux reprises, en 1992 (Beyond the Limits) et en 2004 (Limits to Growth : The 30-year Update). Ces «mises à jour» ont montré que la concordance avec le scénario du Business as Usual (BAU) indiquait que l’effondrement projeté vers 2025 nous menaçait toujours. 

En 2008, 2012 et 2014, le physiciste australien Graham Turner a fait des mises à jour, de sa propre initiative, et tout récemment, Gaya Herrington, Directrice, Sustainability and System Dynamics Analysis, Lead for the Americas à KPMG, a fait porter son travail de maîtrise à Yale sur encore une autre recherche sur la concordance des données avec LtG, cette fois-ci 50 ans après les recherches originales.

Le travail est plutôt technique, travaillant sur des mesures de précision associées à l’application des scénarios aux données les plus récentes. Par rapport aux travaux de Turner, elle travaille aussi avec le scenario BAU2, introduit par les auteurs originaux dans leur ouvrage de 2004 en doublant la composante «ressources naturelles», soit la quantité de combustibles fossiles disponibles, et en faisant des ajustements au modèle World3 à la base du système. Dans le travail de Herrington, c’est ce scenario qui finit par fournir une projection d’effondrement, par rapport au scenario BAU, cela en mettant l’accent sur les impacts des changements climatiques («pollution», pour LtG déjà en 1972), alors que le BAU, dans sa projection d’effondrement vers 2025, se concentre sur la raréfaction des combustibles fossiles.

Herrington continue le focus sur BAU2, mais il est intéressant de voir la situation dans laquelle nous nous trouvons avec les deux options. L’effondrement projeté par le scenario BAU depuis le début et encore en 2004 ne fait pas de distinction entre les combustibles fossiles conventionnels et non conventionnels, alors que nos articles récents mettaient l’accent sur cette distinction, relativement récente. Avec cette distinction, BAU continue à projeter la menace d’un effondrement plutôt à court terme.

La disponibilité et l’utilisation de nouvelles ressources fossiles non conventionnelles doivent quand même être reconnues, et nous expérimentons des incidents climatiques en 2021 qui s’approchent de l’équivalent d’un effondrement tel que projeté par BAU2.

Les scénarios de Herrington

Herrington regarde aussi les scenarios CT (Comprehensive Technology) and SW (Stabilized World), et conclut que les scénarios qui semblent les plus probables projettent des déclins dans la prochaine décennie; le BAU2 projettnt un effondrement, plus tard que celui du BAU.

Suivant les grandes lignes de ces analyses, nous nous trouvons devant deux situations de plus en plus probables, soit un déclin dans les énergies fossiles conventionnels et un effondrement de la civilisation de production industrielle (BAU), soit une augmentation des pressions venant des changements climatiques et la perte de capacité de cette même civilisation de s’y adapter (BAU2).

Un projet soumis récemment pour financement par Pierre Alain Cotnoir insiste sur l’importance d’aller pour loin que les communications ciblant des mentions dans l’actualité en faveur de plus longs échanges (lus, espère-t-il) fournissant une véritable information. Pour illustrer ses intentions, il a publié une entrevue (voir le commentaire à la fin, de Pierre Alain Cotnoir, pour y accéder) de plus d’une heure avec Pierre-Olivier Pineau des HEC, expert Québec reconnu dans le domaine de l’énergie. L’entrevue fournit une vue d’ensemble du portrait (et des défis) énergétiques de la province. Vers la fin de l’entrevue, Pineau s’aventure sur la question de la possibilité de passer outre les limitations du pétrole conventionnel, soulignant que les sociétés avancées soient possiblement capables de fonctionner avec le nouveau pétrole non conventionnel et plus cher. Il reconnaît qu’une telle situation (qui rendrait le scénario BAU plus ou moins pertinent) comportera une plus grande consommation d’énergie fossile et de plus grandes émissions de GES – à moins de procéder à des interventions permettant de les réduire. Se décrivant comme optimiste, Pineau reconnaît quand même qu’il n’y a aucun précédent pour une telle situation. Nous serions plutôt face au scénario BAU2, avec l’effondrement arrivant d’une autre manière.

[1] Je viens de relire Losing Earth : A Recent History (2018) de Nathaniel Rich. C’est presque hallucinant de voir comment les tergiversations d’il y a 30 ou 40 ans sont presque identiques à ce qui se passe aujourd’hui dans la lutte contre les changements climatiques. 

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Mauvais choix d’objectif

Pendant les années 1990, je collaborais avec un autre membre de la Table ronde nationale sur la question des coûts des changements climatiques. Lui, président d’une compagnie de réassurance agricole, compilait les données de la Swiss Re et, à l’occasion, intervenait pour réduire les dommages occasionnés par la grêle dans les prairies. Au fil des ans, nous avons vu les coûts monter dramatiquement au Canada, tout comme les dommages, et après un certain nombre d’années, nous avons abandonné le suivi de la situation, qui paraissait déjà hors de contrôle.

Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (le GIEC) nous fournit des pistes et des projections sur la situation depuis trente ans maintenant, et les gens qui suivent ces rapports sont obligés de constater la même chose : la situation s’empire constamment et est à toutes fins pratiques hors de contrôle. Éric Desrosiers, journaliste à l’économie au Devoir, est parmi ces gens, et il vient de consacrer son analyse hebdomadaire à la situation décrite par une fuite du GIEC, et son constat semble rejoindre celui des autres, que nous atteignons le point de non-retour. La rédactrice en chef du journal, Marie-Andrée Chouinard, a repris l’analyse le lendemain en allant au plus général. Son éditorial, «Pour éviter le pire», n’entre pas dans la longue série de réflexions sur la situation en offrant des scénarios pour sortir de la crise, mais constate avec son titre que c’est trop tard, que nous devons aujourd’hui chercher à éviter le pire, et non à établir les assises pour en sortir.

L’objectif des pays riches est de maintenir les modes de vie actuels, en les adaptant aux exigences des réductions, entre autres (et cela seulement en principe) en rendant le transport électrique. Cela ne soulève même pas le fait que probablement les deux tiers de l’humanité n’ont même pas la possession d’un véhicule personnel dans leurs visées. Y penser démultiplierait le défi déjà colossal, même si l’on peut penser que les pays riches pourraient poursuivre sans trop de problèmes comme depuis des décennies et ne pas tenir compte de cette inégalité dans les modes de vie.
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120836/caa-quebec-dix-solutions-congestion-routiere

Desrosiers commence assez raide, en partant des nouveaux engagements du gouvernement canadien pour des réductions des GES de 40% à 45% d’ici 2030 (cela par rapport à 2010, point de référence en changement constant, alors que la référence pour le GIEC, beaucoup plus exigeante, est toujours 1990). Desrosiers cite Yves Giroux, le Directeur parlementaire du budget, dans un nouveau rapport:

L’ampleur et la vitesse des changements nécessaires [pour atteindre ce nouvel engagement] rendront sa réalisation difficile. Le problème n’est pas tant le manque de solutions vertes disponibles, il y explique, mais il faudrait entre autres qu’environ la moitié des ventes de véhicules neufs soient des véhicules «zéro émission» dès l’an prochain. Il faudrait aussi que les propriétaires de bâtiments soient soudainement pris d’une urgente envie de remplacer leurs systèmes de chauffage par des thermopompes et les industries d’un irrépressible désir de conversion aux petits réacteurs nucléaires modulaires.

Desrosiers poursuit, avec d’autres références:

Près de la moitié des réductions de GES qui doivent mener à la carboneutralité d’ici 2050 devront venir de technologies qu’il reste encore à trouver, a admis l’émissaire américain pour le climat, John Kerry. Il faudrait aussi construire l’équivalent du plus grand parc solaire au monde, chaque jour, au cours des 30 prochaines années, a estimé pour sa part l’Agence internationale de l’énergie, ainsi que dix installations de captage du carbone par mois à compter de 2030 alors que le monde n’en compte actuellement que 26.

Un défi colossal…

Tous ces calculs, toutes ces projections, s’insèrent dans une volonté de maintenir les modes de vie actuels (cela en laissant à d’autres interventions des réductions des inégalités qui font, par exemple, que les deux-tiers de l’humanité ne pensent même pas à l’idée d’avoir une auto), parce que l’alternative est inimaginable. Pourtant, un regard sur les implications de tous ces gestes visant à maintenir nos modes de vie de bute rapidement à d’autres constats tout aussi inimaginables :

Desrosiers en est conscient, et cite d’autres sources. Il semble être rendu au constat de nous deux à la Table ronde il y a pus de 20 ans…

Mais voilà. A-t-on vraiment le choix ? Si même un succès partiel de la lutte contre le réchauffement climatique coûtera horriblement cher, ce n’est rien en comparaison des coûts économiques, écologiques et humains du statu quorappelait pour une énième fois une étude du géant de la réassurance Swiss Re en avril

Et me voilà moi-même à un retour dans le passé dans la réflexion, et un retour à mon livre Trop Tard qui, suivant les projections du Club de Rome dans Halte à la croissance, nous mettait devant l’effondrement aux alentours de 2025. J’ai recommencé mes articles pour le blogue avec une référence à la récente publication d’Yves Cochet, Devant l’effondrement, dans la foulée des travaux sur la collapsologie; le document du GIEC ne nous en éloigne pas.

Ce qu’il y a à ajouter à ces réflexions est le fondement des analyses des collapsologues, le fondement de Halte, soit que la source des changements climatiques est notre recours aux énergies fossiles et que ce qui se passe de ce côté-là est peut-être plus dramatique que ce qui se passe du côté du climat. J’ai fait une mise à jour sur la situation par rapport au pétrole conventionnel pour suggérer que le déclin de cette énergie, qui est au cœur du fonctionnement de nos sociétés, est toujours à projeter suivant les projections du Club de Rome de 1972. Nous faisons face à l’effondrement beaucoup plus tôt que ce qui est imaginable en ce qui a trait aux changements climatiques…

Près de chez nous: The Green New Deal

 On Fire: The Burning Case for a Green New Deal a été publié par Naomi Klein en 2019, à la suite de son livre Tout peut changer (This Changes Everything) de 2014. Dans ce récent livre, elle a misé sur le parti travailliste dans la Royaume Unie, qui a subi une défaite historique par la suite. Reste à voir le sort qui sera réservé à une autre cible de Klein, le Green New Deal aux États-Unis, actuellement dans une version proposée par la nouvelle administration Biden pour combler la «décennie zéro» inscrite par Klein en 2014. C’était comme une sorte de fin, pour elle, des efforts pour gérer les défis contemporains (surtout, celui des changements climatiques). La décennie achève

Le projet de loi sur les infrastructures fournit une idée de ce qui pourrait être fait pour se mettre en mode «transition» aux États-Unis. Il est en discussion dans la législature américaine depuis des mois, et fait partie de l’approche d’ensemble de l’administration Biden qui cherche entre autres à mettre en branle une transformation de l’économie américaine pour qu’elle se libère de sa dépendance aux énergies fossiles. Si la transformation de mettait en place, ce serait ce que Klein recherche, mais il faut reconnaître qu’il s’agit d’une intervention des démocrates, que les congrès est divisé presque 50-50 et qu’il n’y a aucun espoir que les républicains aillent en ce sens. Les travaux sont fondés, entre autres, sur l’étude de Princeton et al publiée le 15 décembre 2020 (il comporte quelque 350 pages).

Philippe Gauthier en a fait un portrait en fournissant ses critiques et préoccupations par rapport à cet travaux. Je les résume ici, sans rentrer dans le rapport lui-même.

Ce genre de plan dépend largement des hypothèses de départ, qui sont ici très optimistes. Est-il vraiment raisonnable d’espérer zéro émissions nettes avec un mix énergétique reposant encore jusqu’à 38 % sur les carburants fossiles?

L’étude évalue des scénarios de transition qui se distinguent surtout par le rythme de l’électrification et par un recours plus ou moins massif aux technologies de capture et de séquestration du carbone (CCS). Les coûts financiers sont au cœur de ces scénarios.

La séquestration sous le sol (CCS), soit en l’absorbant dans de la biomasse (BECCS) soit en le retirant directement de l’air ambiant avant de le stocker sous terre (DAC), représente de bien belles techniques sur le papier, mais qui n’ont pas fait leurs preuves à grande échelle. Mais peu importe! Elles permettent aux chercheurs de Princeton de promettre un monde où l’on brûlera une abondance de carburants fossiles tout en ramenant les émissions à zéro.

De manière générale, les scénarios misent sur une augmentation rapide de la capacité solaire et éolienne, de même qu’un recours accru a la biomasse.

Détail à noter, les batteries occupent peu de place dans ces plans. C’est essentiellement l’hydrogène qui permet de gérer l’intermittence et les variations saisonnières.

Pour réduire les coûts de la transition, on suppose que les équipements polluants ne sont remplacés qu’en fin de vie. On tient compte du fait que des technologies comme les véhicules électriques et les pompes à chaleur utilisent moins d’énergie que les moyens actuels pour atteindre les mêmes résultats. On tient aussi compte du coût relativement élevé de l’abandon des carburants liquides.

On mise aussi sur de sérieux gains d’efficacité. Au final, l’intensité énergétique de l’économie américaine (la quantité d’énergie utilisée pour produire une unité de PIB) s’améliore de 1,7 à 3,0 % par année, selon les scénarios. Ceci paraît optimiste, dans la mesure où ces gains sont actuellement d’à peu près 1% par année. 

Le déploiement de l’énergie solaire s’accélère dans tous les scénarios, sauf un, où il se poursuit au rythme actuel. On estime que la capacité éolienne va tripler d’ici 2030, alors que la capacité solaire va quadrupler. On parle ici de parcs à l’échelle commerciale, pas de déploiements sur les toits. En 2030, les États-Unis devraient déployer chaque année plus d’énergie renouvelable que la Chine. La manière dont ces objectifs seront atteints fait l’objet de très peu de discussion. 

Ces projections reposent sur l’hypothèse que le prix du pétrole et du gaz va rester peu élevé.

Jusqu’ici, les scénarios proposés paraissent assez raisonnables (c’est Gauthier qui le dit). Le tableau se complique lorsqu’on mesure la part de la biomasse et de l’hydrogène. 

Dans l’ensemble, cette partie apparaît assez faible. Pour fonctionner, l’un des scénarios nécessite beaucoup plus de biomasse que ce qui est réellement disponible.

 L’utilisation de carburants fossiles et d’hydrogène basé sur les fossiles ou la biomasse reste importante dans le plan. Les émissions de CO2 pourraient encore atteindre 1,8 milliard de tonnes en 2050. On espère éliminer ce carbone après coup par un recours massif au stockage géologique et par la production de carburants de synthèse. Il s’agit là de la partie la plus fragile du plan, à mon avis.

Une critique en bonne et due forme de ces hypothèses dépasserait largement le cadre de ce blogue. Il suffira de rappeler que jusqu’ici, les rares essais de capture et de séquestration du CO2 n’ont eu lieu qu’à une échelle réduite et qu’ils ont rarement été concluants. La technologie fonctionne, mais elle est malcommode, ne capture pas 100% des émissions et s’avère beaucoup plus coûteuse que prévu. Le plan repose, sans base formelle, sur l’idée que ces coûts vont diminuer. De plus, on ne sait pas très bien qui doit payer pour ce service.

Le plan ne s’interroge pas du tout sur la capacité de l’industrie minière à fournir les matériaux nécessaires et sur celle de l’industrie manufacturière à les transformer en panneaux solaires et en éoliennes en temps voulu. La question de l’approvisionnement en batteries est à peine évoquée elle aussi. 

Les deux formes d’énergie sont intimement liées dans cette étude, parce qu’on présume qu’une bonne partie de la biomasse sera utilisée pour produire de l’hydrogène – et que le carbone libéré par cette transformation sera capturé et séquestré de manière permanente à coût modéré.

Cette hypothèse commode (et très contestable) permet de présenter la biomasse comme une manière de compenser les émissions des carburants fossiles toujours présentes dans les divers scénarios. À l’horizon 2050, 100% de la biomasse disponible (résidus agricoles et forestiers) serait utilisée pour produire des carburants. Dans certains scénarios, il faudrait aussi convertir plus de terres agricoles à la production de biomasse, par exemple plus de maïs pour produire de l’éthanol.

Détail remarquable, il n’est pas beaucoup question de biogaz. Cette décision n’est pas formellement expliquée, mais semble être motivée par le désir de séquestrer le carbone. Le biogaz serait donc séparé en ses deux composantes, carbone et hydrogène. Le premier serait stocké, le second, utilisé tel quel ou sous forme de carburants de synthèse. Le gaz naturel fossile serait aussi converti en hydrogène, un procédé qui est présenté comme peu émetteur dans la mesure où le CO2 émis serait stocké. Des technologies non éprouvées à grande échelle (pyrolyse de la biomasse, Fischer-Tropsch renouvelable) jouent un rôle important dans ces plans.

Il est à noter que le plan ne propose pas de stockage de l’électricité par batterie, hormis dans les véhicules électriques. La gestion de l’intermittence est assurée par le stockage sous forme d’hydrogène ou d’autres carburants, qui sont ensuite reconvertis en électricité au besoin. La quantité de carburant nécessaire sur une base horaire ou saisonnière ne fait l’objet d’aucune évaluation.

J’inscris ces réflexions au long parce qu’elles fournissent une vision d’ensemble des approches nécessaires – en notant l’absence de recours à des batteries – pour même penser à une transition. Cela est dans le contexte où tous les scénarios aboutissent en 2050 avec un recours plus ou moins important aux énergies fossiles dans le portrait d’ensemble. En fait, et pour le mettre simplement, il n’est pas envisageable de penser maintenir les activités économiques actuelles en visant à remplacer les énergies fossiles par des énergies renouvelables.

Autrement dit, nous sommes déjà dans une situation où il nous fait envisager des réductions dans notre utilisation de l’énergie et, presque par conséquent incontournable, dans notre mode de vie. Par ailleurs, on doit penser à tout un ensemble d’autres interventions visant à éliminer (au moins, réduire de façon importante) les inégalités entre pays, voire à l’intérieur de pays comme les États-Unis, alors que ces inégalités semblent plutôt structurelles en regardant le système que le plan Biden cherche à modifier. 

Une nouvelle société s’impose

Bref, l’effort de mettre de l’avant le Green New Deal, avec ses options, nous met devant la nécessité de sortir du cadre de la «normalité» qui constitue pourtant presque l’unique approche dans l’ensemble des sociétés.

Il n’y a presque pas de pays ou d’organisation qui n’est pas dans le processus de préparer la «transition énergétique». Presque sans exception, l’effort vise à remplacer les systèmes énergétiques actuels par des systèmes fondés sur les énergies renouvelables. Nulle part ou presque on ne voit impliquée une réduction de la consommation totale de l’énergie comme objectif complémentaire. The Green New Deal, dont on parle maintenant depuis quelques années, rentre dans une telle perspective, et les interventions de la nouvelle administration Biden dans ce domaine semble adopter la même approche. Cela fait quand même des années que nous voyons assez clairement que les avancées des énergies renouvelables ne permettent nullement de les voir capables de remplacer, en qualité et en quantité, les énergies fossiles. Gail Tverberg fait des billets sur ce thème depuis longtemps. En fait, cette tendance de fond fait partie de l’adhésion au modèle économique visant la croissance et incapable de penser en d’autres termes, y ajoutant la confiance extrême dans la technologie pour rendre le tout cohérent. 

En fait, nous sommes rendus au devoir de constater que nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs en matière d’émissions de GES. L’alternative est de cibler des objectifs visant à réduire notre consommation de matières premières et d’énergie, ce qui comporte d’emblée un changement plutôt radical dans notre mode de vie. Ce n’est pas pour demain des orientations sociales et politiques en ce sens…

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Trop tard? Une mise à jour

Dans son récent commentaire, Raymond Lutz se montre un peu irrité par des échanges sur mes sources, voire sur des détails en ce qui concerne l’ÉROI et autres thématiques. Bien que certains détails soient vraiment secondaires, Lutz fait référence au propos de base de mon livre (p.145) à l’effet qu’il est trop tard pour chercher à maintenir la vie que nous avons connue depuis des décennies. Ce qu’il faut souligner à cet égard est que le propos est fondé sur des projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ).

À cet égard, j’y souligne le rôle de l’économie biophysique pour une meilleure compréhension de ls situation planétaire, mettant un accent sur notre énorme dépendance à l’énergie. J’y ai souligné également le déficit dans les projections de la demande par rapport à la production prévue. Le déclin envisageable dans la production de pétrole conventionnel rejoint les projections du Club de Rome de 1972, aboutissant à un effondrement de la société.

Lors d’un panel virtuel organisé par des étudiantes des HEC en mars 2020 et où siégions Philippe Gauthier et moi-même, il est devenu clair que Gauthier mettait en cause mon propos de base. Dans une communication personnelle, iI m’informe que «depuis [2019], l’agence [l’AIÉ] s’est ressaisie et parle maintenant d’un «pic de la demande», plutôt que de l’offre. Il faut aussi observer que le pic proposé n’est suivi d’à peu près aucun déclin jusqu’en 2040 au moins.»: selon lui, un approvisionnement en pétrole conventionnel peut donc être envisagé jusqu’au moins 2040, le temps pour entamer et réussir une transition.

Ceci met en question ma propre analyse et ses fondements.

La page référencée par Tainter et Patzek n’existe plus, et il faut consulter le rapport-même de l’AIÉ, World Energy Outlook 2008 (p.250)

Les projections de l’AIÉ dans le graphique remontent donc à des données de 2008, et il faut les mettre à jour. En février 2019, Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project de Jean-Marc Jancovici, a fait une présentation, à partir des données de l’AIÉ datant de 10 ans plus tard, sur les perspectives peu reluisantes en ce qui concerne l’approvisionnement en pétrole (conventionnel); une portrait général est fait au début, même si la présentation cible en particulier la situation à laquelle se confronte l’Europe.


The Shift Project revient à la question en mars 2021 dans une analyse The European Union Can Expect to Suffer Oil Depletion by 2030, cette fois en ayant recours aux travaux de Rystad. Les responsables du Project semble manquer de confiance dans le travail de l’AIÉ, mais le recours à Rystad ne règle pas les questions.

Il semble que les nouveaux projets en pétrole conventionnel qui seraient requis, selon l’AIÉ, pour éviter un déclin de l’approvisionnement d’ici 2025, ne sont pas prêts à être mis en œuvre; de même, la production de pétrole non conventionnel ne semble pas en mesure de doubler son niveau de 2017, encore moins le tripler, comme projetée par l’AIÉ.

Les figures 5, 6 et 7 montrent les tendances dans la production globale de carburants fossiles de 2000 à 2030 (tel que projeté par Rystad à partir de 2020).

La figure 6 [non incluse ici] fait une distinction entre le pétrole conventionnel et l’ensemble des types de pétrole non conventionnel. Elle confirme que la production de pétrole conventionnel a eu son pic en 2008; elle montre un déclin de -4,4% de 2008 à 2019 et s’attend à un autre déclin de -0,9 pour la période de 2019 à 2030. Tenant compte de l’amplitude limitée de ces variations, la tendance peut aussi être décrite comme un plateau ondulant de 2004 à 2018, suivi d’un autre plateau ondulant, un peu plus bas, pour la période après 2019.

Peu importe, on s’attend à ce que la production ne dépassera jamais le niveau du pic de 2008, incluant la période après 2030, selon et Rystad et l’AIÉ.

Ces figures constituent une présentation du travail de l’AIÉ à travers les analyses de Rystad. La figure 5 donne la production du pétrole conventionnel en 2030 comme étant égale à celle en 2000, et la partie bleu pâle, voire une partie du vert de mon graphique, sont comblées. 

La figure 7 montre aussi que, seulement pour maintenir la production [de toute la production de pétrole liquide] au niveau de 2019 (96.5 Mb/j), le tiers de la production actuelle (2019) doit se voir substitué d’ici 2030. Ce déclin par rapport à la production actuelle qui doit avoir lieu pendant la prochaine décennie est de 31,7 Mb/j, équivalent à la capacité de production actuelle combinée des États-Unis, de l’Arabie saoudite et de la Russie, les trois plus importants producteurs dans le monde.

Pour atteindre le niveau de production totale de 103,6 Mb/j projeté pour 2030, environ le quart de ceci (23 Mb/j) doit venir de découvertes passées (le vert) ou de découvertes possibles à venir (bleu). Le potentiel de développement actuel de ces découvertes est par sa nature même problématique, cela d’une perspective aussi bien économique que géologique. À partir de 2023, la capacité de maintenir la production dépend du développement actuel des découvertes passées et, à partir de 2026, du développement de découvertes futures possibles.

De ces 23,6 Mn/j conjecturales de nouvelle capacité de production, 70% devra venir de pétrole non conventionnel ou de liquides de gaz naturel de puits non conventionnel : c’est la figure 8.

(op. cit., pages 10-14)

En effet, la figure 8 est une variante de celle de l’AIÉ de 2008, en suggérant que presque tout le manque à gagner va être trouvé. Pour le Shift Project, par contre, devant les énormes enjeux esquissés, c’est plutôt inconcevable qu’il n’y ait pas de déclin assez important dans la production de pétrole conventionnel d’ici 2030. Gauthier doit se trouver parmi les optimistes à cet égard, contrairement au Shift Project de Jancovici.

En 2019, Yves Cochet a publié le livre que j’ai mis en évidence dans le dernier article, Devant l’effondrement. J’étais surpris d’y voir – pour un Européen – sa présentation de l’économie biophysique (presque inconnue en dehors des États-Unis, où Charles Hall et Kent Klitgaard en développent ses implications) comme clé pour son analyse aussi. Il y suit dans son chapitre 3 les concepteurs de cette économie en insistant sur l’importance cruciale de l’énergie dans la compréhension de la situation (bis). Les sections se suivent: le peak oil; le rôle des rendements énergétiques (les ÉROI) de différentes exploitations; l’impossible découplage de l’économie de ses fondements dans le monde matériel (contrairement aux conceptions de l’économie néoclassique).

Ces analyses semblent clairement rejoindre celle de Trop Tard de 2017, où je suggère que l’effondrement de Halte à la croissance, que j’ai en tête depuis presque 50 ans comme guide bien orienté, est en préparation.


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Nos risques avec l’énergie

Dans mon livre de 2017 Trop Tard, j’ai souligné le rôle de l’économie biophysique pour une meilleure compréhension de la situation planétaire. J’y ai souligné également le déficit dans les projections pour la demande par rapport à la production prévue, selon les données de l’Agence internationale de l’énergie (l’AIÉ) en 2008. Joseph Tainter et Tadeusz Patzek en ont examiné les implications dans leur livre de 2011 Drilling Down : The Gulf Oil Debacle and Our Energy Dilemma. Un graphique de ce livre, que j’ai reproduit dans le mien, rend presque dramatique celles-ci.

Figure 1

En 2019, Yves Cochet a publié le livre que j’ai mis en évidence dans le dernier article, Devant l’effondrement. J’étais surpris d’y voir – pour un Européen – sa présentation de l’économie biophysique (presque inconnue en dehors des États-Unis, où Charles Hall et Kent Klitgaard en développent ses implications) comme clé pour son analyse aussi. Il y suit dans son chapitre 3 les concepteurs de cette économie en insistant sur l’importance cruciale de l’énergie dans la compréhension de la situation. Les sections se suivent : le peak oil; le rôle des rendements énergétiques (les ÉROI) de différentes exploitations; l’impossible découplage de l’économie de ses fondements dans le monde matériel (contrairement aux conceptions de l’économie néoclassique).

En février 2019 [1], Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project de Jean-Marc Jancovici, a fait une présentation, à partir des plus récentes données de l’AIÉ, des perspectives en ce qui concerne l’approvisionnement en pétrole (conventionnel); la présentation est générale, mais cible en particulier la situation à laquelle se confronte l’Europe. Encore une fois, la question d’un déclin dans notre approvisionnement en pétrole conventionnel nous met devant le risque d’effondrement qui est le sujet du livre de Cochet. En septembre 2020, une étude du Shift Project présentait une sorte de mise à jour [2].

Énergie ou émissions?

Ces analyses se situent dans un contexte où tous les décideurs de la planète, l’ensemble des scientifiques, portent leur attention sur les changements climatiques, dont l’effort de rendre l’Accord de Paris d’une certaine utilité alors que ses objectifs sont sérieusement déficients. Il n’y a presque pas de pays ou d’organisations qui ne sont pas dans le processus de préparer la « transition énergétique ». Presque sans exception, l’effort vise à remplacer les systèmes énergétiques actuels par des systèmes fondés sur les énergies renouvelables. Nulle part ou presque on ne voit impliquée une réduction de la consommation totale de l’énergie comme objectif complémentaire. The Green New Deal, dont on parle maintenant depuis quelques années, entre dans une telle perspective, et les interventions de la nouvelle administration Biden dans ce domaine semblent adopter la même approche. Une des principales sources des scénarios, et d’un ensemble des informations, semblent venir de Net-Zero America, un rapport de décembre 2020 d’un groupe basé à Princeton.

Dans son tout récent article sur son blogue, Gail Tverberg souligne la taille du défi avec un graphique et procède, dans le détail, à développer le thème de l’article, qui s’intitule How the World’s Energy Problem Has Been Hidden.

Figure 2

En résumé, son constat est :

Scientists modeled the wrong problem: a fairly distant energy problem which would be associated with high energy prices. The real issue is a very close-at-hand energy shortage problem, associated with relatively low energy prices. It should not be surprising that the solutions scientists have found are mostly absurd, given the true nature of the problem we are facing.

Elle illustre la situation avec un graphique, qui résume justement le rôle de l’énergie. Elle permet un certain niveau de vie (le bleu) et tout surplus d’énergie génère une amélioration dans ce niveau de vie (le rouge). Le rouge est aujourd’hui disparu et bleu est en déclin. Disons que c’est image de l’effondrement.

Figure 3

En effet, et pour moi c’est la première fois qu’elle est aussi explicite, Tverberg rejoint avec cet article nous les collapsologues. Le défi énergétique actuel, dit-elle, ressemble à celui qui a abouti à la Première guerre mondiale, à la Grande dépression et à la Deuxième guerre mondiale… Ses sources pour les questions d’énergie sont le Statistical Review of World Energy 2020 de BP et le Global Energy Review 2021 de l’AIÉ. Elle aborde la question dans le cadre de préoccupations pour des limites auxquelles nous nous approchons, en eau potable, en production alimentaire et, à la source de nombre de ses problèmes avec des limites et l’implication, dans nombre d’eux, d’une énergie qui est en train de manquer, en termes per capita et en termes absolus. Elle va jusqu’à suggérer que le rôle dominant du véhicule personnel pourrait bien être en déclin d’ici seulement cinq ans…

Cela fait quand même des années que nous voyons assez clairement que les avancées des énergies renouvelables ne permettent nullement de les voir capable de remplacer, en qualité et en quantité, les énergies fossiles (voir la Figure 2 pour une idée du défi). Tverberg fait des billets sur ce thème depuis longtemps. En fait, cette tendance de fond fait partie de l’adhésion au modèle économique visant la croissance et incapable de penser en d’autres termes, y ajoutant la confiance extrême dans la technologie pour rendre le tout cohérent. Chez nous, dans un récent article du Devoir, Gaétan Lafrance, expert dans le domaine des énergies pendant une carrière qui a couvert plusieurs décennies, ouvre le bal en soulignant que «les cibles nord-américaines sont ridicules et imaginaires».

En référence indirecte à la présentation d’Auzanneau mentionné plus haut, et en reconnaissance des énormes contraintes en termes d’un approvisionnement en énergie dans les prochaines années auxquelles fait face l’Europe, Lafrance note :

les cibles de la COP21 proposées par la plupart des pays européens sont crédibles parce qu’en gros ces pays ont respecté leurs engagements passés, dont ceux de Kyoto. Ils y ont cru dès le départ en investissant massivement en R et D, pour le développement de l’éolien par exemple. La réglementation a fortement été utilisée pour forcer les consommateurs à choisir la meilleure technologie et augmenter l’efficacité énergétique dans les bâtiments. La guerre contre le charbon existe depuis longtemps. Récemment, ces pays se sont engagés à interdire le moteur à combustion dans les villes d’ici 2040 au plus tard. L’électrification des transports n’est pas qu’un slogan, ça a commencé par le train il y a fort longtemps. L’étalement urbain a également été jugulé grâce à des lois puissantes.

Il conclut en soulignant que «l’exagération ne sert personne. Le combat contre les changements climatiques est une affaire d’État qui concerne un grand nombre d’acteurs. La dépolitisation, la rigueur et l’humilité, comme on a fait preuve en partie avec la pandémie de la COVID-19, seraient certainement des facteurs plus pertinents à considérer.»

Lafrance est parmi les analystes, comme Éric Pineault, qui pensent toujours que la «transition» est possible. Pineau cite quand même Yves-Marie Abraham, bien connu pour son rejet de la croissance identifiée comme fondement de tout le système. Abraham, pour sa part, est intervenu récemment aussi:

Une « relance verte », cela n’existe pas et cela ne peut exister. Que signifie cette expression ? Elle désigne en l’occurrence un soutien étatique à la croissance économique, c’est-à-dire à la production et à la vente de marchandises sur le territoire canadien, mais orienté de telle sorte que cette croissance n’implique pas en principe de nouvelles dégradations sur le plan écologique. Or, nous savons aujourd’hui que ces deux objectifs sont contradictoires.

Abraham note la contradiction dans des aperçus des activités prévisibles, dans les économies canadienne et québécoise, en soulignant que «la catastrophe écologique en cours ne fera que reprendre de plus belle. Il n’y aura donc pas de «relance verte» ou «propre». Tant qu’à parler de catastrophe, le plan Biden nous offre une idée plus englobante de ce qui se propose, dans le déni de la situation et de l’obligation d’abandonner la lubie de la croissance. J’y reviendrai.


[1] Dans une communication personnelle, Philippe Gauthier semble remettre en question l’analyse d’Auzanneau en m’informant que «depuis, l’agence s’est ressaisie et parle maintenant d’un «pic de la demande», plutôt que de l’offre. Il faut aussi observer que le pic proposé n’est suivi d’à peu près aucun déclin jusqu’en 2040 au moins…» J’imagine que ce changement d’approche n’a quand même pas comporté un changement dans les données de 2019 mais plutôt dans les interprétations et dans les projections…

[2] Le Shift Project a publié une sorte de mise à jour de ce scénario en septembre 2020. Il s’agit de The European Union Can Expect to Suffer Oil Depletion by 2030. Il précise: De 2019 à 2030, le volume total produit par ceux qui approvisionnent l’UE actuellement va vraisemblablement diminuer jusqu’à presque 8%, selon une analyse qui fournit un niveau de détail qui n’était pas disponible jusqu’ici par aucune étude publique; ce rapport est fondé surtout sur des estimés de la capacité de production de brut globale fournis par une agence de surveillance norvégienne, Rystad Energy.

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Retour à l’anormal?

Cela fait un an que j’ai alimenté le blogue pour la dernière fois. En bonne partie, mon absence était due à la maladie, mais une partie de cette absence tenait de mes difficultés à voir clair dans ce qui se passait et, surtout, à ce qui allait se passer. Ces difficultés sont reflétées dans cette première (longue) intervention de ma part depuis un an, où je fais part de mon sens qu’il n’y a pas grand’ monde qui intervient dans le sens de l’anormal d’Alain Deneault (voir plus bas). Je n’ai pas suivi tout ce qui se passait, tout ce qui s’écrivait, et j’offre les réflexions ici, en partie, comme invitation aux lecteurs de compléter ma courte bibliographie et la réflexion elle-même. J’ai l’impression que ce sont les Français, dont Pablo Servigne, avec son Comment Tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie de 2015, et Yves Cochet, avec Devant l’effondrement : Essai de collapsologie, de 2019 qui cherchent à pousser sur le sens de l’anormal, connu depuis le livre de Servigne, non autant comme la décroissance, mais comme la collapsologie. Je me dirigeais en ce sens lors de mon départ du bureau du Vérificateur général au début de 2009, mais cela a nécessité les Français pour m’aider à avancer dans la réflexion.

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Depuis deux ans, et mis en exergue par la pandémie dans mes propres réflexions, deux de mes sources préférées (et cela depuis des décennies) ont signalé une source d’alarme par la publication d’un nouveau livre. Jared Diamond a publié en 2019 Upheaval : How Nations Cope with Crisis and Change, une sorte de suite à Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed (2005) avec un titre évoquant la thématique de l’effondrement de l’original de 2005.  La table avait été mise en 1997 avec Guns, Germs and Steel : The Fates of Human Societies. Finalement, le livre n’avance pas la réflexion, et cela est signalé par le court texte de Wikipedia qui en parle.

Moisés Naím of The Washington Post states : « In the same way that his previous and far more rigorous work, Guns, Germs, and Steel, suffered from an excessive reliance on geography to explain complex, multidimensional events, Upheaval suffers from an overreliance on psychology. But in some ways, it doesn’t matter. Though the analysis stumbles, the virtues of Diamond’s storytelling shine through. Ignore his attempts to force the therapeutic 12-step onto history. Ignore also his correct but unsurprising musings about the dangerous threats facing humanity (nuclear weapons, climate change, resource depletion and inequality). Instead, let this experienced observer with an uncanny eye for the small details that reveal larger truths take you on an expedition around the world and through fascinating pivotal moments in seven countries. Upheaval works much better as a travelogue than as a contribution to our understanding of national crises. »

Colin Kidd of The Guardian writes : « Diamond’s methods – drawing direct parallels between personal and national trauma, and between the psychology of individuals and the character of nations – are not those practised by historians, who tend to emphasise the particularity of circumstance and the intricate unrepeatability of events. Diamond nonetheless plots in counterpoint the various predicaments he discusses, alert, in as non-deterministic a mode as he can manage, to the open textures of historical possibility. The prophet spares us chiselled commandments, but we have been warned. »

Finalement, Diamond se trouvait confronté à écrire un livre sur la société moderne face à l’effondrement ou un livre qui abandonnerait cette entreprise et qui poursuivrait la réflexion de 2005. Il a choisi la deuxième option, et le lecteur se trouve figé dans le temps de la réflexion.

Thomas Homer-Dixon a contribué d’importantes, et très différentes, analyses de cet ensemble de phénomènes qui marquent le monde contemporain. Après des interventions mettant en relation la complexité de la situation, il a formulé une vision plutôt globale de la situation dans The Ingenuity Gap (2000), suivi en 2006 par The Upside of Down : Catastrophe, Creativity and the Renewal of Civilization, qui fournissait les fondements pour une autre version de l’effondrement qui s’annonçait, teintée par des éléments d’un certain optimisme face à l’avenir, avec la référence au renouveau dans le titre et sa réflexion sur la question dans la dernière section du livre.

Nous attendions donc depuis 15 ans la façon dont il allait aborder les défis ainsi esquissés et qui, en dépit de l’optimisme affiché, laissaient planer des perspectives de catastrophe. Il vient de publier en 2020, en pleine pandémie, Commanding Hope : The Power We Have to Renew a World in Peril. Le livre présente une sorte d’idéologie de l’espoir, dans de nombreuses ramifications, sans proposer des suites aux analyses rendant l’effondrement probable. Comme avec Diamond, le lecteur se trouve figé dans le temps de la réflexion.

Une pause, préparation pour un retour à l’anormalité?

On peut apercevoir des éléments du défi dans l’effort d’Yves Cochet dans son livre alors qu’il cherche à esquisser les grandes lignes des nouvelles sociétés qui pourraient sortir de l’effondrement. Cochet fournit au moins des pistes pour la réflexion qui semble s’imposer, et que j’essayais de commencer à aborder dans mon livre de 2017 Trop Tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau. La dernière année m’a fourni l’occasion de voir si j’étais capable de démêler ce qui se passe, ce qui se profile, ce qui pourrait nous arriver.

On peut comparer cet effort de Cochet avec des interventions pendant l’année de trois autres de mes sources préférées, Éric Pineault, Yves-Marie Abraham et Alain Deneault. Pour m’y préparer, c’était déjà une expérience inhabituelle que de survoler plusieurs documents couvrant les dernières années, cela dans un cadre où rien ne semble se passer en termes de développements dans la réflexion sur ces efforts.

Éric Pineault nous offre quelques précisions face à un article de Nicolas Marceau, un de nos économistes démontrant le déni généralisé de ces professionnels, et y aborde la grande vision globale d’Abraham ciblant justement une approche qui vise à «produire moins, partager plus, décider ensemble». Il nous réfère à des travaux qui continuent, au sein du Front commun pour la transition énergétique, avec sa Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité, cela dans une perspective où nous serions en mesure de gérer la «transition»; en même temps, nous apprenons sans surprise que le secteur de l’économie qui semble parmi les mieux en train de se redresser, en contradiction avec les objectifs de la Feuille de route, est celui de l’automobile et cela avec une proportion de 70% de VUS dominant les achats…

Deneault souligne bien le défi, un retour à l’anormal, dans un texte de novembre 2020 qui n’aborde quand même pas les pistes non pas de solution mais de préparation – ce sera pour d’autres travaux – alors que nous sommes devant une couverture médiatique omniprésente sur la pandémie, et sur la nécessité d’en sortir avec une économie remise en marche, couverture qui ne porte que sur un retour à la normale. C’est la situation aux États-Unis avec les programmes massifs de l’administration Biden. Ceux-ci sont fascinants dans l’abstrait mais risquent fort de ne pas se matérialiser mais nous pousser plutôt vers une dégradation de la situation globale d’avant la pandémie. Celle-ci était marquée par des crises partout, et l’énorme demande pour du pétrole qui sera en cause nous ramènera au scénario de l’effondrement associé au déclin du pétrole conventionnel.

Yves-Marie Abraham avait déjà entamé la démarche cherchant à esquisser la nouvelle société qui nous attend – que nous voudrions – dans Guérir du mal de l’infini (2019), et dans un article qui y revient dans Polemos-décroissance; l’article est une autre réplique à l’article de Marceau, mais ce nouveau site représente une intervention dans le sens que je recherche, en suivi au forum organisé par les responsables à la fin de 2019 avec pour programme Effondrement: Fin d’un monde, construire un nouveau? [1]. Abraham reste dans les grandes lignes de sa pensée et n’aborde pas ce qui se passe en fonction de nos apprentissages venant, par exemple, de la pandémie.

Bref, sans faire un survol de l’ensemble des interventions parues pendant la pandémie, je ne vois pas beaucoup de travail dans le sens de Cochet et qui cherche à saisir les implications – et possiblement les conséquences – de la pandémie dans le cadre d’analyses qui prévoient un effondrement. Par ailleurs, j’avais écrit pendant l’année en suivant d’autres sources que je considère fiables (Nafeez Ahmed, Thomas Homer-Dixon, Andrew Nikiforuk); à la relecture de ces écrits, je suis surpris de voir jusqu’à quel point ces sources semblent s’être trompées dans leurs efforts pour comprendre ce qui se passait, ce qui allait se passer (virulence de la pandémie en termes de décès, plutôt faible extension dans les pays pauvres, impressionnant développement de vaccins très efficaces – pour les pays riches, …). De mon côté, une partie de mon silence venait de mon incapacité à comprendre moi-même.

Il reste certaines découvertes.

L’avenir?

Ma dernière intervention sur le blogue portait sur un échange en mars dernier avec Philippe Gauthier lors d’un forum virtuel organisé par des étudiantes des HEC, où Gauthier se montrait assez optimiste concernant un retour à la normale, alors que j’étais plutôt d’avis que la pandémie mettait en cause les fondements de mon analyse (dans ses grandes lignes celle de Cochet aussi) quant à l’effondrement qui nous guette, prévoyant une baisse importante de la consommation du pétrole dans les années à venir et un début possible de l’effondrement. Gauthier semble avoir vu plus clair, ce dont on peut juger en regardant un récent rapport de Rystad qui nous voit, dans le domaine du pétrole, en route vers un retour à la normale d’ici un an ou deux.

Gauthier nous en fait un portrait en partant d’un rapport récent de l’AIÉ, incluant les émissions des deux dernières années.

Dans une chronique du Devoir, Gérard Bérubé fait un reportage sur une étude d’Oxford Economics et le PNUE montrant que l’ensemble des interventions touchant la relance représente un effort «vert pâle» face à l’urgence d’un virage radical et cela, sans même mentionner que ces interventions inadéquates vont contribuer invraisemblablement à l’effondrement.

La déstabilisation économique actuelle a commencé de façon assez intéressante, avec l’arrêt des croisières (foyers de propagation de la COVID-19) et des vols de touristes vers le sud et le soleil. Il s’agissait d’un impact visible et important sur peut-être 25% de nos populations dans les pays riches. L’abandon des saisons de plusieurs sports professionnels ainsi que le report des Jeux Olympiques est venu plus tard déranger la vie de ces mêmes personnes. Et pendant ce temps, l’obligation de distanciation faisait en sorte qu’une multitude d’activités culturelles, allant du cinéma aux pièces de théâtre et touchant d’autres parties de la population, disparaissaient aussi de la scène. Que ces activités reviennent ou non a peu d’importance vitale pour le commun des mortels, sauf en reconnaissant que nombre de ceux-ci travaillent à bas salaire en soutien des activités en cause et ont perdu leur emploi.

Les pertes d’emploi ont fait leur apparition dans les nouvelles quotidiennes, et rapidement. Il y a plusieurs années, lors de la fermeture du gouvernement américain en raison de désaccords sur le budget, c’était frappant de voir des employés du gouvernement fédéral, sûrement pas payés au salaire minimum, se montrer en difficultés financières après deux ou trois semaines sans travail. La même chose est arrivé avec la COVID-19, et on pouvait également la voir ici au Canada. Finalement – les chiffres varient – peut-être la moitié de la population semble mener une vie qui lui laisse sans recours après quelques semaines.

À ces gens-ci il faut ajouter les employés des bars et des restaurants et d’un ensemble de petites entreprises qui fermaient rapidement, forcément, avec le confinement. Avec cela, on voyait ce qui est devenu évident avec le passage du temps : les gens bien dans les pays riches dépendent pour leurs services de gens beaucoup moins bien, les travailleurs dans les secteurs de services. On peut y ajouter d’autres en agriculture, entre autres : l’activité agricole, et la chaine d’approvisionnement en Amérique du Nord, dépendent en bonne partie de travailleurs venant du sud de la frontière. Probablement les plus en évidence dans nos vies étaient les «anges gardiennes» de la santé faisant la manchette depuis le début, et faisant partie des bas salariés.

Les clients de ces commerces et de ces activités se trouvent probablement parmi les 25% des mieux nantis de la population aussi; ce sont les travailleurs à faible revenu et sans assurance emploi (ni souvent assurance santé aux États-Unis…) de ces commerces qui se voyaient du jour au lendemain dépourvus de ce qu’il leur fallait pour vivre de semaine en semaine. Et, avec le temps, il devenait évident que toute la population se fiait d’une façon ou d’une autre aux soutiens en matière de santé.

C’est ici où on pourra peut-être trouver certaines conséquences long terme de la pandémie, en dépit des énormes efforts des gouvernements pour venir en aide à de nombreuses personnes et entreprises frappées par la pandémie. Les gens bien vont pouvoir reprendre leurs croisières et leurs voyages dans le sud, leurs sorties aux restaurants et dans les bars, avec un coussin d’épargne accumulé pendant le confinement rendant ceci d’autant plus possible. Le portrait reste plus clair maintenant qu’avant la pandémie : les gens bien servis par les gens moins bien, et la disparition partielle de ces activités devenue permanente pour les gens n’ayant pas pu résister à la longue période sans emploi, sans pouvoir servir les gens bien qui ne venaient pas chercher leurs services.

Bref, même s’il y a eu une baisse importante pendant un certain temps de la consommation de pétrole, les activités des gens bien vont reprendre et rien ne suggère que la reprise de cette activité sera affectée par la situation à la sortie de la pandémie. Cela semble nous mettre dans une situation assez proche de celle qui prévalait avant la pandémie, et le questionnement quant à la possibilité de maintenir ce mode de vie, peut-être encore et surtout face à l‘approvisionnement en pétrole conventionnel, reste pertinent. C’est peut-être cela que la pandémie nous a montré : les activités sociales et culturelles «de base» semblent dépendre d’une partie de la population qui est très fragile et qui risque de répondre rapidement à tout changement dans la vie ordinaire par une chute vers la pauvreté; une autre partie de la population dépend pour ses distractions/activités de cette autre partie de la population et, quand celles-ci sont perturbées, est capable d’engranger une épargne en attente du retour de la situation normale.

Cette deuxième partie de la population n’a pas été frappée de plein fouet par la pandémie, et se prépare à reprendre ses activités «normales» dans l’après-COVID, comme on s’attend à une reprise de la production et de la consommation de pétrole conventionnel – et non-conventionnel. Les énormes investissements prévus par l’administration Biden visent à aider la première partie de la population par une aide plutôt directe, mais à stimuler la reprise des activités de la deuxième partie de la population, entre autres avec le programme d’infrastructures, mais plus généralement par un ensemble de mesures qui vont redynamiser l’activité économique, l’activité sociale étant plutôt directement fonction de cela.

Et voilà, le confinement et la pause dans la vie ordinaire de cette partie nous donnent peut-être une idée de la vie après l’effondrement, où cette deuxième partie de la population va être frappée par le déclin plutôt rapide de l’activité manufacturière, quand le pétrole va manquer… Une partie assez importante de la population étant en mode survie – et cela indirectement en fonction de soutiens gouvernementaux provenant de fonds eux-mêmes peu sécures -, l’apparente «récession» qui viendrait avec le ralentissement de l’activité économique «normale» mettrait le reste de la population en situation de déclin, tendant aussi vers un mode survie. C’est la situation déjà pour une grande partie de la population humaine, et, dans ce contexte, il n’y aura pas de recours possible à de plus fortunés pour venir à la rescousse…

[1] À cet égard, voir sur ce site l’intéressant l’article de Philippe Gauthier sur le nécessaire pour la construction d’un vélo, même dans une période low-tech…. Par ailleurs, mes remerciements au blogue de Gauthier pour plusieurs portraits de la situation actuelle.

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