L’Agence internationale de l’énergie et les perspectives pour le pétrole d’ici 2025: un déclin, voire un risque d’insuffisance

Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Projet de Jean-Marc Jancovici, a fait une présentation le 7 février 2019 – «This Time the Wolf is Here» – sur la question du pic du pétrole. Les diapositives qui sont présentées dans la vidéo parlent tellement que j’ai décidé de reproduire son PowerPoint. Il s’agit de la plus récente mise à jour du constat de base de mon livre Trop Tard, à l’effet que nous sommes devant un déclin irréversible dans l’approvisionnement en pétrole conventionnel, à court terme; il s’agit de la ressource fondamentale pour le maintien du fonctionnement de notre civilisation, de nos sociétés. J’invite les lecteurs de ce blogue à visionner la vidéo, dont le lien (plus haut) nous était fourni par Pierre Alain Cotnoir dans un récent commentaire sur le blogue.

Auzanneau note que l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ), source des données pour la présentation, n’a pas le mandat de crier au loup (si elle le fait, le loup apparaît, dit Auzanneau…), et code ses messages, mais dans le Résumé pour les décideurs elle lance trois alertes rouges. Elles sont indiquées dans les diapositives [1].

Je ne ferai ici que fournir une explication pour la lecture de chaque diapositive; pour voir les diapositives plus clairement, et pour en voir les détails, il faut visionner la vidéo.

Alerte rouge 1. Le pic du pétrole conventionnel est franchi

Le pic du conventionnel est confirmé par l’AIÉ en 2009 à partir d’environ 70 mbpj, avec une perte de 2-3 mbpj depuis. Il s’agit des trois quarts de la production mondiale, et l’AIÉ projette que le déclin ne sera pas arrêté.

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Figure 1. Tous les producteurs traditionnels de pétrole voient leur production décliner, à l’exception des États-Unis et l’Iraq (le Canada se trouve sur le bord, en troisième place dans la diapositive). Ces deux sont les seuls à avoir répondu à la demande accrue depuis 2005 (la flèche rouge)

 

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Figure 2. Le rouge indique autrement l’importance du déclin de la production parmi les principaux producteurs de pétrole (à gauche, en descendant, les pays ayant connu un déclin depuis 2005; à droite, des pays qui ont réduit le déclin de leur production depuis environ 2013), mais la somme pour l’ensemble est à zéro. En haut à droite, les États-Unis figurent en croissance en fonction de sa production du pétrole de schiste, non conventionnel, et l’Iraq arrive après des années de guerre à redevenir producteur important du conventionnel; le Canada paraît comme un petit producteur à l’échelle mondiale, plutôt stable avec la production à partir de ses sables bitumineux non conventionnels.


Alerte rouge 2. Les découvertes ne remplacent pas les pertes de réserves venant de la production

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Figure 3. Les nouveaux projets d’exploitation (le graphique couvre la période de 2012 à 2017) ne remplacent pas les pertes de réserves venant de la production, avec 2025 l’horizon des projections. Le gaz est ici en rouge, le pétrole en vert.

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Figure 4. Le graphique porte seulement sur les découvertes de pétrole, et distingue entre les gisements sous terre ferme (en vert) et ceux en eaux plus ou moins profondes (plus le bleu est foncé, plus le gisement est en profondeur). Les trois quarts des découvertes récentes, et des réserves en cause, sont en eaux profondes. Les découvertes ne fournissent que la moitié de ce qui sera nécessaire d’ici 2025 pour combler l’écart avec la production.

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Figure 5. Le graphique présente le portrait des découvertes du pétrole conventionnel (les histogrammes en gris) et de la production/consommation (la ligne en rouge) depuis les années 1950. On note que l’essentiel des découvertes ont été faites avant les années 1980. D’énormes investissements ont été consacrées à l’exploration dans les décennies suivantes, en trouvant de moins en moins de pétrole. La courbe des découvertes et celle de la production se sont croisées dans les années 1980. La tendance à creuser l’écart continue depuis cette période.

Alerte rouge 3. Le pétrole non conventionnel (surtout, le pétrole de schiste américain) ne suffira pas à combler l’écart entre la demande et l’approvisionnement en pétrole conventionnel

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Figure 6. Il est peu probable que le pétrole de schiste américain (voir la Figure 1) arrive à combler l’écart entre la production et les découvertes. Les trois quarts des entreprises qui pratiquent le fracking ont des investissements en capital (capex: capital expenditures) supérieurs aux revenus; le graphique montre l’importance des pertes. [2]

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Figure 7. Les projections de l’AIÉ (le texte en citation) pour 2025 incluent l’hypothèse d’une production accrue du pétrole de schiste le double de la production en 2018, mais il faudrait tripler cette production pour combler l’écart. C’est une première fois que l’AIÉ souligne cette situation dans un Résumé pour les décideurs. Elle se fie à des projets au Qatar et au Canada pour combler l’écart dans le gaz naturel pour cette période.

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Figure 8. Le graphique couvre la période de 2010 à 2040. Le vert foncé est le pétrole en milieu terrestre, le vert pâle en milieu aquatique, le bleu foncé les liquides de gaz naturel, le bleu pâle les sables bitumineux, le pourpre foncé le pétrole de schiste et le pourpre pâle d’autres sources non conventionnelles. À gauche, les perspectives (Auzanneau commente que l’AIÉ est un petit malin qui cache souvent ses hypothèses) pour la production des différents types de combustibles fossiles par l’OPEP, à droite celles pour les autres producteurs. Selon ces projections de l’AIÉ, il n’y aura pas de pic pétrolier (tous types confondus) dans la période allant jusqu’en 2025. Le déclin s’avère néanmoins le plus important pour le pétrole, et «l’AIÉ n’est pas trop sûre, quoi», commente Auzanneau.

La question de l’effondrement de la production industrielle

Ici, la présentation passe à une évaluation de la situation pour l’Europe, face à ce qui semble être une version de la réalisation des projections de Halte à la croissance et cela, précisément, pour la période ciblée par le Club de Rome, soit l’effondrement de la production industrielle dans les pays riches vers 2025.

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Figure 9. Le graphique répartit l’approvisionnement en pétrole de l’Europe (quasiment 100% importé), dont la moitié provient de gisements en déclin. Ici, le rouge représente des sources ayant déjà franchi le pic, le jaune, des sources qui seront en déclin d’ici 2025 (incluant la Russie, dit l’AIÉ, confirmé par la Russie elle-même), le gris et le noir, des sources (l’Iran et la Libye) où le déclin est plausible, le vert, des sources où l’AIÉ ne s’attend pas à un déclin.

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Figure 10. Les détails sur la provenance de 50% de l’approvisionnement européen, les pays en rouge étant déjà en déclin, le déclin pour ceux en jaune projeté pour la période 2021-2025.

En effet, cet effondrement n’arrivera vraisemblablement pas partout en même temps. Voilà un certain intérêt de la présentation qui nous incite à voir la situation en Amérique du Nord dans ces termes.

 

[1] Évidemment, les graphiques dépendent d’un recours aux données et aux projections contenues dans le rapport complet.

[2] Une explication de cette situation, qui dure depuis des années, m’est fournie par un ami: Elle se réfère au fait que la demande de capital pour soutenir l’extraction du pétrole de schiste suit une tendance des marchés boursiers qui anticipent des résultats futurs prometteurs et font que des spéculateurs boursiers favorisent des investissements de plus en plus importants… et qui n’ont rien à voir avec l’importance des réserves ou la capacité des marchés à absorber cette production. On a vu souvent ce phénomène dans les ressources minières où l’accès au capital était quasi intarissable jusqu’à ce que le marché s’effondre et laisse de nombreux investisseurs fauchés.

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3 Commentaires

  1. Eric Martel

    Bonjour Monsieur Mead, je vous découvre tardivement à la lecture de livre Trop tard… J’ai acquis ce dernier, et plusieurs autres, notamment les limites à la croissance… Je suis le coordonnateur multimunicipal de la sécurité civile pour Rigaud et 2 autres municipalités. J’ai acquis les livres précités dans l’optique d’un projet de maîtrise en préparation. Le sujet, Est-ce que les efforts projetés et ceux en cours relativement à l’adaptation aux changements climatiques, permettront, de prévenir, ou au moins, mitiger les conséquences des effondrements systémiques des collectivités modernes (collapsologie). Si j’ai déjà trouvé mon Directeur de thèse, je n’ai pas encore de Mentor historique et scientifique, mais comme je vous le mentionnais au tout début du présent, je vous découvre…

  2. didier

    Bonjour, Mr Mead
    J’ai lu il y a qq jours un article publié par un Canadien qui disait : la Collapsologie est un « truc français », au Canada, mis à part Harvey Mead, il n’ y a personne pour argumenter sur cette problématique. Pourquoi? Cela n’interpelle pas les Canadiens, ces histoires de biocapacité de la planète? Je me permets de vous proposer cette video (qui m’a bcp secoué et que je souhaite faire partager le plus possible) d’Arthur Keller que vous connaissez p-e :https://www.youtube.com/watch?v=uluoJyzrGm0&feature=youtu.be&fbclid=IwAR0mu4V62oRv9Ny4dpLEQqM1vUF57mR3yQ4H2ICfP6TgKj6Kdjfv2cW9KVg . Qu’en pensez-vous ?

    • Le phénomène peut-être marquant pour nous dans la présentation d’Auzanneau est l’exploitation du pétrole de schiste, de loin la plus grande source de croissance du pétrole dans la diapositive 1; il s’agit d’un pétrole non conventionnel, alors que l’Iraq, l’autre source de croissance mais avec du conventionnel, en produit moins. La population ne suit pas ces détails, mais mon sens est que tout le monde qui s’y intéresse sait que les États-Unis sont redevenus un grand producteur et cela «règle» la question de préoccupations pour l’avenir de notre pétrole. Finalement, c’est une question du jugement des spéculateurs quant à l’avenir du pétrole de schiste américain, et des fondements des interventions des politiciens (les spéculateurs semblent absents) quant à l’avenir des sables bitumineux canadiens. Je soupçonne que nous allons voir la fin éventuelle (quelques années?) de l’exploitation à perte du pétrole de schiste, et que l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain risque d’arriver trop tard pour permettre la réalisation de la volonté d’augmenter l’exploitation des sables bitumineux.
      Je ne crois pas connaître Keller, mais un ami m’a référé à sa présentation «Limites et vulnérabilités des sociétés industrielles: comprendre pour anticiper» à https://www.youtube.com/watch?v=wumA1-M66Y8 La vidéo est très longue, mais j’en ai regardé environ une heure de la présentation, et j’y vois un survol d’un ensemble de constats que je présente et que je suis depuis des années maintenant. Mon ami m’indique que la présentation inclut quelques unes des diapositives d’Auzanneau, mais je ne les ai pas vues dans la partie que j’ai regardée.

      Il y a un article intéressant à voir sur les enjeux associés au niveau de la taxe carbone qui serait nécessaire pour agir efficacement, assez élévé pour presque mettre en question l’industrie pétrolière au Canada (pour ne parler d’ici). https://www.nationalobserver.com/2019/12/05/news/28-years-ago-big-oil-predicted-carbon-tax-was-necessary-stop-global-warming

      Voir aussi /Users/mead/Library/Containers/com.apple.mail/Data/Library/Mail Downloads/551A9C63-DCDE-4445-B948-9B197D02C628/ricke2018.pdf

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  1. L’Agence internationale de l’énergie et les perspectives pour le pétrole d’ici 2025 – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 27 Nov 2019 dans Blogue | Aucun commentaire […]

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