Nature Québec et Anticosti : retour aux sources

C’était ma première expérience active à une Assemblée générale annuelle de Nature Québec depuis que j’ai quitté l’organisme pour occuper le poste de Commissaire au développement durable en 2007. J’étais invité à participer à un panel avec l’ingénieur et géologue Marc Durand pour établir un contexte pour la journée de réflexion sur la possibilité que le gouvernement décide d’autoriser l’exploitation (d’abord l’exploration) de gisements de pétrole de schiste sur l’Île d’Anticosti. Plus précisément, mon rôle était de fournir un portrait sur le plan économique des enjeux énergétiques, d’abord global mais ensuite comme cadre pour la réflexion sur le débat québécois. Un deuxième panel a fourni plus de précisions sur les plans biologique et juridique. L’objectif de la journée était d’esquisser lors d’une plénière de fin de journée des orientations pour la mobilisation de l’organisme dans le dossier.

L’expérience m’a ramené à celle vécue en 1979 lorsqu’un groupe d’organismes et d’individus ont pris connaissance de l’intention des gouvernements fédéral (le port) et provincial (les routes) de remblayer une bonne partie du fleuve en face de la Ville de Québec, site de patrimoine mondial et site naturel très important pour la migration des oiseaux. C’était le «dossier des battures de Beauport», et l’expérience a mené à la création de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), aujourd’hui Nature Québec. Battures de Beauport 1978-1979

L’expérience des décennies qui ont suivi marque mes réflexions dans ce blogue et a marqué ma journée à l’AGA. Après ma présentation en début de journée, je me trouvais plutôt observateur par après. Les participants, en bon nombre, rappelaient par leur motivation et leur engagement l’expérience de l’organisme dans de nombreux autres dossiers au fil des ans. En même temps, je voyais ma propre réflexion sur les origines de NQ devenir plus explicite. Nous le savions, mais de façon moins explicite et évidente: non seulement étions-nous cinq ans trop tard pour changer en profondeur les intentions dans le dossier des battures de Beauport, mais nous nous battions contre des volontés politiques où dominait une orientation prioritaire, le développement économique conçu et mobilisé presque en vase clos par rapport aux enjeux sociaux et écologiques.

Numériser 5Je suis sorti brièvement de mon statut d’observateur lors d’un atelier, pour suggérer que l’ensemble de la mobilisation en train de s’organiser au sein de Nature Québec pour le dossier d’Anticosti semblait répéter l’erreur de 1979. Le gouvernement a déjà établi ses orientations prioritaires, et celles-ci comprennent la volonté de foncer dans les dossiers énergétiques. Les orientations se trouvent dans les lignes directrices du ministère du Conseil exécutif élaborées pour encadrer le processus de planification stratégique du gouvernement (curieusement, le document ne semble plus se retrouver en ligne). On y trouve l’intention de continuer à développer les sources d’énergie «propre» (en dépit des surplus importants actuels reconnus) et à cibler une «indépendance énergétique» à l’égard des énergies fossiles, cela «par l’utilisation [dans les transports] de l’électricité et de carburants du Québec». Le document de consultation pour la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec qui est sorti plus tard tient compte explicitement de ces priorités, y compris le développement du potentiel d’énergie fossile sur le territoire du Québec. J’ai déjà critiqué cette approche servile que nous ne verrions pas dans le cadre d’une consultation du BAPE, et j’ai mis ma critique en forme dans les premières pages de «mémoire». On peut penser que l’éventuelle politique énergétique visée est déjà connue dans ces grandes orientations; la consultation va comporter assez d’intervenants ayant des intérêts économiques pour annuler l’apport de propositions insistant sur la reconnaissance d’autres enjeux et permettre à la politique de respecter les grandes orientations du gouvernement déjà établies.

Il y a une sorte de frénésie dans l’Amérique du Nord ces années-ci pour exploiter le pétrole et le gaz de schiste et les sables bitumineux, des énergies fossiles non conventionnelles, et les groupes environnementaux sont sur la première ligne presque depuis le début dans leur mise en question de ces exploitations. C’est assez clairement une avance sur la situation il y a plus de trente ans. Par contre, il n’y a presque pas d’intervention de leur part face aux fondements même de cette frénésie, soit la dépendance totale de l’économie, voire de la société, à de grandes quantités d’énergie, et pour l’avenir, à des énergies non conventionnelles, beaucoup moins performantes en termes de leur rendement énergétique (leur ÉROI) et par conséquence en termes de leur coût. À cet égard, il n’y a presque pas de réflexion au sein les groupes sur ces enjeux, et le besoin urgent de corriger cette lacune était le principal message de ma présentation à l’AGA.

Ils ne sont pas seuls à manquer de compréhension de ces enjeux – les décideurs eux-mêmes, tout comme les économistes spécialistes de l’énergie, le sont tout autant. Et ce que j’identifie comme «des volontés politiques où domine une orientation prioritaire, le développement économique conçu et mobilisé presque en vase clos par rapport aux enjeux sociaux et écologiques», est toujours en place, même si nous devons reconnaître aujourd’hui que le modèle économique suivi par ces volontés est maintenant lui-même dépassé. Comme je proposais dans ma présentation, les énergies fossiles non conventionnelles sont en train de miner la capacité de se maintenir des sociétés contemporaines de par leur coûts (indépendamment même de leurs impacts environnementaux et sociaux…). Marc Durand a présenté le même argument pour le cas spécifique du pétrole de schiste sur Anticosti, où tout suggère que son exploitation ne serait même pas rentable dans ses propres termes économiques.

La frénésie pour le pétrole non conventionnel découle d’une réalisation plus ou moins claire dans l’esprit des décideurs. Je le critique dans le premier article de ce blogue, soulignant que le pic du pétrole est en train de changer radicalement la donne en ce qui concerne le développement économique «traditionnel›. À leurs yeux, ces nouveaux gisements de pétrole permettent une sorte de suspension des processus décisionnels exigeant l’établissement d’un nouveau modèle. Ces processus sont néanmoins inéluctables à plus ou moins brève échéance et la vraie question est de savoir comment nous pouvons les faire reconnaître leurs obligations à cet égard. La mobilisation de la société civile doit cibler cela.

 

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3 Commentaires

  1. Ce fut un grand plaisir pour moi de suivre votre excellente présentation (EROI, etc) d’un exemple bien concrêt, celui du shale Macasty d’Anticosti. À la page 2 de mon document déposé à la CEÉQ cet automne (http://consultationenergie.gouv.qc.ca/memoires/20130822-Marc_Durand_Mtl.pdf), j’écrivais déjà que pour les hydrocarbures de roche-mère, « il faut fracturer des formations géologiques entières pour en extraire du gaz ou du pétrole, parce qu’ils sont là finement disséminés dans la roche-mère. Il faut maintenant dépenser le sixième ou même le quart de l’énergie qu’on va produire… ». C’est l’EROI en termes de $$ qui est reflété dans le fait que même en termes de coût, il faudrait dépenser 120G$ pour aller retirer peut-être 50G$ de pétrole.
    Salutations cordiales

    • Le calcul est également intéressant dans un autre sens que celui mentionné. Marc Durand prend un baril de $100 comme point de départ pour son calcul. Pour rentabiliser le gisement, il faudrait donc un baril à plus de $200. Voilà le phénomène de fond dans l’expérience face au pic du pétrole: les prix permettant de rentabiliser les énergies non conventionnelles sont incompatibles avec le maintien de l’économie qu’elles sont censés justement soutenir. C’est le sens profond de l’analyse du Club de Rome, dans Halte à la croissance, et de Tim Morgan, dans Perfect Storm, références pour ma propre présentation. Ce dernier, analyste financier à la City de Londres, projette une récession permanente comme conséquence inévitable…

  2. Bruno Masse dans Le Huffington Post a écrit, le 9 décembre dernier, un premier de deux articles sur la crise du mouvement environnemental. L’article couvre plusieurs des préoccupations qui animent ce blogue.

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