Retour à l’anormal?

Cela fait un an que j’ai alimenté le blogue pour la dernière fois. En bonne partie, mon absence était due à la maladie, mais une partie de cette absence tenait de mes difficultés à voir clair dans ce qui se passait et, surtout, à ce qui allait se passer. Ces difficultés sont reflétées dans cette première (longue) intervention de ma part depuis un an, où je fais part de mon sens qu’il n’y a pas grand’ monde qui intervient dans le sens de l’anormal d’Alain Deneault (voir plus bas). Je n’ai pas suivi tout ce qui se passait, tout ce qui s’écrivait, et j’offre les réflexions ici, en partie, comme invitation aux lecteurs de compléter ma courte bibliographie et la réflexion elle-même. J’ai l’impression que ce sont les Français, dont Pablo Servigne, avec son Comment Tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie de 2015, et Yves Cochet, avec Devant l’effondrement : Essai de collapsologie, de 2019 qui cherchent à pousser sur le sens de l’anormal, connu depuis le livre de Servigne, non autant comme la décroissance, mais comme la collapsologie. Je me dirigeais en ce sens lors de mon départ du bureau du Vérificateur général au début de 2009, mais cela a nécessité les Français pour m’aider à avancer dans la réflexion.

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Depuis deux ans, et mis en exergue par la pandémie dans mes propres réflexions, deux de mes sources préférées (et cela depuis des décennies) ont signalé une source d’alarme par la publication d’un nouveau livre. Jared Diamond a publié en 2019 Upheaval : How Nations Cope with Crisis and Change, une sorte de suite à Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed (2005) avec un titre évoquant la thématique de l’effondrement de l’original de 2005.  La table avait été mise en 1997 avec Guns, Germs and Steel : The Fates of Human Societies. Finalement, le livre n’avance pas la réflexion, et cela est signalé par le court texte de Wikipedia qui en parle.

Moisés Naím of The Washington Post states : « In the same way that his previous and far more rigorous work, Guns, Germs, and Steel, suffered from an excessive reliance on geography to explain complex, multidimensional events, Upheaval suffers from an overreliance on psychology. But in some ways, it doesn’t matter. Though the analysis stumbles, the virtues of Diamond’s storytelling shine through. Ignore his attempts to force the therapeutic 12-step onto history. Ignore also his correct but unsurprising musings about the dangerous threats facing humanity (nuclear weapons, climate change, resource depletion and inequality). Instead, let this experienced observer with an uncanny eye for the small details that reveal larger truths take you on an expedition around the world and through fascinating pivotal moments in seven countries. Upheaval works much better as a travelogue than as a contribution to our understanding of national crises. »

Colin Kidd of The Guardian writes : « Diamond’s methods – drawing direct parallels between personal and national trauma, and between the psychology of individuals and the character of nations – are not those practised by historians, who tend to emphasise the particularity of circumstance and the intricate unrepeatability of events. Diamond nonetheless plots in counterpoint the various predicaments he discusses, alert, in as non-deterministic a mode as he can manage, to the open textures of historical possibility. The prophet spares us chiselled commandments, but we have been warned. »

Finalement, Diamond se trouvait confronté à écrire un livre sur la société moderne face à l’effondrement ou un livre qui abandonnerait cette entreprise et qui poursuivrait la réflexion de 2005. Il a choisi la deuxième option, et le lecteur se trouve figé dans le temps de la réflexion.

Thomas Homer-Dixon a contribué d’importantes, et très différentes, analyses de cet ensemble de phénomènes qui marquent le monde contemporain. Après des interventions mettant en relation la complexité de la situation, il a formulé une vision plutôt globale de la situation dans The Ingenuity Gap (2000), suivi en 2006 par The Upside of Down : Catastrophe, Creativity and the Renewal of Civilization, qui fournissait les fondements pour une autre version de l’effondrement qui s’annonçait, teintée par des éléments d’un certain optimisme face à l’avenir, avec la référence au renouveau dans le titre et sa réflexion sur la question dans la dernière section du livre.

Nous attendions donc depuis 15 ans la façon dont il allait aborder les défis ainsi esquissés et qui, en dépit de l’optimisme affiché, laissaient planer des perspectives de catastrophe. Il vient de publier en 2020, en pleine pandémie, Commanding Hope : The Power We Have to Renew a World in Peril. Le livre présente une sorte d’idéologie de l’espoir, dans de nombreuses ramifications, sans proposer des suites aux analyses rendant l’effondrement probable. Comme avec Diamond, le lecteur se trouve figé dans le temps de la réflexion.

Une pause, préparation pour un retour à l’anormalité?

On peut apercevoir des éléments du défi dans l’effort d’Yves Cochet dans son livre alors qu’il cherche à esquisser les grandes lignes des nouvelles sociétés qui pourraient sortir de l’effondrement. Cochet fournit au moins des pistes pour la réflexion qui semble s’imposer, et que j’essayais de commencer à aborder dans mon livre de 2017 Trop Tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau. La dernière année m’a fourni l’occasion de voir si j’étais capable de démêler ce qui se passe, ce qui se profile, ce qui pourrait nous arriver.

On peut comparer cet effort de Cochet avec des interventions pendant l’année de trois autres de mes sources préférées, Éric Pineault, Yves-Marie Abraham et Alain Deneault. Pour m’y préparer, c’était déjà une expérience inhabituelle que de survoler plusieurs documents couvrant les dernières années, cela dans un cadre où rien ne semble se passer en termes de développements dans la réflexion sur ces efforts.

Éric Pineault nous offre quelques précisions face à un article de Nicolas Marceau, un de nos économistes démontrant le déni généralisé de ces professionnels, et y aborde la grande vision globale d’Abraham ciblant justement une approche qui vise à «produire moins, partager plus, décider ensemble». Il nous réfère à des travaux qui continuent, au sein du Front commun pour la transition énergétique, avec sa Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité, cela dans une perspective où nous serions en mesure de gérer la «transition»; en même temps, nous apprenons sans surprise que le secteur de l’économie qui semble parmi les mieux en train de se redresser, en contradiction avec les objectifs de la Feuille de route, est celui de l’automobile et cela avec une proportion de 70% de VUS dominant les achats…

Deneault souligne bien le défi, un retour à l’anormal, dans un texte de novembre 2020 qui n’aborde quand même pas les pistes non pas de solution mais de préparation – ce sera pour d’autres travaux – alors que nous sommes devant une couverture médiatique omniprésente sur la pandémie, et sur la nécessité d’en sortir avec une économie remise en marche, couverture qui ne porte que sur un retour à la normale. C’est la situation aux États-Unis avec les programmes massifs de l’administration Biden. Ceux-ci sont fascinants dans l’abstrait mais risquent fort de ne pas se matérialiser mais nous pousser plutôt vers une dégradation de la situation globale d’avant la pandémie. Celle-ci était marquée par des crises partout, et l’énorme demande pour du pétrole qui sera en cause nous ramènera au scénario de l’effondrement associé au déclin du pétrole conventionnel.

Yves-Marie Abraham avait déjà entamé la démarche cherchant à esquisser la nouvelle société qui nous attend – que nous voudrions – dans Guérir du mal de l’infini (2019), et dans un article qui y revient dans Polemos-décroissance; l’article est une autre réplique à l’article de Marceau, mais ce nouveau site représente une intervention dans le sens que je recherche, en suivi au forum organisé par les responsables à la fin de 2019 avec pour programme Effondrement: Fin d’un monde, construire un nouveau? [1]. Abraham reste dans les grandes lignes de sa pensée et n’aborde pas ce qui se passe en fonction de nos apprentissages venant, par exemple, de la pandémie.

Bref, sans faire un survol de l’ensemble des interventions parues pendant la pandémie, je ne vois pas beaucoup de travail dans le sens de Cochet et qui cherche à saisir les implications – et possiblement les conséquences – de la pandémie dans le cadre d’analyses qui prévoient un effondrement. Par ailleurs, j’avais écrit pendant l’année en suivant d’autres sources que je considère fiables (Nafeez Ahmed, Thomas Homer-Dixon, Andrew Nikiforuk); à la relecture de ces écrits, je suis surpris de voir jusqu’à quel point ces sources semblent s’être trompées dans leurs efforts pour comprendre ce qui se passait, ce qui allait se passer (virulence de la pandémie en termes de décès, plutôt faible extension dans les pays pauvres, impressionnant développement de vaccins très efficaces – pour les pays riches, …). De mon côté, une partie de mon silence venait de mon incapacité à comprendre moi-même.

Il reste certaines découvertes.

L’avenir?

Ma dernière intervention sur le blogue portait sur un échange en mars dernier avec Philippe Gauthier lors d’un forum virtuel organisé par des étudiantes des HEC, où Gauthier se montrait assez optimiste concernant un retour à la normale, alors que j’étais plutôt d’avis que la pandémie mettait en cause les fondements de mon analyse (dans ses grandes lignes celle de Cochet aussi) quant à l’effondrement qui nous guette, prévoyant une baisse importante de la consommation du pétrole dans les années à venir et un début possible de l’effondrement. Gauthier semble avoir vu plus clair, ce dont on peut juger en regardant un récent rapport de Rystad qui nous voit, dans le domaine du pétrole, en route vers un retour à la normale d’ici un an ou deux.

Gauthier nous en fait un portrait en partant d’un rapport récent de l’AIÉ, incluant les émissions des deux dernières années.

Dans une chronique du Devoir, Gérard Bérubé fait un reportage sur une étude d’Oxford Economics et le PNUE montrant que l’ensemble des interventions touchant la relance représente un effort «vert pâle» face à l’urgence d’un virage radical et cela, sans même mentionner que ces interventions inadéquates vont contribuer invraisemblablement à l’effondrement.

La déstabilisation économique actuelle a commencé de façon assez intéressante, avec l’arrêt des croisières (foyers de propagation de la COVID-19) et des vols de touristes vers le sud et le soleil. Il s’agissait d’un impact visible et important sur peut-être 25% de nos populations dans les pays riches. L’abandon des saisons de plusieurs sports professionnels ainsi que le report des Jeux Olympiques est venu plus tard déranger la vie de ces mêmes personnes. Et pendant ce temps, l’obligation de distanciation faisait en sorte qu’une multitude d’activités culturelles, allant du cinéma aux pièces de théâtre et touchant d’autres parties de la population, disparaissaient aussi de la scène. Que ces activités reviennent ou non a peu d’importance vitale pour le commun des mortels, sauf en reconnaissant que nombre de ceux-ci travaillent à bas salaire en soutien des activités en cause et ont perdu leur emploi.

Les pertes d’emploi ont fait leur apparition dans les nouvelles quotidiennes, et rapidement. Il y a plusieurs années, lors de la fermeture du gouvernement américain en raison de désaccords sur le budget, c’était frappant de voir des employés du gouvernement fédéral, sûrement pas payés au salaire minimum, se montrer en difficultés financières après deux ou trois semaines sans travail. La même chose est arrivé avec la COVID-19, et on pouvait également la voir ici au Canada. Finalement – les chiffres varient – peut-être la moitié de la population semble mener une vie qui lui laisse sans recours après quelques semaines.

À ces gens-ci il faut ajouter les employés des bars et des restaurants et d’un ensemble de petites entreprises qui fermaient rapidement, forcément, avec le confinement. Avec cela, on voyait ce qui est devenu évident avec le passage du temps : les gens bien dans les pays riches dépendent pour leurs services de gens beaucoup moins bien, les travailleurs dans les secteurs de services. On peut y ajouter d’autres en agriculture, entre autres : l’activité agricole, et la chaine d’approvisionnement en Amérique du Nord, dépendent en bonne partie de travailleurs venant du sud de la frontière. Probablement les plus en évidence dans nos vies étaient les «anges gardiennes» de la santé faisant la manchette depuis le début, et faisant partie des bas salariés.

Les clients de ces commerces et de ces activités se trouvent probablement parmi les 25% des mieux nantis de la population aussi; ce sont les travailleurs à faible revenu et sans assurance emploi (ni souvent assurance santé aux États-Unis…) de ces commerces qui se voyaient du jour au lendemain dépourvus de ce qu’il leur fallait pour vivre de semaine en semaine. Et, avec le temps, il devenait évident que toute la population se fiait d’une façon ou d’une autre aux soutiens en matière de santé.

C’est ici où on pourra peut-être trouver certaines conséquences long terme de la pandémie, en dépit des énormes efforts des gouvernements pour venir en aide à de nombreuses personnes et entreprises frappées par la pandémie. Les gens bien vont pouvoir reprendre leurs croisières et leurs voyages dans le sud, leurs sorties aux restaurants et dans les bars, avec un coussin d’épargne accumulé pendant le confinement rendant ceci d’autant plus possible. Le portrait reste plus clair maintenant qu’avant la pandémie : les gens bien servis par les gens moins bien, et la disparition partielle de ces activités devenue permanente pour les gens n’ayant pas pu résister à la longue période sans emploi, sans pouvoir servir les gens bien qui ne venaient pas chercher leurs services.

Bref, même s’il y a eu une baisse importante pendant un certain temps de la consommation de pétrole, les activités des gens bien vont reprendre et rien ne suggère que la reprise de cette activité sera affectée par la situation à la sortie de la pandémie. Cela semble nous mettre dans une situation assez proche de celle qui prévalait avant la pandémie, et le questionnement quant à la possibilité de maintenir ce mode de vie, peut-être encore et surtout face à l‘approvisionnement en pétrole conventionnel, reste pertinent. C’est peut-être cela que la pandémie nous a montré : les activités sociales et culturelles «de base» semblent dépendre d’une partie de la population qui est très fragile et qui risque de répondre rapidement à tout changement dans la vie ordinaire par une chute vers la pauvreté; une autre partie de la population dépend pour ses distractions/activités de cette autre partie de la population et, quand celles-ci sont perturbées, est capable d’engranger une épargne en attente du retour de la situation normale.

Cette deuxième partie de la population n’a pas été frappée de plein fouet par la pandémie, et se prépare à reprendre ses activités «normales» dans l’après-COVID, comme on s’attend à une reprise de la production et de la consommation de pétrole conventionnel – et non-conventionnel. Les énormes investissements prévus par l’administration Biden visent à aider la première partie de la population par une aide plutôt directe, mais à stimuler la reprise des activités de la deuxième partie de la population, entre autres avec le programme d’infrastructures, mais plus généralement par un ensemble de mesures qui vont redynamiser l’activité économique, l’activité sociale étant plutôt directement fonction de cela.

Et voilà, le confinement et la pause dans la vie ordinaire de cette partie nous donnent peut-être une idée de la vie après l’effondrement, où cette deuxième partie de la population va être frappée par le déclin plutôt rapide de l’activité manufacturière, quand le pétrole va manquer… Une partie assez importante de la population étant en mode survie – et cela indirectement en fonction de soutiens gouvernementaux provenant de fonds eux-mêmes peu sécures -, l’apparente «récession» qui viendrait avec le ralentissement de l’activité économique «normale» mettrait le reste de la population en situation de déclin, tendant aussi vers un mode survie. C’est la situation déjà pour une grande partie de la population humaine, et, dans ce contexte, il n’y aura pas de recours possible à de plus fortunés pour venir à la rescousse…

[1] À cet égard, voir sur ce site l’intéressant l’article de Philippe Gauthier sur le nécessaire pour la construction d’un vélo, même dans une période low-tech…. Par ailleurs, mes remerciements au blogue de Gauthier pour plusieurs portraits de la situation actuelle.

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2 Commentaires

  1. Je ne sais pas si tu as lu mon texte à ce sujet, mais j’ai trouvé le livre de Cochet particulièrement décevant:

    https://energieetenvironnement.com/2020/07/19/recension-devant-leffondrement-dyves-cochet/

    Pour ce qui est du «retour à la normale», oui, il est rapide, ce que je prévoyais mais il masque aussi des changements souterrains. La pandémie va quand même mettre en marche certains changements, mais ils vont mettre des années à devenir pleinement visibles. L’un des plus profonds sera la mise au ban progressif de la Chine. Plus personne ne fait confiance à ce pays, en raison non seulement de ses politiques répressives (Sinkiang, Hong Kong) et de sa diplomatie très agressive, mais aussi parce que le pays a nui aux efforts de lutte contre la diffusion de la covid au début et essaie de se soustraire à toute responsabilité. Ceci va laisser des traces ;a très long terme.

    L’autre facteur à long terme est la réémergence du pic pétrolier comme enjeu. Il n’y a plus grand monde qui remet le concept en question et la date de 2019 est de plus en plus acceptée. Pour le moment, on gère le problème de relations publiques en essayant de le présenter comme un «pic de la demande» lié à la montée des renouvelables, mais cette explication ne fait pas vraiment illusion.

  2. Ces analyses convergent avec celle du spécialiste français des questions énergétiques Jean-Marc Jancovici dont la plus récente à https://www.youtube.com/watch?v=3Pr577eUfTc&t=8s

    Bref, il est illusoire de croire qu’un Green Deal soit envisageable: car aucun recours à une « sobriété choisie » ne pointe encore le début du bout de son nez. Nous risquons plutôt de voir survenir une « austérité subie ». Dans ce sens, les propos entendus lors d’un panel de discussion sur ce sujet organisé par la Caisse d’économie solidaire le 15 avril dernier risque de nous laisser sur notre faim (fin?), voir http://webtv.coop/video/RDV-50-CESD/9ce2c47be7f7a52fbaf2e25dfcfe1b92

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