Trop tard pour quoi?

À l’occasion de son 80e anniversaire qui a lieu récemment, David Suzuki a passé en entrevue avec Peter Mansbridge dans Mansbridge One on One sur CBC. C’était intéressant, peut-être surtout pour quelqu’un comme moi qui le rejoins dans ses orientations et qui le regarde depuis des décennies à The Nature of Things, son émission de vulgarisation scientifique et écologique. Parmi les thèmes, la question de l’échec du mouvement environnemental, auquel Suzuki revient assez souvent, comme dans La Presse du 24 mars, à l’occasion d’une autre entrevue sur son 80e. Il y souligne que «nous n’avons pas réussi l’essentiel: changer la façon dont les gens voient le monde. Je pense qu’il s’agit du grand échec du mouvement écologiste». Il insiste néanmoins sur la poursuite nécessaire des efforts du mouvement environnemental.

On ne sait pas s'il s'agit d'une aube ou d'un crépuscule, pas plus que le Manifeste Élan global...

On ne sait pas s’il s’agit d’une aube ou d’un crépuscule, pas plus que le Manifeste Élan global…

Dans un beau petit coup de communications, Karel Mayrand, d.g. de la Fondation Suzuki, utilise l’occasion pour faire publier un texte le lendemain dans La Presse, pour souligner que «le nouveau mouvement est déjà lancé». Sachant qu’une couverture d’un dossier trois jours de suite ne se fait pas, j’ai quand même écrit une réplique pour soumission à La Presse, qui n’a pas été retenue pour publication. En fait, le constat d’échec fait par Suzuki me paraît en contradiction avec la volonté de poursuivre dans la même veine. Rien que je vois dans le mouvement environnemental aujourd’hui ne représente à mon avis un changement, une réorientation, même si Mayrand propose qu’il y a maintenant un «nouveau» mouvement en place.

Mayrand était impliqué dans la formation de SWITCH, organisme multipartite cherchant à «mobiliser pour développer une économie verte» de façon consensuelle, à l’image des tables rondes qui ont fonctionné à travers le Canada pendant vingt ans après la publication du rapport Brundtland et le travail du ministre Clifford Lincoln pour en assurer un suivi. J’y étais impliqué de toutes les façons possibles pendant toutes ces années. SWITCH n’est pas une nouveauté. Mayrand et Laure Waridel ont été impliquées aussi dans le lancement du manifeste Élan global. Je l’ai signé moi-même, en soulignant que cela était possible parce que le texte était flou. Le document présente (de nouveau) les grandes orientations des groupes de la société civile, avec la mise à jour visant le remplacement de l’énergie fossile par l’énergie renouvelable. Rien dans les demandes du manifeste n’est nouveau.

L’économie verte, la croissance verte

À l’été 2012, le mouvement environnemental a lancé une plateforme pour se positionner dans la campagne électorale en cours. La moitié du document est consacrée à la promotion de l’économie verte. Un changement de vocabulaire semble laisser penser qu’il s’agit de quelque chose de nouveau, alors que les promoteurs de l’économie verte – de la croissance verte – mettent de l’avant toute une série de propositions venant des groupes et promues depuis des années. Le problème, que Suzuki et moi avons souligné, est que rien dans le contexte actuel ne fournit des indications que quelque chose a changé, qu’il y a raison de croire que ces propositions vont obtenir un assentiment et être mises en oeuvre. L’initiative se trouve inscrite dans les efforts des grandes organisations internationales (OCDE, FMI, Banque mondiale) pour formuler un thème convaincant pour Rio+20, sommet tenu en 2012 pour «célébrer» les 20 ans du sommet de Rio de 1992.

J’ose croire que les groupes résistent à mes efforts de les voir réorienter leurs interventions en notant que je ne leur fournis pas beaucoup de contenu pour la réorientation, pour les nouveaux objectifs, pour la nouvelle société qu’il faut chercher à créer, pour «changer la façon dont les gens voient le monde», comme dit Suzuki. Dans les efforts de préparer la COP21 tenue à Paris en novembre-décembre de l’an dernier, nous avons eu l’occasion de voir deux importantes interventions qui normalement auraient dû soutenir les promoteurs de l’économie verte en même temps que la COP.

  • Les énergies renouvelables ne répondront pas aux exigences d’Élan global

D’une part, Greenpeace International est revenu avec son cinquième rapport sur le potentiel des économies renouvelables à remplacer les énergies fossiles, et a proposé que c’est possible de les remplacer à 100%, cela en augmentant la quantité d’énergie utilisée en 2050 par rapport à 2012 de 62% (et à noter que cela signifie 162% d’énergies renouvelables, puisque l’énergie fossile est éliminée du portrait). J’en ai déjà formulé ces résultats par un graphique avec commentaire, et je le reprends ici.

Les pays du groupe de gloutons qui compteront environ 2 milliards de personnes en 2050 auront réduit de façon importante quand même leur consommation d’énergie per capita par rapport à 2012; les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie, comme les pays du Moyen Orient, connaîtront une moins grande réduction, et reste dans le groupe de gloutons en 2050. Dans le deuxième groupe de pays toujours pauvres après presque 40 ans de croissance économique mondiale se trouvent l’Inde et l’Afrique qui, avec les pays de l’Amérique latine et de l’Asie autre, ont une population projetée en 2050 de 6 milliards de personnes. La Chine réussit à se tailler une place entre les deux. La lutte aux changements climatiques à la faveur des énergies renouvelables «réussit» mais laisse près de 80% de l’humanité dans la dèche. (divisions de l’auteur)

Les pays du groupe de gloutons qui compteront environ 2 milliards de personnes en 2050 auront réduit de façon importante quand même leur consommation d’énergie per capita par rapport à 2012; les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie, comme les pays du Moyen Orient, connaîtront une moins grande réduction, et reste dans le groupe de gloutons en 2050. Dans le deuxième groupe de pays toujours pauvres après presque 40 ans de croissance économique mondiale se trouvent l’Inde et l’Afrique qui, avec les pays de l’Amérique latine et de l’Asie autre, ont une population projetée en 2050 de 6 milliards de personnes. La Chine réussit à se tailler une place entre les deux. La lutte aux changements climatiques à la faveur des énergies renouvelables «réussit» mais laisse près des deux tiers de l’humanité dans la dèche. (divisions de l’auteur)

Le document esquisse les moyens de générer cette énergie, même si j’ai de graves doutes quant aux calculs qui laissent de coté et les impacts environnementaux et sociaux de cette activité économique majeure et le calcul de l’énergie – en énormes quantités – nécessaire pour cette production. Comme le bas de vignette du graphique souligne, le travail laisse également de coté une reconnaissance des inégalités qui y seraient associées, pas mal proches de celles qui sévissent dans le monde aujourd’hui.  Une telle situation, une telle orientation, le maintien d’une telle manifestation de la gloutonnerie actuelle des pays riches sont en contradiction flagrante avec Élan globale, tout comme, plus généralement, j’ose croire, les grandes orientations des groupes de la société civile. La volonté de répondre aux crises avec une économie verte produisant ces énergies renouvelables constitue un déni de ce qui nous met dans la situation actuelle.

  • La croissance économique ne répondra pas aux exigences de l’économie verte

D’autre part, le Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP), dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises, est également intervenu avec un rapport sur la capacité des sociétés humaines à gérer le défi des changements climatiques en maintenant la hausse de température en dessous de 2°C. Le rapport propose pour les 16 pays étudiés des scénarios d’intervention couvrant un ensemble de mesures – et non seulement la production d’énergies renouvelables – susceptibles d’atteindre l’objectif. Comme pour Greenpeace, cette initiative inscrit l’effort dans le maintien de la croissance économique jugée nécessaire pour le progrès de ces sociétés, mais verdie.

Dans ce cas, l’activité économique de l’humanité connaîtrait une croissance de 250% d’ici 2050, comportant des externalités encore plus importantes que celles de la production des nouvelles énergies mais non prises en compte. Ce qui n’est pas remarqué explicitement dans les documents du DDPP est que la situation en 2050 serait probablement pire que celle connue aujourd’hui en termes d’inégalités. Ici aussi, j’en ai récemment formulé ces résultats par un graphique avec commentaire, et je le reprends ici.

Dans ce graphique, 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à droite; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 8 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen.

Dans ce graphique, 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à gauche; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 6 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen. Tous les pays auront connu une amélioration sensible de leur PIB per capita en termes absolus – pour ce que cela peut indiquer.

Dans le cas de cette initiative, les promoteurs ne réussissent pas à atteindre leur objectif, ne réussissant à concevoir des scénarios pour le contrôle des émissions de GES qu’avec une probabilité moindre que ce qui est visée par les scientifiques; ceux-ci ciblent au moins deux chances sur trois de réussir (déjà inquiétant), alors que les scénarios du DDPP ne nous donnerait qu’une chance sur deux… Indépendamment de ce démi-échec de l’initiative, les inégalités qui résultent de l’ensemble des scénarios, soit un PIB per capita environ 4 fois plus important dans la trentaine de pays riches que dans environ 150 pays pauvres, restent aussi inacceptables qu’elles le sont aujourd’hui et vont à l’encontre des prémisses mêmes d’Élan global. Non seulement la volonté de poursuivre en mettant l’accent sur les énergies renouvelables comporte des conséquences inacceptables; la volonté de maintenir notre modèle actuel en poursuivant avec une croissance, même verte, aboutit aussi à des conséquences inacceptables.

Trop tard pour le système actuel

Mansbridge demande: «Est-ce trop tard?» pour ce qui est des changements climatiques. Nous n’en avons pas la certitude, répond Suzuki, rentrant dans des éléments techniques du défi. Dans l’article de La Presse, Suzuki formule la réponse de façon assez claire: «scientifiquement, il est difficile d’avoir des certitudes. Nous savons qu’il est tard. Mais nous ne savons pas s’il est trop tard». Sous-entendu, la question demande aussi s’il est trop tard pour les efforts de contrôler la hausse de température associée aux changements climatiques et là, Suzuki suggère qu’il faut continuer à se battre, en dépit de l’échec constaté jusqu’ici.

Comme j’ai esquissé dans mon texte pour La Presse, la question de Mansbridge devrait être prise dans un sans autre, et plus global. Ce que Suzuki et le mouvement environnemental ne semblent pas voir de façon assez explicite est que le défi des changements climatiques s’insère dans un ensemble de crises qui ne peuvent tout simplement pas être résolues par le maintien des efforts ayant mené à l’échec. Il est beaucoup trop tard pour continuer à espérer que notre système économique pourra régler les problèmes. Il faut changer le système.

La longue histoire du mouvement environnemental n’a pas souvent comporté une priorisation des enjeux sociaux, entre autres les énormes inégalités entre les pays pauvres et les pays riches profitant pleinement du modèle économique fondé sur la croissance. L’évolution du mouvement depuis quelques années le met devant la réalisation que les enjeux écologiques sont finalement imbriqués dans le portrait de ceux sociaux. Ce qui semble manquer dans leurs orientations est une reconnaissance de la nécessité de «changer la façon dont les gens voient le monde … [le] grand échec du mouvement écologiste». Comme Suzuki, les groupes persistent dans l’espoir que l’échec va, d’une façon quelconque, se transformer en réussite s’ils maintiennent leurs efforts, cela en ciblant une économie et une société plus «vertes». C’était le grand message d’Élan global, mais le manifeste reste avec un certain flou à cet égard. C’est le temps d’enlever le flou.

L’expérience avec la COP21 elle-même aurait dû faire ressortir les fondements de son échec, soit l’incompatibilité de l’effort d’éviter une hausse catastrophique de la température de l’atmosphère de la planète avec le maintien du modèle économique. Cela n’était clairement pas le cas, mais un retour sur les efforts de la société civile à soutenir l’effort des diplomates et des politiciens, dont les deux interventions esquissées ici, devraient montrer que le modèle ne peut se permettre de continuer. Les graphiques sont presque hallucinants dans la clarté des portraits.

Ceci n’avance pas le travail pour concevoir la société à rechercher et pour identifier les mesures que nous devrions prendre, travail qui commencera dès que nous admettrons que c’est trop tard pour continuer comme avant. Restera pour convaincre les hésitants l’expérience à venir avec l’effort de concevoir – et mettre en oeuvre – un plan d’action contre les changements climatiques pour le Canada. Déjà, l’équipe canadienne du DDPP semble trouver presque imaginaire son grand scénario. Voilà le sujet du prochain article, jumelé avec un regard sur le scénario pour un pays pauvre, l’Inde.

 

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Glouton impénitent tertio: le DDPP global

[NOTE: Il y a une mise à jour à la fin de l’article Interlude]

Mes analyses de documents faisant l’actualité sont souvent critiques, voire négatives. C’était le cas pour le rapport de Greenpeace International, par exemple, tout comme pour la contribution du DDPP l’an dernier, sujet des prochains articles. Finalement, un objectif fondamental de mon travail est de montrer, aux gens qui lisent mes textes sans nécessairement être d’accord, les implications de leurs prises de position, les sous-entendus de leurs interventions dans le quotidien. Je ne propose pas de mettre en question les modèles qui sont en cause dans les différents travaux que je commente, mais plutôt – comme dans le cas du rapport de Greenpeace International – de souligner ce qui est présupposé ou oublié. C’était le cas aussi pour les deux récents articles sur Anticosti et sur Énergie Est. Je me dis que cela représente une façon constructive de manifester dans la marginalité ce qui est ma propre vision de la situation.

Il y a vraiment deux mentalités qui opèrent actuellement dans l’effort de mettre en œuvre ce que l’on pense avoir convenu à Paris en décembre à la COP21. Une première façon d’opérer est celle définie par les préparatifs de Paris, dont celui du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP). Il cherche à concevoir comment l’humanité pourra maintenir les modes de vie actuels avec une croissance économique «raisonnable» (250% sur 40 ans…) tout en mettant en place les mesures technologiques qui permettront d’éviter une hausse catastrophique de la température planétaire. Le terme «mobilisation» pourrait assez bien décrire le processus voulu, propre aux responsables des Nations Unies aussi, et à la lecture des documents du DDPP, ce serait une mobilisation que nous n’avons probablement pas connue autrement qu’en temps de guerre. Greenpeace International (GI) travaillait dans le même sens dans la préparation de son cinquième rapport sur les énergies renouvelables, finalement plus ou moins la même chose que le DDPP tellement l’énergie est au cœur du fonctionnement de nos sociétés.

Une deuxième façon de procèder reconnaît l’échec de Paris et de sa COP21, cela en fonction d’une compréhension justement de ce fonctionnement et des contraintes technologiques mais également sociales et politiques inhérentes dans la mobilisation recherchée de la population. Ces contraintes sont évidentes dans tous les documents cherchant à respecter le budget carbone tout en maintenant le modèle économique actuel et viennent proche de constituer une interprétation romancée de toute cette activité. Le défi pour cette deuxième façon est de remettre en cause le modèle actuel et de travailler à définir et à mettre en œuvre son remplacement.

Alors que les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux seront en train de chercher, pendant les six mois qui viennent, les modalités d’un plan d’action qui permettra au Canada de respecter l’Accord de Paris, il est intéressant de retourner au DDPP, les études ayant été elles-mêmes mises à jour dans la période avant la COP21, celle globale, celle sur le Canada tout comme celles sur l’ensemble dse 16 pays.

Le DDPP global revient sur le même portrait que Greenpeace

Deux graphiques fournissent une première version du portrait que nous laisse le DDPP. (Comme toujours, la lecture des graphiques est plus facile en allant à l’original, cliquant sur l’image pour avoir le lien.)

Pathways to Deep Decarbonization 2015 Report, p.6 http://deepdecarbonization.org/wp-content/uploads/2015/12/DDPP_2015_REPORT.pdf

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La figure 2 (à gauche) du rapport DDPP 2015 est frappante dans sa ressemblance au graphique de droite, que j’utilise depuis un certain temps, celui qui montre le croisement de l’empreinte écologique et de l’indice de développement humain pour l’ensemble des pays. Dans le graphique de gauche, un regard sur la disparition des cercles blancs dans la transition vers les cercles foncés montre la baisse dramatique des émissions (l’axe vertical), principal objectif des travaux; dans l’axe horizontal, on voit la série de pays allant d’un PIB per capita plutôt bas vers d’autres plutôt haut, cela sans changement dramatique entre 2010 et 2050. Le DDPP a travaillé avec seulement 16 pays, responsables de 75% des émissions.

Le graphique de droite montre le positionnement de l’ensemble des pays selon l’Indice de développement humain des Nations Unies (qui inclut le PIB mais aussi l’espérance de vie et le niveau d’éducation): dans l’axe horizontal, un grand nombre de pays n’atteignent pas le niveau minimum établi pour leur développement; dans l’axe vertical, les pays riches qui atteignent ce niveau de développement dépassent aussi la capacité de support de la planète par leur empreinte écologique – de vrais «gloutons».

Le DDPP arrive à la même sorte de résultats que le travail de GI, un monde qui maintient les inégalités criantes d’aujourd’hui dans un contexte où l’humanité aura réussi à éviter des changements climatiques catastrophiques en maintenant une activité économique qui ne pourra être virtuelle et qui va donc accroître les déséquilibres planétaires actuels. Un troisième graphique s’impose pour fournir une meilleure idée de ce qui est cause dans ces efforts qui foncent presque exclusivement sur l’enjeu climatique (le graphique est fait à partir des données de la figure 2 du DDPP).

Dans ce graphique, 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à droite; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 8 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen.

Dans ce graphique, 10 des 11 pays de l’OCDE choisis par le DDPP se trouvent dans le groupe à gauche ; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS mais qui ne se trouvent pas dans le groupe du milieu. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard des humains dans les pays riches, et peut-être 6 milliards dans les pays pauvres, et les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura quand même pas réussi son objectif de sortir du «piège du revenu moyen». Tous les pays auront connu une amélioration sensible de leur PIB per capita en termes absolus – pour ce que cela peut indiquer.

Le DDPP (comme le travail de GI et ses partenaires) cherche avant tout à répondre à la crise des changements climatiques, et accepte ce faisant le modèle économique actuel. Rien n’aura changé ou presque dans le positionnement relatif des pays – sauf qu’on aurait réussi à éviter que la planète subisse les affres d’une hausse de température désastreuse. Abraham décrit bien la situation, pour y revenir encore une fois: selon le portrait, les gloutons impénitents, insistant sur une croissance économique continue pendant la période de crise, pourront maintenir leur mode de vie pour quelques décennies encore – en fait, c’est même difficile à imaginer ce que serait un «niveau de vie» en 2050 dans ces pays deux fois celui d’aujourd’hui…

Dans le cadre de son travail, le rapport fait quand même référence aux «objectifs de développement» des pays pauvres, mais le fait comme si leur objectif n’est pas – comme pour la Chine –d’atteindre le niveau de vie des pays riches. En fait, le cadre de travail présume le maintien de la situation, et des inégalités, actuelles. Dit autrement, les grands responsables politiques, économiques et même environnementaux ne savent pas comment agir autrement que par un effort de guerre, pour une guerre qui n’en a pas les apparences, qui ne mobilisera pas tous les acteurs et qui ne permettra donc pas la mobilisation nécessaire. En effet, c’est un énorme tâche que d’abandonner le système actuel et de foncer sur un nouveau tout autre – ce qui s’impose.

Les paramètres de l’effort 

Le rapport de 2015 du DDPP répond à une série de questions: est-ce que la décarbonisation est faisable techniquement, dans le respect du budget carbone? Est-ce qu’il est compatible avec la croissance économique? Est-ce que c’est abordable en termes d’investissements requis? Finalement, ce choix de questions n’est pas surprenant, connaissant le dirigeant du travail, Jeffrey Sachs. Cet économiste de renom international a publié en 2005 The End of Poverty; j’ai acheté le livre sur le coup en voyant le titre. La lecture en a montré, tout aussi clairement que le DDPP d’aujourd’hui, que cette fin de la pauvreté doit se faire avec le modèle économique actuel, sans aucune reconnaissance de l’existence de limites dans le développement. La nouveauté en 2015 était l’ajout de 38 études de cas dans les différents pays, mais il faut vraiment être «mobilisé» pour rentrer là-dedans. L’objectif est de sauver la civilisation humaine face aux changements climatiques, mais c’est une civilisation dépourvue de beaucoup de son humanité.

Plus que GI, le DDPP représente néanmoins un effort de toute première importance dans l’effort de voir s’il y a compatibilité entre la planète et une telle civilisation humaine. Le DDPP passe proche de concevoir un monde ayant contrôlé les changements climatiques et ayant connu une croissance économique de 250% d’ici 2050: la cible était de concevoir des pistes nous donnant deux chances sur trois d’éviter le 2°C (voir les deux premiers chapitres du rapport de 2014), mais le travail aboutit à une situation où nous aurons une chance sur deux de« sauver les meubles», avec des incertitudes concernant le calcul global des émissions, 25% des sources de CO2 ne faisant pas partie de leur travail, ainsi que d’autres sources (voir p.19). Le travail passe proche de l’objectif, comme le travail de la COP21…

Je ne trouve nulle part une présentation de la façon dont le DDPP interprète le budget carbone dans ses allocations aux différents pays, et les résultats esquissés dans les graphiques ci-haut montrent clairement que l’approche contraction/convergence ne fait pas partie des principes du travail. Nulle part il n’y a analyse de l’empreinte écologique de tout ceci, ni de la capacité de trouver les ressources matérielles nécessaires pour permettre la croissance projetée. Dans ma critique du rapport de GI, je montre mon étonnement devant l’absence complète de calculs sur l’énergie requise pour obtenir l’énergie projetée, sans même aborder la question des ressources matérielles autres requises. Avec le DDPP, dont les perspectives sont plus larges, ma critique est également plus large et inclut inéluctablement un questionnement – comme c’est le cas sur une base régulière face aux interventions des économistes – quant à la façon dont les auteurs sont capables d’imaginer une activité économique deux fois et demi plus importante que celle aujourd’hui, sans jamais aborder le défi de décrire – et de décrire comment les gérer – les externalités sociales et environnementales qui seront en cause.

Le rapport résume l’expérience avec quatre catégories de pays [les trois dans le fichier Excel ci-haut étant de moi], montrant les défis différents pour les pays pauvres et les pays riches, pour ceux qui émettent beaucoup de GES et pour ceux qui en émettent peu. Il souligne que l’approche est de reconnaître les «priorités nationales» et les «préférences sociales» et procède à travers plusieurs pages (14-17) à montrer qu’une prise en compte des énormes contraintes imposées sur les pays pauvres dans leur définition de «priorités» n’est même pas à l’ordre du jour. Typique de la logique économique, la masse des externalités implicites dans l’ensemble des travaux est une préoccupation pour d’autres. Et il conclut: Les DDP montrent que la décarbonisation profonde appuie le développement durable (22)…

À titre d’exemple, le rapport cite l’expérience de l’équipe de l’Afrique du Sud, qui a découvert que les principales contraintes auxquelles elle DSC02827fait face tournent autour de déficiences dans l’éducation dans la période post-apartheid, et cela affecte «le fonctionnement de l’économie». Discours typique que nous connaissons, mais déconcertant lorsque l’on regarde la situation décrite: coefficient de Gini sur les inégalités dans la société trois fois celui du Québec et du Canada (64) et un taux de chômage de 60%, en hausse par rapport à 1993 (22-23).

DSC02952C’est dans un tel contexte que la question quant à la compatibilité des réductions d’émissions avec la croissance économique est formulée et traitée (chapitre 3). À cet égard, différents pays auront – pour le répéter – «différentes cibles de croissance et différentes priorités sociales», constat presque cynique puisque sans reconnaissance des contraintes qui pèsent sur les pays pauvres à ces égards.

Les coûts qui baissent dans les énergies renouvelables sont pris comme signe de l’intérêt économique de la transition, et c’est surtout cela qui va opérer. Abordant ainsi la question si c’est abordable, le texte souligne curieusement que les technologies intensives en carbone sont inefficientes en comparaison avec des technologies basses en carbon qui sont plus efficientes. C’est toute la problématique des énergies renouvelables devant le défi de remplacer les énergies fossiles extraordinairement performantes qui est ainsi obscurcie par un discours lénifiant (29). En fait, le rapport conclut que les investissements seront modestement supérieurs à ceux requis dans un contexte qui n’aborde pas le défi climatique, mais les coûts semblent «gérables» (32).

Toute la question du prix du carbone dépendra de marchés «matures» pour fonctionner, laissant d’importants défis pour les marchés non matures, ceux des pays pauvres. Le tout nécessitera un cadre politique et réglementaire favorable, incluant des modalités pour les transferts de technologies et pour le financement par les pays riches (41). Cet aspect de la mobilisation est particulièrement critique – et nécessite un profond scepticisme – parce qu’il comporte la suspension de tout ce qui a mobilisé les acteurs économiques et politiques depuis trois ou quatre décennies, soit la mondialisation de la concurrence censée permettre le fonctionnement le plus efficient de l’économie. Ce défi n’est pas technologique et il n’y aucun moyen de faire des projections comme on peut se le permettre avec les technologies elles-mêmes.

En parlant spécifiquement de la capacité de respecter le budget carbone, mais implicitement touchant aux fondements du travail, le texte note:

The current pathways mostly exclude opportunities linked to behaviour change. This means that additional cuts are possible and that the current results do not represent an upper limit on emissions reduction potential for all the 16 countries analyzed. In the first phase of the DDPP, the research teams have focused primarily on understanding technical options and enabling conditions for deep decarbonization by mid-century within their countries, but did not necessarily design their pathways to minimize cumulative emissions. However, the analysis has already revealed opportunities for deeper reductions and earlier initiation of the low-carbon transition. These opportunities will be explored during the next phase of DDPP research. (20)

La question de comportement est critique dans tout ce que touche le document, et il est à craindre que les résistances aux propositions de changement de comportement à venir soient davantage problématiques que celles touchant les technologies…

 

 

 

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Anticosti : ni pour le fracking ni pour une protection intégrale

En 2003, Nature Québec (avec son ancien nom de l’Union québécoise pour la conservation de la nature – UQCN) et trois autres organismes sont intervenus pour contester un effort du gouvernement du Québec d’enfler grossièrement le pourcentage de son territoire qui était censé être protégé. Il incluait parmi les aires protégées presque toute l’île d’Anticosti ainsi qu’un grand territoire de mise bas du caribou sur la Côte Nord. Les quatre groupes, les principaux qui suivaient le dossier d’aires protégées dans la province, insistaient sur le fait qu’Anticosti n’était pas un territoire qui méritait la désignation d’aire protégée au sens strict mais que la province traînait le pied pour en désigner d’autres qui méritaient un tel statut. En 2006, comme président de Nature Québec, je suis intervenu devant une commission de l’Assemblée nationale, avec la responsable de sa commission des Aires protégées, pour réitérer cette position.

Le passé revient sur la scène

Mon jardin, avec ses chevreuils, ne mérite pas plus le statut d'aire protégée qu'Anticosti. Il mérite, par contre, d'être protégé, comme Anticosti, de toute intention d'exploitation par le fracking, une technologie aux impacts dévastateurs.

Mon jardin, avec ses chevreuils, ne mérite pas plus le statut d’aire protégée qu’Anticosti. Il mérite, par contre, d’être protégé, comme Anticosti, de toute intention d’exploitation par le fracking, une technologie aux impacts dévastateurs.

Récemment, en décembre, un journaliste de Cogeco Diffusion FM93 m’a contacté pour me rappeler de ces interventions, qu’il avait découvertes en faisant une recherche sur le site de l’Assemblée nationale ; il demandait si j’étais toujours du même avis concernant Anticosti. Je lui ai répondu que oui, et j’ai fait une courte entrevue. En février, un journaliste du Journal de Québec et de TVA m’a contacté en suivant la même piste, et avec la même question. Évidemment, leur intérêt était les déclarations du premier ministre Couillard quant au statut de «milieu naturel extraordinaire» ou «joyau naturel intact» que mériterait l’île, selon lui.

C’était fascinant de voir comment les moteurs de recherche de nos jours peuvent trouver presque n’importe quoi. C’était davantage fascinant de voir le Premier ministre intervenir d’une façon qui allait à l’encontre de tout ce qu’on connaît de lui en matière d’engagement environnemental – il n’en a pas – et cela en en fournissant un argument qui n’avait tout simplement pas de fondement. Mon soupçon :  Couillard arrivait finalement à comprendre que l’exploitation d’Anticosti, par le fracking pour le gaz et/ou le pétrole de schiste, ne se ferait jamais. Avec les travaux de Marc Durand pour le Québec et, plus généralement, de J. David Hughes pour l’Amérique du Nord, nous pouvions prétendre depuis le début que les coûts d’une telle exploitation ne se justifieraient jamais, même s’il s’y trouvait des gisements. M. Couillard avait finalement compris, et cherchait à se peinturer en vert sous – à mon avis – de faux prétextes. C’était presque grotesque.

Le 30 janvier dernier, dans Le Devoir, une vingtaine de personnalités avec – pour celles que je connais – une réputation qui méritent respect, est intervenue avec une sorte de manifeste qui soutenait qu’Anticosti est un joyau écologique et qui manifestait leur appui au positionnement de M. Couillard.

Anticosti est un joyau écologique situé en plein coeur du golfe du Saint-Laurent, vaste étendue d’eau bordée par cinq provinces, aux rôles et fonctions multiples. Ses écosystèmes, qui abritent une des plus importantes biodiversités du Québec, demeurent une des richesses exceptionnelles de notre territoire, et la science continue de déployer des efforts considérables afin de mieux comprendre ce milieu de vie complexe, qui constitue un pilier essentiel de notre économie régionale. Toute infrastructure pétrolière ou gazière sur et en marge d’Anticosti pourrait avoir des impacts non seulement sur l’île elle-même, mais aussi sur l’écosystème marin et côtier du golfe. C’est le cas, pour ne citer qu’un exemple, de la fragile métapopulation de saumons de l’île qui fut désignée comme « espèce en voie de disparition » par le COSEPAC, en 2010. Comment peut-on concilier notre obligation légale de protéger cette espèce emblématique (au caractère traditionnel pour les peuples autochtones) avec le développement pétrolier ?

Ma lecture du manifeste est à l’effet que c’était un travail plutôt magistral d’un agent de communications quelque part dans le gouvernement, qui a obtenu l’adhésion des signataires à un point qui méritait attention, mais qui n’était pas le sujet en majuscules dans le titre : ANTICOSTI : «L’avenir du Québec ne repose pas sur les hydrocarbures», selon le premier ministre. Des scientifiques confirment. J’ai appris presque aussitôt, par un article dans Le Devoir du même jour, que le cabinet du ministre de l’Environnement avait justement confirmé avoir sollicité l’appui des groupes et des scientifiques.

Fascinant, et inquiétant. En fait, Anticosti disparaît du manifeste (jusqu’à la mention du saumon à la fin) avant la fin de la première ligne, où une transition est effectuée, presque imperceptible et portant à confusion si relecture n’est pas faite, de l’île au golfe du Saint-Laurent. En fait, les signataires insistaient sur l’importance du golfe sur le plan écologique, et ils contestaient la volonté de procéder à du fracking sur l’île avec toutes les infrastructures qui seraient en cause. Déjà Martine Ouellet, quand elle était ministre de l’Énergie, avait souligné dès la première semaine de son mandat qu’elle ne voyait pas le jour où le fracking serait une technologie acceptable, tellement ses impacts sont dévastateurs. Mme Marois ne l’a pas soutenue dans cette position, et M. Couillard suit dans les traces de Mme Marois en voulant poursuivre ailleurs ce qu’il constate ne sera pas faisable à Anticosti.

Le journaliste de TVA m’est revenu plusieurs jours après, alors que je pensais qu’il était passé à autre chose, pour demander que je passe en entrevue. Je l’ai fait, en même temps qu’André Desrochers de l’Université Laval. Ce dernier, plutôt dans son style, a insisté sur l’erreur de M. Couillard mais en ajoutant que les groupes allaient être obligés de chercher d’autres arguments pour contester l’exploitation de l’île – il s’est déjà montré favorable à l’exploitation. De mon coté, j’ai essayé d’insister dans l’entrevue sur une volonté du Premier ministre de chercher une sortie du dossier qui lui fournirait en apparence des atouts. Je connaissais les (autres) arguments des groupes depuis probablement deux ans, et ne voyais pas d’avenir pour l’exploitation sur l’île (pas plus que M. Couillard, maintenant).

Le vrai débat et le débat tordu

Nous voilà aujourd’hui devant une situation où M. Couillard a déclaré qu’il n’y aurait pas d’exploitation sur Anticosti, où une telle déclaration donne toutes les apparences d’une intervention faite en fonction de connaissances probablement internes mais soupçonnées fortement depuis des années, mais où la véritable volonté du manifeste reste pertinente. Les signataires voulaient insister sur l’importance de protéger – non pas surtout Anticosti, qui va rester à l’épreuve des volontés des pétrolières maintenant révolues – mais le golfe du Saint-Laurent. Ils n’avaient pas de raison particulière de vouloir soutenir directement les déclarations du Premier ministre.

Ce qui est malheureux est qu’il n’y a justement aucune raison de croire que le gouvernement a abandonné ses intentions de développement économique par l’exploitation d’hydrocarbures dans d’autres parties du territoire du Québec. Le golfe est probablement et toujours dans sa mire. Les signataires du manifeste ont été presque bernés, ces signataires ayant surtout des connaissances et des expertises touchant le golfe, et non pas l’île. Étrange quand même que la démarche du cabinet du ministre de l’Environnement, par un intermédiaire quelconque, a gagné (temporairement) la bataille des communications.

Quant aux interventions des journalistes (voir un texte du Journal de Québec), quelques indications me laissent croire que leur intérêt journalistique ciblait l’intérêt économique de l’exploitation des gisements pétroliers et gaziers du Québec. Le débat centré sur Anticosti ne contribuera rien à cela, tellement c’est un dossier perdu d’avance pour les promoteurs,. Le ralliement des signataires à la conversion de M. Couillard aux convictions écologiques risque de se buter à la déception…

Une intervention récente de représentants de Nature Québec par un texte d’opinion dans Le Soleil revient sur tout ceci en fournissant d’intéressantes précisions et en faisant le point qui a été perdu de vue suite aux déclarations de M. Couillard, et peut-être par les journalistes: «Il n’y a aucune frilosité à défendre [Anticosti] et à constater que la fracturation hydraulique est incompatible avec son hydrologie particulière. Dire le contraire c’est mystifier les gens.» Comme le texte le dit explicitement, l’île d’Anticosti, ainsi que plusieurs autres endroits dans la province, recèle un intérêt qui mérite qu’on y apporte une certaine attention pour toutes sortes de raisons; comme je souligne implicitement en bas de vignette, tout le territoire mérite d’être épargné des ravages d’une exploitation par le fracking.

 

 

 

 

 

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Énergie Est : les enjeux

Cet article cherche à suggérer que les interventions face au projet d’oléoduc Énergie Est (tout comme face à la multiplicité d’études stratégiques ou moins stratégiques touchant l’ensemble du secteur énergétique) doivent s’insérer dans un cadre plus global qui dépasse la simple référence aux sables bitumineux comme étant la source de pétrole parmi la plus sale qui soit et qui tiennent compte des défis quantifiés qui définissent les débats maintenant.

La raffinerie de Valero/Ultramar à Lévis, là où se tiennent actuellement les audiences du BAPE sur Énergie Est.

La raffinerie de Valero/Ultramar à Lévis, là où se tiennent actuellement les audiences du BAPE sur Énergie Est.

Pour l’ex-environnementaliste que je suis, les débats sur l’oléoduc Énergie Est mènent à une réflexion plus large et en plusieurs étapes. Soit l’oppposition est fondée sur les risques associés au fait que cet oléoduc va traverser, entre autres, de nombreuses rivières et de nombreuses communautés dans la province. Dans un tel cas, elle continue dans la lignée du mouvement environnemental établie depuis des décennies, à la recherche de mitigations face aux impacts du développement. On en connaît les résultats, un échec sur le plan global à travers des victoires occasionnelles au niveau local. Soit l’opposition refuse les risques en cause, tout en acceptant que de tels risques soient encourus par de nombreuses autres sociétés, entre autres pour nous approvisionner en pétrole. (On reconnaît que le pétrole qui passera par l’oléoduc servira surtout pour l’exportation, mais cela ne change rien quant aux risques et aux impacts subis ailleurs.)

Soit l’opposition cherche à bloquer l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux, celle déjà en cours ayant les moyens de transporter ses produits par les oléoducs, les voies ferrées et les voies navigables existants. Dans un tel cas, l’opposition cible davantage que les autres cas les orientations économiques du pays (du moins, celles du gouvernement Trudeau) où cette exploitation figure comme pilier central, avec d’autres, pour assurer une croissance économique.

Les deux premiers cas se situent dans une longue histoire d’interventions environnementales, et il n’y a pas beaucoup à ajouter, sauf pour signaler qu’elles ne voient pas assez grand. Dans le troisième cas, soit l’opposition croît que la croissance pourra se faire autrement, en mettant davantage d’accent sur le secteur manufacturier, par exemple, et les suites se feront ainsi par les agents économiques. Ce faisant, elle met en évidence une adhésion au modèle économique actuel et prône la poursuite du développement, prévoyant maintenir ses efforts à mitiger les impacts de celui-ci mais en éliminant au moins ceux de l’exploitation des sables bitumineux, en partie.

Soit l’opposition accepte un avenir probablement sans croissance – une sorte de «récession permanente» selon l’analyse de Tim Morgan – , et elle s’oriente en fonction d’une nouvelle vision de la société dont il faut dresser le portrait. Une telle vision comportera des changements importants et, vraisemblablement, une baisse du niveau de vie tel que nous le connaissons actuellement. (On peut bien faire l’argument qu’une qualité de vie tout à fait acceptable est compatible avec une telle baisse de niveau de vie, mais cela ne change pas les termes du débat.)

Et les changements climatiques dans tout cela…

À travers cette réflexion, en partant du choix de maintenir le modèle économique actuel, il y a une autre, liée mais en parallèle, portant sur les changements climatiques et les mesures nécessaires pour les contrer dans la foulée de l’adoption de l’Accord de Paris. Soit on croît que la COP21 à Paris a réussi à réduire les défis en matière de réduction de GES à un niveau «gérable», et on continue à travailler pour que la société pose les gestes permettant de limiter la hausse de température sous les 2°C. Dans un tel cas, le mouvement environnemental maintient les orientations qui le définissent depuis des décennies, en y associant un sentiment d’urgence. C’est le choix de l’ensemble du mouvement environnemental depuis Paris.

Soit on constate l’échec de la COP21 et on met en branle un processus d’intervention qui reconnaît la raison ultime de l’échec, l’incapacité des pays à réduire suffisamment leurs émissions sans mettre en cause leur développement économique qui est, finalement, derrière les émissions et qui prime toujours devant toute autre considération.

Pour ce dernier processus d’intervention, soit on cherche à identifier des mesures nécessaires – mais pas toujours suffisantes – pour réduire les émissions en ciblant le budget carbone établi par le GIÉC, cela en faisant des propositions touchant un nouveau modèle économique qui offrent un certain potentiel. Soit on remonte à la référence acceptée par presque tous en ce qui concerne le développement – ils le veulent «durable» – , le rapport de la Commission Brundtland de 1987, et on fait intervenir dans les calculs la reconnaissance du processus de contraction/convergence introduit par le rapport (voir son chapitre 7 sur l’énergie, qui manque le tableau sommaire dans la version en ligne mais en fournit les chiffres). Une telle reconnaissance, appliquée au budget carbone, aboutit à un constat que le déséquilibre entre les pays riches et les pays pauvres, préoccupation fondamentale pour la Commission Brundtland mais maintenant ayant connu trente ans de refus de mise en oeuvre, est irrésoluble sans de profonds bouleversements dans les sociétés.

… incluant le Québec

Finalement (…), pour ramener la réflexion aux enjeux pour le Québec, soit on cherche à déterminer la juste part du défi canadien qui incombe au Québec pour procéder à un plan québécois, et on constate qu’une telle piste est pleine d’embûches, parce qu’il ne semble pas exister un cadre consensuel pour procéder à une telle détermination.

Soit on procède comme si la province était assujettie aux obligations qui incombent aux États, et on cherche à identifier un plan d’action approprié. Dans son document préparatoire à la COP21 (où le ministre cite dans l’Introduction le titre du rapport Brundtland), le gouvernement calcule la possibilité maximale de réduction des émissions à environ 15% sur son propre territoire, et propose de procéder au processus d’échange d’émissions pour aboutir à une réduction totale de 37,5% d’ici 2030.

Le Québec agit déjà comme chef de file avec sa cible de réduction de GES de 20 % sous le niveau de 1990 d’ici 2020. Plus récemment, nous avons confirmé notre vision à long terme en annonçant que nous souhaitons réduire les émissions de GES de 80 à 95 % sous le niveau de 1990 d’ici 2050, comme le recommande le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La prochaine étape pour le Québec consiste à déterminer la trajectoire qu’il empruntera pour atteindre cet objectif et donc à se doter d’une cible pour 2030. (mes italiques)

Le tableau de Holdren de 1992 reprend les grandes lignes de l'approche de Brundtland. Les paramètres du cadre sont dépassés depuis longtemps.

Le tableau de Holdren de 1992 reprend les grandes lignes de l’approche de Brundtland. Les paramètres du cadre sont dépassés depuis longtemps.

Le gouvernement suggère ainsi de respecter l’Accord de Paris pour ce qui est de la cible de 2050, mais sans aucune reconnaissance du processus fondamental pour le rapport Brundtland de contraction/convergence. Il semble également rejeter ainsi l’identification du budget carbone pour le Québec faite par des chercheurs québécois. (Ceux-ci ont même calculé un budget carbone à l’échelle internationale pour respecter le processus contraction/convergence.)

Déjà les objectifs des gouvernements québécois successifs ont été bien en-dessous des exigences d’un tel budget carbone; la décision de procéder à une entente avec d’autres juridictions pour établir un marché pour le carbone s’insère dans un contexte où il y a non seulement volonté d’utiliser les marchés pour permettre les réductions au coût moindre, mais également la volonté de ne pas perturber outre mesure le développement économique toujours jugé primordial pour la province. (À la limite, on pourrait proposer que l’entente présume que les autres juridictions vont se rallier à une orientation de contraction/convergence, mais il n’y a aucune raison de croire que cela est le cas.)

Il y a déjà un débat amorcé pour essayer d’estimer le coût pour le Québec des achats de droits d’émission dans le cadre de l’entente avec la Californie (et l’Ontario, et …); les chercheurs du DDPP/DDPC (sujet d’un prochain article du blogue) fournissent des estimations du coût de carbone dans le cadre plus global des objectifs établis par le GIÉC ($160 en 2030) et l’équipe de chercheurs de Marc Jaccard les calcule pour ceux établis par le gouvernement Harper ($350 en 2050). Les résultats des premiers frôlent l’imaginaire et ceux de Jaccard travaillent avec des objectifs bien en-dessous de ce qui serait nécessaire pour respecter l’Accord de Paris. On ne peut que soupçonner que les coûts estimés sont, par contre, bien au-dessus de tout ce que le gouvernement québécois est prêt à imaginer.

Où sont les fondements pour la décision de prendre l’Accord de Paris comme notre guide?

Il est temps de voir les groupes qui s’opposent à Énergie Est – je laisse de coté ceux qui ne font pas intervenir les enjeux économiques – tracer les grandes lignes de ce qui résulterait de l’arrêt de l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux, comme première démarche. Comme deuxième démarche, il leur faut tracer les grandes lignes d’un plan d’action canadien respectant l’Accord de Paris. Comme troisième démarche, il leur faut réviser un tel plan d’action pour voir les implications d’une adhésion au processus de contraction/convergence. (Sans cette dernière démarche, l’opposition nous oblige à nous résigner à une menace permanente – et sur le plan moral, inacceptable – venant de la reconnaissance par les pays pauvres que les pays riches veulent maintenir le déséquilibre énorme – en accès à l’énergie, en niveau de vie tout court – qui prévaut déjà depuis des décennies.)

Bref, il n’est pas nécessaire de croire que les projections du modèle de Halte à la croissance sont fondées pour conclure – autrement, donc – que le maintien du système économique actuel est incompatible avec les objectifs profonds de la Commission Brundtland, qui incluent parmi leurs priorités l’élimination des déséquilibres profonds entre nations. On peut également conclure – mais laissons aux acteurs en cause les six mois qu’ils se donnent pour y arriver… – que le maintien de ce système est incompatible avec le respect par le Canada de l’Accord de Paris, même en faisant abstraction d’une obligation morale – et par intérêt pour sa sécurité, à moyen et long termes, sinon à court terme – d’éliminer les déséquilibres.

Le rapport de Greenpeace International que j’ai commenté dans mon dernier article représente un effort de choisir parmi un certain nombre des options esquissées, mais se distingue surtout, à ma lecture, par son rejet du processus de contraction/convergence, implicitement, de par ses résultats. Il représente ainsi la filière parmi ces options qui accepte le maintien du modèle économique actuel, qui en fait même la promotion, et qui propose que nous pouvons parvenir aux résultats recherchés par la COP21 en remplaçant l’énergie fossile par l’énergie renouvelable, cela à travers le maintien d’une croissance économique importante.

Sauf que, en même temps, il fournit l’argument à l’effet qu’il faut abandonner le modèle économique qui aboutit au maintien de tels déséquilibres. Laissant de coté de profonds doutes quant à ses calculs, entre autres parce qu’ils ne tiennent pas compte de l’énergie qui serait requise pour la transition proposée, on se trouve avec ce rapport assez proche de bon nombre des intervenants face à Énergie Est. Ils proposent l’arrêt de l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux, l’intégration des émissions associées à la poursuite de l’exploitation des gisements déjà en cours dans un éventuel plan pour respecter l’Accord de Paris et un grand effort pour la production d’énergies renouvelables dans toutes ses manifestations pour pallier à la disparition des énergies fossiles.

Il s’agit du fondement pour presque toutes les interventions favorisant le modèle de l’économie et de la croissance vertes. Avec le calcul du budget carbone et celui de Greenpeace International, tout comme de ceux du DDPC et du groupe de Jaccard, nous sommes aujourd’hui devant des défis quantifiés et qui nous forcent à refaire nos propres calculs…

Les groupes d’opposition à Énergie Est manifestent une absence qui me paraît totale de propositions susceptibles de permettre au Canada d’atteindre cet objectif. Quant au Québec, le calcul de son budget carbone par l’IRIS aboutit à établir un objectif de réductions de 40%, cela non pas pour 2030 mais pour 2020… Nous n’avons même pas besoin d’attendre les résultats de six mois additionnels de tractations entre les provinces et territoires pour essayer d’aboutir à un plan d’action que nous savons d’avance ne cherchera même pas à reconnaître la pertinence du processus contraction/convergence. Il nous faut changer dès maintenant notre mode d’intervention.

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Glouton impénitent bis

L’interlude occasionné par la chronique de Josée Blanchette m’a permis de poursuivre la lecture du rapport de Greenpeace international sur le potentiel des énergies renouvelables pour remplacer l’énergie fossile et permettre à nos sociétés à se maintenir. Venant du groupe parmi les plus radicaux, il consacre l’échec – déjà en cours depuis une décennie avec cette initiative – du mouvement à s’attaquer de front aux défis du modèle économique actuel, s’inscrivant directement et explicitement dans le processus. Typiquement, il laisse de coté toute une série de questions sinon préalables au moins complémentaires à celle qu’il pose: est-ce qu’il est possible d’imaginer un monde comme celui d’aujourd’hui alimenté par les énergies renouvelables?

Cela fait longtemps que je prône une meilleure compréhension de la pensée économique chez les groupes de la société civile, pour mieux pouvoir la contester. Il y a quelque temps, j’ai eu l’occasion de voir deux responsables de groupes montrer leur compréhension lors d’un panel, mais ce qui était frappant est que les deux avaient l’air d’être des représentants du secteur. Non seulement ils montraient une certaine compréhension de la pensée, mais ils y adhéraient. Et ils ne sont pas seuls.Ho Chi Minh Ville 4

Voilà que Greenpeace International, le groupe qui à ses débuts incarnait la marginalité et les revendications radicales, est rendu à ce même stade, finalement, un promoteur du modèle économique. Je trouvais Yves-Marie Abraham presque méprisant dans sa critique des économistes et (bon nombre) des écologistes, alors qu’il les associe à des «gloutons impénitents». La lecture de la cinquième édition du projet de Greenpeace International sur une révolution énergétique est déconcertante, tellement l’image du glouton décrit l’esprit des auteurs, suivant le portrait d’Abraham à la lettre. Pour rappeler ce qu’il appelle la «goinfrerie atavique» associé à cet esprit :

L’approche [qu’il attribue aux économistes et à bon nombre d’écologistes] présente deux avantages très appréciables : elles n’impliquent aucune remise en question fondamentale de l’ordre en place et n’imposent d’efforts véritables qu’aux habitants des pays pauvres. Elles permettent ainsi aux plus riches occidentaux … d’espérer pouvoir continuer à s’enricher, notamment du fait de l’exploitation des ressources naturelles de ces pays du Sud, sans craindre d’avoir à partager ces richesses avec un nombre grandissant d’humains ni à subir les conséquences d’un effondrement civilisationnel. (Creuser jusqu’où?, p.373)

Des questions fondamentales qui ne s’y posent pas

Le rapport ne se pose pas la question, au départ, concernant la volonté même de procéder à la production de ces énormes quantités d’énergies (renouvelables). Il est pris pour acquis qu’il faut maintenir la croissance de l’économie. Le contexte pour cette production proposée est la nécessaire disparition des énergies fossiles – et de l’énergie nucléaire – de nos sociétés, à assez brève échéance. Pour Greenpeace International, il faut bien les remplacer (et plus).

On ne trouve nulle part, par ailleurs, une réflexion sur les coûts des externalités de cette énorme masse d’infrastructures, peu importe qu’il soit pris pour acquis que la mise en œuvre va éliminer la menace d’une de ces externalités parmi les plus importantes, le réchauffement et les changements climatiques. Nulle part (ou presque) dans le document ne trouve-t-on cette sensibilité aux massacres planétaires qui motivaient l’organisme à ses débuts, et depuis longtemps. Pourtant, les énergies renouvelables dont il est question dans le document doivent sortir de la machine à production industrielle derrière bien trop de massacres déjà faits.

À cet égard, et c’est étonnant, le document ne semble pas inclure dans ces modèles une prise en compte de l’énergie qui serait requise pour la production et l’installation de ces infrastructures. Il s’agit du rendement énergétique que le concept de l’ÉROI capte bien.  J’ai fait confirmer ma lecture à cet égard par un commentateur occasionnel de ce blogue, Raymond Lutz, et il va dans le même sens, surpris. L’ensemble de cette «transition» vers un monde vert fonctionnant à l’énergie renouvelable semble être prévu sans une comptabilité des besoins énergétiques réels pour le soutenir, dont une bonne partie serait dépendante d’énergie fossile. Il ne se pose même pas la question quant à la façon dont ces énergies renouvelables mais très différentes permettront le fonctionnement des sociétés comme l’énergie fossile le permet actuellement. La mise en place de réseaux électriques, de systèmes d’entreposage et d’autres infrastructures semble constituer tout ce qui est requis.

Viet Nam 1 13.31.53

La marche est dominante dans de nombreux pays pauvres. Photo Harvey Mead, région des minorités dans le nord-ouest du Viet Nam 2004

[Révolution] énergétique?

A Sustainable World Energy Outlook 2015 – 100% Renewable Energy for All intervient donc dans le débat sur l’énorme enjeu que représente les changements climatiques en offrant comme principale contribution la présentation des capacités, sur le plan économique et technique, de ces énergies renouvelables de pénétrer les marchés à un coût raisonnable. Ses partenaires fournissent les perspectives économiques en fonction des marchés qui seront fondamentaux dans la transition imaginée. Le document constitue, en effet, une caractérisation du mouvement favorisant une «économie verte» fondée sur la production de ces énergies. Il reconnaît le budget carbone au départ, mais n’en fournit aucune explication ni de sa compréhension de ce budget ni de l’allocation qu’il juge appropriée; le titre souligne que l’initiative est «pour tout le monde» mais les résultats des travaux sont loin d’arriver à cela; il reconnaît par ailleurs que les avancées à date ne rencontrent pas ses exigences. L’objectif de l’intervention est clair : trouver une façon de maintenir le modèle économique actuel tout en évitant un changement climatique catastrophique.

Le document est une intervention liée à la promotion des énergies renouvelables (avec l’IRENA – International Renewable Energy Agency – et REN21) et signé par deux importants secteurs de cette industrie, le Global Wind Energy Council et Solar Power Europe. Dans l’Introduction, une curieuse note ouvre la réflexion sur ce qui ne sera pas une priorité dans le document, en dépit de plusieurs références à la volonté de cibler une «convergence» dans l’accès à l’énergie :

Between 2005 and the end of 2014 over 496,000 MW of new solar and wind power plants have been installed – equal to the total capacity of all coal and gas power plants in Europe! In addition 286,000 MW of hydro-, biomass- , concentrated solar- and geothermal power plants have been installed, totaling 783,000 MW of new renewable power generation connected to the grid in the past decade – enough to supply the current electricity demand of India and Africa combined. (p.8, mes italiques)

On note, tout de suite après ce paragraphe, que pendant la décennie en cause, la capacité des centrales au charbon installées est l’équivalente à celle des énergies renouvelables. Beaucoup plus frappant, c’est à peine que le document reconnaît le fait que l’Inde et l’Afrique ensemble représentent probablement un milliard d’êtres humains qui n’ont même pas de l’électricité en 2015; à la page 32, il note – pour la seule fois dans le document, je crois – qu’il y a 1,3 milliards d’humains sans électricité, et 2,6 milliards avec un chauffage et une cuisson rudimentaires.

Cette préoccupation, difficile à éliminer de la réflexion mais renvoyée presque à un statut de fait divers tellement les impératifs économiques dominent l’analyse, mène à la recherche dans le document d’un portrait de la situation en 2050 par rapport à l’année de référence 2012. On n’en trouve tout simplement pas. Dans les sections couvrant les 10 régions identifiées pour les calculs, il y a, au tout début, un sommaire des réductions projetées pour 2050, en termes globaux et ensuite par région. Il est tentant d’essayer d’estimer ce que cela comporte en termes de l’accès à/l’utilisation de l’énergie par personne. Je l’ai fait (aucune idée comment définir l’unité, qui est calculée ici juste pour permettre des comparaisons).

100% renouvelables en 2050

Les pays du groupe de gloutons qui compteront environ 2 milliards de personnes en 2050 auront réduit de façon importante quand même leur consommation d’énergie per capita par rapport à 2012; les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie, comme les pays du Moyen Orient, connaîtront une moins grande réduction, et reste dans le groupe de gloutons en 2050. Dans le deuxième groupe de pays toujours pauvres après presque 40 ans de croissance économique mondiale se trouvent l’Inde et l’Afrique qui, avec les pays de l’Amérique latine et de l’Asie autre, ont une population projetée en 2050 de 6 milliards de personnes. La Chine réussit à se tailler une place entre les deux. La lutte aux changements climatiques à la faveur des énergies renouvelables «réussit» mais laisse près des deux tiers de l’humanité dans la dèche. (divisions de l’auteur)

Les améliorations technologiques recherchées et ciblées partout dans le document s’appliquent avant tout aux pays rencontrant en 2012 la description de «gloutons impénitents», et ils restent gloutons en 2050 selon le travail de Greenpeace. On est devant une absence totale de prise en compte disons sociologique par ce travail du fait que plusieurs des pays en cause ont des populations actuellement dépourvues d’un minimum des besoins. On doit même soupçonner que, devant la machine économique qui sert de modèle pour l’étude, même dans les pays pauvres ce sera surtout un faible pourcentage des populations qui «profitera» de l’augmentation de l’énergie utilisée per capita.

La question des transports

Le défi occasionné par les transports refait surface régulièrement, et le sujet est traité dans le dernier chapitre du rapport, dont la conclusion est, finalement, celle de tout le document. Ce défi est essentiellement celui des pays riches, qui ont occasionné les changements climatiques qui en découlent, et tout l’imaginaire du travail porte là-dessus. Reste que l’application de toutes les mesures préconisées laisse un certain libre jeu à ces mêmes pays; l’avant dernière figure du document, 12.16 (303: les figures suivantes peuvent se lire mieux à même le document, surtout pour voir les chiffres des deux dernières), montre que pour l’OCDE Amérique du Nord (lire les États-Unis et le Canada), les petits véhicules n’atteignent même pas le 50% des ventes en 2050…

Greenpeace 12.16

Finalement, en regardant le défi du coté des pays pauvres, «un ralentissement de la croissance des ventes de véhicules et une limitation ou même une réduction dans la possession de véhicules per capita par rapport au scénario de référence étaient requis. … Aller à l’encontre d’un comportement global qui dure depuis un siècle aurait besoin d’une intervention politique massive en faisant la promotion de transferts modaux et d’utilisation différente des véhicules» (304).

La mobilité dans les pays pauvres se fait actuellement avec – au mieux, en termes «modernes» – des motocyclettes, bon nombre parmi leurs populations restreint toujours aux déplacements à pied. Chaque traitement régional de l’étude débute, suivant le constat global, en soulignant qu’il faut mettre l’accent sur «des incitatifs à conduire des véhicules plus petits et d’acheter de nouveaux concepts, plus performants» (91). Sauf deux :

In 2050, the car fleet in Africa will be significantly larger than today. Today, a large share of old cars are driven in Africa. With growing individual mobility, an increasing share of small efficient cars is projected (131). … In 2050, the car fleet in India will be significantly larger than today. Therefore, a key target is the successful introduction of highly efficient vehicle concepts. In addition, it is vital to shift transport use to efficient modes like rail, light rail and buses, especially in the expanding large metropolitan areas (161).

Les résultats, qu’il faut finalement imaginer

La révolution est, finalement, presque exclusivement technologique, même si sa mise en oeuvre dépend de changements fondementaux dans le comportement des populations. On obtient une idée de la «révolution» en cause en regardant deux figures qui encadrent le chapitre sur les transports. Le chapitre débute en soulignant : «[Les transports représentent] une des parties de la révolution la plus difficile et requièrent une vraie révolution technique» (287); il se restreint aux technologies déjà disponibles. C’était clairement un moment pour une réflexion sur la «transition» dans les pays où dominent toujours des modes de transport qui n’incluent même pas l’automobile et où c’est clairement autre chose que de nouvelles technologies qui vont déterminer l’avenir. Il n’en est rien.

Le travail conclut qu’il faut que cette révolution dans les transports commence dans les mégavilles, en ciblant des systèmes de transports en commun, qui peuvent selon les auteurs être imaginés dans le court terme. «Le transport de personnes dans les mégavilles et autres régions urbaines devra être réorganisé presque entièrement, et le transport individuel doit être complété, si non remplacé, par le transport public en commun». C’était un des points de mon dernier article, et le rapport de Greenpeace souligne que «le principal obstacle est celui des décisions politiques»… Tout ce mouvement favorisant une économie verte plutôt qu’une reconnaissance de la nécessité de changer le modèle dépend finalement d’un changement radical dans le comportement des décideurs politiques pour lequel il n’y a presque aucun fondement. On commence déjà à en avoir une idée en regardant les efforts de préparer un plan canadien pour respecter l’Accord de Paris et qui devra nécessairement, selon le nouveau gouvernement, inclure le maintien de l’exploitation des sables bitumineux.

Presque sans relâche, la discussion par la suite porte sur les changements à apporter aux modes de vie dans les pays de l’OCDE, en élaborant les deux scénarios de la révolution préconisée. On ne trouve aucune discussion sur la façon dont l’Afrique et l’Inde vont passer de la marche et de la bicyclette à autre chose, pour ne parler que des transports. Finalement, ce sont justement les grands utilisateurs qui doivent être ciblés, pour obtenir les réductions dans les émissions qui sont prioritaires. En dépit de quelques phrases sur la nécessité de changements profonds, le document projette une croissance énorme dans les véhicules légers (303), sans nulle part fournir des projections en nombres absolus.

La première figure qui encadre (faute de mieux) la vision de l’ensemble est la 12.2 (289) qui fournit les perspectives pour le scénario de référence; il s’agit de celui bâti sur les travaux de l’Agence internationale de l’énergie et du World Energy Outlook de BP, ni l’une ni l’autre ne cherchant à corriger les tendances lourdes. Nous sommes dans le dernier chapitre, et en dépit de son sujet, les transports, on est toujours à la recherche des résultats per capita. (Il faut chercher avec attention dans le texte pour confirmer que la figure porte seulement sur les transports.)

Greenpeace 12.2

La figure 12.18 (305, pas affichée ici) fournit le portrait de la consommation énergétique dans les transports selon les trois scénarios du rapport et selon les technologies, montrant la folie des tendances actuelles par rapport à ce qui est proposé par Greenpeace dans ses scénarios de révolution énergétique et de révolution énergétique avancée. La figure 12.19 (306) conclut la présentation, et le document, et contraste avec la figure 12.2 ci-haut. On introduit la figure en soulignant que ces scénarios exigent une combinaison de changements de comportement et d’énormes efforts technologiques pour atteindre les cibles. Et la dernière phrase de la section : «La principale différence [par rapport au scénario de référence] est une distribution plus égalitaire de la demande en énergie pour les transports dans les différentes régions, cela en fonction de l’énergie utilisée par personne pour les transports» (306).

Greenpeace 12.19

 

C’est la dernière page du document, il ne fournit pas les chiffres pour «l’énergie utilisée par personne» et il ne cherche même pas à commenter ce qui est très loin d’être une distribution égalitaire» selon la figure. Il n’y a pas de conclusion pour le tout…

 

 

 

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