Indifférence des pays riches face aux inégalités: risquée

Dans un récent éditorial dans Le Devoir, «Indifférence occidentale», sur la crise des migrants, Guy Taillefer souligne une responsabilité importante pour les pays riches. Elle découle de leur manque d’engagement face aux millions de réfugiés syriens dans les pays limitrophes de la Syrie, au Liban, en Jordanie et en Turquie (voir à cet égard la Mise à jour à la fin de mon récent article sur la question) et les appels des Nations Unies pour l’aide financière nécessaire pour leur maintien. La situation que vivent ces gens dans les camps, comme celle vécue par ceux qui restent en Syrie, ne peut que les pousser à migrer.

Finalement, c’est une autre manifestation d’une indifférence bien plus grande, bien plus historique et bien plus dramatique, celle qui existe tout simplement dans les pays riches envers les pays pauvres de la planète. Les distinctions entre pays émergents et pays développés se font en fonction de certains indicateurs économiques; ils ne tiennent tout simplement pas compte des inégalités de base, inégalités qu’André Jacob marque comme inégalités sociales, économiques, politiques et militaires. Celles-ci sont à l’origine d’autres migrations en cours et potentielles, celles «économiques», et le modèle économique lui-même est en cause.

Global Risks: le rapport annuel du World Economic Forum de Davos

Les analyses de Thomas Homer-Dixon représentent probablement mes sources préférées depuis presque vingt ans. Dans The Upside of Down: Catastrophe, Creativity and the Renewal of Civilization publié en 2006, Homer-Dixon est clair: d’abord, comme le titre du livre l’indique, d’après son évaluation de la situation, nous étions déjà en dépassement au moment où il écrivait le livre; ensuite, les stress tectoniques qu’il y identifie comme déterminants pour le «tremblement de terre» de l’avenir étaient déjà bien connus.

Les stress tectoniques sont démographiques, associés aux écarts entre les taux de croissance des populations des pays riches et pauvres et à l’urbanisation massive dans les pays pauvres; énergétiques, surtout devant l’arrivée du pic du pétrole; environnementaux, associés à la dégradation des écosystèmes terrestres, marins et d’eau douce: climatiques, associés aux changements de la composition de l’atmosphère: économiques, associés à la volatilité/instabilité du système économique global et aux écarts grandissants entre riches et pauvres. Homer-Dixon ajoute à ce portrait deux stress multiplicateurs, la vitesse croissante et l’interconnectivité de nos activités, de nos technologies et de nos sociétés et le pouvoir croissant de petits groupes, dans leur capacité de détruire et les choses et les gens.

Davos global risks 10 years table

À partir de 2006, année de publication du livre, the World Economic Forum (WEF) de Davos s’est mis à consulter un nombre important de l’élite qui constitue son réseau, pour identifier les risques auxquels nous faisons face et tenter d’améliorer notre façon de les aborder. Chaque année, le rapport fournit les résultats d’un sondage auprès d’environ 700 décideurs portant sur les risques mondiaux tels que perçus par les répondants. Les rapports, leur préparation par le WEF, tendent à suivre l’actualité. Des drames de fond se constatent néanmoins de plus en plus clairement tout au long de la période couverte par ces rapports et aboutissent finalement en 2015 à l’identification de tendances lourdes.

Les risques sont classés par les rapports de Davos en cinq groupes, soit les risques économiques, sociétaux, environnementaux, géopolitiques et technologiques, et cela en fonction de leurs impacts et de leurs probabilités, fidèles aux méthodologies de gestion de risque courantes. Le rapport de 2015 marque un certain tournant dans le processus, la première fois que les risques économiques perçus disparaissent du classement des cinq plus importants risques, en termes d’impacts et en termes de probabilités. Le tableau synthèse du document ci-dessus est assez intéressant à cet égard (cliquer dessus pour une image plus claire et une esquisse de l’évolution de certains risques).

Les inégalités économiques au coeur des analyses

De façon générale, la lecture en est intéressante, mais marquée par le contraste entre l’identification des risques, dans un processus plutôt indépendant, et les objectifs de l’ensemble des décideurs et du Forum visant à poursuivre le développement économique. Pour plusieurs comme moi, c’est ce contraste qui est le plus frappant chaque année, au fur et à mesure que les problèmes, soit les risques concrétisés, se manifestent; pour moi, pour Homer-Dixon et pour une multitude d’intervenants qui poursuivent la réflexion sur le développement remontant au discours de Truman en 1949, les résultats étaient déjà connus, l’exercice ayant comme objectif non avoué – ou du moins, comme résultat – d’amener les décideurs dans le réseau de Davos à mieux comprendre la situation.

La quasi disparition en 2015 des risques économiques (en bleu) parmi les plus importants ne semble pas pour autant représenter une amélioration de la situation économique. Clé dans le portrait, les inégalités économiques, identifiées depuis plusieurs années parmi les risques économiques ou sociétaux (elles changent de classement entre 2011 et 2012) importants, sont reclassées encore dans Global Risks 2015 comme une tendance lourde et, dans la figure 3 du rapport, elles représentent la tendance qui, avec les changements climatiques, est la plus importante de toutes (voir figure ci-dessous – cliquer dessus pour voir plus clair).

Voilà une bonne partie de l’explication pourquoi les risques économiques ne sont plus parmi les plus importants (on peut voir la section du rapport de 2015 qui débute à la page 18 pour une réflexion des auteurs du rapport qui poussent les résultats de cet aspect du sondage plus loin). On commence à voir que la compréhension des risques économiques s’insèrent justement dans un cadre de risques sociétaux; ceux-ci sont reconnus maintenant non seulement comme des possibilités mais comme des tendances claires et structurelles.

Davos 2015 Fig 3

Davos rejoint le Club de Rome

En effet, à de nombreux égards ce nouveau portrait du WEF en 2015 rejoint les projections du Club de Rome dans Halte, à l’effet que l’effondrement se fera en premier lieu dans le secteur économique, avec une réduction dramatique de la production industrielle. Comme esquissé dans des articles récents sur ce blogue, ainsi que dans le résumé fait par Tverberg dans son récent article, c’est probablement l’incapacité des sociétés (riches) à se maintenir face à des pressions multiples, comme les prix des «internalités» – les intrants – et les coûts des externalités qui serait en cause.

Il y a lieu de croire que l’affaiblissement de la croissance économique de plus en plus évident comme une autre tendance lourde rentre directement dans le portrait, la baisse de revenu entraînant la baisse de production. Pour Tverberg, la baisse des revenus et le chômage, que Davos reconnaît maintenant comme structurels, sont les fondements de la baisse de l’activité économique elle-même. Dans le portrait des liens entre les composantes de la figure 3, le chômage structurel important, reconnu depuis plusieurs années comme risque important, se situe en lien avec l’instabilité sociale, un risque sociétal, et s’en démarque en étant moins important que cette dernière, qui en est un résultat important.

L’effondrement semble être en cours, marqué par les inégalités que Halte ne mentionne même pas, tellement elles sont au cœur du modèle économique que ses auteurs modélisaient.

Le déni de Davos

Le risque d’une stagnation économique prolongée, la déflation généralisée, ne figure même pas parmi les 10 risques les plus importants identifiés par les répondants dans les rapports. En 2015, elle se trouve parmi les 25 risques les plus importants (Figure 1.1, p.15) comme un risque à court terme, mais un qui diminue dans une perspective de 10 ans. Ce que l’on peut constater quand même, presque en accord avec les auteurs de Global Risks 2015, est que les risques qui sont suivis depuis maintenant 10 ans s’insèrent tous dans des tendances lourdes qu’ils reconnaissent aujourd’hui et enfin comme plus que des risques.

Où il n’y a pas d’accord, c’est dans l’identification des causes profondes de cet ensemble de tendances qui semble mener vers le chaos social. Il s’agit du modèle économique lui-même, qui fait son apparition régulièrement dans le rapport comme présupposé. Fidèle aux hypothèses de base du travail du WEF qui ne mettent pas en question le modèle, la tendance vers des inégalités économiques structurelles est associée à la corruption, aux défis démographiques (vieillissement), à la fragilité des États, aux déséquilibres globaux et au risque d’effondrement des marchés ; il n’y a pas le moindre soupçon que le modèle lui-même derrière les hypothèses serait en cause, que le néolibéralisme et la globalisation (avec des énormes multinationales contemporaines) sont en cause dans la dégradation des capacités des États, que la concurrence fondamentale est en cause dans les échecs en matière de coopération voulue. Pour les crises environnementales, devenues imposantes dans le portrait, il n’y a pas de réalisation que celles-ci sont toujours considérées comme des externalités.

Des appels pour la coopération multipartite se trouvent partout, mais il n’y a aucune reconnaissance que le modèle de mondialisation ciblant la croissance met nécessairement toutes les parties en concurrence en ce qui a trait à de nombreux risques. Ceci semble vrai à l’intérieur des pays, et entre les pays. Les auteurs soulignent:

Widening income inequality is associated with lower and more fragile economic growth, which reduces the scope to meet rising social expectations in emerging market. … Rising structural unemployment drives both inequality and social pressures. … While inequality and unemployment contribute to social instability, social instability in turn impacts negatively on equality, employment and wealth creation.The multidirectional cause-and-effect relationship makes it harder to address the related risks. (p.15)

Le portrait continue:

Disillusion about globalization is leading to more self-interested foreign policies in combination with a rise in national sentiment (Figure 3) fuelled in part by the social pressures described above. … (p.16)

At the heart of the problem is a risk-management approach based on responsive measures that assume things go back to normal after a crisis – an approach that falls short with complex or slowly evolving environmental risks such as climate change. Stakeholders have been slow to address the underlying causes of environmental risks or to address their economic, social, political and humanitarian consequences. (p.21)

Croissance inclusive, une nécessité – et une impossibilité

Le portrait de 2015 aboutit à un constat critique où les inégalités économiques jouent un rôle fondamental:

This [societies less bound by common values and polarized into the haves and have-nots] in turn increases the risk of prolonged economic stagnation, creating the potential for a self-reinforcing downward spiral into social chaos. States will need to mitigate this risk through policies to make growth more inclusive: providing public goods and services such as social protection, hospitals, schools, transport and telecommunications infrastructure. (p.16)

On insiste que les projections de Halte à la croissance sont catastrophistes. Ceux qui le disent seraient bien avisés de lire au moins la première partie de ce rapport Global Risks 2015, où les auteurs décrivent d’un tel sérieux l’ensemble des risques et, nouvel élément dans l’analyse, et plus fondamental, les tendances lourdes qui s’inscrivent dans la permanence, que l’on peut facilement les décrire comme catastrophistes contemporains dont les projections sont justement – et plus faciles à faire donc – pour le court terme, au plus, d’ici 10 ans. Homer-Dixon mettaient un accent déjà en 2006 sur les tendances lourdes qui nous mènent à l’effondrement. Les auteurs de Davos les cernent maintenant avec pas mal de clarté mais constatent :

Consensus is no longer accepted as the baseline model for economic development, but neither has it been replaced by an alternative set of unified values. (p.11)

Curieux que le consensus soit identifié comme le modèle de base pour le développement économique, mais le constat suggère qu’il y a reconnaissance que le modèle actuel comporte des problèmes. Pour revenir à mon point de départ, les inégalités économiques constituent un facteur qui risque de contribuer de façon massive à de nouvelles migrations[1], un phénomène parmi de nombreux qui marquent l’instabilité sociale soulignée par le WEF.

Nous avons dans Global Risks 2015 ce qui semble être l’inspiration – le risque de chaos social à assez court terme – pour la production d’un nouveau document résultant d’une réflexion à part, The Inclusive Growth and Development Report 2015. Le premier paragraphe du Résumé exécutif de ce document revient sur l’idée d’un nouveau modèle, et l’insère dans la problématique des inégalités économiques.

There is no bigger policy challenge preoccupying leaders around the world than expanding social participation in the process and benefits of economic growth and integration. Even if the precise nature and relative importance of the causes of rising inequality and stagnating median household incomes remain in debate, a geographically and ideologically diverse consensus has emerged that a new, or at least significantly improved, model of economic growth and development is required. (p.vii)

Je reviendrai sur cette intervention du WEF dans un prochain article.

 

[1] Dans le chapitre sur les stress tectoniques démographiques de The Upside of Down, Homer-Dixon fournit une version texte de la carte que j’ai présenté dans le récent article sur les migrations. Il fait une comparaison entre les pays de l’Union européenne et les quelque 25 pays limitrophes en Afrique du Nord et en Asie de l’Ouest. En 1950, les pays limitrophes avaient une population la moitié de celle de l’Europe (163/350 millions). En 2000, la première avait presque quadruplé, dépassant en taille celle de l’Europe (587/451 millions). Selon les projections des Nations Unies, en 2050 la population des pays limitrophes sera trois fois celle de l’Europe (1,300/401 millions), cette dernière ayant diminué de quelque 50 millions de personnes. Les premières populations seront en augmentation de quelque 16 millions de personnes par année, celles de l’Europe seront en diminution de quelque 2 millions de personnes par année. Sa conclusion : des millions de personnes dans les pays limitrophes, en grande partie pauvres, vont migrer vers l’Europe, riche (p.64-65).

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Un grand bond vers l’avant?

La publication récente du Manifeste pour un grand bond vers l’avant s’inscrit dans la lignée des promoteurs de l’économie verte. Ces initiateurs – en grande majorité du Canada anglais – représentent une population très sensibilisée aux enjeux environnementaux et sociaux qui marquent les objets d’interventions depuis des décennies, et qui sont probablement à leur plus fort niveau actuellement. Je respect beaucoup ces gens, j’en connais plusieurs, mais j’insiste que leur analyse est déficiente, ce que David Suzuki, au moins, devrait savoir en suivant ses interventions à Rio+20, entre autres.

Ce document était tout à fait prévisible, tout comme son contenu, et cela depuis assez longtemps. Comme pour le Manifeste pour un élan global, je crois qu’il s’y trouve une prétention qui n’est pas justifiée mais qui est fondamentale pour les signataires dans leur espoir pour une transition en douceur. Beaucoup trop de monde pense que «nous pourrions vivre dans un pays entièrement alimenté par des énergies réellement renouvelables et justes»; bon nombre d’articles sur ce blogue cherche à montrer que cela est une illusion, au Canada, et davantage si la préoccupation pour la justice va plus loin que le Canada…

Je suis intervenu sur le récent livre Tout peut changer de Naomi Klein, une des signataires dont je suis avec admiration la carrière depuis assez longtemps. Je suis également intervenu pour souligner les faiblesses des Dialogues pour un Canada vert, une des sources de ce nouveau manifeste. Dans les deux articles, j’essaie de présenter la nécessité d’un changement de discours et d’action plutôt qu’une accentuation de l’effort de porter pression suivant les grandes lignes des dernières décennies, voire des dernières années.

 

 

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