Un Plan B pour le manifeste Grand bond vers l’avant

Le transport en commun comme solution à la relance économique et à la crise environnementale au Québec: le titre de la note de recherche de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) laisse craindre des dérapages, une volonté de reprendre le bâton de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) et foncer sur la nécessité de relancer la croissance économique avec une approche industrielle nouveau genre. Finalement, la note, publiée en janvier, n’y va pas, et propose plutôt pour le Québec ce que l’abandon des sables bitumineux représente(rait) pour les provinces de l’Ouest, un bouleversement.

En effet, parmi les principales sources d’émissions de GES au Canada figurent l’industrie d’extraction d’énergie fossile pour le quart et nos systèmes de transport pour un autre quart; quant aux sources de la croissance de ces émissions depuis 1990, les deux y sont pour presque 100%. Le manifeste Grand bond vers l’avant cible la moitié du défi, celle de l’industrie de l’énergie fossile. Actuellement en déprime, le déclin (temporaire, peut-être, peut-être pas) du secteur suite à la baisse dramatique du prix du pétrole montre assez clairement son rôle dans l’économie canadienne, également face à un ralentissement sérieux. Et voilà une source des émotions lors de la convention du NPD il y a deux semaines.

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Il y en a qui ont leur Audi

Les transports un élément clé

Le manifeste n’aborde tout simplement pas le défi associé à nos transports alors que déjà il a suscité les émotions et les oppositions. Le principal but de mes deux articles sur le sujet, le premier sur le positionnement du manifeste, le deuxième sur ses faiblesses, était de faire ressortir l’importance des propositions du manifeste pour la structure de notre société, et de son économie, lorsque l’on regarde d’un peu plus près leurs vraies implications. Brasser dans les grands secteurs de l’énergie et de l’agriculture n’est pas une mince affaire, surtout dans l’urgence, et cela est compliqué grandement par tout effort de chercher à identifier le financement d’une société ainsi transformée.

L’effort du DDPC pour esquisser un scénario traçant une voie possible pour relever le défi d’éviter un réchauffement de plus de 2°C semble aller presque dans le sens contraire. Du moins, il semble suggérer que nous pouvons mettre nos efforts ailleurs que dans le secteur de l’énergie fossile; pour ce dernier, le DDPC fournit le portrait d’un Canada avec ce secteur fort, ou faible, et les implications de ces portraits pour certaines provinces. Ce qui se passera dans ce secteur n’aura presque rien à voir avec l’ensemble des autres mesures ciblant la décarbonisation, et le scénario présenté (avec comme hypothèses le maintien de la croissance économique (verte?) et un prix de pétrole qui reste bas et mortel pour l’exploitation des sables bitumineux) insiste que ces autres mesures, qui doivent être entreprises immédiatement, représente déjà un défi suffisant pour nous ébranler.

Suivant des travaux de Renaud Gignac et Damon Matthews, j’ai essayé d’insérer dans la réflexion la question de l’allocation équitable de budget carbone de l’humanité, tel que calculé par le GIÉC. Je ne vois presque nulle part de discussion sur cet aspect du défi des changements climatiques, mais nous voyons déjà une indication que l’allocation du fardeau va peser dans les négociations entre les différentes juridictions canadiennes en vue de la formulation d’un plan d’action national. La difficulté d’imaginer un tel plan d’action pour le Québec est presque indépendante du débat sur les sables bitumineux, ceux-ci n’ayant pas d’impact sur le bilan des émissions du Québec. Le débat sur Énergie Est est ailleurs.

Les transports représentent plus de 40% des émissions québécoises et tout effort de les gérer aboutit rapidement à l’automobile. On peut voir une première indication de ceci dans le travail du DDPC, qui cible finalement de faibles changements dans le secteur à l’échelle canadienne (31); devant l’importance des véhicules privés, il prévoit une baisse de ce moyen de transport (figure 30), mais seulement d’environ 7% (interurbain) à 17% (urbain). L’électrification du transport privé, du fret léger et du rail représente un objectif incontournable pour leur scénario, complété par la transformation des fuels restants par une dilution de 90% par des biocarburants. Mais à travers les moyennes se cache un défi pour le Québec, qui de toute évidence doit s’attaquer en priorité à ce phénomène des transports, en croissance chez les Québécois comme le veulent les Albertains l’exploitation des sables bitumineux.

Le Québec et l’automobile, des enjeux économiques aussi bien qu’environnementaux 

Grand bond vers l’avant change de titre dans la version française, y ajoutant «et le Québec». On peut soupçonner que cela est une reconnaissance du fait que le manifeste a été conçu par le ROC et que ses impacts se font sentir surtout dans le ROC. Pour que le Québec y soit vraiment impliqué, il faudrait plus qu’une opposition au pipeline Énergie Est. Il faut que le Québec s’attaque à l’énorme défi que représente son secteur des transports, dont les émissions sont en croissance constante.

Bertrand Schepper, auteur de la note de l’IRIS mentionnée, est conscient de ces enjeux et aborde la question des transports par une analyse qui est finalement économique, environnementale et sociale. Schepper propose (i) que la voiture électrique est presque sans intérêt, voire négative, comme piste de solution, (ii) que le transport en commun représente clairement la voie de l’avenir et (iii) qu’il faut chercher à concevoir un Québec (et un Canada, ajoutons-le) où l’automobile privée prendra la voie de sortie. Et on pense que les sables bitumineux constituent un défi!

Sources GES

La note débute avec une première section sur le Québec dopé à l’automobile, suivie d’une autre sur la voiture électrique, pour éliminer rapidement celle-ci, et passe ensuite à souligner qu’il est «temps de remettre en question l’hégémonie de l’automobile au Québec» pour mettre l’accent sur le transport en commun.

Pour Schepper, «d’un point de vue environnemental, l’agrandissement des réseaux de transport en commun dans les centres urbains, y compris l’agrandissement du métro de Montréal, constitue une meilleure option que l’augmentation du parc automobile sur le même territoire» (5). On pourrait ajouter à cette idée d’allonger le métro le projet d’un réseau de trains électriques annoncé par le CDPQ récemment, comme celui du monorail mis de l’avant par l’IRÉC et celui du TGV dans l’air depuis longtemps.

Tous ces projets en sont de «transport en commun», mais ce qui est intéressant dans la note de recherche est que c’est finalement l’autobus qui reçoit l’attention de Schepper. Il descend donc d’un cran des envolées technologiques: «Comme le Québec possède une industrie florissante de transport en commun et que les autobus consomment moins d’énergie par utilisateur que la voiture, les effets économiques d’un virage vers le transport en commun seraient bien plus importants que le choix de s’en tenir à une électrification des automobiles» (p.6).

Schepper résume son analyse avec une proposition d’investissement pour les projets d’infrastructures déjà prévus par le Québec :

Balance des paiements«Quant à la balance commerciale du Québec, on peut supposer que des investissements de 9,03 G$ en transport en commun auront un effet marquant. En effet, cet investissement en capital permettrait l’achat de plus de 20 000 autobus standard construits au Québec. Cela réduirait nos importations de voitures de près de 1 090 000 unités, qui ne seront pas remplacées. En s’en tenant à notre évaluation prudente de 21 000 $ par voiture neuve, il s’agirait d’une baisse moyenne annuelle de plus de 2,4 G$ pour la balance commerciale, soit un total de 24,6 G$ sur 10 ans. D’autre part, en prenant pour repère un prix relativement bas du baril de pétrole à 52,38 $, on peut envisager une baisse de nos importations de pétrole de 4,4 G$ sur 10 ans. Cela représenterait un effet de 440 M$ par année sur la balance commerciale… En ce sens, sur 10 ans, on peut estimer que l’investissement proposé de 9,03 G$ aura un effet positif de 29 G$ sur la balance commerciale du Québec.» (p.9, mes italiques)

La proposition : investir dans la construction, au Québec, d’une nouvelle flotte d’autobus («standards» électriques, à présumer) pour ensuite générer de l’activité économique dans l’opération et l’entretien du réseau, qui serait implanté partout dans la province, contrairement aux grands projets technologiques. Alors que l’IRÉC rêve de voir le Québec développer une infrastructure industrielle pour la fabrication du monorail pour implantation ici (ce qui n’a pas de bon sens en termes coûts/bénéfices) mais surtout pour exportation, cela sur le long terme, Schepper cible le court terme (10 ans), le temps nécessaire pour équiper le Québec d’un réseau modeste en termes technologiques mais efficace et accessible à toute la population. Et, ajouterait Schepper, Bombardier et d’autres pourraient les construire, en refusant la volonté d’une concurrence de la part de Michael Sabia de la CDPQ pour le réseau de trains électriques, cela se situant dans un tout autre modèle que celle d’une transition.

Une approche à la transition

En fait, le titre de la note de recherche, ainsi que le langage de sa conclusion, semblent vouloir voir la mise en place d’une infrastructure industrielle pour le long terme, mais cela ne découle pas de la présentation et nous mettrait par ailleurs devant l’ensemble des défis associés à la volonté de maintenir la croissance économique. Comme Schepper dit, l’opération et l’entretien sont plus intéressants sur le plan économique et social que la fabrication, et la présentation met l’accent sur ces autres activités. Fascinante, cette note se limite à une intervention qui cible une vraie transition, d’assez court terme et cohérente avec la nécessité radicale de réduire l’empreinte écologique du Québec, ce à quoi les économistes ne pensent pas.

Implicite dans la proposition de l’IRIS est une intervention politique qui soutient l’idée de ne pas remplacer le million de véhicules rendus non nécessaires en raison de l’implantation du réseau d’autobus (que Schepper insiste à appeler génériquement un réseau de transport en commun, comme s’il est conscient que son analyse ne sera pas très populaire dans ses implications pour les automobilistes). Il s’agirait du cinquième environ de la flotte de véhicules privés éliminés d’ici 2025. Le défi reste pour le 80% de la flotte qui, rendu en 2030, aurait atteint la fin de sa vie; comme Schepper dit, sa proposition n’est pas exclusive au 20%, à l’image de la proposition de Stephen Lewis pour les emplois qui seraient perdus si le Canada annulait les contrats d’équipement militaire avec l’Arabie saoudite… «Pour répondre à l’urgence écologique et permettre une relance économique du Québec, il semble opportun de faire du transport en commun une véritable politique industrielle» (p.7-8). La relance serait temporaire, et tant mieux.

Schepper inclut dans son analyse les coûts pour les individus de maintenir une automobile privée, très importants (deuxièmes après la maison, pour les ménages). Il ne le mentionne pas, mais une reconnaissance du fait que ces véhicules sont utilisés environ 3% du temps fournit ce qui est nécessaire pour compléter l’argument visant à éliminer plus ou moins complètement la flotte de véhicules privés. Schepper termine en soulignant que l’on «peut alors calculer qu’en 2025, le potentiel de réduction des émissions de GES de cet investissement sera de 2,2 Gteq CO , soit l’équivalent de près de 8,5 % des objectifs québécois visés pour 2030» (p.9). Il resterait donc pas mal de chemin à faire…       

Le contraste de cette approche avec celle du Conference Board dans son rapport de l’an dernier est frappant. Sa liste de recommandations à la fin du document commence avec une sur le maintien des mesures d’amélioration continue et technologiques esquissées dans ses deux scénarios, mais celles-ci sont suivies par trois qui ressortent: Sortir les gens de leurs autos (121); Mettre un accent sur le transport des marchandises (122); Réduire la demande pour le transport (123). Devant cette approche (in)imaginable pour le Conférence Board, la série de recommandations termine avec la volonté qui risque d’être celle de l’échec de la COP21 : Rechercher l’équilibre (123)…

Dialogues pour un Canada vert aborde dans la section 2.4 (p.35-37) la question des transports, avec sa cinquième orientation stratégique, «Adopter rapidement des stratégies de transport à faibles émissions de GES dans l’ensemble du Canada». L’orientation semble compromise dès la première phrase de la section, qui propose que ces interventions soient «évaluées de manière approfondie»; une telle évaluation ne pourra se faire rapidement. Et elle n’est pas nécessaire devant l’urgence et des connaissances déjà acquises. Le document propose comme première mesure, à l’image du Conference Board, que les normes d’émissions soient rehaussées (y compris pour les VUS qui devraient plutôt être éliminés…). La deuxième mesure, pour le moyen et le long termes, est l’électrification du transport routier; non seulement ceci n’est pas pour le court terme, mais l’analyse de l’IRIS suggère qu’elle va dans la mauvaise direction[1];on peut voir le défi avec l’analyse du DDPC: en 2030, il faudrait que 70% des ventes d’autos soient électriques (comm. pers). La dernière mesure identifiée est une amélioration du transport ferroviaire et intermodal, le «Mettre un accent sur le transport des marchandises» du Conference Board.

Le fondement de l’orientation semble presque réchappé par la troisième mesure, pour le court et le moyen termes, soit de soutenir de nouveaux modèles de transport «comme solutions de rechange aux autombiles de propriété privée». Dialogues part du fait (p.22) que les émissions venant des transports sont finalement équivalentes à celles venant des industries d’extraction fossile, mais ne fait aucun effort d’insérer sa présentation dans le cadre du budget carbone. Voyant la façon explicite et directe dont Grand bond vers l’avant aborde la question de l’extraction de l’énergie fossile (on la laisse en l’état actuel, sans expansion), et voyant que le manifeste n’aborde même pas la question des transports, il semble raisonnable de penser que, pour compléter Grand bond vers l’avant, une façon explicite et directe serait appropriée aussi pour les transports, en ciblant le transport privé par automobile (environ les trois quarts des émissions du secteur).

Le Plan B et le problème…

Quand j’écrivais le chapitre sur l’énergie pour le livre Les indignés sans projet?, je faisais en même temps un apprentissage qui m’arrive – qui nous arrive – régulièrement tellement nous sommes leurrés par l’espoir technologique, tellement nous ne sommes pas habitués à penser en termes de gestion de crises. J’ai commencé avec le surplus d’électricité au Québec, j’ai passé à la voiture électrique comme approche à privilégier, pour terminer avec la disparition de la flotte d’automobiles privées comme piste raisonnable pour faire face aux défis… La véritable situation, les besoins réels, ressortent dès que l’on s’arrête un peu. Schepper le fait, et le défi est de compléter le portait qu’il présente en esquissant un Plan B pour Grand bond vers l’avant.

 d'autres leur Ford ou Chevrolet

d’autres leur Ford ou Chevrolet

Un réseau d’autobus électriques de différentes tailles, selon les besoins de différents quartiers des villes de Montréal de Québec, selon les besoins d’un nombre important de villes moyennes et petites, devient un axe important pour les transports. Par contre, plutôt que d’essayer de couvrir l’ensemble des besoins des communautés avec un tel réseau, un deuxième réseau de taxi-bus se présente rapidement comme un complément moins lourd; Dialogues nous envoie à l’expérience de Victoriaville avec un tel système, justement au niveau de l’automobile privée que la réflexion arrive à presque supprimer. Et à un niveau au-dessus de celui des autobus, on trouve le métro à Montréal, déjà surchargé, et le besoin de quelque chose d’autre, de complémentaire, le service rapide par bus ou le tramway. La Ville de Québec a déjà esquissé sérieusement un tel projet intermédiaire.

Il s’agit, finalement, de nous référer à un ensemble de connaissances acquises depuis assez longtemps. Luc Gagnon, avec qui j’ai collaboré pendant des années, est maintenant président d’Option transport durable et est intervenu récemment et à deux reprises lors d’articles par Florence Sara G. Ferraris dans Le Devoir, en même temps que Christian Savard de Vivre en ville, de Franck Scherrer de l’Université de Montréal, de Jean-François Lefebvre de l’UQAM et de Réjean Benoît, également d’Option transport durable. Dans un premier article, Ferraris étale les options en matière de transport en ciblant ces intervenants qui cherchent depuis longtemps à définir ces options sans s’orienter d’office vers la haute technologie; dans le deuxième article, une entrevue avec Luc Gagnon et Réjean Benoît présente les détails du réseau du tramway qu’ils proposent pour l’est de Montréal. Le travail de ce dernier groupe a également été couvert par le journal Métro.

Le site web de l’organisme ouvre avec le constat: «L’automobile est une fabuleuse invention». Il part de là pour aller ailleurs. Grand bond vers l’avant s’attaque de front à l’industrie fossile. Pour le transport dont il ne parle pas, on aboutit par Dialogues à cette piste décrite mais presque noyée dans un ensemble d’options pour le court, le moyen et le long termes, soit le remplacement de l’automobile privée. Schepper arrive directement à fournir une approche qui frappe au coeur de la problématique et du défi, l’automobile privée utilisée pour environ 3% du temps, mais présente dans le coeur des propriétaires près de 100% du temps.

En effet, alors que l’arrêt de l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux frappe au coeur de l’économie de l’Alberta, l’élimination de l’automobile privée serait bénéfique pour l’économie du Québec, mais frapperait au coeur de ses propriétaires. Elle ne joue pas le rôle d’un équipement nécessaire, mais d’un symbole définissant la place que l’on occupe dans la société, chacune pour sa place, chacun ayant une place – à part les plus démunis de la société. Pour le Québec, et contrairement à celles visant les sables bitumineux, les propositions esquissées ici ne touchent même pas au système économique en place: le pétrole, tout comme les automobiles, sont 100% importés et représentent un poids pour la balance des paiements de la province (voir le graphique 1 ci-haut).

On parle souvent du manque de volonté politique. Ce qui est presque fascinant, dans le cas présent, est que ceci représente une façon d’attribuer à autrui, aux politiciens, ce que nous avons dans nos coeurs, une volonté de maintenir à tout prix notre romance avec notre jouet favori. Les gens ne prendront pas le transport en commun si celui-ci n’est pas disponible mais, plus important, le transport en commun ne sera pas utilisé si l’automobile privée n’est pas éliminée. La volonté politique en cause est en fait une volonté citoyenne d’abandonner (ou non) le rêve de l’économie verte pour revenir à la terre, une terre meurtrie et menacée mais peut-être capable de nous accompagner dans une transition vers un avenir plus modeste. Cela prendra une révision du Grand bond vers l’avant et sa promotion par un ensemble d’acteurs de la société civile et, éventuellement, de la société elle-même.

 

[1] Le texte indique que le transport est responsable de 78,4% des émissions de GES. Ceci est proche du bon chiffre, si l’on ne pense qu’aux combustibles fossiles, mais sa référence 90 fournit le bon chiffre, 42,5%.

 

MISE À JOUR

Le même jour que j’ai publié cet article un groupe est intervenu en opposition au projet Énergie Est, soulignant qu’il s’agit d’«un piège écologique, économique et social qui nous enfermerait pour plusieurs décennies dans la dépendance à une croissance dopée aux hydrocarbures extrêmes. Autoriser Énergie Est, c’est s’exposer à des risques majeurs pour des retombées qui affaibliraient à terme notre économie». J’appuie totalement l’opposition au pipeline (je n’étais pas invité à signé cette nouvelle déclaration…) mais je reste toujours plus que préoccupé par plusieurs aspects de l’opposition qui n’arrivent pas à une clarté quant à ses fondements et à ses implications.

La déclaration du 27 avril constate que le pipeline représente une infrastructure qui nous lieraient à un développement pétrolier à long terme (ou à la faillite des propriétaires du pipeline, une alternative possible) et insiste que «l’histoire exige de nous un avenir où d’autres formes d’énergie, d’autres logiques de production et de consommation prédomineront.» Cela comporte «l’impératif d’une transition énergétique immédiate. C’est là que nous devons investir nos énergies et canaliser notre inventivité». Ceci semble être explicité un peu avec les propos suivants:

[Le pipeline] nous rend complices du programme économique de quelques grandes entreprises détenant des droits d’extraire et dont l’intention se résume à l’expansion de leurs profits… Autoriser Énergie Est, c’est s’exposer à des risques majeurs pour des retombées qui affaibliraient à terme notre économie… En un mot, Énergie Est symbolise notre enfermement collectif dans un modèle de société qui nie les dangers que représentent les changements climatiques.

J’aimerais voir les signataires (et d’autres) élargir leurs interventions dans le sens de cet article et de celui sur Énergie Est qui prétendent qu’un complément nécessaire au rejet de l’expansion des sables bitumineux est une diminution dramatique des émissions venant de nos transports. Cela implique :

  • une reconnaissance du fait que nous laissons à d’autres les risques et les dégâts associés à notre usage de pétrole, à moins de compléter le sens de l’intervention et reconnaître que l’opposition à l’exploitation des sables bitumineux comporte à toutes fins pratiques l’abandon de l’automobile privée dans nos vies quotidiennes, puisque celle-ci représente notre principale utilisation de pétrole (et d’émission de GES);
  • une reconnaissance que l’abandon de toute expansion de l’exploitation des sables bitumineux et l’abandon de l’automobile privée dans nos vies comportent (pour le premier) un risque pour l’économie canadienne que nous assumons et (pour le deuxième) un bouleversement de notre société et de nos vies que nous devons promouvoir avec autant d’insistance;
  • la nécessité d’efforts pour bien cerner la société et l’économie qui sont l’objet de nos revendications et une acceptation de ce que cela comporte, presque sûrement, soit ce que Tim Morgan appelle une «récession permanente», à laquelle nous devons nous préparer.

Cela à moins de poursuivre dans le déni que représente l’adhésion à l’idée de l’économie verte avec son leurre technologique, ensemble qui devient de plus en plus clairement un rêve sans fondement dans la réalité… La déclaration sort en même temps que le livre Le piège Énergie Est. Sortir de l’impasse des sables bitumineux (Écosociété) signé par Éric Pineault (apparemment seul). Pineault est bien capable de faire la part des choses et élaborer sur les implications sociales et économiques en cause et j’espère qu’il l’a fait. J’ai un livre à lire.

 

 

 

 

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… comme une hache fend le bois – partie 2, la réalité à cibler

Le manifeste Grand bond vers l’avant cible en priorité un ensemble d’injustices et de crises dans la société contemporaine: respect des droits des autochtones, internationalisme, droits humains, diversité et développement durable. La pauvreté et les inégalités arrivent dès la deuxième phrase. Reconnaissant le rôle fondamental que joue l’énergie dans toute société, il souhaite «des sources d’énergie qui ne s’épuiseront jamais, pas plus qu’elles n’empoisonneront la terre».

 La décennie zéro de Klein: un peu de clarté au loin avant l'orage

La décennie zéro de Klein: un peu de clarté au loin avant l’orage

Le manifeste suggère que «les avancées technologiques ont mis ce rêve à notre portée» et semble proposer, suivant la réflexion de Stephen Lewis, une transition vers une nouvelle société en utilisant de grands chantiers de construction d’énergies renouvelables pour compenser les pertes d’emplois dans le secteur de l’énergie fossile – et la perte de cette énergie même. Il n’est pas clair que la compensation puisse être complète, face à d’autres priorités comme une prise en compte de la situation des autochtones et la remise en état de nos infrastructures existantes «qui tombent en ruines». En outre, le manifeste demande de mettre un frein aux accords commerciaux, dont celui avec l’Europe et celui «trans-pacifique». Devant de tels enjeux, il serait probablement prudent de prévoir que la transition soit plus cahoteuse que prévue.

 Transformations ou transition?

Le manifeste Grand bond vers l’avant propose des transformations en profondeur du système canadien, dans l’important secteur de l’énergie, dans l’agriculture qui domine le paysage dans plusieurs provinces, dans les fondements fiscaux de son budget. En fait, le manifeste semble dessiner d’importants éléments de la «transition», et si ces éléments exigent plus que le manifeste laisse entendre, nous sommes en mesure de croire que cela ne changera pas la conviction de ses initiateurs que ces éléments s’imposent[1].

Auparavant, des propositions analogues cherchaient à s’insérer dans une transition progressive. Un leitmotif du manifeste, un leitmotif du scénario du DDPC, un leitmotif de Tout peut changer de Naomi Klein, une des initiatrices du manifeste – nous sommes dans la décennie zéro de Klein d’après son jugement de 2013… -, est l’urgence.  Le terme est omniprésent depuis longtemps, mais ces récentes interventions semblent davantage ciblées en ce sens. Pour la partie du manifeste touchant l’énergie, nous sommes devant des propositions qui transformeraient radicalement et rapidement l’économie canadienne en apportant des changments importants sur le plan social, en termes d’emplois et leur emplacement aussi bien qu’en termes des types d’emplois, finalement, dans la structure même de ce secteur de l’économie et de la société.

Le manifeste Grand bond vers l’avant ne fournit aucune indication pour soutenir le propos à l’effet que la nouvelle économie ainsi créée constituerait une amélioration par rapport à l’actuelle, ni une idée des transformations profondes et perturbatrices qui seraient en cause. Mon analyse des interventions de Greenpeace Internationaldu DDPP et du DDPC indique le maintien sur le long terme des inégalités dénoncées par le manifeste et fournit un contexte pour les «avancées technologiques»: elles sont limitées et comportent le maintien des inégalités à l’échelle planétaire. Aussi important – et c’était déjà reconnu dans le discours de Stephen Lewis à la convention du NPD –, il n’y a aucune raison de croire que les transformations proposées vont se réaliser, et certainement pas dans le court terme. Déjà, le nouveau gouvernement canadien a clairement indiqué sa volonté de poursuivre l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux et la construction d’oléoducs pour le permettre. Peu importe que la situation mondiale actuelle aille dans le sens contraire, l’espoir des promoteurs est que cette situation soit temporaire. Cela est même un élément du manifeste Grand bond vers l’avant qui termine en soulignant que «cette pause dans la folie de l’expansion ne devrait pas être perçue comme une crise, mais bien comme un cadeau».

Et la vision d’une autre société?

Dans sa présentation de ses dix grandes orientations, Dialogues pour un Canada vert met en priorité et comme action immédiate l’établissement d’un prix pour le carbone. Le problème avec cette approche, qu’on aboutisse ou non à en mettre en place, est que le niveau du prix est établi politiquement[2]. Nous voyons l’importance, plus généralement, d’interventions pouvant toucher, et perturber, des groupes entiers de la société.

Ce document d’appui au manifeste aborde différents éléments de l’Indice de progrès véritable (IPV), dont la question des redevances provenant de l’exploitation des ressources non renouvelables, soit les mines, incluant l’extraction d’énergie fossile. Dans le secteur des mines métallifères, l’approche généralisée au Canada, et incluant le Québec, est désastreuse, contraire aux principes de base de l’économie écologique; une application de ces principes, à toutes fins pratiques la nationalisation, aurait comme résultat très souvent une incapacité de procéder sur le plan économique, tellement le prix requis ne rencontrerait pas celui des marchés mondiaux. Il ne faudrait pas compter trop sur les redevances comme source de revenus pour un État qui cible les services.

Les tout récents budgets de l’Alberta et de Terre-Neuve et Labrador fournissent une indication indirecte de l’erreur de cette approche, qui ne reconnaît pas ces principes de l’économie écologique détaillés dans le chapitre de mon livre sur l’activité minière. Par leur nature même, l’exploitation de telles ressources ne peut continuer indéfiniment, et les revenus qui peuvent être générés (avec des redevances sans comparaison plus importantes que celles recherchées habituellement par les provinces) doivent être utilisés, non pas pour les besoins courants, mais pour établir des sources de revenus permanents pouvant être mises en place. Les problèmes actuels de l’Alberta et de Terre-Neuve et Labrador proviennent de la baisse du prix du pétrole et d’autres minérales, mais indirectement on peut croire que cette baisse est liée à une situation où les ressources minérales en générales deviennent de plus en plus difficiles à trouver et, par la suite, coûteuses à extraire. L’intérêt dans l’immédiat, à juger par les décisions politiques à leur égard, est de créer des emplois, mais voilà, cette approche est de court terme.

Une prise en compte de l’IPV est déjà implicite dans la proposition d’abandonner les énergies fossiles, avec comme modèle la Norvège. Plus généralement, les coûts associés aux externalités environnementales et sociales sont tels qu’ils définissent presque la nécessité de la décarbonisation; les coûts des changements climatiques sont la plus importante soustraction dans le calcul de l’IPV, qui réduit le PIB des trois quarts. Le CCPA ne propose dans la liste fournie dans mon premier article sur Grand bond vers l’avant que de couper les subventions à l’exploitation de l’énergie fossile, mais le manifeste cible clairement l’exploitation elle-même.

En fait, comme le DDPC montre, le défi principal serait de réussir dans les cinq autres composantes du scénario de décarbonisation. Si cela est réussi, les changements dans l’économie canadienne (l’Alberta ou le Québec bénéficiant des conditions établies par les marchés mondiaux, mais pas les deux) seraient finalement politiques, comme nous voyons avec les débats internes au sein du NPD.

Devant un choix que l’on ne veut pas confronter

L’intervention associée au Nouveau parti démocratique signale une situation assez dramatique, et non seulement pour les politiciens qui militent en son sein. Elle représente une intention, qui semble être claire, de reconnaître «ce que nous sommes et de décider de changer» – du moins, dans nos gestes à nous. Le manifeste fournit plusieurs pistes pour un mouvement qui agirait en fonction de l’échec de ses volontés.

Le manifeste aborde en effet vers la fin une autre façon de concevoir la nouvelle société voulue par beaucoup d’entre nous. Il s’agit de mettre un accent sur une économie de services plutôt que sur une économie fondée sur l’extractivisme.

La transition vers une économie qui tient compte des limites de notre terre requiert aussi de développer les secteurs de notre économie qui sont déjà sobres en carbone : ceux des soins, de l’éducation, du travail social, des arts et des services de communications d’intérêt public. Un service de garde universel comme celui du Québec devrait d’ailleurs avoir été implanté dans tout le Canada, il y a longtemps. Tout ce travail, dont une grande partie est accomplie par des femmes, est le ciment qui permet aux communautés humaines et résiliantes de tenir, et nous aurons besoin que nos communautés soient le plus solide possible, face au cahoteux futur qui nous attend.

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Le texte laisse à d’autres économies, à d’autres sociétés, l’exploitation des ressources nécessaire pour produire nos biens matériels et cible une résilience chez nous. Par contre, le type de développement décrit ne comporte pas la création de bénéfices monétaires importants et ne semble pas définir la résilience en termes économiques; au contraire, il comporte normalement des coûts. Les auteurs du manifeste semblent vouloir diminuer l’importance de la question des revenus qui seraient requis par l’État dans ce nouvel arrangement et suggèrent la litanie de changements proposés par le CCPA comme réponse. Ceux-ci méritent une analyse plus approfondie quant à ses implications pour l’économie d’où ils proviendraient.

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Plus directement, il est temps de voir l’ensemble des acteurs associés aux démarches qui cherchent à nous sortir des crises reconnaître ce qui devient encore plus clair avec la démarche du NPD. Nous sommes devant une impasse économique et politique en dépit de l’urgence reconnue. Stephen Lewis nous a fourni une vision qui semble être écartée par les options politiques réalistes (comme Thomas Mulcair cherchait). Grand bond vers l’avant fournit plusieurs pistes permettant de décrire la nouvelle société qui se trouve «en avant», mais elle est drôlement plus contrainte que le manifeste indique.

Cette société n’est pas celle de l’économie et de la croissance vertes dans laquelle la «transition» se ferait sans heurts. Elle pourrait bien être une société centrée sur les services, mais avec des moyens moins importants que rêvés. Elle semble être beaucoup plus celle projetée par Halte à la croissance il y a près de 45 ans, une société qui doit composer avec un effondrement du système économique responsable, de toute façon et en grande partie, des crises qui sévissent. Ce serait une société sans les revenus de la croissance calculés par le CCPA et où il y aurait un accent sur les services, voire sur la coopération, sur la collaboration, sur le bénévolat, mais où l’accent sur ces services marquerait la vie quotidienne à la place de la recherche de plus en plus de bien matériels.

 

 

 

 

[1]  On constate d’emblée que le manifeste a été initié par le ROC, mais avec plusieurs signataires initiateurs québécois dans les arts (Denis Villeneuve, Dominic Champagne, Xavier Dolan. Leonard Cohen, Naomi Klein, Yann Martel), mais en termes d’organisations, seulement la Fondation David Suzuki et Greenpeace, par leurs organisations canadiennes, avec Coule pas chez nous. Une deuxième étape y mettait Éric Pineault et Gabriel Nadeau-Dubois comme signataires et, parmi les organisations, Le monde à bicyclette. Les informations terminent avec les endorsements/appuis: Amis de la terre de Québec; ATTAC-Québec; Cercle des Premières nations de l’UQAM; Chorale du peuple (Occupons Montréal); Climate Action Network; Divest Concordia; Parti vert du Canada et du Québec; Québec solidaire. Voir le site du manifeste pour l’ensemble des signataires. Dialogues, référence pour le manifeste, met en évidence plusieurs auteurs et participantes québécois (dont Catherine Potvin, Louis Fortier, Normand Mousseau, Pierre-Olivier Pineau, Christian Messier, d’autres). Le manifeste Élan global représente une initiative québécoise avec plusieurs éléments correspondants.

[2] Dans Le Devoir du 12 avril il y a un court article sur la perte possible de l’industrie de l’acier long en Allemagne et peut-être en Europe qui souligne jusqu’à quel point cet aspect de la problématique peut être important. Un des facteurs dans la crise de l’acier en Europe: le prix du carbone déjà en place…

Ces annonces sont survenues alors que 45 000 salariés allemands de la sidérurgie manifestaient lundi à travers l’Allemagne à l’appel du syndicat IG Metall pour clamer leur inquiétude. « Il faut combattre les importations à bas prix en provenance de Chine et empêcher le renchérissement des certificats de CO2 », a plaidé IG Metall en référence à une réforme proposée par Bruxelles du système de négoce de certificats d’émissions de CO2, qui pénaliserait davantage les industries

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… comme une hache fend le bois – partie 1, la complexité de l’espoir

Je suis plutôt convaincu que Halte à la croissance dessine notre avenir à assez court terme, un avenir compliqué par d’autres aspects de la crise sociale, mais personne ne semble vouloir agir en ce sens. Dans une sorte de position de repli, je regarde les propositions touchant l’économie verte, justement fondées sur le rejet de Halte et sur l’idée que les énergies renouvelables nous permettront de maintenir notre système économique tout en protégeant nos écosystèmes planétaires; le travail de Greenpeace International avec des partenaires industriels des secteurs de l’éolien et du solaire semble assez clairement montrer qu’un effort à l’échelle mondiale en ce sens ne réglera pas nos problèmes, mais encore, cela ne semble rien changer dans les positions. Finalement, en abandonnant même l’idée qu’il nous faut mieux reconnaître les inégalités dans le monde, j’ai décidé de regarder de nouveau le manifeste Grand bond vers l’avant, où nous n’aurons qu’à nous occuper de nos propres affaires, laissant à d’autres celles des autres.

Stephen LewisJ’y étais amené en écoutant l’impressionnant discours de Stephen Lewis devant la convention du NPD le 9 avril dernier. Lewis y était aussi émouvant et impressionnant que d’habitude alors que le journaliste de CBC News Neil Macdonald le décrit comme quelqu’un qui «présente la vérité comme une hache fend le bois». (Thomas Mulcair, qui manifeste une certaine jalousie envers sa liberté d’expression et une hâte d’être rendu là, aura beaucoup à faire pour en avoir le charisme…)

Lewis a donné le ton en proposant de renoncer au contrat d’équipement militaire à l’Arabie saoudite en orientant des investissements promis pour les infrastructures pour compenser la perte de quelque 3000 emplois qui serait en cause. Face aux enjeux touchant l’exploitation des sables bitumineux, il était moins direct, mais s’est référé au manifeste Leap – Grand bond vers l’avant[1]. Ce manifeste esquisse les grandes lignes d’un programme qui s’offre comme réponse au défi des changements climatiques – et beaucoup plus. Le manifeste est peint en rose; Avi Lewis, fils de Stephen et un des initiateurs, le décrit comme signalant «un profond espoir». De mon coté, je voudrais le présenter en mettant en évidence les transformations sociales et économiques profondes qu’il propose. Je n’aborderai pour ce faire que les parties «techniques» touchant l’énergie, l’agriculture et le financement.

Les enjeux touchant l’énergie

Le manifeste se fonde sur plusieurs travaux formels. Tout d’abord, il se réfère à Dialogues pour un Canada vert, que j’ai déjà analyse dans ce blogue, qui suggère qu’il est possible pour le Canada d’éviter le réchauffement extrême; Dialogues se fie à une collaboration d’Ouranos pour deux simulations, dont une pour le RCP4.5 du GIÉC qui donne de l’espoir. Comme point de départ pour ce qui serait nécessaire, il propose que toute l’électricité canadienne soit produite à partir de sources renouvelables (ou du moins, basses en carbone) d’ici deux décennies. Il s’agit du seul objectif chiffré dans tout le document[2].

En complément à cette première composante du portrait, le manifeste est clair qu’il faut éviter toute construction de nouvelles infrastructures énergétiques pour l’exploitation des ressources fossiles, celles-ci compromettant les interventions pour des décennies; entre autres, il n’y aurait donc pas de nouveaux oléoducs et il n’y aurait pas d’expansion dans l’exploitation des sables bitumineux. Le manifeste a la grande qualité de mettre au clair ce qui est sous-entendu dans les débats à travers le Canada concernant ces infrastructures.

Face à la perte à moyen terme de peut-être 45000 (ou est-ce 25000?) emplois dans le secteur de l’exploitation des énergies fossiles (surtout en Alberta et en Saskatchewan), Lewis a noté que le secteur des énergies renouvelables est très créateur d’emplois et a suggéré implicitement qu’il faut faire une partie importante du «grand bond vers l’avant» dans ces provinces. Voilà une autre composante pour les travaux d’infrastructure prévus par le gouvernement canadien, soit la construction d’installations solaires et éoliennes en quantités massives permettant progressivement le remplacement des emplois actuels dans l’industrie de l’énergie fossile avec de nouveaux et différents. Pourquoi pas?

Si l’objectif du manifeste est de chercher à compenser des pertes d’emplois en présumant d’une croissance continue du secteur de l’énergie, typique des adhérents à l’économie verte, nous sommes devant un tout autre défi, alors que ceux déjà engagés sont majeurs. Par ailleurs, le secteur est actuellement en déclin en réaction au prix mondial du pétrole et le DDPC postule qu’il est possible que cela soit une situation permanente – sans impacts désastreux sur la situation au Canada, mais nécessairement sur l’Alberta, s’il n’y a pas d’approche compensatoire. En outre, le manifeste insiste sur la priorité à accorder aux autochtones pour les projets visant le développement de ces énergies propres, ce qui implique d’importantes conciliations face aux précédents engagements implicites.

Pour l’ensemble du défi énergétique d’ici 2050, le manifeste se fie à Jacobson et Delucchi, «Providing all global energy with wind, water, and solar power, Part I: Technologies, energy resources, quantities and areas of infrastructure, and materials et Part II: Reliability, system and transmission costs, and policies (2011). Ces auteurs proposent que toute l’énergie du monde pourrait être fournie par le vent, le solaire et l’hydroélectricité (wind, water and sunlight – WWS) d’ici 2050[3]; le travail représente une alternative aux propositions de Greenpeace International, qui ne cite pas ces travaux.

Le résumé de la Partie I:

Climate change, pollution, and energy insecurity are among the greatest problems of our time. Addressing them requires major changes in our energy infrastructure. Here, we analyze the feasibility of providing worldwide energy for all purposes (electric power, transportation, heating/cooling, etc.) from wind, water, and sunlight (WWS). In Part I, we discuss WWS energy system characteristics, current and future energy demand, availability of WWS resources, numbers of WWS devices, and area and material requirements. In Part II, we address variability, economics, and policy of WWS energy. We estimate that 3,800,000 5 MW wind turbines, 49,000 300 MW concentrated solar plants, 40,000 300 MW solar PV power plants, 1.7 billion 3 kW rooftop PV systems, 5350 100 MW geothermal power plants, 270 new 1300 MW hydroelectric power plants, 720,000 0.75 MW wave devices, and 490,000 1 MW tidal turbines can power a 2030 WWS world that uses electricity and electrolytic hydrogen for all purposes. Such a WWS infrastructure reduces world power demand by 30% and requires only 0.41% and 0.59% more of the world’s land for footprint and spacing, respectively. We suggest producing all new energy with WWS by 2030 and replacing the pre-existing energy by 2050. Barriers to the plan are primarily social and political, not technological or economic. The energy cost in a WWS world should be similar to that today.

Le résumé de la Partie II :

Here, we discuss methods of addressing the variability of WWS energy to ensure that power supply reliably matches demand (including interconnecting geographically dispersed resources, using hydroelectricity, using demand-response management, storing electric power on site, over-sizing peak generation capacity and producing hydrogen with the excess, storing electric power in vehicle batteries, and forecasting weather to project energy supplies), the economics of WWS generation and transmission, the economics of WWS use in transportation, and policy measures needed to enhance the viability of a WWS system. We find that the cost of energy in a 100% WWS will be similar to the cost today. We conclude that barriers to a 100% conversion to WWS power worldwide are primarily social and political, not technological or even economic.

Leur tableau 4 (1160) fournit le calcul mondial pour l’offre en 2030, mais ils ne fournissent pas explicitement les bases du calcul. Il s’agit de projections de l’EIA (Energy Information Administration) des États-Unis pour les besoins (tableau 2), et d’analyses des potentiels des différentes technologies pour l’offre, suivant le tableau 3 (1159). Il faudrait passer par plusieurs démarches pour obtenir la demande canadienne en 2030, mais on peut présumer que ce serait majeur. Le travail présume comme Greenpeace International le maintien des tendances actuelles et maintiendrait ainsi les inégalités en termes d’accès à l’énergie; à titre d’exemple, les États-Unis utiliseraient entre 16% et 18% de toute la production mondiale en 2030.

Jacobson et Delucchi calculent la superficie terrestre nécessaire pour les emplacements pour ces équipements, et insistent qu’ils ont adopté une approche qui prend en compte un ensemble d’impacts environnementaux avec l’objectif de les minimiser en fonction des technologies en cause (1155). Ils abordent explicitement et en détail – l’absence de ceci était un défaut fondamental du travail de Greenpeace International – la question des ressources requises pour leur fabrication dans la section 5 de la partie I.

L’agriculture au Canada

Le manifeste aborde également la question de l’agriculture et semble suggèrer de la transformer en agriculture paysanne.

Le passage à un système agricole beaucoup plus local et axé sur des impératifs écologiques réduirait notre dépendance aux carburants fossiles, favoriserait la capture du carbone dans le sol, et aiderait à traverser les moments difficiles dans l’approvisionnement mondial, en plus de produire une nourriture plus saine et abordable pour tout le monde.

Il s’agit d’un élément de plateforme obligatoire, même si, dans ce cas, il n’y a pas de références fournies et l’intervention semble cibler surtout le défi climatique; comme pour l’énergie, il y a une multitude de sources pour une telle approche. Un ensemble de réflexions sur les perturbations sociales occasionnées par l’agriculture industrielle depuis des décennies y va directement.

Par ailleurs, ce qui est en cause est un élément assez important de la correction du PIB fourni par l’IPV: les externalités environnementales et sociales de notre forme d’agriculture sont telles qu’il est assez convaincant que la meilleure approche est justement son abandon. Les propos du manifeste restent néanmoins beaucoup trop limités pour en saisir les implications, et celles-ci pourraient être énormes. Il s’agit assez clairement du rejet de l’agriculture industrielle à grand déploiement pour favoriser une agriculture paysanne. À l’échelle des prairies, ou de l’Ontario, une telle proposition comporterait une transformation radicale de l’économie et de la société, avec des conséquences plutôt difficiles à évaluer. La proposition vise néanmoins clairement des actions en ce sens.

Le manifeste fait intervenir aussi des ajustements pour les individus. Prétendre que les aliments seraient plus abordables dans un tel système, par exemple, est probablement lié à l’idée, entre autres, que nous allons arrêter les importations d’aliments exotiques. Cela représenterait un changement de comportement très important et aurait des impacts sur le secteur agroalimentaire tout comme sur la population.

Au Québec, la proposition revient assez directement aux efforts de l’Union paysanne de concurrencer et, finalement, remplacer, l’UPA. Encore une fois, cela représente une transformation profonde du paysage, littéralement et figurativement, en ciblant la production porcine et les cultures de maïs et de soya, et probablement la production laitière. Il s’agit d’interventions touchant une majorité des activités agricoles dans la province.

Et le financement de tout cela

Le manifeste Grand bond vers l’avant nous réfère, pour soutenir sa faisabilité, à un document du Canadian Center for Policy Alternatives (CCPA) écrit par Bruce Campbell, Seth Klein et Marc Lee. Les principaux éléments sont assez bien connus, et reviennent régulièrement:

  • Mettre fin aux subventions versées à l’industrie des combustibles fossiles permettrait au gouvernement fédéral de récupérer environ 350 millions de dollars par année (et plus encore si les gouvernements provinciaux emboîtaient le pas).
  • Créer une taxe nationale sur les transactions financières pourrait générer 5 milliards de dollars par année.
  • Mettre fin au traitement fiscal spécial pour le revenu tiré de gains en capital permettrait de récupérer 7,5 milliards de dollars par année (et plus pour les gouvernements provinciaux).
  • Rétablir le taux d’imposition des sociétés au niveau de 2006 pourrait générer 6 milliards de dollars par année.
  • S’attaquer aux paradis fiscaux permettrait de récupérer 2 milliards de dollars par année
  • Établir une nouvelle fourchette d’imposition de revenu fédérale aux ménages à revenu plus élevé que 250 000 $ pourrait générer environ 3,5 milliards de dollars par année.
  • Réduire les dépenses militaires au niveau d’avant le 11 septembre permettrait d’épargner entre 1 et 1,5 milliard de dollars par année.
  • Éliminer la nouvelle mesure de fractionnement du revenu et les autres réductions d’impôt pour les familles ayant des enfants permettrait de récupérer 7 milliards de dollars par année.
  • Établir une taxe nationale sur le carbone d’à peine 30 $/tonne (même niveau que la taxe sur le carbone actuelle de la C.-B.) permettrait de générer 16 milliards de dollars par année.

Un des auteurs du document, Marc Lee, dans son rapport “Fair and Effective Carbon Pricing”, a quantifié la dernière proposition et aboutit à une taxe sur le carbone pour la Colombie Britannique qui monte à $200 la tonne.

D’autres documents produits par le CCPA peuvent être consultés dans le cadre de son initiative sur la justice climatique. Le manifeste implique une source dans le budget alternatif du CCPA pour cet ensemble de propositions; ce budget est produit chaque année mais est fondé sur une économie en croissance à l’image de celle critiquée. Le manifeste reste ainsi dans le portrait peint en rose, avec l’hypothèse de base du CCPA que les importantes interventions dans l’économie et dans la structure financière gouvernementale ne comportent pas une mise en cause de celles-ci.

Tout ce qui en découle présume donc d’une conviction que l’économie verte est possible, et qu’elle est en effet une croissance verte. Je suggère des problèmes avec cette conviction depuis longtemps maintenant, et je n’ai pas encore vu un semblant de réponse à mes différentes interventions, dont celles sur mon blogue. Le calcul de l’IPV pour le Québec suggère que le PIB surévalue l’activité économique par les trois quarts lorsque l’on en soustrait les coûts de ses externalités. Cela plombe en principe les projections de croissance, et assez rapidement aboutit aux constats de crises dans différents secteurs de la société, si non de l’économie.Couverture Monitor

The Monitor, le bulletin bi-mensuel du CCPA, n’adhère pas toujours et traditionnellement à ses hypothèses de l’organisme parent, et fournit souvent d’intéressantes perspectives complémentaires.  Dans le numéro de janvier-février 2016, l’éditorial “Not Working” passe proche de la déprime en soulignant la difficulté de voir l’alternative à l’économie actuelle et en voyant les tendances qui minent l’ensemble des hypothèses du manifeste, y compris un constat d’échec (ou presque) de la COP21. S’y trouve spécifiquement sur ce sujet un article de Marc Lee.

Jacobson et Delucchi suggèrent dans la partie II de leur travail que les coûts projetés des nouvelles énergies, y compris pour leurs besoins en entreposage et en réseautage, sembleraient moindres que ceux des projections pour les énergies fossiles. Il est toutefois impossible de calculer les coûts de l’ensemble des transformations proposées par le manifeste Grand bond vers l’avant, de ces bouleversements, et il est donc plutôt difficile de voir comment les nouveaux revenus gouvernementaux proposés pourraient servir.

Retour à Stephen Lewis

Le manifeste était conçu pour influencer la campagne électorale de l’automne dernier et ensuite le positionnement du Canada à la COP221. Il n’a pas influencé la campagne, et les constats de Stephen Lewis lors de la convention du NPD étaient à l’effet que la COP21 était un échec sérieux, même si le manifeste Grand bond vers l’avant représentait toujours de l’espoir. Pour Lewis (comme pour moi), nous devons justement aller plus loin (et immédiatement, pour suivre le manifeste et le DDPC). Lewis prétend pourtant que les travaux pour un plan d’action canadien dans le respect de l’Accord de Paris ne seront qu’«une charade». Cette série d’échecs – le dernier à confirmer d’ici quelques mois – implique qu’il faut un Plan B pour le manifeste, et cela ne s’intègre pas très bien dans le ton peint en rose qui le caractérise.

À suivre dans le prochain article.

 

 

[1] On doit noter que la version française ajoute à la référence au Canada dans le sous-titre de la version anglaise «et le Québec» – assez curieux.

[2] Dialogues ne présente en fait qu’une synthèse intéressante et englobante d’un ensemble de connaissances qui existent depuis des années, voire des décennies, en lien avec des objectifs d’une société soutenable et plus égalitaire. L’initiative regroupe 70 checheurs universitaires qui ont contribué à la rédaction ou à la révision du document, mais il ne semble pas y avoir aucune recherche nouvelle. Il est particulièrement déroutant de n’y trouver pas de données pouvant indiquer, par exemple, ce qui serait nécessaire comme actions concrètes. Une référence pour l’objectif en matière d’électricité mentionne le travail du DDPC, mais non pas pour l’ensemble de celui-ci.

Dialogues propose une série de dix grandes orientations dont le traitement reste presque toujours dans le flou, l’initiative ayant vraisemblablement l’objectif principal de pousser le gouvernement canadien à faire les calculs qui s’imposent, et ensuite à prendre les décisions qui en découlent:

1: établir un prix sur le carbone; 2: Inclure des objectifs audacieux de production d’électricité à faibles émissions de GES dans les plans d’actions climatiques du gouvernement fédéral et des gouvernements provinciaux; 3: Intégrer le secteur de la production pétrolière et gazière dans les politiques climatiques; 4: Adopter une politique énergétique à multiples niveaux ayant comme éléments centraux l’efficacité énergétique et la coopération en matière d’électrification; 5: Adopter rapidement des stratégies de transport à faibles émissions de GES dans l            ’ensemble du Canada; 6: Intégrer l’aménagement du paysage dans les politiques de planification des             infrastructures, d’utilisation des terres, de transport et d’énergie; 7: Soutenir la transformation du secteur du bâtiment en un secteur neutre en carbone ou même au bilan carbone positif; 8: Protéger la biodiversité et la qualité de l’eau durant la transition vers une société viable et sobre en carbone, tout en visant une approche nette positive; 9: Soutenir les pratiques viables de pêches, de foresterie et d’agriculture la réduction des émissions de GES, la séquestration du carbone, la protection de la diversité biologique et de la qualité de l’eau; 10: Faciliter la transition vers une société viable et sobre en carbone par l’établissement des institutions adéquates ouvertes à la participation citoyenne. 

[3] Cette référence reste donc à un niveau très général, et le document ne cherche pas à calculer ce qui serait requis au Canada pour réaliser ce qui serait en cause. Jacobson et Delucchi proposent que toute la nouvelle énergie requise d’ici 2030 pourra être produite par WWS (wind, water, sunshine) en éliminant le charbon, même avec CCS, et (comme Greenpeace International) le nucléaire; ils présument une importante croissance démographique et économique sur le long terme mais proposent (leur Table 2 dans la partie I) que la demande finale en énergie venant du WWS serait réduite du tiers (ils disent 30%) par rapport aux projections pour l’énergie (surtout) fossile en 2030; ce serait encore une augmentation en termes absolus, mais les chiffres de départ ne sont pas fournis. Leur Table 3 indiquent une capacité de production de WWS beaucoup supérieure à la demande prévue.

 

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COP21: pays riches, pays pauvres dans les suites

Les fondements de l’économie verte, d’après mes récents articles sur les travaux de Greenpeace International et du DDPP, restent dans un modèle économique mondial qui est intrinsèquement lié à des inégalités immenses et ne tiennent aucunement compte des enjeux associés aux ressources naturelles requises pour le développement. Reste l’espoir que nous pourrions au moins promouvoir une économie verte ici au Canada (en oubliant le défi de notre empreinte écologique et la nécessité de cibler un processus de contraction/convergence pour le rendre acceptable, cela implicite dans les inégalités qui continuent). Le DDPP a une équipe canadienne, et celle-ci a produit un deuxième rapport l’an dernier sur la possibilité pour le Canada de respecter le budget carbone dans l’élaboration de son plan d’action pour maîtriser les émissions responsables des changements climatiques; cet article constitue donc une sorte de deuxième phase de l’analyse des fondements de l’économie verte. Le DDPP a également une  équipe indienne, et celle-ci se montre très consciente des défis pour les pays pauvres inhérents dans le maintien du modèle économique tout en ciblant la décarbonisation.

J’ai déjà consacré un article sur le travail de l’équipe canadienne du DDPP. Je reviens sur le travail pour une mise à jour alors que les gouvernements canadiens sont en train de rechercher les composantes d’un plan d’action pour respecter l’Accord de Paris. L’importance de son travail (le DDPC) est qu’il est fondé sur sa reconnaissance du budget carbone et un processus de convergence vers une allocation d’émissions de carbone en 2050 égale pour toute l’humanité. Partant de la population mondiale projetée pour 2050 et du budget carbone calculé par le GIÉC, le DDPP arrive à un budget d’environ 1,7 tonnes d’émissions par personne en 2050; c’est actuellement 16 tonnes par personne au Canada. En fait, le DDPP adopte un scénario de l’Agence internationale de l’énergie (le 2DS) qui cible un tel objectif, et l’utilise comme référence, sans formaliser l’allocation par pays. Le DDPP est ainsi capable de reconnaître le budget carbone et introduit une convergence pour l’ensemble de l’humanité en 2050. Il corrige ainsi l’approche de Greenpeace International, qui aboutit à des inégalités importantes en matière d’accès à l’énergie, sans insister sur une convergence complète.

À son tour, elle maintient par contre ce que nous connaissons déjà des résultats de l’ensemble des travaux des DDPP dans les 16 pays – des inégalités énormes en matière de PIB par personne, en 2010 et en 2050. L’approche semble donc condamnée presque à l’avance. Autant le DDPP devrait aider les pays à planifier, selon ses auteurs, autant il devrait plutôt nous convaincre que nous devons chercher une autre approche, quittant le principe fondamental d’une croissance économique sans limites, même si elle est verte. Par contre, les travaux sur les différents pays fournissent des indications de la nature et de la taille du défi pour chacun. Un regard sur les défis pour le Canada et pour l’Inde fournit des indications pour l’ensemble.

Le Canada dans tout cela: des impacts différents selon les provinces

Les auteurs reconnaissent d’emblée que le rôle des industries extractives (surtout celle du pétrole) est fondamental pour l’économie canadienne telle qu’elle existe actuellement, et cela doit se mesurer face à un effort mondial en vue d’une décarbonisation massive. Ils concluent que l’ensemble des autres aspects de la décarbonisation règlent ou presque le défi : peu importe le prix du pétrole, le DDPC gère les émissions surtout en fonction de cinq pistes plutôt technologiques, incluant l’application de de la capture et de la séquestration du carbone (CCS). Leur travail finit par suggérer un impact plutôt mineur en ce qui concerne des changements structurels dans l’économie canadienne pouvant résulter de différents prix du pétrole dans les années à venir.

Figure 9 DDPC

 

Ce résultat général masque l’impact politique et économique de la décarbonisation, différent dans différentes provinces. Le DDPC pose trois questions à cet égard : Quelle place y a-t-il pour les sables bitumineux dans un monde décarbonisé, même avec l’application des meilleures technologies de contrôle ? Qu’est-ce qui arrive à la structure de l’économie canadienne avec les changements dans la demande globale pour le pétrole ? Avec la demande une fonction des prix, quelle résilience y a-t-il dans l’économie canadienne à cela ? Ils fournissent trois pistes pour répondre (20).

Le DDPC a recours à un modèle macroéconomique GEEM pour des réponses. Le modèle lui fournit des projections pour le PIB, pour les emplois, pour la structure économique et pour le commerce. Cela devient fondamental dans son analyse, assez rapidement. Reconnaissant que des projections sur le prix du pétrole sur les 35 années qui viennent sont plutôt aléatoires, ils établissent trois scénarios de prix (HIDDP, MIDDP, LODDP) et font intervenir le GEEM pour voir ce qui pourrait se passer avec les différents scénarios de prix.

Selon les résultats de leur modélisations (montrés dans le tableau 1, p.22), on voit que la croissance de l’économie (un objectif de base du DDPP) ne dépendrait pas d’un «recours incontrôlé aux énergies fossiles», puisque le PIB dans tous les trois scénarios double d’ici 2050. Le problème est que la situation varie selon les provinces, comme leur tableau l’indique. La figure 13 la présente graphiquement.

Figure 13 DDPC

L’écart entre les scénarios de bas et de hauts prix, bien perceptible dans la figure, est néanmoins petit par rapport à la taille de l’économie (qui n’est pas montrée).

Cela suggère que ce n’est pas la décarbonisation comme telle qui constitue le plus important défi politique (23). Le travail avec les trois scénarios de prix montre finalement que c’est le prix de l’énergie et non le processus de décarbonisation qui occasionnerait des changements structurels possibles dans l’économie canadienne : le développement des sables bitumineux se ferait seulement dans le scénario de haut prix. Sur le plan politique, le défi pour le Canada serait de gérer les impacts sur l’avenir économique et social de l’Alberta dans l’éventualité du scénario du bas prix, sur celui du Québec dans l’éventualité du scénario du prix élevé.

À travers ces travaux, les auteurs insistent que le grand scénario de décarbonisation pour le Canada est à la limite de la plausabilité («a stretch scenario», p.13) tellement ce qui est requis est exigeant sur les plans technologique, social et politique. À plusieurs reprises (et dans une communication personnelle), ils insistent également: les mesures en cause doivent être prises «immédiatement» (5, 6, 37, 39), «starting today» pour avoir une chance d’aboutir.

Le DDP pour l’Inde, une sorte de réplique aux travaux de Greenpeace International

Le portrait de la situation pour l’Inde est l’envers de celui pour le Canada, l’Inde étant un pays parmi les plus pauvres de la planète et ayant des centaines de millions de personnes qui n’ont même pas d’électricité. Les auteurs du DDP pour ce pays (le DDPI) ont décidé dès le départ, par ailleurs, de ne pas élaborer un scénario de référence dans le style «business as usual», tellement il serait inconcevable. Ils cherchent à poursuivre plutôt l’effort d’améliorer le sort des 1,2 milliards d’Indien(ne)s.; l’Inde figure parmi les 16 pays étudiés par le DDPP parce que, par le simple cumul des émissions résultant de son énorme population, même pauvre, elle figure parmi les principaux émetteurs de GES (dont le charbon est la principale source).

Les auteurs élaborent deux scénarios, et chacun respecte le budget carbone implicitement alloué d’ici 2050. Le premier des deux scénarios (le «conventionnel») se fie au modèle de l’économie néoclassique, et les auteurs semblent savoir dès le départ qu’il ne fournira pas les réponses souhaitées, pas plus que le suivi des tendances actuelles; ce scénario conventionnel présume d’une dynamique de marché parfaite alors qu’une telle situation n’existe pas dans les pays en développement, et de toute façon ne permettrait pas les améliorations de qualité de vie souhaitées (10). Le deuxième scénario, que les auteurs appellent «durable» (sustainable), représente un effort, après trente ans d’échec des orientations esquissées par Brundtland, de relancer celles-ci.

The storyline of the ‘conventional’ scenario presumes economic growth as the central development objective and perfect markets as the key institutions to influence the behavior of economic actors. The low carbon transition in this framing is achieved through the imposition, on the Indian economy, of a global carbon price corresponding to the global climate stabilization target. The framing of the ‘sustainable’ scenario aims to meet proposed targets of multiple sustainable development goals, including a national low carbon emission target, by the year 2050. The roadmap of actions is back-casted by iteratively adjusting the actions that deliver these targets cost-effectively. (11)

Comme différents tableaux le montrent, il y aurait un énorme «progrès» dans le pays. En termes d’énergie, l’offre et la demande finales passeraient de 0,32 toe en 2010 à 0,92 dans le scénario durable en 2050; ce serait 1,16 dans le scénario conventionnel, plutôt «extravagant» dans plusieurs de ses composantes et critiqué pour cela par les auteurs (21). L’énergie resterait à plus de 50% fossile dans les deux scénarios, mais passablement moins en quantités absolues dans le scénario durable.  En comparaison avec le 100% de Greenpeace International, l’Inde serait approvisionnée en énergies renouvelables en 2050 à hauteur de 71% dans le scénario durable (20). Son recours aux énergies fossiles et au nucléaire permet néanmoins de respecter des émissions de 1,7 tpc, d’après les auteurs, c’est-à-dire des émissions de 1,95 tcp dans le scénario conventionnel et de 1,40 tpc dans le scénario durable; l’approche d’ensemble de ce dernier permet de baisser la demande sans perte de bénéfices en termes de qualité de vie.

Devant la figure 2.1 du rapport et la description du modèle conventionnel, on peut presque y voir un rejet du modèle de l’économie néoclassique, avec une insistance sur la coopération, voire l’intégration partout du coût des externalités; finalement, un tel rejet est camouflé par une adhérence au principe de la croisance verte de la Banque mondiale (14). Nous avons donc ici, comme pour le rapport de Greenpeace International sur le potentiel des énergies renouvelables, le portrait de l’économie verte poussée à outrance et inscrit – les auteurs en sont conscients – dans un développement mondial qui aboutit au maintien d’inégalités énormes en 2050.

Le document fait référence à la Déclaration de Delhi de la COP8 pour reconnaître l’importance de l’intégration d’un ensemble de mesures favorable au développement et non seulement à la croissance économique (17). Le scénario durable fait intervenir constamment une prise en compte des conditions réelles de la population et l’application de mesures qui diminuent la demande en énergie et les émissions par un recours à un ensemble de politiques ciblant un meilleur développement urbain et rural. Le scénario conventionnel est conçu en fonction de politiques déterminées par les marchés de l’énergie (et priorisant presque exclusivement le défi climatique (37)), et est caractérisé pour son volet urbain comme «une caricature de croissance urbaine» et «une favela métaphorique» (13). Les inégalités resteront (mais moindres) même avec le «progrès» modélisé selon le scénario durable, alors que celui-ci est centré sur un ensemble de politiques autres, finalement corrigeant les déficiences des mesures du modèle néoclassique. C’est un portrait d’une approche à l’économie verte qui finalement retourne et met en évidence les orientations du mouvement environnemental au fil des décennies (les 3R semblent être introduits comme une nouveauté…).

On peut remarquer le portrait de la différence en matière de transports, avec l’accent mis, en ville, sur le transport public dans le scénario durable alors que le conventionnel met l’accent sur le transport privé; il y a encore une différence entre les deux pour le transport inter-cité, l’un favorisant les véhicules, l’autre le train. Le scénario durable aboutit à une demande pour les transports la moitié moins importante que le scénario conventionnel (37). Le chapitre fait référence à un nombre assez important de politiques déjà énoncées par le gouvernement: fourniture de logements et de services pour les pauvres et abandon des bidonvilles comme mode normal de résidence («Housing for all by 2022»); production de 100 GW d’énergie solaire et de 60 GW d’énergie éolienne, également pour 2022 (32), Le scénario durable présume que les programmes gouvernementaux seront réalisés.

La valeur sociale du carbone

Ce chapitre du rapport termine avec une section sur les bénéfices du développement durable, traduit par l’introduction du concept de valeur sociale du carbone. Les auteurs se permettent même une réflexion sur la situation globale, celle du DDPP en général où quelques pays pauvres (dont l’Inde et la Chine) se trouvent liés à en ensemble de pays riches, avec des problématiques et des défis différents. Une série de citations permet de saisir la spécificité de l’intervention indienne.

The conjoint benefits of targeted sustainability programs are sizable, especially in developing countries, due to pre-existing market distortions, weak institutions, uneven socio-economic development and geo-political risks. The incremental costs of sustainability programs are offset in a sustainable world by lower social costs and reduced risks, including from nuclear technologies. This is a basic justification for a targets approach. The gap in the social value of carbon between conventional and sustainable scenarios [voir le graphique] is a proxy for the conjoint benefits of sustainability actions. In general, deep decarbonization pathways enhance risks from higher use of nuclear and CCS. But in the sustainable scenario, primary energy demand is substantially lower and therefore so is the need for high risk technologies.

Figure 4.8 DDPIThe social value of carbon in the sustainable scenario can be interpreted in another way. India, for instance, can follow its own sustainability targets and also participate in the global carbon market, thus facing a global carbon price which is identical to that in the conventional scenario. In this case, the carbon budget in the sustainable scenario would be underutilized and the excess emissions credits can be monetized at the prevailing global carbon price. The carbon revenues generated can be sizable and can amount to 0.7% of India’s GDP (Table 4.2). This revenue can partly offset the costs of decarbonization actions. (40)

 Cette vision est reprise dans la conclusion avec une autre réflexion sur la valeur sociale du carbone, ce qui distingue, fondamentalement, les deux scénarios. «The most significant lessons one can learn from the assessment of the two different DDP scenarios are that sustainable actions lead to a gradual transformation of the energy system, have less dependence on high risk technologies and carry a lower social value of carbon. Global carbon finance would deliver more and better results by pegging to the nationally agreed social value of carbon rather than the elusive carbon price in a perfect world.» (46)

The two scenarios – conventional and sustainable – achieve the same carbon goal but differ in their base construct. The conceptual bifurcation underlying the two scenarios is the treatment of the ‘social cost (or value) of carbon’. The conventional scenario takes as an exogenous input a ‘global carbon price’ trajectory through 2050. This carbon price trajectory is obtained from the global integrated modeling assessment that targets a 2°C stabilization under a perfect global carbon market. For the conventional scenario, this global carbon price trajectory is the social cost of carbon. In the sustainable scenario, the assessment assumes that the carbon budget for India, from now to 2050, is the same as the cumulative emissions in the conventional scenario. The two scenarios are thus equivalent in terms of carbon budget. In the sustainable scenario, the shadow price of carbon corresponding to the carbon budget constraint appears as the surrogate for the social cost of carbon.

The sustainable scenario storyline assumes a multitude of local, bottom-up and sectoral policies aimed at various goals and/or targets like SDGs, share of renewable energy, air quality standards, energy access and energy efficiency… The conventional scenario misses these opportunities as the carbon price does not provide an adequate anchor for pulling [in] these options. (39-40)

Le scénario durable est élaboré en intégrant ce qu’ils appellent le coût social du carbone, arrive à une demande finale d’énergie 30% moins que le scénario conventionnel et un PIB moindre également, «compensés» par des bénéfices dont l’économie néoclassique ne tient pas compte. C’est un ensemble de politiques qui complètent la stricte recherche d’interventions technologiques qui domine et qui transforme un coût en une valeur. Le tout est assez bien esquissé dans le Résumé exécutif, mais la lecture du court rapport clarifie le sens du travail, un effort d’intégrer des correctifs au PIB dans une approche à l’économie verte; l’approche concrète est décrite à la page 16, où il y a recours à l’idée d’un prix ombre (shadow price)mentionné ici et qui se transforme en valeur sociale.

Pays riches, pays pauvres

Le travail décrit dans le DDPC met un accent important sur la décarbonisation de la société et de l’économie et souligne les enjeux particuliers pour un pays qui est actuellement un important producteur d’énergie fossile. Le travail du DDPI est presque méconnaissable dans la perspective du DDPC, tellement les enjeux sont autres: les auteurs ont décidé d’insister en priorité sur une amélioration de la qualité de vie de sa population de 1,2 milliards de personnes (et qui seront 1,5 ou 1,6 milliards en 2050…). Le scénario canadien cherche (suivant le modèle du DDDP) à maintenir fonctionnelles pendant toute la période l’économie néoclassique et la relative dominance du pays qui en résulte. Le scénario indien cherche à corriger une situation sociale inacceptable et que l’effort de décarbonisation ne réglera pas à lui seul.

Nous constatons que la structure économique peut être profondément influencée par le processus mondial de décarbonisation et son impact sur le prix du pétrole; au Canada, ce serait le cas pour l’Alberta, ou le Québec. En même temps, nous constatons que, vue plus globalement, la structure économique d’un pays riche permet la décarbonisation dans son ensemble, en dépit de tels changements. Mais nous savons que cela se fait au dépens de la «structure sociale et économique» d’un ensemble de pays pauvres. Nous avons avec ces constats le portrait de ce qui est derrière l’échec de Paris. Même dans les pays riches, des situations politiques différentes (et on peut penser aux États-Unis aussi) peuvent empêcher la décarbonisation nécessaire.

Dans les pays pauvres, en dépit de certaines ouvertures, leur connaissance de ce que font, ce que vivent les populations des pays riches, ne leur sera pas possible en acceptant les propositions de Paris sans de nombreuses interventions autres – et qui jusqu’ici n’ont pas livré la marchandise. Pire, au moins les auteurs du rapport pour l’Inde savent que les inégalités énormes vont perdurer à travers les améliorations projetées. C’est à noter qu’ils ne s’aventurent pas sur un jugement quant au réalisme de leur scénario – les tendances lourdes qu’ils décrivent vont toutes dans le sens contraire – , alors que les auteurs du scénario pour le Canada manifeste clairement un scepticisme assez profond.

C’est presque intéressant de lire le DDP pour l’Inde avec de telles perspectives. Comme l’équipe canadienne, celle de l’Inde travaille en cherchant à se protéger de raisonnements et d’analyses qui mettraient en question leur crédibilité et leur réputation professionnelle. Il est tentant d’y lire une mise en question d’un des deux objectifs de base du DDPP, la croissance économique à l’échelle mondiale. Les auteurs de ce rapport semblent bien trop conscients de ses dérapages. En tout cas, le PIB et le PIB per capita sont moindres dans le scénario durable…

 

 

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