Une version de somnambulisme

J’ai décidé de mettre en ligne le texte de Gilles Gagné comme article plutôt que comme commentaire parce qu’il fournit une réflexion sur les bases mêmes de l’intervention de la société civile dans les efforts de mieux faire le développement. Sauf que le texte ne voit pas ses interventions dans le contexte du long terme qui définit ma réflexion là-dessus.

Bug

Une de nombreuses références dans les commentaires du dernier article. Je suggère qu’il faut comprendre notre situation par la dominance culturelle du mythe de la croissance (Dominique Méda), qui est en voie de nous rendre incapable de percevoir les menaces à notre survie.

L’action en cours depuis un demi-siècle et plus

En fait, son texte porte – en ciblant le défi contemporain – sur les fondements des interventions de la société civile depuis plus d’un démi-siècle et dont je présente l’échec dans les chapitres 2-3-4 de mon livre

Mais le problème avec ces reproches, c’est que le Pacte n’est pas une «solution», ni une feuille de route, ni le programme d’une révolution; c’est un effort de mobilisation démocratique fondé sur la conviction que l’action de l’État doit être repensée à la lumière de la crise environnementale…

Mais cela revient aussi à dire que nous n’avons pas le choix et que nous devons continuer à faire des distinctions avec les instruments mêmes qui tendent à les embrouiller; que nous devons, par exemple, distinguer dans notre avenir ce qui ne peut déjà plus être changé de ce qui pourrait encore l’être et choisir, parmi ce qui reste théoriquement possible, des objectifs réalistes au regard des ressorts pratiques (culturels, moraux, politiques et techniques) de l’action collective…

On croirait presque ici que vous détenez déjà la preuve que le voyage est impossible. Alors que la proposition en question vise essentiellement à nous convaincre de mettre collectivement le pied à l’étrier, on dirait que vous savez déjà que ce brave Don Quichotte, «qui fait abstraction des chiffres», n’ira nulle part sur sa Rossinante approximative…

Le Pacte accorde pourtant à la science toute l’importance qu’il est possible de lui accorder sans la divorcer de l’expérience commune; il souligne de manière raisonnable le consensus des chercheurs et il invoque les faits qui accréditent d’ores et déjà les pronostics antérieurs.

Je reviendrai plus loin sur mon point, mais je l’esquisse ici. L’objectif des «corrections» que je recherche est de montrer qu’il est trop tard pour l’action que Gagné propose, et ces corrections ne nécessitent pas une vision d’ensemble, une compréhension scientifique de l’ensemble. Je propose que de simples calculs faits par Normand Mousseau comme co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec il y a déjà six ou sept ans peuvent être insérés dans les défis définis aujourd’hui par le GIÉC pour bien voir ce qui est en cause si nous voulons être cohérents. Aucun besoin de sortir toute une battérie de recherches et de travaux pour définir l’action qui est requise: le simple regard sur ce que la cohérence nous impose nous montre qu’il est trop tard pour continuer dans l’action qui nous définit depuis des décennies.

C’est par ailleurs cette cohérence qui ancre mes propos, et non la vérité et la certitude quant à ce qui est en cause. Le fait que la société civile n’expose pas cette cohérence lui permet de continuer dans l’action habituelle mais cela dans un contexte où de toutes autres actions s’imposent. Mon objection: les intervenants de la société civile ne manifestent pas une réflexion cohérente et explicite, mais semblent poursuivre par inertie et routine alors que les crises les appellent à intervenir dans ce qui constitue le sommet de leur carrière.

La réflexion qui manque

Depuis le début de mon blogue il y a six ans, avec comme premier article «L’échec du mouvment environnemental», il n’y a pas un seul environnementaliste et ancien collègue qui a pensé qu’une réponse ici et là était méritée. En complément, mes contacts occasionnels avec mes anciens collègues se sont butés, sans exception, à des décisions – concertées ou non je ne sais pas – de ne pas répondre. Le mouvement environnemental (voire le mouvement social) semble se sentir attaqué, repondre sur des bases psycologiques et continuer comme depuis des décennies. Aucune réconnaissance que mon livre, et mon blogue plus généralement, ne représentent l’effort d’un philosophe de formation d’initier et d’encourager un dialogue et un débat.

J’ai eu récemment un contact, un des très rares dans six ans, d’un des leaders du mouvement et – quand j’y étais – un ami. Il réagisssait à l’article de La Presse+, le deuxième identifié par mon récent article de blogue et que Gilles Gagné commente dans ses propos. Ce premier contact était pour demander ce que j’identifiais comme la société civile dans la première phrase de l’article, où je dis qu’elle ne fait pas son travail et ne fournit pas l’heure juste, et je lui ai référé aux chapitres 2, 3 et 4 de mon livre; évidemment, il se sentait visé et voulait confirmer cela.

Dans sa réponse – geste inédit depuis six ans – il a donné de bonnes indications qu’il n’avait pas lu mon livre (j’aurais pensé que mes 45 ans d’activités et de réflexions dans le milieu méritaient cela) et que ma note confirmait que son organisation est bien incluse dans la société civile dont je parle. Il a poursuivi en soulignant les multiples interventions de la société civile qui insistaient sur les défis climatiques et demandait ce que je voulais de plus. La réponse – l’application concrète de ses défis à notre situation – se trouvait dans le reste de l’article, dont il a questionné le premier paragaphe, et a montré qu’il n’avait pas lu l’article pas plus que le livre.

Surtout, il ne montrait pas avoir saisi mon propos de base, l’articulation de ces défis dans les exigences concrètes pour la société, suivant – dans le cas de référence que j’utilise – les calculs de Normand Mousseau. Ces calculs, appliqués à une situation qui exige, non plus une réduction de 25% de nos émissions comme en 2012, mais une réduction de 45% (lui dit même 50%) de nos émissions, cela toujours d’ici 2030. Dans le deuxième article de La Presse+, j’ai souligné qu’une de ces exigences serait le retrait de nos routes de la flotte de véhicules privés, laissant pour plus tard une application des trois autres composantes des calculs de Mousseau.

La naïveté qui cherche à préciser nos buts, nos actions et les «corrections» recherchées

Gilles Gagné semble voir une naïveté dans ce qu’il pense être ma volonté de préciser nos défis. Mais voici l’origine de mon positionnement: les interventions que je dirais traditionnelles du mouvement environnemental (en fait, de la société civile en général) se trouvent face à des perspectives de solution inimaginables une fois qu’elles sont identifiées, même sommairement – ce qu’un suivi des calculs de Mousseau montrerait – en nous vouant toujours à l’échec, devant l’urgence reconnue par le GIÉC et d’autres.

Je ferais la distinction, en répondant à l’analyse de Gagné, entre la science, dont les vérités sont hypothèques, et ses applications technologiques, sociales et commerciales. Je demande que l’on regarde ce qui serait en cause dans la poursuite de ces applications dans la situation actuelle et je conclus que nous sommes en fin de régime à cet égard, sans le réaliser, parce que les interventions se font dans l’inertie et la routine de décennies d’autres interventions.

Gagné semble comprendre que j’ai une confiance dans la capacité des applications de nos connaissances hypothétiques scientifiques à résoudre nos problèmes, alors que mon effort est de suggérer qu’il n’en est rien, que ces applications sont hors d’atteinte devant l’urgence et le caractère des crises qui sévissent (petite exception, avec beaucoup de bémols: les projections de Tony Seba sur le potentiel de la technologie de l’intelligence artificielle et des véhicules électriques autonomes). Celles-ci n’arrêteraient pas l’effondrement, mais rendraient imaginables des éléments de l’adaptation…

Finalement, le chapitre du livre Tout peut changer de Naomi Klein de 2014 qui m’a causé des trépidations (je ne suis pas facile à faire trépider) est celui sur les concepteurs d’interventions hautement technologiques pour régler les problèmes climatiques par des interventions à l’échelle planétaire. Disons que nous sommes à mi-chemin dans la «décennie zéro» à laquelle réfère Klein pour identifier sa vision de l’urgence et qui diminue les trépidations à ce sujet alors que rien ne change à l’égard de son appel  non plus…

Pour revenir au Pacte

Gagné indique que ma critique est fondée sur son refus de «s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale» et je ne sais pas comment j’ai pu laisser une telle impression. Pour le redire dans quelques mots, qui répètent mes propos dans les deux articles de La Presse+, ma critique est que l’absence de projections insistant sur la cohérence nous laisse justement dans l’espoir des scientifiques citées (en groupe) à l’effet que «la science nous dit qu’il est technologiquement, humainement et économiquement possible de limiter le réchauffement de la planète».

Cela va à l’encontre de ce que je propose dans mon livre, après avoir analysé plusieurs efforts de scientifiques à intervenir,  et joue probablement – pour les prendre au sérieux – sur le mot «limiter» et sur le «possible», qui peuvent dire presque n’importe quoi. L’effort d’identifier clairement les défis en termes concrets nous mettrait devant l’inimaginable plutôt que devant des solutions, et seulement de façon secondaire devant une autre indication de l’imminence de l’effondrement, sur lequel Gagné et l’accent.

Ma reproche – et je puis bien me tromper – est que nous faisons de telles interventions depuis 50 ans (dans mon expérience) et que ces interventions (dans mon expérience maintenant définitive mais toujours possiblement erronée) ont échouées, nous mettant devant des situations pires que celles auxquelles nous nous adressions au début. Nous avons aujourd’hui comme meilleure référence, même si toujours de fondement scientifique (balisé légèrement par un processus d’approbation politique) et hautement hypothétique, les travaux du GIÉC.

Contrairement aux efforts faits au fil des décennies, nous sommes aujourd’hui devant une date 2025 fatidique que j’identifie, que je prends et que je prenais depuis les années 1970 – comme Halte à la croissance – et comportant une certaine marge d’erreur. On ne peut plus se permettre d’agir comme si l’effondrement s’annonce dans l’avenir. Cela fait un demi-siècle que nous sommes dans l’action – ce que Gagné souligne est nécessaire maintenant – , sans succès…

Cela fait plusieurs fois que je souligne que c’était la nécessité de sortir de l’action comme commissaire et vérificateur externe qui m’a donné l’occasion de réfléchir sur mon action, sur nos actions, pour conclure à leur échec. Entretemps, la société civile semble poursuivre presque avec frénésie dans les mêmes ornières et ne prend même pas le temps de lire en-dehors de ses fils de Facebook etc. et d’analyser ce qui a changé.

 

 

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Le rôle du Pacte: contribution non sollicité d’un lecteur

Ce long texte réfléchi a été soumis en commentaire sur mon récent article sur mon propos à l’effet qu’il y a nécessité de préciser ce qui est impliqué dans l’espoir de pouvoir «gérer» le défi des changements climatique. Il couvre tellement de sujets pertinents au débat que je pense qu’il mérite place ici comme un article à part, plutôt comme commentaire. L’auteur est Gilles Gagné, professeur de sociologie à l’Université Laval. J’y reviendrai avec mes propres réflexions sur le texte d’ici quelques jours.

Cher Harvey Mead,

Je voudrais faire une observation en passant sur le jugement suivant qui se trouve au début de votre texte «A corriger : l’absence d’un portrait face aux défis définis par le GIÉC».

Vous dites ce qui suit :

La mobilisation récente autour du Pacte de Dominique Champagne et de la Déclaration d’urgence climatique (DUC) se fait presque en abstraction des chiffres définissant les défis. C’est certainement le cas pour le Pacte, et le projet de loi conçu et diffusé dans les derniers mois par deux avocats de la société civile, une sorte de concrétisation du Pacte, propose d’encadrer des gestes du gouvernement en partant des engagements de ce dernier, beaucoup trop faibles pour répondre à presque quoi que ce soit.

Bien que j’aie le plus grand respect pour vos travaux, que je sois un lecteur assidu de vos chroniques et que j’incline à penser que vous avez raison sur pratiquement toute la ligne, je suis déçu (mais je peux comprendre) que vous n’ayez pas compris la dimension rhétorique du «Pacte de Dominic Champagne» et que vous lui appliquiez le coup de pied de l’âne après que tous les négationnistes de la province du «troisième lien» l’aient dénoncé au prétexte qu’il y avait dans les signataires une demie douzaine de personnes qui gagnaient plus qu’eux-mêmes.

LtG Turner

La question fondamentale semble être de savoir si les projections des informaticiens de Halte à la croissance (la figure), comme celles des scientifiques (et autres) du GIÉC, identifient bien l’échéance, aux alentours de 2025…

Les anciens tenaient la rhétorique pour le plus grand de tous les arts, celui qui fédère la logique, la grammaire, l’image, le nombre, la beauté et l’éloquence, et ils la respectaient parce qu’ils tenaient l’effort de convaincre ses concitoyens comme une alternative honorable à la guerre civile. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit, la guerre civile, celle qui se prépare dans le refus catégorique de préparer par des mesures systématiques de justice sociale les effondrements qui s’en viennent. Je suis signataire du Pacte mais je vous rassure: je n’irai pas déposer les trois quarts de mes revenus dans la boite postale du ministère pour qu’il les redistribue aux moins fortunés et finance ainsi la réduction des écarts de consommation que nous devrons organiser pour rester civilisés. D’ailleurs personne ne le fera, je peux vous le garantir. Nous n’avons, pour faire face à ce qui nous tombera dessus et pour mettre en place les partages qui seront la seule alternative aux violences, qu’un seul instrument et c’est celui qui oblige, qui interdit, qui permet ou qui garantit – en bref: la loi. Et bien que cet instrument s’épuise à chaque jour qui passe à promettre la lune à tout le monde (tout en mettant de l’argent dans la poche des Québécois), il restera en état de fonctionner raisonnablement tant que nous serons assez nombreux à croire en lui.

Or, le Pacte est justement une demande collective adressée à l’État par plus de 260 000 citoyens et citoyennes afin qu’il place la question écologique au principe de son action. L’engagement à faire des efforts individuels spontanés se présente dans ce Pacte comme la justification de la demande d’action législative, et comme indication de la «disposition subjective» à s’y astreindre, nullement comme la pièce maîtresse de notre avenir. Cet appel à la «moralité objective» et au débat législatif, exceptionnel à notre époque de scepticisme généralisé à l’endroit des efforts de définir le bien commun, se réclame lui-même du fait que le problème fondamental posé par toute prise en compte de la dégradation environnementale est un problème de justice sociale. Toute réduction du niveau global de la consommation qui viendrait simplement de la rareté et des prix serait traduite presqu’automatiquement par le marché en un accroissement des inégalités, un accroissement qui peut rapidement tourner à la catastrophe, comme on en a vu l’amorce en France, si l’État lui-même entreprend d’appuyer par des taxes régressives la pression des prix sur les bas revenus.  D’où la rhétorique «contractuelle» du Pacte qui met dans la bouche des signataires un engagement «à faire leur part», mais en contrepartie d’un engagement structurant de l’État à assurer la progressivité des efforts collectifs et le caractère systématique de ceux-ci.

Certes, on peut déplorer que le Pacte ne mette pas en lumière le fait que le capitalisme est incompatible avec toute forme de décroissance, qu’il ne donne pas de mesures chiffrées des défis ou des objectifs, qu’il fasse miroiter la possibilité d’une «transition durable» qui ne changerait rien ou qu’il en appelle à des «élus» dont la réélection est le seul horizon. On peut encore déplorer qu’il fasse focus sur le pétrole pendant que le glyphosate nous assassine. Et ainsi de suite. Mais le problème avec ces reproches c’est que le Pacte n’est pas une «solution», ni une feuille de route, ni le programme d’une révolution; c’est un effort de mobilisation démocratique fondé sur la conviction que l’action de l’État doit être repensée à la lumière de la crise environnementale.

Rien que ça, mais déjà ça. La croissance a été depuis deux siècles à la base de l’acceptabilité sociale des inégalités sociales parce qu’elle a rendu possible le relèvement, en valeurs absolues, du niveau de vie des plus pauvres. La fin de la croissance, qui viendra par des catastrophes ou par des décisions, poussera les sociétés capitalistes à refaire ce chemin dans le sens inverse et à réduire d’abord le niveau de consommation de ceux qui sont au bas de l’échelle. Et cette pression «marchande» aura des effets aussi bien à l’échelle des conflictualités globales qu’à celle des solidarités locales, accroissant les unes et réduisant les autres. Ni le marché, ni la charité, ni la technique, ni les religions, ni la science ne seront en mesure d’obvier par elles-mêmes à cette destruction du monde humain par les «dispositifs» qui nous gouvernent et c’est sur ce fait que prend appui le plaidoyer en faveur d’un reformatage du politique par les enjeux environnementaux.

Il y a dans votre appel à corriger le Pacte par des indications chiffrées concernant les menaces et les défis environnementaux une sorte de naïveté qui ne laisse rien à désirer à celle que vous reprochez vous-même au Pacte. Cette situation illustre bien le fait que nous nous débattons au milieu de contractions qui rendent réversibles la plupart de nos arguments, la lucidité de l’un devenant la naïveté de l’autre, et vice versa. Depuis que la science a entrepris de nous convaincre de la réalité du changement climatique par des données probantes, le scepticisme populaire à l’endroit des conséquences qu’elle en tire et des solutions qu’elle propose s’est accru plutôt que l’inverse. Cela tient en partie au fait que les effets inéluctables des dégradations environnementales accumulées, dont l’essentiel est à venir, ont le défaut, au présent, de tomber sur «d’autres» quand ils sont catastrophiques ou d’êtres tolérables quand ils tombent sur «nous». Mais, plus fondamentalement, ce scepticisme croissant tient au fait que la science parle maintenant des deux côtés de la bouche et qu’elle promet simultanément des miracles et des hécatombes. Car songez-y: comment faire oublier que c’est la «science» elle-même qui nous a mené là où nous sommes, d’abord en nous transportant du «monde clos vers l’univers infini», ensuite en enseignant que la puissance technique de l’humanité était, par définition, la solution aux problèmes qu’elle engendre. Quand vous parlez graphiques, équations, statistiques et indicateurs, toutes choses précieuses et nécessaires il va sans dire, vous parlez forcément comme si «la crise des sciences européennes» (Husserl) n’avait pas eu lieu et comme si tout le 20e siècle épistémologique n’avait pas été une longue réflexion critique sur la nature de cette science moderne qui promettait de nous faire maîtres et possesseurs de la nature. A tel point que l’idée de la vérité scientifique, accueillie d’abord comme forme universalisable du rapport au monde, nous est apparue récemment comme un archipel d’éclaircies locales rendues possibles par une civilisation plus prompte à plier le monde à ses besoins qu’à y trouver une raison de les limiter. La valeur contemplative de la connaissance scientifique moderne (l’Harmonices Mundi de Kepler), de même que son aptitude présumée à rassembler les esprits dans la vérité, ont été dénoncées par le tribunal de la puissance opératoire du 20e siècle comme étant des aspirations infantiles de la civilisation scientifique, si bien que c’est maintenant la simple capacité d’intervenir dans le monde d’une manière efficace qui sert de critère pour arbitrer la compétition des paradigmes qui s’arrachent les fonds de recherche.

Or, c’est précisément cette forme délirante – technoscientifique – de la science qui fait obstacle aux efforts de connaissance qui sont les vôtres. Pendant que l’on assomme le public avec les miracles inimaginables qu’il faudrait attendre du génie-génétique, de l’intelligence artificielle, des nanotechnologies et du numérique sous toutes ses formes, pendant que l’on presse les citoyens à faire confiance une fois de plus (et peut-être une fois de trop) à la capacité scientifique d’arracher à la planète, à la nature, au travail, à l’univers ou à l’esprit lui-même de quoi satisfaire tous les fantasmes, vous postulez de votre côté qu’une description scientifique plus précise de la fin de ce monde serait mieux en mesure d’en faire comprendre l’imminence! Comme si la science pouvait en même temps promettre le paradis sur terre et décrire avec précision l’enfer qui s’en vient pour appeler les damnés au repentir? Honnêtement, je suis prêt à espérer que vous avez raison mais je crains que nous n’en soyons plus là. De part et d’autre, c’est la science qui se dit et se dédit du même souffle, qui montre la corne d’abondance au bout de la prochaine innovation puis qui prouve que l’enfer se tient juste derrière la somme des gadgets. La technoscience est l’allié principal du capitalisme d’innovation et il est devenu grâce à cette alliance le parrain de nos institutions universitaires. Même les départements de «sciences» religieuses veulent leur part du financement destiné aux pratiques innovantes alors que la «science» économique veut mettre un prix sur la biodiversité, sans doute pour envoyer la facture aux chasseurs d’aurochs de la fin du Moyen-Âge. Voilà pourquoi, cher Harvey Mead, on distribue des prix scientifiques dans l’indifférence générale et voilà pourquoi le cynisme qui accueille l’attribution du Nobel de la paix à des va-t’en-guerre montre son nez quand on couronne de la même manière (c’est-à-dire avec l’argent d’un fabriquant d’armes) la chimie des plastiques, le génie génétique ou la rationalité économique de l’esclavage. L’épuisement de la croyance à l’égard des révélations scientifiques est une forme de désertification des esprits qui résulte de la surexploitation de la confiance du public; et la formation d’une planète du scepticisme (ou de la damnation assumée) fait partie de la crise écologique.

Tout cela revient à dire que la crise écologique, qui n’est pas tombée du ciel, jette une lumière accablante sur l’ensemble de notre civilisation, en commençant par le système économique qui en est devenu le moteur. Mais cela revient aussi à dire que nous n’avons pas le choix et que nous devons continuer à faire des distinctions avec les instruments mêmes qui tendent à les embrouiller; que nous devons, par exemple, distinguer dans notre avenir ce qui ne peut déjà plus être changé de ce qui pourrait encore l’être et choisir, parmi ce qui reste théoriquement possible, des objectifs réalistes au regard des ressorts pratiques (culturels, moraux, politiques et techniques) de l’action collective. Or, tout le problème se tient exactement là: qui peut prévoir de quoi il sera capable avant même de sortir de son ordinaire pour s’engager dans une entreprise inédite? La jeune femme qui a traversé l’Atlantique à la rame a commencé par «croire» que la chose lui était possible et c’est avec ce fragile appareillage «moral» qu’elle s’est jetée à la mer pour réapparaître, transformée par l’expérience, quatre mois plus tard à Lorient. Le passage à l’acte de ce qui est en puissance n’est pas une partie de Tic-Tac-Toe vouée à la nulle; et le possible reste une simple «possibilité» tant qu’une subjectivité ne s’y est pas investie. Voilà qui me ramène à votre jugement sur le Pacte: vous dites que la mesure législative qu’il propose est dérisoire et qu’elle serait «presque» parfaitement sans effet. On croirait presque ici que vous détenez déjà la preuve que le voyage est impossible. Alors que la proposition en question vise essentiellement à nous convaincre de mettre collectivement le pied à l’étrier, on dirait que vous savez déjà que ce brave Don Quichotte, «qui fait abstraction des chiffres», n’ira nulle part sur sa Rossinante approximative.

Le Pacte accorde pourtant à la science toute l’importance qu’il est possible de lui accorder sans la divorcer de l’expérience commune; il souligne de manière raisonnable le consensus des chercheurs et il invoque les faits qui accréditent d’ores et déjà les pronostics antérieurs. Maintenant que le commun des mortels peut lui-même faire l’expérience pratique des transformations que la théorie lui annonce depuis plusieurs décennies, le Pacte prend appui sur cette convergence entre les vérifications communes, d’une part, et l’échec des efforts de falsification des négationnistes, de l’autre, pour rappeler que le changement climatique (commençons par là) n’est plus une hypothèse et que le caractère dramatique de ses effets est avéré. Mais il refuse, et j’ai le sentiment que c’est ce que vous lui reprochez, de s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale. Il est clair, en effet, que le Pacte évite de s’engager vraiment sur la question de savoir si la fin est commencée, si le point de bascule est atteint, si les feedback galopants sont enclenchés, tout comme il est clair qu’il s’interdit d’en déduire les cheminements critiques, les calculs de tonnage, les échéanciers d’étape, les mesures de mitigation, le décompte des années, les innovations techniques et les changements de régime (alimentaires et politiques) qui devraient faire partie du méga-programme d’atténuation;  il se contente de conforter l’un par l’autre les mesures factuelles les plus robustes et l’expérience communes et il évite de soulever contre lui l’alliance désastreuse du scepticisme scientifique ordinaire («toute proposition sur l’avenir a la forme d’une hypothèse, falsifiable mais non démontrable») et du fatalisme post-humain («la nature s’arrangera mieux sans êtres humains»). La crise écologique n’est pas un problème local dont les variables chiffrées pourraient être isolées par quelques majestueux ceteris paribus et rendu possible d’une solution qui aurait la forme d’une sorte de Gossplan soviétique. Elle est le fait d’un système (non-linéaire) dont l’évolution est déterminée mais non prévisible. Dans ce contexte de calculabilité limitée, nous devons certes garder l’œil sur toutes les choses incertaines qui ne deviennent certaines qu’avec le passage du temps, nous devons aussi éviter de placer dans les chiffres tous nos efforts de connaissance. L’action pratique est la mère de toutes les formes de l’apprentissage, la seule que la réflexion théorique puisse inspirer en en faisant la critique. Si nous voulons apprendre, et ne pas simplement être exposés à des enseignements qui se contredisent, il nous faut entrer dans l’action. Maintenant. Et cesser d’espérer qu’un gouvernement, un comité, une conférence, une organisation, une agence ou une révolution nous fournisse bientôt une vision cohérente de la société de l’avenir, accompagnée du plan d’ensemble des mesures à prendre au fil du prochain demie siècle pour mitiger les catastrophes.

Les auteurs du Pacte postulent que la seule manière de se mettre en route quand la destination est incertaine et que le chemin n’est pas tracé est de s’en remettre à chaque embranchement à une préférence systématique pour la branche qui nous éloigne des causes du problème. Il n’est pas nécessaire de savoir où mettre la main pour l’éloigner du feu. Il faut rapporter sur chaque carrefour et sur chaque décision, grande ou petite, privée ou publique, la distinction entre ce qui nous enferme dans le pétrole (et dans la pollution et la surconsommation) et ce qui nous en éloigne, et il faut faire descendre les grands arbitrages globaux, qui ne savent ni quels buts viser ni comment les viser, dans toutes les inflexions de la pratique où les choses bien concrètes qu’il faut éviter comme la peste se désignent à l’évidence. Un peu comme c’est le cas pour la puissance du « négatif » dans la dialectique du discours (mille occurrences positives ne prouvent pas l’hypothèse générale qui les attend, une seule occurrence négative la réfute), il est plus facile de s’entendre sur les choses particulières qu’il faut éviter que sur la constitution d’ensemble du monde dont on voudrait. De tels arbitrages négatifs, qui formeraient dans l’ensemble un processus itératif et réflexif, déboucheraient tout naturellement sur des hiérarchies pratiques et sur des choix de grande portée: on peut, sans contradiction, préférer qu’une mesure (une loi, une invention, une infrastructure, une campagne d’éducation, etc.) pousse la consommation vers A plutôt que vers B (vers une forme d’énergie plutôt que vers l’autre, disons), en adopter une autre qui favorise la réduction globale de ce type de consommation plutôt  que de l’accroître et une autre encore qui redistribue fiscalement les coûts des changements sur les diverses catégories de revenus.

Les accords portant sur les choses à éviter ayant valeur en eux-mêmes, ils ne dépendraient que marginalement les uns des autres et absolument pas d’un plan d’ensemble. On pourrait y entrer en désordre ou en mosaïque et profiter des effets de combinaison inopinés. Cependant, aucun arbitrage sociétal de ce type ne pourrait être possible sans avoir force de loi et sans que ses conséquences sur l’inégalité sociale ne soit prises en charge par l’État. Quand vous dites que l’engagement d’un gouvernement à soumettre ses lois et ses décisions à ce double examen (écologique et fiscal) serait presque sans effet, je redoute que vous ne teniez pas compte de l’engagement lui-même, des attentes et des mobilisations qu’il susciterait et des effets d’apprentissage qu’il rendrait possible. A mesure que l’on s’engage plus profondément dans un cours d’action, on découvre simultanément les limites de cette action et la nature véritable de la «réalité» qui lui fait échec. Mais on découvre aussi les possibilités et les alternatives que cet engagement à ouvert, de même que la porte étroite vers où il faut faire porter ses espérances. Les mesures proposées par le Pacte seraient certes «insuffisantes» mais c’est précisément cette insuffisance qui nous ferait découvrir l’ampleur du problème.

C’est précisément là ce que vous essayez vous-même de nous faire comprendre, d’une manière admirable, avec acharnement et sans illusion, et il me semble que vous ne devriez pas négligez l’aide des signataires du Pacte.

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«Le monde avance en somnambule vers la catastrophe»

Voilà la récapitulation d’Alison Martin, directrice des risques à la compagnie d’assurance Zurich Insurance Group, commentant les travaux de son groupe pour le Forum économique mondial…

Je dois bien avouer que j’ai de plus en plus de difficulté à lire les innombrables documents qui prônent ou présument, comme si rien n’était, la poursuite de la croissance à l’échelle planétaire – et toujours dans son pays à soi en priorité. Récemment, j’ai eu l’occasion de lire le 14e dans la série d’analyses de risques produits par Le Forum économique mondial de Davos; j’en ai déjà lus et commentés plusieurs des autres (dont celui-ci de 2015 et cet autre de 2018).

«Un monde en mal de solutions collectives»

Le portrait de la situation (voir les figures I et II) – et c’est un effort de faire un portrait de toute notre civilisation, de l’ensemble des risques qui la menaçent – se ramène, plus ou moins explicitement, à la globalisation, dont quelques brefs passages suggèrent que les auteurs sont conscients de quelques défaillances. Il y a beaucoup de références à la Quatrième Révolution industrielle, le tout suivant finalement l’effort de constater les tendances lourdes de nos systèmes économiques, sociaux et écologiques.

Davos 2019 fig I

Fait notable: le document souligne l’échec de la COP21 et de l’Accord de Paris, dont le respect, loin de se concrétiser, nous mettrait face à des catastrophes climatiques, alors que les tendances nous mènent vers un dépassement d’une hausse de température de 2°C.

Finalement, ce qui caaractérise ces rapports (peut-être les meilleurs que je connais), dont celui de cette année, est la vue globale qu’ils offrent, couvrant non seulement les risques et tendances économiques, mais également ceux sociaux et environnementaux. Dans le rapport lui-même, un accent est mis sur les interractions entre l’ensemble des menaces, et il faut bien reconnaître que notre fixation sur les changements climatiques (et les GES dont il faut réduire dramatiquement les émissions) oublie de se situer dans l’ensemble.

Les risques environnementaux ne représentent pas ce à quoi les participants à Davos portent naturellement le plus d’attention, mais cela fait plusieurs années qu’ils représentent, presque en dépit de leur vision, la menace dominante. Pour 2019, les risques environnementaux représentent trois (sur cinq) des risques les plus probables et trois (sur cinq) des risques les plus importants en termes d’impacts, ce qui fait un portrait fort en vert… (voir la figure I ici et la figure IV dans le document). Reste que le document de Davos insère tout dans un complexe d’interactions (voir le figure III dans le document) qu’il ne faut pas perdre de vue.

Davos 2019 fig II

Le document souligne en même temps l’absence de toute indication d’un renversement des tendances, cela dans un contexte qui présente cet ensemble de risques comme comportant même des tendances lourdes qui vont dans de mauvaises directions. Le 17 janvier dernier, Éric Desrosiers a consacré son analyse hebdomadaire dans Le Devoir à «un monde en mal de solutions collectives». Suivant dans la même veine plusieurs interventions depuis maintenant plusieurs années, dont les miennes, il cite la directrice des risques à la compagnie d’assurance Zurich Insurance Group en commentant le travail: «Le monde avance en somnambule vers la catastrophe» et poursuit:

«Nous nous enfonçons plus profondément encore dans des problèmes mondiaux dont nous aurons bien du mal à nous extraire». Nourrie, entre autres, par le fossé grandissant entre riches et pauvres, la polarisation du débat politique, l’impact des transformations économiques et technologiques et un mal-être croissant, cette tendance au repli sur soi, aux guerres commerciales et au rejet des règles internationales risque même de s’aggraver avec le ralentissement économique qui se dessine dans le monde.

Desrosiers est frappé par ailleurs par la nouvelle section portant sur ce que le rapport appelle les Future Shocks:

Nous vivons dans un monde où un problème peut rapidement en entraîner un autre de façon imprévisible et incontrôlable, préviennent les auteurs du rapport. «La complexité et l’interconnexion croissantes des systèmes mondiaux peuvent entraîner des boucles de rétroaction, des effets de seuil et des perturbations en cascade.»

Il s’agit d’un des sept stress tectoniques de Homer-Dixon dans The Upside of Down de 2006.

Il n’y a plus de héros pour l’élite globale de plutocrates

Ce n’est pas seulement un journal comme Le Devoir qui reconnaît des problèmes grandissants avec les risques, et avec les efforts de Davos de promouvoir un avenir tenant compte de ces risques à travers le maintien de la globalisation et le modèle économique fondé sur la croissance. Le Financial Times y est allé avec une chronique de Gideon Rachman le 28 janvier intitulée «No more heroes for the global elite»

For the past 30 years, Davos has been the best place to monitor the ideas and crazes that were exciting the rich and powerful [des plutocrats, indique Rachman]. It is the place where elite consensus was both formed and promoted…

La chronique passe en revue plus d’une dizaine d’années de reconnaissances par le Forum de leaders politiques, d’innovations technologiques, de perspectives économiques, pour insister qu’il n’y en a aucune qui a résisté à l’épreuve du temps, même assez court.

In the past, when politicians have seemed particularly hopeless, Davosites have turned to industry for inspiration. But the tech groups are mired in controversy and the future they represent looks increasingly dystopian. Davos is also the place where legacy industries rebrand themselves as futuristic. Oil companies talk about renewables and car companies show off their electric vehicles. But this year, the oil companies are reeling from shareholder divestment drives and the German car companies are still struggling with the aftermath of the diesel scandals. So there was no cheer to be found there. It seems as if the world has disappointed Davos. But, then again, maybe Davos has disappointed the world.

C’est un portrait tout à fait en ligne avec le rapport sur les risques. On constate que la paralysie qui semble dominer les différents gouvernements et sociétés de la planète face aux risques esquissés caractérise assez bien ces mêmes institutions réunies de par leurs élites au Forum de Davos.

Une autre version de l’effondrement qui s’approche?

Il est presque aussi déstabilisant de chercher toutes ces pistes situant l’effondrement possible qu’il est de suivre l’élite ploutocrate dans ses efforts de stimuler la croissance, dont à prime abord ceux de tous les intervenants économiques pour qui c’est l’object primordial, inscrit dans leurs travaux qui n’ont souvent rien à voir explicitement avec cela mais qui en dépendent de façon inéluctable. Les carences de plus en plus graves du modèle économique (néoclassique, et non seulement néolibéral) se trouvent plus ou moins clairement dans presque tous les risques présentés.

Je n’ai pas suivi avec soin les reportages nous faisant part des activités de l’élite pendant la rencontre même de Davos, marquée cette année par l’absence de plusieurs leaders politiques retenus chez eux par des perturbations sociales de différentes sortes. Même si celles-ci semblent spécifiques à chaque situation, détaillées par Rachman, tout – comme l’élection de Trump – semble souligner des failles dans les sociétés plutôt que le choix d’un véritable leader. L’ensemble des situations rentrent presque directement dans l’instabilité et les menaces détaillées par le rapport sur les risques, plutôt que des indications de poussées vers des solutions.

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