Note pour mes lecteurs/commentateurs

Je viens d’apprendre que plusieurs commentaires de 2017 à 2019 ne m’ont pas été signalés par mon système. Cela incluait deux longues réflexions – finalement, une seule en deux parties – de Gilles Gagné de l’Université Laval et indépendamment – 1. et 2. Le texte de Gilles Gagné représente une perspective sur la science qui mérite d’être lue. Mieux, je suis d’accord avec presque le tout, et cela m’a ramené à relire l’article qu’il commentait. Finalement, c’est presque exclusivement le titre qui semble proposer encore de la recherche scientifique. Mon article de février 2019 sur le troisième lien et l’auto privée dans La Presse+ représente le sens de mes propos, je crois.

Normand Mousseau et sa Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEEQ) a calculé ce qui serait nécessaire pour atteindre l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) du gouvernement de 25 % pour 2020. C’était de la science appliquée et les résultats fournissaient des images, des objectifs compréhensibles pour quiconque intervenait/intervient dans le débat. Mon problème avec le Pacte était que, restant dans les généralités, il ne fournissait pas d’ancrage pour les interventions, alors que Gagné me voyait prétendre qu’il faut «s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale» … 

Nous voilà trois ans plus tard – encore une fois, mes excuses – et la situation d’est empirée, avec un bilan récent pour 2019 venant du ministère de l’Environnement montrant que nous manquons encore l’objectif, et de loin. Et Gilles Gagné intervient encore, cette fois avec l’annonce par courriel (il a dû remarquer l’absence de réponse de ma part à sa réflexion de 2019, et mon retard à répondre à son récent courriel…), et je relance la réflexion avec copie de sa récente (le 5 décembre 2021) communication:

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Notes sur Climat Québec – Gilles Gagné

Martine Ouellet a manifesté récemment son intention de diriger un nouveau parti politique québécois destiné à prendre en compte d’une manière frontale les causes et les conséquences des changements climatiques et des dégradations environnementales. Le programme de ce parti mettra la question écologique au principe de son action, plutôt que d’en faire une variable accessoire du développement économique, et il proposera aux Québécois de subordonner l’action gouvernementale, dans tous les domaines, aux mesures de justice sociale et aux transformations des politiques de l’État que les changements climatiques rendent d’ores et déjà nécessaires. Il ravive ainsi ce qu’il reste de l’idée même de l’État en mettant au centre de la question climatique les conditions institutionnelles de l’action collective.

Je mets d’entrée de jeu entre parenthèses les accusations d’intransigeance, de radicalisme ou d’irréalisme dont Martine Ouellet a pu faire l’objet dans le passé, d’abord parce que ces jugements pourraient très bien relever du constat de Pierre Falardeau selon lequel «On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part», ensuite parce que le dossier historique de Martine Ouellet sur la question de l’environnement fait montre d’une approche marquée au coin du réalisme et de la lucidité et finalement parce que les débats sur les «personnalités» relèvent plus souvent du divertissement médiatique que de la politique.

Je vous écris aujourd’hui pour vous proposer mon interprétation de la valeur de cette démarche et pour recueillir les réflexions qu’elle a pu vous inspirer. Je trouve pour ma part que l’initiative de Martine Ouellet a des mérites intrinsèques en plus d’arriver à un moment où la question environnementale, après avoir été  victime» de la covid, risque de partir en promesses hyperboliques, comme on l’a vu ces derniers jours, des promesses du genre de celles qui font consensus mais qui ne font absolument rien d’autre.

Loin de simplement tabler, à des fins électorales, sur la «respectabilité» de la question environnementale, Climat Québec soutient que cette question doit s’emparer de tous les enjeux et les redéfinir en profondeur. En privilégiant ainsi la voie d’une révision de l’esprit même des politiques publiques, ce parti risque de soulever les passions dans tous les milieux, contre lui-même dans bien des cas, comme cela arrive lorsqu’il devient nécessaire d’envisager un changement de cap. La question environnementale n’est pas simplement une priorité de plus, que l’on peut innocemment ajouter à la liste. Ceux qui abordent le marché politique selon cette perspective doivent être soumis à une critique commandée par une alternative réaliste, radicale pour cette raison même.

Voici, en quelques points, comment je vois les choses.

1. Rompre avec l’économisme

Faire de la question environnementale le prisme d’évaluation de toutes les orientations politiques oblige à procéder à un examen critique fondamental des logiques économiques qui reproduisent aujourd’hui, de par leur nature même, les pratiques qui détruisent les milieux naturels dont nous dépendons. Il ne s’agit donc pas là d’un programme spécialisé, d’une approche sectorielle ou d’une single issue politics. Toutes les décisions, toutes les politiques, toutes les lois et tous les enjeux devront être repensés d’une manière congruente avec cette orientation structurante, conformément au fait que la question du climat est elle-même maintenant devenue cet «éther particulier qui détermine le poids spécifique de toutes les formes d’existence», comme le disait un sociologue bien connu. En allant du libre-échange intégral de la globalisation actuelle jusqu’à la «mobilité» délirante des facteurs de production (humains compris) engendré par l’abaissement constant des couts du transport, en passant par la fuite en avant technique promue par les spéculations financières basées sur l’innovation, ce sont des pans entiers de l’économie capitaliste qui devront, pas à pas, être déplacés et mis à leur place.

2. Échapper au mythe d’un développement durable et d’un miracle technologique vert

Dans le même sens, il me semble réconfortant de constater que la déclaration initiale d’intention de Climat Québec n’inscrive pas son projet sous la bannière d’un miraculeux Green New Deal. Les technologies vertes, soi-disant orientées vers le développement durable, sont des technologies comme les autres, aussi couteuses, aussi polluantes, aussi risquées et aussi inégalitaires que la plupart des «nouvelles technologies» (comme on le voit avec le vaccin dans plusieurs pays), et en faire la planche de salut du développement économique relève de la pensée magique. Dire, ce qui est forcément vrai, que les technologies de substitution qui s’imposeront à nous créeront de nombreux emplois, c’est dire aussi qu’elles seront dispendieuses et moins efficaces parce que moins consommatrices de ressources et que l’accès à leurs produits, aussi bénéfique soit-il, risque d’introduire de nouveaux problèmes de justice sociale. Bien que nous soyons en droit d’espérer que plusieurs des solutions alternatives ponctuelles en cours d’expérimentations iront dans le bon sens et qu’elles seront éventuellement généralisables, il est clair qu’il n’y aura pas de miracle technologique vert qui nous permettrait de continuer à faire de la croissance du revenu réel notre principal mécanisme de justice sociale. Certes, il y a et il y aura forcément de «bonnes idées» techniques en cours de route, mais elles seront frugales et elles déplaceront sans doute les jouissances de la quantité vers la qualité.

3. Désarrimer le progrès social de la croissance

Dans les sociétés actuelles, en effet, où chacun est entrainé à attendre de la productivité «globale» une hausse réelle de son niveau de consommation (12 paires de chaussettes bangladaises pour 9,99 $, un demi-gallon de cornichons roumains pour 3,97 $, un forfait avion/hôtel au Mexique pour moins de 1000 $, etc.), l’espérance placée par chacun dans une «croissance pour soi» basée sur la baisse des prix relatifs de produits d’usage courant rend «acceptable» l’inégale distribution des fruits de cette croissance, et justifie la croissance elle-même par voie de conséquence. Ce mécanisme social de justification de l’inégalité, qui repose sur un étirement de l’échelle des revenus réels en échange d’une élévation de l’échelle elle-même, est basé sur la consommation de la planète et il est en conséquence destiné à s’enrayer. Le «développement vert», qui permettrait de pérenniser le fonctionnement de ces espérances individuelles compensatrices, est un mythe disgracieux entretenu par l’alliance des spéculateurs et des naïfs.

4. S’adapter dès maintenant aux effets avérés des changements climatiques

Point aussi important que les précédents, Climat Québec ne me semble pas concevoir les dégradations environnementales uniquement comme la menace de problèmes futurs qui pourraient encore être évités. La flèche noire du réchauffement a déjà quitté la corde de l’arc et elle atteint dès maintenant ses premières victimes. Pour chaque société politique, cela veut dire que l’adaptation aux changements climatiques doit être menée en parallèle avec la lutte contre son aggravation future. Il est clair que les mesures d’adaptation qui s’imposent dès maintenant ne doivent pas nous détourner de celles qui visent à limiter les dégradations encore évitables et que c’est, au contraire, en prenant en compte les méfaits déjà présents que nous prendrons l’exacte mesure et la juste conscience du problème collectif qui nous attend encore. La «simple» menace de fin du monde pour le siècle prochain ne sert qu’à donner du temps aux vœux pieux de la petite politique et elle favorise le cynisme : «après nous le déluge» et «à long terme nous sommes tous morts».

On pourrait évidemment soutenir que «l’adaptation collective» aux dégradations environnementales est la pire des politiques, puisqu’elle vise à les rendre «possibles» en les rendant tolérables socialement, et qu’il vaudrait mieux déclarer la guerre totale à ce qui peut encore être évité.

Le problème, c’est évidemment qu’il s’agit là d’une approche abstraite et qu’en réalité c’est l’effort de compenser socialement, dès maintenant, les méfaits avérés qui favorisera la détermination politique à lutter pour renverser les tendances qui sont encore réversibles. Il est clair, par exemple, que nous avons dès à présent besoin de «taxes écologiques» qui visent les produits et les pratiques émettrices de carbone, des taxes qui devraient d’ailleurs accroitre beaucoup plus substantiellement les prix de marché qu’elles ne le font actuellement. Mais il est tout aussi clair que de telles mesures (qui accroissent le prix du transport, et partant celui des denrées, par exemple) ne peuvent être mises en place sérieusement sans de puissants transferts fiscaux qui éviteraient de les faire porter par les citoyens dont le budget est essentiellement absorbé par ces produits de base. Ce genre de problème doit être attaqué dès maintenant, sous tous ses angles. L’affaire des gilets jaunes enseigne ce qu’il en coute d’agir autrement: on ne pas punir par une taxe sur l’essence ceux que la transformation des logements en actifs spéculatifs a chassés vers les périphéries urbaines sans leur transférer fiscalement les moyens de se passer de l’essence. Ces problèmes sociaux, qui sont eux-mêmes d’une complexité qui donne le vertige, se combinent à la complexité écologique elle-même et font reculer la classe politique vers des accords «globaux» qui ne feront pas le travail sur le terrain et qui entretiennent le mythe d’une globalisation verte. En réalité, la manière dont cette combinaison se réalise est particulière à chaque société et la dévolution par en haut des problèmes, même si elle est nécessaire dans plusieurs cas, ne sert pour l’heure qu’à en décharger les «élus», amateurs de réélections.

5. Une alternative aux pizzas partisanes «all dressed» qui alimentent le clientélisme

Alors même que les arbitrages exigés par la social-démocratie deviennent en eux-mêmes toujours plus difficiles et plus imparfaits, leur combinaison avec les arbitrages que rend nécessaires la dégradation des milieux les rend carrément impossibles pour une politique qui prétend accorder une égale «priorité» à des objectifs contradictoires les uns avec les autres. On ne peut pas, simultanément et à égalité, attirer les emplois technoscientifiques du grand capital, accroitre les exportations, favoriser la croissance économique, attirer la main-d’œuvre et soutenir l’expansion démographique, protéger les terres agricoles, abandonner l’agriculture à la compétition chimique, améliorer la couverture santé en protégeant la propriété intellectuelle des molécules miracles, ouvrir le marché des denrées en faveur des consommateurs, favoriser la concentration urbaine des hautes technologies, limiter la spéculation foncière, exonérer les gains de capitaux sur les résidences, subventionner l’exploitation des ressources de toute nature, protéger les investissements, favoriser la mobilité, attirer les cryptomonnaies et lutter contre le réchauffement climatique au nom de la justice intergénérationnelle, le tout en prétendant cyniquement harmoniser en vrac toutes ces orientations avec les droits individuels (à l’enfant, à l’émigration, à une image corporelle de qualité, à la sécurité, à l’identité, au respect, à la non-discrimination, à l’action positive, à la poursuite du bonheur, etc.). Le seul fait que la politique partisane continue de traiter les citoyens comme un ensemble de clientèles bornées dont chacune n’entend que les promesses qui lui sont adressées et les imagine compatibles avec la lutte au réchauffement est l’indication la plus sure que bon nombre de politiciens ont démissionné. Alors qu’il faudrait de toute évidence évoquer des choix difficiles, annoncer des reculs et des restrictions, dissiper le mythe de la croissance éternelle et annoncer des partages et des transferts qui mettront la solidarité à rude épreuve, on choisit de laisser la réalité elle-même imposer, éventuellement, ses exigences, ses catastrophes et ses enseignements et on se promet d’avoir le courage d’agir quand il sera devenu évident pour tous qu’il ne reste plus qu’à subir.

En entretenant le mensonge selon lequel il est possible de faire de tous les objectifs des priorités, la politique partisane n’a plus de programme et se rend en conséquence incapable du moindre arbitrage. La social-démocratie a été de longue date aux prises avec les choix difficiles qu’implique la volonté de corriger les effets spontanés du marché sur les catégories sociales les moins à même de faire reconnaitre politiquement la valeur de leur travail. La crise écologique vient simplement complexifier encore ces difficultés et elle pousse à l’adoption d’un jovialisme irresponsable qui tient la «société» (méprisable au par ailleurs) pour un réservoir inépuisable de gratifications et de «réparations» qu’il appartient aux représentants politiques de rendre compatibles les unes avec les autres. 

Faire de la question du climat le principe général d’évaluation de l’action étatique impliquerait déjà, dans un premier temps, une hiérarchisation des problèmes écologiques qui pourrait ensuite être elle-même enrichie. Mais surtout, cette politique fournirait un principe de justification des choix tragiques que la situation nous impose et elle serait fondée sur la conscience du fait que l’action écologique a des couts, qu’elle comporte des désagréments, qu’elle exige une transformation à long terme des habitudes, qu’elle se traduira dans des limitations à la liberté du capital et que dans l’ensemble elle représentera un nouveau défi de justice sociale. 

Le but de Climat Québec ne me semble évidemment pas de soutenir que l’action écologique mènera au désastre économique; à cause de la réduction inévitable de la consommation (et du gaspillage) des ressources naturelles, et donc de la réduction de l’efficacité de certaines activités productives, elle sera même très probablement favorable à l’emploi. La question est qu’il faudra choisir et qu’il faudra pour cela disposer d’une capacité transparente et justifiable de hiérarchiser enfin les fameuses «priorités».

6. Un objectif robuste pour dissiper les faux-fuyants : la justice climatique 

C’est du moins à la lumière de cet allongement irrationnel de la liste des priorités que je comprends la détermination de Climat Québec de placer son action et ses propositions sous l’égide de la «justice climatique» et de faire valoir l’obligation de recadrer la social-démocratie dans une nouvelle architecture économique. Car le nœud de la question climatique est de toute évidence une question sociale et politique, vu que la «solution» technique et formelle du problème du réchauffement est en elle-même d’une simplicité enfantine : il «suffirait» d’interdire partout l’usage des énergies fossiles pour que le problème disparaisse comme il est arrivé. Contre ce genre d’abstraction, la vraie question est donc de trouver le moyen de sortir progressivement du pétrole sans jeter les deux tiers de l’humanité dans une famine qui durerait un siècle. Au vu de la nature de ce défi, il n’est pas moins évident que la route d’une telle justice climatique ne pourra pas être trouvée d’un coup de baguette magique et que cette condition sine qua non de toute action climatique, la justice, exigera un réalisme et une prudence à la mesure des dangers que garde en réserve la radicalité de tâche. La solidarité sociale, le point d’appui de toute social-démocratie, est encore aujourd’hui une réalité «nationale» et elle ne peut pas être mobilisée, ni directement ni prochainement, au niveau planétaire. Ce sont les «réserves de tradition» et les capacités avérées de mise en commun dont disposent les sociétés politiques existantes qui doivent être sollicitées en premier. Les engagements quantitatifs globaux, qui posent déjà des problèmes de «justice développementale internationale», devront d’abord atterrir dans les pratiques réelles par la médiation d’une aptitude nationale à la justice climatique, un point de départ qu’il faut en conséquence considérer comme la condition d’un processus d’apprentissage qui pourra être élargi à mesure qu’il portera des fruits.

7. L’autonomie politique, condition de la justice climatique 

Tout cela conduit Climat Québec à la nécessité d’articuler un tel programme de justice climatique à celui de l’indépendance du Québec. Il s’agit là d’une attitude réaliste, en dépit des apparences qu’elle donne d’associer une entreprise difficile à une entreprise impossible. 

D’abord, il est assez évident que Climat Québec ne prendra pas le pouvoir aux prochaines élections et que ce parti commencera par redéfinir l’espace du débat politique québécois en mettant les yeux de tout le monde, en commençant par ceux des politiciens, devant les trous. 

Ensuite, dans la perspective d’action à moyen terme qui me semble être la sienne, ce parti ne peut pas soutenir que les Québécois doivent se porter collectivement responsables du bon usage du morceau de la planète dont ils ont l’usufruit sans qu’ils n’aient la pleine responsabilité de la société politique qu’ils y construisent. Séparer la question constitutionnelle de la question écologique serait faire de cette dernière une question technique en la séparant des conditions de l’action politique, et cela alors même qu’elle a son essence dans la redistribution sociale et dans les dimensions étatiques, institutionnelles et idéologiques de sa mise en œuvre. Le programme de justice climatique doit s’inscrire dans le sens d’une histoire québécoise fondée sur la préservation des capacités politiques d’habiter humainement les quelques arpents de neige où le sort a réunis ceux qui s’y trouvent maintenant, «chez eux» à égalité de participation mais à différents titres d’ancienneté et de séniorité substantielles. 

Comme pour les individus, et comme pour toutes les entités dont la vie est soumise au temps et qui sont sujettes à la mort, l’existence des sociétés est une fin pour elles-mêmes et c’est sur une telle téléonomie partagée que reposent ultimement toutes les capacités accessoires de mise en commun. Dans les conversations de l’Universum humain, les sociétés qui prétendent à l’existence doivent faire la preuve, par ce qu’elles ont à dire et par ce qu’elles peuvent réaliser, de leur titre à l’existence. Les différentes incarnations du désir et de la capacité de durer, réciproquement reconnues, que rassemble le Québec forment le trait commun le plus fondamental de cette communauté politique, le genre de patrimoine qui peut, à l’occasion et devant de grands dangers, surmonter les torts historiques et les différences de classe pour accomplir de grandes choses.

Sans compter que la nécessité de l’indépendance ne peut se traduire, et encore moins dans la présente conjoncture climatique, dans la prétention immodeste de faire cavalier solitaire. La responsabilité écologique engage l’humanité tout entière, à commencer par les sociétés les plus riches, mais elle doit se traduire sur le terrain en suivant les contours de chaque écoumène particulier et mobiliser d’abord, sur la base du sentiment et de l’expérience concrète des dégradations, les capacités sociales d’arbitrage et de transfert de ceux qui les habitent. 

Or, il n’y a pas d’unité canadienne parce qu’il n’y a pas de société canadienne. Le Canada britannique, en tant que rassemblement colonial d’une pluralité de sociétés qui représentaient pour lui autant de dangers, n’a eu de cesse d’en réduire les membres au statut d’individu, ce qui a presque été réussi pour les sociétés autochtones et acadienne et à un moindre degré pour la société canadienne en formation. Conformément à la logique impériale, qui est devenue son modus operandi, il a accordé à certains les privilèges de l’irresponsabilité tout en les tempérant par des punitions ciblées pour d’autres, il a divisé les élites et il s’est construit contre le principe républicain, c’est-à-dire en éloignant les peuples des questions décisives. Tout cela ne peut pas être défait, et ne doit d’ailleurs faire l’objet d’aucune excuse morale stérile. 

Il se trouve cependant, toute chose ayant sa contradiction, que les politiques de proximité et la gestion du territoire ont été dévolues, selon la logique impériale, vers des pouvoirs locaux qui ont dès lors favorisé l’évolution politique de sociétés qui ont pris la couleur de leur territoire et où se sont sédimentés le sens et la manière de l’habiter, de s’y reconnaitre et persister dans l’existence. Cela est vrai maintenant à nouveau pour les sociétés autochtones, qui ont ainsi rompu dans les faits, dans la foulée de l’exemple québécois, avec la logique de dissolution à l’œuvre dans le fourretout individualiste de la loi sur les Indiens. 

Les questions climatique et écologique donnent maintenant à cette pluralité des écoumènes un relief déterminant: les sociétés maritimes de l’Est et de l’Ouest, celle du bassin laurentien, celle des Grands Lacs, celles des plaines et les multiples sociétés du Nord devront chacune trouver dans leur histoire les ressources collectives pour assumer à l’endroit de la Terre la part des responsabilités qui doivent être assumées localement. Les mesures technocratiques à vocation universelle, comme le prix du carbone, le marché spéculatif des droits de pollution ou encore celles qui découlent du principe du pollueur-payeur, aussi nécessaires soient-elles, n’engendrent pas par elles-mêmes, et certainement pas davantage dans le Canada des individus qu’ailleurs, la disposition sociale à décider du juste partage de leurs couts. À défaut de réduire la distance entre la théorie et la pratique, les mesures climatiques «globales», laissées à elles-mêmes, risquent de provoquer des attitudes de déni, comme on le voit déjà ou, pire, de favoriser l’adoption cynique de la stratégie du passager clandestin, celui qui se contente de revendiquer sa part des avantages collectifs qui résultent de réductions supportées par les autres. La lutte au réchauffement climatique ne peut pas davantage se contenter d’une moralisation des comportements individuels qu’elle ne peut être menée du haut d’un imperium global étriqué, inventé à reculons pour la circonstance: leur articulation reposera sur la responsabilité des communautés politiques concrètes à l’égard de leurs conditions écologiques d’existence.  

8. L’obligation de sortir du pétrole que nous fait la possibilité d’en sortir

L’élément décisif d’un tel engagement sur la voie de la responsabilité écologique, celui qui le rend pratiquement obligatoire «pour nous», est l’extraordinaire dotation énergétique de l’écoumène québécois (en eau, en vent et en ensoleillement). Sortir du pétrole, la première étape de la réduction de l’empreinte écologique, restera impossible en général tant qu’elle ne sera pas devenue réelle quelque part. C’est parce que le blé ou la vigne ont d’abord été «cultivée» là où ces plantes poussaient «naturellement» qu’il a ensuite été possible, par des adaptations successives, par des imitations et par des émulations, de les cultiver pratiquement partout. Tout processus d’apprentissage collectif repose sur des expériences qui se glissent dans la pratique sociale sans exiger d’abord que tout le reste soit remis à zéro mais qui transforment la totalité de l’intérieur, de proche en proche, progressivement, et qui se cristallisent finalement dans des formes sociales inédites qui auraient été impossibles au départ. 

La diversification «nationale» de la lutte au réchauffement climatique est nécessaire pour cette raison. En maintenant cette lutte au plus près des conditions écologiques locales et surtout en cultivant d’abord les formes existantes de la solidarité sociale, cette segmentation est la condition de la multiplication des expériences et des «projets pilotes», et donc aussi de la découverte progressive des possibilités de généralisation technique et d’élargissement des dispositions collectives aux redistributions.

Contrairement à la situation de jeu à somme nulle où s’étaient mises les puissances nationales modernes, en effet, pour lesquelles la guerre était la continuation de la politique par d’autres moyens, la lutte au changement climatique est un jeu à somme positive où les avancées de chacun accroissent les capacités de tous. Même le Canada pétrolier profiterait davantage d’avoir parmi ses alliés obligatoires une république engagée sur la voie de l’électrification et de la lutte au gaspillage que d’être irrité en permanence par une province de profiteurs qui semblent, au moins aux yeux des Albertains, dilapider en jouissances de paresseux les fruits de la redistribution pétrolière. Cela permettrait d’office à un Rest of Canada, plus centralisé, de sortir de la rivalité négative qui le définit, de resserrer sa démocratie sociale (en suivant sa tendance NPD) et de profiter franchement de l’expérience québécoise pour organiser sa propre lutte au réchauffement. Loin de ce que l’on appelait l’égoïsme national, l’autonomie des communautés nationales est d’ores et déjà la condition de leur participation créative à la recherche d’un avenir dont il est encore impossible d’anticiper l’architecture.

9.  De la «mappe» des ressources aux territoires de la responsabilité

En se montrant à la hauteur des possibilités extraordinaires que la nature leur offre pour se porter responsables de sa préservation et en risquant les choix difficiles que cela exige, les Québécois feraient honneur aux capacités d’habiter ce pays qu’ils ont appris de ceux qui les ont cultivées en premier et ils donneraient à leurs aménagements institutionnels, à leurs produits et à leurs méthodes une valeur éminente dans l’Universum humain. Sans être obligés de présenter leur route comme étant le One Best Way de l’avenir universel, une prétention à laquelle le Canada multiculturel s’est pour sa part condamné pour surmonter ses contradictions, sans être obligés non plus de se défendre au jour le jour contre ce programme colonial postnational bienpensant (qui n’est évidemment pas sans valeur), les Québécois pourraient redécouvrir le sens d’une habitation du monde qui exclurait d’emblée l’idée de propriété collective du territoire (ainsi que celle de sa mise en exploitation à titre de simple ressource). Les sociétés ne sont pas propriétaires de la partie du monde qui les abrite, au mieux elles en sont les usufruitières et les fiduciaires, et elles devront dans l’avenir être jugées sur la base du respect qu’elles lui témoignent. 

Les rapports entre les sociétés de l’écoumène québécois s’en trouveraient d’ailleurs, au moins en principe, simplifiés: en devenant un impératif conscient, le respect dû au monde qui nous a précédé et qui nous a rendu possibles renverserait à nouveau le pays, cette fois en faveur d’une cosmologie amérindienne pour laquelle il s’agissait là d’une vérité naturelle. Le pays serait renversé à nouveau et la triste croyance des impérialistes qui, ayant acheté l’argent, se crurent autorisés à acheter la terre et le travail de ses habitants, serait finalement mise à sa place, au musée des déroutes dont on revient ou dont on meurt. Les communautés politiques existantes auraient dès lors assez à faire pour nettoyer le devant de leur porte qu’elles y trouveraient peut-être une raison de ne pas se disputer la rue à titre de gangs.

La conscience des limites: faire d’un facteur d’anxiété un motif d’action

Je vous concède volontiers que nous sommes infiniment loin de tout cela. Mais en même temps, me semble-t-il, c’est en gros là où nous sommes, entre deux sentiments: celui de la réalité massive du problème, d’un côté, et celui de l’insoutenable légèreté de la politique de l’autre. En conséquence, et à défaut de s’imposer, idéologiquement et raisonnablement, il se peut que la primauté de la question écologique continue de s’imposer par elle-même, effectivement et aveuglément pour ainsi dire: par des catastrophes naturelles, par des tyrannies, par des guerres, par des conversions de masse à une moralité subjective qui fera autant de torts à la liberté qu’elle lui offrira de garanties, par des délestages démographiques, par des effondrements économiques, par des pandémies, par des murs pour enfermer les surplus et par des invasions, etc.

Alors que les États sont tenus à l’impuissance par l’état de fait économique qu’ils croient les servir, des partis d’opposition, partout en Occident, adoptent par les temps qui courent de fantastiques programmes écologiques, des programmes qui, par-dessus tout le reste, annoncent en prime la fin des réalités nationales et le passage au cosmopolitisme. Un chausson avec ça?

Ou bien Climat Québec fera bientôt partie du lot, et de la surenchère des bonnes intentions, ou bien il établira par là le fait qu’il faut maintenant faire des choix et limiter les attentes, qu’il faut un principe de justice pour répartir les couts et les avantages de ces orientations, qu’il faut une capacité démocratique de les rendre impératives, c’est-à-dire, finalement, un désir historique de faire société.

La première fonction de Climat Québec, en somme, pourrait être d’enseigner qu’il faut commencer quelque part, puisqu’il n’y a pas encore de sociétés qui soient n’importe où, par ce qui y est déjà possible concrètement, puisque tout ne l’est pas.

*****

Si vous avez lu jusqu’ici, je me permets quelques ajouts de lecture. (i) Je viens de terminer la relecture de Guérir du mal de l’infini d’Yves-Marie Abraham (2019), d’où est presque absent tout effort de concrétiser dans l’action les propos plus qu’intéressants. Le livre fournit le contexte pour une action comme Climat Québec, en mettant l’accent sur le fond du mal, la mythologie derrière l’idée de la croissance mentionnée par Gagné vers le début de son texte. (ii) Plus directement, Yves Cochet, ancien ministre français de l’Environnement, a publié en 2019 un livre, Devant l’effondrement: Essai de collapsologie, qui consacre l’effondrement projeté par Halte à la croissance et en poursuit les implications. Gilles Gagné et Martine Ouellet ne semblent pas prêts à accepter le constat d’un effondrement, ou peut-être plutôt, voient des actions qui nous permettraient d’éviter la paralysie. (iii) On peut écouter le court message de Martin Ouellet pour lancer Climat Québec.

Je reviens sur ces questions en janvier.

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