La nouvelle révolution industrielle et énergétique improbable

Cela semble prendre des économistes pour répandre à travers la société l’idée que notre avenir rime avec une nouvelle «révolution industrielle». Du moins, il est loin d’être évident comment une telle idée puisse se trouver autrement dans les discours politiques, économiques et journalistiques actuels. Je me demande si ce n’est pas un témoignage de l’efficacité du travail assidu et intéressant, mais malheureusement mal orienté, de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC). Je suis ce travail depuis au moins 2011 (liens suivants pour les articles) quand un colloque de l’IRÉC a lancé l’idée de l’électrification des transports, dans le contexte d’une «reconversion industrielle». Cette idée se jumelle à une autre, la «reconversion écologique» de nos politiques industrielles, en fonction d’une corvée transports avec une importante composante industrielle. Il y a un nombre important de publications consacrées à ces thèmes et la référence formelle à une «révolution» industrielle dans ces travaux se trouve dans le rapport de février 2013, Politique industrielle: stratégie pour une grappe de mobilité durable. Conforme à sa mission, l’IRÉC mène en permanence un travail de sensibilisation et de lobbying impressionnant, et cela depuis plusieurs années et cela semble avoir certaines retombées.

Port de Shanghai

Le ministère des Ressources naturelles, un ministère «à vocation économique», avance l’idée dans le document de consultation de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ) publié à l’automne 2013. Le document fournit un scénario décrivant les mesures nécessaires pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 25%, engagement du gouvernement Marois et le minimum (à l’échelle planétaire) jugé nécessaire par le GIEC). D’ici 2020, selon un scénario esquissé, il faudrait (i) convertir 100 000 maisons au chauffage électrique, (ii) convertir plus de 30 000 bâtiments commerciaux ou institutionnels au chauffage électrique, (iii) retirer de la route environ la moitié du parc automobile et (iv) réduire de plus des deux tiers les émissions de l’industrie de l’aluminium (page 56).

La CEÉQ n’avait pas besoin de le dire – et ne l’a pas dit – mais de tels objectifs, ou leurs équivalents dans d’autres scénarios, sont tout simplement irréalistes et irréalisables. Pourtant, comme introduction à cette présentation, la CEÉQ souligne, deux pages plus tôt, «qu’il faudra nécessairement envisager la lutte contre les changements climatiques comme une occasion de developpement économique sur la base de l’efficacité énergétique et de l’énergie propre. S’il relève ce défi, le Québec pourrait devenir un des chefs de file de la prochaine révolution énergétique à l’échelle mondiale». Les économistes du ministère des Ressources naturelles (MRN) y montraient une main lourde.

La proposition était absurde, et la CEÉQ a fait amende honorable dans son rapport du début de février, ayant écarté de toute évidence l’intrusion de ces économistes du MRN. Dans le rapport, la CEÉQ reconnaît l’illusion de l’engagement des réductions de GES de -25 % pour 2020, et propose d’abandonner les objectifs du GIEC. Elle peut bien cibler une réduction de 75 % des émissions pour 2050, les gestes que nous pourrons poser à court terme, quand cela va compter, selon le GIEC, s’y réduisent à un objectif de réduction de consommation de produits pétroliers de 20% et une réduction des émissions de GES de 15% pour 2025.

En lisant l’éditorial du 15 mars 2014 de Jean-Robert Sansfaçon sur «l’improbable révolution» nécessaire pour contrer les changements climatiques et en même temps relancer le développement économique, il fallait bien se demander comment il allait terminer, tellement il soulignait l’importance des défis. Et voilà, c’est avec un appel à «la démonstration [tout aussi improbable] des avantages économiques et sociaux d’une première grande révolution industrielle pour ce millénaire». L’appel est fidèle à l’analyse que fait souvent Sansfaçon des enjeux sociétaux, celle d’un économiste. Sansfaçon ne semble pas y voir qu’un voeu pieux, mais c’est curieux qu’il pense nécessaire de faire une telle proposition.DSC07971

Deux jours après l’éditorial de Sansfaçon, son collègue et journaliste en économie Gérard Bérubé a également fait porter sa chronique hebdomadaire sur les défis soulevés par le GIEC et, de façon surprenante, fait appel aussi à une «révolution industrielle»; suivant Sansfaçon, il le considère aussi improbable. Davantage intéressant, Bérubé met en évidence le peu de probabilité que la solution va se trouver du coté de la croissance économique, qu’il met en perspective à plusieurs endroits dans sa chronique – il semble y suggérer qu’elle nous mène dans le mur. «Difficile de réaligner le tout sur la décroissance et le localisme. Ainsi, un mur, voire un choc brutal, semble inévitable avant que la prochaine grande révolution industrielle, celle liée au développement durable, ne s’enclenche» Reste une absence totale d’indications comment il voit une telle «révolution industrielle» [improbable] sortir du choc brutal… (suite…)

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Un bilan – et une projection

Le bilan

Martine Ouellet avait montré pendant des années dans l’opposition qu’elle avait une maîtrise de ses dossiers touchant les ressources naturelles. Il n’a pris qu’une semaine pour voir cette maîtrise rejetée par la Première ministre, une fois le PQ porté au pouvoir. Alors qu’elle s’est exprimée à l’effet qu’elle ne voyait pas le jour où la technologie du fracking pourrait être justifiée sur le plan environnemental, elle a été convertie rapidement en une ministre qui prônait l’exploitation des ressources énergétiques nécessitant cette technologie, au cas où il y en ait sur le territoire québécois.

On comprend assez facilement que la ligne de parti transforme l’expertise de certain(e)s en positionnement plutôt flou, pour la cause. Ce qui est bien plus intéressant dans ce cas est le positionnement de la Première ministre, dès son accession au pouvoir. Ce positionnement était le reflet de plus de trente ans de connaissances approfondies des enjeux auxquels les gouvernements doivent faire face. Pour le commun des mortels, comme pour les premières ministres, l’exploitation des réserves d’énergie fossile représente une entrée dans le monde des riches, à l’instar des Arabie saoudite, Norvège et Alberta de ce monde.

Le gouvernement péquiste n’avait pas besoin d’attendre le plus récent rapport de la Chaire en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke pour savoir que l’avenir des finances publiques comporte des risques exceptionnels. Assez clairement, mais sans le dire aussi ouvertement que le Parti libéral et la CAQ, la priorité pour le gouvernement était le développement économique et les revenus qu’il pouvait imaginer associés à du succès de ce coté. Ont suivi aussi une série de mesures fiscales qui cherchaient à réduire les dépenses, histoire d’atteindre un budget équilibré le plus rapidement possible (mais pas aussi rapidement que voulu…).

Au fil des 18 mois au pouvoir, le gouvernement Marois a donc transformé des engagements électoraux de caractère social-démocrate en modulations des décisions libérales et a pris le chemin du développement pétrolier : appuis aux projets de pipelines (et par implication, à au moins une installation portuaire pour le transbordement) et annonce de l’intention de faire de l’exploration à Anticosti et dans le Golfe du Saint-Laurent pour voir le potentiel. (En parallèle, on doit noter en passant sa reconnaissance du bien-fondé politique de l’opposition populaire à l’exploitation gazière dans les régions habitées de la vallée du Saint-Laurent.)

Le gouvernement a annoncé en même temps son intention de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec, non pas de 20% comme proposait le gouvernement Charest, mais de 25%, la cible minimum proposée par le GIEC. Au fil des mois, l’engagement s’est montré irréaliste, et le plan d’action sur les changements climatiques promis par le ministre de l’Environnement est resté un plan non produit. La Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ) a été mise sur pied avec l’intention probable et tout à fait acceptable de faire le portrait de la situation et fournir des perspectives pour les prochaines années, voire décennies; pourtant, toute une série d’annonces dans le domaine énergétique a été faite avant même le dépôt du rapport de la CEÉQ. Et ce rapport soulignait l’irréalisme de l’objectif d’une réduction de 25% des émissions de GES.

Les objectifs économiques du gouvernement n’arrêtaient pas là. Les grandes orientations du Plan Nord du gouvernement Charest étaient retenues, sans le moindre effort de prendre en compte et de comptabiliser les émissions de GES qui pourraient y être associé. À l’automne, le BAPE, cherchant à concilier l’intérêt économique du projet et les importantes émissions de GES qui seraient produites, a recommandé le projet de construction d’une grande usine d’engrais dans le parc industriel de Bécancour favorisé par le gouvernement. Dans les mois précédant la campagne électorale, le gouvernement a même annoncé un autre grand projet, celui de la cimenterie de Port Daniel, en Gaspésie. Encore une fois, le gouvernement investissait dans un projet qui rendrait davantage irréaliste la volonté exprimée de réduire les émissions de GES à -25% celles de 1990, pour 2020.

Dans mon analyse du rapport de la Chaire en fiscalité et en finances publiques déjà mentionnée, j’ai souligné les œillères qui caractérisent le rapport. Celui-ci souligne, sur la base de données et de projections sérieuses, une situation «apocalyptique» – le terme est du directeur de la Chaire, Luc Godbout – pour les finances publiques, soit des déficits structurels permanents se mettant en place dans les prochaines années. Des scénarios pour éviter un tel résultat comporte des décisions politiques et des changements de comportement finalement irréalistes – aussi irréalistes que les scénarios qui cherchent à nous montrer des voies pour éviter l’emballement du climat, et dont le rapport ne parle pas.

Comme finalement presque tous nos politiciens, le gouvernement Marois portait les œillères des économistes et cherchaient à éviter la situation «apocalyptique» projettée par eux, en fonçant sur le développement économique. Comme d’habitude, les externalités ne figuraient pas au même plan dans ses calculs. Pourtant, le geste d’enlever les oeillèures – un geste tout à fait raisonnable – aurait montré que la poursuite tous azimuts du développement économique risquait de se faire au dépens de l’autre «apocalypse», celle des changements climatiques. Il n’y a presque pas de gestes sur le plan économique qui va dans la bonne direction à cet égard.

Et la projection

Le gouvernement Couillard débute en mettant les œillères de façon explicite. Le nouveau premier ministre se distinguait des autres chefs pendant la campage en insistant : la priorité est l’économie et les emplois, dit-il, et l’environnement est une préoccupation bien secondaire. Le gouvernement socialiste de François Hollande a vu les mêmes défis il y a deux ans, et a promis de mettre l’accent sur la croissance économique comme moyen d’éviter le mur. Les récentes élections municipales en France consacrent son échec à cet égard.

Il y a lieu de croire que le gouvernement Couillard, ayant déjà en ce sens des orientations encore plus explicites que les socialistes, voire les péquistes, risque de se buter à une situation analogue. L’équipe de Luc Godbout projette une croissance économique pour la période de 2015 à 2050 entre 1,4% et 1,3%, même si des économistes au ministère des Finances (et M. Couillard) ne peuvent éviter la tentation d’espérer plus. Alors que les économistes jugent mystérieux les fondements qui exigent de telles projections à la baisse, ils semblent reconnaître que la croissance économique est en déclin aussi dramatique que la croissance démographique et que ces tendances sont permanentes.PIB Canada et Québec 1960-2009 v.iv14

Le gouvernement Marois n’a pas voulu débattre de son budget déposé à la veille du déclenchement des élections. Le gouvernement Couillard va débuter son règne avec le dépôt d’un budget. À l’image de ses engagements, il va projeter un développement économique tous azimuts, suivant à maints égards les orientations du gouvernement Marois et du gouvernement Charest. Digne du modèle fourni par le gouvernement Harper, on peut présumer qu’il n’y aura plus de sérieux engagements – et surtout pas de gestes – en matière d’émissions de GES.

Reste que la croissance économique anémique et en déclin depuis des décennies – pour devenir nulle ou négative? – ne semble pas si mystérieuse que cela. Dans le fond, tout en reconnaissant d’autres facteurs, il semble raisonnable d’y voir l’impact de nos déficits écologiques cumulatifs, traduit par la hausse de prix de nombreuses ressources, surtout celles énergétiques. Les récessions depuis des décennies ont suivi des hausses du prix du pétrole…

Un refus d’adhérer à des objectifs jugés essentiels et urgents par le GIEC ne changera pas beaucoup la donne. Les coûts se manifestent de plus en plus, et la hausse de ces coûts risque d’être aussi permanente que les baisses démographiques et de croissance économique. Il y a raison de croire que le gouvernement Couillard sera pendant 4 ans ce que le gouvernement Marois cherchait à éviter pendant ses dix-huit mois, un gouvernement obligé de gérer les effondrements du modèle économique en cours, quitte à empirer la situation en fonction de son port d’œillères. Le gouvernement Couillard risque de connaître l’expérience du gouvernement Hollande.

Une piste de transition

L’équipe de Godbout a choisi de ne pas faire des changements dans les politiques fiscales actuelles pour fonder ses projections. Québec solidaire propose dans ses interventions de changer ces politiques fiscales et de chercher ainsi une augmentation des revenus de l’État auprès des plus riches de la société. Il est certainement possible d’aller chercher de nouveaux revenus de cette façon, et c’est une façon d’éviter les perturbations sociales qui viendront des efforts de réduire les dépenses gouvernementales par les programmes que l’on appelle d’austérité.

L’approche de Québec solidaire suit néanmoins celle des économistes avec leurs œillères, en oubliant de comptabiliser les autres coûts «apocalyptiques» associés aux externalités environnementales et sociales. Même si QS, contrairement aux autres partis, reconnaît ces externalités, son bilan est incomplet. Intégrer de tels coûts dans le calcul permettrait à QS de mieux situer ses propositions, dans le cadre d’une «transition» qui ne sera ni écologique ni sociale – ni douce – comme nous la voudrions, mais qui nous permettrait d’être mieux positionnés face aux effondrements du système. Il y a risque qu’une sorte de souveraineté vienne d’elle-même.

 

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