Histoire de trois chroniques

Ma lecture de journal de lundi était intrigante cette semaine, en raison de deux chroniques par des journalistes, cela après une autre chronique plus que pertinente du samedi précédent.

François Brousseau fournit pour Le Devoir des analyses politiques des dossiers internationaux intéressantes, cela de façon régulière. De temps en temps, il ne peut s’empêcher de se trouver confronté en même temps à des  sujets qui soulèvent la question des critères d’analyse qui méritent réflexion. C’était le cas pour moi en lisant sa chronique sur le progrès politique et social en Tunisie ces temps-ci. Sa description me rappelait l’expérience de la vague orange au Québec il y a deux ans, expérience qui m’a amené à souhaiter une vague arc-en ciel au Québec, histoire justement de nous voir essayer de renouveler nos institutions. J’étais prêt à voir à l’Assemblée nationale une majorité de «potiches», et je n’étais pas seul.

Bref, je me demande si on devrait vraiment regretter «l’amateurisme et l’impréparation» politiques et «l’incompétence économique» des nouveaux politiciens en Tunisie, suivant les propos de Brousseau dans sa chronique. La «compétence économique» me paraît pleine de risques de nos jours. Et le fait que l’opposition à l’Ennahda, avec «des forces éparses et divisées», manquait de structure – autre institution pleine de risque de nos jours – mais a réussi à se donner un «véritable débat social, politique et médiatique» était plutôt encourageant.

Finalement, ses bémols me rappelaient plutôt les espoirs des mouvements de 2011, ceux des indignés et des Occupy Wall Street (où une certaine incompétence économique était complète et voulue!).

Guy Taillefer ne manque pas la chance de mettre l’accent sur cette incompétence économique dans sa chronique «Des arbres et du charbon», portant sur le débat environnement-économie en Inde. La chronique m’a rappelé une émission que j’ai vue à la télévision chinoise en 2009 quand Jairam Ramesh, ministre Indien de l’Environnement à l’époque, était interviewé par un assez bon journaliste à CCTV-9 lors de son passage à Shanghai. Ramesh a souligné que jamais ils ne pourraient faire en Inde ce que la Chine a fait dans la mise en place du PuDong, le quartier financier de Shanghai construit totalement à neuf sur un site presque «vierge», occupé seulement par des milliers de paysans agriculteurs – ils ont été expulsés – et abritant des milieux humides importants.Le quartier PuDong de Shanghai La démocratie indienne, disait Ramesh, ne laisserait pas passer une telle affaire. Je n’avais pas entendu parler des suites dans la carrière de Ramesh, mais Taillefer nous informe que le positionnement de Ramesh en général a «choqué les milieux d’affaires et ses collègues du cabinet» et il a été remplacé.

Le statut «déprimant» de l’occupant actuel du poste, ministre de l’Environnement et de l’Énergie, m’a intrigué. J’ai encore sur mes tablettes la cocarde que j’ai reçue lorsque j’ai participé au Comité international du Nord-Est sur l’énergie (la rencontre annuelle des gouverneurs et des premiers ministres) en 1991, quand j’étais sous-ministre adjoint à l’Environnement. J’imagine que les responsables ne comprenaient pas ce que je faisais là, et j’étais identifié «Environnement et Industry – Province of Quebec»! C’était précisément l’époque où Gérald Tremblay (Industrie) et Pierre Paradis (Environnement) avaient tellement besoin de s’entendre que je proposais à mes amis qu’ils devraient échanger de postes…

Quant au reste, Taillefer laisse l’ambiguïté régner tout au long de la chronique, dont la première phrase souligne qu’il y a «une opinion trop répandue en Inde qui veut que ses lois sur la protection de l’environnement entravent indûment la croissance économique du pays» Il poursuit: »C’est faux, mais ça colle». Rendu à la fin, Taillefer cite Rajiv Lall, un «capitaine de l’industrie des infrastructures», qui affirme que «notre cible de croissance annuelle de 9% est incompatible avec nos aspirations environnementales» et que le moment serait propice, selon lui, de »prendre le temps de réfléchir». Taillefer conclut en notant que Lall ne voit pas du tout que la machine politique y soit disposée, et «en avant la fuite».

Selon Taillefer, le Premier ministre Manmohan Singh se plaint que les «lois vertes» étouffent l’économie indienne. Je donnais justement une conférence hier pour souligner jusqu’à quel point l’ensemble de l’élite politique,  économique et médiatique québécoise va dans le même sens. On ne peut pas se permettre de manquer le bateau face à l’occasion d’exploiter notre pétrole, disaient-ils dans son manifeste récent, cela sans donner des indications qu’ils ont des connaissances de ce qui est en cause. Ils promettaient tout simplement «les plus hauts standards environnementaux» pour gérer la situation.  Nous étions plusieurs à riposter, avec un autre manifeste. Les signataires du premier manifeste n’incluaient pas les André Caillé, Lucien Bouchard et André Boisclair de notre élite québécoise, déjà acquis à l’industrie du pétrole. Carole Beaulieu, éditrice de L’actualité,  semble aller dans le même sens dans son dernier éditorial, et Alain Dubuc cherche même à souligner – à tort – «trois non-sens économiques» dans notre manifeste. La différence que je remarquais en lisant Taillefer: l’Inde a au moins un Rajiv Lall, parmi les capitaines de l’industrie, pour souligner l’incohérence!

La chronique de samedi du journaliste en économie Éric Desrosiers portait sur «l’art délicat de passer à travers les murs» maintenant construits dans l’édifice économique lui-même, et j’y reviens dans mon prochain article sur le blogue en commentant la récente publication de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, La soutenabilité budgétaire des finances publiques du gouvernement du Québec. Leur constat: les finances publiques du Québec ne sont pas soutenables. J’ai abordé l’ensemble de ces enjeux cette semaine dans une conférence que j’ai présentée au Centre universitaire de formation en environnement et en développement durable de cette même Université. Ma conférence s’intitulait «Comment gérer l’échec d’une carrière et celui d’une société?» Le thème de la série de conférences est «Initiateurs de changement» et j’ai dû insister sur l’échec de mes 45 ans d’efforts pour obtenir du changement de la part de nos élites!

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