Bilans qui ne comptent pas les passifs

Je n’étais pas pour en parler, mais finalement, l’éditorial de Bernard Descôteaux dans Le Devoir samedi dernier me paraît trop important pour ne pas le faire. En fait, il s’agit de l’adhésion d’encore un autre membre de l’élite journalistique du Québec au manifeste faisant la promotion de l’exploitation pétrolière. Il ne manque que les forages prévus pour déterminer si l’exploitation serait «rentable». Bien sûr, à la fin de l’éditorial, comme dans le manifeste, Descôteaux insiste qu’il faut se poser des questions sur le plan environnemental, mais ceci représente l’approche maintenant vieille de plusieurs décennies : on va procéder à l’exploitation, si c’est rentable, et il faudrait connaître les enjeux environnementaux pour les gérer selon «de hauts standards de protection de l’environnement».

Ce qui est déroutant est de voir encore une autre manifestation de l’inconscience de notre élite économique, politique et journalistique quant aux coûts réels de nos activités. La rentabilité possible est strictement, à ses yeux, à leurs yeux, une question économique, et ils ne réalisent tout simplement pas que les bilans économiques ne tiennent pas compte d’un semble de passifs tout aussi réels que les actifs. Comme j’ai calculé dans mon livre sur l’IPV, le coût de nos émissions cumulatives de gaz à effet de serre était 45$ milliards en 2009, et augmentera d’autant d’ici 2020 pour atteindre 90$ milliards.Smog en Chine

C’est mystifiant de voir comment le message de 2009 de Stiglitz, Sen et Fitoussi dans leur rapport critique du PIB comme mesure de progrès reste sans aucune application dans le concret, sans aucune reconnaissance par les décideurs que c’est un mauvais indicateur pour nos besoins décisionnels. J’avais écrit un petit texte de commentaire pour Le Devoir, mais d’abord il était trop long et a été rejeté; par la suite, ramené à la longueur acceptable, il était rejeté de nouveau pour des raisons que je ne connais pas – je le mets donc ici. J’ai coupé dans la deuxième version un paragraphe qui faisait le lien entre les projections de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke sur les enjeux budgétaires du Québec pour les prochaines décennies et la pensée derrière la recherche de données sur la rentabilité de l’exploitation pétrolière. Finalement, il y a toutes les raisons de croire que le gouvernement Marois – comme les autres partis à l’Assemblée nationale, à l’exception de Québec solidaire – réalise que nous sommes devant des crises sur le plan fiscal et budgétaire, et voit le rêve d’un état pétrolier comme moyen de ne pas perdre du sommeil là-dessus.

NOTE : Le même jour que je publiais cet article, le ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP) a rendu public le Rapport synthèse du Comité de l’évaluation environnementale stratégique sur le gaz de schiste déposé en janvier 2014. Il est déjà curieux de voir que l’on pense toujours approprié d’identifier un effort de fournir une vision des enjeux stratégiques globaux du développement dans un économique comme une «évaluation environnementale». Sachant que l’initiative est parrainée par le ministère de l’Environnement, on comprend d’emblée que nous sommes encore dans une tradition où un tel effort n’est pas considéré comme vraiment économique, et on peut presque conclure qu’il n’a pas non plus le sérieux d’une analyse ou une étude économique.

Le Rapport porte son attention sur le résultat de l’analyse de ces enjeux stratégiques dans l’avant dernier chapitre 15 , intitulé «La pertinence socioéconomique de l’exploitation du gaz de schiste». Ses trois dernières sections portent sur les questions de la rente, de l’analyse avantages-coûts et des retombées économiques. Normalement, ces questions sont traitées en tout premier lieu, comme dans le manifeste pour le pétrole, comme dans l’éditorial de Descôteaux. Au tout début du chapitre, et encore en contraste avec l’approche habituelle, le document distingue entre la rentabilité pour les entreprises et la rentabilité pour la société (p.210). Rendu à la présentation de l’analyse avantages-coûts (AAC), le Rapport conclut : «L’AAC de l’exploitation du gaz de schiste doit se concentrer sur les avantages et les coûts pour la société québécoise prise dans son ensemble. De surcroît, les externalités doivent également être monétarisées et incorporées à l’analyse» (221). L’exercice l’amène au constat que, «dans le contexte actuel, compte tenu du prix du gaz naturel sur le marché nord-américain, du niveau des redevances en place et de l’inclusion du carbone dans les coûts, … du point de vue de la valeur sociale, le contexte n’est pas favorable au développement de la filière au Québec» (224). À voir pour le pétrole…

NOTE: Le 20 février, dans sa chronique «Québec: Penny Stock» dans Le Devoir, Gérard Bérubé revient sur la question de la rentabilité commerciale d’une exploitation pétrolière à Anticosti. Comme je fais plus haut, il attribue la décision du gouvernement de procéder trop rapidement dans le dossier du pétrole à sa reconnaissance de contraintes budgétaires à venir de plus en plus importantes et nécessitant un nouveau regard sur la situation, où les revenus vont manquer. Il souligne, comme Marc Durand et d’autres, que les milieux d’affaires n’y voient pas un intérêt commercial, à juger pour leurs faibles parts dans les actions de Pétrolia et de Corridor Resources. Il va un peu plus loin que Descôteaux dans son éditorial de samedi en soulignant que, «si un jour, très lointain, la faisabilité économique était démontrée, il faudrait penser à toute cette infrastructure d’extraction, de transport, de transformation et de récupération des résidus et déchets que l’opération nécessiterait» – cela après avoir inclus une prise en compte des risques environnementaux et une série d’autres composantes de l’évaluation préliminaire.

Et il n’ajoute même pas ce que le Rapport synthèse du Comité de l’évaluation environnementale stratégique sur le gaz de schiste a mis en évidence cette semaine – une première, je crois – , soit la nécessité d’inclure dans le coût celui du carbone associé aux émissions qui découleraient de l’exploitation. Dans mon livre, j’estime ce coût à 22$ la tonne, alors que le Comité, citant des études américaines récentes, propose 46$ la tonne, soit la différence entre les bornes inférieures et supérieures fournies par le gouvernement canadien en 2007 – la borne supérieure de 2007 est devenue la borne inférieure en 2014…

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2 Commentaires

  1. Intéressante analyse. J’aimerais bien qu’on établisse le coût carbone pour une éventuelle mise en exploitation à Anticosti. Le ministre Blanchet nous « rassure » en indiquant que les travaux d »exploration » de 190$ millions seront pour 3 puits sur une petite partie d’Anticosti: 1 Km2, soit 1/6000 du gisement complet. Voici les données de base à considérer: en place 40G barils/6000; récupérable par fracturation 1,2%. Donc pour un Km2 on aurait à aller vérifier ce qu’on a récupère avec ces trois forages: 0,012 x 40G barils/6000, soit 80 000 barils à $100, donne un gros huit million$ cash, duquel faudra soustraire le coût des forages évidemment…

    Ensuite, dans ce Km2, le méthane va aussi se dégager; on va en perdre beaucoup, on va en brûler à la torchère, car trop cher à sortir de l’Île. Combien de méthane? Le rapport gaz/pétrole (G/P) est deux à trois fois celui du Bakken au Dakota. Là, avec 6000 puits et environ 30% qui va à la torchère, on a un effet de serre équivalent à un million de voitures. Donc, dans notre tout petit Km2, avec juste 2000 fois moins de puits, on aura l’équivalent de 1 000 000/2000×100%/30%x2 (rapport G/P), environ 3300 voitures.
    Combien ça coûte, ça? Difficile à dire, car le méthane va ses dégager des puits exploratoires fracturés à perpétuité…

  2. Philippe Gauthier

    Tout repose sur l’idée de reporter les décisions difficiles à plus tard, de gagner du temps. Mais c’est une décision très mal avisée. Même si l’on pouvait, à terme, extraire un milliard de barils d’Anticosti (et c’est loin d’être certain, il y a peu de raisons de croire que ce gisement pourrait être aussi productif que Bakken, sur lequel Marc Durand base ses projections), eh bien ce milliard de barils ne repousserait le pic pétrolier que de… 12 jours environ (la consommation mondiale est d’envrion 27 milliards de barils par an).

    Parlant du coût des forages, les camions, ça consomme beaucoup de diesel. Pour alimenter tous les camions qui desservent l’industrie pétrolière du Dakota, la raffinerie locale a dû faire passer sa production de diesel de 70,000 à 130,000 barils par jour, plus l’importation par camion-citerne. Pour faire un chiffre rond, disons qu’à eux seuls, les camions et les plateformes de forage du Dakota consomment environ 75,000 barils de diesel par jour. Je n’ai pas les chiffres exacts de production au Québec, mais à vue de nez, ça doit se situer autour de 30-35% des 365,000 barils journaliers, disons 120,000 pour faire un chiffre rond.

    Pour faire fonctionner Anticosti à plein régime, le Québec devrait donc importer de grandes quantités de mazout ou agrandir à grands frais nos raffineries – ce que les pétrolières seront très réticentes à faire, l’heure étant plutôt au downsizing. Il faudra aussi transporter tout ce pétrole dans cette île réputée pour ses brumes et ses hauts-fonds, ce qui est toute une autre histoire en soi.

    Ces aspects bêtement pratiques semblent avoir été un peu évacués des discussions mesurant des taux d’émission de manière un peu théorique. Ils mériteraient d’être remis sur la table.

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