«Un rapport inespéré»

C’est comme cela que Jean-François Blain s’est exprimé suite au dépôt du rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ). En effet, et contre toute (?) attente, le rapport a évité les pièges du départ et représente un énoncé détaillé et intéressant d’orientations qui, comme disait Sanfaçon dans Le Devoir, ne sont quand même pas nouvelles pour bon nombre. Il s’agit d’orientations qui doivent être renouvelées régulièrement, même si c’est pour être oubliées par la suite, comme disent également Sansfaçon et Boileau.

En bonne partie, le rapport aurait pu être écrit d’avance, quitte à reconnaitre sa contribution, la mise à jour des débats qui se font depuis des décennies, comme le rapport le souligne, dans la section 4.3, par exemple. Parmi les sujets de ces débats mis à jour se trouvent la maîtrise de l’énergie dans le sens du rapport, l’aménagement du territoire en tenant compte des enjeux énergétiques, un meilleur code DSC06370du bâtiment, des emplois à créer en fonction des occasions offertes par les approches de l’efficacité énergétique, une restructuration des transports en ciblant la mobilité. La présentation du rapport offre aussi un cadre assez global du contexte dans lequel l’action doit s’inscrire dans les prochaines décennies dans le survol des différentes sources d’énergie. Finalement, le rapport fera ce que ses prédécesseurs ont fait, contribuer à des débats et à des prises de décision qui vont continuer à se faire en fonction d’une multitude de considérations politiques qui ne relèvent que peu souvent d’orientations fondées sur la prise en compte de l’ensemble du contexte socio-économique et environnemental.

Le langage du rapport est direct et assez transparent, tout comme les analyses présentées. Ce qui se trouvait dans le document de consultation, un certain optimisme par rapport au développement économique comme fonction du développement énergétique, est devenu un constat de sobriété nécessaire et même inévitable pour l’avenir – «l’objectif central des prochaines décennies est d’éviter la faillite écologique de la planète», disent les commissaires. Voilà probablement ce que Dubuc n’aime pas, même si le rapport ajoute que cet objectif est visé «sans pour autant négliger le bien-être et la prospérité des sociétés» (p.90). Et comme le rapport dit un peu plus loin, il faudra «réduire les émissions de GES sans sacrifier la croissance ou, du moins, la qualité de vie» (p.91).

Certains des changements par rapport à l’insistance sur le développement économique dans le document de consultation étaient plutôt faciles. Par exemple, l’idée d’utiliser les gains présumés en fonction de l’efficacité énergétique, tout un pan du document de consultation, s’avère inappropriée, puisqu’il y a déjà d’énormes surplus dont même les plus inspirés des économistes ont de la difficulté à concevoir une utilisation. Ces surplus sont le résultat, en bonne partie, de la volonté de faire du «développement économique» en vase clos (pour citer Dubuc), et cela depuis longtemps. La section 3.1 aborde ce sujet sous le thème de la responsabilité, et fournit finalement quelques exigences presque évidentes qui doivent l’encadrer.

Déjà, la section 2.2, «Au-delà des changements climatiques, le monde change», souligne la fin de l’intérêt du développement hydroélectrique comme moteur de l’économie, ceci surtout face au développement du gaz de schiste aux États-Unis, que la Commission prévoit se maintenir pour une assez longue période avec des prix bas. C’est la fin de l’approche fondée sur l’offre et des visées d’exportation; la maîtrise d’énergie est le nouveau modèle proposé, une meilleure utilisation de l’énergie sous toutes ses formes. Le refus d’écouter les intérêts économiques qui ne voient pas l’environnement comme pertinent pour le développement économique semble avoir été pour autant presque facile. L’accent à venir sera sur l’amélioration du parc immobilier, sur un meilleur aménagement du territoire (contre l’étalement urbain, par exemple) et sur une meilleure productivité énergétique du secteur industriel.

Ce qui m’a frappé le plus dans le document de consultation était le calcul pour un scénario de réduction de 25% des émissions de GES pour 2020, cible du gouvernement Marois et des groupes environnementaux; les mesures nécessaires paraissaient tout à fait irréalisables. Le rapport y revient dans le chapitre 7 en constatant que l’atteinte de cet objectif n’est pas possible selon des perspectives raisonnables d’intervention. Je ne trouve nulle part, par ailleurs, des groupes qui semblent avoir fait des calculs qui pourraient montrer le contraire.

Voilà quand même la source de mon désappointement face au rapport, ce que le rapport ne pouvait écrire, et ce que les commissaires tout comme la plupart des participants à la consultation ne partagent probablement pas comme analyse, soit que nous avançons vers des effondrements et que c’est trop tard pour continuer comme nous faisons depuis longtemps, changeant lentement et de façon hésitante nos approches. Le rapport peut bien mettre l’accent sur des réductions importantes pour 2050 et proposer des étapes préliminaires, soit une réduction de la consommation de pétrole de 20% et de l’émission des GES de 15%, pour 2025 en ayant recours à des «moyens draconiens». Il reste que l’incapacité à atteindre l’objectif de 2020 et le niveau proposé comme atteignable pour 2025 nous confrontent à l’échec. Le GIEC pense que des réductions de 25-40% sont nécessaires à court terme (Bali, confirmées par le rapport du GIEC de 2013) et nous met donc devant justement de tels effondrements. Ceci dans un contexte où les autres sociétés vont avoir beaucoup plus de difficultés que nous à atteindre quelque objectif que ce soit.

À la page 45, le rapport souligne que «le respect des contraintes environnementales n’entraîne pas le déclin de l’économie mais plutôt sa transformation, au plus grand bénéfice de notre société». C’est le discours de l’économie verte, que je dénonce depuis peut-être deux ans comme une illusion et le déni, mais qui est partagée par bien du monde Ici, il n’y a que des soupçons de calcul des bénéfices, et le tout s’insère dans la vision d’une «transformation» qui comporte, comme les propositions faites sans succès par les mouvements environnemental et social depuis des décennies, des changements dans les comportements des principaux acteurs de la société actuelle.

Parmi les analystes financiers que j’ai suivis depuis deux ou trois ans, Steven Kopits figure parmi les plus intéressants. Une récente présentation de Kopits permet de revisiter des perspectives laissées de coté par l’analyse de la CEÉQ. Cette présentation va dans le sens de mon désappointement en soulignant les grandes contraintes qui définissent les enjeux énergétiques mondiaux et que le rapport de la CEÉQ ne retient pas, satisfait, par exemple, que l’accès à du pétrole à un prix abordable paraît presque assuré dans la durée, même si l’objectif est d’en réduire notre dépendance. Kopits rejoint les économistes biophysiques, par ailleurs, dans la reconnaissance de l’importance du rendement énergétique dans un sens plutôt direct: l’énergie obtenue comme fonction de l’énergie investie. Les sources d’approvisionnement sur lesquelles la CEÉQ s’appuie – pétrole de schiste, pétrole de sables bitumineux – ont en commun un ÉROI, un rendement énergétique, insuffisant pour soutenir la civilisation. Nous risquons de voir ceci une fois que notre dépendance n’est que sur de telles sources, une situation qui arrive.

 

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