L’économie écologique au Québec

Dès ma première semaine en poste comme Commissaire au développement durable (CDD), en janvier 2007, j’ai fait des contacts pour (i) commencer le processus de planification du calcul de l’empreinte écologique et (ii) embaucher des économistes ayant une sensibilité aux enjeux écologiques. J’ai contacté la Société canadienne d’économie écologique (SCANÉÉ), pour découvrir qu’il n’y avait que deux membres au Québec, que je les connaissais et qu’ils n’étaient pas disponibles. Finalement, j’ai trouvé deux économistes prêts à relever le défi et ayant des compétences permettant un certain optimisme. Pendant ma première année, mon équipe a pu calculer l’empreinte écologique (neuf mois de travail combiné pour un économiste et une comptable, à partir de données de l’Institut de statistique du Québec) et établir les bases pour le calcul d’un Indice de progrès véritable (IPV – voir la rubrique à l’accueil de ce site).Observations xii07

Les «observations» de mon premier rapport comme Commissaire, en 2007, présentait une esquisse de l’approche de l’économie écologique et annonçait mon intention de m’en servir comme élément fondamental dans mes vérifications du gouvernement. J’ai signalé à mon patron, le Vérificateur général, comme je l’avais signalé pendant les entrevues, qu’il s’agissait d’un effort de voir jusqu’à quel point les efforts du gouvernement en matière de développement – finalement, tout ce que le gouvernement fait, ou presque – étaient soutenables; c’était l’ensemble du travail du VGQ qui était donc en cause, la création du poste de CDD étant le résultat d’une compréhension réductrice du développement associé à un effort de verdir les activités du gouvernement.

Tout récemment, sept ans plus tard, de jeunes économistes ont décidé d’essayer de former une branche francophone de la SCANÉÉ dont au moins un signataire du récent manifeste pour une approche pluraliste dans l’enseignement (et dans la pratique par la suite…) de l’économie. Une première rencontre pendant la semaine de l’ACFAS à la mi-mai a permis de réunir une bonne trentaine de personnes. Dans le passé, un groupe d’universitaires québécois et d’autres ont réussi à tenir le rôle de hôtes pour le congrès biennal de la Société internationale de l’économie écologique, tenue en 2004 à Montréal; en 2009-2010, un autre groupe a essayé, sans succès, à s’organiser pour agir comme hôte pour le congrès biennal de la SCANÉÉ, à Québec. De mon coté, je n’ai pas réussi à convaincre le VG, le seul économiste dans toute la boîte du VGQ avant mes deux embauches, et bien traditionnel, de la pertinence de ma programmation. Mon contrat n’a pas été renouvelé et j’étais obligé de calculer l’IPV à titre personnel, avec l’aide d’un jeune économiste français finissant sa maîtrise en France avec un stage ici au Québec.

La publication de mon livre en 2011 n’a pas réussi à son tour à stimuler le débat absolument nécessaire; il est centré, comme élément clé, sur un retrait du PIB comme indicateur phare de notre progrès et de notre développement. Le Rapport de la Commission Stiglitz avait décrit en long et en large les grandes faiblesses inhérentes dans notre recours au PIB, mais depuis sa publication en 2009 je n’ai vu aucun changement dans le comportement des économistes (et des journalistes) à cet égard. Stiglitz ne semble pas avoir réussi non plus.

L’appel des jeunes étudiants en économie, par leur manifeste, montrait la situation plus générale, où seule l’économie néoclassique est présentée par les universités à leurs étudiants. Les jeunes qui essaient de faire reconnaître le rôle essentiel de l’économie écologique font face à une problèmatique davantage complexe. Il peut bien y avoir plusieurs écoles de pensée en économie, il reste que l’absolue nécessité de ramener les débats portant sur le développement économique à la reconnaissance de ses fondements dans l’environnement naturel, dans les écosystèmes planétaires et les ressources matérielles que la planète recèle, est une priorité devant les nombreuses crises qui sévissent actuellement, et qui séviront en permanence. Pour l’économie néoclassique, les enjeux environnementaux, et même des enjeux sociaux, sont précisément des «externalités», des enjeux qui ne la concernent pas directement, même si ces externalités, comportant des coûts énormes, sont le résultat du développement «économique»; d’autres écoles de l’économie n’en tiennent pas beaucoup plus compte. L’économie écologique, et sa variante l’économie biophysique, représentent des approches pouvant répondre à ces enjeux fondamentaux.

Nous voilà donc au Québec devant des politiciens des trois principaux partis à l’Assemblée nationale, dont un gouvernement majoritaire, qui sont complètement imbus, par leurs programmes, par leurs discours et par leurs actions, d’un développement économique inspiré de l’économie néoclassique. Les journalistes qui cherchent à couvrir l’actualité en ce sens, qui n’ont pas un ministère des Finances pour les «guider» comme les ministres du gouvernement et même les députés de l’opposition, rentrent presque universellement dans le même moule, alimentés par les universitaires ayant la même formation que les économistes au ministère des Finances (et ajoutons, au ministère de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations et au Conseil du trésor). Le public ne peut que suivre le débat selon les paramètres de ce modèle économique utilisé par tous mais complètement dépassés et pour lequel les crises environnementales, voire sociales, ne sont pas de «vraies affaires»…

Mes observations de 2007, mon livre de 2011 et mon récent article (à paraître) dans Télescope, la revue électronique de l’Observatoire de l’administration publique de l’ÉNAP, définissent mon jugement quant aux orientations à suivre, en fonction du constat d’échec de mes efforts comme environnementaliste pendant des décennies et mes réflexions pendant les deux années quand j’étais en poste comme CDD. Ils ne définissent pas des orientations pour beaucoup d’autres, même si j’essaie de maintenir mon «militantisme» par ce blogue, le fruit d’un individu qui n’est plus impliqué directement dans des organisations de la société civile.

Le cadre de travail pour les jeunes économistes qui essaient de lancer la branche francophone de la SCANÉÉ est encore plus limité, finalement n’ayant que peu de référents dans l’action et dans la littérature québécoises. Le site web de la Canadian Society for Ecological Economics peut être visité en attendant que la branche québécoise y fait son entrée… (j’en invite les organisateurs à fournir des informations sur la démarche en commentant cet article, s’ils pensent que cela convient). Il faut espérer qu’ils trouvent le moyen de définir une programmation, de réunir une masse critique de jeunes et (moins probable) de moins jeunes et d’intervenir dans l’actualité pour contrer – quelque peu – la mastodonte homogène de notre mal-développement en cours et en préparation. L’objectif n’est pas d’approfondir les réflexions de l’économie écologique, muries pendant plus de quatre décennies, ni d’organiser d’autres colloques sans suite. L’objectif doit être d’appliquer les connaissances de l’économie écologique (et de l’économie biophysique) aux débats publics, là où son absence est déconcertante.

facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather

7 Commentaires

  1. L’économie est à l’écologie, ce que l’astrologie est à l’astronomie…

  2. J’ai énoncé cet aphorisme voilà près de 30 ans après une longue discussion avec un ami économiste…

    Peut-être qu’un économiste hétérodoxe comme Nicholas Georgescu-Roegen faisait exception ressortant du peloton (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicholas_Georgescu-Roegen)

    Mais je crois que cette blague provenant de mon frère météorologue s’applique bien aussi.

    -Pourquoi Dieu a-t-il créé les économistes?

    -Pour bien faire paraître les météorologues!

  3. Raymond Lutz

    « je n’ai vu aucun changement dans le comportement des économistes (et des journalistes) »

    En effet, je découvre tardivement à quel point la presse n’est plus le contre-pouvoir qu’on supposait (ou tel qu’on me l’a décrite sur les bancs d’école). Même la devise du journal Le Devoir, « Libre de penser » me fait grincer des dents. Comment expliquer aux gens qu’ils sont désinformés? Il y a un effet de copinage entre les medias et le pouvoir: pourquoi mordre la main qui nous nourrit? Trop critiques, les journalistes ne seront plus invités aux cocktails branchés ni aux conférences de presse (!!!).

    Deux références sur cet aspect délétère de l’industrie de l’information, l’une anecdotique l’autre plus large:

    Un animateur de télé US trop critique retourne à son populaire channel Youtube: https://www.google.ca/search?q=cenk+msn+ousted+mainstream

    Et ce nécessaire documentaire: “Les nouveaux chiens de garde” visionable en totalité sur l’internet, http://www.youtube.com/watch?v=fshz0kJEkBE

    Pour rester dans le sujet “des économistes dont le comportement ne change pas”, notez l’existence de certains dissidents (trop peu entendus évidemment). Lisez ici J.W. Mason qui recommande “Prosperity Without Growth” de Tim Jackson http://slackwire.blogspot.ca/2012/12/2012-books-part-1.html

    Bien sûr, au Québec seulement, y pas l’air de se passer grand chose… 8-(

    Josée Blanchette, qui vous cite souvent au Devoir, mentionne quelque fois que son conjoint est économiste avec des préoccupations écologiques…

  4. Louisa Blair

    Merci de ton blogue et de la détermination dont tu fais preuve, tu m’inspires et je fais passer tes articles aux gens concernés dans mon entourage. Ça doit être très décourageant pour vous aux moments, mais COURAGE et CHAPEAU et surtout lâche pas!

  5. «L’objectif doit être d’appliquer les connaissances de l’économie écologique (et de l’économie biophysique) aux débats publics, là où son absence est déconcertante.»

    Pour ma part, je suis absolument d’accord. L’intervention publique doit être une priorité. Il s’agit de recadrer le débat, en ayant notamment pour objectif de modifier la perception qu’ont les élites et le grand public au sujet 1) du caractère non-substituable et nécessaire du capital naturel pour toute activité économique, 2) et a fortiori pour la reproduction de l’ordre social, lequel rend possible (au minimum) les fonctions régaliennes et une sortie de l’état de nature, 3) et de la vulnérabilité individuelle et sociale aux CC dangereux et autres éléments de la crise environnementale/des changements environnementaux mondiaux (acidification des océans, perte de biodiversité, etc.; voir Rockström et al. 2009. Science. « A Safe Operating Space for Humanity »).

  6. Benoit Limoges

    Merci Harvey pour ta vision et ton leadership de longue date!

    Je lisais récemment une pensée qui ressemblait à ceci:
    Si vous voulez maintenir un semblant de démocratie, énoncez quelques options bien précises et laissez le peuple débattre à l’intérieur de celles-ci. En gros ce que je veux dire c’est que l’on discute, l’on débat, mais toujours dans le même paradigme.

    Je vous écris de Conakry, Guinée, où je suis à évaluer la valeur économique d’une aire protégée composée d’une forêt tropicale pas trop amochée, comparativement au reste du pays. Ceux qui m’ont fait venir ici me demande de leur procurer des armes pour combattre le mal développement.

    Me voici donc trafiquant d’armes.

    Benoit Limoges
    Biologiste consultant en biodiversité et services écologiques
    benoit.limoges@bell.net

  7. Raymond Lutz

    Paris, le 12 Juin, ça vous va? 😎

    « Institut Momentum : Quatre regards sur l’économie de l’Anthropocène »
    Le programme me met l’eau à la bouche (ou le glucose au cerveau!).
    On y parlera entre autres d’économie biophysique.

    http://www.pauljorion.com/blog/?p=65358

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Translate »