Économie écologique (tertio) : le rêve

J’ai récemment lu Vivement 2050!, ayant choisi le livre en fonction de ses auteurs [1]. En effet, le livre est l’oeuvre d’un collectif d’économistes écologiques de renom publiée en 2012 (en anglais) et en 2013 (en français). Il n’y a même pas d’identification d’auteurs pour les différents chapitres, l’ensemble signant l’ensemble, avec une note à la fin indiquant qu’il peut y avoir quelques différends sur les détails; il reste un mystère comment la rédaction s’est faite, même si différentes parties du livre sont tirées plus ou moins directement de différentes publications antérieures des différents auteurs.

Formellement, le document a été produit dans le cadre du Projet de développement soutenable pour le XXIe  siècle de l’Agenda 21 des Nations Unies, plus spécifiquement, sous les auspices de la Division du développement durable du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies. Le titre de la publication originale, en anglais, était Building a Sustainable and Desirable Economy-in-Society-in-Nature. La Communauté européenne aurait contribué à sa réalisation.

Je ne m’attendais pas à d’importantes découvertes dans la présentation. En effet, il s’agit plutôt de la présentation de l’ensemble du portrait de la civilisation que l’économie écologique est capable de concevoir comme résultat d’une transformation radicale de celle que nous connaissons depuis la Deuxième Guerre mondiale. C’est une vision de ce qui doit suivre celle qui dépend, entre autres, d’une exploitation de la planète qui dépasse la capacité de celle-ci de la soutenir.

Clé dans l’ouvrage, et mise en évidence dès le début, est la distinction entre le modèle économique actuel, le modèle de l’économie verte et le modèle de l’économie écologique. Les deux premiers modèles ont explicitement et fondamentalement la croissance économique comme objectif. Le modèle de l’économie écologique, tout au long du livre, s’en distingue en répudiant la croissance comme incompatible avec la survie de la civilisation que nous connaissons. La première partie de son Tableau 1 en donne les balises.

Vivement 2050Pour des gens qui cherchent un guide pour des orientations en matière d’économie écologique, je crois que nous avons ici la synthèse du travail de personnes parmi les plus actives dans la recherche de l’alternative qui s’impose en ce sens. Le chapitre 1 fournit le contexte historique entre le «monde vide» de l’après-guerre et le «monde plein» d’aujourd’hui. Ce changement radical de situation amène le rejet de la croissance économique – qui se comprenait dans un monde vide – comme insoutenable et non désirable. Le rejet se fait en reconnaissant certaines limites que les auteurs présentent comme aujourd’hui évidentes. Le chapitre 2 présente la vision qu’ont les auteurs du monde en 2050, avec son capital bâti, son capital humain, son capital social et son capital naturel. Le chapitre 3 poursuit avec la présentation des politiques et des réformes nécessaires pour passer outre les crises qui sévissent pour arriver à la société décrite pour 2050: un respect des limites écologiques; une protection des capacités d’épanouissement des personnes et des communautés; la création d’une macro-économie soutenable. Le chapitre 4 rend plus explicites les implications du chapitre précédent, en ciblant une inversion des tendances en matière de consommation, l’extension du secteur des biens communs, l’incidence de quotas sur l’utilisation des ressources naturelles, et le partage du temps de travail. Un dernier chapitre 5 cherche à montrer que cette vision de l’économie écologique est cohérente et faisable.

Ouf! Autant les auteurs condamnent l’économie actuelle comme un désastre et l’économie verte comme une illusion, autant ils fournissent une multitude de raisons qui nous font comprendre que la vision de l’économie écologique est un rêve. Comme l’ensemble des militants des mouvements sociaux et environnementaux des dernières décennies le savent, tout est raisonnable dans les propositions, les politiques, les orientations et les arguments. Le livre répond, en ce sens, à la demande de nombre de mes propres contacts qui demandent ce que je propose comme alternative quand je critique les fondements mêmes de notre société actuelle. Les réformes et les changements – la révolution – que les auteurs proposent pour notre civilisation entière sont nécessaires et urgents, et ils insistent là-dessus. Aux lecteurs de décider s’ils pensent que cela arrivera.

La contrepartie, finalement une question non seulement de ton mais de conviction, sera exemplifiée par l’ouvrage du collectif avec lequel je travaille pour formuler le portrait d’un Québec, non de 2050, mais plutôt de 2030, résultant de transitions forcées dans l’ensemble de nos activités face à des effondrements qui s’enclenchent. J’ai retenu plusieurs passages de Vivement 2050! qui suggèrent que ses auteurs, possédant énormément d’expérience et d’expertise, voient même leur propre travail comme l’esquisse d’un rêve – comme moi; c’est le terme que j’utilise pour la vision de la Commission Brundtland, par ailleurs. Parmi ces passages: «Si elle n’est pas minutieusement planifiée, la transition vers une économie à croissance faible et réduite en temps de travail provoquera un nombre de perturbations incroyables au niveau des sociétés, des localités et des individus… Aussi, une nouvelle infrastructure capable d’envisager des alternatives par secteur, par zone géographique et par période sera indispensable pour que nos choix de société dépassent le stade du simple scénario et deviennent de vraies politiques» (150-151). La transition qu’ils décrivent «risque de provoquer un effondrement économique» (175), même s’il y a des «réponses efficaces» (178) aux perturbations. Le chapitre 5 débute avec le rappel que il y aura une société soutenable à relativement court terme, ou il y aura effondrement (189).

 

[1] Robert Costanza, Gar Alperovitz, Herman E. Daly, Joshua Farley, Carol Franco, Tim Jackson, Ida Kubiszewski, Juliet Schor, Peter Victor

 

facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather

9 Commentaires

  1. Paul Racicot

    Le problème majeur – et ce n’est pas le seul… – sera l’impact de la déplétion progressive et inexorable des hydrocarbures fossiles sur notre société industrielle mondialisée – qui carbure encore à + de 80 % aux énergies fossiles.

    Ajoutons les multiples impacts du réchauffement climatique, l’impact de l’acidification des océans sur les écosystèmes marins et… sur la pêche, l’impact de la hausse des coûts de l’extraction des minerais à grande consommation de masse (zinc, cuivre, etc.), la croissance démographique (avec forte urbanisation), les conflits nationaux et géopolitiques résultant de la déplétion des hydrocarbures, de l’amenuisement des ressources hydriques en raison de la pollution (entre autres causes), la déplétion de certains engrais essentiels à…

    Bref… disons, diplomatiquement, que notre espèce va en arracher pas mal d’ici la fin du siècle. 😉

  2. Yvan Dutil

    Je n’ai pas lu ce livre, mais le problème principal que j’observe dans mes propres analyses est qu’environ la moitié de la trace environnementale est gelée dans les infrastructures. Ajoutez la bouffe et la marge de manœuvre est très limitée. Même si cela reflète fidèlement la réalité, cette vision est rejetée du revers de la main face à une autre qui blâme le consumérisme de tout crin comme cause de tous les maux écologiques.

    • Dans le PIB du Québec, à l’instar de l’ensemble des sociétés riches, la consommation compte pour environ 60%, les investissements gouvernementaux et privés pour environ 30%. En Chine, pour ne prendre que cet exemple, c’est l’inverse, une grande partie du PIB allant aux infrastructures et peu pour la consommation. Comme les auteurs du livre souligne tout au long de l’ouvrage, comme dans le tableau que j’ai inséré dans mon article, c’est l’activité économique dans son ensemble, très consommatrice de ressources et source première de la dégradation des écosystèmes, peu importe comment c’est réparti, qui nous pousse au-delà des limites.

      • Yvan Dutil

        Il faut faire attention. Plus on est riche et plus on consomme de services. Or, ceux-ci sont relativement bénin pour l’environnement. 1 dollar dépensé dans le béton pollue 10 fois plus qu’un dollar dans la recherche. C’est pourquoi, c’est toujours les infrastructures et l’alimentation qui domine la trace environnementale des individus.

        • Jean-François Morissette

          Concernant la consommation versus les infrastructures…Yvan Dutil, vous revenez souvent avec ce point, et j’imagine que c’est bien vrai que les infrastructures ont une trace bien plus grande. Mais je trouve que la grande consommation personnelle reste bien symptomatique des maux de notre époque. Les ressources sont limitées, et cela est la problématique majeure. Or, les gens qui consomment et ceux qui bâtissent des infrastructures à n’en plus finir, c’est nous. Ça m’apparait être la nature de l’homme de consommer à outrance sans prendre en compte les ressources disponibles, et cela transparaît donc naturellement autant dans notre consommation personnelle que dans notre consommation de société (infrastructure). Évidemment, il est probablement plus payant de s’attaquer à réduire la consommation de ressources, d’argent et d’énergie liés aux infrastructures non-durables trop grosses que l’on fait, défait, refait, mais ça n’empêche pas d’attaquer le front de la consommation personnelle, ne serait-ce que par cohérence. Par ailleurs, beaucoup de nos infrastructures sont construites en partie pour satisfaire nos besoins insatiables de consommation, avec de trop grandes maisons en banlieue éloignée que l’on peut remplir de trop de bien personnels, de grosses voitures, qui nécessitent beaucoup d’autoroutes et qui font augmenter les coûts de transports en commun lorsqu’il y en a. On génère probablement passablement de GES et on consomme probablement trop de ressources à construire ce qu’il faut pour produire des biens de consommation bas de gamme et éphémères, à les transporter, à les utiliser et les démolir! Bref, tout cela m’apparaît bien inter-relié, et pas si évident qu’on doit distinguer si nettement la consommation personnelle de celle plus globale.

      • Raymond Lutz

        Aux É.-U.A, Cynamon et al. affirment plutôt que
        « Consumption declines steadily from 55 percent of GDP in 1950 to around 47 percent today.  »

        cité dans « The Nonexistent Rise in Household Consumption » « The Nonexistent Rise in Household Consumption », billet d’un macroéconomiste dont je ne saurais trop recommander la lecture assidue: J.W. Mason.

        Dixit: « My politics comes mostly from Marx. My economics comes mostly from Keynes. »

        • Comme j’ai suggéré dans ma réponse à Yvan Dutil,, je ne crois pas qu’il faut mettre trop d’accent sur la différence entre la consommation, les investissements en infrastructures ou les autres éléments du PIB, ni entre la production matérielle et les services au sein des dépenses personnelles. Pour les auteurs de Vivement 2050!, en tout cas, le PIB pris globalement nous fournit une assez bonne indication de la taille de l’économie et de ses impacts.

          Pour le Québec, en 2009, la consommation (soit les dépenses personnelles, dans le langage utilisé dans mon livre sur l’IPV) étaient de 176 milliards de dollars et constituaient donc 67% du PIB de 263 milliards, selon les données de Statistique Canada.

  3. Je suis en train de lire le livre en question et l’optimisme même nuancé des auteurs me laisse un goût amer de désillusion. Sans doute parce que je ne fais pas du tout confiance aux oligarques pour être en mesure de saisir la portée de l’incendie qu’ils alimentent. Plus particulièrement, le système monétaire et financier a bien démontré son incompétence pour apprendre de la crise de 2008.

    Je suggère une visite au site de Gabriel Rabhi (oui, oui, il s’agit bien du fils du célèbre militant écologiste, Pierre Rabhi) pour prendre une mesure de l’ampleur du changement requis:

    http://www.inter-agir.fr/

    Autrement dit, on semble perdre notre temps à vouloir réformer un système qui finira par s’effondrer. Il vaudrait mieux imaginer des solutions pour sortir des crises qui suivront que de penser être en mesure de panser les plaies d’une civilisation atteinte d’un cancer incurable qui semble avoir pour nom la cupidité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Translate »