Promouvoir la bonne résistance

Il est presque fascinant de voir comment les enjeux énergétiques qui inspirent ce blogue dès son premier article, que j’ai intitulé «Èchec du mouvement environnemental». ne ressortent même pas dans les débats. Mon analyse se fait en fonction des enseignements de l’économie biophysique et leur insertion dans le modèle de Halte à la croissance, lui aussi invisible dans le mouvance en faveur d’une économie verte.

Tout récemment, Roméo Bouchard est intervenu avec la verve qu’on lui reconnaît dans un article dans Le Devoir. Dénonçant la «fable» des discours relatifs à l’énergie, et surtout au pétrole, il débute en signalant «les trois raisons majeures pour résister à l’exploitation du pétrole de schiste et à la circulation du pétrole bitumineux au Québec : la contamination prévisible et irréversible du fleuve Saint-Laurent et des territoires habités ; l’accélération du réchauffement du climat ; le peu de bénéfices qu’en retireront les Québécois». Parlant des sondages favorables à l’exploitation du pétrole et à son transport au Québec, il dit qu’ils ne valent rien parce qu’ils reflètent «la propagande mensongère des pétrolières» et souligne en passant que les écologistes ne font pas le poids auprès du public face à cette propagande. L’article lance un appel à une résistance plus générale.

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Absence de débats, vraiment ?

C’est plutôt surprenant de voir Bouchard insister dans ce contexte sur l’absence de débat public sérieux, face à la multitude de programmes à la télévision et à la radio, à des films, à des articles dans les journaux, à plusieurs mandats au BAPE ou ministériels et à des débats partout, entre autres suite à la catastrophe de Lac-Mégantic. Je crois qu’il faut souligner bien plutôt que le débat se déroule comme il se déroule depuis des décennies, et que le cri de Bouchard est plutôt un nouveau constat de l’échec du mouvement environnemental (et du mouvement social). Il n’y a presque aucune raison de croire que son appel pour un nouveau mouvement de résistance ira très loin.

Ce nouvel échec annoncé se situe dans le cadre établi par les trois raisons qui selon lui devraient inspirer la résistance, mais qui manquent la cible principale. Bien sûr, il faut continuer à dénoncer la poursuite de la dégradation (contamination) de l’environnement local, il faut continuer à dénoncer notre contribution aux changements climatiques, il faut essayer de mettre en place un nouveau paradigme reconnaissant que nous avons atteint les limites de l’ère de pétrole. J’ai consacré les deux derniers articles de ce blogue à ce qui est en cause si nous voulons nous assurer d’une (faible) chance de contrôler le climat par des interventions qui dépendent de nous, et tout le blogue tourne autour de notre persistance dans la dégradation non seulement locale mais aussi planétaire.

Les «vraies affaires» et l’économie

La troisième raison identifiée par Bouchard pour résister porte sur l’absence de bénéfices économiques découlant de l’aventure québécoise dans le pétrole et le gaz, voire dans les sables bitumineux. J’ai déjà souligné l’absence d’une analyse appropriée par le mouvement environnemental de ce qui est en cause dans la «transition» souhaitée pour la sortie de l’ère du pétrole, où une approche éthique exigerait une réduction de nos émissions de GES de 40% d’ici 2020 et où une éthique qui lâche du lest viserait -20% ou -25%, tout cela face au rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec qui voit -15% possible pour 2025… Bref, les «bénéfices» que nous retirons déjà de «la folie du pétrole» nous rendent à toutes fins pratiques incapables d’agir sans des bouleversements que j’appelle l’effondrement de notre système, suivant Halte.

Tant qu’il y aura des activités de forage, de construction de pipeline et de port en eau profonde, tant qu’il y aura de commerce associé à l’exportation de pétrole, il y aura des bénéfices économiques. Nos décideurs économiques et politiques ne pensent qu’en fonction de tels objectifs, d’une croissance du PIB, et cela justifie cet ensemble de gestes économiques, qui l’augmente – sans tenir compte des deux premières raisons pour la résistance, les externalités.

Même quand c’est une commission très sérieuse en cause, et non de «quelconques groupes d’environnementalistes», des recommandations dans le sens contraire sont rarement écoutées. D’ailleurs, toujours suivant le modèle en place depuis des décennies, ces interventions se font en s’assurant de «hauts standards de protection de l’environnement», même si cela n’élimine pas complètement le risque. Ainsi s’expriment les auteurs du Manifeste pour le pétrole, suivant une longue tradition qui insiste que de ne pas aller de l’avant serait irresponsable.

Les journalistes et les débats

Les journalistes n’en sont pas signataires, mais s’arrangent pour formuler leurs propos dans le même sens que le Manifeste. Ainsi, Alain Dubuc propose de «tempérer le rythme de leur développement, investir plus pour réduire [mais non éliminer – HLM] leurs effets négatifs, et intégrer dans leur prix les coûts en cause». En dépit de ses propres dérogations au modèle sacré, Dubuc attaque les signataires de l’autre manifeste, qui vise une sortie du pétrole, en ciblant ce qu’il appelle des non-sens économiques dans leurs propos, sauf que ces propres propos se montrent extrêmement réducteurs.

Pour ne pas être en reste, André Pratte est intervenu en éditorial dans La Presse le même jour de la parution du texte de Roméo Bouchard. Pratte souligne, en défendant le transport de pétrole sur le fleuve, que ce transport dangereux se fait depuis des décennies, six ou sept pétroliers livrant chaque mois à Lévis jusqu’à un million de barils et le Port de Montréal manutentionnant chaque année 9 millions de tonnes de produits pétroliers à bord de 500 navires. Le risque n’est pas une raison d’interdire cette activité, dit Pratte ; il faut plutôt «s’assurer que ce transport se fasse de manière la plus sécuritaire possible».

Voilà l’argument que nous servent nos élus et nos élites depuis des décennies, avec comme résultat une planète dégradée dans tous les sens, pour toutes les raisons. C’est ce que l’Association des biologistes a appelé la «technique de l’os» pendant la première consultation du BAPE (le numéro 0) portant sur le projet d’autoroute (et de port) sur les battures de Beauport, en 1979. On évalue les bénéfices probables, on met dans la balance les risques et les impacts environnementaux et sociaux, et on fonce. Après un demi-siècle et plus, le problème est manifeste : nous avons mal évalué les impacts et l’os n’y est plus.

La véritable raison pour résister au pétrole

Ce que Bouchard et les groupes écologiques veulent pour le débat, avec raison, est un bilan plus long terme pour le calcul des coûts/bénéfices d’une implication dans le pétrole, maintenant que nous avons déjà vu le long terme et que nous avons constaté la faillite. Le problème est justement que l’absence d’analyse sérieuse de ce qui est en cause, l’absence d’un bilan prévisionnel, diminue l’intérêt des interventions des écologistes et des autres. Poursuivant l’approche retenue depuis des décennies, nous pourrons toujours espérer quelques victoires, mais cela dans un contexte où nous avons déjà perdu la guerre.

Comme je souligne au tout début, il est pratiquement impossible pour nous, pour l’ensemble des nations, de mettre en place les mesures nécessaires pour éviter l’emballement du climat, sans même essayer d’évaluer les chances d’enrayer la progression des crises dans d’autres composantes de notre façon de vivre : l’eau potable, pour l’irrigation et pour l’industrie ; une alimentation décente pour les milliards qui actuellement n’en ont déjà pas ; une chance d’assurer un niveau de vie décent pour les milliards qui ne l’ont déjà pas, après des décennies de «développement».

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Le pétrole et le gaz de schiste, tout comme les sables bitumineux, sont des énergies fossiles «non conventionnelles», mais le sens profond de ce terme échappe à presque tous les participants aux débats. Les énergies non conventionnelles ne sont pas «infiniment» plus dangereuses, plus polluantes et plus coûteuses que les conventionnelles, contrairement à ce que Bouchard dit. Elles représentent néanmoins un point tournant dramatique, mais il faut les voir autrement que par leurs plus importants impacts (ce que Dubuc et Pratte ne reconnaissent pas), impacts qui motivent les interventions des écologistes depuis leurs débuts.

Notre civilisation, la vie des sociétés dans le monde moderne, dépend d’une énergie abondante et bon marché, et l’énergie non conventionnelle n’est ni l’une ni l’autre. Plus précisément, notre civilisation dépend d’un rendement énergétique – un retour en énergie pour un investissement donné en énergie, l’ÉROI – sûrement au-dessus de 10. À la sorte de la Deuxième Guerre mondiale, ce rendement, pour le pétrole conventionnel, était environ 100, mais aujourd’hui il est autour de 15.

L’énergie non conventionnelle est, finalement, une énergie dont le rendement énergétique est en dessous de 10, en dessous de ce qui est nécessaire pour soutenir nos activités. L’ÉROI des sables bitumineux est en dessous de 5 et celui du pétrole et du gaz de schiste est en dessous de 10. Le rendement de ces sources d’énergie est tellement bas que, si elles représentaient les principales sources – et le jour où cela sera le cas s’en vient rapidement – , elles ne seraient pas capables de soutenir nos sociétés. Même les technologies de l’énergie solaire ont un rendement trop bas, l’éolien ayant un rendement raisonnable mais comportant d’énormes défis pour commencer à pouvoir remplacer le pétrole. Le charbon a un très bon rendement, et voilà la tentation qui nous confronte au choix entre le mur et un changement de paradigme.

Un nouveau paradigme pour une (nouvelle) civilisation

Comme Roméo Bouchard le souligne, «l’heure est venue de prendre conscience de la démesure de cette folie du pétrole, si nous ne voulons pas que celui-ci nous détruise». La principale raison de résister au pétrole est qu’une dépendance au pétrole qui reste nous mène dans un cul de sac, progressivement, mais assez rapidement. Il faut que nous résistions, non pas aux décisions pouvant augmenter les risques de pollution et de contribution aux changements climatiques – nous avons perdu cette guerre, même si elle risque de connaître un dénouement plutôt insoupçonné, soit l’effondrement du système actuel -, mais parce que les bénéfices du pétrole sont maintenant négatifs, non pas dans le sens de la troisième raison de Bouchard, mais en termes absolus.

Il nous faut un autre paradigme, un paradigme qui tiendra compte de l’effondrement qui s’annonce, Si les écologistes regardaient de près ce qui est nécessaire pour éviter l’effondrement (lire : emballement du climat, dans ce cas), ils y trouveraient le programme pour les interventions requises dans ses grandes lignes dans le travail du DDPP et, en constatant l’impossibilité que celles-ci aboutissent (l’échec prévisible de Paris 2015), ils commenceraient à voir le programme véritable qui s’impose. Continuer à se préparer pour Paris 2015 est une fuite en avant, la plupart le sait, mais aucun ne semble prêt à en accepter les conséquences, un retour à la marginalité pour les groupes en tirant la bonne conclusion et la proposition d’un tout nouveau paradigme.

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10 Commentaires

  1. Notre incapacité à infléchir ce qui semble inexorable tient à quelques causes socio-politiques facilement identifiables. La première, c’est la mainmise de l’oligopole financier qui a pris en otage des gouvernements nationaux jusqu’aux fonds de pension de la classe moyenne. Ce sont ces oligarques, banquiers et grands capitalistes qui profitent encore et toujours de l’accroissement vertigineux des inégalités (il faut lire « Les milliardaires, comment les ultra-riches nuisent à l’économie » de Linda McQuaig et Neil Brooks, édition Lux, 2013 ou encore de Thomas Piketty « L’économie des inégalités » ou « Le capital au XXIe siècle » pour se faire une idée du fossé inégalé dans l’histoire entre ceux qu’on désigne comme formant le 1% et le 99% restant. Ainsi, si au XVIIIe siècle l’écart, ramené par analogie à la taille des individus, faisait en sorte que les monarques mesuraient 450 m contre moins de 1,6 m pour les manants, aujourd’hui nos oligarques milliardaires ont la tête bien au-delà de la stratosphère…).

    Une deuxième raison en découle. Oui, il y des bénéfices à engranger à court terme pour les capitalistes qui jouent au Monopoly planétaire. Ce n’est pas pour rien que le clan Desmarais met ses valets des médias au service de leurs intérêts dans Total, Enbridge et autres machines à sous impliqués dans l’industrie du pétrole non conventionnel. Car c’est profitable pour eux et pour eux seuls. Tant que ces ploutocrates hyperfortunés entourés de leurs milices privées et ayant mis au pouvoir des politiciens à leur service, de Chrétien à Charest en passant par Couillard, dicteront dans l’ombre leur volonté, nous serons les dindons de la farce. Des dindons bien plumés et prêts à être embrochés!

    La troisième raison s’apparente à une machine infernale, un train fou, comme dans la bd ou le film « Transperceneige », qui roulerait inexorablement vers sa perte. Ici encore je ne saurais que recommander la lecture des deux derniers livres de l’économiste hétérodoxe François Morin, « La grande saignée » édition Lux, 2013 ou « Un monde sans Wall Street » édition Seuil, 2011. On y apprend que tant que la prochaine crise financière mettant à mal des institutions systémiques tel Goldman Sachs n’aura pas éclaté, nous n’aurons que notre indignation pour tenter de changer le cours des choses.

    La bonne nouvelle serait que cette crise arrive d’ici quelques années! Ce qu’enfin d’aucuns prévoient!

    Oui, elle fera mal cette crise, car comme tout passage obligé, elle débouchera sur des changements de paradigmes pouvant bifurquer autant vers l’effondrement de notre civilisation globalisé que vers sa transformation…

  2. Il me paraît clair que le néolibéralisme des trentes dernières années et la prise de contrôle des milieux gouvernementaux et économiques par celui financier depuis un peu moins de temps causent des dommages très importants à nos sociétés. Reste que l’analyse du Club de Rome dans Halte à la croissance, et le lancement des mouvements environnemental et social tous azimuts, remontent aux années 1960 et 1970, avant ces nouveaux fléaux. L’effondrement dont je parle dans ce blogue ne viendra pas de l’éclatement de la prochaine crise financière, mais d’un processus de dégradation décrit par Halte.
    C’est pour cela que je suis donc tant déçu par les économistes hétérodoxes, par exemple. Un groupe de ceux-ci a publié l’an dernier Pour sortir de l’économie du désastre, livre très intéressant en soi mais où il n’était même pas question d’enjeux environnementaux, tellement les auteurs sont braqués sur les dérapages des néolibéraux et oublient les fondements plus profonds et plus lointains des problèmes, des crises. J’ai répondu avec «Pour sortir du désastre» (avec comme titre alternatif «Pour sortir l’économie du désastre»), publié par Économieautrement, mais à ma connaissance mon intervention n’a reçu aucune réponse, aucun commentaire.
    À la fin de ce récent article sur la résistance à promouvoir, je prétends que les bénéfices du pétrole sont maintenant négatifs et que c’est cela qui justifie une résistance dont les orientations sont radicalement différentes de celles que Roméo Bouchard semble viser. Une citation du financier réputé Jeremy Grantham dans mon article pour Économieautrement fournit une façon de voir ceci, suivant le même tracé que celui de Turner sur Halte à la croissance. La même analyse s’applique au rôle de l’exploitation des sables bitumineux dans l’économie canadienne et de son PIB.

    La méthodologie comptable actuelle ne peut pas gérer de façon appropriée la hausse des coûts des ressources. Dépenser à l’avenir 150-200 $ par baril dans les gisements brésiliens en mer pour livrer le même baril de pétrole qui coûte à l’Arabie saoudite 10 $ résultera en une hausse énorme et perverse du PIB du Brésil. En réalité, ces hausses des coûts des ressources devraient être comptabilisées comme une contrainte pour le reste de l’économie, baissant notre utilité globale. Mesurer l’autre partie non liée aux ressources produit le bon résultat. La part du coût des ressources a augmenté d’un étonnant 4 % du PIB global entre 2002 et aujourd’hui. Ainsi, elle a réduit de 0,4 % par année la croissance de la partie non liée aux ressources. En mésurant de façon conservatrice, les hausses des coûts ont été de 7 % par année depuis 2000. Si cette tendance se maintient dans un monde où l’économie croît à moins de 4 %, et à moins de 1,5 % dans les pays riches, il est facile de voir comment la contrainte va s’intensifier.
    La hausse des prix pourrait même accélérer avec l’épuisement des ressources les moins chères. Si les coûts des ressources augmentent de 9 % par année, les États-Unis atteindront une situation où toute la croissance générée par l’économie sera requise pour simplement obtenir les ressources nécessaires pour faire fonctionner le système. On atteindrait ainsi une croissance négative au bout de seulement 11 ans. Si, par contre, notre productivité en matière de ressources augmente, ou si la demande diminue, les hausses des coûts pourraient augmenter de 5 % par année et nous laisser 31 ans pour nous organiser.

  3. http://enjeuxenergies.wordpress.com/le-conseil-consultatif-universel-ccuucc/

    Le Conseil Consultatif Universel

    « Tant et aussi longtemps que les gens qui luttent pour la sauvegarde de l’environnement ne se rassembleront pas dans un mouvement démocratique structuré autour d’un plan et d’un but commun afin de remplacer nos institutions politiques, économiques et juridiques et réorienter l’industrie, la lutte sera éternelle et ne pourra mener qu’à l’écocide et au génocide de l’humanité. » – CCU/UCC

    Pour en savoir plus sur le Conseil Consultatif Universel (CCU/UCC) et ses objectifs pour garantir la sauvegarde de l’environnement et la survie de l’humanité :

    http://ccuucc.wordpress.com/qui-sommes-nous/

  4. Je suis tout à fait d’accord avec vous, M. Mead, sur le fait que les causes structurelles tirent leurs origines des constats effectués voilà déjà plus de 40 ans lors de la publication du livre phare du Club de Rome, « Halte à la croissance ».

    Toutefois, je pense qu’avant que l’épuisement des ressources et les dégradations de l’environnement ne produisent des dommages irréparables, notre civilisation aura peut-être la chance (sic!) de frapper un autre mur, pur produit de l’avidité humaine, lorsqu’une nouvelle crise financière déréglera puissamment les échanges économiques planétaires. À ce moment-là, pourra-t-on peut-être espérer un changement de cap!

  5. Roméo Bouchard

    Ces commentaires sur mon article «La fable du pétrole québécois» sont très précieux et très importants pour moi. Je partage pleinement les positions de Harvey et je me nourris aux mêmes sources, le rapport Meadows et ses mises à jour (Halte à la croissance, Les limites à la croissance). Mon texte était bref et plus imagé qu’argumenté pour des raisons d’efficacité. Harvey pousse plus loin en expliquant notamment que le développement du pétrole non conventionnel non seulement ne nous rapportera rien, mais surtout, il n’est plus rentable: le problème est économique et politique et pas seulement environnemental. Je suis tout à fait d’accord. Je déplore souvent moi-même que les écologistes soient trop apolitiques. J’ai moi-même transposé mon engagement au niveau politique dans mon bouquin Constituer le Québec. Je le laisse entendre d’ailleurs à la fin de mon texte: l’ère du pétrole a atteint ses limites, comme le modèle économique de croissance indéfinie qui met l’avenir de la planète en cause. Il faut prendre occasion du débat sur le pétrole pour faire ce débat sur le virage du modèle de développement. Et pour ça, il faut prolonger le discours écologique par un discours (et une action) politique et économique.

  6. Paul Racicot

    Impacts tous azimuts des GES, dégradation des écosystèmes et de leurs «services», accroissement des inégalités socioéconomiques, pressions migratoires, croissance démographique et urbanisation, dettes nationales et privées, déclin de l’EROEI global, hausse des coûts de production – et à la consommation – des matières premières (hydrocarbures, minerais, engrais, céréales et oléagineux)… les problématiques – de plus en plus critiques – sont nombreuses et se systématisent au sein de l’économie mondiale et de la géopolitique internationale.

    Ceci dit, je crois qu’il nous faut «tabletter» ce que nous estimons ne pouvoir maîtriser et nous concentrer sur »ce qui peut être fait» en regard d’une perspective spécifique de long terme : il n’y aura plus ou presque plus de pétrole et de gaz dans moins de 50-55 ans, et de charbon dans moins de 70 ans environ. Et encore faudra-t-il pouvoir extraire ce charbon, le transporter, le transformer sans pétrole ni gaz. Retour de la chaudière au charbon sur les locomotives ? 😉

    D’ici ces échéances, l’économie mondiale stagnera et déclinera en raison des prix élevés des hydrocarbures, élevés mais non «extrêmes» : des prix «trop» élevés freinant l’économie, freinant la demande, faisant baisser les prix. Du moins, dans une première phase – qui est déjà amorcée. Dans une deuxième phase (2030 ? et au-delà), l’écart entre la demande et l’offre – sans substitution massive possible – se creusera au point où les prix exploseront : ce sera alors «au plus fort la poche et tant pis pour les autres», comme on dit.

    Ces «autres» seront d’abord, je présume, les citoyens de ces États exportateurs d’hydrocarbures qui se retrouveront sans rente pétrolière – leurs puits étant à sec – pour financer leurs importations de céréales et autres biens, ainsi que leur… filet de pacification sociale : il faut imaginer Haïti… mais, je le crains, en bien pire.

    Bref, il nous faut penser «un monde sans pétrole», un Québec sans hydrocarbures, et planifier et agir en conséquence – que ce soit au niveau municipal, régional et, même, espérons-le, mais je suis sceptique, au niveau national.

    • Ce commentaire résume assez bien la dynamique actuelle, d’après ma lecture de celle-ci. Jeff Rubin a suggéré dans son premier livre Why Your World Is Going to Get a Whole Lot smaller, en 2009, que le prix du pétrole risquait d’être autour de $200 le baril dans très peu de temps. La projection était plausible, mais s’est finalement montrée erronée. Ma lecture : le processus décrit par Paul Racicot, suivant d’autres analyses que l’on voit de plus en plus, à l’effet que le système ne peut pas absorber un tel prix. Dès que le prix commence à monter, la consommation en décline, le prix baisse et nous nous trouvons dans l’expérience qui dérange tant les analystes économiques : la reprise n’arrive pas. Finalement, nous semblons être déjà dans la «récession permanente» décrite par l’analyste financier Tim Morgan dans Perfect Storm et, plus pertinent pour ma compréhension globale, une telle situation représente celle qui débute l’effondrement projeté par le Club de Rome dans Halte.

      Carbon Tracker Initiative a tout récemment produit un rapport sur les coûts de plusieurs importants projets d’exploitation pétrolière et souligne qu’il faut un prix du baril de pétrole entre 128$-150$ pour six projets dans les sables bitumineux de l’Alberta (les plus coûteux sur la liste). Il semble bien que de tels prix dépasseraient le point d’inflexion du modèle de Halte.

      Peut-être un petit ajout, en pensant aux États exportateurs mentionnés par Racicot. Presque l’ensemble de ces pays sont en train de connaître une explosion démographique, l’Arabie Saoudite peut-être en tête. Ce pays, en plein désert, avait en 1950 une population de 3 millions, soit une taille «adaptée» à son environnement. En 2000, sa population était de 20 millions, en 2015 31 millions; les deux tiers de cette population sont constitués de Saoudiens, l’autre tiers d’étrangers, surtout des travailleurs immigrants…

  7. Cher monsieur Mead.

    Encore une fois, vous tapez dans le mille avec votre dernier texte qui va dans le sens des constats que nous sommes de plus en plus nombreux à faire : le système économique monétaire capitaliste est un échec qui mène l’humanité vers le mur du génocide climatique de la civilisation en passant par un pénible chemin parsemé d’écocides.

    Ce constat devient tellement clair, qu’il circule de plus en plus d’articles sur le sujet autant dans les médias traditionnels, qu’alternatifs incluant les réseaux sociaux. Nous sommes encore trop nombreux toutefois à ne pas avoir encore pris conscience de ce qui se passe, suite à plus de 2000 ans de déformation culturelle et de dénaturalisation de la nature humaine par ce modèle social : du pain et des jeux…

    En 2012, ce que vivent les Premières Nations en terme de déracinement du territoire nous a interpelé avec les lois Harper pour dérèglementer les protections environnementales en préparation à l’ouverture toute grande des sables bitumineux aux pétrolières. Depuis, c’est devenu le plus grand écocide planétaire… Le Canada est « sur la map »!

    Nous avons donc participé à des manifs Idle no More avec les Hurons, les Innus et des québécois.

    Puis, le Québec s’est mis à déraper sur la pente glissante du développement économique des hydrocarbures de schistes… Sans oublier la pression du fédéral pour exporter à tout prix les sables bitumineux de l’Alberta…

    Nous avons donc participé à des manifs avec les Québécois, les Hurons, les Innus, les Algonquins et bien d’autres…

    Force nous est de constater, à l’observation des effets ténus de toutes ces manifestations et de leurs influences potentielles sur les décisions, que nous arrivons aux mêmes constats et conclusions que vous, qui sont les mêmes que David Suzuki : l’environnementalisme est un échec!

    Mais pourquoi?

    Parce qu’il ne fait que ralentir insensiblement la course effrénée de l’accélération du développement économique capitaliste. Ce dernier reprend toujours le dessus. Nous ne nous attaquons pas au problème mais à ses symptômes!!!

    La conclusion qui se dessine est que la source de tous nos problèmes environnementaux, sociaux, politiques et climatiques contemporains et actuels vient d’un et un seul pilier de notre système social sur lequel tous les autres s’appuient : le système économique monétaire capitaliste oligarchique!!!

    Vers 500 av. JC, la monnaie à été inventée. 50 ans plus tard, la démocratie à été abolie. L’homme de pouvoir est né pour débuter l’accélération de l’accaparement des ressources et richesses nécessaires à l’assouvissement primitif de ses désirs innassouvissables et constamment renouvelés.

    Oh, bien sur, la monnaie fut un temps un outil pour simplifier le troc, mais il n’a pas fallu longtemps pour se rendre compte qu’elle pouvait être utilisée pour corrompre les hommes, les acheter, payer des soldats, former des armées, envahir des territoires, s’accaparer les ressources matérielles et humaines pour s’enrichir et faire assassiner tous ceux qui se mettaient dans leur chemin, détruisant énormément sur leur passage… On a osé appeler ça l’avancement de la civilisation… Mais jamais il n’a été réfléchi dans quelle direction devrait se faire cet avancement!

    L’homme est intrinsèquement bon et intègre. Mais l’argent est une drogue puissante dont les interactions avec la nature humaine sont des plus dommageables pour la civilisation et son environnement biophysique… L’argent a corrompu la démocratie pour la muter dans le totalitarisme des empires et de la royauté. La politique a muté graduellement jusqu’à corrompre la culture humaine déjà corrompue par l’argent, devenue LA DENRÉE à acquérir pour la vie. La politique représentative est née, sordide mutation d’une fausse démocratie totalitaire.

    Chaque jour, nous sommes de plus en plus nombreux à être persuadé qu’il est possible d’envisager une économie non capitaliste basée sur des investissements dans l’individu et son développement pour favoriser l’innovation au bénéfice de la collectivité. Malheureusement, nous investissons dans l’économie qui ne survit pas sans développement et dont les règles intrinsèques de fonctionnement ne peuvent se passer de la sur exploitation croissante exponentielle des ressources naturelles et humaines qui épuise l’humanité et son environnement biophysique.

    En médecine, nous appelons ça un cancer!

    On souhaite de toutes parts réformer la politique pour rédiger une nouvelle constitution et mettre en place une démocratie plus populaire, sinon directe. Cette réforme est non seulement louable, mais nécessaire. Toutefois, une telle réforme ne saura survivre très longtemps aux métastases du capitalisme.

    Si l’humanité n’arrive pas à réformer l’économie monétaire capitaliste en une économie sociale en investissant dans le développement individuel au profit de l’innovation pour le bénéfice de la collectivité, la race Homo Sapiens risque de s’éteindre au cours de l’anthropocène…

    Mais ce n’est pas grave, nous aurons sauvé l’économie capitaliste à tout prix, et l’humanité lèguera des montagnes de détritus de ses réalisations matérielles qui formeront les prochains continents de plastique où naîtront de futures nouvelles formes de vie post-anthtopocènes…

    La Terre survivra très bien sans nous et certainement mieux!
    Mais pas l’inverse…

  8. Thérèse Lavoie

    Merci M. Mead. Vos données concernant l’EROI (TRE en français taux de rendement énergétique) me seront très utiles. Merci pour les marginaux.

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