Le développement économique : un jeu qui nous piège

Aperçu Le Conseil du patronat du Québec entreprend depuis septembre un effort de convaincre les Québécois du bien fondé de notre modèle économique et, surtout, de la «création de richesse» comme «priorité absolue». Alain Dubuc en rajoute en insistant qu’il s’agit d’une «absolue nécessité». La campagne de promotion du CPQ est fondée sur le développement économique et une comparaison avec d’autres juridictions, cela en fonction du PIB per capita. L’effort est donc compromis dès le départ, et cela presque de l’aveu du CPQ. Plusieurs intervenants québécois cherchent à moduler l’impact de cette recherche de richesse trop limitée dans sa conception, mais se butent aux règles de jeu qui ne reconnaissent pas de telles modulations. Finalement, nous sommes bon nombre à être déjà riches, et l’objectif doit être non pas la création de richesse dans la tradition myope du CPQ mais la recherche d’un modèle qui ne comporte pas de façon structurelles les inégalités qui laissent tant de monde dans la pauvreté même s’ils sont entourés de richesse.

Tout récemment, en échangeant avec des amis, je me trouvais presque surpris à intervenir pour souligner que nous – nous de la classe moyenne – sommes des riches. L’échange portait sur ces autres du 1%, les vrais (?) riches, mais a abouti pour moi à cet autre constat. Ce sont carrément des lieux communs que de noter qu’il n’y a pas de limites identifiables à la quête de la richesse matérielle. Les analyses de notre surconsommation se fondent sur le piège que constitue notre sens que le bonheur est à associer à notre accumulation de biens matériels, même si ceci est dans un sens élargi. Pourtant, nous sommes nombreux dans les sociétés riches à en avoir assez.

Cette première surprise était assez rapidement associée à une autre, à la lecture d’une chronique d’Alain Dubuc du 18 février portant sur «cinq questions pour la prospérité». La chronique part du rapport du Conseil du patronat (CPQ) sur la prospérité du Québec publié en septembre 2014 et de la campagne lancée les 16 et 17 février par le CPQ pour promouvoir la prospérité Dubuc dit au début: «je peux difficilement être contre. Depuis des années, le thème sur lequel j’ai le plus travaillé, c’est celui de la création de richesse, un autre terme pour décrire la même chose: l’absolue nécessité pour le Québec de travailler pour augmenter son niveau de vie.» De mon coté, je ne puis être contre la recherche de la prospérité non plus, ayant consacré mon livre de 2011 sur la question, en utilisant le terme «progrès» pour essayer quand même d’éviter de la confusion. Ma surprise était de voir Dubuc poursuivre dans ce que je constate plus clairement maintenant être révélateur. Il y a une «absolue nécessité», dit-il, d’augmenter notre niveau de vie et d’atteindre «notre plein potentiel».

La mesure de notre prospérité

Classement des juridiction selon le PIB per capita

Le CPQ et Dubuc sont tous les deux conscients des faiblesses du PIB comme indicateur de notre prospérité (voir le graphique, cliquant dessus pour le voir plus grand et avec commentaires), de notre niveau de vie; ils passent proche de reconnaître qu’il ne nous informe pas sur notre «progrès». Le CPQ l’indique en insistant sur le besoin de solidarité dans cette recherche, et Dubuc le cite à cet égard, notant que c’est un vocabulaire plutôt récent pour le CPQ, qui prône «une prospérité pour tous et avec tous»; en effet, le terme n’existe pas dans le rapport pour 2014, mais seulement, apparemment, dans les termes de la campagne. Pour Dubuc, éviter les limites inhérentes dans le PIB exige de répondre à cinq grandes questions concernant la prospérité : Quoi? Pourquoi ? Pour qui? Avec qui? Comment?

Ses réponses rentrent dans le phénomène qui inspire ce blogue, et que même les économistes hétérodoxes pensent incontournable. C’est seulement par la croissance que nous pourrons combler l’écart avec les sociétés qui nous entourent en termes de «prospérité», financer les besoins collectifs et améliorer le bien-être des gens. Il faut que la croissance économique (ce que mesure le PIB) sorte de sa tendance structurelle vers la création d’inégalités pour «profiter le plus grand nombre», cela en faisant participer les travailleurs à l’effort.

Dubuc est explicite là où d’autres ne le sont pas. Finalement, il n’y a pas de limites à la recherche de ce niveau de vie, et on peut toujours se comparer à des voisins. Le problème se trouve là et constitue la source de ma surprise : pourquoi y a-t-il une «absolue nécessité» d’atteindre le niveau des voisins, de combler l’écart entre nous? La réponse semble résider dans l’idée qu’il faut atteindre son «plein potentiel» et pourtant cela ne sera finalement jamais atteint parce que n’ayant aucune véritable limite.

Dubuc pense qu’il faut atteindre surtout un consensus social sur les premiers éléments de réponse à ses questions pour passer au comment, la plus difficile. Il pense avoir décrit le sens d’un tel consensus en gardant l’idée du niveau de vie, mais en insistant que celui-ci soit pour tout le monde, que le per capita ne soit pas une moyenne, mais une réalité. Ma surprise est venue en essayant de m’imaginer la richesse recherchée pour nous de la classe moyenne dans les pays que j’appelle toujours dans mes articles les pays riches. Je n’y arrive pas facilement, parce que l’idée se situe dans une exagération assez évidente : une deuxième résidence, une troisième auto, des voyages en croisière ou sur la plage lointaine, des meubles, l’auto et des appareils plus luxueux, finalement une première résidence plus grande, rénovée – et j’arrête.

Le jeu complexe

Rien dans cela ne me paraît être une «absolue nécessité», et je suis surpris de penser que ce soit la pensée de Dubuc, Pourtant, si ce n’est pas une nécessité, tout l’argument tombe, comme il devrait. Notre «développement» est devenu un jeu, un effort de faire monter les chiffres qui décrivent notre «richesse», tout en négligeant ceux qui en décrivent les dégâts – ils ont été éliminés des règles du jeu.

Le CPQ est explicite à cet égard.et reconnaît dès le départ que. «pour certains, la prospérité ne devrait pas se mesurer en tenant compte uniquement du PIB; elle devrait inclure également une mesure du sentiment de bonheur et de bien-être de sa population» (p.5). Une note fournit quelques détails quant aux options, et semble éliminer la curieuse utilisation de «sentiment» dans la phrase. Mais le CPQ continue en insistant «qu’il n’appartient pas au Conseil du patronat du Québec – représentant les employeurs – de mesurer l’indice de honheur ou la qualité de vie des Québécois» mais d’en ignorer les implications et tout simplement «fournir des références sur le cheminement économique» fournies par le PIB. La deuxième note du document insiste même sur des liens intimes entre prospérité économique (mesurée par le PIB) et bien-être, mettant presque au rancart toute reconnaissance des limites de l’indicateur phare. Pour le CPQ, il ne peut que suivre les règles, et celles-ci insistent sur la concurrence comme fondement; cette concurrence – la création et la croissance des entreprises – fournit les bénéfices voulus.

Le document passe donc sur 50 pages où le PIB sera la principale mesure retenue et «la première approximation mesurable et comparable du niveau de vie». Pour le CPQ, «la création de richesse devrait être une priorité absolue pour le Québec» et cela se mesurera par un PIB en croissance. Suit en effet la présentation d’une série de 21 indicateurs en fonction de leur pertinence (les sections sur la pertinence ne fournissent pas d’idée précise quant à la contribution de ces composantes à l’ensemble) et de la comparaison qu’ils permettent avec les autres juridictions canadiennes en matière de performance économique. L’ensemble représente les composantes, pour le CPQ, d’un outillage sociétal assez connu permettant de hausser la production économique et le PIB. Cela reste plutôt implicite, .

Finalement, la campagne de promotion de la prospérité du CPQ semble assez clairement cibler ce que le CPQ ressent comme une certaine résistance aux valeurs inhérentes dans la pensée économique qu’il détaille dans le rapport de septembre 2014 et, finalement, de façon incessante. Comme il dit en conclusion, l’objectif est de «mettre en place les conditions essentielles à cette prospérité, qui sont notamment une bonne compréhension des enjeux et un solide appui aux créateurs de richesse au Québec». Dubuc participe à cet effort, trouvant même sa référence à «l’absolue nécessité» d’une économie en croissance dans le document du CPQ.

Paramètres du débat

Finalement, il n’y a rien de nouveau dans tout ceci, sauf peut-être ma surprise. Un échange dans les pages de La Presse entre Amir Khadir et André Pratte met en relief les enjeux associés au débat sur l’austérité que j’ai essayé d’esquisser dans un article de décembre dernier. Khadir, comme Jean Gadrey, suggèrent des transformations radicales des règles du jeu qui ne semblent avoir aucune chance d’obtenir un appui parmi les décideurs parce qu’elles comportent, finalement, des implications lourdes pour le système en place; Pratte voit ces implications et présume du maintien du modèle. Dans un texte du début février, Jean-Pierre Aubry et Claude Simard dans La Presse cherchent des interventions qui pourraient diminuer les inégalités que tous semblent maintenant trouver inacceptables et qui sont générées de façon structurelle par le modèle économique. Il s’agirait, de toute évidence, d’efforts de changer les règles du jeu sans le dire, sans en admettre les implications; en fin de compte, les auteurs ne semblent même pas croire en leurs propositions, tellement elles constituent des vœux pieux. Mais pour tous, l’alternative nous laisse dans la dèche.

Dans un monde défini, même pour Dubuc, par la mondialisation, nous avons de nombreux «voisins» qui vivent dans la pauvreté, et la seule réflexion à leur égard semblerait être qu’il faudrait qu’eux atteignent notre niveau de vie, en suivant les règles du jeu. Pour eux aussi, la création de richesse doit être la priorité, mais cela dans le jeu qui est implicite dans le texte de Dubuc et auquel il fait référence au moins une fois : la participation des travailleurs – et, par extension, celle des populations des pays pauvres – doit être définie par une augmentation de la productivité à travers une valorisation de l’entrepreneuriat. Voilà le sujet pour tout un autre texte, parce que la complexité des enjeux est beaucoup plus grande que Dubuc ne le voudrait même pour les réponses à ses premières questions.

Tout d’abord, il y a les externalités, le sujet de mon livre – en dépit d’une certaine reconnaissance de leur importance par les joueurs, le calcul de leurs coûts reste toujours exclu des règles. Ensuite, il y a les perdants dans le jeu dont la recherche de productivité fait partie, la concurrence sans fin qui doit nécessairement avoir des gagnants et des perdants – la redistribution ne fait pas partie des règles du jeu. Et il y a la distinction nécessaire entre les inégalités créées par le jeu et celles, augmentées, liées à l’exagération de la richesse inhérente dans le modèle néolibéral – les inégalités actuelles tant décriées résultent en bonne partie du refus de retourner aux travailleurs, cela depuis des décennies, les bénéfices de leurs gains de productivité.

Pour revenir à mon point de départ: nous ne pouvons pas tous nous décrire comme riches. Les inégalités qui sont revenues à plusieurs reprises dans cet article le soulignent. Voilà peut-être ma principale surprise. L’«absolue nécessité» de faire croître l’économie est tout simplement le refus de constater que cette économie génère par sa nature même les inégalités. Aujourd’hui, contrairement à ce qui a pu être la situation il y a quelques décennies, nous ne pouvons plus prétendre que nous allons pouvour rehausser le «niveau de vie» des pauvres de la société en continuant comme avant. C’est pourtant le mieux que le modèle économique peut nous offrir.

Comme le souligne le CPQ, ce n’est pas dans la nature de la bête d’entretenir la solidarité, mais bien plutôt la concurrence. Les contestations qui se préparent contre les interventions jugées comme imposant l’austérité risquent fort de dérailler les efforts du CPQ, mais risquent fort également de ne pas nous fournir les pistes de solution nécessaires pour changer le système. Finalement, il y a risque que nous devenions tous plus pauvres par une austérité qui s’imposera par les contraintes venant des limites écosystémiques. Le CPQ est impressionné par la place qu’occup(ait) l’Alberta dans le classement par PIB des provinces canadiennes. Il est tout simplement incapable de voir ce qui manqu(ait) dans le portrait, ni de voir certaines implications auxquelles le Canada fait face en fonction de la baisse radicale du prix de pétrole. Finalement, le débat reste toujours tout croche…

MISE À JOUR             Voilà que la CPQ intervient en poursuivant son programme, avec la première d’une série d’études promises sur la prospérité. L’intervention a été signalée par Le Devoir. À vous à décider si vous voulez lire le document, comme j’ai fait (sans beaucoup de plaisir). Je résume le problème en me référant à la page 4, le Sommaire. Ici, le CPQ note que (i) le Québec est plutôt ordinaire en Amérique du Nord «en matière économique» et que (ii) les Québécois «témoignent d’un sentiment de bien-être supérieur aux moyennes observées dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde». «Cependant», poursuit le texte, en manifestant une surprise que le statut économique si ordinaire du Québec puisse se jumeler avec un si haut taux de satisfaction, il y a risque que cela soit perdu. L’étude au complet retourne directement à une analyse qui se fonde sur le (i) – «en matière économique» – et présume que le (ii) est plutôt une aberration. «Le sentiment de bien-être des populations tend à baisser si les revenus cessent de croître», continue le texte, sans noter que les revenus ont cessé de croître au Québec depuis maintenant plus de 30 ans… Une courte section sur la notion de prospérité termine en disant que tout ceci «exige, bien sûr, la protection de l’environnement» et que «les conditions de la prospérité véritable sont largmement assimilables aux trois piliers du développement durable : croissance économique, équité sociale, protection de l’environnement» (p.7). C’est la dernière mention de l’environnement…

Préoccupation maintenue : la section sur les perspectives souligne que l’entrepreneuriat est influencé par trois variables reliées à la démographie, soit la part de la population jeune, la croissance démographique et l’immigration (p.13). Dans la présentation de ces enjeux, le document maintient la longue tradition du modèle économique insistant sur l’importance d’une population en croissance constante, presque tout autant que la croissance économique constante. Aucune indication, aucune reconnaissance qu’il y a des limites concernant les deux.

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2 Commentaires

  1. Paul Racicot

    Ouais… Il ne semble pas y avoir d’autre ‘commandement’ que celui de notre si bienveillante oligarchie : «En avant toute !» 😉

  2. Pierre-Alain Cotnoir

    En réaction avec cet article, il faut prendre en considération les valeurs et assises culturelles sur lesquelles se développe la pensée économique d’un pays. Ainsi qu’est au juste ce que d’aucuns appellent le « modèle québécois »?

    De quoi tient-il? D’où vient-il?

    Les Québécois se distinguent-ils de leurs voisins américains ou canadiens-anglais?

    De nombreuses études ont relevé des différences, parmi elles, citons celle menée par Grabb et Curtis et publiée dans une monographie en 2005 (2e édition en 2010) intitulée Region apart : the Four Societies of Canada and the United States. Celle-ci révèle que la prépondérance « collectiviste » des Québécois génère des différences marquées au niveau de leurs valeurs et de leurs attitudes comparativement à leurs voisins américains et canadiens-anglais.

    « More specifically, our research has shown that, along with being the least committed of all the four sub-groups to conventional religious beliefs, Quebecers are the most open a host of non-traditional ideas, principles, and practices. This is evident in their relatively more supportive stances on women’s equality, gay rights, alternative forms of sexuality, same-sex marital unions, and interracial marriages, as well as their generally more liberal approach to criminal justice. »

    Pour découvrir le sens et l’origine de cette identité particulière, je vous convie à voir L’empreinte.

    Ce film prend l’affiche dès le vendredi 13 mars au Cinéma Beaubien à Montréal, Le Clap à Québec et La Maison du cinéma à Sherbrooke.

    http://webtv.coop/video/L039EMPREINTE-NOUVELLE-BANDE-ANNONCE/82b4b853db5e06818b7feb6a2b53b610

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