Immigration, crise ponctuelle ou permanente?

NOTE: Je me permets des généralisations ici qui mériteraient normalement beaucoup de distinctions et d’argumentaires et dont le portrait est très complexe et dépend de nombreux facteurs qui ne sont pas mentionnés. Cela sera laissé à d’autres moments, l’objectif étant de présenter un point qui n’en dépend pas directement ni nécessairement.

Il est déconcertant et en même temps fascinant de voir le monde se déchirer face aux défis de l’immigration, en Europe en suivant les nouvelles quotidiennes, mais également en Amérique du Nord. Sur ce dernier continent, la course à l’investiture républicaine en fait un débat plutôt à l’image de celui qui se fait en Europe face aux immigrants arrivés depuis déjà longue date; l’éventuelle campagne présidentielle de l’année prochaine mettra le/la républicain qui gagne l’investiture contre la/le démocrate, dont l’héritage du gouvernement Obama suggère qu’il y aura ouverture vers la légalisation du statut de plus d’une dizaine de millions d’immigrés illégaux en provenance du sud. Quant à ceux qui arrivent…

Démographie

 

Plusieurs facettes du phénomène

Directement et immédiatement, il s’agit en Europe de nombres importants de réfugiés fuyant des situations de guerre et de persécution dans de nombreux pays limitrophes; il y a également des migrants cherchant une meilleure vie. Les perturbations en cours semblent dessiner de profondes transformations de l’ensemble des pays de la communauté européenne. Aux États-Unis, la taille de la population hispanique fournit un premier aperçu de ce qui s’en vient à l’autre bord de l’Atlantique.

Un peu plus sous la surface, on peut voir la situation comme l’héritage de politiques permettant l’immigration aux populations d’anciennes colonies et d’autres visant à trouver des travailleurs pour des emplois que les gens des pays riches ne veulent pas occuper ou pour compenser le vieillissement et la baisse de la population de ces pays en âge de travailler. Aux États-Unis, si l’on inclut l’importante population asiatique à celle hispanique, on est face à un portrait analogue, surtout en prenant en compte l’énorme héritage que représente toujours un 12% de la population descendant d’esclaves d’autrefois.

Plus globalement, comme le montre la carte (cliquer dessus pour la source), l’Europe de l’Ouest inclut un certain nombre de pays dont la croissance démographique s’est stabilisée (en rose pâle) ou se trouve en diminution légère (en bleu pâle). Autour, en rouge vif, on trouve sur le continent africain et au Moyen Orient des populations dans l’ensemble des pays en forte croissance et, en bleu foncé, surtout dans l’ex-Union soviétique, en forte décroissance. Sont ainsi présentées un ensemble de perturbations associées aux phénomènes démographiques des dernières décennies, surtout pour ce qu’il y a des populations en forte croissance (et qui s’étend jusqu’au Pakistan, plus à l’est que montré par la carte). En Amérique, la taille du territoire des États-Unis fait tomber de telles distinctions, mais son statut de pays le plus riche de la planète suffit pour fournir l’attrait.

Décolonisation et inégalités

De façon structurelle et encore plus profonde, la situation semble bien se définir dans le cadre établi par les pays riches depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la volonté exprimée par le président Truman d’encourager les pays pauvres «sous-développés» à se développer à l’image des pays riches et «développés» (même si c’était dans le cadre de la reconstruction, dans ces derniers pays, après l’énorme destruction de la guerre). Ce cadre, le développement économique fondé sur des marchés mondiaux en concurrence constante et partout, faisait en sorte que les pays riches partaient avec une avance, et ne l’ont jamais perdue.

Un résultat de sept décennies de ce «développement» est présenté par la carte. D’une part, la fin de l’URSS montre de nombreuses populations de l’est du continent européen dans une situation de pauvreté relative à celle prévalant dans les pays de l’Europe de l’Ouest, là où se trouve le défi venant des réfugiés et des migrants. D’autre part, les pays de l’Afrique restent toujours dans une autre sorte de pauvreté relative et une population du continent africain en entier reconnaissant que leur situation n’est pas celle voulue à la fin de la Guerre. Finalement, et tout à fait en parallèle avec la situation à l’est de l’Atlantique, les Amériques étaient définies par la domination d’une population la plus riche de la planète à la frontière de celles de l’Amérique centrale (incluant le Mexique) et du Sud toujours dans une pauvreté relative par rapport à la situation aux États-Unis et au Canada.

La fin de la longue période de colonisation, justement par les riches pays de l’Europe de l’Ouest, a marqué un changement dans l’influence exercée par ces pays riches sur les anciennes colonies, aujourd’hui et toujours des pays pauvres. Ce qui était en bonne partie un contrôle politique et militaire est devenu un contrôle économique. Sans négliger une multitude de facteurs qui compliquent le portrait, il n’est pas irraisonnable d’insister sur le fait que les pays riches ont continué à dominer les économies des pays anciennement colonisés, de façon à assurer des bénéfices qui ne pouvaient être attribués et aux riches et aux pauvres sans abandonner le modèle économique qui gouvernait l’ensemble et dont la concurrence était le trait marquant.

Finalement, et dans un autre monde, les pays de l’ex-URSS constituent aujourd’hui eux-mêmes l’Europe de l’Est et leurs populations sont capables de faire librement des «migrations» économiques en autant qu’ils font partie de la Communauté européenne (je n’entends pas parler beaucoup de migrations venant de la Russie elle-même).

Un héritage lourd

J’étais responsable pendant six ans d’un projet de développement d’ONG au Honduras, dans les années 1990. C’était une expérience très enrichissante, et les groupes que le projet de Nature Québec soutenait existent toujours dans leurs différentes communautés. Il était toujours intéressant, lors de passages dans ces communautés, de voir jusqu’à quel point la télévision était omniprésente. Les gens nous voyaient à la télévision, nous les populations des pays riches, et il n ‘y avait presque personne que je rencontrais pendant ces années qui ne pensait pas qu’elle serait mieux vivant dans le pays riche qu’ils voyaient à l’écran, leur grand voisin du nord.

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La situation semble bien similaire en Afrique. La photo montre un petit quartier du bidonville Kibera de Nairobi, où vivent dans une situation guère acceptable environ un million de personnes; Kibera, avec l’autre grand bidonville Mathare, compte pour environ la moitié de la population de Nairobi. Dans la photo, je compte environ 40 poteaux, et en l’agrandissant, on voit que ces poteaux sont des supports d’antennes de télévision; l’électricité pour cela est prise à même les lignes destinées pour les riches tout près, et les résidents font la même chose pour l’eau. Quant aux services sanitaires, Kibera est le site des «toilettes volantes», les égouts n’existant tout simplement pas.

Si on regarde la cinquantaine de pays de l’Afrique et ceux des Amériques, on voit assez bien les vestiges d’anciennes cultures qui s’arrangeaient autrefois avec une pauvreté relative, celle de cultures de subsistance. Dans les deux cas, on voit également l’énorme transformation de ces cultures associées à des centaines d’années de colonisation, et on constate que de très anciennes cultures cohabitent toujours péniblement avec des structures contraintes par la domination des pays riches. On doit également constater comme élément du portrait la croissance démographique hors de contrôle pendant des décennies (et prévue pour les prochaines). Évidemment, une histoire bien plus complexe et incluant un peu partout des gouvernements autoritaires fournit une perspective plus complète.

Quel est le désastre?

On parle dans les médias d’un «désastre humanitaire» sur les frontières par où veulent passer actuellement en Europe les réfugiés et les migrants. Un fondement du véritable désastre est la situation d’inégalités criantes qui définit depuis des décennies, et sans que l’on s’en émeuve de la même façon, la pauvreté de milliards de personnes alors que les populations des pays riches en étaient plutôt à l’abri tout en ayant leur part de responsabilité pour la situation.

Au début août, Guy Taillefer s’est exprimé dans un éditorial au Devoir qui passe justement outre les crises de l’actualité pour tenter de dresser des perspectives plus globales, tenant compte de l’histoire.

De faire remarquer, dans une entrevue au Monde, le géographe et essayiste Michel Foucher à la lumière de la situation actuelle : «La liberté de circulation est saluée par les opinions européennes quand elle s’applique à elles-mêmes.» Aussi, la crise migratoire met-elle l’Europe en contradiction avec elle-même. Les sociétés s’ouvrent forcément. Les barrières et les dénis n’y changeront rien. L’Histoire demande encore des comptes aux vieilles puissances européennes. Le migrant frappe à la porte et présente ses créances.

L’ensemble de ces phénomènes contemporains, sociaux, économiques et politiques, reflètent assez clairement un échec dans les processus de développement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les «créances» dont parle Taillefer (on note par ailleurs dans les commentaires sur l’éditorial plusieurs interventions reprenant la position de la droite américaine et ramenant la réflexion aux Amériques). La Déclaration de Cocoyoc de 1974 figure à cet égard comme le portrait des balises qui n’ont pas été suivies au fil des décennies, à l’instar de Halte à la croissance pour les balises environnementales.

Maurice Strong, présent à Cocoyoc en 1974 comme dirigeant du Programme des Nations unies pour l’environnement, est revenu sur l’échec du développement en cause dans le premier chapitre de son autobiographie de 2001. Le chapitre est présenté comme un discours sur l’état de la planète en date du 1er janvier 2031. Strong y part en disant: «voici comme cela pourrait être, à moins que nous ne soyons très, très chanceux ou très, très sages»… Une partie du chapitre porte sur sa vision du pendant de ce que nous avons l’habitude d’appeler, dans les projections sur les effondrements à venir, des «réfugiés environnementaux». Ici, ils sont sociaux.

One consequence of these multiple disasters is that the troubled peoples of the world are on the move, in numbers previously beyond imagining. In great urban centres such as Cairo, Bangkok, Lagos and Sao Paulo, the lack of potable water and food and the breakdown of services have forced the exodus of the majority of the population. In the countryside they are almost always met with hostility by the rural population. There is frequent violent conflict. Some people resort to every possible means of entering America, Europe and other countries thought to offer refuge, waves of desperate refugees crashing against every border. Even the brutal measures that these countries have adopted to keep them out have not been sufficient, and the number of illegal immigrants to the United States, Canada and Western Europe has increased by at least 50 percent in the past year. Armoured vehicles patrolling the full length of the border. between the United States and Mexico with « shoot on sight » instructions have failed to stem the flow. It has proven impossible to monitor the thousands of kilometres of coastline, and tens of thousands more come by boat. Refugees are even entering North America from the north, stumbling over the polar icecaps, perishing in their hundreds.

The Europeans have set up huge « confinement camps » to contain the flow, but they have proven unmanageable. Even hasic services are lacking, and in the past few months alone, rioting inmates have broken out of at least a third of the camps in Europe and are to be seen everywhere along the roads and in the streets and cities and towns. Feelings against immigrants run high, and they are often shot on sight. The authorities are helpless to intervene.

Strong est souvent critiqué pour ses liens avec les élites du monde et leur poursuite du développement économique traditionnel. Il ne pouvait pas ne pas l’être tout en étant l’organisateur du Sommet de Stockholm en 1972, membre de la Commission Brundtland de 1985 à 1987 et principal responsable du Sommet de Rio en 1992. Reste que jamais il n’a perdu de vue la nécessité de constater les dérapages de ce modèle de développement et de les éviter. Il en constate l’échec de ces efforts dans ce premier chapitre de l’autobiographie.

Dans une entrevue avec Sonia Bridi lors du Sommet de Rio+20 au Brésil en 2012, il revient sur son insistance pour se maintenir «optimiste opérationnel» en dépit d’une compréhension analytique des enjeux qui ne peut que le laisser pessimiste. Ceci ressemble à la perspective de Gail Tverberg à la fin de l’article que j’ai souligné dans mon dernier article et qui semble presque curieuse sans y voir une telle approche.

Derrière les images

Il y a justement des perspectives qu’il faut maintenir en suivant la couverture de l’actualité sur les événements quotidiens en Europe et aux États-Unis, perspectives trop rarement fournies. Il y a bien sûr une guerre réelle en cours dans le Moyen Orient qui donne lieu à des millions de déplacés. Il reste quand même important, comme le souligne Taillefer, de ne pas oublier un contexte beaucoup plus global et ayant une histoire bien longue. Nous faisons référence assez souvent à ces «réfugiés environnementaux» qui sont à craindre lors des effondrements prévisibles et dont la situation sera le résultat de décennies de négligence de notre part. Strong, sans besoin des événements contemporains, nous alertait il y a 15 ans aux «réfugiés sociaux» qui sont également à craindre, et que nous voyons déjà derrière les images que nous voyons tous les jours.

MISE À JOUR

Guy Taillefer est revenu sur cette question des migrations économiques dans un éditorial du 4 septembre portant sur le scandale des dirigeants au Guatemala. Il le termine en soulignant la pauvreté de la moitié de la population de ce pays, pauvreté qui fait que «des dizaines de milliers d’entre eux tentent chaque année d’entrer clandestinement aux États-Unis». Pour sa part, le 5 septembre, André Jacob, professeur retraité de l’École de travail social de l’UQAM, pousse la réflexion plus loin dans un texte intitulé «Le droit à l’exil implique le droit à l’asile» où il insiste que des droits individus doivent être reconnus et suggère que cela va jusqu’à donner un droit d’asile à des millions de personnes face au «scandale [qui] réside dans le maintien des inégalités sociales, économiques, politiques et militaires» à travers le monde. Finalement, lors de l’émission du 7 septembre du PBS News Hour, Leonard Doyle de l’International Organization for Migration souligne que, une fois un droit d’asile reconnu pour les réfugiés syriens actuels, plusieurs millions d’autres vivant dans des camps aux pays limitrophes de la Syrie risquent fort de passer à leur tour vers l’Europe…

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