Le DDPP: la décarbonisation profonde est «plus ou moins» atteignable

NOTE Le 3 septembre: David Roberts, blogueur de Grist pendant 10 ans et maintenant de Vox, avait souligné comme moi l’importance des travaux du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP) : il s’agit d’une initiative de dernière chance qui cherche à concilier les exigences du budget carbone du GIÉC avec la volonté de maintenir le modèle économique actuel fondé sur une croissance économique contre-intuitive devant l’ampleur du défi. Je l’ai contacté pour voir s’il en connaissait quelque chose concernant le retard d’une demi-année dans la sortie du rapport 2015, le délaissement du site web et une  adresse courriel qui ne fonctionnait pas. Pour moi, tous les moyens de contact étaient bloqués, les auteurs du rapport canadien ne répondant pas plus que ceux du DDPP. La réponse de son contact dans l’organisation n’a pas tardé: «The 2015 @Pathways2Decarb report will be released in late 2015 before COP21 & we’re relaunching the site in a few weeks!» – aucune explication fournie. Un résumé exécutif du document synthèse est sorti discrètement en septembre; on attend toujours le rapport lui-même.

En date du 25 novembre, le site web du DDPP est bloqué, avec le message (en espagnol): «Transferencia mensuel superada – Actualmente esta página se encuentra desactivada por haber superado la transferencia total contratada. – Por favor, vuelva a intentarlo más tarde. – Gracias por visitarnos.» Et il semble que le rapport promis pour le début de la COP21, le 30 novembre, n’est toujours pas sorti. Et voilà, en date du 27 novembre: le site est toujours bloqué en passant par une voie, mais est ouvert en suivant une autre; j’y trouve maintenant une version française du résumé exécutif 2015 que j’utilise pour fournir les citations en français dans mon texte, en laissant l’original en anglais.

Disons que c’est une initiative extrêmement exigeante, et que cela explique qu’il y ait des retards… Soulignons surtout que déjà le résumé exécutif de septembre nous informe que le DDPP a abandonné son objectif initial (voir plus bas). 

Le DDPP a publié son premier rapport (après un rapport préliminaire quelques mois plus tôt) pendant la rencontre aux Nations Unies en septembre 2014 convoquée par Ban Ki Moon pour préparer la COP21 et a promis, «dans la première  moitié de 2015», un rapport plus complet qui aborderait les enjeux sociaux, politiques et économiques encore plus problématiques que ceux, technologiques, du rapport de 2014:

In the first half of 2015, the DDPP will issue a more comprehensive report to the French Government, host of the 21st Conference of the Parties (COP-21) of the United Nations Framework Convention on Climate Change (UNFCCC). The 2015 DDPP report will refine the analysis of the technical decarbonization potential, exploring options for even deeper decarbonization, but also better taking into account existing infrastructure stocks. At this stage, we have not yet looked in detail at the issue of the costs and benefits of mitigation actions, nor considered the question of who should pay for these costs. The 2015 DDPP report will take a broader perspective, and go beyond technical feasibility, to analyze in further detail how the twin objectives of development and deep decarbonization can be met through integrated approaches, identify national and international financial requirements, and map out policy frameworks for implementation. (p.vi-vii)

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Pour avoir une explication partielle de l’échec annoncée de la COP21, il semble utile de regarder l’état des travaux du DDPP sur 16 pays représentant environ 85% de l’activité économique mondiale et 75% des émissions, et en incluant les pays du BRICS. Je propose de le faire en regardant les sous-sections du court résumé exécutif publié en septembre; les rapports par pays sont également disponibles et je reviendrai plus bas sur celui pour le Canada. Les sous-sections se présentent sous forme de questions.

i. La limitation du réchauffement de la planète à 2°C est-elle réalisable?

Le rapport synthèse de septembre 2014 partait des travaux du GIÉC calculant le budget carbone de l’humanité. Il identifiait l’objectif comme celui qui nous donne une chance raisonnable (67%) d’atteindre la cible de réductions et éviter une hausse de température dépassant les 2°C. Presque sans commentaire, le résumé exécutif de septembre 2015 marque un changement dans cet objectif, avec une présentation qui contourne la question et l’apparent échec:

DDPP cumulative emissions are not inconsistent with the 2°C limit, in comparison to an IPCC benchmark. However, since only 16 countries were covered by the DDPP analysis, demonstrating that staying within 2°C is likely will require understanding the decarbonization opportunities in non-DDPP countries, and may well require deeper emissions reductions than in the current pathways in the DDPP countries. The DDPP scenarios result in cumulative 2011-2050 emissions of 805 to 847 Gt CO2 from energy during 2010-2050. A context for assessing these emissions levels is found in the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Chantge (IPCC), which defines ranges of CO2 emissions associated with different likelihoods of limiting global warming to 2°C (Table 1). The difference between these benchmark values and DDPP cumulative emissions must allow for emissions from sources that were not analyzed, including land use and industrial process emissions, and most notably energy CO2 from non-DDPP countries…

[Le cumul des émissions des pays DDPP n’est pas incompatible avec la limite des 2 °C par rapport aux valeurs de référence du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Mais dans la mesure où 16 pays seulement sont couverts par l’analyse, si l’on veut démontrer que la limite des 2 °C ne sera probablement pas dépassée, il faut identifier les possibilités de décarbonation dans les pays non DDPP et s’attendre à devoir réaliser une baisse plus importante des émissions que dans les trajectoires actuelles des pays DDPP. Les scénarios du projet DDPP parviennent à un total cumulé d’émissions de 805 à 847 milliards de tonnes de CO2 liées à l’énergie entre 2010 et 2050. Le Cinquième rapport d’évaluation du GIEC donne des éléments pour apprécier ces niveaux d’émissions, et définit des fourchettes d’émissions de CO2 en fonction des différentes hypothèses permettant de contenir le réchauffement climatique à 2 °C (Tableau 1). L’écart entre ces valeurs de référence et les émissions cumulées des pays DDPP s’explique par des émissions provenant de sources non analysées notamment celles résultant de l’affectation des terres et des procédés industriels et surtout les émissions liées à l’énergie des pays non DDPP.]

It is not implausible that non-DDPP countries can achieve their economic development objectives while following emissions pathways that, in conbination with DDPP cumulative emissions, result in total global emissions in the probability range of «as likely as not» for limiting warming to 2°C… Deeper emission reductions in DDPP countries will also increase the likelihood of staying below 2°C.  (p.6)

[Il n’est pas invraisemblable que les pays non DDPP puissent atteindre leurs objectifs de développement économique en suivant une trajectoire d’émissions qui, conjuguées aux émissions cumulées des pays DDPP, entraînerait un niveau global d’émissions se situant dans la plage «aussi probable qu’improbable» de probabilité de contenir le réchauffement à 2 °C. Une analyse explicite des pays non DDPP sera indispensable pour caractériser ces trajectoires d’émissions et les conditions favorables à leur mise en œuvre. Une réduction plus marquée des émissions dans les pays DDPP renforcera également la probabilité de rester sous la barre des 2 °C.]

Pas évidents ces «not inconsistent»/ «pas incompatible avec», «may well require deeper reductions»/«s’attendre à devoir réaliser une baisse plus importante des émissions», «not implausible»/«pas invraisemblable» et «deeper emission reductions .. will increase the likelihood»/«Une réduction plus marquée … renforcera également la probabilité de rester sous la barre des 2 °C.: le DDPP nous informe que le résultat de ses calculs pour le rapport de 2015 permet d’espérer contrôler la hausse de température à 2°C avec seulement une probabilité «as likely as not»/«aussi probable qu’improbable» – 50%. C’est un changement important par rapport à l’objectif d’avoir une chance de 67%, tel que manifesté en 2014, et ce n’est pas la recommandation du GIEC, qui trouve «as likely as not» trop risqué.

ii. La décarbonisation/décarbonation profonde est-elle compatible avec le développement et la croissance économique?

Tout à fait conforme au modèle économique dont Jeffrey Sachs est un fervent promoteur, les travaux du DDPP insistent sur le maintien de la croissance économique, qu’ils confondent avec le développement. C’est un objectif qui paraît dans le livre de Sachs The End of Poverty, où le titre, comme malheureusement le livre, clochent avec la réalité; il est quand même encourageant de voir qu’ils semblent reconnaitre un besoin plus important dans les pays pauvres pour ce développement.

L’objectif de lier aux trajectoires pour contrer la hausse de température le maintien de la croissance économique, en dépit du constat de risque énorme que cela comporte, nous met en danger sérieux face aux résultats des travaux; ils ne nous laissent pas de porte de sortie par des pistes alternatives, pistes qui semblent s’imposer, devant la baisse de probabilité à laquelle se bute le DDPP.

In the DDPs, the energy systems were designed to support all the energy services needed to meet national objectives, including expanded access to energy in developing countries. Economies continue to transport passengers and ship freight, provide similar or better housing and public amenities, and support high levels of industrial and commercial activity. The lowest income countries assumed the GDP growth rates needed to meet their development objectives, and per capita energy consumption increased with the population’s access to energy services and higher living standards. The scale of infrastructure required to support these services is indicated by cumulative technology deployments over time aggregated across all the DDPs. For example, by 2050 the DDPs show a cumulative deployment of 3,800 GW of solar electricity generation and 4,100 gigawatts of wind, along with 1.2 billion electric, fuel cell, and plug-in hybrid passenger vehicles and 250 million alternative fuel freight vehicles. (p.8)

[Dans les trajectoires DDP, les systèmes énergétiques ont été conçus pour intégrer tous les services indispensables à la réalisation des objectifs nationaux y compris, dans les pays en développement, un élargissement de l’accès à l’énergie. Les pays ne renoncent pas à transporter des passagers et du fret, à proposer des installations publiques et des logements identiques ou de meilleure qualité et à soutenir une activité industrielle et commerciale intense. Les pays à faible revenu ont pris en compte des niveaux de croissance du PIB requis pour concrétiser leurs objectifs de développement et une augmentation de la consommation d’énergie par habitant découlant de l’accès de la population aux services énergétiques et à l’amélioration des niveaux de vie. Le volume d’infrastructures nécessaires pour étayer ces services est indiqué par le cumul des déploiements technologiques dans le temps pour toutes les trajectoires DDP. Ainsi d’ici 2050, les trajectoires DDP font apparaître un déploiement cumulé de 3 800 GW d’électricité solaire et de 4 100 GW d’énergie éolienne, parallèlement à 1,2 milliard de véhicules de tourisme fonctionnant à l’électricité, à piles à combustible ou hybrides rechargeables et 250 millions de véhicules utilitaires à carburant alternatif.]

Le texte ne dit pas combien de véhicules mus par l’essence ordinaire s’y trouveront selon les DPP; il y a déjà plus d’un milliard de tels véhicules dans le monde… On reste plutôt abasourdi devant cette hypothèse de base du DDPP, que non seulement les pays pauvres mais aussi les pays riches vont maintenir une croissance économique qui sera globalement et en moyenne 3,1% par an sur 40 ans, pour aboutir à une augmentation du PIB de 350% d’ici 2050. Le texte fournit un bref argumentaire concernant tous les bénéfices de la croissance, ici quand même restreinte à ce qui est considéré comme au seuil de la récession sur le plan mondial. Et nous avons déjà appris que tout cela n’a qu’une chance sur deux de se faire dans le respect des contraintes climatiques (une des externalités de la croissance économique…). Le grand intérêt du DDPP était sa reconnaissance du budget carbone comme contrainte pour toute projection de la croissance économique, et il semble avoir échoué à défendre le modèle.

iii. La décarbonisation/décarbonation profonde est-ellefinancièrement abordable?

Je me permets de tout simplement citer le document.

Deep decarbonization is essentially the process of improving infrastructure over time by replacing inefficient and carbon-intensive technologies with efficient and low-carbon technologies that provide the same (or better) energy services. In developing economies with rapid population growth, this means avoiding investments in carbon-intensive technologies and ‘leap-frogging’ the development patterns of the past century. At the global scale, this will require the deployment of vast amounts of new equipment based on clean technologies ranging from LED lighting to electric heat pumps, from hydrogen production to solar electricity generation. Achieving the required level of consumer adoption of these technologies will require an ongoing process of technology improvement and cost reductions in which policy will play a pivotal role. …

[L’expression « décarbonation profonde » désigne avant tout le processus d’optimisation dans le temps des infrastructures, qui consiste à remplacer les technologies non efficientes et à forte teneur en carbone par des technologies efficaces et bas carbone qui assurent les mêmes services énergétiques (voire des services meilleurs). Pour les économies en développement connaissant une croissance démographique rapide, cela implique d’éviter les investissements dans des technologies à forte teneur en carbone et de brûler les étapes de développement typiques du XXe siècle. À l’échelle planétaire, cela impose de déployer une grande quantité de nouveaux équipements reposant sur des technologies propres – depuis les éclairages LED et les pompes à chaleur électriques à l’énergie solaire en passant par la production d’hydrogène. Pour inciter les consommateurs à se convertir à ces technologies, il faudra engager un processus constant d’amélioration et de réduction des coûts, dans lequel les politiques joueront un rôle central.]

Under deep decarbonization, the scale of investment in low-carbon technologies will be orders of magnitude higher than current levels, creating major economic opportunities for forward-looking countries and businesses (Table 2). With money to be made, global finance can and will provide the necessary investment, provided adequate long term signals are in place to manage risk and maintain the value of the invested capital over time. …

Avec la décarbonation profonde, les ordres de grandeur des investissements dans les technologies bas carbone seront bien supérieurs aux niveaux actuels, ce qui ouvre d’importantes perspectives commerciales pour les pays et les entreprises tournés vers l’avenir (Tableau 2). Au vu de la rentabilité attendue, les acteurs internationaux de la nance peuvent apporter et apporteront les sommes nécessaires, à condition que les signaux adéquats sur le long terme soient en place pour gérer les risques et préserver dans le temps la valeur des capitaux investis.]

A potential solution to reducing cumulative emissions from developing countries is for high income countries to take the lead in developing, deploying, and buying down the cost of low-carbon technologies, so that they become affordable earlier in developing countries relative to the cost of conventional technologies. (p.9-10)

]Une solution pour réduire les émissions cumulées des pays en développement consiste à s’assurer que les pays à revenu élevé prennent l’initiative de concevoir des technologies bas carbone, de les déployer et d’en réduire le coût pour les rendre plus vite accessibles dans les pays en développement à un coût inférieur à celui des technologies conventionnelles.]

C’est le plus près que le texte vient à une réponse à la question, et ce n’est pas une réponse. En fait, nous ne pouvons pas vraiment nous attendre à la présentation des coûts de ces transformations profondes des économies projetées sur des décennies dans le futur et dans un contexte de crise, et nous voyons ici que le DDPP ne fait que faire miroiter les avantages et les potentiels des changements requis – «en autant que des signaux sont en place pour gérer le risque et maintenir la valeur du capital investi»…

Il y a même une reconnaissance des tendances et des orientations contraires, et le résultat de ces quelques paragraphes est de nous laisser devant la situation bien connue, où les coûts encourus par les acteurs déjà en place se transforment en lobby contre le changement requis.

iv. Pourquoi les trajectoires pour la décarbonisation/décarbonation profonde sont-elles essentielles pour les politiques climatiques?

La réponse à cette question rejoint celle du Conférence Board. C’est seulement avec une idée plutôt détaillée des conséquences de l’action habituelle, que nous pouvons espérer une réponse à la taille du défi. Le problème est que cette réponse doit s’inscrire dans le modèle économique qui constitue le fondement de la crise…

Demain: Le rapport du DDPP pour le Canada.

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