Maurice Strong, l’optimiste opérationnel

Dans son allocution pour ouvrir la conférence Globe90 à Vancouver en 1990, Maurice Strong s’est identifié comme un «optimiste opérationnel». Déjà, il fallait comprendre, l’optimisme comme tel ne se justifiait pas, mais sa motivation comme être humain, notre motivation, nous appellent à l’action. Strong est mort il y a quelques semaines à l’âge de 86 ans, nous mettant en contact direct avec la fatalité qui sévit dans nos vies; pour l’avoir suivi depuis près d’un demi-siècle, j’étais rendu à penser qu’il y était pour rester…

Strong photoDepuis 1990 je fonce, suivant Strong, en m’appellant souvent un optimiste opérationnel. J’ai parlé de lui à plusieurs reprises dans ce blogue, une première fois justement en soulignant l’importance de cette approche qu’il maintenait jusqu’à la fin. Strong était impliqué pendant sa longue vie dans de multiples activités, comme entrepreneur et administrateur dans le secteur privé mais aussi et surtout comme organisateur et négociateur avec de multiples chapeaux à l’échelle internationale. Une entrevue avec The Guardian en 2010 permet de jeter un coup d’oeil à ses orientations et ses réponses à des critiques; un coup d’oeil sur Google trouvera l’ensemble.

Les préoccupations pour les changements climatiques doivent s’insérer dans un cadre plus global 

La relecture de mon texte permet quelques constats dans cette période «après COP21». Entre autres, on voit la difficulté de gérer une situation où les effondrements projetés par Halte à la croissance, ou tout simplement ceux associés aux changements climatiques, sont toujours bien difficiles à cerner dans notre vie de tous les jours. Nous sommes confrontés par les médias à des interventions presque quotidiennes d’actions terroristes et, plus généralement, à des dégâts humains occasionnés par un ensemble de perturbations sociales et politiques, dont, actuellement, la guerre en Syrie.

Finalement, ce qui semble nécessaire dans cette période «après-COP21» est de maintenir un regard sur l’ensemble de la situation sociale, politique et économique aussi bien qu’environnementale. Pour revenir à ce qui sort des projections de Halte, ce ne sont pas les changements climatiques qui initieront l’effondrement, mais des perturbations dans la production industrielle, dans l’économie elle-même. Et de nombreuses tendances à l’écart de nos préoccupations en matière de développement comportent des risques probablement aussi grands, suivant le résultat des sondages du Forum économique mondial dont les résultats sont publiés dans Global Risks 2016. J’en ai fourni une esquisse dans un article de septembre dernier. Nous nous apercevons de ces risques plus ou moins bien, puisqu’ils ne se manifestent pas dans tout leur potentiel dans notre vie de tous les jours; les changements climatiques sont loin d’être le seul cas d’aveuglement.

Strong a fait le pari dès le début qu’il fallait essayer de domestiquer l’économie capitaliste et la croissance qui lui est intrinsèque. Il a fait des efforts énormes en ce sens, convoquant et animant la première conférence des Nations Unies sur l’environnement, à Stockholm, en 1972. Il était le représentant canadien au sein de la Commission Brundtland dans les années 1980 et l’âme du Sommet de Rio en 1992, convoqué poir reconnaître les 20 ans depuis Stockholm et les 5 ans depuis la publication du Rapport Brundtland. Par la suite, il a présidé la Commission du développement durable que l’on voulait une sorte de processus de suivi de Rio. À travers toutes ses interventions, Strong réunissait les plus importants joueurs du domaine économique, les mettant en contact avec ceux des gouvernements et de la société civile, en ciblant sans cesse la nécessité de prendre en compte les enjeux environnementaux.

Dix ans après son discours à Globe90 en 1990, il a écrit son autobiographie, Where On Earth Are We Going? Le premier chapitre de ce livre est écrit dans la forme d’un discours à l’humanité comme les actionnaires de la planète, en date du 1er janvier 2031. Un des buts du présent article est de suggérer que le lecteur passe en priorité à ce texte, celui d’un promoteur du développement durable pendant des décennies et pessimiste quant à la possibilité de le réaliser. Il s’agit d’un portrait de l’effondrement global de notre civilisation que Strong craignait déjà il y a 15 ans, décrivant une situation pour la période d’ici 15 autres années. Il n’est pas difficile de nous y retrouver, en 2016…

J’en ai déjà parlé dans ce blogue en soulignant que c’est l’ensemble de l’activité humaine qui doit être la préoccupation des gens qui prônent le développement, tout en réalisant que le terme même renvoie à ce qui en cause l’échec, le «développement» associé presque partout à la croissance économique. Même si nous mettons l’accent sur des interventions associées à l’effort de reconnaître les contraintes imposées par notre planète finie, nous vivons dans un moment où beaucoup d’autres interventions interpellent notre vie en société, notre vie comme humains. Strong ne les oublie pas. Comme il dit:

This is not just a technical issue. Everybody’s actions are motivated by their inner life, their moral, spiritual and ethical values. Global agreements will be effective when they are rooted in the individual commitment of people, which arises from their own inner life.

Le défi: concevoir un nouveau modèle…

J’ai perdu le contact avec l’homme pendant plusieurs années, mais il était interviewé en 2012 à Rio+20 en 2012 où il a réaffirmé qu’il était «pessismiste sur le plan analytique mais optimiste sur le plan opérationnel : aussi longtemps qu’il semble possible d’effectuer le virage vers un mode de vie soutenable, il faut continuer à essayer». De mon coté, j’ai cru également que c’était le bon pari, cherchant à maintenir le dialogue avec les joueurs économiques et politiques dans le but de faire avancer la prise en compte des enjeux et des exigences environnementaux. Même si, comme Strong, je sentais les problèmes s’accroître, les difficultés se multiplier, il m’a pris mes deux années comme Commissaire au développement durable en 2007-2008 pour voir qu’il faut passer outre le constat d’avoir échoué dans le travail sur le développement durable. Il faut aujourd’hui mettre l’accent sur un effort de concevoir et de mettre en oeuvre ce qui s’impose dans le nouveau contexte.

Comme Yves-Marie Abraham semble souligner (article à venir là-dessus) dans son épilogue au livre Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites à la croissance, un jugement sur le pari de Strong comporte qu’il faut finalement reconnaître que l’effort de dompter le modèle économique, pour lequel la croissance constitue la pierre d’assise, était la mauvaise piste. Bien asseoir les assises d’un nouveau modèle, suivant finalement les pistes esquissées par les décroissancistes, n’est pas une évidence, mais Abraham fournit un portrait des failles du modèle actuel dans son article de Creuser (dont il est co-éditeur), «Faire l’économie de la nature». J’ai l’impression que Strong n’a jamais viré dans ce sens, dans cet effort de bâtir un nouveau modèle.

On m’a récemment invité à participer au début d’un processus de planification stratégique pour la période 2016-2020 d’un important groupe environnemental, avec le mandat de sortir les administrateurs de leur «zone de confort». J’ai décidé de faire une présentation en trois étapes. Tout d’abord, j’ai présenté une série de diapositives montrant différents aspects des crises contemporaines, des constats dont les administrateurs sont en grande partie au courant, dont j’étais au courant en commençant mon mandat comme Commissaire au développement durable et Vérificateur général adjoint en 2007-2008. Le retrait obligatoire de l’activisme pendant ces deux années m’a fourni l’occasion de réaliser ce qui est impliqué dans ces diapositives, dans ces constats, et je m’adressais à des activistes.Rockström et al 2009 Sept seuils

Une deuxième partie de ma présentation cherchait à fournir quelques pistes pour une planification qui sortirait justement des zones de confort, qui comporteraient de nouvelles orientations. Comme plusieurs ont souligné lors de l’échange qui a suivi, confronter un ensemble de comportements dans les pays riches qui sont liés aux causes de l’effondrement qui s’annonce passe proche d’être suicidaire pour n’importe quel groupe. Je leur rappelais que, aux débuts du mouvement environnemental, les groupes – tout comme les auteurs de Halte – étaient bien marginaux, mais cette marginalité était probablement moins risquée que celle qui est requise aujourd’hui.

La deuxième moitié de la présentation PowerPoint, non couverte lors de la rencontre, porte sur certains éléments de ce qui est en cause lorsque nous parlons de résilience, approche qui me paraît fondementale dans l’effort de chercher les grandes lignes du modèle qu’il faut essayer de concevoir et de mettre en branle.

…et ne pas rester dans les seules préoccupations environnementales

Dennis Meadows, le chef d’équipe derrière les travaux, souligne la situation autrement dans son court discours lors de la célébration du 40e anniversaire de la publication de Halte, au Smithsonian en 2012.

What we know is that energy, food and material consumption will certainly fall, and that is likely to be occasioned by all sorts of social problems that we really didn’t model in our analysis. If the physical parameters of the planet are declining, there is virtually no chance that freedom, democracy and a lot of the immaterial things we value will be going up.

 

 

 

 

 

 

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2 Commentaires

  1. Pierre-Alain Cotnoir

    Je suis en train de lire le livre de Daniel Tanuro, « L’impossible capitalisme vert » publié en 2010 et réédité en 2012. Tanuro a collaboré avec Le Monde diplomatique et participe à la revue Contretemps (http://www.contretemps.eu/). Comme plusieurs autres, il souligne que la capitalisme étant fondé sur l’accroissement du capital, cela nécessite de la croissance, du productivisme et de l’extractivisme. Sa principale raison d’être n’est pas de livrer des services ou des produits à une communauté en se servant de la monnaie comme moyen d’échange du producteur au consommateur (M->A->M), mais bien d’investir de l’argent afin de faire encore plus d’argent (A->M->A’). Il faut donc sortir de ce modèle… ce qui ne se fera pas spontanément. En fait, il faut espérer qu’une crise du système financier fasse s’écrouler la confiance dans la valeur du capital. Bien sûr que cette crise ferait mal, comme celle qui a frappé les Argentins au début de XXIe siècle, mais elle risque d’être moins nocive que les dérèglements qui suivraient le laisser-aller actuel. Seulement à ce moment serait-il possible de penser remplacer le capitalisme par une économie qui soit au service des humains.

    • De mon coté, je viens de lire «L’inquiétante pensée du mentor écologiste de M. Sarkozy» de Tanuro parce que Yves-Marie Abraham l’utilise comme référence dans son épilogue à Creuser jusqu’où? Tanuro y perd le contrôle de son jugement critique tellement il est dérangé par l’intérêt de Sarkozy pour le travail de Jared Diamond dans Collapse. Je vais y revenir dans un prochain article, où il sera également question de deux autres sources d’Abraham, qui perdent également leur jugement critique dans leur rejet de Diamond. Finalement, traiter les enjeux de la croissance démographique, en cause dans l’épilogue qui s’intitule «Trop d’humains ou plus d’humanité?», semble résulter souvent en cette perte de jugement critique. J’ai eu l’occasion d’écrire sur la question l’an dernier.

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