Make America Great Again    

Je suis né à New York et j’ai grandi en Californie. Même si je suis ici depuis des décennies, je reste toujours citoyen des deux pays et je suis l’autre pays avec beaucoup d’intérêt, lui et la Chine constituant probablement les joueurs déterminants pour l’avenir, plus que les autres. Tout en suivant Chris Hedges dans sa critique presque virulente de Hilary Clinton (voir son blogue à Truthdig), j’ai voté Clinton, mais j’aurais préféré Sanders; Hedges ne semblait pas s’attendre à l’élection de Trump en se permettant de voter vert, alors que je suivais Michael Moore dans le sens contraire. Histoire d’une narration qui quitte peut-être les sentiers battus…

On prétend que la campagne s’est déroulée sans débats de fond sur les grands enjeux, et c’est vrai que presque toute la couverture médiatique portait sur les incidents à caractère personnel. Trump s’est montré maître de la manipulation des médias, Clinton s’est montrée hautement qualifiée pour le poste central à l’establishment, mais obligée d’entrer dans la mêlée créée par Trump. Les médias ont poussé les sondages à la limite, à la fin intervenant quotidiennement avec des estimés de la possibilité de victoire de l’une et de l’autre et avec des estimés de positionnement où la différence restait dans la marge d’erreur. C’était un vrai spectacle.

carte-electorale-2016

Un contraste qui cache le fond

Quant à la soirée des élections, ce n’était pas très long avant que John King au «mur magique» de CNN ne commence à suggérer que tout n’était pas comme prévu: des comtés bleus en 2012 se changaient en rouge; des comtés avec forte participation des minorités en 2012 montraient une participation plus faible; des voteurs démocrates passaient aux tiers partis ou même au candidat républicain, s’ils ne restaient pas à la maison. Et le nombre de facteurs expliqués par les commentateurs était presque sans limites: jeunes milléniaux vs. plus âgés, Noirs et Hispaniques vs. Blancs, femmes vs. hommes, diplômés vs. sans diplômes, progressistes vs. conservateurs, taux de participation républicain vs. démocrate, taux de participation général (en baisse marquée par rapport à 2012, avec un électorat inscrit plus important).

Analyse des résultats, analyse de l’état

Une analyse «complète» de cet événement marquant sera énormément complexe, mais le résultat est l’élection à la présidence américaine d’un homme qui s’est montré non qualifiée pour le poste et par ailleurs promoteur sans gêne de positions racistes, sexistes, méprisantes à l’égard d’une multitude de minorités dans la population. Peut-être le moment critique de la soirée était quand le «mur bleu» des démocates, la ligne d’États anciennement industriels formée par la Pennsylvanie, l’Ohio, le Michigan et le Wisconsin (voir la carte, où toutes – le Michigan était un peu plus tard à se colorer – sont en rouge) s’est mis à craquer, signalant la fin de la candidature de Clinton. Michael Moore avait bien lu les feuilles dans la tasse, des mois avant, Trump aussi.

Les primaires avaient déjà montré, avec les campagnes de Trump et de Sanders, qu’il y avait un malaise profond dans l’électorat, que la population reconnaissait une situation où la capacité de l’establishment à gérer les défis du pays, à assurer le bien-être des citoyennes, était à bout de souffle. Il y avait les emplois perdus à travers la ceinture de rouille (le «rust belt»), pour ce qui était du mur bleu, mais il y avait plus que cela, dans les États producteurs de charbon, voire dans les États producteurs de gaz et de pétrole de schiste, finalement un peu partout. Ce qui semble être une grande partie de la population se sentait en mauvaise posture, sentait que le pays n’était pas bien.

Parmi les cibles identifiées par Trump et Sanders étaient les ententes de libre échange à grande échelle (l’ALÉNA et les ententes en négociation avec l’Europe et déjà négociée avec les pays du Pacifique) responsables selon eux de pertes d’emplois. Et déjà, depuis des années, les communautés noires vivent une situation trop définie par la pauvreté, par une certaine déstablisation de leurs quartiers dans les grandes villes et par un taux d’emprisonnement des mâles qui reste hallucinant; les communautés hispaniques vivent une situation où leur accroissement en nombre va de paire avec un nombre important de non documentés dont le travail souvent représente – même si mieux payé que dans leurs pays d’origine, souvent le Mexique – des emplois que les Blancs ne veulent tout simplement pas. Les jeunes diplômés, souvent Blancs, ont des dettes venant de leurs études qui constituent parmi les grands passifs du bilan du pays; de leur coté, les non diplômés ne peuvent pas présumer d’un emploi, peu importe son niveau de qualification, cela à l’encontre du rêve américain. Les Blancs eux-mêmes se voient souvent sans emploi eux aussi et face à une tendance lourde qui les verra minoritaires dans «leur» pays d’ici quelques décennies.

Le fond derrière le clivage des couleurs

Sur la carte du mur magique à la fin de la soirée, il y avait la côte est (plus précisément, nord-est) et la côte ouest en bleu et l’énorme centre du pays en rouge. Ce clivage suggère une vision d’un pays en trouble, et en fait, c’est un pays où l’économie, suivant le modèle économique de l’ensemble des pays capitalistes, semble avoir atteint ses limites, avec des inégalités criantes dans la population, inégalités qui découlent des mouvements profonds du modèle et qui ne sont plus cachées par les statistiques. La campagne manquait de débats de fond explicites, mais derrière les critiques personnelles faites par les candidates, l’un de l’autre, se tramait, sans l’ombre d’un doute, des éclaircis permettant de voir un fonctionnement malsain de la société.

Jean-Pierre De Glaunec en parle dans un texte d’opinion dans Le Devoir du 10 novembre, où il cerne dans l’élection «le triomphe de l’Amérique déclassée»; il s’insurge contre l’analyse qui se demandait pourquoi voter pour Trump avec le plein emploi et une croissance qui est de retour. Sans le dire, son récit des problèmes vécus par les déclassé-e-s suggère que les indicateurs de bien-être économique n’indiquent plus grand’chose. Par contre, Jean-Robert Sansfaçon, le même jour, débute son éditorial en soutenant que la victoire de Trump ne peut pas être attribuée à la crise et à la mondialisation, puisque «les États-Unis sont revenus à une situation de plein emploi et l’économie américaine vogue sur une mer de croissance lente, mais constante». C’est précisément la vision de l’establishment américain, l’éditorial terminant par ailleurs avec des préoccupations pour l’ALÉNA avant de mentionner les changements climatiques.

Tout comme les sondages, les indicateurs économiques ne permettent pas de voir ce que nous pouvons attendre de l’effondrement projeté par Halte à la croissance, mais à plus grande échelle et comportant des paramètres qui quittent le fonctionnement de l’économie, pour inclure ses conséquences sociales à long terme. Les lubies de Trump qui prenaient la place d’une politique étrangère mettaient aussi en évidence d’autres paramètres du cadre des processus décisionnels qui dépassent de loin le modèle de Halte. Et l’environnement était à peine mentionné pendant la campagne électorale, comme dans les projections de Halte où l’effondrement environnemental vient après ceux de l’économie et de la population.

Trop de facteurs sont en cause pour permettre de conclure que l’effondrement est en cours. Reste qu’il est important de suivre l’actualité sociale et économique au-delà des paramètres restreints d’un modèle économique qu’il faut mettre en cause. Les perturbations en Europe face à la migration d’un million de réfugiés – qu’ils et elles viennent de guerres ou d’une Afrique en trouble – ne sont probablement rien face à une situation où des dizaines de millions de personnes risquent de suivre le même chemin dans les années qui viennent, alors que les changements climatiques vont rendre inhabitable le Sahel

Parmi les facteurs mis en évidence par Trump dès le début de sa campagne est la présence de millions d’immigrants illégaux aux États-Unis venant en grande partie du Mexique, partenaire de l’ALÉNA. Cela aussi n’est probablement rien en comparaison avec les dizaines de millions d’autres pauvres dans l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud qui nous suivent sur une base quotidienne à la télévision, et qui rêvent de nous rejoindre.

Les nombres sont devenus tellement importants au fil des années, tout comme les inégalités qui marquent les populations en croissance dans ces pays pauvres (par comparaison à nous), qu’il est pertinent d’y voir, non pas un drame qui se déroule depuis longtemps et qui va continuer ainsi, mais l’aboutissement des tendances lourdes de notre modèle économique (sans même avoir pu réussir à faire adopter la VLÉA, histoire du Sommet des Amériques de 2000, où l’establishment était en dedans des barricades, le peuple en dehors, dans les nuages de gaz lacrimogène…)

L’establishment

L’élection de Trump marquait avant toute chose une situation où – en pourcentages suffisamment élevés pour faire la différence – les femmes mettaient de coté le sexisme du candidat (53% des femmes blanches ont voté pour lui, 44% de toutes les femmes), les minorités mettaient de coté son xénophobie et ses attaques racistes, les diplômé-e-mettaient de coté son flagrant manque de préparation pour le poste au sein de l’establishment (où il a passé toute sa vie, d’une certaine façon). J’ai bien l’impression que les «déclassé-e-s» comptent pour beaucoup plus de monde qu’on ne le pense et qu’ils ne votaient pas autant pour Trump que contre les échecs du système, du modèle, de l’establishment qui met le modèle de l’avant. Ils n’avaient aucune raison de croire ce que Trump proposait de faire, pas plus que les républicains qui avalaient leur orgueil et allaient aux urnes dans l’espoir que Trump pourrait ressusciter le modèle.

Assez rapidement, Trump et le Congrès républicain – finalement, l’establishment tant dénigré – vont procéder à une multitude de décisions: le retrait de la loi créant l’Obamacare (mais en étant obligé de gérer une situation où environ 20 millions de personnes ont obtenu l’assurance médicale grâce à la loi); l’approbation de l’oléoduc Keystone XL; le retrait (probablement compliqué) de l’accord avec l’Iran; des réductions importantes de l’impôt, favorisant surtout les riches; le retrait de l’Accord de Paris (même si cela requiert techniquement quatre ans); l’abandon des processus menant à l’adoption des ententes de libre échange en Atlantique et en Pacifique (ce qui va donner lieu quand même à des tensions entre l’establishment républicain dans le Congrès et Trump); la nomination d’un juge à la Cour suprême qui va rétablir la majorité conservatrice. Avec le temps, nous verrons probablement aussi d’autres nominations à la Cour suprême qui vont rétablir cette majorité pour longtemps, ainsi que toute une série d’autres mesures, comme l’effort de renégociation de l’ALÉNA.

Ouf! Reste que bon nombre de ces décisions rentrent directement dans les orientations de l’establishment américain dont la majorité républicaine au Congrès en assure le maintien. Ces orientations sont une version finalement peu différente de celle des démocrates de l’establishment, dont les Clintons et même Obama, celle qui cherche à faire fonctionner le modèle économique dont une grande partie de la population américaine semble avoir rejetée le rêve. Trump risque, avec son slogan «Make America Great Again», de se diriger vers son propre mur, à travers l’ensemble des perturbations qu’il voudrait bien mettre en œuvre, en négligeant le débat de fond qui s’est déroulé pendant la campagne, dans les profondeurs.

Sa campagne s’adressait à une population américaine qui connaît l’échec du modèle dominant, avec toute une gamme de variantes. La carte électorale (les résultats) reflète une situation aux États-Unis où les inégalités sont nombreuses, où les déclassé-e-s sont nombreuses, où le rêve d’une Amérique grandiose constitue une illusion que le comédien Trump va simplement rendre plus évidente avec l’échec de ses propres efforts de maintenir l’establishment, cela en faisant énormément de dégâts qu’il nous importe d’éviter en essayant de planifier la société qui pourra passer à travers l’effondrement

 

MISE À JOUR Pour une autre analyse, parmi des dizaines, voir l’article Trump président: À qui la faute? par Gabrielle Brais Harvey et Simon Tremblay-Pepin de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Les auteurs ne suggèrent pas ce que je souligne comme soupçon à l’effet que la crise ressentie par une bonne partie de la population rentre dans une tendance lourde de décroissance et, finalement, d’effondrement économique. L’élite économique et politique – l’establishment – n’était pas en mesure de livrer mieux, et Trump ne le sera pas plus…

 

 

 

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