La transition énergétique, presque une lubie

Quelqu’un impliqué dans l’opposition à Énergie Est m’a récemment contacté pour demander de l’aide pour une définition de la transition énergétique. J’interviens régulièrement, mais de différentes façons, pour prétendre qu’il n’y a pas de transition énergétique en vue, du moins pas en douceur, et ma réponse m’a amené à faire cette petite réflexion synthèse.

Le terme fait partie normalement d’un point de vue que je critique, à l’effet que nous allons pouvoir continuer comme avant, avec l’espoir de l’économie verte. La définition est, je crois, plutôt simple.

La transition énergétique est le processus par lequel la société va passer d’une dépendance à l’énergie fossile à une utilisation d’une énergie sans carbone.
 
Pour cela, il y a deux options: d’une part, on cherche à remplacer la fossile par la renouvelable; d’autre part, on accepte qu’un tel remplacement n’est pas possible et on essaie de planifier une transition vers une société qui utilisera moins d’énergie. Pour les deux options, on peut penser qu’il nous reste pas mal de temps, ou qu’il y a urgence.
Hughes - Version 2J’ai l’impression que la plupart des gens qui parlent d’une transition énergétique pensent à la première option et la voient même arriver en douceur; quand on voit que M. Couillard, dans les premiers paragraphes de sa présentation de la Politique énergétique, utilise le terme, cela suggère que le terme est presque toxique, ce qui aide à comprendre que cette première option est pour moi une lubie (voir plusieurs chapitres du livre récent de Normand Mousseau, Gagner la guerre du climat).
 
La deuxième option devient le choix, et je suggère qu’il faut agir pour préparer une telle situation, et cela plutôt dans l’urgence. Cette situation va de pair avec un ensemble d’autres considérations, dont le fait que nous sommes au Québec parmi les plus importants consommateurs d’énergie per capita au monde, que notre empreinte écologique, si elle était celle de l’ensemble de l’humanité, exigerait trois planètes pour nous soutenir, que notre mode de vie actuel, en bref, n’est pas soutenable de toute façon.
Mon idée est que s’attaquer à cette situation pourrait commencer par l’adoption d’une position qui voit la voiture privée disparaître d’ici peut-être 15 ans, le temps pour la flotte actuelle d’atteindre sa fin de vie. Je me suis exprimé sur cette question ainsi (dans la mise à jour): 
Un complément nécessaire au rejet de l’expansion des sables bitumineux est une diminution dramatique des émissions venant de nos transports. Cela implique :
  • une reconnaissance du fait que nous laissons à d’autres les risques et les dégâts associés à notre usage de pétrole, à moins de compléter le sens de l’intervention et reconnaître que l’opposition à l’exploitation des sables bitumineux comporte à toutes fins pratiques l’abandon de l’automobile privée dans nos vies quotidiennes, puisque celle-ci représente notre principale utilisation de pétrole (et d’émission de GES);
  • une reconnaissance que l’abandon de toute expansion de l’exploitation des sables bitumineux et l’abandon de l’automobile privée dans nos vies comportent (pour le premier) un risque pour l’économie canadienne que nous assumons et (pour le deuxième) un bouleversement de notre société et de nos vies que nous devons promouvoir avec autant d’insistance;
  • la nécessité d’efforts pour bien cerner la société et l’économie qui sont l’objet de nos revendications et une acceptation de ce que cela comporte, presque sûrement, soit ce que Tim Morgan appelle une «récession permanente», à laquelle nous devons nous préparer.
Cela à moins de poursuivre dans le déni que représente l’adhésion à l’idée de l’économie verte avec son leurre technologique, ensemble qui devient de plus en plus clairement un rêve sans fondement dans la réalité…
Je suis bien d’accord avec l’opposition à Énergie Est, mais je crois que cette opposition comporte ce qui est suggéré par ces notes. S’opposer aux possibles impacts de fuites etc. dans le pipeline nous met devant le fait que nous acceptons cela dans les pays qui nous fournissent le pétrole et cela depuis longtemps. L’opposition manque par ailleurs la principale préoccupation, que j’essaie de traiter dans une série d’articles du blogue. J’ai fait un article en réaction à la publication d’Éric Pineault sur Énergie Est, article où le titre inclut référence à la «transition énergétique». En voici un extrait, pour conclure:
 Il y a des éléments en jeu actuellement qui sont bien plus importants pour un regard vers cet avenir [l’autre coté de la« transition»] qu’un effort d’éviter des dégâts environnementaux supplémentaires ou d’assurer un approvisionnement traditionnel en énergie pour notre société. Nulle part on ne voit d’indication que le pétrole dont il est question dans ce débat, le bitume issu des sables bitumineux, n’est pas seulement enclavé – ce qui nécessite des pipelines – mais s’obtient à un prix qui dépasse notre capacité à le payer. Nous avons de nombreuses sources qui expliquent que le coût de l’extraction, de la transformation et du transport frôle le $100 le baril [on pourrait dire peut-être 80$], et nous avons de nombreuses sources aussi, plus ou moins connues des décideurs, qui nous montrent qu’un tel coût, un tel prix, s’associe depuis des décennies au déclenchement d’une récession.

Plus important encore, et fonction du prix, le rendement énergétique de cette source d’énergie, est insuffisant pour nous soutenir. Le pétrole extrait des sables bitumineux est parmi ce qu’il est convenu d’appeler les énergies fossiles non conventionnelles et qui incluent aussi le pétrole et le gaz de schiste et les gisements fossiles en eaux profondes. Ces sources d’énergies exigent pour leur production des quantités d’énergie beaucoup plus importantes que celles requises pour les gisements conventionnels (c’est pour cela qu’elles émettent plus de CO2). À titre d’exemple, les gisements de l’Arabie Saoudite fournissaient dans les années 1930 un rendement d’environ 100 barils produits pour un baril investi dans la production; aujourd’hui, le rendement moyen de l’ensemble de nos sources d’énergie fossile est en bas de 15, avec certains calculs indiquant que c’est déjà en dessous de 10.

L’économie biophysique suit de telles analyses pour chercher à mieux comprendre les fondements de nos sociétés, fondements qui s’avèrent dépendants d’une énergie abondante et peu chère. Elle estime qu’un rendement énergétique [l’ÉROI] d’environ 10 (barils pour un baril investi) est nécessaire pour nous soutenir. Le rendement de ces énergies non conventionnelles se situe en dessous de 10, souvent en dessous de 5 (le cas pour les sables bitumineux). La conclusion s’avère: elles ne sont pas capables de soutenir notre civilisation.

Il est possible que des compagnies décident dans les prochaines années de maintenir des investissements dans les sables bitumineux et dans les pipelines nécessaires pour permettre de rendre les produits sur les marchés. Ce qui semble plus que possible est que ces investissements s’avéreront finalement non rentables, les sociétés développées étant incapables de payer le prix nécessaires pour les rendre utiles. En effet, ils sont du mauvais côté de l’histoire.

Plusieurs mouvements ciblent le désinvestissement dans l’énergie fossile, et Pineault a contribué à ces initiatives. Il semble y avoir des indications que le désinvestissement augmente, peut-être pour des raisons éthiques, sûrement parce que les investisseurs en cause sont convaincus qu’il n’y a pas d’avenir pour le secteur. Reste que la priorité n’est pas d’arrêter les pipelines ni de s’assurer de désinvestissements massifs dans le secteur de l’énergie fossile. La priorité doit être de planifier et préparer la société pour cet avenir avec moins d’énergie et – faute de croissance – un niveau de vie moindre.

Bref, l’avenir économique et écologique de nos sociétés, peu importe nos volontés, va devoir s’arrimer avec un approvisionnement en énergie fossile beaucoup plus réduit et assez rapidement presque nul. De nombreuses sources (inconnues des décideurs et des groupes environnementaux) nous informent aussi que c’est une lubie de penser que les «énergies renouvelables», aussi souhaitables soient-elles, vont pouvoir remplacer l’énergie fossile extraordinairement productive et bon marché des dernières décennies, cela en maintenant en sus, comme le veulent les gouvernements, la volonté de voir nos économies croître et avoir besoin de plus d’énergie. Il n’y aura pas de «transition énergétique» en douceur.

Les dégâts occasionnés par notre romance avec le pétrole depuis des décennies (sans parler de celle avec le charbon et le gaz) se trouvent actuellement partout sur la planète. Les risques pour le territoire canadien que le débat cerné par Pineault met en évidence sont bien réels, mais finalement presque mineurs dans le grand portrait des choses. La baisse dramatique de nos approvisionnements en énergie dans les prochaines années va même diminuer notre contribution aux changements climatiques qui risquent, eux aussi, d’être partiellement «réglés» par le déclin de notre niveau de vie tout court.

Je ne sais pas ce qu’une définition du terme pourrait donner, mais il représente à mes yeux un terme qui cache la multitude d’enjeux dont la simple opposition aux pipelines ne tient pas compte. Une telle définition (comme c’est le cas souvent avec les définitions) comporte des ambiguïtés et du flou qui cache ce que je considère les vrais débats.

MISE À JOUR le lendemain

Voilà, les institutions internationales en matière d’énergie viennent de sortir un rapport qui semble aller même plus loin que les attentes de la COP21, selon un article du DevoirLe rapport Perspectives for the Energy Transition: Investment Needs for a Low-Carbon Energy System (il y a également un résumé exécutif) rentre directement dans le thème de ma petite synthèse. Il s’agit clairement d’une intervention qui adhère à la première option mentionnée, que la transition va nous permettre de maintenir la situation actuelle – cela en proposant, comme l’Accord de Paris, des mesures inconcevables. Je reviendrai avec un prochain article dès que j’aurai lu les documents.

 

 

 

 

 

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2 Commentaires

  1. Paul Racicot

    «Qui donc veut la décroissance ?!». Certainement pas nos élus ! 😉

    P.S. Votre article a été partagé sur la page FB «Transition 2030».

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  1. La transition énergétique, presque une lubie – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 20 Mar 2017 dans Blogue | Aucun commentaire […]

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