À la recherche de la pensée systémique

Même si ce n’est toujours pas une évidence, il y a de plus en plus de reconnaisance du fait que le rôle de l’automobile dans notre civilisation (et non pas seulement dans la culture) doit changer. Non seulement elle nous crée des problèmes dans nos villes par la congestion que son utilisation génère presque automatiquement, mais elle est déjà impliquée dans l’aménagement de ces villes qui est fait pour elle et qui perturbe la vie de la société et son fonctionnement, son insertion dans le milieu qui devient de plus en plus restreint quant aux options qu’il nous offre.

J’aborde la problématique à plusieurs reprises, et de différentes façons, dans mon livre. C’était dans ce cadre que j’étais fasciné de tomber sur le travail de Tony Seba de l’Université Stanford dont j’ai parlé dans un récent article du blogue (ici pour la présentation sur youtube). On doit bien entretenir des doutes quant aux chances de réalisation de ses projections. Ce qui est fascinant est qu’elles fournissent un portrait possible de la façon dont l’effondrement pourrait s’opérer à travers la complexité de nos sociétés riches et cela en suivant un raisonnement économique de la part des individus et des investisseurs pendant le déclin du système dans lequel ce raisonnement s’insère. Seba projette, en fonction de son analyse des technologies qui évoluent actuellement, que d’ici 2030 (i) la voiture électrique remplacera totalement la voiture thermique à essence et (ii) la voiture autonome remplacera la voiture conduite, pour constituer des flottes de voitures autonomes électriques; parmi les critiques qui suivent plus loin, il y a absence d’information sur la façon de voir cette flotte et sa diversité (vannes, camions, etc.) même s’il indique dans l présentation que ses propos s’appliquent à l’ensemble des véhicules. (iii) Une troisième projection est clé: pendant cette période de moins de quinze ans, l’engouement pour la possession d’une automobile marquant notre place dans la société va également se transformer dans une forte adhésion à un système de transports où l’auto privée est presque disparue, encore une fois, pour des raisons économiques.

Tel que présenté par Seba, cette troisième projection est fondée sur l’évolution perturbatrice (disruption) des autres technologies, sur un ensemble de facteurs qui rendent désuète la possession d’une voiture personnelle: son coût; son efficacité; son intérêt. De nombreuses critiques des attentes d’une multitude d’intervenants qui mettent leur espoir dans la transformation des sociétés avec la venue de l’auto électrique et/ou autonome suggèrent que, dans l’absence de ce troisième élément du portrait, auquel elles ne pensent presque pas, l’automobile continuera à être plus que problématique, un véritable problème pour les sociétés. L’alternative est ce que Seba appelle le transports considérés comme un service (TaaS – Transport as a Service). Le résultat: une baisse de la demande d’ici 2030 de 80% et une baisse du nombre de véhicules de 70% – ce qui répond à des exigences en période d’effondrement… L’accent est sur les États-Unis, et il reste tout un travail à faire pour expliciter les implications des projections pour l’ensemble des pays.

L’approche «business as usual» en contraste avec Seba

Quelques unes de ses critiques permettent de voir un ensemble de facteurs qui pourraient avoir une influence sur l’évolution des technologies et des comportements telle que projetée par Seba, tout en étant elles aussi bien faillibles. Un suivi explicite de Seba par Seeking Alpha, une firme de conseils financiers, souligne que ses projections dans «Rethinkx Report: TaaS, An Illusion Wrapped In A Mirage Inside A Fantasy» pourraient aboutir à l’élimination de l’industrie pétrolière, ce que l’auteur considère impensable, apparemment… Seba est conscient de cette conséquence des perturbations qu’il décrit et suggère – avec moins de pouvoir de conviction pour moi que ses projections sur l’évolution des technologies – que l’économie va se maintenir mais avec l’accent sur d’autres filières. Il note que l’industrie qui exploite les sables bitumineux sera une des principales à connaître des investissements échoués.

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De grandes quantités de lithium nécessaires (selon la technologie actuelle) pour les batteries des automobiles (et d’autres appareils) électriques devra venir de quelque part, et ne se trouvent pas partout. Les gisements principaux se trouvent dans les hautes Andes de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine. L’extraction à ces endroits n’est pas une évidence. Ici, une saline à 12000 pieds dans les Andes en Argentine.

On peut soupçonner que Seeking Alpha représente de par ses arguments sur fond économique précisément le type d’intervenant que Seba décrit comme trop pris par les tendances traditionnelles pour pouvoir saisir la situation qui ne suit pas ces tendances, la perturbation. Son calcul de base, qu’il y aura plus d’autos et de déplacements qu’actuellement, prend comme hypothèse que tous les transports personnels de l’avenir seront en autos à 4 places; il calcule le nombre de déplacements pour le travail et pour les enfants et attribue tout à l’auto seule. Cela semble aussi mal fondé que ce qu’il attribue à Rethinkx. Dans un deuxième article, «Rethinx Report: A 30 Million Barrel Per Day Drop In Demand For Oil», l’auteur souligne que les projections comportent la disparition de l’industrie de l’automobile telle que nous la connaissons, et qu’il considère tout aussi impensable. L’auteur conclut que le scénario business as usual est ce qui est probable pour l’avenir.

À travers ses critiques, Seeking Alpha souligne un autre problème, également noté par Seba, qui affiche un certain optimisme à cet égard, que les quantités de lithium requises pour les batteries des voitures électriques prévues dépassent la capacité de les fournir, sinon les réserves elles-mêmes. Le tout met l’accent sur les États-Unis, mais la situation s’empire tout simplement si l’on envisage la situation à l’échele mondiale. C’est probablement une des failles importantes dans l’argument de Seba, sauf qu’il répondrait, je soupçonne, que la technologie des batteries évolue aussi.

Les obstacles à la venue des perturbations

Dans une autre approche à la critique, «The Case Against Self-Driving Cars», un article de Tech Central (organisme basé en Afrique du Sud) est fondé sur l’expérience des dernières décennies et met en doute les attentes des «optimistes» qui pensent que ces nouvelles technologies vont permettre de résoudre des problèmes tels la congestion sur les routes. Il se penche sur la façon dont les gens réagiront devant leurs (nouvelles) options, cherchant de meilleures autos, et en général laissant la situation comme avant, ou pire. La critique se fait apparemment en pensant seulement à l’auto privée et la poursuite du business as usual pour longtemps, en rejetant la courbe S que Seba insiste sera cruciale.

Un article assez étoffé dans Science poursuit encore une fois dans le contexte du maintien de toutes les autres options, ce qui permettrait de continuer avec le chaos actuel, incluant l’étalement urbain et la congestion. L’auteur semble penser toujours à l’auto privée, mais autonome et semble assez favorable et positif quant à leur venue, en soulignant que des propriétaires éventuels (comme GM, dans l’article) vont probablement pousser pour l’ouverture vers les AV comme occasion d’affaires. Vers la fin, il y a un paragraphe qui semble accepter comme probable que la possession individuelle pourrait disparaître.

Dans un article dans l’Irish Times, on note que l’auteur souligne que c’est le même calendrier pour Volkswagen que pour Seba, 2021-2022, pour l’atteinte du niveau 4 en autonomie. En fait, l’article est un survol d’un ensemble de problèmes actuels et un accent sur des sondages qui soulignent l’attachement des conducteurs à leurs autos, ce que Mazda favorise. On voit que les manufacturiers – l’industrie dont la disparition est crainte par Seeking Alpha et prévue par Seba – suivent différentes stratégies face à l’évolution des technologies: GM semblerait investir dans la vision d’une société où la voiture électrique autonome jouera un rôle important, alors que Mazda présume que le scenario business as usual continuera à dominer.

Quartz Media LLC en juillet 2017 insiste sur la multitude d’obstacles devant l’adoption des nouvelles technologies, rejettant l’argument de Seba (pas mentionné) à l’effet que l’évolution des technologies perturbatrices s’impose suivant de tout autres tendances. Dans le court article dans The Drive de mai 2017, l’auteur débute avec l’idée que l’auto sera privée pour un temps indéterminé. Il répète les arguments de Seeking Alpha et d’autres sur l’augmentation de l’utilisation plutôt que la quasi disparition des flottes et sur l’incitatif à l’étalement urbain. On voit, pour la réponse, l’importance de l’enjeu de la propriété non personnelle de ces voitures et l’importance des investissements nécessaires pour qu’elles développent comme voulu/prévu. Finalement, que les flottes soient la propriété de grands investisseurs n’est pas en conflit avec le changement radical en termes de volonté de possession de la part d’individus qui est nécessaire pour le portrait de Seba.

Fortune, en janvier 2017, intervient aussi en mettant l’accent sur le fait que les nouvelles technologies vont constituer un incitatif à utiliser l’AV plus souvent parce que commode. Ce problème semble disparaître ou presque si l’AV n’est pas personnelle. Dans The Spectrum de juillet 2017, on voit une analyse qui présume que la propriété privée va continuer et même la présence d’autos conduites par des humains; il présume même que l’auto sera thermique. Il note presque en passant ce que des malicieux pourraient faire pour nuire aux autos autonomes, mais en général se penche sur des situations ordinaires que les concepteurs savent qu’il faut régler. Computer World en mars 2018 publie un article qui insiste sur la nécessité de bureaux de contrôle à distance (y compris pour contrer du vandalisme), finalement prétendant que l’intelligence artificielle ne pourra planifier tous les gestes humaniste et que cela limitera l’essor de l’automobile autonome.

Notre avenir avec les transports

Pour le répéter, l’argument de Seba est loin d’être une démonstration, même s’il comporte de très intéressantes analyses de l’histoire de l’évolution des technologies qui font fi des obstacles apparents. En contre-partie, les critiques esquissées ci-haut mettent presque de côté une situation où la vision des transformations radicales qu’elles jugent frivoles, optimistes, illusoires, très complexes, s’insère – Seba n¿en parle pas non plus – dans le contexte que j’essaie de garder à l’esprit dans les articles de mon blogue. Bref, que Seba ait raison ou non, la compréhension des enjeux qui diminue l’importance de la crise qui semble imminente dans le secteur pétrolier (ou, vu autrement, dans les sociétés consommatrices de pétrole qui ne pourront plus y avoir accès aussi facilement qu’avant) est vouée à un échec bien plus probable que la vision de Seba. Ce qui est intéressant, voire fascinant, pour un analyste comme moi, est la façon dont le portrait de Seba permet de concrétiser l’effondrement avec des percées qui le rendraient moins catastrophique, d’imaginer que les transports et la consommation qui marquent tellement nos sociétés peuvent être imaginés autrement.

Seba lui-même diminue l’importance de l’effondrement associé à la disparition (ou presque) des industries pétrolière et de l’automobile qui devient presque inévitable avec ses projections et ne donne aucune indication qu’il voit un effondrement du système économique pendant la période qu’il cible pour les transformations perturbatrices qu’il décrit. Je soupçonne que c’est là où se trouvent les plus graves obstacles à l’arrivée de la situation qu’il décrit, puisque les technologies en cause et leur mise en oeuvre dépendent en grande partie du maintien du système économique qui semble être en voie de disparition. Par ailleurs, mais ce n’est pas central pour le portrait des transports, Seba ne semble avoir aucune connaissance des enjeux associés au rendement énergétique (ÉROI) des énergies renouvelables, quand il suggère dans sa présentation que l’énergie solaire se trouvera partout, sous peu, comme énergie préférentielle pour des raisons économiques.

Une bonne partie de mon livre chemine dans des illusions qui pourraient s’avérer des contributions à un effondrement qui serait moins catastrophique. L’analyse de Seba chemine peut-être également dans l’illusion, mais dans les deux cas, il y a rejet du cadre du scénario «business as usual» du Club de Rome. Ces «illusions» sont finalement l’objet de l’économie biophysique dont j’essaie de suivre la pensée dans mes articles. À cet égard, ma lecture de Seba et de ses critiques m’amène à un regard sur ce qui est en cause et de revoir les fondements des «illusions». Ce n’est pas une transition que Seba présente, mais une perturbation majeure, justement l’alternative nécessaire aux différentes sortes de transitions que les «optimistes» imaginent.

Howard T. Odum et l’idée d’une «descente prospère»

Charlie Hall est probablement l’intervenant le plus actif dans la promotion de l’économie biophysique, cette «branche» de l’économie écologique qui veut mettre l’accent sur le rôle de l’énergie dans notre développement. Il y a deux ou trois ans il a fait l’éloge de son mentor (et directeur de thèse de doctorat) des années 1970, Howard T. Odum, dans le listserve qu’il utilise pour des envois depuis des années, comme l’être humain «le plus brilliant et le plus prescient» qu’il a jamais connu. La motivation de l’éloge semble être sa récente retraite, se faisant en même temps que la plupart des élèves d’Odum. Pour Hall, leur départ signale la disparition d’une approche synthétique où l’écologie, l’énergie et l’économie font partie du même continuum et telle qu’abordée par l’analyse des systèmes.

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Graphique typique de ceux de Howard Odum et repris par l’ISBPE

Un texte clé d’Odum qui fournit une bonne idée de sa pensée est «Net Energy, Ecology and Economics», datant de 1974 et remis en ligne par Mother Earth News. Odum fournit en effet une belle vision d’ensemble de nombre de thématiques des débats actuels, dont ceux qui animent mon blogue. En suivant différentes pistes, on tombe également sur un deuxième texte, celui-ci de David Holmgren, fournissant un certain complément à celui d’Odum. «Energy and Permaculture», publié en 1994 et récemment remise en ligne par la Permaculture Activist, aborde justement l’application des principes d’Odum à la nécessaire préparation pour les effondrements qui semblent bien nous guetter et qu’Odum craignait déjà en 1974.

En fait, Odum voyait la civilisation contemporaine comme étant dans un état «climax» qui marque le début d’un ralentissement et ensuite un déclin du système. Ses travaux s’insèrent dans le même cadre que celui du Club de Rome dans Halte à la croissance, publié en 1972, un an après la publication par Odum de Environment, Power and Society for the Twenty-First Century: The Hierarchy of Energy de 1971 (réédité en 2007, cinq ans après la mort d’Odum). Nicolas Georgescu-Roegen a publié la même année The Entropy Law and the Economic Process, fournissant d’autres fondements de l’approche de l’économie écologique et de l’économie biophysique en mettant l’accent sur les lois de la thermodynamique dans l’analyse de nos activités.

L’embargo de l’OPEP et la hausse majeure du prix de pétrole au début des années 1970, accompagnés d’une importante récession, faisaient des ravages et obligeaient – pour certains… – des remises en cause, comme celles-ci, de certaines présupposés de l’époque (pour les pays riches). On doit constater que presque rien n’a bougé depuis dans la reconnaissance de ces travaux. Ce qui était loin d’être évident il y a 45 ans le devient pourtant pas mal plus aujourd’hui.

Dans son texte de 1974, Odum insiste sur l’énergie nette comme fondamentale, mettant en évidence le concept du rendement énergétique, le retour en énergie sur l’investissement en énergie (ÉROI), Il distingue les façons dont les écosystèmes, naturels ou humains, gèrent les maladies chroniques et les maladies épidémiques. Sa vision, calme et posée, est néanmoins catastrophique, voire apocalyptique, mais voilà, toute une série de constats suggère que nous jouons avec le feu en fonçant sur les énergies fossiles non conventionnelles, et à bas rendement énergétique, plutôt que de planifier pour une utilisation plus sage des énergies fossiles conventionnelles qui nous restent pour le déclin. Dans leurs critiques des travaux de Seba (et des rêves d’autres), l’ensemble des textes résumés ci-haut ne voient pas le choix qui ne se voit pas, une reconnaissance de la fin de l’ère du pétrole, rapidement, ou des perturbations fondamentales dans la société qui n’auront presque rien à voir avec les «simples» problèmes de congestion et d’étalement urbain.

Une façon plus qu’intéressante de voir les défis des années à venir est de lire le livre de 1971 (et 2007), que je dois faire bientôt, ou A Prosperous Way Down: Principles and Policies, écrit en 2001 un an avant sa mort (et réédité en 2008), lecture que je viens de faire. Une première partie fait un survol d’un ensemble de prognostics pour le vingt-et-unième siècle qui n’ajoute pas beaucoup au portrait; une deuxième partie, importante, détaille les principes de l’analyse des systèmes – disons, de l’économie biophysique; une troisième partie attaque directement et de façon plutôt inusitée à nos défis contemporains, inusitée sauf que les propositions seront reconnaissables en assez grande partie par les parties de la population qui prônent inconsciemment la préparation pour le déclin depuis plus ou moins longtemps.

Cette lecture contraste avec celle de Seba, mais également avec celle de ses critiques. Le livre trace calmement, et – ajoutons: de façon «illusoire» – les fondements d’une civilisation qui reconnaîtrait qu’elle est sur la voie de la descente et doit changer ses façons de faire. Le problème, comme je signale en pensant à de nombreux auteurs populaires, est que celles-ci ont justement essayé d’esquisser une transition prospère, sans connaître le travail de l’économie biophysique. Je pense entre autres à Tout peut changer (une mauvaise traduction du titre de This Changes Everything) de Naomi Klein et du Manifeste Leap que le livre inspire. Publié en 2014, la pensée du livre se développait dans les années précédentes, et nous sommes maintenant rendus à la moitié de la «décennie zéro» sur laquelle Klein met l’accent. Odum prévoyait plus calmement la descente des décennies avant.

 

NOTE: Le colloque annuel de l’International Society for Biophysical Economics se tiendra près de Syracuse, au New York, du 13 au 17 juin. On peut consulter le site de l’ISBPE pour de l’information. Le thème pour cette année est « Developing Economics for a resource constrained world » et ses sessions devraient inclure comme thèmes: New evidence for the end of growth?, Integrating biophysical science with political economy for a non growing economyWhat’s BioPhysical Economics’ role for the financial community and investmentThe biophysical realities of agriculture in a resource constrained world.

 

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17 Commentaires

  1. Eric

    Je rêve du jour où je pourrais commander une auto autonome qui viendrait me chercher à la maison pour me conduire à ma destination (un peu comme un taxi mais sans conducteur). Par contre j’aimerais bien savoir comment une voiture sans conducteur s’y prendrait à -30oC sur une surface glacée, pendant un verglas ou une tempête de neige. Si elle est « intelligente », elle s’arrêterait sur le côté et attendrait que les conditions s’améliorent ;o)
    Bref pour le Québec, selon moi c’est pas pour demain.

  2. M. Éric, la voiture électrique autonome en milieu urbain est un leurre (un autre!) https://chaos.social/@pinkprius/99682659854950228. Un leurre car il nous distrait des durs sacrifices (des commodités matérielles, surtout) que nous devons faire pour éviter l’épuisement des ressources et/ou l’emballement climatique.

    • Pierre-Alain Cotnoir

      @ Raymond Lutz – Votre commentaire appelle une réponse, nonobstant la critique plus étoffée portant sur les difficultés liées à une transition en douceur vers cette rupture. Il y a une différence importante entre la possession d’une automobile et l’utilisation de véhicules autonomes en mode partagé. D’une part, il faut repenser leur usage en tenant compte que celui-ci risque d’entraîner une diminution massive du nombre d’automobiles (Seba prévoit une diminution par un facteur /10), aux USA celui-ci passant d’environ 240M à 28M de véhicules. Cette projection correspond grosso modo à ce qu’on observe d’ailleurs avec l’utilisation de Communauto en milieu urbain, un véhicule desservant une dizaine d’usagers. D’autre part, le type de véhicule risque également d’évoluer vers des formats non seulement déjà sur les tables à dessin mais déjà à l’essai https://www.youtube.com/watch?v=kJlQaCIUHTI https://www.youtube.com/watch?v=9joEsWiYFEI&t=1s

      La véritable disruption concerne donc le partage qu’introduira le déploiement de cette technologie alimentée par la combinaison de deux bifurcations technologiques: la propulsion électrique rendant plus efficace et durable (c.-à-d. dans sa durée de vie utile) les véhicules, plus la robotisation de ces moyens de transport. Un même véhicule étant en mesure de desservir un nombre élevé d’usagers. Déjà Waymo a annoncé le 27 mars dernier que cette firme appartenant à Alphabet amorçait cette année même le déploiement d’une flotte de 20 000 voitures autonomes dans plusieurs villes des USA: https://www.youtube.com/watch?v=-EBcpIvPWnY

      Donc, il me semble qu’il est plutôt question ici d’une transformation des moyens de déplacement dans un continuum allant du métro, du bus jusqu’à l’ajout de modes de transport plus personnalisés similaires à des taxis collectifs, des minibus ou des navettes, toutes fonctionnant de manière autonome et venant compléter les modes traditionnels de transport en commun.

  3. Patrick Morin

    Harvey, j’avais déjà vu passer les projections de RethinkX, et ça m’avait vraiment intéressé alors que j’élaborais notre étude sur l’électrification des transports collectifs au Bas-Saint-Laurent http://crebsl.com/mobilite/ELECTRIFICATION . J’y suis revenu avec ton texte ci-dessus, et je viens de regarder la conférence de Seba. C’est extrêmement captivant et tellement riche en implications dans tellement de sphères d’intérêt (économie, changements sociaux, problématiques environnementales se résolvant par les forces du marché et la disruption) que c’est étourdissant… Ta revue critique de ses projections incite à la prudence, mais même s’il se trompe sur certains apects, je devine comme toi que Seba anticipe comme peu de gens le basculement que notre civilisation va connaître dans les 10 à 15 prochaines années. Tout un nouveau corpus de pensée pour remettre en perspective des projets et décisions aujourd’hui (construction d’autoroutes, de pipeline, de 3e lien…). Il y a vraiment là matière à réflexion…

  4. Pierre-Alain Cotnoir

    La Terre vue du cœur

    Un autre documentaire où tout le monde est gentil, plein de bonnes intentions comme dans « Demain ». Après nous avoir fait voir les ravages de cette civilisation globalisée afin d’ébranler notre indifférence, l’on nous présente des « pistes de solution » pour y faire face : la permaculture dans un coin du Québec, la plantation d’arbres à Montréal et autres bricoles du même genre. Comme si des pétitions ou des parades allaient arrêter les mafias financières qui spolient la planète. Jamais l’on ne pointe du doigt les responsables de cette impasse, ces capitalistes qui ne carburent qu’au néo-libéralisme, ainsi que tous les politiciens à leur solde. Jamais l’on ne dénonce les faux-habits écolos de Trudeau et son soutien aux pétrolières, les mièvreries de Couillard et sa loi passe-droit pour l’exploitation des hydrocarbures jusque dans vos arrière-cours, les niaiseux recrutés par Legault pour qui le bien commun n’existe pas…

    Aussi, à la fin de la séance, j’entends un homme derrière moi dire à sa conjointe: « Oui, la prochaine fois qu’on s’achètera une auto, elle sera électrique ».

    Alors me reviennent ces lignes écrites à 17 ans, il y a déjà un demi-siècle: «Peuples hygiéniques et pourris, ramez, ramez sans cesse à travers les noirceurs béates qui entourent vos empires, votre disparition n’est plus qu’une question de temps».

  5. La voiture pour transport individuel ne produit que 20% des 2.6 tonnes/seconde que le Québec émet (tonnes éq. CO2). Aux USA ça n’équivaut qu’à à 12% de leur émissions de 180 t/s. La voiture électrique ne changera rien aux +2C qui nous attendent dans 10 ans. L’effondrement de la civilisation dite moderne est inévitable et sera vécue par nos enfants, qui peut-être connaîtront par le fait même une société meilleure que la nôtre.

    D’ici-là, Servigne et al. continuent de faire du bon boulot: https://peertube.heraut.eu/videos/watch/af7def0b-473c-4400-ba80-dcf21725283a

    Ps: J’ai lu ici, « problématiques environnementales se résolvant par les forces du marché »… vous rêvez (ou mentez).

    • C’est remarquable, dans une époque où les visionnements se font par millions, de voir qu’il y a eu seulement 22 visionnements de cette réflexion de Servigne depuis un mois. En effet, je dois noter aussi que plusieurs personnes que je respecte énormément mais que je cible dans mon livre maintiennent un silence total face à mes critiques, voire face à mon intervention. La «collapsologie» de Servigne ne semble pas intéresser beaucoup de monde, qui préfère, semble-t-il, continuer à esquisser une évolution plutôt tranquille de notre civilisation.

      Mon voyage de deux semaines dans le Triangle du Nord (Honduras et Guatemala, pas de passage à El Salvador à part l’avion) va probablement m’inspirer pour un prochain article. Ces gens vivent déjà quelque chose de proche d’un effondrement et c’est moins gai que ce que j’ai vu en Chine, par exemple, chez ses paisans.

      À noter que la référence à la citation des «forces du marché» n’est pas claire: c’est où le «ici»?

  6. Benoit Paré

    A propos de la collapsologie :

    http://partage-le.com/2018/01/8648/

    • Voilà un lien amusant (je souris toujours face à ceux qui dénoncent le «fétichisme de la connaissance quantitative»)

      Vous pouvez vous faire une bonne idée de leur verte critique avec cette conclusion:

      « C’est dire qu’en l’état des choses, la collapsologie renforce l’identification toxique de la plupart des gens qui vivent au sein de la civilisation industrielle à cette culture mortifère, au lieu d’encourager leur identification au monde naturel. Ainsi, elle sert les desseins destructeurs de l’État et des médias grand public, de leur propagande, de la culture dominante, bien plus qu’elle ne sert la planète et toutes les espèces vivantes.

      On ne peut que souhaiter que ses promoteurs [Servigne et al.] éclaircissent leur perspective, qu’ils s’affranchissent des relents toxiques de la culture dominante qui les empêchent de prendre position de manière plus déterminée, qu’ils intègrent la critique sociale à leur analyse, qu’ils adoptent une perspective plus compréhensive, biocentrée ou écocentrée, rejoignant ainsi, sans équivoque, le camp de ceux qui luttent contre la «guerre contre le monde vivant» que mène la civilisation industrielle, selon l’expression de George Monbiot. »

  7. Pierre-Alain Cotnoir

    Je souligne la parution en avril dernier chez Écosociété de la version française du livre d’Ian Angus, « Face à l’anthropocène, la capitalisme fossile et la crise du système terrestre » (publié en anglais en 2016). Voir http://ecosociete.org/livres/face-a-l-anthropocene

  8. Pierre-Alain Cotnoir

    J’achève la lecture de la traduction française du livre d’Ian Angus. Si le diagnostic environnemental et l’identification des causes profondes, le capitalisme fossile comme il le nomme, sont bien documentés, la solution proposée tombe dans les ornières d’un dirigisme d’État revu et corrigé par l’introduction de considérations écologiques bien-pensantes où l’avant-garde révolutionnaire des opprimés mettra enfin au pas le capitalisme (je caricature à peine). Les influences trotskistes d’Angus remontant à la surface enlèvent toute crédibilité à la solution qu’il avance (d’ailleurs, on n’a encore aucune idée comment il compte y arriver…).

    • et comment sortir des ornières de l’individualisme?

      • Pierre-Alain Cotnoir

        Les propos néobolchéviques d’Angus enlèvent toute crédibilité aux propositions qu’il avance. Il soutient même que l’URSS aura été un phare de l’écologie au cours des années 20 et 30, il sélectionne ainsi passablement… Le dirigisme étatique, la collectivisation forcée qu’il propose rendent ses solutions aussi mortifères que les méfaits du système actuel. Oui, je persiste à penser qu’il y doit y avoir place pour l’initiative individuelle, pour la propriété privée de moyens de production dans la réforme du système actuel. La notion de propriété se décline entre l’usus, le fructus et l’abusus. Des droits collectifs doivent l’encadrer, certe. Mais l’on doit permettre aux individus de s’organiser selon les modes de mise en commun qu’ils préfèrent se donner que ce soit une coopérative ou une société. Ce qui doit être régulé autrement, c’est la notion d’accumulation de capital et son utilisation pour faire de l’argent avec de l’argent, alors que l’argent devrait rester strictement un étalon de mesure dans l’échange, la différence s’exprimant ainsi: A -> P -> A’ pour la première notion et par P -> A -> C pour la deuxième où l’argent ne sert que d’intermédiaire dans l’échange de services ou de biens. Bref, il y a des remèdes qui se sont avérés des poisons pires que la maladie et c’est ce qu’Angus nous prescrit.

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