Le pétrole, l’ALÉNA et l’automobile (3)

Curieux: depuis l’entente entre les États-Unis et le Mexique, presque tout ce qu’il y avait de reportages sur les négociations pour une nouvelle mouture de l’ALÉNA nous donnait le vendredi 31 août comme date limite, celle décidée par Trump pour pouvoir faire signer l’accord États-Unis/Mexique par le président mexicain Peña Nieto plutôt que par son successeur Andrés Manuel López Obrador (AMLO), plutôt réservé face à l’ensemble. Tout d’un coup, à l’annonce de l’échec des négociations visant une entente le 31 août, on apprenait qu’il restait encore un mois pour aboutir à un accord entre les États-Unis et le Canada, et on en comprend assez bien les étapes: entente entre le Canada et les États-Unis suivie de la rédaction de l’éventuel accord, dont la version écrite finale doit être déposée au Congrès pour le 30 septembre.

Sauf que les médias commencent à souligner que même le 30 septembre n’est qu’une date fixée par le président Trump, justement pour éviter qu’AMLO soit la contrepartie mexicaine dans les négociations. Peut-être que le tout pourra continuer après le 30 septembre, quitte à voir le président Trump faire face à un congrès qui a quelques réflexions sur le sujet et qui a donné le mandat de négocier une entente à trois. Le Conseil des Canadiens note qu’AMLO semblerait se satisfaire avec un accord réglé par son prédécesseur pour lui laisser la voie libre pour le défi vraiment important, un véritable développement du pays pauvre qu’est toujours le Mexique. Cela suggère que l’ALÉNA est toujours une affaire plutôt marginale pour ce dernier pays. Mais elle suggère qu’il aille plus loin semble voir la situation ainsi et on

Un retrait de l'ALÉNA sera compliqué pour le Mexique et pour le Canada, mais probablement salutaire

Un retrait de l’ALÉNA sera compliqué pour le Mexique et pour le Canada, mais salutaire

L’ALÉNA souhaitable?

Comme j’ai esquissé dans les articles précédents, en retournant à une réflexion que j’avais laissée depuis plusieurs années, je me retrouve avec la conclusion que Trump avait raison dans ses objections aux ententes multilatérales de libre-échange, que Bernie Sanders avait raison[1], sur la base de fondements différents, dans les mêmes objections, et que non seulement nous serions mieux sans une ALÉNA2, mais que nous ne sommes pas mieux avec les ententes avec l’Europe et le Transpacifique que Trudeau, suivant Harper, considère fondamentale pour l’avenir de l’économie canadienne – mais peut-être pas pour la société canadienne.

L’IRIS est intervenu sur l’ALÉNA en suggérant, finalement, que son abandon ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Ce faisant, elle proposait pour le corriger plusieurs changements. Gordon Laxer, pour sa part, y est allé avec une proposition de changement de l’ALÉNA qui frappait à son cœur, pour les Américains, la clause «proportionnalité» qui leur garantit un approvisionnement qui ne pourra pas baisser en cas de besoin. C’était sûrement peine perdue, et Laxer ne pousse pas sa réflexion pour voir si l’ALÉNA était bénéfique pour le Canada, alors que sa province, l’Alberta, semble clairement un bénéficiaire important.

Une recherche auprès du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), organisme d’économie hétérodoxe qui ne met pas en question l’économie néoclassique, permet de vérifier comment il intervient sur l’ALÉNA à travers une multitude de propositions de correction au système. Sur la question, le CCPA propose carrément (sans le dire) de réécrire l’ALÉNA en fonction de principes qui pourraient favoriser le Canada et diminuer les mauvais impacts de ce document néoclassique de libre-échange. Encore une fois, on se demande comment le Centre peut tellement manquer de perspective tout en restant dans le système. Il intervient au printemps 2018 pour esquisser plusieurs problèmes avec l’ALÉNA pour ensuite déposer en juillet un mémoire lors de la consultation du gouvernement fédéral qui détaille sa vision des changements qui seraient opportuns.

Une analyse plus que hétérodoxe

C’est intéressant dans ce contexte de consulter l’intervention de l’ancien éditeur du journal du CCPA The Monitor, plus radical que le CCPA lui-même. Ed Finn a pris sa retraite il y a quelque temps à l’occasion de son 90e anniversaire; il est retourné dans sa province natale de Terre-Neuve et Labrador et écrit aujourd’hui pour The Independent dans une chronique «The Nonagenarian’s Notebook». Dans une chronique d’octobre dernier, « It’s Time To End NAFTA », Finn trouve une note intéressante écrite par les deux principaux chercheurs du CCPA, en dépit de l’accent qu’ils mettent – que le Centre met – sur le renouvellement avec des changements invraisemblables.

According to trade analysts Scott Sinclair and Stuart Trew, free trade agreements “have little to do with trade,” and are, “more accurately, constitution-style documents that substantially weaken democratic institutions in the interests of freeing (from government intervention) the trade- and investment-related activities of multinational corporations.”

Il trouve même une intervention de Bruce Campbell, ancien pdg du Centre, qui suggère fortement que le CCPA devrait promouvoir l’abandon de l’ALÉNA.

“The cumulative effects of NAFTA on the well-being of most Canadians has been negative. Inequality has been widened, income growth stifled, unions undermined, social programs eroded. At its core, NAFTA is about shifting all the power in the economy from governments and workers to corporations,” says former Canadian Centre for Policy Alternatives Executive Director Bruce Campbell.

Même Jim Stanford, ancien économiste du syndicat des travailleurs de l’automobile et d’Unifor est cité à l’effet que la «promesse d’accès aux marchés américains ne valait pas le papier sur lequel c’était écrit». Finn lui-même conclut :

For the vast majority of Canadians, a reversion to trading with the U.S. and other countries through the GATT/WTO will greatly enhance their economic, social, sovereign, political and environmental prospects for the future.

Disons qu’il est donc surprenant que les médias n’ouvrent même pas la question quant à l’intérêt d’une décision de se retirer de l’ALÉNA ou (dans les circonstances actuelles) de refuser de nouvelles concessions pour le droit d’y rester et d’être retiré malgré soi de l’ALÉNA. Ils sont dominés par le système sans même s’en apercevoir. De la prendrait du journalisme d’enquête, denrée rare de nos jours, plutôt que du reportage.

Et alors Unifor et l’ALÉNA?

On ne trouve même pas sur le site web d’Unifor, successeur du syndicat des travailleurs de l’auto, un suivi ou une analyse de la situation, tellement ils doivent être conscients que leur avenir ne s’y trouve pas (et ils étaient opposés à l’ALÉNA lors de sa négociation de toute façon). On finit par trouver un document d’analyse et un autre sur Unifor et l’auto.

Quelques extraits des documents d’intervention d’Unifor:

L’auto is Canada’s top-ranked export, and the U.S. is our number one customer. In fact, the U.S. is the destination for 90% of the vehicles we produce and two-way auto trade with the U.S. is worth $135 billion per year and is relatively balanced…

The labour movement opposed NAFTA as a lousy deal when it was signed, and our Union has been on record for the last 23 years consistently pushing to x it, or eliminate it…

The idea that endless free trade brings progress to working people has been proven wrong at every step. Like other free trade deals, NAFTA has resulted in downward pressure on wages and working conditions, and lost jobs. NAFTA provides extraordinary protections for private investors, but fails to extend meaningful protections for workers…

Today the industry is completely unbalanced within North America. Just 1.6 million vehicles were sold in Mexico last year, but they built 3.6 million. Mexico represents just 8% of the North American market in terms of sales, but 20% of the nal assembly. It’s even more unbalanced in terms of jobs. Mexico now has nearly 900,000 auto manufacturing jobs, fully 45% of the North American total. Canada has just 125,000 jobs, or 6%.

Cela rappelle le graphique de mon premier article sur l’ALÉNA et venant d’un travail de Jeff Rubin:

Un point de départ pour la réflexion canadienne: le portrait de l’ALÉNA qu’en détient Trump Rubin NAFTA fig 1 - Version 2

Devant l’entente avec le Mexique, Unifor semble de l’avis que cela réduirait le drain d’emplois vers le Mexique à bas niveau de salaire, mais comprend qu’inclure le Canada dans cela serait seulement en échange de concessions dans la gestion de l’offre.

Des concessions sans impacts?

Dans ce dernier cas, on peut penser que l’impact serait similaire (difficile à mesurer l’envergure dans les deux cas) à celui sur le Mexique avec l’envoi du maïs américain subventionné, qui a nui aux paysans; dans le cas du Canada, cela nuirait à l’effort de la gestion de l’offre (en dépit de certains dérapages de ce programme, dont la surenchère sur les quotas) à assurer une stabilité pour les fermes familiales face aux géants américains.

On sait d’avance que l’ensemble des analyses économiques (exception IRIS et …) vont se faire dans le cadre de l’économie néoclassique, et on voit que même les hétérodoxes ne soulèvent pas les questions qui s’imposent sur l’idée d’un ALÉNA2. Ce qui frappe à cet égard est qu’il n’y a aucune indication (ou presque) de la part du gouvernement canadien que le commerce sans l’ALÉNA serait peut-être plus bénéfique pour le Canada, même dans une perspective d’économie néoclassique.

On peut soupçonner qu’il va négocier un ALÉNA2 qui cédera encore d’autres éléments de la gestion de l’offre qui, en dépit de plusieurs problèmes, permet d’insérer notre agriculture un peu dans une perspective d’avenir et de ferme familiale. En fait, certains bénéfices de la disparition de l’ALÉNA ne seront pas discutés par des gens qui ne voient pas l’avenir en fonction d’un effondrement de notre système économique. Suivant les pistes esquissées dans mon livre, le maintien de la gestion de l’offre plutôt que le renforcement de l’agriculture industrielle qui risque d’être le résultat d’un ALÉNA2 s’insère beaucoup plus facilement dans une société et une économie qui seraient sorties du modèle actuel.

L’automobile et les emplois associés à sa manufacture au Canada font partie des préoccupations face à l’ALÉNA, mais Rubin a déjà montré le peu de bénéfices dans le modèle actuel qui sont et seraient à associer à l’ALÉNA(1 et 2) et il semble clair que les travailleurs du secteur voient la situation de la même manière. Devant la possibilité, que je considère une probabilité, que cet élément massivement au centre de notre modèle actuel va connaître un déclin important faisant partie de l’effondrement et de l’incapacité à maintenir nos flots de véhicules mus par l’énergie fossile, y compris avec les énormes investissements requis pour les infrastructures qui permettent les transports (et la congestion), une absence d’efforts pour maintenir l’intégration avec la production en Amérique du Nord semblerait une bonne chose.

Il y aura sûrement des perturbations dans les échanges et les activités actuelles advenant la disparition de l’ALÉNA, Celles-ci pourront être associées à cette disparition, mais les interventions de Trump suggèrent que perturbations il y aura de toute façon, et ce serait presque encourageant de voir le Canada retiré, volontairement ou non, de certains éléments clé de notre modèle actuel. Une telle situation risque de faciliter quelque peu la capacité d’aborder les perturbations beaucoup plus importantes qui s’en viennent. Et je ne parle même pas des projections imagées de Tony Seba…

 

[1] La lecture récente de son livre sur l’expérience de la campagne et la présentation de sa vision d’une société meilleure, Our Revolution (Thomas Dunne Books, Saint Martin’s Press, 2016) m’a rappelé plusieurs de ses contributions. Sanders ne semble pas faire des distinctions entre le rejet du système économique, dont il critique de nombreux éléments, et sa correction, mais l’ensemble de ses positions se situe assez bien dans la perspective d’un effondrement du système.

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