C’est vraiment difficile de voir nos alternatives

Encore un récent éditorial de Jean-Robert Sansfaçon du Devoir, «Décroissance, mais laquelle?», qui fait partie d’une longue série qui montre on ne peut plus clairement le raisonnement universellement adopté qui explique l’échec du mouvement environnemental au fil des décennies. C’est de la répétition (pour les initiés marginaux), mais le texte synthétise tellement bien les défaillances de la position des adhérents à notre modèle économique, ce que nous risquons de voir quotidiennement avec le gouvernement Legault, que je m’y mets encore une fois.

Presque tous les gouvernements du monde, presque toutes les sociétés, ont adopté l’approche de l’économie néoclassique dans une perspective, inscrite dans les principes mêmes de cette économie, où les énormes progrès que nous connaissions pouvaient se fier à eux-mêmes pour ce qui est du cadre environnemental; finalement à la base même de ces progrès, ce cadre a été – est toujours – jugé sans pertinence particulière dans le développement: nous allions pouvoir trouver les ressources qu’il nous faudrait et nous allions régler les impacts – les externalités – que l’activité économique occasionnait.

Des progrès de la croissance – pour les riches

Sansfaçon fait le tour d’un ensemble de questions, suivant les illusions qui nous ont bercé pendant longtemps. Il insiste surtout sur les bienfaits pour les populations de la croissance économique, cela en mettant l’accent, et toute la pensée, sur les populations riches qui en ont bel et bien profité. La pauvreté dans les pays riches est en effet relative, et il est presque évident que l’abandon de la croissance aurait des impacts sociaux importants, en termes d’emplois, de rémunération et de revenus pour les États leur permettant de fournir des services à leurs populations.

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Caravane hondurienne au Mexique, en octobre (Source: Est républicain, France)

Suivant une longue tradition, Sansfaçon ne porte pas son attention sur les milliards de pauvres qui n’ont d’aucune façon bénéficié économiquement de ces progrès; notre médecine leur a permis une espérance de vie plus grande, et une croissance démographique  qui en découlait et dont ils ne savent que faire. Ils seront l’objet de notre aide au développement dont les fonds proviennent de la croissance, mais dont les bénéfices pour eux sont à bien chercher.

Clé du progrès et de la croissance économique, l’invention technologique, qui pourra même permettre une «forme de décroissance sélective» (plus ou moins compréhensible, mais il fallait utiliser le langage qui commence à prendre de la place):

Allons donc vers une forme de décroissance sélective pleinement assumée et réalisée grâce aux progrès de la science et de la technologie, mais de grâce, cessons de placer le renversement du capitalisme comme condition de la transition. Il reste tellement à inventer!

Suivant une autre longue tradition, Sansfaçon ne porte pas son attention sur les impacts de notre recours à la technologie, dont il n’est absolument pas évident qu’elle apporte un bénéfice net, nous forçant à une série d’interventions cherchant à remédier à ces recours qui, suivant le modèle économique, ne porte qu’une attention relative aux impacts environnementaux et sociaux.

Sansfaçon reconnaît quelques défauts du PIB comme mesure du progrès, mais se montre incapable de regarder son bilan comptable:

On aura beau critiquer le concept de PIB parce qu’il additionne autant de facteurs négatifs (accidents, catastrophes, gaspillage, etc.) que positifs, la seule chute de quelques points de pourcentage suffit à mettre des millions de personnes sur la paille.

Curieusement, il ne mentionne pas les impacts environnementaux, dont les émissions derrière les changements climatiques, ni les inégalités sociales.

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Caravane hondurienne au Mexique, en novembre (Source Press From, France)

Il s’agit d’une longue tradition pour des gens bien rodés en mathématiques, nos économistes, d’éviter de faire le calcul du «progrès». J’ai essayé de le faire dans mon livre sur l’Indice de progrès véritable, où je conclus, en accord avec une multitude d’autres efforts, que la contribution au Québec du PIB passe proche d’être annulé par le coût de ses impacts, des impacts de l’activité économique qu’il mesure, impacts en train de constituer aujourd’hui les crises planétaires.

Les économistes évitent de faire le calcul parce que les bénéfices semblent évidents. Reste que ceux-ci, en 2017, sont allés dans une proportion de 82% aux personnes dans le 1% de notre échelle de «richesse». L’absence de calcul ressemble à de la paresse. voire à une sorte de déni.

L’incapacité des économistes à concevoir des alternatives

Il est clair que le monde dont il serait question dans l’absence d’une croissance économique n’aurait pas les attraits illusoires de celui que nous connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Sansfaçon semble ouvert à une décroissance dans notre production de déchets/plastiques et dans notre consommation d’hydrocarbures, mais ne montre aucune reconnaissance du fait que ces dernières sont directement derrière ce qu’il souhaite, «la production nationale de biens consommés par les classes populaires». L’économiste hétérodoxe montre bien les failles de nos bonnes intentions quand il s’agit de «gérer» les crises actuelles.

Sansfaçon voudrait voir s’améliorer nos conditions de vie (en oubliant celles des milliards vivant dans les pays pauvres, un tout autre groupe de «classes populaires» laissé presque pour compte dans nos souhaits). Devant l’impasse dans les négociations internationales actuelles ou prévisibles pour une décroissance, il insiste qu’«aucune nation ne peut espérer améliorer les conditions de vie de ses habitants [encore une fois, sans aucun effort de bien pondérer les conditions de vie actuelles dans les pays riches, qui dépassent par de trois à cinq fois la capacité de la planète à les soutenir] en faisant le pari d’une décroissance économique isolée dans un monde interdépendant». Voyant la possibililté de violoence dans l’absence d’une volonté commune, il ne semble pas voir la violence actuelle, assez facilement associable dans de multiples cas à notre choix de modèle économique chez nous.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Une situation qui semble presque permanente, les pays riches atteignant facilement le seuil de I’indice de développement humain des Nation Unies (ligne verticale) mais dépassant allègrement la capacité de support de la planète (ligne horizontale), alors que les pays pauvres n’atteignent pas le seuil de l’IDH mais «respectent» – de par leur pauvreté – l’empreinte écologique.

Revenant à une composante du portrait qui semble le préoccuper, il insiste, suivant encore une fois une longue tradition, sur le ralentissement de la croissance démographique dans les pays riches, qui ont besoin de plus de main-d’œuvre, plus de mains. Aucun calcul nécessaire sur la capacité de support de la planète, ni même des pays hôtes. Et curieusement, il prétend que la Chine représente un bon exemple d’une baisse de population en passant par la transition démographique, alors que sa population ne baisse toujours pas et que des mesures de contrôle radicales – qu’il associe à Malthus et ne semble pas apprécier – ont permis d’éviter peut-être entre 320 et 400 millions de naissances depuis 1978.

C’est déroutant de le voir attribuer une connaissance de la véritable situation à l’Histoire. Celle-ci a montré que le capitalisme nourrit le progrès, et le communisme non. Cela, dit-il, montre l’absence d’une alternative capable de nous maintenir dans ces conditions de vie insoutenables (calcul qu’il ne connaît pas).

Finalement, tout en reconnaissant que le capitalisme mise sur «l’exploitation illimitée des ressources», Sansfaçon poursuit en insistant sur la nécessité de le maintenir, dans l’absence d’une alternative et devant des bénéfices (non comptabilisés). Il conclut de façon incompréhensible, disant que «l’urgence est là. La révolution, ce sera peut-être pour plus tard». Suivant ici aussi une longue tradition maintenant acceptée par de nombreux organismes de la société civile aussi, nous avons selon lui le temps pour éviter de confronter l’urgence. Celle qu’il mentionne reste inconnue.

 

 

   

 

 

 

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5 Commentaires

  1. Harvey ce dernier blogue arrive à point nommé pour moi, car ayant reçu ce commentaire sur FB : » Le capitalisme n’est pas parfait mais ce que propose QS est utopique. Je pense que c’est dramatiser de parler d’effondrement économique et civilisationnel. »

    J’ai répondu ceci: « Pour votre appréciation du capitalisme, je vous laisse à la lecture de ce dernier blogue de Harvey Mead (hyperlien) […] Enfin et surtout, vous tentez de ridiculiser l’assertion voulant qu’un effondrement économique et civilisationnel nous menace. Pourtant, c’est bien ce qui est désormais soutenu par une multitude de chercheurs s’étant sérieusement penchés sur cette question; mentionnons-en quelques uns. Au Québec, François Delorme, professeur d’économie environnementale à l’Université de Sherbrooke et expert au GIEC, sans parler de Harvey Mead qui, dans son livre, Trop tard, la fin d’un monde et le début d’un nouveau, en fait brillamment la démonstration. En France, Jean-Marc Janvovici, ingénieur spécialiste des question énergétiques ou Pablo Servigne, agronome et biologiste, Notez que je pourrais poursuivre ainsi cette énumération pendant encore plusieurs pages. Écrivez-moi si vous le désirez, j’ai de quoi alimenter vos lectures des Fêtes pour plusieurs longues soirées.»

    Merci donc M. Mead d’alimenter ce débat qui devient de plus en plus difficile à maintenir avec ceux et celles qui endossent trop facilement les arguments tant des caquistes que des gilets jaunes. Car, comme je viens de l’écrire à une amie française se désolant que les choix des gilets jaunes « ne vont pas les amener à la désespérance et se faire embarquer par les démagogues » : « je constate que la révolte de la classe moyenne (de moins en moins moyenne d’ailleurs) – qui, ayant opté (par nécessité économique très souvent) pour un long étalement entre son lieu de résidence et de travail, se retrouve de plus en plus démunie par la décroissance des pays dits riches – prend des formes similaires d’une contrée à l’autre. Chez nous, ce fut par l’élection d’un gouvernement issu du repli sur un mode de vie appartenant de plus en plus au passé des « trente glorieuses », chez vous par les gilets jaunes. J’ai écrit en février dernier un texte intitulé L’IMPASSE (voir https://lautgauche.com/2018/02/limpasse/ ) qui garde encore toute sa pertinence. Il faut donc proposer des alternatives au populisme qui risque de nous mener vers des gouvernements autoritaires. Mais comment avoir pour programme la promesse d’une diminution de consommation de nos concitoyens quand une grande majorité d’entre eux salivait encore il y a moins d’une semaine aux délires du Black Friday que les publicistes nomment chez nous le « vendredi fou »? »

  2. « les milliards de pauvres qui n’ont d’aucune façon bénéficié économiquement de ces progrès » —> Hum… Dans les pays riches, les pauvres d’aujourd’hui sont beaucoup plus riches que les pauvres d’autrefois. Quelqu’un peut nier cela?

    Je n’ai pas de chiffres sous la main, mais des voyages du côté de l’Asie et de l’Afrique me convainquent que le même phénomène existe dans le tiers-monde.

    En fait, si on évaluait la qualité de vie, et non le niveau de vie, on conclurait probablement que ce sont spécifiquement les pauvres qui ont le plus bénéficié du progrès. Le super riche qui double la taille de son palace, ça ne change rien sur sa qualité de vie. Le pauvre qui passe de la faim constante à la faim occasionnelle fait un gain de qualité de vie spectaculaire.

    La chute de la mortalité infantile, et l’augmentation de l’expérance de vie, nous indiquent que quelque chose a changé.

    L’idée que le progrès et la croissance économique ne bénéficient qu’aux riches est fausse.

    • OK, précisons: « Le progrès et la croissance économique des 50 dernières années bénéficient principalement aux riches ».
      Exemple #1: la régression récente de l’espérance de vie aux USA.

    • M. Denis,

      Merci d’avoir mis votre grain de sel sceptique. Je passe ma vie intellectuelle à faire des distinctions, comme Raymond Lutz propose ci-après pour les propos de l’article.

      Reste que dans ce cas, je n’en fais même pas. Je me permettais ici de parler de pays, des dixaines de pays où vivent ces milliards de pauvres; c’est une approche toute à fait courante. Comme fondement de mes propos, je suggère la lecture de deux rapports de la Banque mondiale (sa division Environnement, qui ne représente pas le fond de ses orientations…). Ils sont faits dans un cadre qui reconnaît les mesures de PIB etc., mais qui les corrige en cherchant à montrer justement la pauvreté cachée dernière nos mesures.

      Where is the Wealth of Nations? – 2006

      The Changing Wealth of Nations : Measuring Sustainable Development in the New Millenium – 2011

      Dans l’article lui-même, j’inscris le graphique (données de 2010, mais celles-ci ne changent pas assez rapidement pour nécessiter la mise à jour) qui présente le placement des pays en termes de leur empreite écologique et de leur niveau d’atteinte du seuil de l’Indice de développement humain des Nations Unies. L’IDH met l’accent sur leur activité économique, leur espérance de vie et leur niveau d’éducation; l’empreinte complète le portrait.

      Je soupçonne que les pauvres qui constituent la masse de la population dans les pays pauvres ne partageraient pas votre distinction entre qualité de vie et niveau de vie et le changement spectaculaire dans leur vie; elle reste très pauvre avec une qualité de vie très restreinte quand elle n’atteint pas le seuil de progrès de l’IDH et l’empreinte est si bas.

      Et l’espérance de vie, que je mentionne, ne fait que durer la vie dans ces conditions (que Sansfaçon voudrait voir plus élevées dans les pays riches). Je note dans l’article que les conditions de pauvreté dans les pays riches sont relatives, lorsqu’on considère celles des pauvres dans les pays pauvres. Dans ces derniers, c’est une très petite minorité qui répond à votre description, sinon leur empreinte écologique commencerait à ressembler à la nôtre.

  3. Paul Racicot

    À la liste des « doomers » de Pierre Alain Cotnoir, on pourra ajouter le nom de Yvan Dutil, qui a publié cet article dans « voir.ca » le 2 décembre : «LE PACTE DE TRANSITION ÉCOLOGIQUE : ÊTES-VOUS CERTAIN DE SAVOIR CE QUE VOUS SOUHAITEZ ?»

    https://bit.ly/2UarxQH

    Bonne lecture !

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