Le pétrole, l’ALÉNA et l’automobile (1)

Ce long article, en deux parties, cherche à intégrer deux réflexions, l’une sur le rôle de l’énergie dans la lente déconstruction des fondements de l’ALÉNA et des économies des trois pays qui y sont partenaires, l’autre sur l’importance de l’auto dans l’ALÉNA alors que l’accord est en train d’être renégocié et un questionnement quant à l’intérêt de son maintien. 

Dans la couverture des négociations sur le renouvellement de l’ALÉNA, les médias ne semblent pas avoir beaucoup d’intérêt pour une analyse de cette entente en termes de ses 25 ans d’existence, les bénéfices, les résultats, les aspects négatifs. Au mieux, ils signalent l’opposition de certains secteurs de l’économie qui seraient possiblement affectés négativement par l’abandon de l’entente, et les difficultés du parcours.

Presque tout semble partir d’une réaction dans les tripes aux interventions du président Trump: on ne peut le prendre au sérieux vu ses mensonges, ses contradictions, ce qui semble être une absence de réflexions sérieuses sur l’ensemble des dossiers sur lesquels il intervient et les tweets incessants qui portent sur tout et sur rien – il doit se tromper dans ses grandes propositions…

Un point de départ pour la réflexion canadienne: le portrait de l’ALÉNA  qu’en détient Trump Rubin NAFTA fig 1 - Version 2

Reste qu’il y a de ces interventions qui ont du sens, et les médias semblent avoir oublié une des leçons majeures de l’élection de novembre 2016, soit le rejet par une grande partie de la population des résultats du règne des leaders politiques en place depuis des décennies. Ils semblent oublier aussi que c’était Bernie Sanders qui pouvait batttre Trump, selon les sondages faits dans le temps où on pensait que Hillary Clinton allait gagner l’élection facilement sans que l’on se préoccupe de détails, mais ne battait pas Trump dans les sondages avec la facilité de Sanders. Sanders rejoignait Trump à bien des égards dans son rejet des institutions et sa dénonciation des failles de la société américaine.

Lorsqu’il est question de l’ALÉNA, je m’attendrais à ce qu’il y ait couverture des failles dans la société canadienne aussi – celles dans la société méxicaine sont presque évidentes… J’ai abordé brièvement des failles dans les sociétés canadienne et mexicaine dans mon dernier article, en me référant à une récente publication de l’IRIS pour le portrait canadien. Entre autres, on doit noter que le secteur principalement favorisé par l’ALÉNA est le secteur énergétique, et le secteur principalement perdant dans l’ALÉNA est le secteur de l’automobile.

Pétrole conventionnel, pétrole non conventionnel

Il faut donc aborder un ensemble d’enjeux, en intégrant le rôle de l’énergie et de l’auto dans les économies des pays, sans oublier les failles dans l’énergie qu’ils utilisent et produisent. En dépit des apparences, et en dépit d’une tendance née dans les interventions du mouvement environnemental, ce n’est plus la pollution locale – atmosphérique, de l’eau, terrestre – occasionnée par l’exploitation, le transport et l’utilisation de l’énergie qui importe vraiment. L’opposition à la pollution qu’aurait pu occasionner Énergie Est, que pourrait occasionner Trans Mountain, se trouve à être préoccupée par des impacts qui existent depuis des décennies dans les pays producteurs de l’énergie fossile que nous avons utilisée sans que cette préoccupation ne se manifeste; dans une perspective globale, c’est une manifestation du NIMBY, et une distraction. Aujourd’hui, le pétrole supplémentaire qui se trouve chez nous et qui se présente comme le salut dans l’approvisionnement des sociétés riches comme la nôtre – alors que l’on pensait que le pic était déjà passé – est un pétrole qui frôle l’inutilité.

Je me suis rattrapé récemment dans certaines lectures, dont les articles du blogue de Philippe Gauthier, Énergie et environnement: Comprendre les enjeux énergétiques et leur impact sur notre monde. La lecture d’Enjeux Énergies et Environnement, coordonné par Stéphane Brousseau, fournit une grande quantité d’informations et souvent des échanges; le blogue de Gauthier fournit des analyses encadrées par un positionnement assez clairement énoncé et bien expliqué de par, entre autres, des informations et analyses fondées à leur tour sur des expertises de calibre international. Quant à la mission même du blogue, il la présente ainsi :

Parler d’énergie, oui, mais pas n’importe comment. Il n’existe pas de solution purement technologique. Il faut remettre en question nos besoins sans cesse croissants, pas s’acharner à les assouvir par tous les moyens. Ne miser que sur la réduction des émissions de carbone nous enferme dans une logique de destruction continue des écosystèmes et d’épuisement des ressources.

Le blogue contenait récemment un article fondamental pour la compréhension des enjeux en retournant à la question du pic de pétrole, où il fournit un résumé d’un travail important de compilation de données en 2015 par Colin Campbell, un des fondateurs du concept. « Modelling Oil and Gas Depletion » vient d’être rendu accessible et met à jour les perspectives. Le pic est présenté dans ce travail de 2015 de deux façons, l’une fondée sur la quantité de pétrole qui reste exploitable, l’autre fondée sur une transformation de la première en tenant compte de l’ÉROI des différents types d’énergie, ce qui fournit l’énergie nette véritablement disponible (les tableaux dans l’article de Gauthier ne se comprennent vraiment quant à leurs différences qu’un lisant l’article de Campbell). Le calcul du pic de pétrole est souvent critiqué parce qu’il ne voyait pas venir l’abondance apparente des énergies non conventionnelles. Campbell fait l’ajustement nécessaire, et arrive à la conclusion que le pic de pétrole, tous types de pétrole confondus, arrivera vers 2020 – dans deux ans!

Cambell note aussi que le pétrole conventionnel qui nous alimente toujours en quantités importantes possède un ÉROI d’environ 20:1, mais le pétrole non conventionnel possède un ÉROI beaucoup plus bas, en-dessous du niveau nécessaire pour soutenir notre civilisation. Conclusion, clé dans mon livre: il y a un déclin prévisible et inéluctable dans les quantités de pétrole qui vont nous approvisionner dans les années à venir, les sources non conventionnelles fournissant une petite portion de l’ensemble et vouées à un déclin plutôt à court terme.

Mais le boom aux États-Unis?

Les États-Unis font les manchettes depuis environ trois ans avec une production intérieure de pétrole qui les sort d’un déclin important en cours depuis les années 1970 et l’arrivée de leur pic de pétrole conventionnel. Le pétrole qui est exploité maintenant est du pétrole non conventionnel associé aux procédés de fracking dans les schistes du Permian au Texas et dans le Bakken, en Dakota du Nord. Je souligne dans mon livre que cette exploitation n’est pas rentable, et Philippe Gauthier consacre un article à une mise à jour de la situation: 45% de la production a été faite à perte et 77% des compagnies ont perdu de l’argent, suivant une approche au financement et aux investissements qu’il n’est pas facile à décortiquer…

Hughes fig 2013

Comme j’esquisse dans mon livre, la dépendance à la production de pétrole non conventionnel met les États-Unis, en fait, un ensemble de pays consommateurs, devant un déclin à moyen terme, non seulement de leur accès au pétrole bon marché, mais aussi de la croissance de leurs économies, en conséquence. Curieusement, les promoteurs, voire les analystes économiques, ne mentionnent souvent ni la non rentabilité de l’activité ni le faible retour sur l’investissement en termes d’énergie. L’EIA (Energy Information Administration des États-Unis) fait des projections allant vers des décennies à l’avenir, cela en voyant la production se maintenir, voire augmenter.

David Hughes du Post-Carbon Institute a consacré un document sur cette question au début de 2018, mettant en question presque toutes les projections de l’EIA. Shale Reality Check : Drilling Into the U.S. Government’s Rosy Projections for Shale Gas and Tight Oil Production Through 2050 mérite lecture et le travail de Campbell vient confirmer les calculs (par avant…).

Il n’y aura pas de transition

Tel était le thème de la présentation que j’ai faite en novembre 2018 dans la série de conférences organisées par un comité sur la transition énergétique du mouvement Stop Oléoducs de la Capitale, le soir du lancement de mon livre. Dans un autre article récent, «La transition énergétique comme justification de la décroissance», Gauthier aborde le même thème autrement et déconstruit la volonté de voir une transition énergétique comme façon d’aborder la crise du pétrole qui arrive.

Il y insiste, la part des renouvelables, après des décennies d’effort, n’est que peut-être 2% de l’ensemble de l’énergie produite dans le monde. Devant ce constat décourageant, il propose de définir (raisonnablement) la transition énergétique souhaitée comme étant nécessairement «une substitution à 100% des énergies fossiles par des énergies renouvelables, y compris l’hydraulique et la biomasse, d’ici 2050». Le défi, selon lui, dans les 32 prochaines années:

  • faire passer la part renouvelable de l’électricité des 15 à 20% actuels (en comptant l’hydraulique et la biomasse) à 100%;
  • faire passer la part de l’électricité dans le mix énergétique mondial des 18% actuels à 100%
  • doubler la production totale d’énergie, car au taux de croissance actuel, la demande en énergie va plus que doubler en 32 ans.

Son texte fait la démonstration – je pense que c’est le bon terme – que, face à des obstacles physiques, des freins techniques et des contraintes sociales, les efforts en vue de la transition ne surmonteront pas les enjeux de l’espace requis, des ressources nécessaires, des défis de l’intermittence, de la non-substituabilité et du financement.

L’automobile dans tout cela?

Une façon d’aborder ce constat d’échec à venir est de regarder l’avenir de l’auto dans les sociétés nord-américaines. Comment vont-elles s’insérer dans la «transition manquée». Récemment, une des trois grandes entreprises américaines, Ford, a annoncé qu’elle mettait fin à la production de toute la série de véhicules autres que les camions, le Mustang et les VUS; ce faisant, il suivait la décision de Fiat Chrysler de faire la même chose (du  moins, pour ses usines aux États-Unis, voire celles de l’Italie). En réaction aux menaces de Trump, elle pense même retirer toute sa production des États-Unis. Ce faisant, la cadence a même augmentéGM, la troisième des grandes entreprises américaines, a indiqué qu’elle pense faire la même chose. Les projections (LMC Automotive) voient près des trois-quarts des ventes dans les SUV et les camions en 2022…

By 2022, almost 73 percent of all consumer vehicle sales in the United States are expected to be utility vehicles of some sort, and about 27 percent will be cars, according to auto industry forecasting firm LMC Automotive.

By that same time, LMC automotive expects 84 percent of GM’s U.S. sales volume will be SUVs, crossover and trucks. Ford will be at 90 percent, and Chrysler at 97 percent. (CNBC, avril 2018)

C’est là où ces entreprises font de l’argent, et elles laisseront à d’autres – surtout les producteurs étrangers – les décisions concernant la production de ces autres véhicules moins payants (et moins consommateurs d’essence). Il s’agit d’environ la moitié du marché américain actuel; la promotion des gros véhicules est la cible du marketing des producteurs depuis des années. Corollaire à ces décisions, et à celles des millions d’Américains qui semblent vouloir acheter seulement de gros véhicules: une exposition au risque qu’une hausse du prix du pétrole ne fasse renverser les décisions des consommateurs et, pire mais pas dans les cartes des entreprises, que la disparition du pétrole bon marché durant les 15 prochaines années ne mette en cause leurs propres productions restantes.

La décision de ne produire que les gros véhicules mettrait les entreprises dans une situation où le niveau CAFE de leur flotte serait clairement incapable de respecter les moindres normes du gouvernement. Et voilà, le gouvernement américain a décidé de suspendre de sévères normes antipollution. Les consommateurs semblent avoir déjà indiqué qu’ils se fichent des normes, achetant les véhicules gros consommateurs d’essence de toute façon (même si un comportement contraire existait il y a seulement quelques années).

et dans l’ALÉNA?

Je note la couverture des média: tout est question du maintien ou non des négociations, qu’il est présumé doivent se poursuivre, et il n’y a aucune réflexion sur les bénéfices des 25 ans de l’ALÉNA et des possibles bénéfices d’un nouvel accord – ni des cas contraires… Je note aussi qu’il y a des enjeux bien différents pour les différents producteurs, les entreprises américaines cherchant à établir une nouvelle emprise sur le marché, les autres ciblant probablement les marchés asiatiques et européens plus que celui américain.

Un autre point de départ pour la réflexion canadienne sur l’ALÉNA

Rubin NAFTA fig 4 - Version 2

Emplois dans les industries canadiennes et mexicaines de l’automobile et des pièces 2007-2015

 

pour la suite, le prochain article…

 

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À mettre en question l’ALÉNA

Ni les présentations faites à la conférence de l’ISBPE du 13 au 16 juin dernier, ni la liste de participants, ne sont encore disponibles en ligne. Quand elles seront prêtes, j’en ferai part ici.

Sortant de l’expérience du G7 à la Malbaie, c’était intéressant d’assister à la présentation du seul Mexicain présent lors la conférence de la Société internationale d’économie biophysique (ISBPE) en juin dernier. Cela ramenait la question des négociations sur l’ALÉNA2 à l’avant scène. Salvador Peniche Camps, économiste de l’Université de Guadelajara, voulait faire plusieurs points.

D’une part, il voulait insister sur l’importance des incidences sociales de l’échec du «projet de développement» en cours depuis des décennies. La corruption de l’élite associée à cet échec s’explique en partie, selon lui, par l’accès à un pétrole relativement bon marché venant du gisement pétrolier supergrand Cantarell et de son contrôle. Le déclin de ce gisement, qui est en cours depuis 10 ans, a réduit d’autant les revenus du gouvernement mexicain qui en était devenu dépendant pour ses dépenses courantes et explique pour une partie importante les difficultés actuelles du pays.

Peniche4

Le «développement» de la société mexicaine est allé de pair avec la production et la consommation d’énergie fossile. Au début, c’était la facilité d’accès, aujourd’hui, ce sont les perturbations sociales allant de pair avec la réduction de la production mais le maintien de la tendance vers un accroissement de la consommation.

Prenant l’exemple des migrations vers les États-Unis, Peniche rappelait qu’un des premiers impacts de l’ALÉNA (dès 1994) venait du dumping de maïs américain subventionné sur le marché mexicain, avec comme premier résultat l’élimination des campesinos mexicains dont le mode de vie dépendait de la culture traditionnelle de maïs, qui ne pouvait concurrencer le maïs américain. Ces campesinos figuraient parmi les migrants ayant été obligés de quitter leurs petites fermes pour se diriger vers les villes et éventuellement vers la frontière américaine. Les campesinos qui ont réussi à passer la frontière, légalement ou illégalement, envoient beaucoup de leurs revenus obtenus aux États-Unis à leurs familles, et cela a permis à plusieurs de celles-ci de se maintenir à la campagne.

D’autre part, les récentes élections au Mexique, portant au pouvoir Andrés Manuel López Obrador (AMLO), un indépendant avec une majorité dépassant le 50%, semble être, pour Peniche, la réaction populaire à la nouvelle réalité socioéconomique et environnementale associée à la perte d’accès à de l’énergie bon marché et abondante. Il ne faut pas se limiter, insistait-il, aux impacts environnementaux de notre recours à l’énergie fossile, mais comprendre aussi les impacts sociaux – pauvreté, chômage et inégalités – aussi dévastateurs même si moins évidents à première vue en termes de leurs causes profondes.

Plus généralement, Peniche prenait comme une évidence l’absence d’intérêt pour la société mexicaine de l’ALÉNA, porte étendard du «projet de développement» et qui n’a rien appporté au pays à part des emplois le long de la frontière dans les maquiladores. Cela encore une fois en insistant sur les besoins sociaux des sociétés,

Peniche2

En 2010, il y avait 52 millions de pauvres, dont 12  millions en extrême pauvreté; en 2011, il y avait 55 millions de pauvres, dont 11 millions en extrême pauvreté. Il s’agit essentiellement de la moitié de la population.

besoins qui sont négligés par les traités de libre-échange dont les promoteurs pensent que le développement économique porte les réponses. L’économie biophysique cherche à intégrer dans l’analyse d’une société le rôle fondamental de l’énergie dans son fonctionnement et un portrait plus global de ce fonctionnement, incluant les impacts sociaux d’une dépendance à l’énergie non renouvelable et les perturbations qui résultent d’une perte d’accès facile à cette même énergie, avec son épuisement progressif.

Le portrait de la situation sert d’avertissement aux pays riches en général (le Mexique ne l’est pas) qui dépendent, non pas nécessairement de revenus venant de la production d’énergie fossile, mais de l’accès à cette énergie à bon prix, ce qui semble assez clairement vouè à un déclin important et assez rapproché.

Et chez nous, l’ALÉNA?          

L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) est revenu sur cettte question de l’ALÉNA dans un rapport récent. Le site de l’IRIS situe son travail avec une référence à une intervention d’Alain Dubuc dans La Presse lors de sa sortie:

Avec un sens du timing franchement malheureux, juste après les débordements du G7, l’IRIS a pondu une «note socio-économique» qui dit en substance que ce ne serait pas une mauvaise chose de mettre fin à ce traité: «Dans le cas de l’ALÉNA, on peut même se demander s’il est avangageux de préserver un accord dont les bénéfices ne sont pas évidents.»

L’IRIS commente ce texte en notant que, «pour Alain Dubuc, se questionner sur l’ALÉNA alors que nous sommes en train de le renégocier n’est pas acceptable … surtout juste après le G7.» Pour l’IRIS, comme pour Peniche, l’ALÉNA comporte pourtant de nombreux désavantages qui annulent les bénéfices associés au maintien du système économique actuel.

Quelle a été la réponse des gouvernements devant ce bilan mitigé? Ce fut une sorte de fuite en avant, par la signature d’autres accords semblables à l’ALÉNA, le dernier en date étant l’Accord économique et commercial global (AÉCG) avec l’Europe. À chaque fois, on fait miroiter un développement économique conséquent, et pourtant, le taux de croissance de la productivité est constamment à la baisse. S’il est de plus en plus difficile d’accorder foi aux diverses promesses faites à la population avant la signature de chaque accord, il y a lieu de se demander pourquoi il faudrait continuer dans cette voie. Dans le cas de l’ALÉNA, on pourrait même se demander s’il est avantageux de préserver un accord dont les bénéfices ne sont pas évidents, sans au moins essayer de se débarrasser au passage de ses composantes les plus controversées, telles que le chapitre 11. Plutôt que de libéraliser toujours plus avant, il serait judicieux de profiter de l’occasion que constitue la renégociation de l’ALÉNA pour recadrer à la fois les relations commerciales et la politique industrielle, afin de se donner les outils pour effectuer une transition écologique qui soit à la faveur du plus grand nombre. (Conclusion p.13)

On peut voir jusqu’à quel point, à des niveaux de vie tout à fait différents, le Canada et le Mexique sont devant la nécessité de chercher un nouveau mode de développement. L’élection de Trump, et maintenant de Ford en Ontario, semblent répondre à ce que Peniche associe à l’élection de AMLO: les populations ressentent l’échec des efforts de développement (toujours à des niveaux de vie tout à fait différents) et sont prêtes à même endosser des politiciens dont les politiques (quand il y en a) vont à l’encontre du nouveau développement nécessaire dans leur rejet de leurs élites gouvernantes.

Pour le Canada, l’IRIS produit un graphique (le graphique 4 de son rapport) qui explique un tel phénomène, alors que la population semble prête à (i) mettre dehors l’élite qui gouverne le Québec depuis très longtemps après l’avoir fait en Ontario et (ii) choisir des politiciens dont les politiques – comme ailleurs – vont dans le sens contraire de ce qui est presque inconsciemment recherché. Comme Donald Trump, Doug Ford rejette le système, mais voit mal ce qui est nécessaire comme remplacement.

Graphique 4 de l’IRIS

Le taux de croissance des salaires (comme du PIB) est nul pour le Mexique, à un niveau assez bas pour le Canada et les États-Unis, suivant des tendances qui semblent structurelles.

 

Le taux de croissance pour le Mexique est nul, ce qui est bien connu de sa population, alors que le taux annuel composé de croissance des salaires des États-Unis est de 1,26% et celui du Canada est de 1,43%, plus ou moins suivant le taux de croissance du PIB dans ces pays (cf. le tableau 2 du rapport et le graphique dans mon dernier article), qui est en déclin constant depuis les années 1960.

L’IRIS fournit un tableau qui montre la différence dans les différentes catégories d’exportation pour la période avant l’ALÉNA et celle des 25 ans de l’ALÉNA.

IRIS tableau exportations

L’ALÉNA a eu des résultats plutôt mixtes, avec plusieurs secteurs connaissant un déclin dans leurs exportations, dont les véhicules automobiles et les pièces, alors que les énergies fossiles et les biens de consommation ont connu des hausses.

Ce qui est frappant – mais c’était un objectif lors des négociations – est de voir que les exportations des «produits énergétiques» (lire surtout pétrole et gaz) est de loin la plus importante marchandise favorisée par l’ALÉNA. Je mentionne la proposition de Gordon Laxer dans mon dernier article d’essayer de faire enlever la clause de proportionnalité dans les négociations en cours; il s’agit d’une proposition pour aller à l’encontre de ce qui semble être le plus important élément de l’ALÉNA, où le Canada voyait l’énergie (fossile) comme une marchandise plutôt que comme l’assise de son propre développement. L’IRIS y va de ses propres recommandations (la disparition du Chapitre 11), avec vraisemblablement aussi peu de réalisme, devant les impératifs du système économique.

L’énergie, encore et toujours

John Schrampski, un autre conférencier de l’ISBPE et professeur de génie mécanique à l’Université de la Géorgie, a permis de mieux cibler de telles analyses, associées à l’ensemble de l’effort de mettre en question l’économie néoclassique (à cet égard, l’IRIS se montre très prudent (contrairement à l’impression de Dubuc…) en restant dans le paradigme de la «transition écologique», mis en question par mon livre).

Partant de courbes courramment utilisées dans les analyses pour illustrer «la grande accéleration» [de l’ensemble des crises contemporaines], Schrampski y apporte un changement: il sort l’enjeu de base de ceux qui sont plutôt secondaires, voire les résultats de la présence du premier. L’accent porte sur l’énergie, fondement de nos sociétés contemporaines, fondement de toutes les sociétés depuis toujours, mais aujourd’hui constituant un fondement passager avec leur dépendance aux énergies fossiles, non renouvelables.

Schramski fig

La disponibilité d’une énergie (fossile) abondante et bon marché a suscité un ensemble d’activités économiques et sociales, indiquées par les courbes en rouge(mes excuses pour le flou). Celles-ci, à leur tour, ont généré un ensemble d’impacts associés à des perturbations du milieu environnant, indiquées par les courbes en vert.

Il résume ses propos en parlant d’une approche à la «thermodynamique 101»: il a pris 4,5 milliards d’années pour établir le système planétaire actuel en termes énergétiques (éolien, géothermal, gravitationnel, électrique et nucléaire); il a pris 400 millions d’années pour étendre les bases de l’essor biologique du Cambrien (biomasse, ressources énergétiques fossiles, animaux de travaux, hydro et marine, dont les courants, les vagues et les marées).Il voit la planète comme une sorte de batterie chimique que la productivité primaire net venant du soleil a lentement chargée, avec la biomasse vivante et les ressources potentiellement énergétiques fossiles. La «grande accéleration» a été la décharge de cette batterie dans une centaine d’années, transformant l’énergie accumulée en travail productif et en chaleur, avec un épuisement progressif et de l’énergie fossile et de la biomasse. Il résume la «grande accélération» esquissée par son graphique: (i) la décharge énergétique est une fonction propulsant le «développement», permettant l’ensemble de dépassements indiqués dans le premier groupe de tendances en forme de J, qui résultent dans les impacts du deuxième groupe de tendances également en forme de J, et (ii) la décharge rapide est une explosion où les courbes J atteignent une apogée et s’apprêtent à s’effondrer.

Aujourd’hui, nous voyons comment la situation a évolué, l’expérience du Mexique servant de prémonition. Nous sommes devant le déclin de nos propres réserves d’énergie conventionnelle, cherchant désespérément à poursuivre avec la production d’énergie non conventionnelle (les sables bitumineux) qui, à mon avis et suivant les analyses de l’économie biophysique, n’aura pas lieu. Ce qui est nécessaire, comme pour le Mexique (oublions les États-Unis…), est de nous préparer pour une société où il y aura (beaucoup) moins d’énergie, en espérant pouvoir éviter les perturbations sociales que Peniche associe, pour le Mexique, avec le déclin de ses approvisionnements propres en pétrole.

Il s’agit d’un autre réveil, ce dont les promoteurs d’énergie renouvelable comme substitut aux énergies fossiles sentent peut-être venir. C’était finalement la thématique de fond de la conférence de l’ISBPE, portant sur le développement d’une pensée économique pour un monde où les contraintes en ressources vont dominer.

 

 

 

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L’économie et Kinder Morgan

Étonnant cet article de Gordon Laxer dans Le Devoir du 4 juin qui prône une réorientation des négociations pour une nouvelle ronde pour l’ALENA2 après les élections au Mexique et aux États-Unis. Laxer, qui connaît bien le domaine énergétique et les enjeux et qui vient de l’Alberta, y souligne l’importance de la clause «proportionnalité» dans l’accord et propose que la nouvelle entente imaginée devrait éliminer cette clause et réorienter le Canada vers l’abandon de l’exploitation des sables bitumineux; il faudrait qu’il s’approvisionne exclusivement avec de l’énergie fossile conventionnelle dont l’extraction et la production comportent moins de GES que la bitume et le pétrole et le gaz de schiste.

Laxer voit ce qu’il serait raisonnable de faire, mais ne semble pas reconnaître la profondeur des convictions de Justin Trudeau envers la croissance économique comme seul salut pour une société. Ici il rejoint l’auteur d’un autre texte sur la question, proposant un compromis en se fondant sur le jugement que «l’économie albertaine semble se débrouiller assez bien sous le statu quo» alors que la province est en plein récession depuis 2015 (voir la figure).

Source Cansim de Statistique Canada, Tableau 384-0038

Taux de croissance du PIB des 3 provinces productrices de pétrole et du Canada. 2000-2016. Un graphique similaire se trouve en illustration de l’article sur les problèmes de Terre-Neuve-et-Labrador de février dernier, mais qui ne couvre que la période de 2008 à 2016. On note la récession dans les deux autres provinces suite au bas prix du pétrole depuis 2014.

La croissance avant tout…

L’équipe de Trudeau avait déjà fait son lit sur la question pendant la campagne électorale. Trudeau insistait sur la conciliation de l’environnement avec l’économie, et prônait sans ambiguïté la construction de Keystone XL, d’Énergie Est et d’autres pipelines. En entrevue le lendemain des élections, Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères à venir, poussait sur ces dossiers, assez clairement en contradiction avec son positionnement passé mais suivant ce qui était la ligne évidente du gouvernement; Catherine McKenna a poursuivi et poursuit toujours dans la même veine.

Ce n’est pas le seul dossier où Trudeau fils se montre vieux, complètement ancré dans la pensée libérale, voire la pensée gouvernementale en général des dernières décennies, mais c’est probablement le plus important. Les fonctionnaires qui ont préparé ses dossiers pour la COP21 à Paris étaient bien ceux qui avaient fait le travail pour Harper pendant 10 ans, et leur analyse semblait et semble toujours claire. Les provinces de l’Alberta, de la Saskatchewan et de Terre-Neuve-et-Labrador ont presque défini le portrait économique pendant l’ère Harper, leur production d’énergie fossile aboutissant à des taux de croissance qui dépassaient et de loin ceux des autres provinces et celui du Canada (voir la figure, en portant aussi l’attention sur la croissance pour le Canada, toujours largement en-dessous de celle pour les trois provinces productrices – en si fiant à un développement économique «normal» comme celui des autres provinces, on serait en voie d’atteindre la fin de la croissance).

Ces trois provinces sont en difficulté aujourd’hui. Terre-Neuve-et-Labrador continue à travailler sur l’exploitation du pétrole en mer, mais fait face à d’énormes problèmes fiscaux résultant des coûts extrêmement importants et imprévus du projet de développement hydro-électrique de Muskrat Falls. L’Alberta et la Saskatchewan subissent depuis 2014 l’effet de la baisse du prix du pétrole à l’échelle mondiale.

… peu importe les risques

Le gouvernement Trudeau semble convaincu que cela est temporaire. À cet égard, les représentants de l’Arabie Saoudite et de la Russie ont indiqué en entrevue récemment qu’ils allaient intervenir pour arrêter la hausse de prix en cours depuis un an; un prix d’environ 60$ le baril serait à cibler, disaient-ils, reconnaissant que les prix plus hauts comportent des problèmes pour les économies mondiales – et cela même si les prix plus bas comportent des problèmes pour les pays producteurs.

Et voilà le défi: l’extraction du pétrole des sables bitumineux, comme je l’esquisse dans mon livre, n’est pas rentable à un tel prix. Ceci est connu de tous les acteurs dans le dossier, et il faut donc ajouter, à l’adhésion ferme de Trudeau au modèle économique fondé sur la croissance, une reconnaissance par lui que la situation est critique et que le seul espoir pour le Canada se trouve dans l’expansion de la production dans les sables bitumineux, même s’il est peu probable que cela se réalise.

Ce n’était pas pour rien que le Canada s’est présenté à Paris en décembre 2015 avec une contribution à l’effort qui était finalement celle du gouvernement Harper, celui-ci aussi un promoteur explicite et sans relâche du développement des énergies fossiles du Canada. En dépit de son langage, il était clair – si ce ne l’était pas pendant la campagne qui venait de terminer – que Trudeau ne croyait pas dans son discours sur la concilation de l’environnement avec l’économie. Ses conseillers le savaient bien: à moins d’un renversement de valeurs et de structures sociales et économiques allant à la base même de notre société (ce que Laxer propose sans vraiment le réaliser), il est impossible pour le Canada, et pour les autres pays riches, de concéder les efforts qui seraient nécessaires pour suivre les calculs du GIEC et éviter un réchauffement catastrophique au-delà de 3°C.

Finalement, Trudeau croit beaucoup plus dans la science économique que dans les sciences impliquées dans les travaux du GIEC et qui fournissent le portrait assez clair de la sixième extinction. Entre l’effondrement de l’économie et la catastrophe climatique et écologique, Trudeau préfère la première option. Reste qu’il semble conscient des faiblesses de celle-ci. Alexandre Shields présente un survol intéressant des incohérences inhérentes dans son positionnement dans un article du Devoir du 3 juin.

Ce qui motive Trudeau

J’ai noté dans un récent envoi d’Équiterre signé Steven Guilbeault qu’il y a une reconnaissance, parmi les opposants à l’agrandissement du pipeline Kinder Morgan, que le projet d’expansion de la production dans les sables bitumineux n’est pas rentable financièrement. Ceci est clé dans l’ensemble de l’analyse, comme j’ai essayé à plusieurs reprises d’indiquer, et il me semble que c’est nouveau. Tant mieux, sauf que cela fournit la motivation pour aller plus loin que l’opposition que je dirais traditionnelle.

La crainte qui motive le gouvernement Trudeau semble fondée avant tout sur une analyse qui suggère une tendance lourde dans le développement économique du pays, une tendance vers une baisse importante dans l’activité économique et la fin de la croissance. Une idée de l’importance de cela se trouve dans la persistance du modèle économique à toujours considérer les crises écologiques et sociales comme des «externalités». Lorsque les coûts de ces crises sont pris en compte, on constate que la croissance est déjà terminée, et cela depuis longtemps.

PIB 1962-2016 du livre

Ce graphique est tiré des données de Statistique Canada, avec un estimé pour le PIB du Québec avant 1984 parce que cela n’existe pas formellement. Il ressort des travaux de mon livre L’indice de progrès véritable: Quand l’économie dépasse l’écologie que le recours au PIB pour guider nos politiques économiques cachent d’importants facteurs sociaux et environnementaux qui deviennent des crises au fur et à mesure que l’effondrement économique se prépare.

Sauf que nous ne sommes pas préparés pour cela. On peut y penser autrement en regardant un graphique utilisant les mêmes données que le premier graphique plus haut mais incluant l’ensemble des provinces.

PIB Can et 10 provinces

Le taux de croissance économique dans l’ensemble des provinces canadiennes. Les provinces productrices paraissent comme dans le graphique plus haut, mais les taux pour les autres provinces, «normaux», rendent plus évidents ce qui nous attend avec la fin du pétrole conventionnel et de la croissance.

Les résultats pour les autres provinces que celles productrices de pétrole paraissent assez faibles et suggèrent certaines perspectives pour un assez proche avenir, tout comme le portrait de l’avenir qui semble faire peur à Trudeau et ses conseillers. C’est l’énergie fossile qui a produit notre énorme «progrès» et cette énergie va devenir de plus en plus coûteuse parce que de plus en plus non conventionnelle, comme celle venant des sables bitumineux. C’est clair que ceux-ci sont plus polluants, parce que l’extraction de leur pétrole exige un recours à d’importantes quantités d’énergie (conventionnelle…); ce qui est trop souvent absent dans les débats et les analyses est la reconnaissance que l’augmentation du prix qui en résulte ne peut être intégrée dans le fonctionnement normal de nos économies, fondées et dépendantes d’énergie bon marché.

Kinder Morgan avait créé Kinder Morgan Canada pour différentes raisons, mais il semble raisonnable de croire que, ce faisant, la compagnie parent se rendait moins vulnérable aux risques du projet du pipeline et de l’expansion de l’extraction dans les sables bitumineux. Les «majors» se sont déjà retirés des sables, et les compagnies (canadiennes) qui restent sembleraient continuer les opérations là où les investissements ont déjà étaient réalisés et où les coûts se résument à ceux des opérations courantes. Ce n’est pas le cas pour les projets d’expansion, et il n’y en a (presque) pas.

Pour une couverture solide et sortant des ornières de l’opposition sur fond environnemental, il vaut la peine de regarder une série d’articles publiée par The Tyee, dont la base est en Colombie-Britannique. S’y trouvent des articles de Andrew Nikiforuk (« Canada’s Dirty $20-Billion Pipeline Bailout », de la fin mai, et « Facts about Kinder Morgan Taxpayers Need to Know », de la fin avril, en fournissent de bonnes pistes pour le portrait), « How Kinder Morgan Could Make Trudeau a One-Term PM« , et de Mitchell Anderson, avec des références aux travaux de Robyn Allan, une autorité en la matière.

Parmi les constats pertinents: le prix payé pour la bitume qui sort des sables bitumineux et qui transite par les pipelines est plus bas que les références mondiales non seulement parce qu’elle manque de diversité dans ses clients, mais aussi et surtout parce qu’elle est d’une qualité bien inférieure au pétrole conventionnel; en 2007 Kinder Morgan avait évalué le pipeline Trans Mountain à 500$ millions.

Il est tentant de penser que Kinder Morgan jouait sa date limite du 31 mai dans un contexte où la compagnie avait abandonné l’idée qu’il y avait des fortunes à faire avec le pipeline; dans le cas contraire, confronter l’opposition et les délais, même si ceux-ci comportaient des coûts, devait présumer d’une rentabilité intéressante qui le justifiait. Le geste du gouvernement Trudeau, visant à contourner ces délais par des prérogatives gouvernementales, le met dans une situation où, dans deux ou trois ans, il faudra avoir un acheteur du pipeline agrandi, autrement dit, il faudra que le prix du pétrole soit de retour à un niveau trop élevé pour les économies des pays riches.

Les implications pour les interventions

On peut difficilement imaginer une plus éloquente illustration d’une sorte de désespoir qui anime le gouvernement à poser des gestes presque jamais vus. Il faut de la croissance, qui est très incertaine, surtout si l’exploitation des sables bitumineux ne continue pas. Si cette exploitation continue, si elle augmente, ce sera en fonction d’un prix qui poussera les économies des pays riches au bord d’une nouvelle récession, et la croissance sera négative. Pendant ce temps, la crise des changements climatiques ira en augmentant. Dans le cas actuel, Trudeau cherche à rater les objectifs de l’Accord de Paris et on rentre dans une orientation qui aboutit presque naturellement à une récession et, plus tard, une catastrophe climatique.

Il manque de clarté dans l’analyse de Trudeau, il manque surtout d’une vision du long terme. Le but de nombre de mes interventions n’est pas de critiquer les interventions comme telles, mais de suggérer que d’autres, une autre approche, s’imposent maintenant. Un récent exemple serait le projet d’agrandissement du Port de Montréal à Contrecoeur. Il s’agit d’un site convoîté depuis des années, et nous en voyons les paramètres nouveaux résultant des interventions du mouvement environnemental au fil des décennies dans le rapport de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale couvert par Le Devoir. Alors qu’autrefois on aurait pu soulever les enjeux touchant des espèces menacées, celles-ci sont aujourd’hui carrément protégées (temporairement) par des exigences de la Loi sur les espèces menacées; cette loi exige des études sérieuses sur les impacts d’un projet.

Alain Branchaud, maintenant de la SNAP, en sait quelque chose, lui qui, avec Andrée Gendron, s’est battu pendant des années pour éviter que le Chevalier cuivré ne disparaisse des cours d’eau dans lesquelles se lessivaient les eaux venant des terres agricoles. L’habitat de cette espèce n’a cessé quand même de diminuer en même temps que nous en apprenions de plus en plus sur son cycle de vie et ses habitats. Comme l’article l’indique, le Port de Montréal doit «mettre à jour les mesures d’atténuation proposées». Une autre histoire, et d’autres mesures d’atténuation, seraient à compter pour la Rainette faux-grillon.

Nous sommes à un moment où les «compromis», les «atténuations», sont explicites quand il est question d’entamer des approches économiques visant (toujours) à maintenir la croissance. Nous savons que nous sommes face à une peau de chagrin, nous avons vu l’habitat des deux espèces rétrécir avec différentes atteintes à leur intégrité, et tout indique un avenir sombre pour de telles espèces, pour presque toutes les espèces dans leurs habitats naturels. La croissance est impitoyable, et nécessite toujours de l’espace, du territoire, des ressources; l’idée d’atténuer les impacts, une certaine avancée par rapport à l’expression d’inquiétudes, représente néanmoins, avec une vision du long terme, la concession de nos objectifs aux impératifs économiques.

Il serait pertinent que les interventions arrêtent de cibler la protection de l’habitat, un leurre, pour cibler la cause des problèmes, la croissance et notre modèle économique lui-même. Je prétends dans le livre, arguments à l’appui, que nous devons nous préparer à un effondrement, que les projets d’expansion économique – sables bitumineux ou ports de conteneurs entre autres – feront partie de l’effondrement et que le défi face à ces dossiers est de mieux cerner ce qui est en cause quand nous reconnaissons que ces projets ne sont pas souhaitables.

En ce sens, il y a lieu aussi de bien positionner l’opposition au projet(s) d’agrandissement du Port de Québec. Le peu d’intérêt économique et social pour la région a déjà été bien montré. Reste à rentrer le débat dans celui plus général où l’agrandissement du Port de Montréal à Contrecoeur vient de la même vision, de la même recherche d’une croissance économique. Il est à se demander si cet autre agrandissement promet plus que celui à Québec…

La société de consommation et le modèle économique

Quant aux pipelines, Pierre-Olivier Pineau souligne dans l’article de Shields déjà mentionné: «Quant à moi, cette question des pipelines este complètement vaine: on passe à côté des enjeux de consommation, ici et dans le monde… Le coeur du problème, c’est qu’autant au Canada qu’ailleurs, on continue de consommer du pétrole en qualité croissante.» Il aurait pu élargir ses propos pour inclure le véritable coeur du problème, notre société de consommation généralisée, la volonté de produire ce qui se trouve dans les conteneurs. La croissance encore…

Il y a un début de la réflexion et des gestes nécessaires dans les propos recueillis par Rabéa Kabbaj d’Agence Science-Presse concernant le pipeline Trans Mountain. On y voit les propos et les analyses d’Éric Pineault et de Paul McKay, où il est justement question du besoin de ce pipeline, mais les propos ne vont pas très loin dans le portrait nécessaire d’une société qui aura abandonné les énergies fossiles.

Pour cela, il faut que nous regardions de nouveau les prétentions concernant une transition où nous remplacerons la fossile par la renouvelable. Cette transition est fondée sur de très mauvaises analyses du potentiel des renouvelables (voir de nombreux articles sur le blogue de Gail Tverberg ou Our Renewable Future, par Richard Heinberg et David Fridley ). Du moment où l’on abandonne cette idée d’un remplacement de l’énergie fossile par l’énergie renouvelable, nous sommes confrontés à une situation où il faudra abandonner notre modèle économique et la recherche de la croissance, pour commencer à concevoir la société qui va nous tomber dessus d’ici peut-être dix ans.

 

 

 

 

 

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Les migrations, les emplois et le modèle économique

Une version plus succincte de cet article a été envoyé aux journaux pour publication, et fournit une vision d’ensemble pour les lecteurs qui ne voudraient pas mettre le temps à lire ce qui suit, plus long. Son titre, partant d’une entrevue donnée par Joanne Liu de MSF: La démographie humaine – l’éléphant dans la pièce. J’y reviens à la fin de cet article.

Dans mon dernier article, je mettais un certain accent sur les migrants des pays du Triangle du Nord vers les États-Unis, et leur retour vers ces pays, sous pression ou autrement. Je ne parlais pas d’une autre sorte de migration temporaire, celle des élites. Presque tout le monde que j’ai rencontré dans cette classe de la population avait étudié aux États-Unis, souvent suivant une tradition remontant à leurs parents et grandparents. Elles sont toutes bilingues, et bien positionnées dans leur société d’origine à leur retour.

Migrants illégaux, migrants légaux

La catégorie des populations des migrants (surtout) illégaux est couverte en priorité par la presse américaine dans l’ère de Trump. La base électorale de Trump semble bien être les gens de race blanche qui craignent que l’immigration en continu va empirer leur situation qu’elle considère déjà désastreuse, les mettant dans une situation destinée à les rendre minoritaires dans le pays d’ici peut-être 25 ans.

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Au centre-ville de La Ceiba, au Honduras. Les fils électriques témoignent du fait que l’électricité est présente, mais également d’un manque important d’infrastructures.

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Un ancien édifice dans le style de l’époque colonial est en contraste avec le flot de véhicules. Dans les pays pauvres, l’auto est toujours un luxe, laissant un modèle possible pour l’avenir même des pays riches. Les fils toujours omniprésents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour nombre de pays pauvres d’où originaient ces migrations, la situation était également perçue comme désastreuse pour une partie et pour de très bonnes raisons. En raison de cela, l’élite ne retourne pas toujours à son pays d’origine, mais préfère assez souvent rester dans le pays de destination dans la diaspora du pays, normalement dans un pays riche (et l’intérêt ici est pour l’immigration vers les États-Unis).

Currently, emigration of migrants with tertiary education is very high, at 24 percent, in low-income countries, and is particularly high in small low-income countries. But if the people who leave retain a connection with the country of origin — and nurture this connection in their children and subsequent générations – their global connections may prove to be a valuable asset. (p.3)

Cette citation vient d’un rapport de 2013 du Migration Policy Institute intitulé What We Know About Diasporas and Economic Development. La lecture du rapport laisse le profond sentiment que l’incitation pour développer ce sujet (et derrière la création de l’Institute?) est un sentiment de culpabilité des pays riches face à cette sorte de vol des meilleures ressources humaines des pays pauvres. Bien que le rapport fournisse quelques exemples de personnes des diasporas ayant fait avancer de manière significative leurs pays d’origine, la grande majorité du texte se présente plutôt comme une série de recommandations pour mieux inciter les diasporas à aider au développement de leurs pays d’origine alors qu’elles ne le font pas normalement.

Finalement, sur le plan économique et concernant son jugement sur la contribution négative des diasporas en géneral, Trump se trompe fort probablement. Il ne semble pas se tromper (sur le plan électoral) en ciblant l’aspect social et les implications de l’immigration importante – légale et illégale – en cours depuis des décennies, par comparaison à celle en cours depuis des siècles mais constituée surtout de Blancs (et de Noirs, mais ces derniers comme esclaves…).

Les migrants et les immigrants parmi l’élite – la diaspora vs. le bassin de travailleurs d’ici

La catégorie couverte par la presse canadienne en priorité est une autre, celle des immigrants légaux, incluant les travailleurs temporaires. Concernant les travailleurs temporaires, surtout en agriculture, il est frappant de voir Jean-Martin Poirier, dans une émission de la série télévisée Les Fermiers, faire la comparaison entre sa Ferme des Quatre Temps et les conditions de travail qui y prévalent avec celles de ses voisins. Il souligne la planification différente du temps et des tâches par l’agriculture industrielle chez eux, qui aboutit à un travail hautement répétitif et de longue durée dans les champs; nous ne voulons pas de ce travail, laisse-t-il comprendre, et nous cherchons des migrants temporaires, souvent Guatémaltèques, Honduriens ou Salvadoriens, pour faire le travail à notre place, et pour notre bénéfice. On peut comprendre qu’ils sont payés plus que ce qui serait leur revenu dans leurs pays d’origine, mais voilà, il s’agit justement d’un cas, transporté chez nous, de notre domination des populations des pays pauvres en général. Je ne rentre pas dans le dossier ici, mais on peut suggérer que voilà l’occasion pour une transformation de notre propre société, en formant les gens ici, en ciblant des façons de travailler qui clochent avec l’approche industrielle.

L’accent ici depuis plusieurs années déjà est plutôt sur les gens qu’il nous faut pour compenser le vieillissement de notre population et le manque, comme résultat, de personnes pouvant combler des postes apparemment ouverts et intéressants et pour lesquels il n’y a pas de personnes qualifiées dans notre propre population «en déclin». Il s’agit d’une composante du portrait de notre modèle économique qui montre une autre de ses faiblesses fondamentales. Comme je l’ai déjà souligné à quelques reprises, nous n’en parlions pas pendant la période des «baby boomers» et la croissance démographique importante de leur époque, cela il faut présumer parce que cette croissance participait à la croissance économique qui marquait également cette époque, avec une prospérité remarquable.

Le problème auquel nous faisons face aujourd’hui est que cette prospérité de quelques décennies dans l’histoire de l’humanité n’était pas durable mais plutôt illusoire, fondée comme elle l’était sur le recours à des ressources non renouvelables, et limitées donc dans leur potentiel à long terme (cela à moins d’avoir trouvé des substituts qui n’en dépendent pas, ce que nous n’avons pas réussi à faire). L’espèce de «stagnation» (en termes relatifs, mais le terme est courramment utilisé par les journalistes comme Gérald Fillion et René Vézina) de l’économie ici depuis deux ou trois décennies résulte justement de la décision de nombreuses Québécoises de restreindre leur «taux de natalité» pour accéder plutôt au «marché du travail», avec comme résultat la «stagnation» de la croissance démographique. Le «déclin» de la population sera nécessaire un moment donné de toute façon, l’est probablement déjà, mais la décision des Québécoises peut être vue comme une contribution temporaire au bien-être économique de la société. Le bilan en est donc mixte.

Un changement profond en cours, en perspective

Les immigrants légaux et recherchés qui dominent la couverture de la presse ces jours-ci en ce qui a trait à leur fonction comme travailleurs ne posent pas les mêmes problèmes, les mêmes défis que ceux des réfugiés, des migrants illégaux et des travailleurs temporaires, si on prend ceux-ci comme représentant le 75% de l’immigration qui n’a pas de diplôme collégial. Dans le rapport du Migration Policy Institute, il y a un effort d’y insérer au début la question des diasporas dans les migrations, mais cela dans un contexte où c’est surtout la perte, pour les pays d’origine, qui est reconnaissable et où par ailleurs la contribution au développement de ces mêmes pays d’origine par leurs diasporas s’insère dans une longue histoire – quand il est question de diasporas dans les pays riches – de domination économique de ces pays (pauvres) par les pays (riches) où sont logés les migrants.

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Il reste toujours des milieux que fréquente l’élite dans ces pays. Ici, vue du Café Expresso en face du Mall, sur la route principale. Il faut souligner que non seulement les fils suggèrent quelques problèmes d’infrastructure, mais ils cachent le fait que les sources d’électricité pour le pays sont elles-mêmes plutôt fragiles.

En fait, le Canada et les États-Unis représentent des sociétés qui ne connaissent que la croissance démographique depuis des siècles, et cela en fonction, en très grande partie, de l’immigration. Pourvus des énormes ressources naturelles de ces pays de destination des immigrants des vieux pays (de l’Europe), et épargnés la dévastation des deux guerres mondiales sur le vieux continent, le Canada et les États-Unis ont prospéré. Pour y arriver par une autre tangente, cette prospérité est aujourd’hui questionnée alors que le nécessaire rétablissement de l’équilibre démographique s’instaure. Il n’est pourtant tout simplement pas imaginable que les sociétés s’adaptent à la nouvelle conjoncture, en visant un développement également équilibré, sans la croissance qui nécessite la croissance démographique. Dans l’occurrence, il s’agit de chercher plutôt des immigrants qualifiés pour pouvoir maintenir le modèle.

Trop tard pour les ressources, trop tard pour les sociétés

Nous voilà donc devant des débats de société qui ouvrent des thématiques qui s’imposent. Un point de presse récent de Joanne Lui, présidente de Médecins sans frontières, a abouti à un article de La Presse canadienne et a paru dans Le Devoir du 15 mai. Elle insistait sur la présence de 60 millions de déplacées forcées dans le monde actuellement et sur l’importance de ce dossier pour l’agenda du G7 de juin prochain à La Malbaie.

Il n’est pas question de trouver des pays d’accueil pour un tel nombre de personnes, mais d’intervenir en amont devant les inégalités mondiales qui expliquent (du moins, en bonne partie) ces déplacements. Liu n’aborde même pas cette question de front (du moins, dans l’article), tellement elle se pose, peut-on présumer, sans que des réponses ne soient envisageables.

En fait, la crise humanitaire des réfugiés et des migrants récents, où elles comptaient pour peut-être deux millions de personnes, a réussi à déstabiliser toute l’Europe, d’une part, et à déstabiliser, d’autre part et d’une toute autre façon, les États-Unis d’Amérique. Liu parle de ses visites à différents camps mis en place pour accueillir les réfugiés en dehors des territoires des pays riches et insiste sur ces dizaines de millions d’autres qui cherchent autre chose que la misère dans leurs pays d’origine.

Dans mon livre, je propose qu’il est trop tard pour instaurer une transition vers une nouvelle société, cela en raison de contraintes à venir associées à une diminution des ressources énergétiques fossiles en perspective. Ce que l’on peut soupçonner est que les migrations montrent une autre facette de ce qui est en fait un effondrement, déjà en cours, qu’il est trop tard penser «gérer».

 

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Petites impressions de microcosmes…

Pendant six ans durant les années 1990 j’étais responsable pour Nature Québec/(UQCN d’un projet avec des groupes environnementaux/communautaires sur la côte nord du Honduras. Le projet ciblait le renforcement de ces groupes et la création d’un groupe régional visant à intégrer leurs approches et leurs interventions. Le tout tournait autour de la création par le gouvernement, lors du Sommet de Rio en juin 1992, de nombreuses aires protégées qui ne seraient protégées qu’en fonction d’une adhésion à l’objectif par la population des communautés autour. J’ai décidé récemment d’y retourner après une absence de 20 ans, histoire de tâter le pouls de la situation actuelle et de voir si j’avais perdu mon temps avec le projet. Comme c’est le cas pour n’importe quel effort de cerner le terrain, mes observations ne sont que des impressions, encadrées par ma réflexion sur l’effondrement possible qui s’annonce et non par un espoir pour de nouvelles améliorations en matière d’environnement et de développement social…

Quand j’étais au Honduras dans les années 1990, le pays se distinguait, presque à son insu, par sa superficie encore intacte du point de vue forestier et par des problèmes gastro-intestinaux chez 75% de la population. On estimait qu’environ 80% de ses forêts étaient encore en place, contre environ 12% pour le Costa Rica, qui faisait avec succès la promotion à l’échelle internationale de ses aires protégées. Je ne connais pas les origines sociales, économiques et culturelles de cette différence, et j’ai pu faire certains constats correctifs en 1992 lors d’un trek de trois jours; il partait du sud de la chaine de montagnes de la côte nord, désertique en raison du fait que les montagnes de la côte dominées par Pico Bonito faisaient tomber toute la pluie, pour les traverser jusqu’à la côte de la mer des Caraïbes. Cette forêt honduréenne était parsemée partout de sentiers des communautés paysannes et des travaux agroforestiers que les paysans effectuaient sur le territoire depuis de nombreuses années; les écosystèmes forestiers étaient loin d’être intacts. J’étais également frappé, année après année, par la fumée des feux de forêts tout au long de la côte, feux auxquels d’autres paysans (ou les mêmes) se consacraient dans le but de dégager des territoires pour la culture du maïs et du frijól, cela dans des pentes abruptes que nous ne penserions même pas propices à la culture.

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La forêt a été éliminé depuis longtemps dans les basses terres. Elle s’est éliminée aussi, plus progressivement et pour une bonne partie, dans les montagnes (le fond de la photo).

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La forêt tropicale d’arbres feuillus – le bosque latifoliado – couvrait la plaine côtière et les montagnes qui se lèvent à seulement quelques kilomètres de la côte, avec des pentes abruptes. Ici une partie du parc national de Pico Bonito.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le «développement» dans des pays pauvres

Dans le temps, la route entre La Ceiba et Trujillo passait pour une partie assez importante à travers des forêts tropicales – le bosque latifoliado – encore en apparence intactes; je me rappelle par contre de la visite d’un forestier qui revenait après 10 ans d’absence, qui était frappé par l’étendue de la disparition en cours. Vingt ans plus tard, ce n’était donc pas une surprise de ne voir aucune forêt le long de la route de quatre heures en autobus. À la place, une sorte de développement plus ou moins organisé étendu tout le long de la route, tributaire en grande partie du travail dans les plantations de palmiers africains et de l’ananas qui s’y trouvent, avec des commerces éparpillés selon les besoins. Comme ailleurs, les paysans qui ne travaillent pas dans les plantations ont gravi les pentes jusqu’à ce qu’il n’en reste plus et – information venant d’un agronome qui revenait de la Mosquítia, une autre région qui était intacte dans le temps – s’étendent maintenant de plus en plus vers les terres marécageuses pour y établir la ganaderia, l’élevage de vaches; la culture du maïs et du frijól semble abandonnée. Nous n’avons quand même pas fait beaucoup mieux dans l’Amérique du Nord.

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Le paysage des hautes terres guatemaltèques est différent de celui du Honduras. Ici on voit un paysage traditionnel voué à la culture du maïs et du frijól manifestant le déplacement des populations en croissance sur les terres autrefois sous culture.

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Les marchés publics dans le pays donnent une assez bonne impression de la vitalité de la culture et du fonctionnement de la société paysanne. Ici, celui de San Juan Comolapa.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour l’écologiste que j’étais, la disparition des écosystèmes et de la biodiversité frappait; en contrepartie, j’ai pu noter que le récif mésoaméricain qui entoure les Islas de la Bahia et qui s’étend jusqu’au Belize, et que j’ai pu faire de la plongée après une absence de ces eaux de 20 ans aussi, est en bon état, favorisé par un tourisme reconnu dans ces îles à l’instar de celui au Costa Rica. Par contre, ce qui frappait davantage est «l’occupation du territoire» par une population qui, elle, est une fois et demi celle d’il y a 20 ou 25 ans. Lors de ma récente visite, c’était le portrait de cette population qui attirait l’attention.

Au Honduras, on a peu l’impression de communautés de paysans, mais plutôt – pour la petite partie que j’ai visitée – des communautés rassemblées autour des plantations, dépendantes de celles-ci. C’est le legs de l’histoire plus que centenaire du United Fruit et du Standard Fruit (maintenant Dole) et la production de fruits et d’huile pour exportation vers les pays développés (surtout les États-Unis). À Cuero y Salado près de La Ceiba, géré par un des groupes du projet des années 1990, nous avons pu échanger avec un pêcheur qui nous décrivait le bouleversement lorsque la compagnie qui cultivait les noix de coco a abandonné l’intervention il y a plusieurs décennies, laissant des villages entiers dans la dèche; bon nombre des hommes se sont transformés en pêcheurs, mais maintenant (et peut-être déjà à cette époque-là) les stocks de poissons sont réduits. Au moins, peut-on dire, c’est une activité «économique» qui n’est pas dépendante directement des exportations; un homme y vient tous les jours pour chercher les prises pour les marchés locaux.

Dèjà, lors de ma visite en 1992, le Guatemala, voisin du Honduras, frappait plus par sa population (ces réflexions ne touchent que la partie des hautes terres et non la partie occupée par les métisses et les Ladinos, où on trouve fort probablement une situation similaire à celle du Honduras) que par sa biodiversité, cela à travers une guerre civile qui dévastait le pays. Le peuple Maya représente presque la moitié de la population et occupe toute la partie ouest du pays, dans les montagnes. Je me rappelais des cultures et des boisés de pins restant à travers les champs, et j’ai pu revisiter ces paysages cette année. J’ai pu également rentrer dans des marchés populaires, à San Juan Comolapa, à Nahualá, à Tecpán et à Chichicastenango, avec quelques conversations avec différentes personnes qui s’y trouvaient. Bien que je revienne avec une impression lourde de visages de femmes Maya sans sourire, les échanges dans les marchés établissaient un contact plutôt normal. Ce sont surtout les enfants qui se trouvent souriants; le Guatemala a le taux de natalité le plus important de toute l’Amérique latine (la population ayant doublé, comme celle du Honduras, depuis 25 ans), ce qui augure mal pour ces sourires…

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La culture du maïs et du frijól, tout comme d’une multitude d’autres légumes pour la cuisine familiale (et même pour celle dans les villes avoisinantes), y est maintenue en bonne partie.

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Les paysages de la campagne Maya ressemblent à d’autres où la culture domine, et semble en grande partie épargnée de l’agriculture industrielle pour ce qui est des hautes terres occupées par les Mayas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au Guatemala, du moins dans la partie Maya du pays, on sent plutôt les communautés, des rassemblements de paysans organisés et possédant des traditions culturelles et sociales qui remontent loin; à cet égard, il faut bien reconnaître que ces descendants du peuple Maya représentent finalement plusieurs ethnies et parlent plusieurs langues, et occupent aussi une partie du Mexique. Je me rappelle du contraste entre la semana santa dans les deux pays en 1992, impression renouvelée l’an dernier; même s’il s’agit d’un legs du colonialisme, on voit facilement une adaptation de la religion occidentale par les traditions mayas… La pauvreté qui s’y ressent est celle d’un peuple paysan, alors que celle au Honduras semble plutôt rattachée à des emplois faiblement rémunérés n’ayant rien à voir avec de telles traditions et à risque de disparaître avec des changements dans les pays riches. D’une part, on a une société intégrée et opérante (tout en cherchant des revenus d’appoint ou plus venant de ventes aux touristes, surtout indigènes, d’après ce que j’ai vu[1]), d’autre part, des individus pris dans le système économique des pays riches qui ne laisse pas de racines sociales autochtones.

Et les migrations?

Mon chauffeur au Guatemala a insisté sur le fait que la plus grande source de revenus pour le pays est constituée des remises des Guatemaltèques vivant aux États-Unis[2]; l’omniprésence de nouvelles résidences dans cette région paysanne lui faisait commenter presque sans arrêt, tellement il était impressionné du nouveau statut représenté par ces édifices. Cela soulève un autre phénomène presque omniprésent aussi dans les deux pays, les histoires des migrants, légaux et illégaux.

Au Guatemala, le phénomène se montrait par ses «résultats indirects», les nouveaux édifices remarqués par mon chauffeur. Au Honduras, c’était beaucoup plus direct, alors que je prenais les taxis locaux et les autobus inter-cité. Lors de courts et de longs voyages, je suis tombé régulièrement sur des individus qui avaient vécu l’expérience; dans un terminal de bus, un jeune dans la vingtaine qui venait d’être déporté de la Caroline du Nord, alors qu’il avait passé sa vie aux États dans la construction; un chauffeur de taxi qui maintenait une conversation animée avec une femme à l’arrière sur le coût ($7000) demandé par les coyotes pour arranger un passage; un jeune qui chauffait un taxi parce qu’il n’y avait pas d’autres emplois; un ancien joueur de basket rencontré dans l’autobus qui avait quitté la Floride, où il travaillait dans la construction, quand il savait qu’il allait être déporté; un chauffeur de taxi à La Ceiba qui était revenu après 10 ans à Cleveland.

En fait, les taxis (tarif pour un parcours dans les petites villes l’équivalent de $1) sont probablement en surabondance, représentant peut-être la moitié de tous les véhicules que l’on voit sur les routes, surtout dans les villes; l’autre moitié est composée d’autobus et de camions, le tout laissant une place quelque part pour les autos privées de l’élite, présentes mais un relativement petit nombre.

Je me posais la question assez souvent quant à l’avenir de ces différentes communautés face à un effondrement des structures économiques des pays riches. D’après mes intuitions, les communautés au Honduras se trouveraient comme ceux qui travaillaient autrefois sur les plantations de coco, dépourvues et obligées de retrouver une approche à une vie paysanne alors que le territoire semble déjà assez occupé par de «vrais» paysans. Finalement, la domination des pays riches sur cette société la rendrait probablement incapable de passer à la survie, alors que cette domination depuis plus d’un siècle (sans remonter à l’époque des premiers colons) la tient en laisse alors qu’elle n’a jamais trouvé le moyen d’y échapper. Les communautés de descendance Maya au Guatemala se trouveraient obligées d’abandonner les revenus d’appoint venant du tourisme, ou des remises des membres de la famille travaillant aux États, mais la vie continuerait plutôt comme avant, mais face à une croissance démographique jusqu’ici qui laissera ces traces dans des contraintes.

Ce que l’on voit en voyageant dans ces pays, en y séjournant, est qu’il y a une connaissance largement répandue (les télévisions y sont partout) du niveau de vie dans les pays riches, une certaine volonté de l’imiter à défaut de pouvoir y vivre, mais cela en dépit d’une reconnaissance de leur propre culture, de leur propre société, que les populations apprécient. Nous vivons face à cette situation depuis des décennies, profitant d’une approche «extractive» aux pays pauvres qui les a réduits à une dépendance trop importante, d’après mes observations, au Honduras (et probablement dans une bonne partie du Guatemala); l’économie, et finalement la société, vivent pour nous approvisionner en différents produits de consommation, souvent de luxe. Nous nous préoccupons de l’empreinte carbone des fruits tropicaux en provenance de ces pays et que nous consommons, sans réaliser que déjà depuis plus d’un siècle cette consommation a nécessité l’élimination des forêts tropicales et l’élimination d’une structure économique autochtone dans ces pays. Nous n’avons pas réussi à extirper complètement certaines cultures, comme celle des Maya du Guatemala et du sud-est du Mexique (dont le Chiapas), peut-être parce que les territoires qu’elles occupent n’offrent ou n’offraient pas de potentiel extractif.

L’avenir?

Ce qui est arrivé au fil des années récentes est, d’une part, une augmentation progressive et finalement phénoménale des populations des pays pauvres, les poussant de plus en plus vers les limites de la possibilité de survie sur leurs propres territoires et, d’autre part, une transformation de plus en plus complète de leurs économies, de leurs sociétés, qui les rend totalement dépendants de nous dans les pays riches pour des dernières poussées d’exploitation/extraction.

C’est dans ce contexte que nous abordons la «problématique» des migrations, en Europe et en Amérique du Nord. Nous y voyons une crise humanitaire, surtout lorsque les migrants ont réussi a franchir plusieurs étapes plus que contraignantes pour arriver plus ou moins chez nous[3]. Nous ne voyons tout simplement pas la crise humanitaire qui sévit depuis des décennies, crise qui est fonction de notre mode de vie attrayant mais qui dépend de l’asservissement de grandes régions de la planète, de grandes populations de l’humanité, à une situation de pauvreté plus ou moins relative. Cette situation a été rendu possible par  une exploitation massive des énergies fossiles par les pays riches, qui ne se sont pas préoccupés outre mesure du fait que ce sont justement des énergies fossiles, par leur nature limitées et non renouvelables. Pendant que les pays pauvres se poussaient à des limites de survie, les pays riches se poussaient à une surconsommation qui ne pourra continuer, qui ne continuera pas.

C’est finalement deux ou trois milliards de personnes qui voudraient migrer aux pays riches, à défaut de quoi leurs sociétés risquent de se désagréger sous les pressions de la surpopulation, le manque cruel de ressources de base et d’une pauvreté qui continue à croître. Je ne vois aucune façon de se préparer pour cet autre effondrement qui va frapper les trois quarts de l’humanité et qui est en cours, dont les «petites» migrations vues à ce jour sont des indicateurs. La seule «solution» est l’effondrement de nos propres sociétés dans des déluges de déchets et de pollution planétaire probablement le mieux compris dans notre insistance sur le déchet peut-être le plus important, nos voitures dont le symbolisme tend de plus en plus vers le ridicule. Nous dans les pays riches sommes le 1% (même si nous sommes, finalement, le 15%); le 1% parmi nous ne représente qu’une poussée à l’extrême du ridicule.

 

 

[1] J’ai pu visiter pendant mon séjour San Francisco El Alto, à 8000 pieds dans la Sierra madre, connu comme le Taiwan de l’Amérique centrale. Il s’agit d’un emplacement, autrefois et ayant des restes d’un village, près des routes menant partout dans l’Amérique centrale. On y produit et on y fait le commerce du gros de beaucoup des productions industrielles qui passent – dans le cas des tissus – pour des vêtements des groupes éthniques. Ceux-ci abondent dans les marchés locaux, dont celui de Chichicastenango, et il y a de nombreuses femmes qui passent pour les vendre du marché d’Antigua à celui de Panijachal/Atitlan à celui de Chichicastenango, probablement presque à temps plein.

[2] On trouve une source dans un rapport du Migration Policy Institute intitulé What We Know About Diasporas and Economic Development:  « For most low-income countries, remittances remain the top source of hard currency inflows. » p.5.

[3] Comme je mentionne dans mon livre, Christian Parenti, dans son ouvrage Tropic of Chaos: Climate Change and the New Geography of Violence (New York, Nation Books, 2011), présente une vision d’ensemble de ce qu’il appelle la «convergence catastrophique», où un nombre important de pays présentent les conditions de pauvreté et de violence qui, cumulées à l’irruption des changements climatiques, créeront une situation propice à de grandes déstabilisations sociales. Loretta Napoleoni, dans Merchants of Men: How Jihadists and ISIS Turned Kidnapping and Refugee Trafficking into a Multi-Billion Dollar Business (2016), fournit un portrait de la situation qui prévaut dans les corridors de migrations en Afrique, vers l’Europe. Puta madre: descente de l’Amérique centrale, par Pierre Delannoy (2007) trace certains éléments de ces corridors en Amérique centrale.

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À la recherche de la pensée systémique

Même si ce n’est toujours pas une évidence, il y a de plus en plus de reconnaisance du fait que le rôle de l’automobile dans notre civilisation (et non pas seulement dans la culture) doit changer. Non seulement elle nous crée des problèmes dans nos villes par la congestion que son utilisation génère presque automatiquement, mais elle est déjà impliquée dans l’aménagement de ces villes qui est fait pour elle et qui perturbe la vie de la société et son fonctionnement, son insertion dans le milieu qui devient de plus en plus restreint quant aux options qu’il nous offre.

J’aborde la problématique à plusieurs reprises, et de différentes façons, dans mon livre. C’était dans ce cadre que j’étais fasciné de tomber sur le travail de Tony Seba de l’Université Stanford dont j’ai parlé dans un récent article du blogue (ici pour la présentation sur youtube). On doit bien entretenir des doutes quant aux chances de réalisation de ses projections. Ce qui est fascinant est qu’elles fournissent un portrait possible de la façon dont l’effondrement pourrait s’opérer à travers la complexité de nos sociétés riches et cela en suivant un raisonnement économique de la part des individus et des investisseurs pendant le déclin du système dans lequel ce raisonnement s’insère. Seba projette, en fonction de son analyse des technologies qui évoluent actuellement, que d’ici 2030 (i) la voiture électrique remplacera totalement la voiture thermique à essence et (ii) la voiture autonome remplacera la voiture conduite, pour constituer des flottes de voitures autonomes électriques; parmi les critiques qui suivent plus loin, il y a absence d’information sur la façon de voir cette flotte et sa diversité (vannes, camions, etc.) même s’il indique dans l présentation que ses propos s’appliquent à l’ensemble des véhicules. (iii) Une troisième projection est clé: pendant cette période de moins de quinze ans, l’engouement pour la possession d’une automobile marquant notre place dans la société va également se transformer dans une forte adhésion à un système de transports où l’auto privée est presque disparue, encore une fois, pour des raisons économiques.

Tel que présenté par Seba, cette troisième projection est fondée sur l’évolution perturbatrice (disruption) des autres technologies, sur un ensemble de facteurs qui rendent désuète la possession d’une voiture personnelle: son coût; son efficacité; son intérêt. De nombreuses critiques des attentes d’une multitude d’intervenants qui mettent leur espoir dans la transformation des sociétés avec la venue de l’auto électrique et/ou autonome suggèrent que, dans l’absence de ce troisième élément du portrait, auquel elles ne pensent presque pas, l’automobile continuera à être plus que problématique, un véritable problème pour les sociétés. L’alternative est ce que Seba appelle le transports considérés comme un service (TaaS – Transport as a Service). Le résultat: une baisse de la demande d’ici 2030 de 80% et une baisse du nombre de véhicules de 70% – ce qui répond à des exigences en période d’effondrement… L’accent est sur les États-Unis, et il reste tout un travail à faire pour expliciter les implications des projections pour l’ensemble des pays.

L’approche «business as usual» en contraste avec Seba

Quelques unes de ses critiques permettent de voir un ensemble de facteurs qui pourraient avoir une influence sur l’évolution des technologies et des comportements telle que projetée par Seba, tout en étant elles aussi bien faillibles. Un suivi explicite de Seba par Seeking Alpha, une firme de conseils financiers, souligne que ses projections dans «Rethinkx Report: TaaS, An Illusion Wrapped In A Mirage Inside A Fantasy» pourraient aboutir à l’élimination de l’industrie pétrolière, ce que l’auteur considère impensable, apparemment… Seba est conscient de cette conséquence des perturbations qu’il décrit et suggère – avec moins de pouvoir de conviction pour moi que ses projections sur l’évolution des technologies – que l’économie va se maintenir mais avec l’accent sur d’autres filières. Il note que l’industrie qui exploite les sables bitumineux sera une des principales à connaître des investissements échoués.

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De grandes quantités de lithium nécessaires (selon la technologie actuelle) pour les batteries des automobiles (et d’autres appareils) électriques devra venir de quelque part, et ne se trouvent pas partout. Les gisements principaux se trouvent dans les hautes Andes de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine. L’extraction à ces endroits n’est pas une évidence. Ici, une saline à 12000 pieds dans les Andes en Argentine.

On peut soupçonner que Seeking Alpha représente de par ses arguments sur fond économique précisément le type d’intervenant que Seba décrit comme trop pris par les tendances traditionnelles pour pouvoir saisir la situation qui ne suit pas ces tendances, la perturbation. Son calcul de base, qu’il y aura plus d’autos et de déplacements qu’actuellement, prend comme hypothèse que tous les transports personnels de l’avenir seront en autos à 4 places; il calcule le nombre de déplacements pour le travail et pour les enfants et attribue tout à l’auto seule. Cela semble aussi mal fondé que ce qu’il attribue à Rethinkx. Dans un deuxième article, «Rethinx Report: A 30 Million Barrel Per Day Drop In Demand For Oil», l’auteur souligne que les projections comportent la disparition de l’industrie de l’automobile telle que nous la connaissons, et qu’il considère tout aussi impensable. L’auteur conclut que le scénario business as usual est ce qui est probable pour l’avenir.

À travers ses critiques, Seeking Alpha souligne un autre problème, également noté par Seba, qui affiche un certain optimisme à cet égard, que les quantités de lithium requises pour les batteries des voitures électriques prévues dépassent la capacité de les fournir, sinon les réserves elles-mêmes. Le tout met l’accent sur les États-Unis, mais la situation s’empire tout simplement si l’on envisage la situation à l’échele mondiale. C’est probablement une des failles importantes dans l’argument de Seba, sauf qu’il répondrait, je soupçonne, que la technologie des batteries évolue aussi.

Les obstacles à la venue des perturbations

Dans une autre approche à la critique, «The Case Against Self-Driving Cars», un article de Tech Central (organisme basé en Afrique du Sud) est fondé sur l’expérience des dernières décennies et met en doute les attentes des «optimistes» qui pensent que ces nouvelles technologies vont permettre de résoudre des problèmes tels la congestion sur les routes. Il se penche sur la façon dont les gens réagiront devant leurs (nouvelles) options, cherchant de meilleures autos, et en général laissant la situation comme avant, ou pire. La critique se fait apparemment en pensant seulement à l’auto privée et la poursuite du business as usual pour longtemps, en rejetant la courbe S que Seba insiste sera cruciale.

Un article assez étoffé dans Science poursuit encore une fois dans le contexte du maintien de toutes les autres options, ce qui permettrait de continuer avec le chaos actuel, incluant l’étalement urbain et la congestion. L’auteur semble penser toujours à l’auto privée, mais autonome et semble assez favorable et positif quant à leur venue, en soulignant que des propriétaires éventuels (comme GM, dans l’article) vont probablement pousser pour l’ouverture vers les AV comme occasion d’affaires. Vers la fin, il y a un paragraphe qui semble accepter comme probable que la possession individuelle pourrait disparaître.

Dans un article dans l’Irish Times, on note que l’auteur souligne que c’est le même calendrier pour Volkswagen que pour Seba, 2021-2022, pour l’atteinte du niveau 4 en autonomie. En fait, l’article est un survol d’un ensemble de problèmes actuels et un accent sur des sondages qui soulignent l’attachement des conducteurs à leurs autos, ce que Mazda favorise. On voit que les manufacturiers – l’industrie dont la disparition est crainte par Seeking Alpha et prévue par Seba – suivent différentes stratégies face à l’évolution des technologies: GM semblerait investir dans la vision d’une société où la voiture électrique autonome jouera un rôle important, alors que Mazda présume que le scenario business as usual continuera à dominer.

Quartz Media LLC en juillet 2017 insiste sur la multitude d’obstacles devant l’adoption des nouvelles technologies, rejettant l’argument de Seba (pas mentionné) à l’effet que l’évolution des technologies perturbatrices s’impose suivant de tout autres tendances. Dans le court article dans The Drive de mai 2017, l’auteur débute avec l’idée que l’auto sera privée pour un temps indéterminé. Il répète les arguments de Seeking Alpha et d’autres sur l’augmentation de l’utilisation plutôt que la quasi disparition des flottes et sur l’incitatif à l’étalement urbain. On voit, pour la réponse, l’importance de l’enjeu de la propriété non personnelle de ces voitures et l’importance des investissements nécessaires pour qu’elles développent comme voulu/prévu. Finalement, que les flottes soient la propriété de grands investisseurs n’est pas en conflit avec le changement radical en termes de volonté de possession de la part d’individus qui est nécessaire pour le portrait de Seba.

Fortune, en janvier 2017, intervient aussi en mettant l’accent sur le fait que les nouvelles technologies vont constituer un incitatif à utiliser l’AV plus souvent parce que commode. Ce problème semble disparaître ou presque si l’AV n’est pas personnelle. Dans The Spectrum de juillet 2017, on voit une analyse qui présume que la propriété privée va continuer et même la présence d’autos conduites par des humains; il présume même que l’auto sera thermique. Il note presque en passant ce que des malicieux pourraient faire pour nuire aux autos autonomes, mais en général se penche sur des situations ordinaires que les concepteurs savent qu’il faut régler. Computer World en mars 2018 publie un article qui insiste sur la nécessité de bureaux de contrôle à distance (y compris pour contrer du vandalisme), finalement prétendant que l’intelligence artificielle ne pourra planifier tous les gestes humanistes et que cela limitera l’essor de l’automobile autonome.

Notre avenir avec les transports

Pour le répéter, l’argument de Seba est loin d’être une démonstration, même s’il comporte de très intéressantes analyses de l’histoire de l’évolution des technologies qui font fi des obstacles apparents. En contre-partie, les critiques esquissées ci-haut mettent presque de côté une situation où la vision des transformations radicales qu’elles jugent frivoles, optimistes, illusoires, très complexes, s’insère – Seba n’en parle pas non plus – dans le contexte que j’essaie de garder à l’esprit dans les articles de mon blogue. Bref, que Seba ait raison ou non, la compréhension des enjeux qui diminue l’importance de la crise qui semble imminente dans le secteur pétrolier (ou, vu autrement, dans les sociétés consommatrices de pétrole qui ne pourront plus y avoir accès aussi facilement qu’avant) est vouée à un échec bien plus probable que la vision de Seba. Ce qui est intéressant, voire fascinant, pour un analyste comme moi, est la façon dont le portrait de Seba permet de concrétiser l’effondrement avec des percées qui le rendraient moins catastrophique, d’imaginer que les transports et la consommation qui marquent tellement nos sociétés peuvent être imaginés autrement.

Seba lui-même diminue l’importance de l’effondrement associé à la disparition (ou presque) des industries pétrolière et de l’automobile qui devient presque inévitable avec ses projections et ne donne aucune indication qu’il voit un effondrement du système économique pendant la période qu’il cible pour les transformations perturbatrices qu’il décrit. Je soupçonne que c’est là où se trouvent les plus graves obstacles à l’arrivée de la situation qu’il décrit, puisque les technologies en cause et leur mise en oeuvre dépendent en grande partie du maintien du système économique qui semble être en voie de disparition. Par ailleurs, mais ce n’est pas central pour le portrait des transports, Seba ne semble avoir aucune connaissance des enjeux associés au rendement énergétique (ÉROI) des énergies renouvelables, quand il suggère dans sa présentation que l’énergie solaire se trouvera partout, sous peu, comme énergie préférentielle pour des raisons économiques.

Une bonne partie de mon livre chemine dans des illusions qui pourraient s’avérer des contributions à un effondrement qui serait moins catastrophique. L’analyse de Seba chemine peut-être également dans l’illusion, mais dans les deux cas, il y a rejet du cadre du scénario «business as usual» du Club de Rome. Ces «illusions» sont finalement l’objet de l’économie biophysique dont j’essaie de suivre la pensée dans mes articles. À cet égard, ma lecture de Seba et de ses critiques m’amène à un regard sur ce qui est en cause et de revoir les fondements des «illusions». Ce n’est pas une transition que Seba présente, mais une perturbation majeure, justement l’alternative nécessaire aux différentes sortes de transitions que les «optimistes» imaginent.

Howard T. Odum et l’idée d’une «descente prospère»

Charlie Hall est probablement l’intervenant le plus actif dans la promotion de l’économie biophysique, cette «branche» de l’économie écologique qui veut mettre l’accent sur le rôle de l’énergie dans notre développement. Il y a deux ou trois ans il a fait l’éloge de son mentor (et directeur de thèse de doctorat) des années 1970, Howard T. Odum, dans le listserve qu’il utilise pour des envois depuis des années, comme l’être humain «le plus brilliant et le plus prescient» qu’il a jamais connu. La motivation de l’éloge semble être sa récente retraite, se faisant en même temps que la plupart des élèves d’Odum. Pour Hall, leur départ signale la disparition d’une approche synthétique où l’écologie, l’énergie et l’économie font partie du même continuum et telle qu’abordée par l’analyse des systèmes.

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Graphique typique de ceux de Howard Odum et repris par l’ISBPE

Un texte clé d’Odum qui fournit une bonne idée de sa pensée est «Net Energy, Ecology and Economics», datant de 1974 et remis en ligne par Mother Earth News. Odum fournit en effet une belle vision d’ensemble de nombre de thématiques des débats actuels, dont ceux qui animent mon blogue. En suivant différentes pistes, on tombe également sur un deuxième texte, celui-ci de David Holmgren, fournissant un certain complément à celui d’Odum. «Energy and Permaculture», publié en 1994 et récemment remise en ligne par la Permaculture Activist, aborde justement l’application des principes d’Odum à la nécessaire préparation pour les effondrements qui semblent bien nous guetter et qu’Odum craignait déjà en 1974.

En fait, Odum voyait la civilisation contemporaine comme étant dans un état «climax» qui marque le début d’un ralentissement et ensuite un déclin du système. Ses travaux s’insèrent dans le même cadre que celui du Club de Rome dans Halte à la croissance, publié en 1972, un an après la publication par Odum de Environment, Power and Society for the Twenty-First Century: The Hierarchy of Energy de 1971 (réédité en 2007, cinq ans après la mort d’Odum). Nicolas Georgescu-Roegen a publié la même année The Entropy Law and the Economic Process, fournissant d’autres fondements de l’approche de l’économie écologique et de l’économie biophysique en mettant l’accent sur les lois de la thermodynamique dans l’analyse de nos activités.

L’embargo de l’OPEP et la hausse majeure du prix de pétrole au début des années 1970, accompagnés d’une importante récession, faisaient des ravages et obligeaient – pour certains… – des remises en cause, comme celles-ci, de certaines présupposés de l’époque (pour les pays riches). On doit constater que presque rien n’a bougé depuis dans la reconnaissance de ces travaux. Ce qui était loin d’être évident il y a 45 ans le devient pourtant pas mal plus aujourd’hui.

Dans son texte de 1974, Odum insiste sur l’énergie nette comme fondamentale, mettant en évidence le concept du rendement énergétique, le retour en énergie sur l’investissement en énergie (ÉROI), Il distingue les façons dont les écosystèmes, naturels ou humains, gèrent les maladies chroniques et les maladies épidémiques. Sa vision, calme et posée, est néanmoins catastrophique, voire apocalyptique, mais voilà, toute une série de constats suggère que nous jouons avec le feu en fonçant sur les énergies fossiles non conventionnelles, et à bas rendement énergétique, plutôt que de planifier pour une utilisation plus sage des énergies fossiles conventionnelles qui nous restent pour le déclin. Dans leurs critiques des travaux de Seba (et des rêves d’autres), l’ensemble des textes résumés ci-haut ne voient pas le choix qui ne se voit pas, une reconnaissance de la fin de l’ère du pétrole, rapidement, ou des perturbations fondamentales dans la société qui n’auront presque rien à voir avec les «simples» problèmes de congestion et d’étalement urbain.

Une façon plus qu’intéressante de voir les défis des années à venir est de lire le livre de 1971 (et 2007), que je dois faire bientôt, ou A Prosperous Way Down: Principles and Policies, écrit en 2001 un an avant sa mort (et réédité en 2008), lecture que je viens de faire. Une première partie fait un survol d’un ensemble de prognostics pour le vingt-et-unième siècle qui n’ajoute pas beaucoup au portrait; une deuxième partie, importante, détaille les principes de l’analyse des systèmes – disons, de l’économie biophysique; une troisième partie attaque directement et de façon plutôt inusitée à nos défis contemporains, inusitée sauf que les propositions seront reconnaissables en assez grande partie par les parties de la population qui prônent inconsciemment la préparation pour le déclin depuis plus ou moins longtemps.

Cette lecture contraste avec celle de Seba, mais également avec celle de ses critiques. Le livre trace calmement, et – ajoutons: de façon «illusoire» – les fondements d’une civilisation qui reconnaîtrait qu’elle est sur la voie de la descente et doit changer ses façons de faire. Le problème, comme je signale en pensant à de nombreux auteurs populaires, est que celles-ci ont justement essayé d’esquisser une transition prospère, sans connaître le travail de l’économie biophysique. Je pense entre autres à Tout peut changer (une mauvaise traduction du titre de This Changes Everything) de Naomi Klein et du Manifeste Leap que le livre inspire. Publié en 2014, la pensée du livre se développait dans les années précédentes, et nous sommes maintenant rendus à la moitié de la «décennie zéro» sur laquelle Klein met l’accent. Odum prévoyait plus calmement la descente des décennies avant.

 

NOTE: Le colloque annuel de l’International Society for Biophysical Economics se tiendra près de Syracuse, au New York, du 13 au 17 juin. On peut consulter le site de l’ISBPE pour de l’information. Le thème pour cette année est « Developing Economics for a resource constrained world » et ses sessions devraient inclure comme thèmes: New evidence for the end of growth?, Integrating biophysical science with political economy for a non growing economyWhat’s BioPhysical Economics’ role for the financial community and investmentThe biophysical realities of agriculture in a resource constrained world.

 

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Interlude – les contradictions du gouvernement fédéral face à l’Accord de Paris (et plus)

Il me semble important que nous prenions au sérieux le fait que le gouvernement fédéral ne réussira pas à mettre en branle des processus permettant de chercher à atteindre ses objectifs en matière de changements climatiques, aussi faibles soient-ils. Une entrevue de 35 minutes avec Catherine McKenna, ministre fédérale de l’Environnement, à The Sunday Edition sur CBC dimanche dernier, permet de voir jusqu’à quel point le discours et les orientations derrière le discours sont finalement creux. Rien de nouveau, mais frappant.

Au moment même d’écrire cette note, j’ai reçu de The Tyee un article qui date du 13 mars. On y trouve une mise à jour en parallèle des contradictions presque délirantes du gouvernement fédéral, en l’occurrence mettant en évidence le discours du Premier ministre Trudeau de l’an dernier et la situation qui prévaut actuellement. Titre de l’article: How Kinder Morgan Could Make Trudeau à One-Term PM. C’est difficile à croire qu’il croit, qu’elle croit, à leurs paroles…

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Indications de problèmes avec le pétrole, à court terme

Dans cette ère de «fake news», on est de plus en plus conscient de la présence d’une multiplicité de sources d’information et d’une tendance à se restreindre à des sources qui conforment à ses jugements. Comme dans le précédent article et ses nombreuses références, je me réfère dans l’article qui suit à d’autres sources que je trouve crédibles. Je cherche régulièrement à trouver d’autres positionnements qui me permettent de me convaincre de mes jugements en y voyant les incohérences ou les contradictions. En guise d’exemple, j’ai lu et relu l’article de Mike Lynch déjà référencé pour me satisfaire qu’il représente la compréhension courante des enjeux, et ses lacunes. 

J’avais décidé récemment de lire Vaclav Smil, autorité dans le domaine de l’énergie que je ne connaissais pas mais dont il est question régulièrement. J’ai choisi de lire son Energy Transitions: Global and National Perspectives (Praeger, 2016). Il s’agit d’un travail fondé sur une approche historique et qui est bourré de données pour les derniers siècles, voire allant jusqu’à l’époque des Romains. Finalement, le livre récapitule ce que nous connaissons plus généralement, que la «transition» en cours (c’est l’espoir) est remplie de défis et que nous ne voyons pas comment les relever.

À titre d’illustration – mais c’est crucial – , Smil détaille les perspectives pour quatre secteurs absolument fondementaux pour notre civilisation: l’acier; le ciment; les fertilisants agricoles; les plastiques. Son analyse des perspectives pour ces secteurs aboutit à la conclusion qu’une «transition» qui quitterait l’énorme dépendance de ces secteurs aux énergies fossiles prendra des décennies et, même dans ce contexte, il ne voit pas de véritables pistes de solution pour l’approvisionnement de ces secteurs en nouvelles énergies.

L’analyse est typique des travaux de l’ensemble du livre. Smil s’y restreint à des analyses, et l’ensemble des analyses aboutit au constat que la transition dont tout le monde parle ne pourra se faire qu’en termes de décennies, si elle est possible. Il ne fait presque pas de commentaires sur l’échéancier voulu, espéré, mais laisse entendre sans cesse que nous n’arriverons pas à trouver les solutions dans un temps raisonnable, dans un temps qui respecte l’échéance, par exemple, des changements climatiques. À la toute fin du livre, il se permet à quelques occasions de se sortir des analyses pour faire un court plaidoyer en guise de (seule) piste qui s’offre, soit une diminution assez radicale de la consommation d’énergie (et de tout le reste) de la part des pays riches. Ceci rejoint la lecture de Chris Smaje dans Résilience sur un livre de Smil de 2017 qui mérite un regard pour un survol des positions de Smil sur plusieurs sujets.

Merci à Pierre-Alain Cotnoir de m'avoir fourni la figure.

La croissance de la demande décroît dans l’ensemble des pays autres que la Chine et l’Inde, où elle se maintient; il s’agit d’une sorte de rééquilibrage sur le tard de la consommation. Le tout est présenté par l’AIÉ sans référence à l’Accord de Paris…

Deux ans avant des problèmes?

La lecture de Smil fournissait un bon contexte pour suivre une série de pistes fournies récemment par Alain Vézina allant plus directement au but, débutant par une vidéo d’un blogueur français Olivier Berruyer que je ne connais pas; il est actuaire (comme Gail Tverberg). L’entrevue part d’une référence à un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ), qui sert de référence pour les pays de l’OCDE, soulignant des problèmes dans l’approvisionnement en énergie fossile d’ici peut-être deux ans, et qui est intitulé «Va-t-on manquer de pétrole d’ici 2 ans?». J’ai cherché la référence à l’AIÉ, et Vézina semble la fournir avec Oil 2018: Analyses and Forecasts to 2023un rapport récent de l’agence (cela pour le résumé exécutif).

La vidéo de Berruyer contient deux figures intéressantes, l’une sur la projection de la demande jusqu’en 2022 (voir plus haut), l’autre, reprenant d’autres qui figurent dans mon livre, à l’effet que les découvertes de pétrole conventionnel ont atteint leur maximum (un pic) dans les années 1960-1970 et que l’avenir va dépendre d’énergie fossile non conventionnelle. Une autre figure fournit le portrait actuel:

Source Heinberg mars 2018

Le pétrole conventionnel est en déclin alors que le non conventionnel est en hausse. Toute la question porte sur l’avenir de ces tendances; pour la première, l’AIÉ semble considérer le déclin inévitable, tout étant donc question de la tendance pour le pétrole non conventionnel. Dans ce contexte, l’analyse de l’économie biophysique et un suivi du déclin constant de l’ÉROI de l’énergie non conventionnelle nous mettent devant la problématique soulignée par mon livre – presque peu importe la demande, presque peu importe la production projetée.

La demande selon l’AIÉ est projetée à croître dans les prochaines années, même si à un taux réduit; la demande de la Chine et de l’Inde comptera pour la moitié de sa croissance mondiale dans les projections (je ne suis pas capable de télécharger la figure de la vidéo). On voudrait bien que la production soit également en hausse pour répondre à la demande.

La notion de crise suggérée par le titre de la vidéo à cet égard ne se trouve pas dans le langage bien institutionnel du rapport de l’AIÉ, mais il semble raisonnable de conclure à cela, en notant dès le début que:

  • les investissements des dernières années ont été plutôt restreints, et limités surtout aux opérations dans le «light tight oil» – le pétrole de schiste (donc non conventionnel) – aux États-Unis;
  • les gisements de pétrole conventionnel seront en déclin dans les prochaines années, et tout simplement pour compenser le déclin et répondre à la demande accrue il faudrait trouver, toutes sources confondues, l’équivalent d’un gisement Mer du Nord chaque année (alors qu’il n’y a pas d’investissements destinés à des découvertes comme cela, peut-être en partie parce que de tels gisements n’existent pas);
  • cela augure mal pour de nouvelles découvertes capables d’alimenter la croissance de la demande projetée, et les hausses dans le pétrole de schiste ne répondront pas complètement à cette demande;
  • les raffineries américaines conçues pour du pétrole lourd auront besoin d’un approvisionnement canadien passant par Keystone XL et le pétrole léger produit pourra être exporté vers l’Asie. Ceci soulève la question de Trans Mountain, suivant l’analyse de Jeff Rubin décrite dans mon dernier article, à l’effet qu’il n’y aura pas de marchés profitables en Asie pour le produit des sables bitumineux.

Il n’y aura pas de problème avec l’approvisionnement d’ici 2020, conclut l’AIÉ, mais par après, en allant vers 2023, tout dépendra de multiples facteurs qui sont loin d’être positivement orientés, avec une demande projetée à croître (peu importe l’Accord de Paris) et des découvertes et une production qui risquent d’être en diminution. Des facteurs politiques sont en partie en cause, mais le questionnement de fond passe outre ce tels obstacles.

D’autres approches, peut-être plus étoffées

Un autre portrait de la situation se trouve sur le site web Résilience, où Richard Heiberg, une autorité pour moi dans le secteur de l’énergie, intervient face aux critiques à l’effet qu’il s’est trompé en prévoyant un pic de pétrole (mais il pensait au conventionnel…). Heinberg complète le portrait fourni par l’AIÉ, son article de mars 2018 suivant un autre article paru en février 2018, avec comme fondement Shale Reality Check, le récent rapport de J. David Hughes de PostCarbon Institute sur le rapport annuel de l’Energy Information Administration des États-Unis. Hughes conclut que les projections de l’EIA sont «grandement ou extrêmement optimistes», pas une surprise pour une de ces agences d’énergie où ce sont des économistes qui sont responsables des travaux. Un retour à ma présentation des approches par la demande et par l’offre, expliquées par Steven Kopits, est en ordre ici. L’approche par la demande est fondée sur les projections de la demande et des projections pour les approvisionnements jugés nécessaires pour y répondre (en présumant qu’ils seront trouvés). L’approche par l’offre cherche directement à voir le potentiel de production, peu importe la volonté de croissance et arrive régulièrement à s’approcher plus de la réalité.

Hughes fournit peu d’information sur les coûts et les bénéfices des opérations qu’il détaille, ce sur lequel Heinberg insiste. Pour Heinberg:

  • l’essor du fracking aux États-Unis (surtout) a commencé avec la création d’énormes liquidités fournies par les banques centrales dans leur rescousse des banques d’investissement et de l’économie, sur le bord de la faillite à partir de la Grande Récession;
  • à date, la production de pétrole de schiste n’a pas été rentable, et la production de gaz de schiste faiblement rentable, et cela alors que l’industrie cible les meilleurs gisements en priorité.

Pour soutenir ce dernier constat, Heinberg fournit des liens à d’autres sites/blogues que je ne connais pas et dont la qualité n’est pas immédiatement évidente. Entre autres, c’est le site SRSrocco, maintenu pour le dossier de l’énergie par Steve St.Angelo, qui propose des analyses portant sur les questions de coûts et de rentabilité.

Source SRCrocco

L’endettement des entreprises pétrolières est tel qu’il est difficile à voir comment elles vont pouvoir le gérer dans les années qui viennent.

Une première, de mai 2017, «The Great U.S. Energy Debt Wall: It’s Going to Get Very Ugly», détaille certains aspects de l’endettement de l’industrie exploitant l’énergie de schiste; parmi ses sources se trouve Bloomberg. Une deuxième, de juin 2017, «Warning: The Global Oil and Gas Industry is Cannibalizing Itself to Stay Alive», fournit un portrait de la situation en termes de réserves de pétrole conventionnel, mais passe à un effort de compléter celui de l’endettement de l’industrie depuis plusieurs années, en raison du manque de rentabilité des opérations et de la nécessité de constamment creuser de nouveaux puits; parmi ses sources sont Bloomberg et l’EIA. Une troisième analyse, de décembre 2017, «The U.S. Shale Oil Industry: Swindling and Stealing Energy to Stay Alive», fait un survol du manque de rentabilité dans le secteur, mettant un accent sur le déclin important du rendement des énergies fossiles non conventionnelles, leur ÉROI; je trouve qu’il arrondit pas mal sa façon de présenter l’ÉROI, mais reste dans une perspective généralement correcte. Je n’aime pas non plus le style allégé des articles, mais je suis satisfait que leurs constats se défendent – et St.Angelo fournit ses sources. Je me permets de croire par ailleurs que Heinberg (et d’autres de PostCarbon Institute) ont validé le travail de St.Angelo…

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Ce n’est pas seulement dans les dernières années où un bas prix pour le pétrole dominait, mais même avant, alors que le prix était élevé, les exploitation de gaz et de pétrole de schiste ne trouvait pas la rentabilité.

Tout récemment (le 13 mars), Gail Tverberg, dans «Our Latest Oil Predicament», revient sur une autre façon de voir ce qui semble véritablement être un «prédicament», un ensemble de facteurs sociaux et économiques qui rendent l’avenir énergétique et celui des sociétés assez problématique . Elle met l’accent sur un système intégré d’activités que représente le modèle dans nos sociétés, et où l’achat de maisons ou d’autos, par exemple, est minée par l’incapacité des consommateurs d’acheter ces produits fondamentaux pour la société (et son économie), même devant l’accroissement de pétrole relativement bon marché.

Comment aborder cet enjeu de notre avenir énergétique à court terme?

Cela fait deux ou trois articles où je fournis un assez grand nombre de mes sources. Comme je le souligne dans l’avant-propos de mon livre, prétendre que des problèmes s’annoncent se fait difficilement, tellement nous sommes bernés (ma conclusion) par les apparences qui cachent une situation tellement complexe et tellement indirecte en termes de ses indicateurs que superficiellement tout semble aller bien. Une analyse qui nous sort de nos illusions se fonde sur des données formelles recueillies (surtout) par les agences de l’énergie (AIÉ, EIA, ONÉ) et une mise en contexte de ces données qui leur fournit un cadre social et environnemental à ce qui autrement est présenté dans le cadre devenu presque mythique du modèle de l’économie néoclassique. Le résultat est un portrait qui met un accent sur une planète limitée dans ses ressources, une économie qui roule en trop grande partie sur un endettement impressionnant et sur une société totalement dépendante d’un approvisionnement massif en ressources qui deviennent, justement, de plus en plus difficiles à extraire face aux limites planétaires. Elles sont trop coûteuses pour notre propre bien…

Cela nous ramène à Smil. La «transition» voulue se bute à un échéancier trop serré et à une disponibilité d’alternatives à notre énergie fossile trop limitée. En dépit de telles analyses, courantes et peut-être même majoritaires, nous continuous quand même à agir comme toujours. Face à l’échec de l’Accord de Paris, par exemple, nous cherchons toujours à améliorer la situation, à pousser les décideurs à mettre leurs engagements au niveau des défis et à poursuivre dans notre modèle. Il est possible que certaines pressions inéluctables se présentent dans le court terme qui nous sortiront de notre sommeil…

 

NOTE en date du 21 mars

Des leaders de l’économie biophysique, Charles Hall et Jean Laherrère, viennent tout juste de présenter devant l’Association américaine de chimie une analyse des travaux de l’EIA portant sur les perspectives pour le pétrole de schiste. Ils abordent les problématiques autrement pour aboutir à la même conclusion que Hughes et Heinberg. Philippe Gauthier, qui m’a signalé l’intervention, vient de publier le 20 mars «Chute de 75% de la production pétrolière américaine d’ici 2040?», un résumé de leur travail.

 

 

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Même Terre-Neuve et Labrador

Pendant les années du gouvernement Harper, l’économie canadienne roulait sur l’exploitation des ressources énergétiques non renouvelables, surtout le pétrole. À titre d’exemple, en partant des données de l’Institut de statistique du Québec, l’atteinte des objectifs de croissance était dopée par les résultats dans trois provinces productrices de pétrole, l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve et Labrador (TNL). Ces résultats viennent en bonne partie du fait que ces trois provinces exploitaient le pétrole alors que le prix de celui-ci était à la hausse jusqu’en 2014.

http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/economie/comparaisons-economiques/interprovinciales/tableau-statistique-canadien.pdf (page 20)

Figure 1: Croissance du PIB du Canada et des provinces 2004-2016                   Pendant près d’une décennie, l’exploitation du pétrole a marqué l’économie canadienne. Les provinces productrices ont montré des hausses de leur PIB quand le prix était élevé et des baisses depuis 2015 avec un prix bas. Le Québec et l’Ontario ont montré une toute autre tendance, plutôt stable et avec une croissance du PIB plus bas.

L’énergie fossile et l’économie canadienne

Cette situation explique presque directement l’orientation du gouvernement Harper à plusieurs égards, favorisant le développement de ces ressources et contestant les efforts de gérer les changements climatiques en général et la croissance des émissions de GES en particulier. Cela permet de comprendre aussi aujourd’hui, dans une toute autre situation où le prix du pétrole est bas et prévu par plusieurs pour rester bas (voir mon dernier article), la volonté des gouvernements de cibler quand même le maintien de cette exploitation, sans relâche pour les deux provinces des Prairies, et tout récemment, avec le lancement d’Advance 2030, pour Terre-Neuve et Labrador.

Ce qui frappe est que les sables bitumineux à la base de l’économie de l’Alberta et de la Saskatchewan, et l’exploitation en mer à TNL, se situent dans un contexte que certains analystes décrivent comme une tendance vers un pic de la consommation du pétrole, cela d’ici peut-être, justement, 2030. Comme je l’ai indiqué dans mon dernier article, cela risque de restreindre les ambitions des différents gouvernements et entreprises à accroître leur production, voire à la maintenir, lorsqu’il s’agit de ressources non conventionnelles. Il est intéressant à cet égard de voir l’Institut économique de Montréal (IEDM) sortir un texte sur les retombées positives de la croissance économique tout aussi déconnecté de la réalité que les voeux des gouvernements: l’IEDM souligne la contribution des provinces productrices (dans le passé…) à ces retombées.

L’exploitation en eaux profondes (une autre source de pétrole non conventionnel)

J’ai abordé la question de l’exploitation pétrolier dans l’Ouest dans mon dernier article, et j’ai décidé de voir ce qui pouvait se dire des efforts dans l’Est, à TNL. C’est dans le contexte baissier actuel que nous avons vu le gouvernement de TNL sortir donc son Advance 2030, sans qu’il y ait mention de la banqueroute qu’occasionne actuellement le désastre fiscal du projet Muskrat Falls. Le dépassement par le double du budget de ce méga-barrage, et une absence de marchés prévisibles pour son énorme production d’électricité, soulignent la tentation que représente pour l’ensemble des gouvernements la «contribution à l’économie et à la prospérité» des grands projets. C’est comme cela, par ailleurs, que le Premier ministre Couillard a décrit le projet du REM de la Caisse de dépôt – c’est un «grand projet» – , plutôt que de mettre de l’avant sa raison d’être, sa prétendue contribution à une amélioration du transport en commun dans la métropole. Contrairement à TNL, le Québec va apparemment pouvoir vendre une partie de ses surplus d’électricité, venant entre autres de son projet de barrages sur la Romaine.

C’est plutôt décourageant de voir les efforts de l’«opposition» à TNL de proposer des Reflections on a Sustainable Post-Oil-dependent Newfoundland and Labrador. Il s’agit d’un travail d’un groupe d’experts qui voient plutôt bien l’ensemble des défis sociaux, environnementaux et économiques de notre développement s’enfoncer dans le piège restreignant de la croissance économique. Leurs orientations sont toutes inscrites dans l’économie verte (en se référant à Dialogues pour un Canada vert, dont j’esquisse les faiblesses dans mon livre) et une absence d’expertise, d’après mes lectures, quant aux enjeux fondamentaux pour le pétrole. Le document est un rapport découlant d’une conférence tenue en novembre 2016 et contient une série d’articles sur l’ensemble des problématiques.

L’intervention a été suivie par une entrevue avec une des responsables, la professeure Neis, dans The Annual, où elle remarque que, en dépit de leurs efforts, il y a un mouvement de fond, via le NL Research Development Corporation, vers de nouvelles explorations et si possible exploitations offshore – des «energy mega-projects» – qui va donner lieu, en janvier 2018, à Advance 2030 où la province cible une production offshore le double d’aujourd’hui. Le travail de concertation me rappelle mes efforts avec Les indignés, mais il est orienté dès le début vers une vision d’une économie verte. Dans son entrevue, Neis conteste par ailleurs les «doom and gloom scenarios we encounter on an almost daily basis» où je dois bien me trouver.

L’approche de l’économie verte, suivant des critiques faites tout au long des dernières années, propose que le développement économique pourra se poursuivre, mais en intégrant les contraintes environnementales (et sociales) qui n’ont jamais été intégrées pendant les décennies d’effort du mouvement environnemental; le recours à un nouveau terme pour décrire l’effort n’en diminue pas les obstacles. L’expérience récente en TNL avec l’initiative de Reflections représente ce qui est presque une évidence, que les promoteurs de la croissance économique se trouveront dans les postes décisionnels et ne pourront intégrer les propositions d’une vision plus holistique. C’est presque en même temps que l’annonce d’Advance 2030 et le rappel de Reflections se sont présentés.

De retour à l’IPV – deux façons

Contrairement à ma petite recherche sur l’Ouest, celle sur l’Est n’a pas encore abouti. Je vais poursuivre ma recherche dans les jours qui viennent, mais il me paraît pertinent de sortir ce court article pour souligner non seulement la volonté des gouvernements de poursuivre le développement pétrolier mais l’explication de cela, l’espoir de pouvoir maintenir la croissance économique. Il est intéressant de voir dans la Figure 1 le lien entre les deux, avec les provinces productrices maintenant en-dessous de seuil de rentabilité, montrant – au moins temporairement, mais je crois de façon permanente – que nous sommes en train d’être rattrapés par la non prise en compte de l’environnement, de la planète, de ce que veulent sauver les promoteurs de l’économie verte.

Le chapitre de mon livre sur l’IPV sur l’activité minière esquissait l’approche de l’économie écologique à cette activité: l’extraction représente une soustraction dans l’actif d’une juridiction, et ne devrait donc pas être attribuée au «progrès» que le PIB prétend indiquer. Il faut plutôt l’investir (voir l’exemple de la Norvège) dans l’espoir de pouvoir générer par les retombées des investissements une contribution soutenable au développement long terme. On voit un résultat de la décision – partout – d’agir autrement: le PIB des provinces productrices étaient en hausse pendant les années fastes, mais rien ne reste après, quand le prix chute et on se trouve avec la ressource disparue.

Il est certainement illusoire de penser que les gouvernements agiront autrement, mais nous sommes en train actuellement, à travers le Canada, de voir le défi du «développement» lorsque celui-ci doit être fondé sur des activités ayant un potentiel de long terme. Entretemps, le calcul de l’IPV indique assez clairement que le PIB, en excluant le coût des externalités, ne fournit pas un bon indice, même pour les provinces non productrices comme le Québec et l’Ontario. M. Couillard voudrait bien que ce soit autrement, mais l’agriculture et la foresterie, sous un autre régime, peuvent représenter des bases plus soutenables d’un développement approprié…

 

MISE À JOUR le 2 mars 2018

Le secteur en eaux peu profondes Jeanne D’Arc (voir la carte) est au cœur de l’activité de production pétrolière à Terre-Neuve et Labrador (TNL). La plateforme Hibernia, la plus grande au monde, y produit du pétrole  (elle est dans environ 80 mètres d’eau) avec forages à plus de 3700 mètres sous le fond) et l’activité s’approche plutôt d’opérations conventionnelles. La production y a commencé en 1997.

Le champ White Rose représente d’autres aires d’intérêt en eaux peu profondes d’environ 120 mètres. Il se trouve près de Hibernia et est en opération depuis 2005. Husky Oil (partenaire avec Suncor et Nalcor) proposait en mai 2017 des extensions des activités du site.

Carte

De plus récentes découvertes se trouvent dans le Flemish Pass (voir la carte), en eaux profondes plus au large. Statoil, qui s’est retiré des sables bitumineux, annonçait en février 2017 qu’elle prévoyait faire des forages exploratoires dans le secteur. Il s’agit de ce qui est communément considéré comme des gisements non conventionnels, en raison des coûts importants associés à l’exploitation. Cela représente le changement d’orientation pour ses investissements par rapport à ceux dans les sables bitumineux, qu’elle a maintenant abandonnés. Les annonces semblent très prudentes, devant les coûts très importants connus d’avance pour toute exploitation dans un tel secteur. On peut bien se poser des questions quant à l’annonce du gouvernement de TNL d’Advance 2030…

MISE À JOUR  le 27 juillet 2018

Statoil, sous le nom de Canada Equinor, a annoncé son projet de développer le gisement dans la Bay du Nord dans le Flemish Pass. Terre-Neuve et Labrador indique que l’exploitation, dans 1100 mètres d’eau, serait rentable au prix actuel.

 

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L’abandon de Kinder Morgan (et même de Keystone XL)? L’avenir de la voiture personnelle

Cet article déborde presque naturellement de son questionnement initial concernant l’avenir du pipeline Kinder Morgan, pour arriver à des réflexions sur l’avenir de l’automobile individuelle. De nombreuses références peu connues au Québec représentant une contribution du texte. Il est plutôt long justement parce que j’ai décidé de laisser le lien entre les deux thématiques plutôt que d’en faire deux articles.

Le conflit entre le NPD de l’Alberta et le NPD de la Colombie Britannique concernant le projet de pipeline de Kinder Morgan nous met devant la sorte de litige qui divise la société depuis des décennies, et auquel le mouvement environnemental s’est consacré corps et âme. En effet, le conflit entre les deux gouvernements reflète de nombreuses interventions des dernières années en opposition à ce projet de pipeline. J’ai décidé d’enquérir sur les fondements économiques du projet, incluant ceux de Kinder Morgan même. Ma petite enquête a abouti, à ma surprise, à une réflexion sur l’avenir de la voiture personnelle, thème phare de mon livre. Le lien vient d’une projection d’une baisse de la demande – et de la production – de pétrole et de l’arrivée de nouvelles innovations technologiques dans les transports.

L’avenir des sables bitumineux

Je ne suis pas allé très loin avant de trouver une situation – celle décrite dans mon livre – qui suggère fortement que, à l’instar de TransCanada et son projet d’Énergie Est, il y a une forte probabilité que le pipeline Trans Mountain ne sera pas construit, cela pour des raisons n’ayant rien à voir avec l’opposition environnementale et autochtone, même si celle-ci est bien fondée.

Certains constats se sont manifestés rapidement:

  • il n’est pas rentable actuellement d’ouvrir une nouvelle mine dans les sables bitumineux devant les coûts d’exploitation et le prix sur le marché  (voir les rapports annuels du Canadian Energy Research Institute (CERI)) pour des mises à jour régulières de la situation);
  • presque toutes les grandes pétrolières se sont retirées des sables, suggérant qu’elles ne voient pas une remontée des prix à un niveau qui rendrait l’investissement rentable dans un avenir prévisible;
  • peu importe la faiblesse de leurs engagements, l’ensemble des pays semblent conscients des menaces engendrées par les émissions de GES et il y a au moins une chance que la consommation des énergies fossiles diminue dans les années à venir, même si cela sera loin de ce qui est nécessaire en suivant les travaux du GIÉC;
  • le pétrole venant des sables bitumineux est non conventionnel et est parmi le plus cher de toutes les sources de pétrole actuelles à exploiter et à raffiner dans un monde où la consommation globale tendra à diminuer, laissant de moins de moins de jeu pour les acteurs à la marge.
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Beaucoup est en cause dans l’incertitude quant à la consommation dans les                       années à venir.

Ces constats comportent d’importantes incertitudes, notamment celles associées à l’idée qu’il pourrait y avoir une diminution volontaire de la consommation d’énergie fossile dans les années à venir. Reste que se pose dans ce contexte la question de l’intérêt pour de nouveaux pipelines alors que, sans croissance de la production, l’industrie aura de la difficulté à remplir les pipelines existants.

Ce dernier constat vient de Jeff Rubin, ancien financier de CIBC et maintenant auteur bien connu au Canada, qui a publié en mars 2016 un document choc The Future of Canada’s Oil Sands in a Decarbonizing Global Economy précédé par un texte d’opinion dans The Globe and Mail. En novembre de 2016, Rubin a consacré un autre article dans The Globe and Mail, intitulé « New pipelines: The oil sands may have trouble filling the ones it has ». Plus récemment (septembre 2017), Rubin a complété sa vision de la situation dans un autre document Evaluating the Need For Pipelines: A False Narrative For the Canadian Economy.

Les documents de Rubin couvre plusieurs composantes d’une analyse complète du contexte économique et social, voire environnemental, dans lequel l’avenir des sables bitumineux se joue. Son argument de fond comporte les réflexions suivantes par rapport à ce qui vient des pétrolières et des gouvernements qui leur font confiance pour leur avenir économique:

  • la volonté d’atteindre d’autres marchés que celui des États-Unis se confronte au fait que les prix offerts dans ses autres marchés, dont l’Asie, sont inférieurs à ceux obtenus des raffineries le long du Golfe du Mexique déjà insuffisants, même si celles-ci sont adaptées pour pouvoir traiter le bitumen, un produit pétrolier de bien moins bonne qualité;
  • la réduction récente dans la production de l’OPEP a bénéficié à l’exploitation de pétrole de schiste, dont la période nécessaire pour la mise en production est beaucoup plus courte que celle requise pour une mine dans les sables bitumineux, ce qui désavantage l’exploitation de ces derniers – cela dans un contexte où les coûts d’exploitation de ceux-ci sont élevés;
  • les investisseurs, tout comme les grandes pétrolières elles-mêmes, quittent les sables bitumineux, se disant que ce qui n’est pas rentable aujourd’hui ne le sera pas plus dans les années à venir – c’est-à-dire que le bas prix va se maintenir;
  • en juillet 2017, Transcanada signalait qu’elle pourrait décider de ne pas construire Keystone XL, devant des difficultés d’obtenir le capital requis des investisseurs, sans parler de son évaluation probable à l’effet que le pipeline ne serait par nécessaire et ne serait pas rentable face à la baisse projetée dans la production des sables bitumineux;
  • le déclin dans la production pétrolière sera rapide, entre 5 et 15 ans, selon Shell;
  • une croissance de la production dans les sables bitumineux, à l’encontre de ces projections, rendrait impossible l’engagement canadien dans l’Accord de Paris et il y a raison de croire qu’il y aura au moins un peu plus d’accent à l’avenir sur ces engagements, déficients déjà.

Le fait que les prix sur les marchés extérieurs à l’Amérique du Nord sont inférieurs à ceux obtenus en envoyant le produit au Golfe du Mexique fait que l’intérêt économique du pipeline Trans Mountain de Kinder Morgan est bien difficile à cerner dès le départ. De leur coté, les surplus de pétrole (de schiste) aux États-Unis représente un facteur important contre la construction de Keystone XL: les États-Unis n’ont pas besoin (pour un certain temps…) d’importations. Le pétrole de schiste se montre en effet le concurrent actuel des sables. La production dans le schiste était associée à une hausse de la demande mondiale, mais moins que celle de la production – qui était en baisse constante en 2015. Le pétrole de schiste est moins cher à produire et de plus grande qualité. En complément, j’entends régulièrement que les entreprises qui exploitent le pétrole de schiste aux États-Unis font faillite très souvent, et ce secteur de croissance de la production, derrière les surplus sur les marchés qui affectent à la baisse le prix, n’est pas voué à un avenir de long terme.

Pour Rubin, il y a plusieurs pistes qui peuvent être envisagées en pensant à l’avenir économique en fonction des sables bitumineux, mais il ne suggère pas qu’elles soient viables. Pour une approche qui cherche à envisager une transition plus soutenable du modèle de croissance économique (c’est son mandat au Center for International Governance Innovation et probablement personnel aussi, lui qui est économiste), mieux vaut plus de raffinage d’un produit actuellement envoyé à l’état presque brut que plus d’extraction et d’exportation de ce produit brut – sauf que les coûts pour se lancer dans la construction de nouvelles raffineries seraient prohibitifs. Probablement plus pertinent, il faut viser les énergies renouvelables comme remplacement de l’énergie fossile, plutôt que de cibler une augmentation de la production de cette dernière. Ici, Rubin ne fournit aucune indication qu’il comprend les limites de cette option.

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Pour Seba et Arbib, les sables bitumineux représentent la source de production la plus à risque.

L’automobile personnelle en voie de disparition?

Dans son document de septembre 2017, Rubin cible directement les pipelines, mais complète aussi son portrait de l’avenir. Le secteur des transports compte pour les deux-tiers de la consommation actuelle du pétrole, et le déclin projeté (…) viendra de l’élimination du pétrole comme fuel. Rubin réfère à des fabricants d’automobiles qui sont intervenus de différentes façons en insistant  sur une transition rapide, quittant l’essence et le diésel, et une décision de la Chine à l’effet que 25% des voitures du pays seront électriques ou hybrides en 2025 et de passer rapidement à l’élimination complète des véhicules à essence et au diésel… C’est la période prévue pour une croissance dans les sables justifiant le besoin de nouveaux pipelines.

Un travail par Geoff Dembicki, journaliste d’expérience du webzine The Tyee, pousse l’analyse plus loin, en fait, fournit une piste pour essayer de bien analyser une possibilité intéressante pour l’avenir des transports. Here’s How Canada’s Oil Sands Could Collapse by 2030, publié en août 2017 dans le webzine Vice, se fie à un rapport de James Arbib et de Tony Seba de l’Université Stanford. Spécialistes des perturbations technologiques inattendues, ces auteurs voient comme déclencheur d’une «transition» rapide trois tendances lourdes: celle vers le transport électrique; celle vers un modèle des transports visant les services plutôt que la propriété; celle vers les véhicules autonomes. Rethinking Transportation 2020-2030 : The Disruption of Transportation and the Collapse of the Internal Combusion Vehicle and Oil Industries propose que, face à cet ensemble de pressions et d’innovations technologiques – on peut penser à celles d’Über, Tesla, Lyft, Car3Go et Google – et le constat que l’on peut sauver peut-être $6000 avec la décision de ne pas acheter une nouvelle voiture personnelle, le véhicule à combustion interne disparaîtra de nos routes d’ici 2030 (ils ciblent les États-Unis). Ma lecture se faisait à la suite de la lecture de Transport Revolutions: Moving People and Freight Without Oil, de Richard Gilbert et Anthony Pert, qui remonte à 2010, esquisse d’importants défis mais représente la pensée traditionnelle, même si à la fine pointe, que Seba et Arbib suggèrent dépassée devant la rapidité, l’envergure et l’impact des innovations technologiques perturbatrices. On peut voir une présentation de Seba sur l’ensemble de ces questions ici.

Dans mon travail pour Trop Tard, j’étais amené de différentes façons à cibler la disparition de l’automobile personnelle comme élément clé dans la réduction nécessaire des émissions de GES et la résolution de nombreux problèmes actuels, dont la congestion et le mauvais aménagement de nos villes. Il s’agissait d’un élément quasi mythique dans les sociétés riches depuis la Deuxième Guerre mondiale. Face à un possible effondrement du système économique, il vaut la peine de cerner le mieux possible l’avenir transformé par cette quasi disparition de la voiture personnelle à essence. Il semble que cela doit venir de choix de société difficiles, voire inimaginables, mais Seba et Arbib fournissent un scénario où cela pourrait arriver dans le cours normal des choses, et rapidement. Et il ne s’agit pas, en dépit du titre de leur rapport, du véhicule  à essence; le véhicule personnel plus généralement y est mis en cause.

Un scénario 

Dans leur scénario, Seba et Arbib proposent que l’arrivée de la voiture autonome électrique jumelée à des réductions importantes de coûts de fabrication et d’opération de ces voitures pourrait aboutir à l’abandon, assez rapidement – d’ici 2030 dans leur scénario, la transformation débutant avec l’autorisation du véhicule autonome (en Californie) en 2021 – , de la voiture personnelle. Clé dans le portrait est une vision des transports comme des services (Transportation as a Service – TaaS) et non pas comme jouant un rôle dans la société de consommation. Les incidences d’une telle transformation radicale mais en ligne avec des tendances actuelles seraient impressionnantes: une baisse de la flotte américaine d’environ 250 millions de véhicules à moins de 50 millions; la quasi disparition de la congestion, fonction d’une surabondance de véhicules personnels; la libération de grandes superficies dans les villes actuellement consacrées au stationnement de ces véhicules personnels. En 2030, selon le scénario de Seba et Arbib, 60% des véhicules seraient ainsi alloués aux services de transports et non à embellir la réputation de leurs propriétaires.

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Dans le scénario de Seba et Arbib, la propriété d’une voiture personnelle sera en déclin précipiteux dans les 15 prochaines années.

La transformation des transports en services permettrait de réduire plusieurs des obstacles associés dans la pensée courante au remplacement des véhicules à essence par des véhicules électriques (voir aussi à cet égard «Voiture électrique écologique? À chacun de se faire une idée», du même auteur, Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire en France, et que je ne trouve pas en ligne en dépit de posséder l’article), dont une consommation beaucoup moindre de matières premières (dont le lithium et le cobalt) pour le nombre beaucoup moindre de véhicules. Le recours à l’électricité comporterait une hausse de 18% de la consommation, mais cela serait accompagné d’une baisse dans la demande totale d’énergie pour les transports de 80% (cela toujours pour le cas des États-Unis). Les véhicules autonomes pourraient courir 500 000 milles dans leur vie et ainsi répartir l’investissement dans leur construction et les émissions qui seraient en cause sur deux fois et demi plus de distances et de services rendus.

Les auteurs envisagent une situation où une flotte de véhicules de service finirait par être offerte gratuitement, tellement elle répondrait à un service de base dans la (nouvelle) société. C’est une variante de Halte: le problème avec l’approvisionnement difficile en énergie fossile bon marché est transformé par des innovations qui diminuent radicalement le besoin pour cette énergie. Le résultat est que des moyens de transport pourraient continuer à desservir les sociétés, en dépit d’effondrements dans l’industrie pétrolière et dans l’industrie manufacturière de l’auto, un effondrement dans le modèle économique, quoi…

Seba et Arbib situent l’avenir ainsi décrit dans la poursuite de ce modèle économique, mais ce qui est fascinant est qu’il n’y a aucune nécessité pour cela et, au contraire, cet avenir se situe bien dans les fondements de cette nouvelle société que j’essaie d’esquisser dans mon livre. L’effondrement de l’industrie pétrolière et de l’industrie de l’automobile, qu’ils cherchent à relativiser, serait l’effondrement projeté par Halte. Également plus que pertinent, le scénario pourrait plus facilement être vu comme applicable dans les pays pauvres dans la mesure où les transports qu’il décrit sont des services, bon marché par comparaison à la possession d’une voiture personnelle.

Récapitulation: Un avenir plutôt incertain pour l’exploitation des sables bitumineux

L’intérêt pour la rentabilité ou non du pipeline Kinder Morgan amène loin! Reste qu’il se situe dans une compréhension de la situation dans le monde contemporain en ce qui concerne l’énergie fossile bon marché et facile d’accès qui a marqué nos sociétés depuis des décennies. Ce que Seba et Arbib fournissent est une sorte de bénéfice non comptabilisé de l’effondrement, lorsqu’il est jumelé à une prise en compte de certaines composantes de nos sociétés actuelles qui peuvent se transformer dans celles à venir.

Seba et Arbib cherchent des solutions pour les défis des pays riches, ne suggérant aucune préoccupation pour les transports dans les pays pauvres. Reste que leur conclusion de base est à l’effet que les flottes de véhicules autonomes électriques – disons le transport en commun au niveau du véhicule individuel – sont bien plus efficaces que l’ensemble de véhicules personnels qu’elles peuvent justement remplacer, ceux-ci restant inutilisés plus de 90% du temps. Il s’agit d’innovations qui pourraient vraisemblablement être applicables dans les pays pauvres.

Finalement, une question de fond à laquelle personne ne peut répondre concerne le bas prix des énergies fossiles actuellement: est-ce qu’il résulte des importants surplus générés par le retrait partiel de l’OPEP du marché, ou est-ce qu’il résulte d’une baisse de demande que l’on peut associer à la perte de capacité de consommer? En complément à la scène animée par les premières ministres de l’Alberta et de la Colombie Britannique, il est intéressant à cet égard de voir le comportement des premiers ministres canadien et québécois face à ce que ces auteurs, ce que l’ensemble de la communauté scientifique et de la société civile, considèrent comme une crise dont il faut chercher des pistes de sortie ou de gestion.

Le lendemain de son élection, il était fascinant d’entendre l’éminence verte du gouvernement Trudeau, Stéphane Dion, maintenir en entrevue que c’était regrettable que Keystone XL n’ait pas été approuvé et qu’Énergie Est soit dans le trouble. Mëme si ce gouvernement a fait du mileage avec la signature de l’Accord de Paris sur la réduction importante des émissions de gaz à effet de serre pour l’ensemble des pays de la planète, il maintient toujours les objectifs du gouvernement Harper pour les réductions de GES (beaucoup trop faibles) et ne montre aucun succès dans la gestion des problèmes du secteur comme la taxe sur le carbone (entendons-nous: à un niveau pouvant aboutir aux résultats recherchés).

Pour maintenir la confusion, en fait, l’incapacité de trancher devant une problématique qui ne pardonne pas et qui ne permet pas le maintien de notre «business as usual» en même temps que des réductions importantes de nos émissions, The Globe and Mail a couvert le Premier ministre lors d’une entrevue en avril 2017 où il suggérait que l’exploitation des sables bitumineux allait connaître un déclin (un «phasing out»). La réaction de l’Alberta était immédiate, mais personne ne semble avoir demandé sur quelle période le déclin allait s’opérer, et il est sûr que Trudeau, si on lui posait la question, serait de l’avis que cela va prendre longtemps…

Du coté du Québec, la Politique énergétique de 2015 fournissait tout ce qu’il fallait pour comprendre la vision du gouvernement Couillard en voulant faire les «vraies affaires». Cela va prendre du temps. À titre d’exemple que j’ai déjà souligné, la Politique prévoit pour 2030 qu’il y aura un million de voitures électrique sur les routes de la province, et quatre millions de voitures à essence. Intéressante orientation alors que même des pétrolières et des constructeurs d’automobiles prévoient la disparition de leurs flottes et de leur production d’ici peut-être 15 ans, d’ici 2030…

 

 

 

 

 

 

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