L’effondrement ne sera pas un «événement» (1)

Mon dernier article a suscité des commentaires mettant en évidence un positionnement de plusieurs leaders des groupes environnementaux qui semblent en contradiction avec les connaissances scientifiques qui guident les groupes depuis des décennies. Il s’agit en particulier d’un rejet de l’urgence d’action face aux changements climatiques. En contre-partie, les commentaires ont ciblé les travaux de Pablo Servigne et ses collaborateurs mettant en évidence la nécessité de trouver des approches à l’effondrement, déjà en cours. Cela à son tour aboutissait à un suivi des réflexions de Cyril Dion, co-producteur du film Demain qui en souligne les déficiences.

Je propose un article en deux temps, histoire de me permettre de longues citations de ces sources, malheureusement venant toutes de l’extérieur, et de remettre sur la table l’Annexe de mon livre qui ciblait les acteurs de la société civile ici. Il s’agit d’une proposition pour une mobilisation concertée des groupes sur la base de leurs réseaux construits au fil du temps, en espérant que les centaines de milliers de personnes qui auront signé le Pacte lancé par Dominic Champagne regarderont maintenant de plus près ce qui est vraiment en cause, pas mal plus que les changements climatiques et nos petits gestes quotidiens pour les éviter.

 

Annexe boîte

La difficulté de saisir l’effondrement

J’ai eu l’occasion d’être conférencier à deux reprises depuis deux semaines. Le 27 octobre, j’ai ouvert le colloque de Simplicité volontaire Québec «Le destin de l’humanité: Espoir et effondrement» avec une conférence que j’ai intitulée «Simplicité involontaire». Mes propos revenaient aux différentes présentations dans mon livre Trop Tard: La fin d’un monde et le début d’un nouveau.

Le colloque s’est terminé le lendemain avec une présentation du livre de la Fondation Suzuki intitulé Demain, Le Québec, inspiré par le film récent Demain et par une volonté de montrer de l’espoir face aux nombreux constats de crises, cela en présentant différentes initiatives positives. La présentation de clôture n’a fourni aucun portrait de la situation à laquelle les constats de crises font référence, et par conséquent ne cherchait à fournir aucune indication de ce que les initiatives pouvaient contribuer pour y répondre. La réponse à ma présentation semblait positive, des échanges portant là-dessus pendant toute la journée. Celle à la présentation de clôture était également bien reçue, l’auditoire soutenue par l’offre d’un espoir, ce qui était clairement dans les visées des organisateurs.

Le 3 novembre, c’était au tour du Centre des arts actuels Skol, à Montréal. J’y étais invité pour ce que le Centre appelle une journée Paroles et manœuvres, «L’effondrement, et après?: de Halte à la croissance à aujourd’hui et au-delà», et le programme de l’après-midi était assez diversifié. Ma présentation était similaire à celle de la semaine précédente, et encore une fois l’auditoire semblait l’accueillir positivement, en dépit du message. La semaine précédente, l’auditoire semblait centré sur le message, alors que chez Skol l’auditoire semblait déjà acquis au message et était à la recherche de l’après. Cela rejoignait le contexte dans lequel se déroule la vidéo de Pablo Servigne dont il est question dans les commentaires sur mon dernier article.

Manifestations des tendances des courbes

Dans mes présentations, j’ai décidé de mettre un certain accent sur deux signes manifestant des composantes de l’effondrement, soit la congestion permanente sur nos routes et les migrations permanentes qui se présentent aux frontières de tous les pays riches. Il s’agit de souligner le fait que l’effondrement ne se présentera pas comme une sorte de journée de fin de monde, mais est en progression déjà et se déroulera dans le temps. L’important est d’y reconnaître les tendances lourdes et la présence de limites temporelles, deux éléments rejetés par les gens qui cherchent à promouvoir une transition (par le fait même, en douceur).

Fortune 500 1-12

La Fortune 12 de 2012. Le portrait peut varier d’une année à l’autre, mais ici la dominance est claire, avec deux manufacturiers d’auto et neuf entreprises énergétiques – la douzième compagnie est Walmart…

(i) La congestion est en place depuis les années 1950 et n’a fait qu’augmenter depuis, s’étendant de région en région au fur et à mesure de l’augmentation de la population et de la construction d’infrastructures dédiées à ses déplacements en voiture. À son tour, ces phénomènes ont été accompagnés par la mise en place des multinationales de l’auto, dont la Fortune 500 de 2012 en montre l’importance de façon particulière. On doit noter que ce sont les entreprises énergétiques qui dominent, complétant la boucle de la manifestation de notre dépendance non seulement donc à l’auto mais à l’énergie fossile aussi. Encore aujourd’hui – peut-être davantage aujourd’hui? – il y a des efforts de mieux gérer les impacts structurants de la congestion, mais il ne semble pas y avoir une reconnaissance que la congestion est un épiphénomène dans le monde contemporain qui ne se réglera pas à moins d’un effondrement de tout le système.

(ii) Les migrations constituent une autre manifestation de tendances lourdes en place depuis des décennies et qui semblent s’approcher d’une culmination. Le problème n’est pas surtout qu’il y a eu augmentation de la population, celle-ci étant quand même à un niveau qui dépasse dans ses besoins la capacité de la planète à la soutenir. Ce sont les inégalités qui motivent et/ou expliquent bon nombre de ces migrations, en faisant exception de celles provenant de zones de guerre. Les conditions de vie dans les pays pauvres sont en contraste frappant avec celles dans les pays riches, et l’amélioration des communications de toutes sortes font que les populations pauvres – 75-80% de l’humanité – connaissant mieux aujourd’hui les conditions de vie dans les pays riches. Rien ne semble destiné à changer cette situation, qui ne s’améliore pas et pour laquelle il n’y a probablement pas de mesures disponibles pour l’améliorer.

Population WEF 2011 riches et pauvres pays 1965-2050

La congestion des véhicules généralisée à travers le monde est le signe d’une dépendance aux énergies fossiles (au pétrole, et au charbon et au gaz, si du temps reste pour rendre ces véhicules électriques), et elles seront au cœur de l’effondrement qui s’annonce, qui a été projeté par Halte à la croissance. Les migrations ne semblent pas encore constituer un effondrement des sociétés, mais nous montrent la situation précaire pour l’ensemble des sociétés à laquelle l’effondrement du système de production industrielle – ce que l’on appelle aujourd’hui la civilisation thermo-industrielle – va se buter dans les années qui viennent. Encore une fois, c’est une situation qui s’est constituée comme tendance lourde au fil des dernières décennies, avec différents pays – pays riches et pays pauvres différemment – montrant les signes de déstabilisation importante, et rien ne suggérant une amélioration de la situation, au contraire.

Derrière toutes ses perturbations se trouve une autre, fondamentale. Une diapositive de mes présentations la résume:

La question des inégalités, à l’échelle internationale autant qu’à l’échelle du Québec, représente une sorte de toile de fond pour toute notre narration, et un facteur déstabilisant majeur dans le monde contemporain cherchant de nouvelles formes de société. Dans The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better (Allen Lane, 2009), Richard Wilkinson et Kate Pickett présentent une synthèse d’un grand nombre d’études en psychologie, en sociologie et en économie pour montrer qu’un ensemble de perturbations dans nos sociétés sont fonction d’inégalités, plutôt que le contraire.

  • Parmi les perturbations, celles associées à: la vie en communauté; la santé mentale; la santé et l’espérance de vie; l’obésité; la performance en études; les naissances chez les adolescentes; la violence; le recours à l’emprisonnement; la mobilité sociale.
  • On y constate que les États-Unis se distinguent tout au long de la présentation comme manifestant les pires résultats dans tous les domaines, cela à partir des plus grandes inégalités de tous les pays de l’OCDE. On peut penser que Trump a eu l’intuition de cette situation dans ses démarches pour la présidence, aussi fourvoyées soient-elles ses démarches comme président.

Il s’agit de mauvais signes pour le cadre sociétal dans lequel va se dérouler l’effondrement de la production industrielle…

Se préparer pour l’avenir difficile

La présentation du récent livre de Pable Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible: Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), se situe dans la même perspective que j’essaie d’aborder, et le titre de mon livre pousse aussi pour un travail de préparation pour un «nouveau monde».

La situation critique dans laquelle se trouve la planète n’est plus à démontrer. Des effondrements sont déjà en cours tandis que d’autres s’amorcent, faisant grandir la possibilité d’un emballement global qui signifierait la fin du monde tel que nous le connaissons.

Le choix de notre génération est cornélien: soit nous attendons de subir de plein fouet la violence des cataclysmes à venir, soit, pour en éviter certains, nous prenons un virage si serré qu’il déclencherait notre propre fin-du-monde-industriel.

L’horizon se trouve désormais au-delà: imaginer la suite, tout en se préparant à vivre des années de désorganisation et d’incertitude. En toute honnêteté, qui est prêt à cela ?

Est-il possible de se remettre d’un déluge de mauvaises nouvelles ? Peut-on simplement se contenter de vouloir survivre? Comment se projeter au-delà, voir plus grand, et trouver des manières de vivre ces effondrements ?

Dans ce deuxième opus, après Comment tout peut s’effondrer, les auteurs montrent qu’un changement de cap ouvrant à de nouveaux horizons passe nécessairement par un cheminement intérieur et par une remise en question radicale de notre vision du monde. Par-delà optimisme et pessimisme, ce sentier non-balisé part de la collapsologie et mène à ce que l’on pourrait appeler la collapsosophie…

Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle ont une (dé)formation scientifique et sont devenus chercheurs in-Terre-dépendants. Ils ont publié Comment tout peut s’effondrer. Petit Manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015), Le Vivant comme modèle. La voie du biomimétisme (Albin Michel, 2015), Petit traité de résilience locale (ECLM, 2015), Nourrir l’Europe en temps de crise (Babel, 2017) ou encore L’Entraide. L’autre loi de la jungle (Les liens qui libèrent, 2017).

On peut en lire la préface ainsi qu’une dizaine de pages du début sur le site. Dans la préface, Dominique Bourg semble se montrer en train de passer de promoteur de l’économie circulaire comme le salut à une reconnaissance de la collapsologie…

Probablement plus directement associé aux problématiques d’ici, la postface est signée Cyril Dion, co-réalisateur du film Demain, modèle pour le travail de la Fondation Suzuki et son Demain, Le Québec, mentionné plus haut. La postface n’est pas encore disponible, mais Dion a fourni des perspectives claires sur les limites, et les illusions, de son travail, dans son dernier livre,  Petit manuel de résistance contemporaine, publié en mai dernier.

La présentation du livre:

Que faire face à l’effondrement écologique qui se produit sous nos yeux ? Dans ce petit livre incisif et pratique, l’auteur de Demain s’interroge sur la nature et sur l’ampleur de la réponse à apporter à cette question. Ne sommes-nous pas face à un bouleversement aussi considérable qu’une guerre mondiale ? Dès lors, n’est-il pas nécessaire d’entrer en résistance contre la logique à l’origine de cette destruction massive et frénétique de nos écosystèmes, comme d’autres sont entrés en résistance contre la barbarie nazie ? Mais résister contre qui ? Cette logique n’est-elle pas autant en nous qu’à l’extérieur de nous ? Résister devient alors un acte de transformation intérieure autant que d’engagement sociétal…

Avec cet ouvrage, Cyril Dion propose de nombreuses pistes d’actions: individuelles, collectives, politiques, mais, plus encore, nous invite a considérer la place des récits comme moteur principal de l’évolution des sociétés. Il nous enjoint de considérer chacune de nos initiatives comme le ferment d’une nouvelle histoire et de renouer avec notre élan vital. A mener une existence où chaque chose que nous faisons, depuis notre métier jusqu’aux tâches les plus quotidiennes, participe à construire le monde dons lequel nous voulons vivre. Un monde où notre épanouissement personnel ne se fait pas aux dépens des autres et de la nature, mais contribue à leur équilibre.

J’y reviens dans le prochain article.

 

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« Faut pas croire tout ce qu’on dit » : en environnement, ou en économie?

Étienne Leblanc, journaliste spécialisé en environnement à Radio-Canada,  présente une longue introduction objective sur la volonté à Paris de restreindre la hausse de température à 2°C, voire 1,5°. Et après, face à un rapport récent du GIÉC de 400 pages, Philippe Crabbé, professeur émérite en économie de l’environnement à l’Université d’Ottawa et ancien membre du GIÉC, insiste qu’il n’y a aucune chance que ce qui est nécessaire pour 1,5°C soit mis en place, et les différences entre les deux objectifs sont énormes.

Le véritable défi n’est pas environnemental

Le 20 octobre dernier à Radio-Canada, à l’émission «Faut pas croire tout ce qu’on dit» de Michel Lacombe, c’était un nième échange sur le défi des changements climatiques, inscrit comme souvent dans le cadre de l’environnement comme thématique, cela ayant obtenu une certaine attention à la fin de la campagne qui vient de se terminer. Le titre: «Changements climatiques: la politique, incapable d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris?».

On ne le dit pas souvent, mais la réponse aux changements climatiques nécessite une mise en question de notre civilisation même – ce n’est d’aucune façon une intervention typique des efforts de mitigation du mouvement environnemental pendant des décennies. C’était un échange, de par sa catégorisation, qui ne pouvait donc pas mener loin.

Par ailleurs, Normand Mousseau, professeur en physique à l’Université de Montréal et un des panelistes, a publié en 2015 un livre sur les obstacles à l’effort de gagner la guerre, mais restant apparemment optimiste avec des suggestions et des propositions tout au long du livre comportant, non pas un changement de paradigme de notre économie, mais un changement de stratégie de la part des gouvernements en restant dans le paradigme. Il n’est pas intervenu souvent dans la discussion (mais c’était difficile de distinguer à l’occasion entre les hommes au panel).

Mousseau, co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ), avait formulé une illustration du défi du gouvernement de l’époque, soit de réduire de 25% les émissions québécoises de GES.

Gérer les émissions comporte un changement de société

Gérer les émissions comporte un changement de société, les objectifs ici étant bien inférieurs à ce qui sera nécessaire.

Le panel de Lacombe a noté qu’il n’y a pas beaucoup de tels efforts pour concrétiser les défis actuels. Aussi bien dire que c’était impossible, dans le temps, et aujourd’hui.

Défis insurmontables

Aujourd’hui, ce défi quantifié avec échéancier ayant à toutes fins pratiques été relegué aux oubliettes, de nouveaux défis se présentent avec plusieurs années passées sans rien faire: – 37,5% pour 2030 pour le Québec (mais le GIÉC propose une réduction de 45%), – 80% ou -90% pour 2050. L’atteinte de tels objectifs est aussi illusoire que celle proposée par le gouvernement Marois, et c’était une sorte de sous-thème de l’échange à l’émission, sans qu’il n’ait jamais été abordé de front et explicitement par les participants.

Steven Guilbeault, longtemps avec Greenpeace et Équiterre mais qui allait quitter ce dernier dans les jours suivants, y était également avec une sorte d’optimisme qui lui est propre, soulignant face à certaines réflexions des autres que le public n’est tout simplement pas ouvert à un discours qui souligne l’importance des défis. Ce qui est déconcertant, et cela semble être quasiment implicite dans de nombreuses interventions des leaders du mouvement environnemental, c’est que cela suggère que le discours environnemental face aux crises, incapable de dire la vérité, frôle la malhonnêteté. Cela est normal, même si questionnable, pour une entreprise dans ses efforts de marketing: si elle ne rejoint pas ses clients potentiels, c’est l’échec de son produit. Ce n’est pas normal dans les efforts de la société civile, et un échange sur l’idée de lobbying a occupé une partie assez importante de l’échange.

Les lobbies

C’est Philippe Crabbé qui introduit l’idée, dès les premières minutes, que les scientifiques aujourd’hui sont obligés de devenir des lobbyistes face aux décideurs, cela en raison de l’activisme de plusieurs (dont Suzuki et Hansen). L’échange permettait de faire certaines distinctions, surtout à l’effet que les lobbies commerciaux et économiques existent pour défendre leurs interêts propres, ce qui est normal encore une fois dans les activités du secteur privé. Les scientifiques, dans ce cas-ci, les experts en matière de changements climatiques, provenant de plusieurs domaines scientifiques, n’interviennent pas pour défendre leurs intérêts; elles interviennent pour fournir à la population tout comme aux décideurs les meilleures connaissances qu’elles détiennent, cela toujours dans un contexte où la science ne prétend jamais à la certitude. Qu’ils se transforment en lobby on non, ils n’ont finalement rien à vendre que des problèmes pour les décideurs…

La suggestion de Crabbé de comparer les scientifiques aux lobbyistes semblait provenir d’un jugement de sa part que les décideurs n’ont pas jusqu’ici écouté, dans un contexte où les connaissances touchant les changements climatiques suggèrent la nécessité d’actions dramatiques et un changement d’approche. Mousseau a bien souligné que des interventions des scientifiques n’est rien de nouveau, remontant au moins jusqu’aux années 1950 dans les débats sur le développement de capacités nucléaires par les puissances développées. Bien que, comme aujourd’hui, de telles interventions aient pu comporter une part de jugement moral, les connaissances touchant les impacts d’un recours militaire aux armements nucléaires représentaient des informations importantes pour la prise de décision – histoire d’hiver nucléaire, par exemple, et d’autres scénarios catastrophiques.

Bref, l’échange sur cette question, qui est revenue à deux ou trois reprises et incluait Johanne Whitmore, chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal et autre paneliste, provenait du point de départ, où le défi des changements climatiques était classé comme un enjeu environnemental.

Un effort de guerre, ou d’après guerre

Ce classement n’a tout simplement plus de sens, et même d’autres enjeux environnementaux n’ont presque plus de sens lorsque définis ainsi. Nous regardons la pollution des océans par le plastique comme un (gros) problème environnemental. Il est pourtant évident qu’il s’agit – comme les changements climatiques – comme un enjeu de société et une manifestation de caractères structurels dans la société. Il n’est plus possible de voir les efforts de «mitigation» des impacts environnementaux comme ayant du sens face à la taille des défis/problèmes et en reconnaissant les cuisants échecs lorsque la mitigation a été essayé, comme dans le cas du recyclage. Il s’agit plutôt, d’une perspective réaliste, de situations exigeant un changement de paradigme.

Les panelistes ont abordé l’importance des défis en recourant comme un exemple à l’effort des Alliés après la Deuxième Guerre mondiale de procéder à la reconstruction de l’Europe. Il faudrait, disaient-ils, que les changements climatiques soient LA préoccupation, LA priorité, pendant une décennie pour les aborder comme il faut, ce qui semblait obtenir l’adhésion des participants. Sauf qu’il y avait unanimité aussi – avec raison – que les décideurs ne feraient jamais cela, et voilà le problème, de l’échange à l’émission, du débat de société qui court depuis des décennies.

Nous savons, grâce aux scientifiques, que nous sommes devant une catastrophe qui s’annonce, pas pour demain dans toute son envergure, mais pour d’ici quelques décennies, disaient-ils. Nous agissons, bien consciemment, en fonction de notre évolution, de notre comportement comme êtres humains vivant en société, pour gérer le proche avenir, remettant à plus tard la gestion de décisions nécessaires dont les résultats ne se feront pas sentir dans l’immédiat. Et nous agissons ainsi parce que nous sommes incapables d’imaginer ce qui est requis, une mise en question de notre paradigme de développement.

On sentait ceci lors de brefs échanges au panel sur l’idée qu’il faut quand même continuer à essayer d’améliorer notre niveau de vie, cela sans référence aux milliards de pauvres qui n’y pensent même pas, cela sans référence à l’empreinte écologique de l’humanité qui nous montre sans beaucoup de nuances nécessaires que nous vivons au-delà des capacités de la planète à soutenir la vie des riches telle qu’elle est menée actuellement.

Urgence ou pas?

Fascinant dans l’échange était la réflexion sur la démission de Nicolas Hulot. Guilbeault suggérait que Hulot aurait dû attendre un peu, nous fournissant le calendrier pour l’adoption de lois et de règlements qu’il suggérait que Hulot ne comprenait pas. Clairement implicite dans les commentaires: l’urgence sentie par Hulot n’est pas là, qu’il faut prendre le temps de travailler dans le système actuel, cela en respectant ce que la population est prête à recevoir comme information venant de la société civile et des décideurs. Une telle proposition passe proche d’être incompréhensible, devant l’urgence tout récemment soulignée par le GIÉC, devant la  projection de Halte à la croissance qui nous donne, maintenant 49 ans de données à l’appui, jusqu’en 2025 environ, devant les urgences soulevés dans une multitude de secteurs par une multitude d’acteurs.

Lacombe intervient en suggérant qu’on n’a plus ce temps-là.  Guilbeault réplique que l’on peut arriver, selon les scientifiques, avec objections d’un paneliste que je n’identifie pas – et de moi-même: quels scientifiques??? – et fournit un autre calendrier des «avancés» des pays jusqu’ici, proposant qu’on doit faire mieux, et faire plus vite. La même voix intervient, insistant que le gouvernement n’a rien mis en place depuis Paris.

 

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Faute d’un nom: marxisme?! socialisme?!

Le récent éditorial de Jean-Robert Sansfaçon dans Le Devoir, «Québec Solidaire : l’avenir ou le passé?», est assez intéressant pour nous montrer jusqu’à quel point l’adhésion au modèle économique actuel rend une pensée renouvelée difficile. Sansfaçon a déjà montré comment cette adhésion met les enjeux environnementaux entre parenthèses par son éditorial de 2014, «L’improbable révolution», qui termine ainsi:

C’est pour cette raison que les experts du monde entier doivent maintenant unir leurs efforts pour aller au-delà des cris d’alarme en faisant la démonstration des avantages économiques et sociaux d’une première grande révolution industrielle pour ce millénaire.

Une bonne partie de mon livre est consacré à une critique de cette idée qui voit l’avenir dans la poursuite du développement économique à l’ancienne mais avec un sous-titre de vert.[1]

Gérer les émissions comporte un changement de société

Tableau -25%

Pourquoi les politiciens ne règlent pas le défi des changements climatiques: quelques indices qui ne représentent même pas les défis en cause

Le passé ou l’avenir?

Ce qu’ajoute Sansfaçon est que le programme de QS représente le passé… Il manque ainsi un des éléments fondamentaux de la campagne électorale, où les trois principaux partis inscrivent dans leurs programmes le modèle économique qui marque le passé et qui est au bord d’un effondrement et où seul QS aborde le défi d’esquisser un nouveau modèle tout en s’attaquant aux pires éléments du modèle actuel.

La critique de QS par Sansfaçon va jusqu’à soulever la question si le mouvement et le parti ne sont pas «une version soft du bon vieux communisme chinois»! En effet, comme il souligne, QS réduit l’importance du secteur privé, met un accent sur la «socialisation des activités économiques» et va jusqu’à penser à la nationalisation de certaines composantes du secteur économique lorsqu’il s’agit de viser le bien commun et des services pour tout le monde.

En réponse, Sansfaçon souligne qu’il faut maintenir les acteurs du secteur économique si le Québec veut «survivre dans le monde d’aujourd’hui». Voilà le véritable fond du débat de l’élection: le «monde d’aujourd’hui» est en crise, c’est le système économique avec – suivant Sansfaçon – ces grandes entreprises privées, ces leaders qui possèdent plusieurs résidences et, finalement, «les individus les plus entreprenants et les entreprises les plus dynamiques» qui en sont responsable en grande partie.

Et les enjeux environnementaux?

L’intervention de Sansfaçon a été suivie le lendemain par un texte de Louis-Gilles Francoeur, «Les enjeux occultés de la gestion environnementale», qui se plaignait, à l’instar d’un message reçu d’une amie ces derniers jours et de beaucoup de commentaires, à l’effet que l’environnement n’a pas sa place au gouvernement, dans le budget du gouvernement, dans la campagne électorale.

Il s’agit d’un type d’intervention qui se fait depuis des décennies, critiquant le faible budget du ministère de l’Environnement. Ce que Francoeur occulte, montrant lui aussi la difficulté, pour les gens intervenant dans le mouvement environnemental depuis longtemps, de voir qu’il faut constater l’échec et changer de modèle. Plus important, il faut reconnaître que le développement économique dans son sens traditionnel représente l’intervention environnementale la plus importante qui soit. Francoeur reconnaît la présence des pressions venant des milieux des affaires, mais les voit toujours comme freinant les avancées en matière environnementale plutôt comme identifiant le cœur même du problème.

Intéressante proposition à cet égard à travers les dérapages de la campagne, une intervention de Pierre-André Julien, «Le changement climatique et «les deux pieds sur le volant!»».

Parmi les autres partis, seul le Parti québécois avance une idée essentielle pour toute stratégie écologique, soit de confier le ministère de l’Environnement au premier ministre pour qu’enfin il empêche les ministères économiques comme l’Agriculture, les Affaires municipales ou les Finances de se quereller tout le temps, ralentissant ainsi toute véritable lutte contre ce réchauffement climatique, et ainsi faisant en sorte que les promesses en ce sens puissent se réaliser en leur donnant la priorité absolue.

En effet, les défis «environnementaux» ne sont pas environnementaux dans le sens traditionnel mais les défis d’une société et d’une civilisation qui les occasionnent, qui les mettent de l’avant, qui créent les crises avec ses propres «avancées». Nous ne sommes plus dans une époque où nous pouvons penser mitiger les impacts des interventions venant du secteur économique (et des fois social). Ce sont les interventions elles-mêmes qui sont en cause. Le Conseil exécutif, le ministère du Premier ministre, coordonne les activités de nos gouvernements, et ceux-ci, depuis des décennies, mettent la priorité, sans la moindre hésitation, sur le développement économique et la croissance. Le problème avec l’idée du PQ est qu’il n’y a pas de gouvernant de nous jours qui pense autrement.

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Démolition d’une section de l’autoroute Dufferin-Montmorency en 2007

Top-down ou Bottom-up: la socialisation de l’économie ou la dominance de l’économie sur la société ?

Nous avons connu cette situation avec la création du poste de Commissaire au développement durable en 2006, comme élément clé de la Loi sur le développement durable. N’importe quel innocent qui lit la loi doit reconnaître que c’est l’ensemble du gouvernement, des ministères et des agences, qui sont interpellés par les objectifs de la loi. Pourtant, les tractations, probablement pas difficiles, ont rapidement transféré la gestion de la mise en œuvre de la loi au (pauvre) ministère de l’Environnement. Que celui-ci ait dix fois le budget souhaité par Francoeur ne changerait strictement rien au portrait: le Conseil exécutif va poursuivre le développement économique, l’environnement dans son sens traditionnel ne constituant qu’un irritant, comme les différents éditoriaux de Sansfaçon le démontrent de façon transparente.

Une autre approche aux défis se trouvent dans des échanges entre des gens dans le réseau de Stéphane Brousseau Enjeux énergie et environnement, tout récemment portant sur une publication de Nature Climate Change et cherchant à calculer le coût social (et environnemental) des émissions de GES et des changements climatiques qui en résultent. Encore une fois, cela fait des décennies que nous cherchons à faire ces calculs, avec plus ou moins de précision et avec plus ou moins de résultats. Comme pour le cas de Francoeur, le problème, occulté, est qu’il faut mettre dans la balance le coût de la disparition de notre système économique, son effondrement et la transformation radicale (et probablement pas pour le mieux en termes de bien-être pour la plupart des gens riches actuels) de la civilisation.

Brousseau indique le 26 septembre qu’il ne fait confiance à aucun des partis en campagne, mais il faudrait demander pourquoi QS ne répond pas à bon nombre de ses attentes: «il n’existe aucun parti pour lequel on puisse voter parce qu’ils sont tous penchés sur des idéologies et non sur la réalité». Un but de cette intervention de ma part est justement d’insister sur l’adhésion des trois principaux partis à l’idéologie du système économique actuel et la recherche de la croissance. L’intervention de Nature Climate Change, avec son calcul des coûts des impacts, s’insère directement dans le même système. Ce qui me frappe est l’absence ou presque d’une reconnaissance qu’il faut larguer le système, même si Brousseau souligne qu’il prône l’abandon de l’économie capitaliste. Le problème semble être qu’il n’est pas évident comment procéder.

QS

C’est là où QS me paraît chercher à relever le défi, même s’il y a de gros problèmes avec leur programme. Il reconnaît les revendications des mouvements sociaux et environnementaux depuis des décennies, page après page dans le programme, soulignant par le fait même que ces revendications n’ont pas été entendues. Probablement presque sans exception, ses initiatives ne répondront pas au critère de rentabilité défini par le système actuel, qui aboutit à des entreprises multinationales de plus en plus importantes. Et QS propose une nouvelle vision qui rend Sansfaçon tellement nerveux qu’il semble considérer QS comme communiste… On peut convenir que QS ne détiendra le pouvoir avec l’élection et que donc son programme – et sa plateforme – ne correspondent pas à la réalité à la Brousseau. Reste que le portrait esquissé paraît plus compatible avec ce qui s’en vient que ceux des autres partis qui veulent maintenir le modèle actuel; en fait, même QS semble le maintenir implicitement.

On peut se permettre de penser que la hausse de l’appui à QS dans les sondages suggère qu’il y a un nombre de personnes de plus en plus important qui veulent vraiment le changement, à l’instar des millions qui ont appuyé Bernie Sanders (et Trump, pour les mêmes raisons mais avec les mauvaises cibles). C’est ce que Sansfaçon appelle un retour au passé, lui et les autres partis faisant campagne dans l’élection étant incapable, comme les gens de l’establishment américain en 2016, de voir l’avenir comme fonction des crises du présent.[2]

Ce qui ne paraît pas dans la vision de QS, comme il est absent dans le programme de Bernie Sanders, est une reconnaissance que la non rentabilité comportera un changement radical dans le futur système économique et social et dans les conditions de vie et une diminution radicale de ce que nous avons pris l’habitude de considérer comme le bien-être matériel totalement fondé sur la surconsommation de ressources.

Le programme de QS parle justement du Québec sous le régime de QS comme une «société riche»… C’est peut-être ici que Sansfaçon a raison, presque sans le réaliser. QS semble accorder à l’idée d’une transition énergétique beaucoup trop de potentiel, suggérant (section1.2.4) comme beaucoup trop d’autres que cette transition va nous amener à un nouveau régime avec les mêmes services énergétiques où la renouvelable aura remplacé la fossile.

À cet égard, je suis intervenu dans le réseau de Brousseau avec le commentaire suivant:

Lorsque nous commençons à parler de ce qui est véritablement requis, les défis augmentent beaucoup – et notons bien que l’éditorial envoyé par Stéphane souligne que les engagements associés à l’Accord de Paris sont bien insuffisants, et ceux du gouvernement Trudeau encore plus, étant ceux du gouvernement Harper.
Je suggère que les gestes requis exigeraient l’abandon de notre modèle économique, et que c’est pour cela que les politiciens ne répondent pas, peu importe le coût des impacts de l’inaction. Le coût de l’action est tout simplement inimaginable.
C’est ici où les adhérents à une transition énergétique sans faille et sans perturbations ne fournissent pas des réponses aux analyses qui suggèrent que la transition voulue et espérée n’est tout simplement pas plausible. Ici, je me réfère comme synthèse à un bel essai récent par Philippe Gauthier qui résume ce que nous savons pas mal depuis assez longtemps.
Il n’y aura pas de transition et il faut que nous déployions nos efforts dans un tout autre sens, soulignant une transformation en profondeur de notre société/civilisation et – je crois inévitable – une réduction massive des ressources que nous pourrons consommer.
D’après ce que je vois, Québec Solidaire ne voit pas le défi en cause à travers toutes ses belles orientations, et je viens de lire Bernie Sanders, qui parle d’une « seamless transition » vers les énergies renouvelables. Le Québec pourra peut-être s’arranger avec le meilleur approvisionnement en énergie non fossile dans le monde entier, avec un apport -une réduction – de peut-être 50% de la consommation actuelle, ce qui serait quand même dramatique. Mais le Québec ne vit pas en isolation, et il n’y a pas beaucoup d’autres juridictions qui pourront même passer proche. Bref, c’est presque le chaos dans le modèle économique qui ira de pair avec l’incapacité de faire une transition sans faille…

MISE À JOUR le 1er octobre

Jean-François Nadeau a quitté l’orientation éditoriale de Sanfaçon avec une chronique intéressante ce matin dans Le Devoir. Il est plutôt difficile à comprendre comment l’équipe éditoriale a laissé passer l’éditorial de Sansfaçon…

 

[1] Ce ne sont surtout pas les «cris d’alarme» qui doivent nous guider, dit Sansfaçon, ayant souligné dans un autre éditorial que la présence d’anciennes militantes du mouvement environnemental au sein du Conseil des ministres faisait presque peur. Il contrastait cela avec un consultation menée par la CEÉQ, dont les responsables n’étaient pas un «quelconque groupe de militants environnementalistes».

Plus je prends du recul, plus je vois le poids du modèle économique tout au long de l’histoire du mouvement environnemental et de son échec. C’est dit seulement en passant, on dirait, mais le bout de phrase de Sansfaçon dans encore un autre éditorial de 2014, «Une politique dépassée» n’en révèle pas moins la lourdeur de la pensée.

Il eût été surprenant d’assister à des éclats de joie de la part des gens d’affaires en apprenant la nomination de trois anciens militants du mouvement écologiste à la tête de ministères aussi importants que ceux du Développement durable et des Richesses naturelles. Confier la responsabilité de l’avenir énergétique, des forêts, des mines et même d’Hydro-Québec à d’ex-dirigeants d’organisations comme le Parti vert et Eau Secours !, il y a de quoi rendre nerveux !

 

[2] En effet, Josée Blanchette y va de sa vision dans une chronique de fin de campagne «On veut (pas) que ça change: le procès du statu quo» qui souligne le phénomène d’importants segments des populations qui décrochent de l’establishment et de l’élite.

 

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Le pétrole, l’ALÉNA et l’automobile (3)

Curieux: depuis l’entente entre les États-Unis et le Mexique, presque tout ce qu’il y avait de reportages sur les négociations pour une nouvelle mouture de l’ALÉNA nous donnait le vendredi 31 août comme date limite, celle décidée par Trump pour pouvoir faire signer l’accord États-Unis/Mexique par le président mexicain Peña Nieto plutôt que par son successeur Andrés Manuel López Obrador (AMLO), plutôt réservé face à l’ensemble. Tout d’un coup, à l’annonce de l’échec des négociations visant une entente le 31 août, on apprenait qu’il restait encore un mois pour aboutir à un accord entre les États-Unis et le Canada, et on en comprend assez bien les étapes: entente entre le Canada et les États-Unis suivie de la rédaction de l’éventuel accord, dont la version écrite finale doit être déposée au Congrès pour le 30 septembre.

Sauf que les médias commencent à souligner que même le 30 septembre n’est qu’une date fixée par le président Trump, justement pour éviter qu’AMLO soit la contrepartie mexicaine dans les négociations. Peut-être que le tout pourra continuer après le 30 septembre, quitte à voir le président Trump faire face à un congrès qui a quelques réflexions sur le sujet et qui a donné le mandat de négocier une entente à trois. Le Conseil des Canadiens note qu’AMLO semblerait se satisfaire avec un accord réglé par son prédécesseur pour lui laisser la voie libre pour le défi vraiment important, un véritable développement du pays pauvre qu’est toujours le Mexique. Cela suggère que l’ALÉNA est toujours une affaire plutôt marginale pour ce dernier pays. Mais elle suggère qu’il aille plus loin semble voir la situation ainsi et on

Un retrait de l'ALÉNA sera compliqué pour le Mexique et pour le Canada, mais probablement salutaire

Un retrait de l’ALÉNA sera compliqué pour le Mexique et pour le Canada, mais salutaire

L’ALÉNA souhaitable?

Comme j’ai esquissé dans les articles précédents, en retournant à une réflexion que j’avais laissée depuis plusieurs années, je me retrouve avec la conclusion que Trump avait raison dans ses objections aux ententes multilatérales de libre-échange, que Bernie Sanders avait raison[1], sur la base de fondements différents, dans les mêmes objections, et que non seulement nous serions mieux sans une ALÉNA2, mais que nous ne sommes pas mieux avec les ententes avec l’Europe et le Transpacifique que Trudeau, suivant Harper, considère fondamentale pour l’avenir de l’économie canadienne – mais peut-être pas pour la société canadienne.

L’IRIS est intervenu sur l’ALÉNA en suggérant, finalement, que son abandon ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Ce faisant, elle proposait pour le corriger plusieurs changements. Gordon Laxer, pour sa part, y est allé avec une proposition de changement de l’ALÉNA qui frappait à son cœur, pour les Américains, la clause «proportionnalité» qui leur garantit un approvisionnement qui ne pourra pas baisser en cas de besoin. C’était sûrement peine perdue, et Laxer ne pousse pas sa réflexion pour voir si l’ALÉNA était bénéfique pour le Canada, alors que sa province, l’Alberta, semble clairement un bénéficiaire important.

Une recherche auprès du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), organisme d’économie hétérodoxe qui ne met pas en question l’économie néoclassique, permet de vérifier comment il intervient sur l’ALÉNA à travers une multitude de propositions de correction au système. Sur la question, le CCPA propose carrément (sans le dire) de réécrire l’ALÉNA en fonction de principes qui pourraient favoriser le Canada et diminuer les mauvais impacts de ce document néoclassique de libre-échange. Encore une fois, on se demande comment le Centre peut tellement manquer de perspective tout en restant dans le système. Il intervient au printemps 2018 pour esquisser plusieurs problèmes avec l’ALÉNA pour ensuite déposer en juillet un mémoire lors de la consultation du gouvernement fédéral qui détaille sa vision des changements qui seraient opportuns.

MISE À JOUR: Un petit article venant de la Presse canadienne figure dans les journaux le 23 octobre portait sur une récente intervention du CCPA: «L’ALÉNA: Fallait-il sauvegarder le chapitre 19?».

Une analyse plus que hétérodoxe

C’est intéressant dans ce contexte de consulter l’intervention de l’ancien éditeur du journal du CCPA The Monitor, plus radical que le CCPA lui-même. Ed Finn a pris sa retraite il y a quelque temps à l’occasion de son 90e anniversaire; il est retourné dans sa province natale de Terre-Neuve et Labrador et écrit aujourd’hui pour The Independent dans une chronique «The Nonagenarian’s Notebook». Dans une chronique d’octobre dernier, « It’s Time To End NAFTA », Finn trouve une note intéressante écrite par les deux principaux chercheurs du CCPA, en dépit de l’accent qu’ils mettent – que le Centre met – sur le renouvellement avec des changements invraisemblables.

According to trade analysts Scott Sinclair and Stuart Trew, free trade agreements “have little to do with trade,” and are, “more accurately, constitution-style documents that substantially weaken democratic institutions in the interests of freeing (from government intervention) the trade- and investment-related activities of multinational corporations.”

Il trouve même une intervention de Bruce Campbell, ancien pdg du Centre, qui suggère fortement que le CCPA devrait promouvoir l’abandon de l’ALÉNA.

“The cumulative effects of NAFTA on the well-being of most Canadians has been negative. Inequality has been widened, income growth stifled, unions undermined, social programs eroded. At its core, NAFTA is about shifting all the power in the economy from governments and workers to corporations,” says former Canadian Centre for Policy Alternatives Executive Director Bruce Campbell.

Même Jim Stanford, ancien économiste du syndicat des travailleurs de l’automobile et d’Unifor est cité à l’effet que la «promesse d’accès aux marchés américains ne valait pas le papier sur lequel c’était écrit». Finn lui-même conclut :

For the vast majority of Canadians, a reversion to trading with the U.S. and other countries through the GATT/WTO will greatly enhance their economic, social, sovereign, political and environmental prospects for the future.

Disons qu’il est donc surprenant que les médias n’ouvrent même pas la question quant à l’intérêt d’une décision de se retirer de l’ALÉNA ou (dans les circonstances actuelles) de refuser de nouvelles concessions pour le droit d’y rester et d’être retiré malgré soi de l’ALÉNA. Ils sont dominés par le système sans même s’en apercevoir. De la prendrait du journalisme d’enquête, denrée rare de nos jours, plutôt que du reportage.

Et alors Unifor et l’ALÉNA?

On ne trouve même pas sur le site web d’Unifor, successeur du syndicat des travailleurs de l’auto, un suivi ou une analyse de la situation, tellement ils doivent être conscients que leur avenir ne s’y trouve pas (et ils étaient opposés à l’ALÉNA lors de sa négociation de toute façon). On finit par trouver un document d’analyse et un autre sur Unifor et l’auto.

Quelques extraits des documents d’intervention d’Unifor:

L’auto is Canada’s top-ranked export, and the U.S. is our number one customer. In fact, the U.S. is the destination for 90% of the vehicles we produce and two-way auto trade with the U.S. is worth $135 billion per year and is relatively balanced…

The labour movement opposed NAFTA as a lousy deal when it was signed, and our Union has been on record for the last 23 years consistently pushing to x it, or eliminate it…

The idea that endless free trade brings progress to working people has been proven wrong at every step. Like other free trade deals, NAFTA has resulted in downward pressure on wages and working conditions, and lost jobs. NAFTA provides extraordinary protections for private investors, but fails to extend meaningful protections for workers…

Today the industry is completely unbalanced within North America. Just 1.6 million vehicles were sold in Mexico last year, but they built 3.6 million. Mexico represents just 8% of the North American market in terms of sales, but 20% of the nal assembly. It’s even more unbalanced in terms of jobs. Mexico now has nearly 900,000 auto manufacturing jobs, fully 45% of the North American total. Canada has just 125,000 jobs, or 6%.

Cela rappelle le graphique de mon premier article sur l’ALÉNA et venant d’un travail de Jeff Rubin:

Un point de départ pour la réflexion canadienne: le portrait de l’ALÉNA qu’en détient Trump Rubin NAFTA fig 1 - Version 2

Devant l’entente avec le Mexique, Unifor semble de l’avis que cela réduirait le drain d’emplois vers le Mexique à bas niveau de salaire, mais comprend qu’inclure le Canada dans cela serait seulement en échange de concessions dans la gestion de l’offre.

Des concessions sans impacts?

Dans ce dernier cas, on peut penser que l’impact serait similaire (difficile à mesurer l’envergure dans les deux cas) à celui sur le Mexique avec l’envoi du maïs américain subventionné, qui a nui aux paysans; dans le cas du Canada, cela nuirait à l’effort de la gestion de l’offre (en dépit de certains dérapages de ce programme, dont la surenchère sur les quotas) à assurer une stabilité pour les fermes familiales face aux géants américains.

On sait d’avance que l’ensemble des analyses économiques (exception IRIS et …) vont se faire dans le cadre de l’économie néoclassique, et on voit que même les hétérodoxes ne soulèvent pas les questions qui s’imposent sur l’idée d’un ALÉNA2. Ce qui frappe à cet égard est qu’il n’y a aucune indication (ou presque) de la part du gouvernement canadien que le commerce sans l’ALÉNA serait peut-être plus bénéfique pour le Canada, même dans une perspective d’économie néoclassique.

On peut soupçonner qu’il va négocier un ALÉNA2 qui cédera encore d’autres éléments de la gestion de l’offre qui, en dépit de plusieurs problèmes, permet d’insérer notre agriculture un peu dans une perspective d’avenir et de ferme familiale. En fait, certains bénéfices de la disparition de l’ALÉNA ne seront pas discutés par des gens qui ne voient pas l’avenir en fonction d’un effondrement de notre système économique. Suivant les pistes esquissées dans mon livre, le maintien de la gestion de l’offre plutôt que le renforcement de l’agriculture industrielle qui risque d’être le résultat d’un ALÉNA2 s’insère beaucoup plus facilement dans une société et une économie qui seraient sorties du modèle actuel.

L’automobile et les emplois associés à sa manufacture au Canada font partie des préoccupations face à l’ALÉNA, mais Rubin a déjà montré le peu de bénéfices dans le modèle actuel qui sont et seraient à associer à l’ALÉNA(1 et 2) et il semble clair que les travailleurs du secteur voient la situation de la même manière. Devant la possibilité, que je considère une probabilité, que cet élément massivement au centre de notre modèle actuel va connaître un déclin important faisant partie de l’effondrement et de l’incapacité à maintenir nos flots de véhicules mus par l’énergie fossile, y compris avec les énormes investissements requis pour les infrastructures qui permettent les transports (et la congestion), une absence d’efforts pour maintenir l’intégration avec la production en Amérique du Nord semblerait une bonne chose.

Il y aura sûrement des perturbations dans les échanges et les activités actuelles advenant la disparition de l’ALÉNA, Celles-ci pourront être associées à cette disparition, mais les interventions de Trump suggèrent que perturbations il y aura de toute façon, et ce serait presque encourageant de voir le Canada retiré, volontairement ou non, de certains éléments clé de notre modèle actuel. Une telle situation risque de faciliter quelque peu la capacité d’aborder les perturbations beaucoup plus importantes qui s’en viennent. Et je ne parle même pas des projections imagées de Tony Seba…

 

[1] La lecture récente de son livre sur l’expérience de la campagne et la présentation de sa vision d’une société meilleure, Our Revolution (Thomas Dunne Books, Saint Martin’s Press, 2016) m’a rappelé plusieurs de ses contributions. Sanders ne semble pas faire des distinctions entre le rejet du système économique, dont il critique de nombreux éléments, et sa correction, mais l’ensemble de ses positions se situe assez bien dans la perspective d’un effondrement du système.

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Interlude: Hulot semble exposer un déni

Quand mon livre est sorti en novembre, aucun média écrit n’a jugé bon d’en faire un compte-rendu, voire en parler. Assez curieusement, dans la foulée de la démission de Nicolas Hulot comme ministre de la Transition écologique en France, plusieurs interventions dans la presse suggèrent qu’il a été lu, mais présumément jugé trop audacieux. Sous-entendu: les catastrophistes ont raison, mais c’est trop dur à gérer. D’autres le juraient tout simplement flyé.

Le dilemme sur la page d’Idées (et ailleurs) …

La page Idées du Devoir du 5 septembre souligne le dilemme. Francine Pelletier, qui exprime régulièrement son indignation, voire son désespoir face à notre incapacité à prendre les décisions qui s’imposent en matière d’environnement (au sens très large), manifeste sa déception face à cette situation, en ciblant la campagne électorale en cours. Elle présente une réflexion sur le mystère derrière le refus de la jeune génération à se montrer informée des défis qui nécessitent leur action.

Sur la même page, François Delorme, économiste à l’Université de Sherbrooke, débute son article «Les illusions perdues» en indiquant sa condescendance face à mon évaluation de la situation il y a deux ans. Ce serait apparemment d’autres interventions, de Jean Lemire et Patrick Lagacé, et surtout de Nicolas Hulot, qui l’amènent aujourd’hui à renoncer à ses illusions. Il cite Hulot à l’effet que c’est l’économie de marché qui est la racine même du problème, et un cancer pour l’environnement. Hulot ne croit plus que le changement nécessaire viendra, et, ajoute Delorme, lui non plus. Il termine en soulignant que «ce sont les jeunes qui portent l’avenir» et il leur cède la place. À suivre Pelleter et les sondages, ce ne sont pourtant pas ces jeunes qui voient clair, qui vont poser les gestes qui s’imposent.

Ces gestes incluent la reconnaissance générale par les économistes, et par les politiciens qui les suivent comme guides, que le système économique dominant est un cancer (Hulot et Delorme) et – impossible à imaginer – qu’il faut, aujourd’hui, constater l’urgente nécessité d’abandonner ce système, aujourd’hui. Cela irait de pair avec l’abandon du consumérisme ciblé par Delorme. En fait, il suggère l’abandon de l’automobile comme principal moyen de transport et l’abandon d’une diète carnivore en mettant de l’avant des mesures d’économiste pour montrer les illusions qu’il a perdues. Ce ne sont pas les jeunes auquels il faut penser pour relever le défi que Hulot insiste est pour maintenant. C’est nous.

En janvier dernier, après la sortie de mon livre, Josée Blanchette a préféré couvrir le livre Utopia XXI d’un Français, Aymeric Caron. Ce livre propose de rêver, « de nous arrêter et de réfléchir autrement en apportant des propositions rafraîchissantes face au marasme ambiant.» Dans sa chronique de vendredi passé, Blanchette semble elle-aussi reconnaître des «illusions perdues» et mentionne mon livre dans le paragraphe suivant celui où elle donne raison à Hulot. Elle me classe parmi les «éco-cyniques» ou les «éco-désespérés» ayant perdu la foi.

Je me considère en effet un «ex-environnementaliste» ayant perdu mon temps pendant 45 ans de combats, mais mon livre cherche à dessiner des éléments du monde que Delorme laisse aux jeunes à dessiner, un monde où nous aurons subi l’effondrement du système économique que nous refusons résolument à abandonner et seront confrontés à une absence de consumérisme et d’automobiles partout, d’une diète carnivore venant d’une agriculture industrielle qui devra être convertie en agriculture paysanne.

Finalement, Lionel Levac, qui avait signalé en juin dernier le livre plein d’optimisme et de déni de la Fondation Suzuki Demain, le Québec, est intervenu samedi dernier, encore une fois dans la foulée de l’intervention de Hulot, pour recommander mon livre à l’émission de Joël Le Bigot.

… qui doit se résoudre

Pelletier semble le dire de façon régulière: cela fait assez de discours sur nos problèmes environnementaux, sur les catastrophes climatiques, sur l’effondrement qui est, je suggère, à nos portes. Nous avons les analyses des scientifiques et d’autres experts sur ces enjeux depuis des années, voire depuis des décennies. Hulot a exposé un déni et une incompréhension portant sur les petits gestes, mais souligne que lui-même n’a pas beaucoup d’idées sur ce qu’il faut faire pour préparer l’avenir sombre qui nous guète. Ce qu’il nous faut, à travers le renoncement et l’abandon des illusions, est de chercher à décrire et à préparer ce qui nous attend – dans la mesure où nous pensons que cela vaut toujours la peine. J’en esquisse quelques lignes dans ce qui constitue les deux tiers du livre.

 

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Le pétrole, l’ALÉNA et l’automobile (2)

Jeff Rubin, ancien économiste de la banque CIBC responsable de ses investissements dans le secteur de l’énergie, s’est confronté aux enjeux de ce secteur dans ses analyses et a écrit en 2010 Demain un tout petit monde: Comment le pétrole entraînera la fin de la mondialisation. Ce faisant, il a quitté CIBC et s’est lancé dans une nouvelle carrière de consultant, d’écrivain et d’analyste; il est actuellement collaborateur/fellow au CIGI, le Centre for International Governance Innovation. À y lire les analyses qu’il y a produites depuis quelques années, on comprend que Rubin, en suivant la piste du pétrole (et de deux autres livres), a abouti à un ensemble de perspectives constituant tout un cheminement pour un économiste réputé…

Les bénéfices de l’ALÉNA et du libre-échange en général

Deux récents articles de Rubin pour le CIGI sur l’ALÉNA et sur la globalisation fournissent d’intéressantes analyses, faute de voir un suivi de ces questions dans les médias populaires. L’analyse du rapport de Rubin de l’an dernier sur l’ALÉNA, « How Has Canadian Manufacturing Fared under NAFTA?: A Look at the Auto Assembly and Parts Industry » (CIGI Papers No. 138 — août 2017) permet une réflexion sur les négociations – ou face à une décision de Trump d’abandonner l’ALÉNA et de tarifer les importations mexicaines et canadiennes du secteur de l’automobile, tout simplement. Il s’agit d’une vision d’un avenir rapproché (d’ici 2030, et donc commençant avant cette date fatidique) où l’industrie de l’automobile, que celle-ci soit électrique ou à essence, qu’elle soit hybride/compact ou camion/VUS, va se buter à des contraintes majeures.

Dans le cadre de l’ALÉNA, il serait bien intéressant si les médias essayaient de couvrir autre chose que les négociations de jour en jour (ou de mois en mois, avec la probabilité que Trump va annuler l’ALÉNA au bout du compte en exigeant ainsi une toute nouvelle couverture médiatique), pour essayer de mieux cerner ce à quoi nous faisons face. Dans la vie quotidienne, nous parlons régulièrement des enjeux de la congestion et cherchons les moyens, dans les traditions en place depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, de gérer ces enjeux des transports techniquement. Ce faisant, nous n’y ciblons pas les bons enjeux. Je suggère que l’enjeu, pour la congestion autant que pour l’ALÉNA, et contrairement aux négociations qui doivent être en train de se faire sur les différents aspects du commerce des autos, est l’avenir même de cette industrie.

L’avenir du transport privé par automobile (bis)

La réflexion à faire sur ce dossier semble pleine de potentiel; je l’ai entamé en parlant des projections de Tony Seba. Les projections, complétées d’ici 2030: la combinaison voiture électrique (très simple en termes de pièces associées au fonctionnement), voiture autonome (toujours en marche, mais avec un échéancier difficile à évaluer) et abandon de voiture personnelle en faveur du transport comme service fourni par d’autres – TaaS, pour Seba (difficile à imaginer, mais proposé comme fonction du prix, de la facilité, des tendances). J’ai poussé plus loin en essayant d’intégrer la réflexion dans une perspective plus globale. Actuellement, on peut regarder l’avenir de l’automobile personnelle, voire l’avenir de la production industrielle de l’auto, en regardant de plus près les enjeux associés à la renégociation de l’ALÉNA.

D’une part, nous voyons une énorme croissance du rôle du Mexique dans la production automobile en Amérique du Nord depuis la mise en oeuvre de l’ALÉNA.

Le portrait de l’ALÉNA que retient Trump

Rubin NAFTA fig 1 - Version 2

Figure 1. Production automobile en Amérique du Nord (1994-2016)

D’autre part, nous voyons que la pauvreté au Mexique est toujours majeure, frappant plus de la moitié de la population (voir mon dernier article).

Une portrait canadien de l’ALÉNA

Rubin NAFTA fig 4 - Version 2

Figure 2. Emplois dans les industries canadiennes et mexicaines de l’automobile et des pièces 2007-2015

Le Mexique

La distribution des usines à travers le pays ne semble pas se restreindre à la frontière et aux machiladores, la plupart des usines d’automobiles se trouvant, selon Rubin, dans l’État de Puebla, au sud-est de Mexico, pour des raisons que j’ignore. La route 57 qui mène de Mexico jusqu’à la frontière américaine s’appelle l’autoroute de l’ALÉNA. La compensation totale horaire, incluant les bénéfices et les vacances, se situent quelque part entre 2,50$ pour les pièces et 8$ pour l’assemblage, une fraction de celle dans les deux pays partenaires riches. Le seul intérêt des producteurs est de produire à moindre coût (les coûts de la production se situe à environ 50% du prix final des véhicules), cela en exploitant un bassin de travailleurs (apparemment venant de l’agriculture – p.11) qui est en surplus et n’a donc pas de pouvoir de négociation.

Assez typiquement, la contribution de cette production ne semble pas influencer beaucoup l’état général du pays. L’ensemble de la contribution, en croissance importante depuis 2008, se situe aux environs de 900 000 travailleurs (d’une population donc de peut-être 4 millions de personnes), cela dans un pays d’une population globale d’environ 130 millions. C’est un des seuls apports économiques intéressants (possiblement) de l’ALÉNA face à des impacts négatifs ailleurs, comme dans l’agriculture; les activités de manufacture semblent surtout dans le secteur de l’auto, et donc comporte des bénéfices plutôt limités pour l’ensemble de l’économie, quelque part aux environs de 10% de celle-ci.

Retour sur l’énergie dans tout cela

À ce portrait plutôt amateur et bien préliminaire de la situation au Mexique, il faut ajouter ce que j’ai essayé de mettre en évidence dans mon dernier article, le fondement en énergie de nombreux problèmes au Mexique. Pemex, la Société d’État pour le secteur de l’énergie, paie en taxes environ 62% de ces profits, ce qui constitue une partie importante des revenus de l’État. Dans les dernières années, le pétrole fournissait approximativement le tiers des revenus de l’État, mais aujourd’hui ce sont les remises venant des Mexicains vivant aux États-Unis qui constituent la partie la plus importante des revenus. À noter que dans l’un ou l’autre des deux cas, il s’agit d’un portrait d’une société dont l’économie est dans un autre monde que le nôtre.

Production de pétrole au Mexique 1950-2015

Mexique pétrole wikipedia - https://en.wikipedia.org/wiki/Petroleum_industry_in_Mexico#Oil_production

Figure 3. Le gisement de Cantarell est en déclin, ce qui augure mal pour l’avenir de la société mexicaine.

Cantarell est en déclin, et d’après ma compréhension, les gisements dans la formation de Chicontepec sont soit non conventionnels soit inexploitables pour des raisons techniques; leurs réserves sont par contre, comme dans le Bakken et au Texas, un pétrole léger de bien meilleure qualité que celui des sables bitumineux.

Bref, le Mexique fera face à une pénurie de pétrole conventionnel et bon marché dans les années à venir, qui est même en déclin déjà. Une nouvelle politique énergétique de 2013 ouvre la porte à des investisseurs privés – environ 200MM$ actuellement – ce qui réduit le potentiel de maintenir les revenus du pétrole en soutien à l’État. Comme cela est la situation pour la période d’ici 2030 pour le monde en général, il est intéressant de voir ceci dans le contexte de l’ALÉNA, où le principal apport économique important semble être dans le secteur de l’automobile.

L’ALÉNA aux États-Unis et au Canada

La production mexicaine est surtout pour exportation, sa population – même si la ville de Mexico fournit un des meilleurs exemples de congestion automobile au monde… – n’ayant pas généralement les moyens de se permettre une auto personnelle. La production se fait dans ou pour les deux autres pays. Voilà donc pour le Mexique comme partenaire dans l’ALÉNA.

La situation est très différente, mais ne semble guère reluisante, dans les deux autres pays. Personne n’en parle ouvertement, mais l’énorme activité qui tourne autour des véhicules personnels et l’auto (le camion Ford F150 était le véhicule le mieux vendu en 2017, parmi tous les véhicules!) permet de souligner une contrainte probablement importante dans cette industrie et dans les industries connexes.

Comme je l’ai souligné dans mon dernier article, le travail de l’économie écologique/biophysique sur ces questions méritent plus d’attention. Non seulement les énergies fossiles non conventionnelles ne fournisent pas un rendement énergétique (ÉROI) suffisant pour soutenir notre civilisation, mais presque l’ensemble des pays producteurs ont refusé de voir les implications d’une dépendance  en termes de revenus venant d’une ressource non renouvelable, soit qu’elle va finir par s’épuiser et que la décision de compter sur les revenus venant de leur exploitation pour les budgets courants va finir par hanter des successeurs, voire est déjà à confronter.

Déjà, nous avons vu les efforts presque désepérés des pays du Moyen Orient pour préparer l’épuisement de leurs ressources, déjà en cours, et nous voyons des pays comme le Vénézuela, le Brésil, le Mexique et – ce n’est peut-être pas lointain – le Canada et les États-Unis confrontés à une situation où dans les prochaines années, dix ou quinze, leurs économies vont voir disparaître leurs bases, l’extraction des ressources, incluant l’énergie fossile mais également les métaux, venant de ces pays ou d’ailleurs, peu importe.

S’en ira avec cela le positionnement traditionnel de l’industrie de l’automobile et sa volonté de croissance et de transition vers des véhicules de plus en plus gros. En effet, je pense qu’on peut faire un argument analogue à celui pour le pétrole pour une dépendance d’une économie, d’une société, à l’industrie de l’automobile, dont la production et l’utilisation dépendent de ressources non renouvelables… Le fer ne manquera pas de si tôt, mais l’industrie minière requiert de grande quantités d’énergie pour l’extraction, voire pour le transport des minerais.

Rubin présente une analyse où il compare les intérêts des trois pays associés à l’ALÉNA, montrant que le Canada et les États-Unis ont maintenu des échanges commerciaux dans le domaine de l’auto à peu près stable, ces échanges remontant au pacte de l’auto des années 1960. L’exploitation par les entreprises des deux pays d’une main-d’œuvre bon marché au Mexique, sous les apparences de contribuer aussi au développement de ce troisième pays, n’a fait depuis les 25 ans de l’ALÉNA que maintenir une situation de Tiers monde dans ce pays.

Finalement, dans ce secteur, très important pour l’ALÉNA, un premier objectif était de permettre aux entreprises de produire à moindre coût en utilisant la main-d’œuvre mexicaine; un deuxième objectif était de berner les consommateurs en fournissant à moindre coût un produit de consommation dont le coût est important dans leurs budgets, mais cela en diminuant la capacité de bon nombre de ces mêmes consommateurs de se permettre ces véhicules, avec la perte d’emplois manufacturiers en très grand nombre, dans les deux pays, et en maintenant une situation d’instabilité dans le pays pauvre fournissant le travail.

La globalisation (je suis en train de relire, pour essayer de mieux comprendre, L’impasse de la globalisation, de Michel Freitag).

Dans un deuxième rapport pour CIGI, de février 2018, « Has Global Trade Liberalization Left Canadian Workers Behind? », Rubin présente une analyse qui pourrait sortir des bureaux de l’IRIS, tellement cet économiste de formation et d’expérience très traditionnelles semble pousser les implications de ses analyes du secteur de l’énergie vers d’autres composantes plutôt négatives du portrait général de la société. Et encore plus frappant, Rubin rejoint Trump dans ses critiques, tout en étant à des distances astronomiques de lui dans le fond.

L’analyse «de gauche» y est, venant d’un économiste que l’on doit croire objectif et loin d’être de gauche – sauf que les enjeux de l’énergie mènent loin lorsque l’on les analyse. La conclusion de Rubin sur les effets de la globalisation dans les pays de l’OCDE est sans retenue, et les résultats n’ont presque rien à voir avec ceux associés à la robotisation du travail souvent invoquée comme menace:

  • la globalisation a réduit les emplois dans la production manufacturière dans les pays riches, les transférant aux pays pauvres pour exploiter les bas salaires qui s’y trouvent;
  • les nouveaux emplois dans les pays riches sont dans le secteur des services, où la rémunération est beaucoup plus basse;
  • un grand nombre de travailleurs se trouvent maintenant, dans les pays riches, dans des emplois à temps partiel, à contrat, temporaires;
  • une baisse très importante dans la syndicalisation des travailleurs – les travailleuses, souvent dans les services publics, n’ont pas connu des baisses – leur  a enlevé presque tout pouvoir de négociation;
  • le niveau des salaires a stagné depuis des décennies, depuis l’instauration de la globalisation, alors que les bénéfices de l’activité ont été récupérés en très grande partie par les riches, on peut presque dire, par le 1%;
  • les inégalités ont augmenté de manière importante (en suivant l’Indice de Gini), le premier quintile prenant la grande partie des bénéfices en profits;
  • la classe moyenne a diminué beaucoup, en raison de l’absence de hausse de salaires en dépit d’une activité économique augmentée et d’un niveau de chômage très bas.

Même le rôle «traditionnel» des gouvernements pour assurer une redistribution par les système de taxes et de transfers fait défaut, le premier quintile bénéficiant des gestes des gouvernements plus que les autres (voir la figure 4). Il n’y a aucune mention du rôle de l’énergie comme facteur dans tout cela, mais voilà, c’était l’objectif de cet article de mon blogue d’y jeter un coup d’oeil, avec des généralisations qui devront être mieux décortiquées dans des articles à venir.

L’intérêt du Canada dans tout cela

Tout ceci, général dans l’ensemble des pays de l’OCDE, s’applique au Canada, en dépit d’impressions du contraire. Le portrait est en effet bien connu. Tout est en baisse dans le secteur manufacturier, et même dans le secteur des services, il n’y a pas eu de hausse des salaires depuis 2000. Le portrait se résume dans un graphique de Rubin partant des données de Statistique Canada.

Distribution des bénéfices dans le cadre des ententes de libre-échange

Rubin fig 1 global - Version 2

Figure 4. Seul le premier quintile semble faire du progrès.

Le nombre de travailleurs dans le secteur manufacturier a connu une baisse dramatique. Rubin conclut en insistant sur un facteur propre à la situation canadienne. La hausse des profits marque moins la situation statistique pour le Canada dans les dernières années, et la raison en est plutôt directe: il n’y a pas eu des profits dans le secteur énergétique, avec la baisse du prix du pétrole et les difficultés dans les sables bitumineux.

Quant à l’avenir, l’intégration de l’industrie, passant par-dessus la frontière Canada/États-Unis et les économies qui en dépendent, risquent de ne pas changer énormément, qu’il y ait entente ou non. On peut avoir une idée de ceci en regardant l’historique du PIB au Canada depuis des années. C’était l’extraction des énergies fossiles qui a maintenu un taux de croissance «raisonnable»; si l’on soustrait la contribution de cette extraction à l’économie – si on regarde la contribution du Québec, de la Colombie-Britannique et de l’Ontario – le prognostic est pour un taux de croissance «irraisonnable», advenant le déclin de l’industrie de l’énergie non conventionnelle. Cela irait presque de pair avec un déclin continu de l’industrie de l’automobile en Ontario.

Le PIB canadien a été fonction de l’extraction d’énergie fossile, depuis longtemps

PIB Can et 10 provinces

Figure 5. Le PIB du Québec et de l’Ontario a été inférieur à celui du Canada, le PIB des provinces productrices dominant le portrait depuis 2000. Ce graphique a été créé pour l’article sur Kinder Morgan.

Trump, Sanders (et Andrès Manuel Lopez Obrador?)

L’élection de Trump, n’aurait peut-être pas dû surprendre autant, et dix-huit mois plus tard celle de Ford en Ontario n’a presque pas surpris. La globalisation a fait des ravages à travers le monde (dans les pays riches, d’une part, mais dans les pays pauvres, exploités, d’autre part) et les populations s’en ressentent. Les volontés de Trump et de Ford de rétablir un passé disparu, et qui ne reviendra pas, contraste, par ailleurs, avec celle de Sanders. Celui-ci, même s’il maintient la perspective d’un citoyen d’un pays riche, voit les inégalités, les frustrations de la population, et cherchent non pas à rétablir un passé disparu mais à établir un nouvel ordre d’où seraient disparues la globalisation et la dominance du 1%.

De notre coté, la croissance de l’exploitation des sables bitumineux, incluant l’expansion du pipeline Trans Mountain, est devant ses propres contraintes. Il s’agit encore une fois d’un pétrole non conventionnel et donc cher à produire, et en plus de mauvaise qualité. Ici aussi, nous voyons des projections des joueurs du secteur allant au-delà de 2040, mais presque rien pour comprendre la situation qui est, finalement, court terme, un déclin de pétrole conventionnel et non conventionnel et des problèmes majeurs pour les flottes d’automobiles (et de camions), les gens refusant presque sans le savoir la situation définie non seulement par les changements climatiques mais aussi par la fin de l’ère du pétrole.

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Le pétrole, l’ALÉNA et l’automobile (1)

Ce long article, en deux parties, cherche à intégrer deux réflexions, l’une sur le rôle de l’énergie dans la lente déconstruction des fondements de l’ALÉNA et des économies des trois pays qui y sont partenaires, l’autre sur l’importance de l’auto dans l’ALÉNA alors que l’accord est en train d’être renégocié et un questionnement quant à l’intérêt de son maintien. 

Dans la couverture des négociations sur le renouvellement de l’ALÉNA, les médias ne semblent pas avoir beaucoup d’intérêt pour une analyse de cette entente en termes de ses 25 ans d’existence, les bénéfices, les résultats, les aspects négatifs. Au mieux, ils signalent l’opposition de certains secteurs de l’économie qui seraient possiblement affectés négativement par l’abandon de l’entente, et les difficultés du parcours.

Presque tout semble partir d’une réaction dans les tripes aux interventions du président Trump: on ne peut le prendre au sérieux vu ses mensonges, ses contradictions, ce qui semble être une absence de réflexions sérieuses sur l’ensemble des dossiers sur lesquels il intervient et les tweets incessants qui portent sur tout et sur rien – il doit se tromper dans ses grandes propositions…

Un point de départ pour la réflexion canadienne: le portrait de l’ALÉNA  qu’en détient Trump Rubin NAFTA fig 1 - Version 2

Reste qu’il y en a de ces interventions qui ont du sens, et les médias semblent avoir oublié une des leçons majeures de l’élection de novembre 2016, soit le rejet par une grande partie de la population des résultats du règne des leaders politiques en place depuis des décennies. Ils semblent oublier aussi que c’était Bernie Sanders qui pouvait batttre Trump, selon les sondages faits dans le temps où on pensait que Hillary Clinton allait gagner l’élection facilement sans que l’on se préoccupe de détails, mais ne battait pas Trump dans les sondages avec la facilité de Sanders. Sanders rejoignait Trump à bien des égards dans son rejet des institutions et sa dénonciation des failles de la société américaine.

Lorsqu’il est question de l’ALÉNA, je m’attendrais à ce qu’il y ait couverture des failles dans la société canadienne aussi – celles dans la société méxicaine sont presque évidentes… J’ai abordé brièvement des failles dans les sociétés canadienne et mexicaine dans mon dernier article, en me référant à une récente publication de l’IRIS pour le portrait canadien. Entre autres, on doit noter que le secteur principalement favorisé par l’ALÉNA est le secteur énergétique, et le secteur principalement perdant dans l’ALÉNA est le secteur de l’automobile.

Pétrole conventionnel, pétrole non conventionnel

Il faut donc aborder un ensemble d’enjeux, en intégrant le rôle de l’énergie et de l’auto dans les économies des pays, sans oublier les failles dans l’énergie qu’ils utilisent et produisent. En dépit des apparences, et en dépit d’une tendance née dans les interventions du mouvement environnemental, ce n’est plus la pollution locale – atmosphérique, de l’eau, terrestre – occasionnée par l’exploitation, le transport et l’utilisation de l’énergie qui importe vraiment. L’opposition à la pollution qu’aurait pu occasionner Énergie Est, que pourrait occasionner Trans Mountain, se trouve à être préoccupée par des impacts qui existent depuis des décennies dans les pays producteurs de l’énergie fossile que nous avons utilisée sans que cette préoccupation ne se manifeste; dans une perspective globale, c’est une manifestation du NIMBY, et une distraction. Aujourd’hui, le pétrole supplémentaire qui se trouve chez nous et qui se présente comme le salut dans l’approvisionnement des sociétés riches comme la nôtre – alors que l’on pensait que le pic était déjà passé – est un pétrole qui frôle l’inutilité.

Je me suis rattrapé récemment dans certaines lectures, dont les articles du blogue de Philippe Gauthier, Énergie et environnement: Comprendre les enjeux énergétiques et leur impact sur notre monde. La lecture d’Enjeux Énergies et Environnement, coordonné par Stéphane Brousseau, fournit une grande quantité d’informations et souvent des échanges; le blogue de Gauthier fournit des analyses encadrées par un positionnement assez clairement énoncé et bien expliqué de par, entre autres, des informations et analyses fondées à leur tour sur des expertises de calibre international. Quant à la mission même du blogue, il la présente ainsi :

Parler d’énergie, oui, mais pas n’importe comment. Il n’existe pas de solution purement technologique. Il faut remettre en question nos besoins sans cesse croissants, pas s’acharner à les assouvir par tous les moyens. Ne miser que sur la réduction des émissions de carbone nous enferme dans une logique de destruction continue des écosystèmes et d’épuisement des ressources.

Le blogue contenait récemment un article fondamental pour la compréhension des enjeux en retournant à la question du pic de pétrole, où il fournit un résumé d’un travail important de compilation de données en 2015 par Colin Campbell, un des fondateurs du concept. « Modelling Oil and Gas Depletion » vient d’être rendu accessible et met à jour les perspectives. Le pic est présenté dans ce travail de 2015 de deux façons, l’une fondée sur la quantité de pétrole qui reste exploitable, l’autre fondée sur une transformation de la première en tenant compte de l’ÉROI des différents types d’énergie, ce qui fournit l’énergie nette véritablement disponible (les tableaux dans l’article de Gauthier ne se comprennent vraiment quant à leurs différences qu’un lisant l’article de Campbell). Le calcul du pic de pétrole est souvent critiqué parce qu’il ne voyait pas venir l’abondance apparente des énergies non conventionnelles. Campbell fait l’ajustement nécessaire, et arrive à la conclusion que le pic de pétrole, tous types de pétrole confondus, arrivera vers 2020 – dans deux ans!

Campbell note aussi que le pétrole conventionnel qui nous alimente toujours en quantités importantes possède un ÉROI d’environ 20:1, mais le pétrole non conventionnel possède un ÉROI beaucoup plus bas, en-dessous du niveau nécessaire pour soutenir notre civilisation. Conclusion, clé dans mon livre: il y a un déclin prévisible et inéluctable dans les quantités de pétrole qui vont nous approvisionner dans les années à venir, les sources non conventionnelles fournissant une petite portion de l’ensemble et vouées à un déclin plutôt à court terme.

Mais le boom aux États-Unis?

Les États-Unis font les manchettes depuis environ trois ans avec une production intérieure de pétrole qui les sort d’un déclin important en cours depuis les années 1970 et l’arrivée de leur pic de pétrole conventionnel. Le pétrole qui est exploité maintenant est du pétrole non conventionnel associé aux procédés de fracking dans les schistes du Permian au Texas et dans le Bakken, en Dakota du Nord. Je souligne dans mon livre que cette exploitation n’est pas rentable, et Philippe Gauthier consacre un article à une mise à jour de la situation: 45% de la production a été faite à perte et 77% des compagnies ont perdu de l’argent, suivant une approche au financement et aux investissements qu’il n’est pas facile à décortiquer…

MISE À JOUR: Gauthier revient à la question avec un autre article du 23 octobre intitulé «Le pétrole de schiste croule sous les dettes».

Hughes fig 2013

Comme j’esquisse dans mon livre, la dépendance à la production de pétrole non conventionnel met les États-Unis, en fait, un ensemble de pays consommateurs, devant un déclin à moyen terme, non seulement de leur accès au pétrole bon marché, mais aussi de la croissance de leurs économies, en conséquence. Curieusement, les promoteurs, voire les analystes économiques, ne mentionnent souvent ni la non rentabilité de l’activité ni le faible retour sur l’investissement en termes d’énergie. L’EIA (Energy Information Administration des États-Unis) fait des projections allant vers des décennies à l’avenir, cela en voyant la production se maintenir, voire augmenter.

David Hughes du Post-Carbon Institute a consacré un document sur cette question au début de 2018, mettant en question presque toutes les projections de l’EIA. Shale Reality Check : Drilling Into the U.S. Government’s Rosy Projections for Shale Gas and Tight Oil Production Through 2050 mérite lecture et le travail de Campbell vient confirmer les calculs (par avant…).

Il n’y aura pas de transition

Tel était le thème de la présentation que j’ai faite en novembre 2018 dans la série de conférences organisées par un comité sur la transition énergétique du mouvement Stop Oléoducs de la Capitale, le soir du lancement de mon livre. Dans un autre article récent, «La transition énergétique comme justification de la décroissance», Gauthier aborde le même thème autrement et déconstruit la volonté de voir une transition énergétique comme façon d’aborder la crise du pétrole qui arrive.

Il y insiste, la part des renouvelables, après des décennies d’effort, n’est que peut-être 2% de l’ensemble de l’énergie produite dans le monde. Devant ce constat décourageant, il propose de définir (raisonnablement) la transition énergétique souhaitée comme étant nécessairement «une substitution à 100% des énergies fossiles par des énergies renouvelables, y compris l’hydraulique et la biomasse, d’ici 2050». Le défi, selon lui, dans les 32 prochaines années:

  • faire passer la part renouvelable de l’électricité des 15% à 20% actuels (en comptant l’hydraulique et la biomasse) à 100%;
  • faire passer la part de l’électricité dans le mix énergétique mondial des 18% actuels à 100%;
  • doubler la production totale d’énergie, car au taux de croissance actuel, la demande en énergie va plus que doubler en 32 ans.

Son texte fait la démonstration – je pense que c’est le bon terme – que, face à des obstacles physiques, des freins techniques et des contraintes sociales, les efforts en vue de la transition ne surmonteront pas les enjeux de l’espace requis, des ressources nécessaires, des défis de l’intermittence, de la non-substituabilité et du financement.

L’automobile dans tout cela?

Une façon d’aborder ce constat d’échec à venir est de regarder l’avenir de l’auto dans les sociétés nord-américaines. Comment vont-elles s’insérer dans la «transition manquée». Récemment, une des trois grandes entreprises américaines, Ford, a annoncé qu’elle mettait fin à la production de toute la série de véhicules autres que les camions, le Mustang et les VUS; ce faisant, il suivait la décision de Fiat Chrysler de faire la même chose (du  moins, pour ses usines aux États-Unis, voire celles de l’Italie). En réaction aux menaces de Trump, elle pense même retirer toute sa production des États-Unis. Ce faisant, la cadence a même augmentéGM, la troisième des grandes entreprises américaines, a indiqué qu’elle pense faire la même chose. Les projections (LMC Automotive) voient près des trois-quarts des ventes dans les SUV et les camions en 2022…

By 2022, almost 73 percent of all consumer vehicle sales in the United States are expected to be utility vehicles of some sort, and about 27 percent will be cars, according to auto industry forecasting firm LMC Automotive.

By that same time, LMC automotive expects 84 percent of GM’s U.S. sales volume will be SUVs, crossover and trucks. Ford will be at 90 percent, and Chrysler at 97 percent. (CNBC, avril 2018)

C’est là où ces entreprises font de l’argent, et elles laisseront à d’autres – surtout les producteurs étrangers – les décisions concernant la production de ces autres véhicules moins payants (et moins consommateurs d’essence). Il s’agit d’environ la moitié du marché américain actuel; la promotion de ces gros véhicules est la cible du marketing des producteurs depuis des années. Corollaire à ces décisions, et à celles des millions d’Américains qui semblent vouloir acheter seulement de gros véhicules: une exposition au risque qu’une hausse du prix du pétrole ne fasse renverser les décisions des consommateurs et, pire mais pas dans les cartes des entreprises, que la diminution du pétrole bon marché durant les 15 prochaines années ne mette en cause leurs propres productions restantes.

La décision de ne produire que les gros véhicules mettrait les entreprises dans une situation où le niveau CAFE de leur flotte serait clairement incapable de respecter les moindres normes du gouvernement. Et voilà, le gouvernement américain a décidé de suspendre de sévères normes antipollution établies par le gouvernement précédent. Les consommateurs semblent avoir déjà indiqué qu’ils se fichent des normes, achetant les véhicules gros consommateurs d’essence de toute façon (même si un comportement contraire existait il y a seulement quelques années).

et dans l’ALÉNA?

Je note la couverture des média: tout est question du maintien ou non des négociations, qu’il est présumé doivent se poursuivre, et il n’y a aucune réflexion sur les bénéfices des 25 ans de l’ALÉNA et des possibles bénéfices d’un nouvel accord – ni des cas contraires… Je note aussi qu’il y a des enjeux bien différents pour les différents producteurs, les entreprises américaines cherchant à établir une nouvelle emprise sur le marché, les autres ciblant probablement les marchés asiatiques et européens plus que celui américain.

Un autre point de départ pour la réflexion canadienne sur l’ALÉNA

Rubin NAFTA fig 4 - Version 2

Emplois dans les industries canadiennes et mexicaines de l’automobile et des pièces 2007-2015

 

pour la suite, le prochain article…

 

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À mettre en question l’ALÉNA

Ni les présentations faites à la conférence de l’ISBPE du 13 au 16 juin dernier, ni la liste de participants, ne sont encore disponibles en ligne. Quand elles seront prêtes, j’en ferai part ici.

Sortant de l’expérience du G7 à la Malbaie, c’était intéressant d’assister à la présentation du seul Mexicain présent lors de la conférence de la Société internationale d’économie biophysique (ISBPE) en juin dernier. Cela ramenait la question des négociations sur l’ALÉNA2 à l’avant scène. Salvador Peniche Camps, économiste de l’Université de Guadelajara, voulait faire plusieurs points.

D’une part, il voulait insister sur l’importance des incidences sociales de l’échec du «projet de développement» en cours depuis des décennies. La corruption de l’élite associée à cet échec s’explique en partie, selon lui, par l’accès à un pétrole relativement bon marché venant du gisement pétrolier supergrand Cantarell et de son contrôle. Le déclin de ce gisement, qui est en cours depuis 10 ans, a réduit d’autant les revenus du gouvernement mexicain qui en était devenu dépendant pour ses dépenses courantes et explique pour une partie importante les difficultés actuelles du pays.

Peniche4

Le «développement» de la société mexicaine est allé de pair avec la production et la consommation d’énergie fossile. Au début, c’était la facilité d’accès, aujourd’hui, ce sont les perturbations sociales allant de pair avec la réduction de la production mais le maintien de la tendance vers un accroissement de la consommation.

Prenant l’exemple des migrations vers les États-Unis, Peniche rappelait qu’un des premiers impacts de l’ALÉNA (dès 1994) venait du dumping de maïs américain subventionné sur le marché mexicain, avec comme premier résultat l’élimination des campesinos mexicains dont le mode de vie dépendait de la culture traditionnelle de maïs, qui ne pouvait concurrencer le maïs américain. Ces campesinos figuraient parmi les migrants ayant été obligés de quitter leurs petites fermes pour se diriger vers les villes et éventuellement vers la frontière américaine. Les campesinos qui ont réussi à passer la frontière, légalement ou illégalement, envoient beaucoup de leurs revenus obtenus aux États-Unis à leurs familles, et cela a permis à plusieurs de celles-ci de se maintenir à la campagne.

D’autre part, les récentes élections au Mexique, portant au pouvoir Andrés Manuel López Obrador (AMLO), un indépendant avec une majorité dépassant le 50%, semble être, pour Peniche, la réaction populaire à la nouvelle réalité socioéconomique et environnementale associée à la perte d’accès à de l’énergie bon marché et abondante. Il ne faut pas se limiter, insistait-il, aux impacts environnementaux de notre recours à l’énergie fossile, mais comprendre aussi les impacts sociaux – pauvreté, chômage et inégalités – aussi dévastateurs même si moins évidents à première vue en termes de leurs causes profondes.

Plus généralement, Peniche prenait comme une évidence l’absence d’intérêt pour la société mexicaine de l’ALÉNA, porte étendard du «projet de développement» et qui n’a rien appporté au pays à part des emplois le long de la frontière dans les maquiladores. Cela encore une fois en insistant sur les besoins sociaux des sociétés,

Peniche2

En 2010, il y avait 52 millions de pauvres, dont 12  millions en extrême pauvreté; en 2011, il y avait 55 millions de pauvres, dont 11 millions en extrême pauvreté. Il s’agit essentiellement de la moitié de la population.

besoins qui sont négligés par les traités de libre-échange dont les promoteurs pensent que le développement économique porte les réponses. L’économie biophysique cherche à intégrer dans l’analyse d’une société le rôle fondamental de l’énergie dans son fonctionnement et un portrait plus global de ce fonctionnement, incluant les impacts sociaux d’une dépendance à l’énergie non renouvelable et les perturbations qui résultent d’une perte d’accès facile à cette même énergie, avec son épuisement progressif de nos jours.

Le portrait de la situation sert d’avertissement aux pays riches en général (le Mexique ne l’est pas) qui dépendent, non pas nécessairement de revenus venant de la production d’énergie fossile, mais de l’accès à cette énergie à bon prix, ce qui semble assez clairement voué à un déclin important et assez rapproché.

Et chez nous, l’ALÉNA?          

L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) est revenu sur cettte question de l’ALÉNA dans un rapport récent. Le site de l’IRIS situe son travail avec une référence à une intervention d’Alain Dubuc dans La Presse lors de sa sortie:

Avec un sens du timing franchement malheureux, juste après les débordements du G7, l’IRIS a pondu une «note socio-économique» qui dit en substance que ce ne serait pas une mauvaise chose de mettre fin à ce traité: «Dans le cas de l’ALÉNA, on peut même se demander s’il est avangageux de préserver un accord dont les bénéfices ne sont pas évidents.»

L’IRIS commente ce texte en notant que, «pour Alain Dubuc, se questionner sur l’ALÉNA alors que nous sommes en train de le renégocier n’est pas acceptable … surtout juste après le G7.» Pour l’IRIS, comme pour Peniche, l’ALÉNA comporte pourtant de nombreux désavantages qui annulent les bénéfices associés au maintien du système économique actuel.

Quelle a été la réponse des gouvernements devant ce bilan mitigé? Ce fut une sorte de fuite en avant, par la signature d’autres accords semblables à l’ALÉNA, le dernier en date étant l’Accord économique et commercial global (AÉCG) avec l’Europe. À chaque fois, on fait miroiter un développement économique conséquent, et pourtant, le taux de croissance de la productivité est constamment à la baisse. S’il est de plus en plus difficile d’accorder foi aux diverses promesses faites à la population avant la signature de chaque accord, il y a lieu de se demander pourquoi il faudrait continuer dans cette voie. Dans le cas de l’ALÉNA, on pourrait même se demander s’il est avantageux de préserver un accord dont les bénéfices ne sont pas évidents, sans au moins essayer de se débarrasser au passage de ses composantes les plus controversées, telles que le chapitre 11. Plutôt que de libéraliser toujours plus avant, il serait judicieux de profiter de l’occasion que constitue la renégociation de l’ALÉNA pour recadrer à la fois les relations commerciales et la politique industrielle, afin de se donner les outils pour effectuer une transition écologique qui soit à la faveur du plus grand nombre. (Conclusion p.13)

On peut voir jusqu’à quel point, à des niveaux de vie tout à fait différents, le Canada et le Mexique sont devant la nécessité de chercher un nouveau mode de développement. L’élection de Trump, et maintenant de Ford en Ontario, semblent répondre à ce que Peniche associe à l’élection de AMLO: les populations ressentent l’échec des efforts de développement (toujours à des niveaux de vie tout à fait différents) et sont prêtes même à endosser des politiciens dont les politiques (quand il y en a) vont à l’encontre du nouveau développement nécessaire dans leur rejet de leurs élites gouvernantes.

Pour le Canada, l’IRIS produit un graphique (le graphique 4 de son rapport) qui explique un tel phénomène, alors que la population semble prête à (i) mettre dehors l’élite qui gouverne le Québec depuis très longtemps après l’avoir fait en Ontario et (ii) choisir des politiciens dont les politiques – comme ailleurs – vont dans le sens contraire de ce qui est presque inconsciemment recherché. Comme Donald Trump, Doug Ford rejette le système, mais voit mal ce qui est nécessaire comme remplacement.

Graphique 4 de l’IRIS

Le taux de croissance des salaires (comme du PIB) est nul pour le Mexique, à un niveau assez bas pour le Canada et les États-Unis, suivant des tendances qui semblent structurelles.

Le taux de croissance salarial pour le Mexique est nul, ce qui est bien connu de sa population, alors que le taux annuel composé de croissance des salaires des États-Unis est de 1,26% et celui du Canada est de 1,43%, plus ou moins suivant le taux de croissance du PIB dans ces pays (cf. le tableau 2 du rapport et le graphique dans mon dernier article), qui est en déclin constant depuis les années 1960.

L’IRIS fournit un tableau qui montre la différence dans les différentes catégories d’exportation pour la période avant l’ALÉNA et celle des 25 ans de l’ALÉNA.

IRIS tableau exportations

L’ALÉNA a eu des résultats plutôt mixtes, avec plusieurs secteurs connaissant un déclin dans leurs exportations, dont les véhicules automobiles et les pièces, alors que les énergies fossiles et les biens de consommation ont connu des hausses.

Ce qui est frappant – mais c’était un objectif lors des négociations – est de voir que les exportations des «produits énergétiques» (lire surtout pétrole et gaz) est de loin la plus importante marchandise favorisée par l’ALÉNA. Je mentionne la proposition de Gordon Laxer dans mon dernier article d’essayer de faire enlever la clause de proportionnalité dans les négociations en cours; il s’agit d’une proposition pour aller à l’encontre de ce qui semble être le plus important élément de l’ALÉNA, où le Canada voyait l’énergie (fossile) comme une marchandise plutôt que comme l’assise de son propre développement. L’IRIS y va de ses propres recommandations (la disparition du Chapitre 11), avec vraisemblablement aussi peu de réalisme, devant les impératifs du système économique.

L’énergie, encore et toujours

John Schrampski, un autre conférencier de l’ISBPE et professeur de génie mécanique à l’Université de la Géorgie, a permis de mieux cibler de telles analyses, associées à l’ensemble de l’effort de mettre en question l’économie néoclassique (à cet égard, l’IRIS se montre très prudent (contrairement à l’impression de Dubuc…) en restant dans le paradigme de la «transition écologique», mis en question par mon livre).

Partant de courbes courramment utilisées dans les analyses pour illustrer «la grande accéleration» [de l’ensemble des crises contemporaines], Schrampski y apporte un changement: il sort l’enjeu de base de ceux qui sont plutôt secondaires, voire les résultats de la présence du premier. L’accent porte sur l’énergie, fondement de nos sociétés contemporaines, fondement de toutes les sociétés depuis toujours, mais aujourd’hui constituant un fondement passager avec leur dépendance aux énergies fossiles, non renouvelables.

Schramski fig

La disponibilité d’une énergie (fossile) abondante et bon marché a suscité un ensemble d’activités économiques et sociales, indiquées par les courbes en rouge (mes excuses pour le flou). Celles-ci, à leur tour, ont généré un ensemble d’impacts associés à des perturbations du milieu environnant, indiquées par les courbes en vert.

Il résume ses propos en parlant d’une approche à la «thermodynamique 101»: il a pris 4,5 milliards d’années pour établir le système planétaire actuel en termes énergétiques (éolien, géothermal, gravitationnel, électrique et nucléaire); il a pris 400 millions d’années pour étendre les bases de l’essor biologique du Cambrien (biomasse, ressources énergétiques fossiles, animaux de travaux, hydro et marine, dont les courants, les vagues et les marées). Il voit la planète comme une sorte de batterie chimique que la productivité primaire net venant du soleil a lentement chargée, avec la biomasse vivante et les ressources potentiellement énergétiques fossiles. La «grande accéleration» a été la décharge de cette batterie dans une centaine d’années, transformant l’énergie accumulée en travail productif et en chaleur, avec un épuisement progressif et de l’énergie fossile et de la biomasse. Il résume la «grande accélération» esquissée par son graphique: (i) la décharge énergétique est une fonction propulsant le «développement», permettant l’ensemble de dépassements indiqués dans le premier groupe de tendances en forme de J, qui résultent dans les impacts du deuxième groupe de tendances également en forme de J, et (ii) la décharge rapide est une explosion où les courbes J atteignent une apogée et s’apprêtent à s’effondrer.

Aujourd’hui, nous voyons comment la situation a évolué, l’expérience du Mexique servant de prémonition. Nous sommes devant le déclin de nos propres réserves d’énergie conventionnelle, cherchant désespérément à poursuivre avec la production d’énergie non conventionnelle (les sables bitumineux) qui, à mon avis et suivant les analyses de l’économie biophysique, n’aura pas lieu. Ce qui est nécessaire, comme pour le Mexique (oublions les États-Unis…), est de nous préparer pour une société où il y aura (beaucoup) moins d’énergie, en espérant pouvoir éviter les perturbations sociales que Peniche associe, pour le Mexique, avec le déclin de ses approvisionnements propres en pétrole.

Il s’agit d’un autre réveil, ce dont les promoteurs d’énergie renouvelable comme substitut aux énergies fossiles sentent peut-être venir. C’était finalement la thématique de fond de la conférence de l’ISBPE, portant sur le développement d’une pensée économique pour un monde où les contraintes en ressources vont dominer.

 

 

 

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L’économie et Kinder Morgan

Étonnant cet article de Gordon Laxer dans Le Devoir du 4 juin qui prône une réorientation des négociations pour une nouvelle ronde pour l’ALENA2 après les élections au Mexique et aux États-Unis. Laxer, qui connaît bien le domaine énergétique et ses enjeux et qui vient de l’Alberta, y souligne l’importance de la clause «proportionnalité» dans l’accord et propose que la nouvelle entente imaginée devrait éliminer cette clause et réorienter le Canada vers l’abandon de l’exploitation des sables bitumineux; il faudrait qu’il s’approvisionne exclusivement avec de l’énergie fossile conventionnelle dont l’extraction et la production comportent moins de GES que la bitume et le pétrole et le gaz de schiste.

Laxer voit ce qu’il serait raisonnable de faire, mais ne semble pas reconnaître la profondeur des convictions de Justin Trudeau envers la croissance économique comme seul salut pour une société. Ici il rejoint l’auteur d’un autre texte sur la question, proposant un compromis en se fondant sur le jugement que «l’économie albertaine semble se débrouiller assez bien sous le statu quo» alors que la province est en pleine récession depuis 2015 (voir la figure).

Source Cansim de Statistique Canada, Tableau 384-0038

Taux de croissance du PIB des 3 provinces productrices de pétrole et du Canada. 2000-2016. Un graphique similaire se trouve en illustration de l’article sur les problèmes de Terre-Neuve-et-Labrador de février dernier, mais qui ne couvre que la période de 2008 à 2016. On note la récession dans les deux autres provinces suite au bas prix du pétrole depuis 2014.

La croissance avant tout…

L’équipe de Trudeau avait déjà fait son lit sur la question pendant la campagne électorale. Trudeau insistait sur la conciliation de l’environnement avec l’économie, et prônait sans ambiguïté la construction de Keystone XL, d’Énergie Est et d’autres pipelines. En entrevue le lendemain des élections, Stéphane Dion, ministre des Affaires étrangères à venir, poussait sur ces dossiers, assez clairement en contradiction avec son positionnement passé mais suivant ce qui était la ligne évidente du gouvernement; Catherine McKenna a poursuivi et poursuit toujours dans la même veine.

Ce n’est pas le seul dossier où Trudeau fils se montre vieux, complètement ancré dans la pensée libérale, voire la pensée gouvernementale en général des dernières décennies, mais c’est probablement le plus important. Les fonctionnaires qui ont préparé ses dossiers pour la COP21 à Paris étaient bien ceux qui avaient fait le travail pour Harper pendant 10 ans, et leur analyse semblait et semble toujours claire. Les provinces de l’Alberta, de la Saskatchewan et de Terre-Neuve-et-Labrador ont presque défini le portrait économique pendant l’ère Harper, leur production d’énergie fossile aboutissant à des taux de croissance qui dépassaient et de loin ceux des autres provinces et celui du Canada (voir la figure, en portant aussi l’attention sur la croissance pour le Canada, toujours largement en-dessous de celle pour les trois provinces productrices – en si fiant à un développement économique «normal» comme celui des autres provinces, on serait en voie d’atteindre la fin de la croissance).

Ces trois provinces sont en difficulté aujourd’hui. Terre-Neuve-et-Labrador continue à travailler sur l’exploitation du pétrole en mer, mais fait face à d’énormes problèmes fiscaux résultant des coûts extrêmement importants et imprévus du projet de développement hydro-électrique de Muskrat Falls. L’Alberta et la Saskatchewan subissent depuis 2014 l’effet de la baisse du prix du pétrole à l’échelle mondiale.

… peu importe les risques

Le gouvernement Trudeau semble convaincu que cela est temporaire. À cet égard, les représentants de l’Arabie Saoudite et de la Russie ont indiqué en entrevue récemment qu’ils allaient intervenir pour arrêter la hausse de prix en cours depuis un an; un prix d’environ 60$ le baril serait à cibler, disaient-ils, reconnaissant que les prix plus hauts comportent des problèmes pour les économies mondiales – et cela même si les prix plus bas comportent des problèmes pour les pays producteurs.

Et voilà le défi: l’extraction du pétrole des sables bitumineux, comme je l’esquisse dans mon livre, n’est pas rentable à un tel prix. Ceci est connu de tous les acteurs dans le dossier, et il faut donc ajouter, à l’adhésion ferme de Trudeau au modèle économique fondé sur la croissance, une reconnaissance par lui que la situation est critique et que le seul espoir pour le Canada se trouve dans l’expansion de la production dans les sables bitumineux, même s’il est peu probable que cela se réalise.

Ce n’était pas pour rien que le Canada s’est présenté à Paris en décembre 2015 avec une contribution à l’effort qui était finalement celle du gouvernement Harper, celui-ci aussi un promoteur explicite et sans relâche du développement des énergies fossiles du Canada. En dépit de son langage, il était clair – si ce ne l’était pas pendant la campagne qui venait de terminer – que Trudeau ne croyait pas dans son discours sur la concilation de l’environnement avec l’économie. Ses conseillers le savaient bien: à moins d’un renversement de valeurs et de structures sociales et économiques allant à la base même de notre société (ce que Laxer propose sans vraiment le réaliser), il est impossible pour le Canada, et pour les autres pays riches, de concéder les efforts qui seraient nécessaires pour suivre les calculs du GIEC et éviter un réchauffement catastrophique au-delà de 3°C.

Finalement, Trudeau croit beaucoup plus dans la «science» économique que dans les sciences naturelles impliquées dans les travaux du GIEC et qui fournissent le portrait assez clair de la sixième extinction. Entre l’effondrement de l’économie et la catastrophe climatique et écologique, Trudeau préfère la première option. Reste qu’il semble conscient des faiblesses de celle-ci. Alexandre Shields présente un survol intéressant des incohérences inhérentes dans son positionnement dans un article du Devoir du 3 juin.

Ce qui motive Trudeau

J’ai noté dans un récent envoi d’Équiterre signé Steven Guilbeault qu’il y a une reconnaissance, parmi les opposants à l’agrandissement du pipeline Kinder Morgan, que le projet d’expansion de la production dans les sables bitumineux n’est pas rentable financièrement. Ceci est clé dans l’ensemble de l’analyse, comme j’ai essayé à plusieurs reprises d’indiquer, et il me semble que c’est nouveau. Tant mieux, sauf que cela fournit la motivation pour aller plus loin que l’opposition que je dirais traditionnelle.

La crainte qui motive le gouvernement Trudeau semble fondée avant tout sur une analyse qui suggère une tendance lourde dans le développement économique du pays, une tendance vers une baisse importante dans l’activité économique et la fin de la croissance. Une idée de l’importance de cela se trouve dans la persistance du modèle économique à toujours considérer les crises écologiques et sociales comme des «externalités». Lorsque les coûts de ces crises sont pris en compte, on constate que la croissance est déjà terminée, et cela depuis longtemps.

PIB 1962-2016 du livre

Ce graphique est tiré des données de Statistique Canada, avec un estimé pour le PIB du Québec avant 1984 parce que cela n’existe pas formellement. Il ressort des travaux de mon livre L’indice de progrès véritable: Quand l’économie dépasse l’écologie que le recours au PIB pour guider nos politiques économiques cachent d’importants facteurs sociaux et environnementaux qui deviennent des crises au fur et à mesure que l’effondrement économique se prépare.

Sauf que nous ne sommes pas préparés pour cela. On peut y penser autrement en regardant un graphique utilisant les mêmes données que le premier graphique plus haut mais incluant l’ensemble des provinces.

PIB Can et 10 provinces

Le taux de croissance économique dans l’ensemble des provinces canadiennes. Les provinces productrices paraissent comme dans le graphique plus haut, mais les taux pour les autres provinces, «normaux», rendent plus évidents ce qui nous attend avec la fin du pétrole conventionnel et de la croissance.

Les résultats pour les autres provinces que celles productrices de pétrole paraissent assez faibles et suggèrent certaines perspectives pour un assez proche avenir, tout comme le portrait de l’avenir qui semble faire peur à Trudeau et ses conseillers. C’est l’énergie fossile qui a produit notre énorme «progrès» et cette énergie va devenir de plus en plus coûteuse parce que de plus en plus non conventionnelle, comme celle venant des sables bitumineux. C’est clair que ceux-ci sont plus polluants, parce que l’extraction de leur pétrole exige un recours à d’importantes quantités d’énergie (conventionnelle…); ce qui est trop souvent absent dans les débats et les analyses est la reconnaissance que l’augmentation du prix qui en résulte ne peut être intégrée dans le fonctionnement normal de nos économies, fondées et dépendantes d’une énergie bon marché.

Kinder Morgan avait créé Kinder Morgan Canada pour différentes raisons, mais il semble raisonnable de croire que, ce faisant, la compagnie parent se rendait moins vulnérable aux risques du projet du pipeline et de l’expansion de l’extraction dans les sables bitumineux. Les «majors» se sont déjà retirés des sables, et les compagnies (canadiennes) qui restent sembleraient continuer les opérations là où les investissements ont déjà étaient réalisés et où les coûts se résument à ceux des opérations courantes. Ce n’est pas le cas pour les projets d’expansion, et il n’y en a (presque) pas.

Pour une couverture solide et sortant des ornières de l’opposition sur fond environnemental, il vaut la peine de regarder une série d’articles publiée par The Tyee, dont la base est en Colombie-Britannique. S’y trouvent des articles de Andrew Nikiforuk (« Canada’s Dirty $20-Billion Pipeline Bailout », de la fin mai, et « Facts about Kinder Morgan Taxpayers Need to Know », de la fin avril, en fournissent de bonnes pistes pour le portrait), et de Mitchell Anderson, dans « How Kinder Morgan Could Make Trudeau a One-Term PM« , avec des références aux travaux de Robyn Allan, une autorité en la matière.

Parmi les constats pertinents: le prix payé pour la bitume qui sort des sables bitumineux et qui transite par les pipelines est plus bas que les références mondiales non seulement parce qu’elle manque de diversité dans ses clients, mais aussi et surtout parce qu’elle est d’une qualité bien inférieure au pétrole conventionnel; en 2007 Kinder Morgan avait évalué le pipeline Trans Mountain à 500$ millions.

Il est tentant de penser que Kinder Morgan jouait sa date limite du 31 mai dans un contexte où la compagnie avait abandonné l’idée qu’il y avait des fortunes à faire avec le pipeline; dans le cas contraire, confronter l’opposition et les délais, même si ceux-ci comportaient des coûts, devait présumer d’une rentabilité intéressante qui le justifiait. Le geste du gouvernement Trudeau, visant à contourner ces délais par des prérogatives gouvernementales, le met dans une situation où, dans deux ou trois ans, il faudra avoir un acheteur du pipeline agrandi, autrement dit, il faudra que le prix du pétrole soit de retour à un niveau trop élevé pour les économies des pays riches mais nécessaire pour l’expansion de l’extraction dans les sables bitumineux.

Les implications pour les interventions

On peut difficilement imaginer une plus éloquente illustration d’une sorte de désespoir qui anime le gouvernement à poser des gestes presque jamais vus. Il faut de la croissance, qui est très incertaine, surtout si l’exploitation des sables bitumineux ne continue pas. Si cette exploitation continue, si elle augmente, ce sera en fonction d’un prix qui poussera les économies des pays riches au bord d’une nouvelle récession, et la croissance sera négative. Pendant ce temps, la crise des changements climatiques ira en augmentant. Dans le cas actuel, Trudeau cherche à rater les objectifs de l’Accord de Paris et on rentre dans une orientation qui aboutit presque naturellement à une récession et, plus tard, une catastrophe climatique.

Il manque de clarté dans l’analyse de Trudeau, il manque surtout d’une vision du long terme. Le but de nombre de mes interventions n’est pas de critiquer les interventions comme telles, mais de suggérer que d’autres, une autre approche, s’imposent maintenant. Un récent exemple serait le projet d’agrandissement du Port de Montréal à Contrecoeur. Il s’agit d’un site convoîté depuis des années, et nous en voyons les paramètres nouveaux résultant des interventions du mouvement environnemental au fil des décennies dans le rapport de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale couvert par Le Devoir. Alors qu’autrefois on aurait pu soulever les enjeux touchant des espèces menacées, celles-ci sont aujourd’hui carrément protégées (temporairement) par des exigences de la Loi sur les espèces menacées; cette loi exige des études sérieuses sur les impacts d’un projet.

Alain Branchaud, maintenant de la SNAP, en sait quelque chose, lui qui, avec Andrée Gendron, s’est battu pendant des années pour éviter que le Chevalier cuivré ne disparaisse des cours d’eau dans lesquels se lessivaient les eaux venant des terres agricoles. L’habitat de cette espèce n’a pas cessé quand même de diminuer en même temps que nous en apprenions de plus en plus sur son cycle de vie et ses habitats. Comme l’article l’indique, le Port de Montréal doit «mettre à jour les mesures d’atténuation proposées». Une autre histoire, et d’autres mesures d’atténuation, seraient à compter pour la Rainette faux-grillon.

Nous sommes à un moment où les «compromis», les «atténuations», sont explicites quand il est question d’entamer des approches économiques visant (toujours) à maintenir la croissance. Nous savons que nous sommes face à une peau de chagrin, nous avons vu l’habitat des deux espèces rétrécir avec différentes atteintes à leur intégrité, et tout indique un avenir sombre pour de telles espèces, pour presque toutes les espèces dans leurs habitats naturels. La croissance est impitoyable, et nécessite toujours de l’espace, du territoire, des ressources; l’idée d’atténuer les impacts, une certaine avancée par rapport à l’expression d’inquiétudes, représente néanmoins, avec une vision du long terme, la concession de nos objectifs aux impératifs économiques.

Il serait pertinent que les interventions arrêtent de cibler la protection de l’habitat, un leurre, pour cibler la cause des problèmes, la croissance et notre modèle économique lui-même. Je prétends dans le livre, arguments à l’appui, que nous devons nous préparer à un effondrement, que les projets d’expansion économique – sables bitumineux ou ports de conteneurs entre autres – feront partie de l’effondrement et que le défi face à ces dossiers est de mieux cerner ce qui est en cause quand nous reconnaissons que ces projets ne sont pas souhaitables.

En ce sens, il y a lieu aussi de bien positionner l’opposition au projet(s) d’agrandissement du Port de Québec. Le peu d’intérêt économique et social pour la région a déjà été bien montré. Reste à rentrer le débat dans celui plus général où l’agrandissement du Port de Montréal à Contrecoeur vient de la même vision, de la même recherche d’une croissance économique. Il est à se demander si cet autre agrandissement promet plus que celui à Québec…

La société de consommation et le modèle économique

Quant aux pipelines, Pierre-Olivier Pineau souligne dans l’article de Shields déjà mentionné: «Quant à moi, cette question des pipelines este complètement vaine: on passe à côté des enjeux de consommation, ici et dans le monde… Le coeur du problème, c’est qu’autant au Canada qu’ailleurs, on continue de consommer du pétrole en quantité croissante.» Il aurait pu élargir ses propos pour inclure le véritable coeur du problème, notre société de consommation généralisée, la volonté de produire ce qui se trouve dans les conteneurs. La croissance encore…

Il y a un début de la réflexion et des gestes nécessaires dans les propos recueillis par Rabéa Kabbaj d’Agence Science-Presse concernant le pipeline Trans Mountain. On y voit les propos et les analyses d’Éric Pineault et de Paul McKay, où il est justement question du besoin de ce pipeline, mais les propos ne vont pas très loin dans le portrait nécessaire d’une société qui aura abandonné les énergies fossiles.

Pour cela, il faut que nous regardions de nouveau les prétentions concernant une transition où nous remplacerons la fossile par la renouvelable. Cette transition est fondée sur de très mauvaises analyses du potentiel des renouvelables (voir de nombreux articles sur le blogue de Gail Tverberg ou Our Renewable Future, par Richard Heinberg et David Fridley ). Du moment où l’on abandonne cette idée d’un remplacement de l’énergie fossile par l’énergie renouvelable, nous sommes confrontés à une situation où il faudra abandonner notre modèle économique et la recherche de la croissance, pour commencer à concevoir la société qui va nous tomber dessus d’ici peut-être dix ans.

 

 

 

 

 

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Les migrations, les emplois et le modèle économique

Une version plus succincte de cet article a été envoyé aux journaux pour publication, et fournit une vision d’ensemble pour les lecteurs qui ne voudraient pas mettre le temps à lire ce qui suit, plus long. Son titre, partant d’une entrevue donnée par Joanne Liu de MSF: La démographie humaine – l’éléphant dans la pièce. J’y reviens à la fin de cet article.

Dans mon dernier article, je mettais un certain accent sur les migrants des pays du Triangle du Nord vers les États-Unis, et leur retour vers ces pays, sous pression ou autrement. Je ne parlais pas d’une autre sorte de migration temporaire, celle des élites. Presque tout le monde que j’ai rencontré dans cette classe de la population avait étudié aux États-Unis, souvent suivant une tradition remontant à leurs parents et grandparents. Elles sont toutes bilingues, et bien positionnées dans leur société d’origine à leur retour.

Migrants illégaux, migrants légaux

La catégorie des populations des migrants (surtout) illégaux est couverte en priorité par la presse américaine dans l’ère de Trump. La base électorale de Trump semble bien être les gens de race blanche qui craignent que l’immigration en continu va empirer leur situation qu’elle considère déjà désastreuse, les mettant dans une situation destinée à les rendre minoritaires dans le pays d’ici peut-être 25 ans.

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Au centre-ville de La Ceiba, au Honduras. Les fils électriques témoignent du fait que l’électricité est présente, mais également d’un manque important d’infrastructures.

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Un ancien édifice dans le style de l’époque colonial est en contraste avec le flot de véhicules. Dans les pays pauvres, l’auto est toujours un luxe, laissant un modèle possible pour l’avenir même des pays riches. Les fils toujours omniprésents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour nombre de pays pauvres d’où originaient ces migrations, la situation était également perçue comme désastreuse pour une partie et pour de très bonnes raisons. En raison de cela, l’élite ne retourne pas toujours à son pays d’origine, mais préfère assez souvent rester dans le pays de destination dans la diaspora du pays, normalement dans un pays riche (et l’intérêt ici est pour l’immigration vers les États-Unis).

Currently, emigration of migrants with tertiary education is very high, at 24 percent, in low-income countries, and is particularly high in small low-income countries. But if the people who leave retain a connection with the country of origin — and nurture this connection in their children and subsequent générations – their global connections may prove to be a valuable asset. (p.3)

Cette citation vient d’un rapport de 2013 du Migration Policy Institute intitulé What We Know About Diasporas and Economic Development. La lecture du rapport laisse le profond sentiment que l’incitation pour développer ce sujet (et derrière la création de l’Institute?) est un sentiment de culpabilité des pays riches face à cette sorte de vol des meilleures ressources humaines des pays pauvres. Bien que le rapport fournisse quelques exemples de personnes des diasporas ayant fait avancer de manière significative leurs pays d’origine, la grande majorité du texte se présente plutôt comme une série de recommandations pour mieux inciter les diasporas à aider au développement de leurs pays d’origine alors qu’elles ne le font pas normalement.

Finalement, sur le plan économique et concernant son jugement sur la contribution négative des diasporas en géneral, Trump se trompe fort probablement. Il ne semble pas se tromper (sur le plan électoral) en ciblant l’aspect social et les implications de l’immigration importante – légale et illégale – en cours depuis des décennies, par comparaison à celle en cours depuis des siècles mais constituée surtout de Blancs (et de Noirs, mais ces derniers comme esclaves…).

Les migrants et les immigrants parmi l’élite – la diaspora vs. le bassin de travailleurs d’ici

La catégorie couverte par la presse canadienne en priorité est une autre, celle des immigrants légaux, incluant les travailleurs temporaires. Concernant les travailleurs temporaires, surtout en agriculture, il est frappant de voir Jean-Martin Poirier, dans une émission de la série télévisée Les Fermiers, faire la comparaison entre sa Ferme des Quatre Temps et les conditions de travail qui y prévalent avec celles de ses voisins. Il souligne la planification différente du temps et des tâches par l’agriculture industrielle chez eux, qui aboutit à un travail hautement répétitif et de longue durée dans les champs; nous ne voulons pas de ce travail, laisse-t-il comprendre, et nous cherchons des migrants temporaires, souvent Guatémaltèques, Honduriens ou Salvadoriens, pour faire le travail à notre place, et pour notre bénéfice. On peut comprendre qu’ils sont payés plus que ce qui serait leur revenu dans leurs pays d’origine, mais voilà, il s’agit justement d’un cas, transporté chez nous, de notre domination des populations des pays pauvres en général. Je ne rentre pas dans le dossier ici, mais on peut suggérer que voilà l’occasion pour une transformation de notre propre société, en formant les gens ici, en ciblant des façons de travailler qui clochent avec l’approche industrielle.

L’accent ici depuis plusieurs années déjà est plutôt sur les gens qu’il nous faut pour compenser le vieillissement de notre population et le manque, comme résultat, de personnes pouvant combler des postes apparemment ouverts et intéressants et pour lesquels il n’y a pas de personnes qualifiées dans notre propre population «en déclin». Il s’agit d’une composante du portrait de notre modèle économique qui montre une autre de ses faiblesses fondamentales. Comme je l’ai déjà souligné à quelques reprises, nous n’en parlions pas pendant la période des «baby boomers» et la croissance démographique importante de leur époque, cela il faut présumer parce que cette croissance participait à la croissance économique qui marquait également cette époque, avec une prospérité remarquable.

Le problème auquel nous faisons face aujourd’hui est que cette prospérité de quelques décennies dans l’histoire de l’humanité n’était pas durable mais plutôt illusoire, fondée comme elle l’était sur le recours à des ressources non renouvelables, et limitées donc dans leur potentiel à long terme (cela à moins d’avoir trouvé des substituts qui n’en dépendent pas, ce que nous n’avons pas réussi à faire). L’espèce de «stagnation» (en termes relatifs, mais le terme est courramment utilisé par les journalistes comme Gérald Fillion et René Vézina) de l’économie ici depuis deux ou trois décennies résulte justement de la décision de nombreuses Québécoises de restreindre leur «taux de natalité» pour accéder plutôt au «marché du travail», avec comme résultat la «stagnation» de la croissance démographique. Le «déclin» de la population sera nécessaire un moment donné de toute façon, l’est probablement déjà, mais la décision des Québécoises peut être vue comme une contribution temporaire au bien-être économique de la société. Le bilan en est donc mixte.

Un changement profond en cours, en perspective

Les immigrants légaux et recherchés qui dominent la couverture de la presse ces jours-ci en ce qui a trait à leur fonction comme travailleurs ne posent pas les mêmes problèmes, les mêmes défis que ceux des réfugiés, des migrants illégaux et des travailleurs temporaires, si on prend ceux-ci comme représentant le 75% de l’immigration qui n’a pas de diplôme collégial. Dans le rapport du Migration Policy Institute, il y a un effort d’y insérer au début la question des diasporas dans les migrations, mais cela dans un contexte où c’est surtout la perte, pour les pays d’origine, qui est reconnaissable et où par ailleurs la contribution au développement de ces mêmes pays d’origine par leurs diasporas s’insère dans une longue histoire – quand il est question de diasporas dans les pays riches – de domination économique de ces pays (pauvres) par les pays (riches) où sont logés les migrants.

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Il reste toujours des milieux que fréquente l’élite dans ces pays. Ici, vue du Café Expresso en face du Mall, sur la route principale. Il faut souligner que non seulement les fils suggèrent quelques problèmes d’infrastructure, mais ils cachent le fait que les sources d’électricité pour le pays sont elles-mêmes plutôt fragiles.

En fait, le Canada et les États-Unis représentent des sociétés qui ne connaissent que la croissance démographique depuis des siècles, et cela en fonction, en très grande partie, de l’immigration. Pourvus des énormes ressources naturelles de ces pays de destination des immigrants des vieux pays (de l’Europe), et épargnés la dévastation des deux guerres mondiales sur le vieux continent, le Canada et les États-Unis ont prospéré. Pour y arriver par une autre tangente, cette prospérité est aujourd’hui questionnée alors que le nécessaire rétablissement de l’équilibre démographique s’instaure. Il n’est pourtant tout simplement pas imaginable que les sociétés s’adaptent à la nouvelle conjoncture, en visant un développement également équilibré, sans la croissance qui nécessite la croissance démographique. Dans l’occurrence, il s’agit de chercher plutôt des immigrants qualifiés pour pouvoir maintenir le modèle.

Trop tard pour les ressources, trop tard pour les sociétés

Nous voilà donc devant des débats de société qui ouvrent des thématiques qui s’imposent. Un point de presse récent de Joanne Lui, présidente de Médecins sans frontières, a abouti à un article de La Presse canadienne et a paru dans Le Devoir du 15 mai. Elle insistait sur la présence de 60 millions de déplacées forcées dans le monde actuellement et sur l’importance de ce dossier pour l’agenda du G7 de juin prochain à La Malbaie.

Il n’est pas question de trouver des pays d’accueil pour un tel nombre de personnes, mais d’intervenir en amont devant les inégalités mondiales qui expliquent (du moins, en bonne partie) ces déplacements. Liu n’aborde même pas cette question de front (du moins, dans l’article), tellement elle se pose, peut-on présumer, sans que des réponses ne soient envisageables.

En fait, la crise humanitaire des réfugiés et des migrants récents, où elles comptaient pour peut-être deux millions de personnes, a réussi à déstabiliser toute l’Europe, d’une part, et à déstabiliser, d’autre part et d’une toute autre façon, les États-Unis d’Amérique. Liu parle de ses visites à différents camps mis en place pour accueillir les réfugiés en dehors des territoires des pays riches et insiste sur ces dizaines de millions d’autres qui cherchent autre chose que la misère dans leurs pays d’origine.

Dans mon livre, je propose qu’il est trop tard pour instaurer une transition vers une nouvelle société, cela en raison de contraintes à venir associées à une diminution des ressources énergétiques fossiles en perspective. Ce que l’on peut soupçonner est que les migrations montrent une autre facette de ce qui est en fait un effondrement, déjà en cours, qu’il est trop tard penser «gérer».

 

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