Trump encore – ainsi que ÉROI et sables bitumineux (avec leurs pipelines)

Dans mon dernier article, presque en passant, je citais Lietaer à l’effet qu’aux États-Unis, «qui prétend être parmi les plus riches du monde, quelque 100 millions de personnes – une personne sur trois dans le pays – vivent soit dans la pauvreté soit dans une zone de détresse se tenant juste au-dessus du seuil officiel de pauvreté. Aujourd’hui, 80% des Américains affirment qu’ils vivent d’un chèque de paie à un autre.» Je voulais mettre l’accent dans l’article sur les monnaies alternatives décrites par Lietaer et qu’il voit comme des compléments au système monétaire actuel en trouble et incapable de répondre à l’ensemble des défis; ce sont en effet des outils pour les sociétés en trouble face aux effondrements qui arrivent. Mais j’ajoutais que, devant une telle situation, on ne devrait pas être surpris par la victoire de Trump et de ses promesses (mensongères)…

J’ai déjà eu l’occasion de souligner le travail de Tim Morgan, qui vitTim Morgan, Life After Growth : How the Global Economy Really Works - and Why 200 Years of Growth Are Over, 2013, ch.10, section 3 – ‘What Growth? What Jobs?’ dans le monde de la City of London. Morgan a publié Perfect Storm au début de 2013, et est revenu à la charge plus tard dans l’année avec Life After Growth: How the Global Economy Really Works – and Why 200 Years of Growth Are Over. Morgan ne se dérange pas dans ce livre avec des références aux projections de Halte: il est dedans. Ciblant les données des milieux économiques, il insiste sur le thème du titre, la fin de la croissance et la nécessité de concevoir les suites: ce ne sont pas des prévisions, dit-il, mais des constats. Le livre reprend les arguments du premier document, mais termine avec une dernière partie qui cherche à voir le monde qui s’en vient, avec la fin de la croissance économique. C’est une vision et même un programme que pourrait reprendre la société civile, sauf que celle-ci préfère continuer à soutenir des gestes cherchant à moduler le modèle économique que Morgan montre si clairement en chute libre.

Une récession déjà permanente aux États-UnisTim Morgan, Life After Growth : How the Global Economy Really Works - and Why 200 Years of Growth Are Over, 2013, ch.10, section 3 – ‘What Growth? What Jobs?’

Avant de s’y rendre, Morgan décrit (chapitre 10, section 3, ‘What Growth? What Jobs?’) la situation aux États-Unis une fois les statistiques officielles «corrigées» (les données viennent du Bureau of Labor Statistics et des estimés de Morgan). Morgan fournit une figure pour la croissance officielle en comparaison avec celle plus près de la réelle et une autre figure pour le chômage officiel en comparaison avec celui plus près du réel.

Les chiffres sont pour 2012, mais la courbes ne changeraient pas, en termes relatifs, pour cette année d’élections américaines (Shadowstats en fournit une mise à jour). Comme Morgan constate, les États-Unis sont dans une récession depuis la fin des années 1990, et Trump semble avoir été plus sensible à cette situation que Clinton, voire que les médias…

Morgan poursuit avec des données de l’IMF et souligne que les engagements pour les pensions, tout comme pour les programmes sociaux comme Medicare et Social Security, représentent une illusion concernant lesquels les décideurs ne s’illusionnent pas.

Based on the official number for 2011 economic output ($15.1 trillion), the estimate of federal debt and quasi-debt equates to 379% of GDP. If the non-cash imputations component of GDP ($2.3 trillion) is stripped out, the federal debt and quasi-debt ratio rises to 449% of a smaller GDP denominator. Both numbers exclude private, corporate, bank and state debt, which for 2011 totalled either 291% of GDP or 344%, depending upon whether the imputed component of GDP is left in or excluded. […] That these payments will be subject either to massive devaluation or to outright repudiation seems inevitable, in that the American, British and many other Western governments simply cannot afford to honour the promises made by their predecessors. The deterioration in energy returns alone guarantees that economies are poised to deteriorate. Where Western countries are concerned, there is the additional problem that they have crippled their own competitiveness through the policy disaster of globalisation.

 Le problème de l’énergie à la base de cette situation

C’est dans les premières parties du livre que Morgan analyse le rôle de l’énergie dans l’économie et dans le déclin qu’il constate de cette économie. L’ÉROI de notre approvisionnement (dont celui des sables bitumineux et des gaz et pétrole de schiste) est en baisse importante, enjeu critique que je souligne depuis le début de ce blogue. On peut bien s’inquiéter des conséquences pour l’Accord de Paris de l’arrivée de Trump, mais cette inquiétude ne devrait pas dominer. L’élection de Trump semble nous donner, presque tout simplement, une bonne indication des raisons de l’échec de la COP21, soit l’incapacité des pays du monde à intégrer dans leurs volontés de croissance les contraintes majeures inhérentes dans les réductions du recours à l’énergie fossile pour leur «développement économique».

Ceci est central pour Morgan dès le début, suivant ainsi – et citant – les adhérents de l’économie biophysique comme Charlie Hall.

My most striking conclusion is that, contrary to accepted wisdom, the economy is not primarily a matter of money at all. Rather, our economic system is fundamentally a function of surplus energy. […] In parallel with these developments in the ‘real’ economy of energy, labour and resources, we developed a monetary system whose essential purpose was to ‘tokenise’ the real economy into a convenient form. The real nature of money is that it forms a claim on the products of the real economy. […] Fundamentally, debt is a claim on future money but, since money is itself a claim on the real economy, and hence on energy, debt really amounts to a claim on the energy economy of the future.  (Ch 1 section 2)

Dans son chapitre 12,  »The End of an Era », Morgan aboutit aux projections de Halte, sans même y penser, mais précisément pour les raisons invoquées par le modèle de ce travail:

Given the sheer scale of the changes that are going to happen, these future historians are likely to conclude that, by the early years of the new millennium, the availability of surplus energy had fallen to the point [in terms of its ÉROI] where real economic growth had all but ceased and decline was soon to set in.

C’est assez intéressant de voir comment il fournit la perspective contraire à celle de Lietaer, cette dernière ne cherchant aucune compréhension des facteurs dans l’économie réelle – Morgan distingue entre une économie réelle et une économie financière – qui font que nous sommes dans une situation où nous allons passer de la prospérité à la rareté. C’est le titre de la première section du chapitre 12, alors que Lietaer termine dans un monde d’abondance et de prospérité!  Le lyrisme de Lietaer n’aborde pas la question des externalités, c’est-à-dire les crises qui sévissent dans le monde ili n’aborde même pas le fondement dans le monde réel de l’économie monétaire qu’il critique. Comme Morgan insiste: «the financial economy of money and debt is subservient to the real economy of labour, goods and services»…

Morgan écrivait en 2012-2013, juste avant la baisse dramatique du prix du pétrole (et d’autres choses…). Encore une fois, devant l’importance du portrait du déclin qu’il fournit, on peut se demander s’il ne présage pas dans ce livre, comme la baisse des prix semble suggérer, la situation de l’effondrement déjà projetée par Halte. Morgan non plus n’aborde la question des externalités, et même si le thème fondamental du livre est que nous sommes devant des crises en termes d’approvisionnement en énergie, il n’aborde pas la question des changements climatiques. Le portrait en est un d’un pays qui ne sera pas capable (pas plus que les autres) de respecter l’engagement de fournir les 100$ milliards par année pour permettre aux pays pauvres de s’y adapter. Encore plus, nous voyons un pays qui fonce déjà dans un effondrement économique qui risque de fournir la réponse au défi des changements climatiques, mais pas – comme Turner le note – dans un sens positif… Comme dans Halte, ce sont les problèmes de l’économie dans son approvisionnement en énergie que nous devons craindre, puisque ceux-ci vont déclencher l’effondrement qui va régler ou presque le défi des changements climatiques.

Un programme pour les prochaines années

Morgan (comme moi) se demande au tout début comment il est possible que les évidences qu’il esquisse dans le livre échappent aux décideurs (auquel j’ajoute, aux intervenants de la société civile). Le livre en fournit ses réponses.

When we understand how the real economy works, we are bound to wonder quite why the world’s political leaders, economic advisors, bankers and businessmen allowed us to get into a position where monetary claims on the future had become so unsustainably excessive. This book divides the explanations for this into three broad, overlapping categories. First, it describes the emergence of an economic and social culture which glorifies reckless, debt-fuelled consumption over more prudent behaviour. This was compounded by a disastrously mishandled commitment to globalisation. Third, there has been a progressive degradation of those statistical measures which might otherwise have given us clear warnings about what has been happening.

Il y revient à la fin:

These challenges cannot simply be wished away, but must be confronted if society is to make the best of the impending era of scarcity. What this in turn means is that every economic, political and social assumption based on growth is about to be invalidated, and psychological adjustment to life after growth will be extremely difficult. […] For Western citizens, then, the era of growth has lasted for at best 200 years, barely 0.4% of the minimum of 50,000 years that mankind has existed. Considered as a 24-hour day of which now is midnight, we may have started farming at about 7.15 this evening, but we have only been living with industry and assumed growth since 11.54pm. For people in many other countries, the state of assumed growth has lasted for an even shorter period of time, in some cases for a lot less than 50 years. (chapitre 14, première section)

On voit dans ce portrait, dans cette critique, ce qui peut être derrière les grandes orientations du gouvernement Trudeau, où le programme des infrastructures cherche à s’attaquer à une décroissance qui semble inéluctable et où le maintien de l’exploitation des réserves d’énergies fossiles, dont les sables bitumineux, est incontournable pour maintenir un semblant de croissance. Les infrastructures risquent d’être en bonne partie dans le réseau routier qui ne générera pas une relance, ciblant au contraire une partie de l’activité économique – les transports, dont le commerce sur de longues distances – qui est destinée à décroître peu importe les efforts qui y sont consacrés, et l’exploitation des énergies fossiles – qui serait rendue possible par les pipelines que le gouvernement voudrais bien voir se réaliser – également vouée à un déclin en raison de leur ÉROI anémique; ce déclin ne sera pas en fonction de l’Accord de Paris, mais bien plutôt fonction du trop bas taux de rendement de ces énergies non conventionnelles. Voir les États-Unis rentrer dans ce scénario ne fait que faire résonner l’appel de Trump pour une renégociation de l’ALÉNA (même s’il vise surtout le Mexique) dans son propre effort désespéré à rendre aux États-Unis une nouvelle ère de croissance et de prospérité.

La vision de Morgan, allant dans un sens contraire, se résume également dans le chapitre 14:

The best way to address the conservation issue is to picture an energy-efficient society of the future, and to address the positives as well as the negatives in this situation. There are at least four facets of this future society that we can envisage. First, personal vehicle use is going to be supplanted by public transport, and any private vehicles that remain are going to be far more energy-efficient than those of today. Second, human habitation is going to need to be far more concentrated. Third, energy efficiency will dictate that supply-lines will need to be much shorter than they are today, with greater emphasis on local supply and local self-sufficiency. Fourth, measuring the quality of our lives by the quantity of our possessions is going to have to be confined to history in a world whose material capabilities have been compressed by the ending of an era of energy abundance.

Voilà le programme qu’il est important de faire comprendre par la population. Celle-ci suit bien les inquiétudes des politiciens et les médias face à la croissance anémique, et semble bien consciente que les choses ne tournent pas rondement. Au fond, le gouvernement Trudeau, suivant un vieux modèle qui contraste avec l’âge du Premier ministre, a gagné ses élections (contre les néo-démocrates qui savaient un peu mieux) en faisant miroiter les mêmes promesses que Trump, les conneries en moins… C’est à craindre que nous n’aurons pas les luxes de telles illusions lors des prochaines élections. Et Morgan ne réalise pas jusqu’à quel point ceci ne s’applique pas à 80% de la population humaine, qui connaît déjà les conditions qu’il décrit…

Et même le présent

Morgan rentre même, dans ce contexte, dans le débat entre ceux qui prônent l’austérité et celles qui prônent des incitatifs visant à stimuler le système. Comme j’ai déjà indiqué ailleurs, il est difficile de se positionner dans ce débat, même si celle qui s’oppose à l’austérité se montre moins dogmatique sur le plan économique et plus soucieux d’une situation qui semble de présenter de toute façon. Reste que les tenants des deux positions sont foncièrement inscrits dans l’effort de maintenir le système économique actuel en vie.

The current economic debate – between those politicians and economists who advocate ‘sound money’ and ‘austerity’, and those who favour ‘stimulus’ and ‘intervention’ – reflects this complacency and lack of preparedness. Though heated, this argument is rapidly assuming all the relevance of last-minute discussions about how to rearrange the deck-chairs on Titanic.

Les exemples de monnaies coopératives présentés par Lietaer représentent des réponses dans la plupart des cas à des situations où «on commence à voir un système qui pourrait fonctionner là où une société n’a plus les moyens (financiers…) de fournir les services traditionnellement attendus d’elle». Ce qui semble clair en suivant l’analyse de Morgan est que ce sont aussi les populations des pays de l’OCDE (pour suivre Morgan) dans leur ensemble qui s’apprêtent à en avoir besoin, qui ressentent bien cette situation et qui, aux États-Unis, a voté pour Trump en espérant que ce dernier pourra livrer le salut, même s’ils en ont probablement de gros doutes…

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À la recherche de solutions – 2: monnaies coopératives

Mon article sur le travail de Steve Keen, même s’il est lui-même assez dense, esquive l’analyse technique fournie pour cet économiste autre, beaucoup plus dense. L’importance est de se satisfaire que Keen nous présente une déconstruction critique des fondements même de l’économie néoclassique. Keen reste quand même à la remorque d’une vision d’une société qui dépend de la croissance économique, pour laquelle il cherche une autre théorie économique. Reconnaissant le cul de sac dans lequel cette recherche fonce, d’autres recherches nous permettent de mieux percevoir quelques composantes d’une société qui respecte les limites planétaires et fonctionne sans cette croissance. Bernard Lietaer nous fournit d’intéressantes perspectives sur une telle société avec sa vision du rôle des monnaies complémentaires.

À la toute fin de son épilogue «Moins d’humains ou plus d’humanité?» qu’il a redigé pour Creuser jusqu’où ?: Extractivisme et limites à la croissance, Yves-Marie Abraham récapitule dans quelques lignes une critique du capitalisme qui dure depuis longtemps :

Voilà plusieurs siècles à présent que nous vivons sous le règne de la marchandise. Et en dépit d’innombrables luttes et de vastes insurrections, ce régime n’a jamais été plus étendu ni mieux établi. Les fondements du capitalisme constituent pour nous des évidences. Qui ose en effet aujourd’hui remettre en question la propriété privée? Qui appelle à l’abolition du salariat? Qui demande la suppression du prêt à intérêt? Qui réclame l’interdiction de l’entreprise privée à but lucratif? Centrales au XIXe siècle, ces revendications ont pratiquement disparu du débat politique contemporain et n’apparaissent jamais ou presque dans les discours de nos stratèges révolutionnaires.

Il va bien falloir pourtant les [les revendications mentionnées] porter à nouveau, si nous voulons conserver une petite chance de provoquer la fin du capitalisme avant la fin du monde. (p.377)

Plus on aborde les enjeux associés aux crises contemporaines, plus on est confronté à la justesse de ce cri de cœur d’Abraham. Il ne s’agit pas d’un positionnement idéologique choisissant le marxisme plutôt que le capitalisme, il s’agit plutôt d’un constat presque factuel découlant d’un examen des conséquences d’une adhésion aux fondements du capitalisme.lietaer-couverturte

Rethinking Money

Dans son livre de 2013 (co-signé avec Jacqui Dunne) Rethinking Money: How New Currencies Turn Scarcity Into Prosperity, Bernard Lietaer aborde les questions des défaillances et de l’instabilité du système financier et monétaire actuel, ainsi que des inégalités, en mettant l’accent sur le rôle que la monnaie joue dans les économies modernes. Ce faisant, et presque sans le dire, Lietaer propose l’ensemble des mesures d’Abraham, étant explicite dans son chapitre 2 sur le rôle du salariat dans le système, et dans son chapitre 3 sur le rôle de l’intérêt.

Dans la première partie de son livre, Lietaer insiste sur l’échec du système monétaire actuel, avec une monnaie qui exige la concurrence et, finalement, aboutit à une situation où il y a des inégalités à tous les niveaux. Dans le troisième chapitre, «A Fate Worse than Debt»), il met un accent sur le rôle que l’intérêt joue dans une économie fondée sur les prêts sur intérêts. Il y note: «In a country that claims to be one of the richest in the world, some 100 million people—one in three Americans—either live in poverty or in the distressed zone hovering just above the official poverty threshold… Today, 80 percent of Americans report that they are living paycheck to paycheck.» – et on est surpris par la victoire de Trump et de ses promesses (mensongères)…

Lietaer insiste également qu’il y a une alternative, puisant dans une longue carrière consacrée aux questions touchant la monnaie pour y voir carrément les fondements d’un nouveau système, système qui nous offrirait même de la prospérité; à cet égard, on note le titre de son Introduction: «De la rareté à la prospérité dans une seule génération».

We can realize a brighter future for everyone. In this future, meaningful work would be available to all; the sick and elderly would be cared for, and children would have adequate shelter, health care, nutrition, and education; threats to our environment would end; unstable urban and rural areas would evolve into viable, sustainable communities; and seemingly insurmountable social chasms would be bridged. In short, life and all living systems would flourish. This is not an idealistic dream, but rather a pragmatic goal, achievable within one generation. (ch.1. part 1 – dans la version numérique que j’ai consultée, il n’y a pas de pagination)

Plutôt que l’analyse théorique fournie par Keen pour expliquer le phénomène de la «rareté»  – nié par les économistes néoclassiques qui fondent leur théorie sur l’équilibre de ce système -, Lietaer montre comment la concurrence et la recherche de profits découlent presque directement du fait que notre système fonctionne avec des prêts sur intérêts; le remboursement de l’intérêt exige des personnes et des entreprises qui tiennent des dettes de rentrer dans un système où la croissance est la seule façon de générer un surplus – sur le dos de quelqu’un d’autre, comme il souligne – et ainsi payer l’intérêt.

Le capital social plutôt que le capital financier

Responsabilité, confiance mutuelle, coopération, en somme, un capital social important est la clé pour le fonctionnement d’une société de l’avenir, selon Lietaer, contrairement à l’instabilité du système actuel dans la société compétitive. Son introduction de l’idée de monnaies coopératives dans la deuxième partie du livre dépend totalement sur de tels éléments dans la société. Ces monnaies fonctionnent sans intérêt, jouant un rôle d’activation dans la société sans l’exigence de générer un profit qui caractérise les défaillances du système actuel.

Lietaer fait référence à Eric Beinhocker, The Origins of Wealth: Evolution, Complexity and the Radical Remaking of Economics (Boston: Harvard Business School Press, 2006) et à Eric Liu and Nick Hanauer, The Gardens of Democracy: A New American Story of Citizenship, the Economy and the Role of Government (Seattle, WA: Sasquatch Books, 2011), comme sources d’une analyse des faiblesses de la théorie économique fondée sur l’équilibre des marchés. Il cite ces derniers dans le même sens que Keen (qui a écrit avant):

Science—which we mean broadly to include physical discoveries, insights into behavior, awareness of patterns of experience—tells us today that the world is a complex adaptive system, not a linear equilibrium system; that the elements within are networked, not atomized, that humans operate in that system as emotional, reciprocal approximators, not rational self-regarding calculators.

C’est le rejet du système capitaliste critiqué par Abraham et analysé en profondeur par Keen. Lietaer souligne que dans ce contexte les qualités d’efficience et de résilience sont nécessaires pour le bon fonctionnement des sociétés contemporaines, où l’accent actuel sur l’efficience néglige l’importance de la résilience, où diversité et interconnectivité dominent (chapitre 2, section 4). Le PIB, note-t-il, ne mesure que le flux de la monnaie associée à des dettes bancaires, et toutes les transactions sont considérées des gains, contrairement à ce qui ne comporte pas un échange de monnaie. Nous sommes de retours aux principes qui soutendent l’IPV.

C’est dans ce contexte qu’il procède à l’introduction des monnaies coopératives. La lecture de Lietaer rappelle celle de The Resilience Imperative, le livre étant rempli de cas type de monnaies complémentaires qui semblent fonctionner (ou qui ont fonctionné), tout comme l’autre nous fournit une multitude d’exemples d’approches à la crise de société à laquelle il s’adresse. Fondamental à la transformation est ce qui est à la base d’une monnaie coopérative, la mise en relation de besoins non remplis et de ressources inutilisées.

Un autre rêve

Alors que Lewis et Conaty se voient en train de proposer des «transitions coopératives à une économie stable», Lietaer  poursuit, et il termine, avec l’idée d’une «abondance soutenable», mettant la notion de Prospérité comme thème pour la deuxième partie du livre.

In a world of almost 8 billion souls and rapidly dwindling natural resources, the notion of prosperity is tricky. A better and more accurate term is sustainable abundance, whereby there is sufficiency for all. Sustainable abundance supports the inherent dignity of the human spirit, the creative genius, and the unbounded potential of the ever-evolving human race and its nonhuman cohabitants on this planet we call home.

Lietaer pourrait plutôt choisir «suffisance soutenable» pour être honnête, et le problème est que le livre ne contribue pas beaucoup à voir comment ce rêve pourrait se concrétiser à l’échelle planétaire, cela en tenant compte des crises qui sévissent en ce qui a trait justement aux ressources qui diminuent et dont l’usage même (les énergies fossiles) compromet l’avenir.

En effet, la référence à la prospérité comme résultant de son approche à la crise est problématique; l’objectif, comme indiqué dans le chapitre 8, section 2, est «à accomplir en repensant la monnaie, passant d’un modèle de rareté, que le système conventionnel encourage malgré lui, à un autre de prospérité en ayant recours à l’utilisation de monnaies coopératives intelligemment conçues». Si la rareté est celle des ressources naturelles et des écosystèmes atteints par notre surconsommation, Lietaer est en train de proposer à toutes fins pratiques l’abandon de la propriété privée (autre élément du texte d’Abraham) en faveur d’une société de partage. Le problème est de voir comment il y voit arriver l’abondance.

Il semble fournit son sens de cette abondance dans le chapitre 12, qui présente cinq scénarios de sociétés dans les années 2020 et 2040; l’approche me rappelle le premier chapitre de l’autobiographie de Maurice Strong, Where On Earth Are We Going?, mais tout autrement et en moins. Strong présente une vision pour 2031 qui intègre un ensemble de facteurs, et la vision n’est pas reluisante; Lietaer présente ses scénarios en moins d’une page chacun, très limités dans leur portée, pour des cas en 2020, en 2023, en 2027, en 2031 et en 2037. Comme pour ses exemples de monnaies locales, on est obligé d’extrapoler en imaginant que le monde entier est en train de suivre ces scénarios locaux, contre toute vraisemblance.

Keen insiste que le système capitaliste comporte des processus instables qui génèrent des hauts et des bas, voire des effondrements. Lietaer propose que le fondement de l’instabilité est la façon dont la monnaie opère dans le système et semble suggérer qu’il n’est pas nécessaire d’abandonner le capitalisme tout en abandonnant la nécessité de la croissance.

Écosystème monétaire

Lietaer propose un «écosystème monétaire» pour atteindre ces fins.

What could be some of the components of what we have described a monetary ecosystem? That it provides balance between competition and cooperation, as measured, respectively, by the system’s efficiency and resilience, is crucial to the long-term health of any given complex flow system. As already discussed in Chapter 4, in all sustainable systems, the optimum point between resilience and efficiency invariably lies much closer to resilience. And these two factors for resilience are diversity and connectivity.

What could elements of a mature monetary ecosystem look like one generation into the future? For example, a multitiered monetary system could consist of: a global reference currency; three main multinational currencies; some private international scrip; scores of national currencies; dozens of regional currencies; a multitude of local cooperative currencies; a wide variety of functional currencies.

On voit ici peut-être le texte le plus clair pour justifier la proposition qu’il faut maintenir le système de monnaies nationales et donc le système capitaliste. Le bon fonctionnement de tout complexe système de flux, dit Lietaer, doit comporter un équilibre entre la concurrence et la coopération, entre l’efficience et la résilience. L’introduction de monnaies coopératives serait en complément à ces autres monnaies. L’intérêt serait que ces moyens facilitent les échanges et multiplient l’activité (économique et sociale) sur le territoire. Il est difficile de voir comment il voit la conciliation des deux, ses premiers chapitres ayant montré la tendance du système capitaliste vers une globalisation de son emprise tout en soulignant ses multiples aspects déstabilisants et menant aux inégalités.

La deuxième composante de cet écosystème est proposée pour assurer une «intégration économique régionale», encore une fois sans explication pourquoi cela est souhaitable ou/et nécessaire. Il identifie l’Asie, l’Europe et les Amériques pour ces trois monnaies; les pays qui n’y participent pas auront des monnaies nationales.

Pour Lietaer, dans la dernière section du dernier chapitre (13) qui s’intitule «Rethinking Money: From Scarcity to Sustainable Abundance»,

[t]he new mythology is one of emancipation, the liberation to express in word and in deed each individual’s gifts and abilities. This is fostered by a truly cooperative space of infinite possibilities, unlimited potential, and immeasurable creativity. Cooperative currencies are the ideal facilitator of this new mythology and its technologies, allowing regular folks to make an extraordinary difference in their own lives and in their communities.

pour terminer le livre en insistant, de façon rhapsodique, que

[s]carcity is indeed relative. Humanity may hit limits in material growth but there is unfathomable room for growth in work and creativity, and this for many future generations! By rethinking money, it is possible to enjoy even more than a period of prosperity but rather a new era of genuine sustainable abundance.

Finalement, il n’aborde pas la question des limites à la croissance materielle, qu’il laisse ici comme une possibilité. Cela est clé dans la façon de considérer ses propositions: celles-ci ne tiennent aucunement compte de l’ensemble de crises qui sévissent actuellement, crises qui découlent du modèle capitaliste avec son économie néoclassique mais qui ne seront pas réglées par l’abandon de celui-ci. Ces crises fournissent une réponse à la possibilité de limites – il y en a, et nous sommes en train de les confronter.

Une approche «post-désastre»

Finalement, Lietaer nous fournit plusieurs pistes pour une prise en main des activités d’une société, sans jamais laisser une indication qu’il voit cette prise en main dans le cadre d’un effondrement. Il se permet de nombreuses références à une prospérité d’abondance, mais à la lecture de ce livre de 2013, on voit finalement quelqu’un tellement impliqué dans son champ d’expertise qu’il n’arrive pas à fournir un contexte global pour la situation qu’il veut améliorer. Son travail rejoint ainsi celui qui se fait sur les communautés résilientes, sauf que ce dernier se fait carrément dans un effort de fonder de nouvelles communautés, une nouvelle «société coopérative» (le sujet du chapitre 12) face aux crises. Celle envisonnée par Lietaer «n’a pas existée depuis l’aube de l’âge moderne»…

À force de lire les multiples exemples fournis et commentés par Lietaer, on commence à voir un système qui pourrait fonctionner dans de nombreux cas où une société n’a plus les moyens (financiers…) de fournir les services traditionnellement attendus d’elle. Lietaer semble souvent confondre la façon dont les monnaies locales fonctionnent avec leur contribution à «l’économie» de cette société, en fournissant un incitatif au développement économique sans être encombrées par de la dette; ceci semble être une autre version de l’objectif de chercher une «intégration économique régionale», suivant finalement le système actuel de globalisation. Il semble y avoir peu de contraintes pour les voir opérationnels dans un cadre carrément non monétaire – un peu comme fonctionne le travail non rémunéré (surtout celui des femmes) dans non sociétés d’aujourd’hui, où il ne contribue pas au PIB mais contribe grandement au bien-être de la population.

En fait, bon nombre de ses exemples se trouvent dans des quartiers de villes où la pauvreté est endémique, que ce soit en Amérique latine, en Europe ou aux États-Unis. Citant l’initiateur d’un tel programme dans le pays de Galles, Lietear met en évidence un autre aspect du contexte dans lequel ces approches sont créées.

My research has been around post-disaster recovery and looking at the way the agencies that came into disaster situations work through the local community. My prime interest was around empowerment, participation, social management, and really looking at the role of NGOs in that context. I discovered that TimeBanking, along with other designs, is a very simple tool to enable the people to be genuinely involved in a totally different way with NGOs and public services. (Introduction du chapitre 9, à la fin de la deuxième partie)

En effet, presque tous les exemples représentent ce qui est finalement l’intérêt de l’argument de Lietaer: dans une situation où un effondrement économique, voire financier, semble plutôt pour le relativement court terme, on peut les voir comme des outils à planifier pour une telle situation «post-désastre»… La dernière section met même l’accent sur la période de la Dépression, en Europe et aux États-Unis (en soulignant la façon dont le parti Nazi en a profité et en donnant l’impression que nous sommes dans une période plutôt similaire) en terminant (presque) le chapitre 10 – le premier de la troisième partie – avec l’Argentine des années 2000.

En contrepartie, au début du chapitre 11 sur la gouvernance, Lietaer présente le système de gestion des canaux d’irrigation des rizières à Bali. Ce système représente toute autre chose, une approche de gouvernance autonome et ciblant le bien-être directement. Je crois que ce type d’exemple de mise en œuvre de monnaies locales est plutôt limité dans le livre, mais rien n’empêche de les voir comme structurant dans l’économie sociale et solidaire qui est la version connue ici de l’alterative. Je reviens sur ceci dans un prochain article en cherchant à revoir la question d’une co-habitation entre une économie capitaliste et une économie sociale dans une «société de coopération».

 

 

 

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À la recherche de solutions – 1: la théorie économique

Dans mon dernier article, je réfléchissais sur le rôle que les inégalités sociales et économiques ont pu avoir dans l’élection présidentielle américaine. Trump semble avoir joué sur une corde très sensible à cet égard, reflet d’une déstabilisation importante de la société américaine. Ceci est loin de l’effondrement projeté par Halte, mais permet de compléter le portrait de ce qui se trame en ciblant les conséquences de l’effondrement projeté.

Le débat sur la loi 25 sur l’aide sociale a suscité récemment un article dans Le Devoir par Martin Petitclerc et Cory Verbauwhede fournissant une perspective historique sur l’idée de la «citoyenneté sociale». Dans «L’aide sociale et la peur de la faim», cette idée est attribuée à Thomas Humphrey Marshall et son article «Citizenship and Social Class» (1950), et l’idée de base est que le principe de la citoyenneté devrait primer celui du marché dans une société démocratique.

Pour Marshall, la citoyenneté sociale devait procurer à tous les membres d’une communauté politique démocratique les conditions minimales d’existence leur permettant de jouir de leurs libertés civiles (liberté de travailler, de penser, de circuler, etc.) et d’exercer pleinement leurs droits politiques (participation à la vie civique, vote aux élections, etc.). Cette conception de la citoyenneté sociale a été l’une des idées politiques les plus importantes du XXe siècle. Elle est toujours au coeur de la plupart des demandes citoyennes visant à réduire les inégalités sociales engendrées par le système économique.

On peut y voir une version du rejet apparent de l’establishment par le vote de la semaine dernière: l’élite américaine aurait primé l’économie – voir «It’s the economy, stupid» du candidat Bill Clinton en 1992… – par rapport à un ensemble de valeurs qui définissent les sociétés. Ce thème revient régulièrement dans mon blogue, où je mets un accent sur l’absence de prise en compte des externalités de l’activité économique par, justement, l’establishment en place maintenant depuis des décennies.

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Les auteurs de l’article commentent la «citoyenneté sociale»:

Au XIXe siècle, le développement du capitalisme et du marché du travail a été accompagné d’une politique extrêmement punitive visant à restreindre considérablement, voire même à interdire l’aide publique ou privée aux pauvres «sans contrainte à l’emploi». Pour les capitalistes et les réformateurs convaincus de l’équilibre naturel du marché, seule la crainte de mourir de faim était un incitatif assez puissant pour convaincre les pauvres, continuellement soupçonnés de paresse, de se trouver un emploi, quel qu’il soit.[i]

Après un siècle d’une cruelle et inefficace chasse aux «mauvais pauvres», Marshall en est arrivé à la conclusion que cette politique cynique de la faim empêchait les sociétés démocratiques de réaliser pleinement les promesses de l’égalité citoyenne. […]

L’aide de dernier recours à l’égard des personnes les plus pauvres ne devrait pas relever d’une charité humiliante, mais d’un droit.

La référence à Marshall fournit un fondement théorique pour les critiques de l’approche à l’austérité du gouvernement actuel, soulignant l’importance d’une théorie économique dans l’approche à la résolution de problèmes sociaux majeurs. Pour les critiques venant des économistes hétérodoxes, on peut voir l’article de l’IRIS (en fait, il y en a plusieurs sur la question) «L’après PL70: Gare à la hauteur de la barre à l’aide sociale». La référence à Marshall va directement au but, soulignant les choix que nous avons face à eux et ouvre la porte à une analyse des fondements économiques de nos gouvernements.

La théorie économique et l’équilibre

Il nous faut d’abord voir disparaître (quel rêve) l’économie néoclassique. J’ai déjà fait une série d’articles sur l’économie écologique, dans un effort de familiariser le lecteur à une approche à la compréhension des théories économiques qui offre le potentiel de nous aider dans la recherche de solutions pour les grands défis de notre époque. Dans un premier article, j’esquisse le portrait de la situation (une absence complète d’un recours à cette théorie économique), en faisant référence à mes «observations» comme Commissaire au développement durable, où je cherchais à présenter quelques fondements de l’économie écologique, et à un manifeste pour un enseignement de l’économie plus pluraliste.

Dans un deuxième article, je fournis d’autres pistes pour une compréhension de l’économie écologique et j’introduis la notion d’«externalités» comme élément fondamental dans une critique de l’économie néoclassique qui domine les processus décisionnels depuis longtemps. Je souligne que même le (une certaine branche de) FMI reconnaît la pertinence de l’approche de cette autre vision de l’économie.

Un troisième article rentre un peu plus dans les détails, et fournit un aperçu d’un livre produit par un ensemble d’économistes écologiques renommés, Vivement 2050!. Le contraste y est fait entre l’économie néoclassique (un désastre) et l’économie verte (une illusion), d’un coté, et l’économie écologique de l’autre, cette dernière insistant sur le rejet de la recherche de la croissance qui est fondamentale aux deux autres. Finalement, les auteurs suggèrent que nous sommes soit devant la réalisation de leur rêve, soit devant un effondrement de notre civilisation.

Suite à la lecture récente de plusieurs ouvrages touchant les théories économiques et la recherche de solutions, je présenterai dans mes prochains articles une série de réflexions sur les lacunes, d’abord dans la théorie économique néoclassique, dominante, ensuite dans ces ouvrages eux-mêmes, tout en faisant ressortir leur contribution à la recherche de solutions.

Plusieurs interventions de Gaël Giraud, économiste français, le montrent très sensible aux enjeux du développement économique associés à l’énergie, surtout l’énergie fossile. En 2014, pour expliquer une partie de sa pensée, très critique des économistes néoclassiques, il réfère au livre de Steve Keen (2000, 2011) et annonce qu’il est en train d’en assurer la traduction. Debunking Economics: The Naked Emperor Dethroned deviendra L’imposture économique.

Keen est connu pour avoir été parmi les quelques économistes (12, selon Dirk Bezemer) ayant prévu la Grande Récession, cela en fonction de sa critique de fond de la théorie économique néoclassique, en opposition aux projections de la Grande Modération faites par les économistes néoclassiques. Ces derniers – la vaste majorité des économistes actuels – adhèrent à un modèle qui met l’équilibre du marché au centre de leur analyse, ce qui, à leurs yeux, rend des catastrophes comme la Grande Récession impossibles. Comme Keen souligne au tout début de la deuxième édition de son livre, il a de l’espoir cette fois-ci pour que «quelque chose de nouveau et indigestiblement différent de la sagesse qui prévaut pourrait résulter de la crise … si l’économie peut être persuadée à abandonner son obsession avec l’équilibre» (5). Petitclerc et Verbauwhede suggèrent que cela n’est pas encore arrivé…

Équilibre et instabilité

Selon Bezemer, quatre éléments étaient communs au travail des économistes comme Keen ayant prévu la crise, soit: des préoccupations pour les actifs financiers et non seulement pour les actifs de l’économie réelle; les flux de crédits qui financent les deux formes d’actifs; la croissance de la dette associée à la croissance de la richesse financière; les relations comptables entre les secteurs financier et réel de l’économie (Keen, 12). Finalement, il s’agit de fils conducteurs pour le livre, structuré selon d’autres paramètres.

Keen projette un livre spécifiement sur ces questions (avec le titre provisoire de Finance and Economic Breakdown) mais a été ramené à la révision du livre Debunking Economics pour répondre à la masse de critiques dont son livre de 2001 était la cible. Dans le chapitre 13, «Why I Did See ‘It’ Coming», il présente les fondements de sa réflexion sur les causes de la Grande Récession (et de la Dépression). Ces fondements ciblent le rôle de la dette dans une économie capitaliste, plus précisément, l’éclatement d’une bulle spéculative financée par la dette; les questions touchant le chômage y sont centrales. Parmi les données qu’il utilise sont celles qui montrent que le taux de chômage était de 4,7% pour 1920-1929 et de 8.8% pour 1999-2009. « La Dépression reste la plus importante crise économique que le capitalisme ait jamais expérimenté, mais à l’égard de toute métrique touchant la dette, les forces qui ont causé la Grande Récession étaient plus imposantes» (350).[ii]

Ce chapitre 13 suit un chapitre 12 où Keen expose et critique l’interprétation de Ben Bernanke, ancien président de la Réserve fédérale américaine, de la Dépression, concernant laquelle ce dernier est considéré un expert. Clé dans l’analyse est une critique de l’intervention de Bernanke face à la Grande Récession, partant d’un discours en 2004 sur ce que Bernanke appelait la Grande Modération, prévoyant une longue période sans effondrement – trois ans avant la Grande Récession. Keen y fait intervenir (298) le travail de Hyman Minsky et son Hypothèse d’instabilité financière, pour y revenir en détail dans le chapitre 13.

Tout au long de son analyse, Keen fait référence à «l’obsession» des économistes néoclassiques pour l’équilibre des marchés. Finalement, il s’agit du fondement de l’incapacité de ces économistes de prévoir la Grande Récession, en fait, de prévoir autre chose que des marchés évoluant en permanence avec une certaine stabilité autour d’un équilibre. Il fascine dans sa déconstruction du modèle économique dominant qui est centré sur la croissance de l’activité des marchés dans la conviction que (i) l’équilibre s’y trouve en permanence et (ii) cet équilibre et cette croissance peuvent se poursuivre en faisant abstraction de leur dépendance absolue à un approvisionnement en ressources et à un territoire fonctionnel.

Son jugement global: «La vision néoclassique en ce qui a trait à une économie de marché en est une d’équilibre permanent. […] Pourtant, il existent des préconditions pour que cet état d’équilibre s’applique, et une importante recherche a établi qu’aucune de ces conditions ne tienne» (19). Le livre détaille cette recherche, utilisant une approche qu’il appelle «verbale» par comparaison à l’approche mathématique qu’il considère essentielle et qu’il détaille dans ses publications techniques.

Un effondrement, des effondrements, la croissance

Aujourd’hui, en suivant la piste du modèle de Halte à la croissance, il y a des raisons de croire que l’effondrement projeté par son modèle, éminemment en lien avec les processus ordinaires de l’activité économique et sociale et de leur cadre écologique, soit possiblement en cours. Je rappelle les composantes de ce modèle: l’utilisation des ressources naturelles non renouvelables (en quantités finalement exponentielles et menant à une situation de pénurie relative); la production industrielle (dépendant des ressources, dont l’énergie fossile, celles-ci de toute évidence en décroissance continue); une démographie en croissance importante depuis des décennies (et incitant à une plus importante production industrielle et par conséquent une plus grande consommation de ressources); une alimentation de cette population venant d’une production agricole de caractère industriel dans les pays riches (qui dépend d’intrants en ressources en plus de territoires de moins en moins disponibles, résultat de la croissance démographique); une pollution des milieux de vie (dont l’importance est fonction en bonne partie des quatre autres paramètres et qui comporte des limites pour éviter des dysfonctionnements catastrophiques).

Le livre de Keen ne contribue pas à ce jugement sur la pertinence des travaux de Halte, son thème étant l’importance de reconnaître des effondrements de temps en temps comme inhérents dans le capitalisme, cela en opposition à l’idée qu’il y ait un équilibre permanent dans les marchés. Le livre passe en revue toute une série de fondements de l’économie néoclassique qui domine toute analyse économique contemporaine, et l’ensemble fournit amplement de raison de croire qu’il a raison; il rejoigne en fait une multiplicité de critiques de l’économie néoclassique qui finissent par permettre de croire que le débat technique est fondé.

Le rôle de la croissance – ma grande préoccupation – se voit dans le livre en suivant avec une certaine attention, même s’il n’y a que deux références dans l’Index à ce concept, celles-ci à la théorie néoclassique de la croissance. On voit par contre que la croissance est jugée, même par Keen, aussi essentielle pour le maintien du capitalisme que l’équilibre l’est pour les économistes néoclassiques dans leur univers.

En outre, dans les 459 pages du livre de Keen, je ne trouve qu’une seule référence à ce qu’il aurait pu, qu’il aurait dû identifier comme l’économie écologique; les derniers chapitres du livrent portent précisément sur les théories économiques alternatives à celle néoclassique, mais l’économie écologique y est absente. Keen se restreint à cet égard à une note de bas de page: «L’économie ne reconnaît pas l’enjeu de la soutenabilité écologique, même si ceci doit clairement être considérée par une économie réformée» (121).

Dans une autre note de bas de page, Keen admet: «La question quant à la possibilité que cette croissance puisse être maintenue indéfiniment est une toute autre question que je n’aborde pas dans ce livre. Sur cette question, je considère Halte à la croissance comme la référence définitive» (224). Fin de l’histoire pour toute autre réflexion que celle d’un économiste. Aussi libéré qu’il soit du modèle dominant, Keen se montre finalement presque aussi déconnecté de la réalité que les économistes néoclassiques qu’il critique – pour leur déconnection de la réalité. Tout le travail de l’équipe de Halte aboutit au constat que le scénario de base – celui du «business as usual» – aboutit à un effondrement du système capitaliste dont il est question dans mes articles depuis des années maintenant. Keen cherche plutôt une nouvelle théorie économique du capitalisme.

Comment aborder cet argument technique

Keen souligne, dans sa critique fondamentale de l’économie néoclassique, que «l’instabilité est fondementale à n’importe quel système dynamique et croissant. […] L’obsession néoclassique pour l’équilibre constitue donc un obstacle à la compréhension des forces qui permettent à l’économie de croître, alors que la croissance a toujours été un aspect fondemental du capitalisme» (224). L’objectif de son travail, majeur, est d’essayer de sortir les économistes néoclassiques de leur rôle de conseillers et de décideurs face aux crises qui sévissent. Ce n’est pas avec leur hypothèse de marchés efficients qu’ils vont réussir à nous permettre un «retour à la prospérité» (3).

D’une certaine façon, je me réfère à Keen comme lui à Halte. Le livre de Keen (j’en ai fait la lecture – et la relecture – en anglais) est technique, et je ne prétends pas avoir la compétence pour porter un jugement sur les arguments fournis ni sur les répliques faites par les économistes néoclassiques. Il souligne par ailleurs qu’il ne présente même pas dans le livre les arguments mathématiques qui fondent sa critique formelle, puisque ceux-ci exigent de porter le débat au niveau de personnes ayant des doctorats en mathématiques aussi bien qu’en économie (voire aussi en physique). Comme il le dit autrement, la plupart des étudiants (et il ajouterait ailleurs les profs…) en économie sont ni suffisamment littéraires ni suffisamment numéraires (20-21).

Le livre est écrit en ciblant les économistes néoclassiques. La première édition, comme il dit, ciblait les gens qui s’intéressent au bien commun. Il sent qu’il a échoué, mais revient à la charge en insistant que son livre fait la critique en se fondant sur la théorie économique elle-même (24-25). En ce sens, il prétend que sa critique sort des interventions politiques dont le fondement est autre; le sien n’est pas de gauche ou de droite, elle a un fondement logique (28).

Les interventions des économistes néoclassiques soulèvent tellement de mises en question que nous n’avons finalement pas besoin de ces doctorats pour se satisfaire que Keen a raison, probablement sur toute la ligne. Keen ne semble pas voir la nécessité d’intégrer l’analyse de Halte dans son travail; de mon coté, je ne vois pas trop comment intégrer l’analyse de Keen dans l’effort de trouver une façon de nous préparer pour l’effondrement, même si plusieurs critiques de Halte souligne ce qu’ils considèrent une faiblesse de son modèle, soit l’absence de prise en compte des enjeux financiers.

Finalement, cette lacune ne semble pas importante pour son argument de base, que le fonctionnement de l’économie réelle, totalement dépendant de ressources naturelles, va se buter à une situation d’effondrement. Qu’il y ait d’autres dysfonctionnements du capitalisme et de son secteur financier qui aboutissent à des effondrements (peut-être sur une base cyclique, peut-être de façon définitive) ne fait qu’aggraver la situation dans laquelle nous nous trouvons après tant d’années de prospérité constituant finalement une illusion, un rêve, une escapade temporaire dans la condition humaine.

Keen insiste sur l’importance de trouver une autre théorie économique du capitalisme. Devant la nécessité pour toutes ces alternatives à maintenir la recherche de la croissance, il n’est pas clair que son effort de faire disparaître les lubies de l’économie néoclassique soit de beaucoup d’utilité – sauf pour nous satisfaire que nos économistes en position d’influence vivent sur la lune tout comme les politiciens eux-mêmes.[iii] L’article de Petitclerc et Verbauwhede n’allait pas assez loin.

 

 

[i] Dans sa réplique à l’article du 17 novembre, le ministre Blais assure justement que les coupures menacées sont rarement appliquées (parce que les récipiendaires de l’aide sociale ont peur de la faim, devrait-on ajouter…).

[ii] Il est tentant d’y voir un élément important dans l’élection récente de Donald Trump, élément rendu moins évident avec les transformations au fil des décennies de la façon de calculer le taux de chômage, qui était officiellement 5% au moment où Keen écrivait, près de celui des années 1930. Comme fait Tim Morgan dans Perfect Storm, Keen se réfère à Shadowstats pour faire ressortir la gravité du problème, soit un taux réel de chômage de 8,8%…

[iii] Keen maintient un blogue où il met l’accent sur la compréhension de la dette. Dans son dernier article, en date du 5 octobre 2016, il aborde «Olivier Blanchard, Equilibrium, Complexity, And The Future Of Macroeconomics»

 

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Make America Great Again    

Je suis né à New York et j’ai grandi en Californie. Même si je suis ici depuis des décennies, je reste toujours citoyen des deux pays et je suis l’autre pays avec beaucoup d’intérêt, lui et la Chine constituant probablement les joueurs déterminants pour l’avenir, plus que les autres. Tout en suivant Chris Hedges dans sa critique presque virulente de Hilary Clinton (voir son blogue à Truthdig), j’ai voté Clinton, mais j’aurais préféré Sanders; Hedges ne semblait pas s’attendre à l’élection de Trump en se permettant de voter vert, alors que je suivais Michael Moore dans le sens contraire. Histoire d’une narration qui quitte peut-être les sentiers battus…

On prétend que la campagne s’est déroulée sans débats de fond sur les grands enjeux, et c’est vrai que presque toute la couverture médiatique portait sur les incidents à caractère personnel. Trump s’est montré maître de la manipulation des médias, Clinton s’est montrée hautement qualifiée pour le poste central à l’establishment, mais obligée d’entrer dans la mêlée créée par Trump. Les médias ont poussé les sondages à la limite, à la fin intervenant quotidiennement avec des estimés de la possibilité de victoire de l’une et de l’autre et avec des estimés de positionnement où la différence restait dans la marge d’erreur. C’était un vrai spectacle.

carte-electorale-2016

Un contraste qui cache le fond

Quant à la soirée des élections, ce n’était pas très long avant que John King au «mur magique» de CNN ne commence à suggérer que tout n’était pas comme prévu: des comtés bleus en 2012 se changaient en rouge; des comtés avec forte participation des minorités en 2012 montraient une participation plus faible; des voteurs démocrates passaient aux tiers partis ou même au candidat républicain, s’ils ne restaient pas à la maison. Et le nombre de facteurs expliqués par les commentateurs était presque sans limites: jeunes milléniaux vs. plus âgés, Noirs et Hispaniques vs. Blancs, femmes vs. hommes, diplômés vs. sans diplômes, progressistes vs. conservateurs, taux de participation républicain vs. démocrate, taux de participation général (en baisse marquée par rapport à 2012, avec un électorat inscrit plus important).

Analyse des résultats, analyse de l’état

Une analyse «complète» de cet événement marquant sera énormément complexe, mais le résultat est l’élection à la présidence américaine d’un homme qui s’est montré non qualifiée pour le poste et par ailleurs promoteur sans gêne de positions racistes, sexistes, méprisantes à l’égard d’une multitude de minorités dans la population. Peut-être le moment critique de la soirée était quand le «mur bleu» des démocates, la ligne d’États anciennement industriels formée par la Pennsylvanie, l’Ohio, le Michigan et le Wisconsin (voir la carte, où toutes – le Michigan était un peu plus tard à se colorer – sont en rouge) s’est mis à craquer, signalant la fin de la candidature de Clinton. Michael Moore avait bien lu les feuilles dans la tasse, des mois avant, Trump aussi.

Les primaires avaient déjà montré, avec les campagnes de Trump et de Sanders, qu’il y avait un malaise profond dans l’électorat, que la population reconnaissait une situation où la capacité de l’establishment à gérer les défis du pays, à assurer le bien-être des citoyennes, était à bout de souffle. Il y avait les emplois perdus à travers la ceinture de rouille (le «rust belt»), pour ce qui était du mur bleu, mais il y avait plus que cela, dans les États producteurs de charbon, voire dans les États producteurs de gaz et de pétrole de schiste, finalement un peu partout. Ce qui semble être une grande partie de la population se sentait en mauvaise posture, sentait que le pays n’était pas bien.

Parmi les cibles identifiées par Trump et Sanders étaient les ententes de libre échange à grande échelle (l’ALÉNA et les ententes en négociation avec l’Europe et déjà négociée avec les pays du Pacifique) responsables selon eux de pertes d’emplois. Et déjà, depuis des années, les communautés noires vivent une situation trop définie par la pauvreté, par une certaine déstablisation de leurs quartiers dans les grandes villes et par un taux d’emprisonnement des mâles qui reste hallucinant; les communautés hispaniques vivent une situation où leur accroissement en nombre va de paire avec un nombre important de non documentés dont le travail souvent représente – même si mieux payé que dans leurs pays d’origine, souvent le Mexique – des emplois que les Blancs ne veulent tout simplement pas. Les jeunes diplômés, souvent Blancs, ont des dettes venant de leurs études qui constituent parmi les grands passifs du bilan du pays; de leur coté, les non diplômés ne peuvent pas présumer d’un emploi, peu importe son niveau de qualification, cela à l’encontre du rêve américain. Les Blancs eux-mêmes se voient souvent sans emploi eux aussi et face à une tendance lourde qui les verra minoritaires dans «leur» pays d’ici quelques décennies.

Le fond derrière le clivage des couleurs

Sur la carte du mur magique à la fin de la soirée, il y avait la côte est (plus précisément, nord-est) et la côte ouest en bleu et l’énorme centre du pays en rouge. Ce clivage suggère une vision d’un pays en trouble, et en fait, c’est un pays où l’économie, suivant le modèle économique de l’ensemble des pays capitalistes, semble avoir atteint ses limites, avec des inégalités criantes dans la population, inégalités qui découlent des mouvements profonds du modèle et qui ne sont plus cachées par les statistiques. La campagne manquait de débats de fond explicites, mais derrière les critiques personnelles faites par les candidates, l’un de l’autre, se tramait, sans l’ombre d’un doute, des éclaircis permettant de voir un fonctionnement malsain de la société.

Jean-Pierre De Glaunec en parle dans un texte d’opinion dans Le Devoir du 10 novembre, où il cerne dans l’élection «le triomphe de l’Amérique déclassée»; il s’insurge contre l’analyse qui se demandait pourquoi voter pour Trump avec le plein emploi et une croissance qui est de retour. Sans le dire, son récit des problèmes vécus par les déclassé-e-s suggère que les indicateurs de bien-être économique n’indiquent plus grand’chose. Par contre, Jean-Robert Sansfaçon, le même jour, débute son éditorial en soutenant que la victoire de Trump ne peut pas être attribuée à la crise et à la mondialisation, puisque «les États-Unis sont revenus à une situation de plein emploi et l’économie américaine vogue sur une mer de croissance lente, mais constante». C’est précisément la vision de l’establishment américain, l’éditorial terminant par ailleurs avec des préoccupations pour l’ALÉNA avant de mentionner les changements climatiques.

Tout comme les sondages, les indicateurs économiques ne permettent pas de voir ce que nous pouvons attendre de l’effondrement projeté par Halte à la croissance, mais à plus grande échelle et comportant des paramètres qui quittent le fonctionnement de l’économie, pour inclure ses conséquences sociales à long terme. Les lubies de Trump qui prenaient la place d’une politique étrangère mettaient aussi en évidence d’autres paramètres du cadre des processus décisionnels qui dépassent de loin le modèle de Halte. Et l’environnement était à peine mentionné pendant la campagne électorale, comme dans les projections de Halte où l’effondrement environnemental vient après ceux de l’économie et de la population.

Trop de facteurs sont en cause pour permettre de conclure que l’effondrement est en cours. Reste qu’il est important de suivre l’actualité sociale et économique au-delà des paramètres restreints d’un modèle économique qu’il faut mettre en cause. Les perturbations en Europe face à la migration d’un million de réfugiés – qu’ils et elles viennent de guerres ou d’une Afrique en trouble – ne sont probablement rien face à une situation où des dizaines de millions de personnes risquent de suivre le même chemin dans les années qui viennent, alors que les changements climatiques vont rendre inhabitable le Sahel

Parmi les facteurs mis en évidence par Trump dès le début de sa campagne est la présence de millions d’immigrants illégaux aux États-Unis venant en grande partie du Mexique, partenaire de l’ALÉNA. Cela aussi n’est probablement rien en comparaison avec les dizaines de millions d’autres pauvres dans l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud qui nous suivent sur une base quotidienne à la télévision, et qui rêvent de nous rejoindre.

Les nombres sont devenus tellement importants au fil des années, tout comme les inégalités qui marquent les populations en croissance dans ces pays pauvres (par comparaison à nous), qu’il est pertinent d’y voir, non pas un drame qui se déroule depuis longtemps et qui va continuer ainsi, mais l’aboutissement des tendances lourdes de notre modèle économique (sans même avoir pu réussir à faire adopter la VLÉA, histoire du Sommet des Amériques de 2000, où l’establishment était en dedans des barricades, le peuple en dehors, dans les nuages de gaz lacrimogène…)

L’establishment

L’élection de Trump marquait avant toute chose une situation où – en pourcentages suffisamment élevés pour faire la différence – les femmes mettaient de coté le sexisme du candidat (53% des femmes blanches ont voté pour lui, 44% de toutes les femmes), les minorités mettaient de coté son xénophobie et ses attaques racistes, les diplômé-e-mettaient de coté son flagrant manque de préparation pour le poste au sein de l’establishment (où il a passé toute sa vie, d’une certaine façon). J’ai bien l’impression que les «déclassé-e-s» comptent pour beaucoup plus de monde qu’on ne le pense et qu’ils ne votaient pas autant pour Trump que contre les échecs du système, du modèle, de l’establishment qui met le modèle de l’avant. Ils n’avaient aucune raison de croire ce que Trump proposait de faire, pas plus que les républicains qui avalaient leur orgueil et allaient aux urnes dans l’espoir que Trump pourrait ressusciter le modèle.

Assez rapidement, Trump et le Congrès républicain – finalement, l’establishment tant dénigré – vont procéder à une multitude de décisions: le retrait de la loi créant l’Obamacare (mais en étant obligé de gérer une situation où environ 20 millions de personnes ont obtenu l’assurance médicale grâce à la loi); l’approbation de l’oléoduc Keystone XL; le retrait (probablement compliqué) de l’accord avec l’Iran; des réductions importantes de l’impôt, favorisant surtout les riches; le retrait de l’Accord de Paris (même si cela requiert techniquement quatre ans); l’abandon des processus menant à l’adoption des ententes de libre échange en Atlantique et en Pacifique (ce qui va donner lieu quand même à des tensions entre l’establishment républicain dans le Congrès et Trump); la nomination d’un juge à la Cour suprême qui va rétablir la majorité conservatrice. Avec le temps, nous verrons probablement aussi d’autres nominations à la Cour suprême qui vont rétablir cette majorité pour longtemps, ainsi que toute une série d’autres mesures, comme l’effort de renégociation de l’ALÉNA.

Ouf! Reste que bon nombre de ces décisions rentrent directement dans les orientations de l’establishment américain dont la majorité républicaine au Congrès en assure le maintien. Ces orientations sont une version finalement peu différente de celle des démocrates de l’establishment, dont les Clintons et même Obama, celle qui cherche à faire fonctionner le modèle économique dont une grande partie de la population américaine semble avoir rejetée le rêve. Trump risque, avec son slogan «Make America Great Again», de se diriger vers son propre mur, à travers l’ensemble des perturbations qu’il voudrait bien mettre en œuvre, en négligeant le débat de fond qui s’est déroulé pendant la campagne, dans les profondeurs.

Sa campagne s’adressait à une population américaine qui connaît l’échec du modèle dominant, avec toute une gamme de variantes. La carte électorale (les résultats) reflète une situation aux États-Unis où les inégalités sont nombreuses, où les déclassé-e-s sont nombreuses, où le rêve d’une Amérique grandiose constitue une illusion que le comédien Trump va simplement rendre plus évidente avec l’échec de ses propres efforts de maintenir l’establishment, cela en faisant énormément de dégâts qu’il nous importe d’éviter en essayant de planifier la société qui pourra passer à travers l’effondrement

 

MISE À JOUR Pour une autre analyse, parmi des dizaines, voir l’article Trump président: À qui la faute? par Gabrielle Brais Harvey et Simon Tremblay-Pepin de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Les auteurs ne suggèrent pas ce que je souligne comme soupçon à l’effet que la crise ressentie par une bonne partie de la population rentre dans une tendance lourde de décroissance et, finalement, d’effondrement économique. L’élite économique et politique – l’establishment – n’était pas en mesure de livrer mieux, et Trump ne le sera pas plus…

 

 

 

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La saga du développement économique passant par les mines

Les questions financières associées à l’exploitation du gisement d’or et d’argent à Malartic sont revenues brièvement à l’avant-scène avec des articles récents dans Le Devoir. Les enjeux sont les mêmes que lorsque ils étaient examinés il y a trois ans, et avant cela. Dans mes articles sur la question en 2013, je n’ai pas fourni les détails des propositions d’Yvan Allaire, et je ne le ferai pas ici non plus. Reste que sa synthèse détaillée Le Québec et ses ressources : Comment en tirer le meilleur parti mérite un détour pour une lecture de mise à jour sur ces enjeux. Mérite également un coup d’oeil à sa critique des décisions du gouvernement Marois qui datent de la même époque et représentent le cadre d’activité aujourd’hui. Ici, j’aborde les enjeux par un autre biais, celui du modèle économique lui-même, qui semble expliquer les décisions en cause, tout comme les résultats de Canadian Malartic.

Il est intriguant de suivre les développements dans le dossier de la mine Canadian Malartic depuis un certain temps, surtout en pensant à l’effort constant de donner de la vigueur au Plan Nord (dans ses différentes dénominations). Ils fournissent, finalement, un petit aperçu des dérapages que l’on peut associer au modèle économique dominant.

Une vue d’ensemble s’impose

La réflexion débute par la «découverte» que la mine, en opération depuis cinq ans, n’a pas encore commencé à payer de l’impôt et que les redevances payées frisent le ridicule. Le régime fiscal prévoit normalement l’amortissement d’un investissement, ce qui comporte une exonération de paiement d’impôt pour une certaine période; c’est une question de permettre de déduire ses dépenses avant de payer de l’impôt sur ses revenus qui restent, ses éventuels profits. Dans le cas de Malartic, la période d’amortissement couvre une période de sept ans (2011-2018), devant une planification d’exploitation (à l’époque) sur une période de dix ans (2011-2021): il y aurait donc trois années seulement de profits susceptibles d’imposition, selon la planification financière. On peut bien soupçonner que les livres de l’entreprise, fonction des règles fiscales gouvernementales comporte une autre lecture de la situation…

La mine et la ville

La mine et la ville

Malartic est dans les nouvelles parce qu’elle propose une extension de son site minier et de sa période d’exploitation, jusqu’en 2026.  Selon la compagnie, le coût de construction jusqu’à l’obtention des premiers résultats de la mine était environ 1,1 MM C$, investis par Osisko Mining, entreprise achetée par après par Agnico Eagle et Yamana, les propriétaires actuels. Pour l’extension, le coût prévu pour la construction est d’environ 141 M$, et de 50 M$ pour la déviation de la route 117 (le gouvernement refuse de la payer).

Le BAPE a rendu public le document de Malartic dans lequel la compagnie répond à certaines questions posées en relation avec l’enquête du Bureau sur le nouveau projet; l’entreprise y prévoit payer des impôts directs en 2018 de 78 millions, puis 133 millions en 2019 et 183 millions en 2020. Les redevances ciblant les ressources extraites – autre chose que les impôts – étaient nulles pour les trois premières années de l’exploitation, avec des paiements de 15 millions par année les deux années suivantes, soit 30 M$ de redevances sur une valeur des expéditions estimée de façon conservatrice par le journaliste Alexandre Shields à 3,25 milliards de dollars sur cinq ans – moins de 1% de la valeur des expéditions.

Les finances, publiques et privées

Ces revenus pour l’État peuvent bien sembler peu, mais cela est typique de ce qui se passe dans le secteur minier. On peut revoir par exemple ma vérification du secteur en 2008:

La question se pose notamment en ce qui concerne les droits miniers perçus par l’État. Pour la période allant de 2002 à 2008, 14 entreprises n’ont versé aucun droit minier alors qu’elles cumulaient des valeurs brutes de production annuelle de 4,2 milliards de dollars. Quant aux autres entreprises, elles ont versé pour la même période 259 millions de dollars, soit 1,5 p. cent de la valeur brute de production annuelle. (paragraphe 2.5)

Un effort de comprendre un tel encadrement de l’activité minière nécessite dès le départ une prise en compte de l’ensemble, dont les coûts de construction/démarrage et les coûts associés aux impacts de l’activité et comporterait aussi une réflexion sur le fait que cette activité représente une diminution nette du capital naturel de l’État:

  • Une contribution importante de l’État est régulièrement impliquée, pour la construction de routes, de barrages, de ligne de transmission d’électricité, autres… Dans le cas du Plan Nord du gouvernement Charest, cette contribution comportait des dizaines de milliards de dollars et plus de la moitié de toutes les dépenses publiques et privées prévues.
  • Quant aux impacts, le dossier Osisko/Malartic est chargé de préoccupations quant aux nuisances qui affectent la population de la ville depuis le début. Celles-ci incluent le bruit et la qualité de l’air, mais  le BAPE reconnaît aussi des perturbations sociales associées à l’implantation et à l’exploitation de la mine.
  • Le même régime fiscal, sur lequel ont insisté autant le gouvernement Marois que les gouvernements Charest et Couillard, fait que les redevances éventuellement dues sont calculées à partir des profits plutôt qu’à partir des bénéfices bruts résultant de l’exploitation, ce qui fait que de telles redevances sont également reportées à une période où ces profits commencent à paraître sur les livres.

C’est pourtant les expéditions qui représentent le produit et – dans le cas des mines – la perte du capital naturel de la province. Ce sont donc les expéditions qui méritent l’attention des fiscalistes. Pour Canadian Malartic, avec une exploitation continuant jusqu’en 2026 ou 2028, la valeur totale des expéditions serait entre 7,5 et 10 milliards de dollars (avec une valeur moyenne de l’or de $1000 l’once, suivant Shields). Une figure d’un texte d’Yvan Allaire de 2012 montre la situation réelle (les lignes pointillées) par rapport aux propositions d’Allaire en 2012. Dans les calculs de 2012 pour sa proposition au gouvernement Marois, Allaire voyait augmenter les revenus de l’État par des milliards de dollars tout en laissant un taux de rendement aux actionnaires de 23,5% (l’or à $1500 l’once) et 26% (l’or à 1700$ l’once), versus la formule retenue qui varie entre 40% et 46%; la valeur de l’or à la bourse est actuellement autour de 1700 C$.

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Le régime actuel est construit pour les investisseurs miniers en échange de la création d’emplois, qui semblerait presque l’unique bénéfice sociétal (cela de relativement courte durée). Sauf que les économistes ajoutent toute une série de bénéfices économiques et sociaux associés à l’activité minière, en parlant de «valeur ajoutée»; il s’agit d’une approche au calcul des bénéfices de l’activité économique provenant des incidences monétaires directes.

On voit cette question de valeur ajoutée (et des revenus des gouvernements) comme préoccupation dans la toute première question complémentaire du BAPE du 12 août:

Veuillez fournir les montants correspondant aux achats totaux en biens et services effectués par mine Canadian Malartic ainsi que le montant des achats en Abitibi-Témiscamingue et à Malartic spécifiquement

et la deuxième:

Pour les années 2011 à 2015, veuillez produire un tableau présentant les contributions de la mine Canadian Malartic aux revenus du Québec et du Canada. En plus des montants totaux, et de façon non exclusive, veuillez préciser ces sommes pour l’impôt sur le revenu, les taxes sur la masse salariale (part de l’employeur et séparément part des employés), les redevances minières, celles sur l’eau, celles sur les résidus miniers et pour les baux miniers d’exploration.

Les questions ne sont pas folles, pas plus que le concept de valeur ajoutée. Elles permettent même – elles exigent – que l’évaluation du projet de mine (ou d’extension de mine) soit bien comprise dans son ensemble, mais cela au-delà de ce à quoi pensent les économistes et même le BAPE. Le problème est que le modèle économique qui cherche la production de la valeur ajoutée – les «bénéfices» du projet – ne cherche pas à comptabiliser de la même façon les impacts négatifs du projet, ce qu’ils appellent les «externalités», les incidences qui sont externes au champ de vision du modèle (parce que, semble-t-il, négligeables).

La grande majorité des questions qui suivent dans le document du BAPE et dont les réponses s’y trouvent portent sur ces externalités, les impacts environnementaux, dont le plan de fermeture de la mine.

Les externalités environnementales et sociales

La mine à ciel ouvert représente une relativement récente technologie pour extraire l’or, rentable toujours parce qu’elle néglige les impacts. Il s’agit «du passage d’une exploitation souterraine d’or à fortes teneurs et faibles tonnages, à une extraction à ciel ouvert de faibles teneurs et de forts tonnages» (p.xii du rapport du BAPE) – précisément le portrait des activités minières dans la deuxième moitié de l’ère des métaux.

La seule façon d’éviter les nuisances (bruit, poussière, vibrations, atteintes à la santé) qui vont continuer pendant des années, cela, finalement, au détriment du bien-vivre de la population, serait de déménager la ville sise par-dessus le gisement. Dans la prise de décision sur l’opportunité d’un projet, on pourrait comprendre que le coût d’un tel déplacement se comparerait aux bénéfices obtenus par l’exploitation – sauf que ceux-ci sont presque complètement privés, l’accroissement de l’activité économique comptabilisé par la valeur ajoutée se résumant en grande partie à la création d’emplois.

Un effort de comparer la valeur ajoutée et les impacts sociaux et environnementaux entraînés par une mine s’avère toujours difficile, les externalités étant rarement monétarisées (c’est l’histoire de mon livre sur l’IPV). Devant l’impossibilité de la comparaison comptable et cela depuis des décennies, on se trouve à essayer de mitiger les impacts sur une base non monétaire, même s’il comporte des coûts.

On voit ceci implicite dans le constat de Shields à l’effet que la législation environnementale ne comporte pas une exigence pour des zones tampon autour d’une mine; une telle zone est impossible si la mine à ciel ouvert doit se trouver carrément sur le site de la communauté affectée. Autrefois, ces questions ne se posaient même pas, par exemple dans le cas des mines d’amiante, dont les impacts sur le territoire occupé, même si les mines étaient souvent souterraines, ressemblaient beaucoup (et ressemblent toujours) à ceux de cette mine carrément à ciel ouvert.

C’est ici où on voit l’insuffisance des revendications du mouvement environnemental. Comme Shields le souligne :

Non seulement les lois environnementales du Québec sont-elles inadéquates pour encadrer l’exploitation d’une mine à ciel ouvert comme celle de Canadian Malartic, mais le gouvernement n’utilise pas les moyens coercitifs dont il dispose pour faire respecter la réglementation en vigueur. C’est ce que constate le BAPE dans un rapport qui conclut que le projet d’expansion de la mine d’or est acceptable seulement si l’entreprise apporte des modifications «substantielles» à l’exploitation, qui impose des nuisances aux citoyens de la ville depuis ses débuts.

L’analyse de ces projets miniers, les revendications qui s’imposent, mènent assez rapidement à la mise en cause du modèle comptable et économique lui-même, qui n’est pas capable de fournir un bilan complet. L’objectif des décideurs politiques de générer de l’activité et ainsi mettre la population au travail se trouve confronté au fait que le gisement va disparaître, auquel moment il faudra trouver des activités de remplacement, alors que la période d’exploitation aurait fort probablement augmenté les attentes en ce sens par l’activité générée.

Donner son capital

C’est à peine si la ressource minérale extraite, qui par l’extraction va s’épuiser à plus ou moins brève échéance, figure dans le portrait. Les redevances obtenues des minières visent à compenser cet épuisement mais sont finalement risibles en proportion des bénéfices privés, et ceci découle de décisions explicites de la part des décideurs. qui cherchent à créer l’activité économique et par là des emplois, cela sans avoir un bilan complet de l’activité. Pour le reste, c’est finalement presque complètement l’affaire des entreprises minières.

Le développement du système comptable derrière le PIB remonte aux années 1930 et la Dépression et, par la suite, la Deuxième Guerre mondiale du début des années 1940. Il s’agissait d’une façon de bien comprendre l’activité économique qui se déroulait (ou qui ne se déroulait pas, dans le premier des deux cas) sur le territoire; avec cette information, le gouvernement pouvait espérer intervenir de façon plus informée. Notons quand même que les principales interventions du Président Roosevelt étaient des projets de création directe d’emplois (TVA, CCC, etc.) et que c’était finalement l’énorme dépense associée à la Deuxième Guerre mondiale qui a relancé l’activité économique, pas mal hors de portée de décisions politiques ciblant un tel objectif. On peut bien se demander aujourd’hui quelle valeur réellement attribuer à une intervention de caractère économique, comme une mine, tellement le bilan est incomplet, tellement le PIB – et la valeur ajoutée – ne reflètent  pas une vue d’ensemble.

On voit ici, comme on voit toujours dans un tel cas, le rôle subalterne du ministère de l’Environnement au sein d’un gouvernement, ministère dont les orientations sont dictées par la pensée économique et qui est, finalement, déficiente. La valeur ajoutée de l’extension des activités de la mine Malartic, selon le calcul du BAPE (p.116 du rapport), est estimée à environ 4 milliards de dollars. Quant au gouvernement, ses recettes seraient de l’ordre de 905M$. Il faut lire Allaire et extrapoler pour avoir une idée de que pourraient être les bénéfices bien monétaires des actionnaires de la mine, mais tout suggère que ceux-ci sont sans comparaison plus importants que les bénéfices pour la société, qui consistent surtout à s’activer autour des besoins de la mine.

Nous sommes dans le cas de la mine Canadian Malartic devant un effort de mitiger les nuisances et de compenser celles qui resteront; c’est la «technique de l’os» dénoncée par l’Association des biologistes lors des débats sur le projet de construire l’autoroute des Grèves, au tout début du mouvement environnemental au Québec à la fin des années 1970. Le cumul des mitigations est la disparition de l’os devant la croissance économique sans fin.

Pour Malarctic, il restera à la fin de la vie de la mine (en ayant traité 25 tonnes de roche pour chaque once d’or – rapport du BAPE vii) un énorme trou (jusqu’à 370 mètres de profondeur et couvrant près de 7 kilomètres carrés) ainsi que les montagnes de la halde à stériles et de résidus (couvrant, pour le premier, environ 5 kilomètres carrés avec une hauteur maximale de 420 mètres, pour le deuxième environ 6,5 kilomètres carrés). Une partie non négligeable de ces montagnes sera déposée dans le trou, à la fin de l’exploitation.

Pour le Québec, il y aura peut-être 10 millions d’onces d’or disparues dans les marchés du monde, ce qui représentera un autre trou, une perte de capitale naturelle presque sans compensation en raison de redevances conçues en fonction d’un modèle économique qui cherche à faire activer les sociétés sans tenir compte des externalités. Le «boum» associé à l’exploitation, la «valeur ajoutée», se trouveront devant un trou… Les actionnaires de l’entreprise, quant à eux, auront connu un retour bien monétaire sur leur investissement qu’Allaire suggère sera normalement indécent. Entretemps, les responsables municipaux et d’autres doivent déjà planifier les suites de la fermeture de la mine, et des emplois…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Politique énergétique ou fin de la voiture à essence?

Quand j’écrivais le chapitre 3 du projet de livre Les indignés sans projets? sur l’énergie, j’ai commencé l’esquisse d’actions qui s’imposent (section 2.1.1) en proposant l’élimination progressive (au fur et à mesure de l’atteinte de leur fin de vie) de l’ensemble des véhicules à essence, que ce soient les automobiles ou les camions; c’était une intervention à commencer immédiatement. J’ai fini par réaliser que c’est l’élimination tout court des automobiles privées qui s’imposent.

C’était donc inattendu de voir le titre de l’article du Devoir du 14 octobre dernier, «Interdiction des voitures à essence: L’Allemagne pourrait inspirer le Québec». Le ministre réfère à une initiative de l’Allemagne annoncée pendant la semaine, cela suivant d’autres interventions de la Norvège et des Pays-Bas. Dans la politique énergétique du Québec rendue publique au printemps, le gouvernement prévoit seulement un million de véhicules électriques et quatre millions de véhicules à l’essence sur les routes en 2030 alors que ces initiatives visent, à toutes fins pratiques, la disparition de ces derniers.

La lecture de l’article du Devoir clarifie rapidement la situation: le ministre dit bien dans son discours: «Ceux qui pensent que [la réduction de la dépendance au pétrole] est dans un horizon qui est à ce point lointain, vous voyez que les choses avancent rapidement». La journaliste, bien rodée aux discours gouvernementaux, a dont posé des questions après le discours, et le ministre en réponse a réduit à presque rien «l’annonce»: «On n’est pas rendu [à suivre l’Allemagne]. Mais on a un marché du carbone. Il faut que les émissions baissent d’année en année», et propose que l’idée pourrait s’appliquer surtout aux camions, qui pourraient être convertis au gaz naturel…

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«Progrès» qui cache la croissance

La politique énergétique

Je n’avais même pas commenté ce printemps l’annonce de la nouvelle politique 2016-2030, tellement elle ne répondait pas aux attentes, aux exigences. Cette nouvelle intervention la ramène à l’avant plan brièvement, en montrant jusqu’à quel point c’est plutôt une orientation économique dans le sens bien traditionnel des «vraies affaires» qui est en cause.

Nous sommes à la répétition de l’expérience avec la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ) de 2013-2014, la politique ayant été probablement orientée en bonne partie par la même équipe qui a donné le ton au document de consultation de la CEÉQ. On se demande encore une fois pour qui est écrite la brochure «L’énergie des Québécois : source de croissance». Le grand public n’est certainement pas ciblé; les groupes de la société civile n’y trouvent vraiment pas les informations permettant de concrétiser la rhétorique du document, qui ne répond pas aux attentes de toute façon; les entreprises visées, incluant Hydro-Québec, ont bien d’autres entrées plus structurées pour perdre leur temps dans l’exercice. Finalement, le document, et la politique elle-même, semblent s’insérer dans le travail de communication du modèle économique et qui vise en priorité les médias.

Le discours récent du ministre Arcand rentrait dans le même moule, cherchant à donner l’impression que le Québec est bien un leader dans les efforts de combattre les changements climatiques – jusqu’à ce que la journaliste fasse son travail. Pour les gens qui ne lisent que les manchettes, par contre, la couverture de cet événement va dans le sens contraire, celui du gouvernement…

Le discours entourant la politique est consacré dès le départ de la brochure d’avril dernier dans la note du Premier ministre Couillard, centré sur une transition, terme qui semble consacrer la vision qu’il n’y a pas d’urgence; portant par ailleurs sur une longue période de 15 ans par rapport à celles ciblées par des politiques antérieures, la politique annonce trois plans d’action pour couvrir la période, et se restreint radicalement dans l’énoncé d’objectifs chiffrés. Clé dans le discours, le choix est fait de reléguer les enjeux des changements climatiques à une seconde place et de n’indiquer presque rien quant aux liens entre les nombreuses activités décrites sommairement et des objectifs découlant de la COP21 et l’Accord de Paris.

Alors que l’échec de cette conférence en décembre 2015 reste transformé par les participants plutôt en un nouveau défi, cela est quand même dans un contexte où une mobilisation majeure s’imposerait, au Québec, au Canada, partout, pour combler les déficiences majeures des engagements obtenus jusqu’ici. Le défi semblerait laissé au responsable d’une telle mobilisation – comme depuis toujours – , soit le pauvre ministère de l’Environnement (et des Changements climatiques…), qui doit gérer une telle mobilisation en fonction du jugement par le gouvernement que les émissions de GES et leurs impacts représentent toujours des externalités.

Les changements climatiques à l’ordre du jour, vraiment?

On a vu la semaine dernière jusqu’à quel point nous sommes devant un constat que refusent les intervenants de la société civile. L’adoption de l’entente de libre échange Canada-Europe ouvrirait la porte, disaient-ils, au développement accru des sables bitumineux et une impossibilité presque calculable d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Pendant cette même semaine, on a vu des applaudissements – bien correctes – à l’endroit de la signature d’un accord sur les HFC (remplacements des CFC des années de la lutte contre le trou dans la couche d’ozone) et une intervention de Nicholas Hulot et David Suzuki qui était tout à fait irréaliste, acceptant l’entente de le libre échange Canada-Europe mais cherchant à condition qu’elle intègre les externalités, qui doivent pourtant rester cela, selon les négociateurs ferrés dans le modèle économique.

Fidèle à cette vision, le gouvernement montrait dans sa politique énergétique une volonté d’y maintenir le développement économique et la croissance comme priorités; même la réponse aux défis du secteur énergétique sont subordonnés à cet objectif. Typique du flou dans le discours, le graphique de la brochure (voir figure ci-haut) qui montre la situation en 2016 et en 2030, à la fin de la période couverte par la politique, laisse l’image d’une consommation énergétique constante sur 15 ans, avec deux lignes de longueur égale. Pourtant, la politique souligne, fidèle à la vision du document de consultation de la CEÉQ, une croissance importante de la consommation de l’énergie d’ici 2030 en dépit du fait que la brochure insiste sur le fait, dès le début, que le Québec est un très grand consommateur d’énergie per capita. Le graphique met l’accent surtout sur l’augmentation des énergies renouvelables mais on cherche sans succès une idée de la consommation totale d’énergie au Québec en 2030. Il est clair qu’elle sera plus importante qu’en 2016.

À travers le flou du document et de la politique elle-même, plusieurs décisions sont quand même annoncées : ouverture à l’exploitation des hydrocarbures; maintien de la construction des éoliennes, mais – obéissance au surplus en vue – cela pour exportation vers des marchés dans des juridictions qui n’auront pas eu la sagesse du Québec en termes d’énergie renouvelable; maintien du programme des petites centrales. Le flou entoure Énergie Est, avec une priorité en matière d’efficacité énergétique qui cherchera à éviter «la construction d’infrastructures lourdes pour la production, le transport et la transformation d’énergie» (46); reste qu’il y a planification d’une nouvelle centrale d’Hydro-Québec pour répondre à une demande accrue non quantifiée par des projections et une (grande) ouverture au pipeline, probablement comme exceptions à la priorité alors qu’il est difficile à imaginer des infrastructures plus lourdes, à la possible exception de ce qui serait nécessaire pour exploiter les hydrocarbures qui reste une option grande ouverte.

Et les transports?

On voit le même flou face aux transports, ciblés à plusieurs égards par la politique, mais visant – en cherchant avec soin – l’objectif d’un million de voitures hybrides et électriques en 2030 dans une flotte qui aurait augmenté de 4,5 millions de véhicules en 2015 à 5 millions en 2030; l’électrification laissera une flotte de 4 millions de véhicules mus aux combustibles à la fin des 15 ans.

En dépit d’un discours qui laisse entendre le contraire, la politique énergétique se garde soigneusement d’intervenir – sauf quelques exceptions sectorielles – dans les marchés, voire dans le comportement des individus. C’est le modèle économique dans sa forme peut-être la plus pure. Et le ministre des Affaires autochtones Geoffrey Kelley souligne dans sa note que les communautés autochtones manifestent leur intérêt grandissant à prendre part à des projets de développement économique. L’adhésion au modèle serait presque unanime, selon les quatre ministres qui fournissaient un aperçu au début de la brochure; il est presque définissant que le ministre de l’Environnement n’y figurait pas. Finalement, comme le Premier ministre note, il faut «tirer profit de cette situation de transition… La mise en valeur responsable de nos ressources énergétiques est indispensable à la vitalité économique du Québec. … L’énergie des Québécois est une source de croissance».

À travers tout ceci, nous voyons les groupes environnementaux maintenir leur volonté de participer à un ensemble de consultations et de processus décisionnels marqué sans beaucoup de nuances par le modèle qu’il faut rejeter – avant qu’il ne s’effondre de lui-même. Que ce soit devant la Régie de l’énergie ou devant l’Office national de l’énergie (dans la mesure où ce sera permis), que cela soit face aux projets de libre échange de grande échelle qu’ils peuvent au moins commenter, la mobilisation de la société civile se fait piéger par une inertie sans failles pour le développement économique défini par le modèle dominant. La «transition» exige autre chose, et voilà une source de préoccupation pour le flou dans le discours de la société civile sur cette «transition» auquel nous reviendrons.

Sommes-nous vraiment prêts à accepter que le parc automobile continue à croître, en autant qu’il comporte un faible pourcentage de véhicules électriques. Est-ce qu’un objectif de réduction des émissions de 18% d’ici 2030 par rapport à 1990 (p.12 de la brochure) permet d’envisager le respect de l’Accord de Paris?

 

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Le sens du besoin d’un changement de paradigme – absent

L’absence d’une vision des changements de modèle (ou de paradigme) qui s’impose se manifeste de façon presque quotidienne. Quelques interventions récentes permettent de faire ce point, même si ce n’est pas nouveau… J’y laisse quelques extraits pour fournir de leur contenu.

La récession permanente hante toujours

Gail Tverberg s’est récemment penchée sur les maux de tête que l’économie donne actuellement aux grands stratèges (dont le Fonds monétaire international – FMI), avec un bon résumé de la situation en cause:

We have been hearing a great deal about IMF concerns recently, after the release of its October 2016 World Economic Outlook and its Annual Meeting October 7-9. The concerns mentioned include the following:

  • T[here] is too much growth in debt, with China particularly mentioned as a problem.
  • World economic growth seems to have slowed on a long-term basis.
  • Central bank intervention [is] required to produce artificially low interest rates, to produce even this low growth.
  • Global international trade is no longer growing rapidly.
  • Economic stagnation could lead to protectionist calls.
Stylized Minsky Cycle (source Wikipedia via Tverberg)

Stylized Minsky Cycle (source Wikipedia via Tverberg)

Elle suggère qu’une analyse de la situation exige une prise en compte de plusieurs des thèmes qu’elle développe dans son blogue:

It takes energy to make goods and services. It takes an increasing amount of energy consumption to create a growing amount of goods and services – in other words, growing GDP. This energy must be inexpensive, if it is to operate in the historical way: the economy produces good productivity growth; this productivity growth translates to wage growth; and debt levels can stay within reasonable bounds as growth occurs.

    • We can’t keep producing cheap energy because what “runs out” is cheap-to-extract energy. We extract this cheap-to-extract energy first, forcing us to move on to expensive-to-extract energy.
    • Eventually, we run into the problem of energy prices falling below the cost of production because of affordability issues. The wages of non-elite workers don’t keep up with the rising cost of extraction.
    • Governments can try to cover up the problem with more debt at ever-lower interest rates, but eventually this doesn’t work either.
    • Instead of producing higher commodity prices, the system tends to produce asset bubbles.
    • Eventually, the system must collapse due to growing inefficiencies of the system. The result is likely to look much like a “Minsky Moment,” with a collapse in asset prices.

The collapse in assets prices will lead to debt defaults, bank failures, and a lack of new loans. With fewer new loans, there will be a further decrease in demand. As a result, energy and other commodity prices can be expected to fall to new lows.

Et sa conclusion :

Once we understand the reason for our low-price problem – diminishing returns and the economy’s tie to the use of energy – it is clear that there is no way out of the problem over the longer term.

In the not-too-distant future, our low commodity price problem is likely to become a low asset price problem. Once this happens, we will have a huge debt default problem. It will also become harder to obtain new loans, because defaults on existing loans will have an adverse impact on the ability of banks to make new loans. Interest rates required by bond markets are likely to spike as well.

The lack of new loans will tend to depress demand further, because without new loans it is difficult to buy high-priced goods such as cars, homes, and factories. As a result, in the long run, we can expect lower commodity prices, not higher commodity prices. Oil prices may ultimately fall below $20 per barrel.

Ceci se résume par la prévision d’une «récession permanente»…

Revolution…Now

Il est intéressant de comparer cette réflexion avec celle du Département d’énergie américain (DOE), qui a publié un rapport en septembre intitulé Revolution…NowThe Guardian semble mener le bal dans sa couverture de ce rapport en revenant sur des avances intéressantes dans le déploiement des énergies renouvelables. Ce qui est important, l’article souligne, se trouve dans son titre, «DOE charts show why climate doom and gloom isn’t needed»:

It’s important to acknowledge the progress that’s being made, and retain a sense of hope and optimism that we can still avoid the worst climate consequences. This new DOE report highlights the fact that clean energy technology is quickly moving in the right direction, toward lower costs and higher deployment. 

Le ton du document lui-même suggère plutôt le même état d’esprit que celui du FMI, une préoccupation pour ce qui ne va pas bien, et une détermination de rester optimiste tout en reconnaissant que les progrès réalisés sont insuffisants. Point de départ pour la présentation, une décision de ne pas présenter le cadre pour une évaluation appropriée des «progrès» qui vient de l’Accord de Paris. Cet Accord a été signé par presque 200 pays, dont les plus dépourvus ne vont pas accepter de voir les pays riches continuer à évoluer avec leur dépendance énorme sur l’énergie globale.

J’ai déjà souligné l’importance du travail de Gignac et Matthews sur le budget carbone et la nécessité de cibler une convergence parmi l’ensemble des pays dans le cadre d’une limite en termes absolus des émissions qui donnerait une chance d’éviter les conséquences d’un réchauffement climatique hors de contrôle. Une figure fournit le portrait des défis, avec une baisse dramatique des émissions (et de la consommation d’énergie, doit-0n ajouter, pour une grande partie de la solution) dans les pays riches:

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Figure 1. Regional allocation of cumulative CO2 emissions following a linear emissions decrease to zero (left) and the RCP 2.6 global emission scenario (right). Per capita convergence occurs at the year 2035, and total cumulative emissions after 2013 are equal to 1000 Gt CO2 for both scenarios.

À la lecture du rapport du DOE, en tenant compte du budget carbone et de son allocation, il n’y a aucune raison de maintenir une attitude positive et de rejeter la préoccupation face à la situation (contrairement au titre de l’article du Guardian). Et le rapport lui-même ne représente tout simplement pas une «révolution», comme ses auteurs voudraient croire. Les intéressants progrès en matière de réduction d’émissions et de déploiement d’énergies renouvelables que le rapport présente n’arrive tout simplement pas proche de ce qui est requis, soit une réduction des émissions per capita de plus de 75% pour les États-Unis, cela pour 2035.

The DOE envisions wind generating 20% of the nation’s electricity by 2030 and 35% by 2050, with costs falling a further 35% by 2050. The DOE envisions that solar power could supply 27% of US electricity generation by 2050. 

Bref, en 2050, environ 60% de l’électricité serait renouvelable, et 40% venant du charbon ou du gaz (un peu du nucléaire et de l’hydro) – et cela n’aborde pas la question des transports et du pétrole, même s’il est question de la véhicule électrique dans le rapport. Toute la réflexion se fait donc sans un effort de préciser la situation décrite, en termes de conséquences pour l’avenir, et présente ce faisant l’échec chiffré de l’économie verte.

La convergence

La sorte d’analyse du DOE se fait dans un cadre national et les «progrès» se dirigent vers une situation où les pays riches comme les États-Unis risquent fort de devenir des «îles fortifiées» en essayant de maintenir leurs activités en fonction d’une production d’énergie nationale, dans la mesure du possible renouvelable, qui ne rencontre pas les exigences de l’Accord de Paris. On doit donc reconnaître une orientation qui fait abstraction de l’Accord tout comme de problématiques internationales liées aux inégalités, entre autres.

En outre, et même si on laisse tomber les préoccupations morales (et de politique internationale), l’analyse laisse de coté quand même les ressources et l’énergie nécessaires pour un déploiement à grande échelle de ces énergies renouvelables. Celles-ci sont énormes et comportent une dépendance souvent oubliée dans cet esprit de forteresse envers un approvisionnement venant de l’extérieur; entre autres, il s’agit d’importantes quantités d’énergie fossile nécessaire pour le déploiement, du moins dans les prochaines décennies.

Le tout se fait dans le cadre pris comme normal et inévitable, que la croissance économique va se maintenir et comportera des extrapolations presque folles pour l’ensemble des facteurs en cause, dont pour de nombreux pays d’une croissance démographique importante. J’ai déjà abordé la question, avec l’analyse du rapport de Greenpeace International sur le potentiel sur le plan mondial d’une transition vers une énergie complètement renouvelable d’ici 2050, dans l’esprit du document du DOE, avec un graphique plutôt déroutant tiré des données du rapport:

Les pays du groupe de «gloutons» qui compteront environ 2 milliards de personnes en 2050 auront réduit de façon importante quand même leur consommation d’énergie per capita par rapport à 2012; les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie, comme les pays du Moyen Orient, connaîtront une moins grande réduction, et reste dans le groupe de gloutons en 2050. Dans le deuxième groupe de pays toujours pauvres après presque 40 ans de croissance économique mondiale se trouvent l’Inde et l’Afrique qui, avec les pays de l’Amérique latine et de l’Asie autre, ont une population projetée en 2050 de 6 milliards de personnes. La Chine réussit à se tailler une place entre les deux. La lutte aux changements climatiques à la faveur des énergies renouvelables «réussit» mais laisse près des deux tiers de l’humanité dans la dèche. (divisions de l’auteur)

Les pays du groupe de «gloutons» qui compteront environ 2 milliards de personnes en 2050 auront réduit de façon importante quand même leur consommation d’énergie per capita par rapport à 2012; les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie, comme les pays du Moyen Orient, connaîtront une moins grande réduction, et reste dans le groupe de gloutons en 2050. Dans le deuxième groupe de pays toujours pauvres après presque 40 ans de croissance économique mondiale se trouvent l’Inde et l’Afrique qui, avec les pays de l’Amérique latine et de l’Asie autre, ont une population projetée en 2050 de 6 milliards de personnes. La Chine réussit à se tailler une place entre les deux. La lutte aux changements climatiques à la faveur des énergies renouvelables «réussit» mais laisse près des deux tiers de l’humanité dans la dèche. (divisions de l’auteur)

Dans l’Introduction du document, une curieuse note ouvre la réflexion sur ce qui ne sera pas une priorité dans le document, en dépit de plusieurs références à la volonté de cibler une «convergence» dans l’accès à l’énergie:

Between 2005 and the end of 2014 over 496,000 MW of new solar and wind power plants have been installed – equal to the total capacity of all coal and gas power plants in Europe! In addition 286,000 MW of hydro- , biomass- , concentrated solar- and geothermal power plants have been installed, totaling 783,000 MW of new renewable power generation connected to the grid in the past decade – enough to supply the current electricity demand of India and Africa combined. (p.8, mes italiques)

On note, tout de suite après ce paragraphe, que pendant la décennie en cause, la capacité des centrales au charbon installées était l’équivalente à celle des énergies renouvelables. Beaucoup plus frappant, c’est à peine que le document reconnaît le fait que l’Inde et l’Afrique ensemble représentent probablement un milliard d’êtres humains qui n’ont même pas de l’électricité en 2015; à la page 32, il note – pour la seule fois dans le document, je crois – qu’il y a 1,3 milliards d’humains sans électricité, et 2,6 milliards avec un chauffage et une cuisson rudimentaires.

Les auteurs du récent rapport du DOE semble conscients des limites des progrès qu’ils décrivent, le ton de leur texte restant partout modeste, présumément en reconnaissance du fait que ces progrès représenteraient l’échec de l’effort de mettre en œuvre l’Accord de Paris, avec une convergence et une réduction dramatique et à court terme des émissions d’ici 2035.

Croissance, extraction et dépendance

En commentant la convention du NPD et le manifeste Grand bond vers l’avant en avril dernier, je suis retourné à ce type de réflexion. Pour l’ensemble du défi énergétique d’ici 2050, le manifeste se fie à Jacobson et Delucchi, «Providing all global energy with wind, water, and solar power, Part I: Technologies, energy resources, quantities and areas of infrastructure, and materials et Part II: Reliability, system and transmission costs, and policies (2011). Ces auteurs proposent que toute l’énergie du monde pourrait être fournie par le vent, le solaire et l’hydroélectricité (wind, water and sunlight – WWS) d’ici 2050; le travail représente une alternative aux propositions de Greenpeace International, qui ne cite pas ces travaux.

Le document met en perspective mondiale le travail du DOE, et mérite citation. Le résume de la Partie I:

Climate change, pollution, and energy insecurity are among the greatest problems of our time. Addressing them requires major changes in our energy infrastructure. Here, we analyze the feasibility of providing worldwide energy for all purposes (electric power, transportation, heating/cooling, etc.) from wind, water, and sunlight (WWS). In Part I, we discuss WWS energy system characteristics, current and future energy demand, availability of WWS resources, numbers of WWS devices, and area and material requirements. In Part II, we address variability, economics, and policy of WWS energy. We estimate that 3,800,000 5 MW wind turbines, 49,000 300 MW concentrated solar plants, 40,000 300 MW solar PV power plants, 1.7 billion 3 kW rooftop PVsystems, 5350 100 MW geothermal power plants, 270 new 1300 MW hydroelectric power plants, 720,000 0.75 MW wave devices, and 490,000 1 MW tidal turbines can power a 2030 WWS world that uses electricity and electrolytic hydrogen for all purposes. Such a WWS infrastructure reduces world power demand by 30% and requires only 0.41% and 0.59% more of the world’s land for footprint and spacing, respectively. We suggest producing all new energy with WWS by 2030 and replacing the pre-existing energy by 2050. Barriers to the plan are primarily social and political, not technological or economic. The energy cost in a WWS world should be similar to that today.

Le résume de la Partie II :

Here, we discuss methods of addressing the variability of WWS energy to ensure that power supply reliably matches demand (including interconnecting geographically dispersed resources, using hydroelectricity, using demand-response management, storing electric power on site, over-sizing peak generation capacity and producing hydrogen with the excess, storing electric power in vehicle batteries, and forecasting weather to project energy supplies), the economics of WWS generation and transmission, the economics of WWS use in transportation, and policy measures needed to enhance the viability of a WWS system. We find that the cost of energy in a 100% WWS will be similar to the cost today. We conclude that barriers to a 100% conversion to WWS power worldwide are primarily social and political, not technological or even economic.

Les auteurs n’aborde pas la question de convergence dans leur document, mais j’ai fait un autre graphique à partir des travaux du Deep Decarbonization Pathways Project pour en avoir le portrait:

Dans ce graphique (divisions de l'auteur), 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à gauche; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 8 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen.

Dans ce graphique (conception et divisions de l’auteur), 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à gauche; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 8 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen.

Tous les pays auront connu une amélioration sensible de leur PIB per capita en termes absolus – pour ce que cela peut indiquèrent termes des défis liés à l’extraction en cause, chiffrés un peu par Jacobson et Delucchi.

Une entente de libre échange climat-compatible

En gardant à l’esprit l’analyse de Tverberg et le besoin d’un nouveau modèle, il était déconcertant de voir des sommités intervenir récemment de façon tout à fait irréaliste en demandant que le Premier ministre Trudeau et les autorités européennes obtiennent un changement radical dans l’entente de libre échange Canada-Europe (AECG) à quelques jours de la signature, cela après sept ans de négociations…

Nicholas Hulot est intervenu en Europe, et l’article qui le couvre souligne:

Selon Denis Voisin, de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme, l’accord va même «doper l’exploitation des sables bitumineux qui sont déjà en tête des exportations canadiennes. L’accord garanti que l’Europe demeurera un débouché pour ces pétroles et il favorisera les investissements européens pour leur exploitation.»

Mathilde Dupré, de l’Institut Veblen, estime par ailleurs que les modifications apportées à l’instrument de règlement des différends par le secrétaire d’État français au Commerce extérieur, Matthias Fekl, ne permettront pas de protéger véritablement les États contre le nombre croissant de multinationales qui réclament des milliards en compensations pour les dommages subis lorsque les États adoptent des lois pour protéger l’environnement.

David Suzuki et Karel Mayrand se joignaient à cet appel avec un article pour le Canada dans Le Devoirsigné également par Hulot. Leur intervention, comme celle de Hulot en Europe, ne vise même pas l’orientation de base, un modèle économique ciblant le libre échange; ils recherchent plutôt un changement dans l’article limitant les pouvoirs des États de légiférer en matière de climat sans risque d’être poursuivis par les entreprises. Une telle mesure fait partie du modèle qui favorise cette composante du développement économique (aux yeux des économistes qui les négocient, aux yeux des politiciens) depuis des décennies, faisant partie entre autres de l’ALÉNA depuis 1992.

Non seulement l’appel est tout à fait irréaliste, mais la volonté de rester «réalistes» aux yeux de ceux qu’ils interpellent dans le grand ensemble économique les mènent à contre courant d’un ensemble d’interventions très critique de ces ententes de libre échange, que les États-Unis vont vraisemblablement rejeter à l’issu de l’élection présidentielle qui tire à sa fin. Les  intervenants sont tellement loin de chercher un nouveau paradigme, tâche à laquelle nous attellons Tverberg, moi-même et quelques autres, que l’on doit se demander quelle compréhension ils ont du modèle actuel. Suzuki au moins, assez souvent, le condamne, et les citations des intervenants européens donnent une indication de ce qui nous attend avec le rejet de leur demande, maintenant que les «vraies affaires» sont sur la table.

 

 

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Le troisième lien

Dans un climat (social et politique) qui devrait vraisemblablement être marqué par les défis associés aux lacunes dans l’Accord de Paris, il est presque fascinant de voir l’activité économique se poursuivre de façon tout à fait habituelle. Cela inclut l’approbation récente par le gouvernement Trudeau du projet de terminal pour le gaz naturel liquifié en Colombie Britannique et sa volonté de pouvoir éventuellement approuver le pipeline Énergie Est. Ces gros projets ne nous saisissent pourtant pas aussi directement qu’un projet comme celui du troisième lien entre les deux rives du Saint-Laurent à Québec.

cap-diamant

Le projet de tunnel sous le Cap Diamant ne sera jamais construit. Ici, la démolition des accès en 2007-2008, 20 ans après leur construction. On peut imaginer un sort semblable pour le troisième lien.

Rapports, sondages, média

Le rapport publié récemment nous fournit plusieurs éléments de ce projet: un tunnel partirait de l’échangeur entre la A440 et la A40, à l’ouest du pont de l’Île d’Orléans, pour rejoindre la rive sud dans la région de Beaumont. Il s’agit d’une mise à jour des plans pour une périphérique de la grande région développés par le ministère des Transports dans les années 1960 et 1970, et qui incluaient également plusieurs autres axes routières, dont une autoroute sur les battures de la rive sud entre le traversier et les ponts et un tunnel passant sous le Cap Diamant (les photos) et reliant la A440 et l’autoroute prévue le long de la rive nord (devenue le boulevard Champlain et ensuite la Promenade Champlain).

Le projet ne répond en rien aux enjeux associés aux transports dans la région de Québec: il ne désengorgerait pas les ponts et ne décongestionnerait pas l’autoroute de la Capitale, finalement constituant plutôt un projet de développement de l’étalement urbain qu’une réponse aux défis des transports. Il manifeste une «vision» complètement dépassée de l’aménagement urbain et de la mobilité qui y est associée. Cette «vision» est étroitement associée à notre adhésion à l’automobile comme garante de notre «liberté» personnelle en matière de mobilité et comme objet nous permettant de marquer notre statut au sein de la société; cette adhésion est également dépassée suivant toute analyse rationnelle de notre situation, maintenant un statut pour l’automobile qui remonte aux années 1950.

Reste que la population semble bien favorable à ce troisième lien et à ces visions dépassées, d’après des sondages effectués à son sujet. Isabelle Porter couvre la situation actuelle dans un article du Devoir du 28 septembre «Vague d’intérêt populaire pour un «troisième lien» routier entre Québec et Lévis» où elle montre que l’idée d’un tunnel ou d’un pont semble plaire davantage que le projet de Service rapide par bus (SRB), étudié pour contribuer à un plan de mobilité durable. En effet, on peut croire que ces sondages montrent jusqu’à quel point cette façon de cerner les enjeux prioritaires comporte des failles énormes. On peut facilement présumer que les répondants (i) ne connaissaient pas les détails du projet dont le rapport a été publié, (ii) ne cherchaient pas à bien cerner les implications des options qu’ils imaginaient et surtout (iii) ne voudraient rien savoir des transports en commun, presque peu importe les coûts de leurs options.

Laissant de coté l’inutilité du lien proposé qui passerait par l’ouest de l’Île d’Orléans pour se rendre à Beaumont (ou presque), leur intérêt est tout simplement de voir les autos mieux circuler. En pensant à l’idée alternative d’un tunnel reliant les deux centre-villes de Québec et de Lévis, l’imaginaire remonte à celle qui inspirait l’autoroute des Grèves qui voulait voir aboutir sur la colline parlementaire une autoroute de deux voies (finalement, la situation actuelle, mais sans la circulation prévue et espérée). Porter souligne l’importance de différents postes de radio privés de la région dans le débat, ceux-ci prônant le troisième lien et montrant beaucoup de moyens et, peut-on ajouter, de beaucoup plus grandes cotes d’écoute; un animateur d’un de ceux-ci cible – assez curieusement – Radio-Canada comme le cœur de la couverture médiatique qu’écoutent les décideurs.

Porter intitule une section de son article «Un changement de paradigme», alors qu il ne s’y trouve qu’une référence au plan de mobilité durable sur lequel la Ville travaille depuis des années et qui constituerait effectivement un changement de paradigme si jamais il était mis en opération. L’article cite Serge Viau, ancien directeur général de la Ville et impliqué dans ces travaux :

On a été tellement habitués à fonctionner sur des autoroutes à Québec que les gens se sont habitués à ça, sauf qu’il faut leur faire comprendre que ça n’a plus de sens. C’est comme si on avait un entonnoir et qu’on voulait le faire grossir, mais que le goulot restait le même.

Le troisième lien, peu importe son éventuelle forme, augmenterait les émissions de GES. Le plan de mobilité durable incluant le SRB et visant entre autres à relier les deux rives de façon efficiente et respectueuse des contraintes ne serait mis en opération qu’aux environs de 2025. Il arriverait donc assez tardivement, face aux échéanciers établis par le GIÉC et faisant partie de l’effort de respecter l’Accord de Paris, pour lequel beaucoup de travaux visent 2030 comme année d’aboutissement d’efforts importants de réduction des émissions. Un troisième lien arriverait probablement à la même époque – mais dans le sens contraire – advenant l’abandon des exigences de l’Accord de Paris par les décideurs.

Moins 40%

À cet égard, et connaissant l’objectif du gouvernement d’une réduction de 35% d’ici 2030, j’ai visité le site de Martine Ouellet pour voir d’où vient son engagement pour un objectif de moins 40%. Ouellet est la candidate dans la course à la direction du PQ ayant été impliquée le plus dans les débats environnementaux. Son objectif pour 2030 est celui calculé par l’IRIS pour 2020, mais c’est quand même meilleur que celui de la politique énergétique. Je suis surpris d’y constater que les réductions visées pour les transports sont le tiers de celles visées en matière d’efficacité énergétique pour le secteur industriel et environ l’équivalent de celles ciblées pour le «verdissement» du parc immobilier. Le tout représenterait une réduction de 27 millions de tonnes par rapport aux émissions en 2012 (dernière année de données du gouvernement) de 78 millions de tonnes et de 84,7 millions de tonnes en 1990. (Cela donnerait environ 32% de réduction par rapport à 1990 et 35% par rapport à 2012, mais je dois manquer quelque chose dans son calcul…)

Peu importe, ce qui est frappant est de la voir avec une cible d’un million de véhicules branchables (ou électriques), le même nombre que la politique énergétique. Il n’y a aucune mention de l’augmentation prévisible du parc automobile pendant cette période 2016-2030, et elle semble rester avec la même problématique que la politique énergétique à cet égard. Cette question ne semble pas être un enjeu majeur dans la course du PQ, et je ne le mentionne pas en cherchant le meilleur candidat(e). Ce qui me frappe est de voir Ouellet éviter une cible importante dans le secteur responsable de 45% des émissions en 2012. Le secteur industriel me paraît beaucoup plus difficile à gérer en fonction d’importantes améliorations dans les procédés, mais il représente plus de la moitié de ses objectifs et la marge d’erreur est donc sensiblement augmentée. Comme pour les auditeurs de FM-93, et pour une bonne partie de la population (non seulement de la région de Québec), on sent la reconnaissance du «ne touche pas à mon auto»; on voit ceci aussi dans sa proposition de réduire notre consommation de viande, mais non notre consommation d’autos…

Le plan de Ouellet comporte une vision du développement économique intégré aux objectifs en matière de réduction de GES, en ciblant un positionnement international constituant des marchés pour des ressources, des produits et de l’expertise du Québec. Je n’y trouve pas des perspectives internationales pour les GES suivant l’IRIS et le travail de Gignac et Matthews et où l’équité exigerait des réductions encore plus importantes des émissions. Et comme je soulignais dans mon commentaire sur la note de Daniel Breton sur mon article sur les orientations en matière d’énergie, l’objectif d’un million de voitures branchables (plus l’électrification des autobus et des petits camons commerciaux, élément intéressant et plutôt inusité dans les réflexions), avec le monorail (finalement sans intérêt dans les circonstances actuelles) et d’autres projets de développement économique vert, ne nous permet pas de viser la bonne cible.

Un nouveau paradigme

Les interventions du gouvernement Trudeau en matière d’énergie nous montrent, pour le Canada, ce que la COP21 a montré pour l’ensemble des pays, une incapacité, pour des raisons structurelles, de réduire la consommation d’énergie fossile et des émissions de GES qui en résultent suffisamment pour respecter les calculs du GIÉC; les conséquences sociales et économiques rendent cela politiquement impossible. Ici au Québec, on voit les transports personnels tellement inscrits dans le paradigme sociétal qu’il est politiquement impossible de foncer dans les gestes qui s’imposent, finalement le retrait du véhicule personnel et un recours aux transports en commun partout.

Les efforts des groupes de la société civile depuis des décennies pour «faire comprendre» la situation à ces égards sont montrés ainsi un échec. L’échéancier des changements climatiques, et de la sortie du pétrole, nécessitent une révision fondamentale de l’approche à cette sensibilisation et l’abandon de l’effort de concilier le maintien du véhicule personnel avec le besoin urgent de passer par les transports en commun dans un nouveau paradigme qui ne semble pas être dans les cartes.

 

 

 

 

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Économie verte, économie sociale et l’avenir

La Maison de développement durable (MDD) à Montréal, où logent plusieurs organismes environnementaux et autres, a lancé le 12 septembre une série de mini-colloques pour l’automne avec un premier sur le thème «L’économie verte et l’économie sociale: une vision d’avenir pour le Québec?». L’événement est maintenant en ligne (durée de deux heures et demie) et je l’ai visionné.

On ne sait pas s'il s'agit d'une aube ou d'un crépuscule, pas plus que le Manifeste Élan global...

Pour le dialogue, on ne sait pas s’il s’agit d’une aube ou d’un crépuscule…

Il s’agissait finalement d’une incarnation du groupement SWITCH, suivant une tradition de recherche de compréhension mutuelle et de compromis entre les différents secteurs de la société espérant réorienter les activités de celle-ci. La société civile est bien habituée à ce type d’activité maintenant, et les représentants du secteur économique, également habitués, étaient présents et capables de s’exprimer bien correctement dans le langage du développement durable plus proche des secteurs environnentaux. Une intervention de Pierre-Alain Cotnoir, dans  l’assistance, après près de deux heures de présentations et d’échanges au panel, soulignait que personne n’avait mentionné le modèle du capitalisme, problème de fond derrière les propos, et suggérait – contrairement à ce qui filtrait des discussions – que l’économie sociale ne va pas vivre à côté du capitalisme dans la nouvelle société que le panel entrevoyait, mais va le remplacer. L’intervention a suscité une série de réponses passant proche de lui donner raison.

Un nouvel échéancier, de nouveaux objectifs – quantifiés

Les participants à la table ronde insistaient sur la nécessité de changer le «modèle» actuel, mais il était bien difficile de voir (i) leur compréhension du modèle qu’il faut changer, finalement le modèle du capitalisme, et (ii) le modèle qu’ils jugaient nécessaire pour répondre aux crises qu’ils reconnaissaient présentes; on doit bien présumer que Yves-Thomas Dorval du Conseil du patronat (et probablement Jacques Létourneau de la CSN) faisaient exception à cette conception de la situation, à travers un langage plutôt consensuel. Par ailleurs, il n’était pas évident dans les interventions de Jean-Martin Aussant, directeur général du Chantier de l’économie sociale, qu’il voyait ce secteur remplacer le capitalisme dans le nouveau modèle. Le même problème s’est manifesté dans Dépossession de l’IRIS l’an dernier.

Karel Mayrand était peut-être le seul à souligner que les scientifiques nous donnent un échéancier de 10 ans – c’est la «décennie zéro» de Naomi Klein – pour effectuer le changement de modèle en cause; il insistait sur les crises en biodiversité, et il aurait été intéressant de voir comment il insère la question des changements climatiques dans son calcul, alors que nous voyons déjà un dérapage du gouvernement canadien dans le dossier (voir mon dernier article), face à l’Accord de Paris. C’est finalement cette question qui marque une nouveauté dans les défis aujourd’hui: le GIÉC nous a donné un objectif en termes d’émissions maximales de GES, et un échéancier qui accompagne les réductions massives qui sont en cause. Des chercheurs québécois nous ont fourni des perspectives quantifiées sur ces calculs du GIÉC.

Nulle part dans la discussion, qui suit une tradition qui remonte aux tables rondes qui ont marqué les suites du rapport Brundtland au Canada pendant les années 1987-2007, les participants n’ont-ils souligné ce qui doit distinguer nos travaux aujourd’hui dans l’idée de changer le modèle dont il est question: les crises ne doivent plus être reconnues comme étant presque éternelles, et nous avons maintenant une assez bonne idée de leurs limites et de l’échéancier qui s’impose. Une telle prise en compte va carrément à l’encontre du maintien du dialogue traditionnel comme celui de la table ronde à la Maison de développement durable. J’ai essayé de nous mettre devant notre inconscience à cet égard dans ma réflexion sur le manifeste Grand bond vers l’avant

Condamnés à la cohérence

François Tanguay, ancien commissaire à la Régie de l’énergie, a commenté le mini-colloque de la MDD par un article dans Le Devoir de samedi le 17 septembre, «Condamnés à la cohérence?». Tanguay prend la surconsommation comme cible principale pour sa réflexion, plutôt que le modèle capitaliste, et se lance dans ce qui semble être une suite aux échanges à la MDD. La réflexion change rapidement, en revenant à la question du type d’économie que nous devons cibler. Et il souligne jusqu’à quel point nous sommes nous-mêmes impliqués profondément dans la surconsommation qui marque le modèle capitaliste et qui nous condamne à des changements dans l’économie actuelle dont n’imaginaient même pas les panelistes du 12 septembre. Tanguay note que Laure Waridel et Karel Mayrand ont souligné l’importance de la surconsommation dans le portrait contemporain, mais ne suggère pas que ceux-ci vont beaucoup plus loin que «nos politiciens ou économistes de haut vol» [qui] ne mentionnent pas nos incohérences. Pour Tanguay, la population qui doit changer pour qu’il y a changement de modèle continue de «vivre dans le confort et l’indifférence», finalement, dans l’inconscience. Le panel a conclu ses échanges en insistant sur la nécessité de maintenir un ton positif, sinon jovialiste, dans les interventions…

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Orientations en matière d’énergie et de transport: échec structurel

Mi-août, Pierre-Olivier Pineau est intervenu pour souligner que les objectifs d’efficacité énergétique fixés par le gouvernement ne seront atteints qu’à un niveau d’environ 40%. Début septembre, Pineau revient avec une collègue des HEC en publiant un rapport formel sur ce qui semble être une incapacité structurelle d’atteindre les objectifs en matière énergétique. En effet, la situation n’est pas nouvelle, remontant aux années 1990. Et clé dans la nouvelle politique énergétique 2016-2030 dévoilée en avril dernier est un (nouvel) objectif d’une amélioration de l’efficacité énergétique de 1% par année pendant cette période.

444. circulation normale, difficile à imaginer si tout le monde était en auto; et à ne pas oublier le stationnement des motos sur les trottoirs et un peu partout

La voiture personnelle n’est pas le seul moyen de transport pour les populations.

Politique énergétique floue

Dans cette politique, on voit la même faiblesse structurelle face aux transports, ciblés à plusieurs égards mais visant – en cherchant avec soin – l’objectif d’un million de voitures hybrides et électriques en 2030 dans une flotte qui aurait augmenté de 4,5 millions de véhicules en 2015 à 5 millions en 2030; l’électrification laissera une flotte de 4 millions de véhicules mus aux combustibles à la fin des 15 ans.[1] Pour regarder de nouveau ce dossier, nous reprenons, trois ans plus tard, des échanges d’octobre 2013 sur l’électrification des transports qui semblent se résumer aujourd’hui au constat que l’absence de tout progrès dans le dossier du coté gouvernemental, jointe à la baisse (finalement dramatique) du prix du pétrole en place depuis deux ans, suggère assez fortement que nous nous approchons du mur.

En dépit d’un discours qui laisse entendre le contraire, la politique énergétique d’avril 2016 se garde soigneusement d’intervenir – sauf quelques exceptions sectorielles – dans les marchés, voire dans le comportement des individus. C’est le modèle socio-économique actuel dans sa forme peut-être la plus pure. Et le ministre des Affaires autochtones Geoffrey Kelley souligne dans sa note à la brochure de présentation que les communautés autochtones manifestent leur intérêt grandissant à prendre part à des projets de développement économique. L’adhésion au modèle serait donc presque unanime, selon les quatre ministres qui fournissent un aperçu au début de la brochure; il est presque définissant que le ministre de l’Environnement (et des Changements climatiques…) n’y figure pas. Finalement, dans ce qui paraît comme une inconscience presque totale, le Premier ministre note qu’il faut «tirer profit de cette situation de transition… La mise en valeur responsable de nos ressources énergétiques est indispensable à la vitalité économique du Québec. … L’énergie des Québécois est une source de croissance».

À travers tout ceci, les groupes environnementaux maintiennent leur volonté de participer à un ensemble de consultations en matière d’énergie marquées sans beaucoup de nuances par le modèle économique qu’il faut rejeter – avant qu’il ne s’effondre de lui-même. Que ce soit devant la Régie de l’énergie ou l’Office national de l’énergie, la mobilisation de la société civile se fait piéger par une inertie sans failles pour le développement économique défini par le modèle dominant. La «transition» exige autre chose, et voilà une source de préoccupation pour le flou dans le discours de la société civile sur cette «transition», auquel nous reviendrons.

Responsabilité du ministère des Transports

Dans un article paru dans Le Devoir du 9 septembre, Karel Mayrand, directeur général de la Fondation Suzuki, intervient face aux dérapages sociétaux en matière de transports, sans montrer beaucoup de reconnaissance de l’histoire du dossier qu’il connaît néanmoins très bien. Mayrand est également identifiée comme membre du comité-conseil sur le climat du gouvernement du Québec, et son intervention veut souligner l’absence d’objectifs adéquats en matière de transports en ce qui a trait aux changements climatiques, une situation qu’il décrit comme «surréaliste». Il souligne l’absence du ministre des Transports lors de l’annonce de la politique énergétique en avril dernier; il aurait pu aouligner aussi son absence dans la brochure de présentation de la politique, alors que quatre autres ministres y participaient à la mise en scène.

Curieusement, Mayrand insiste sur la responsabilité du ministère des Transports (et de la Mobilité durable et de l’Électrification des transports…) dans les dérapages qu’il détaille: la croissance sans cesse du parc automobile; la dominance finalement acquise par les VUS dans le portrait des ventes; l’augmentation importante de la part des transports dans le budget des ménages; l’augmentation des émissions de GES due aux transports alors qu’il y a eu diminution dans tous les autres secteurs.

Résultat: les ménages paient de plus en plus cher pour produire de plus en plus de pollution dans d’interminables bouchons de circulation. La congestion routière est devenue endémique dans les régions métropolitaines de Montréal et de Québec, générant des coûts économiques de l’ordre de 2 à 3 milliards par an à Montréal seulement. Comment pourrait-il en être autrement alors que le nombre de véhicules croît exponentiellement et que le réseau routier est déjà saturé?

Le reste de l’article de Mayrand porte sur le manque de leadership du MTMDET et l’absence d’un «coup de barre» de sa part pour enfreindre ces tendances surréalistes: «le ministère n’a aucun objectif de réduction des émissions de GES, aucun objectif de diminution de la consommation de pétrole, et aucun objectif visant à contrôler la demande routière. Il se contente de gérer l’offre.» Il faut mettre un plus important accent sur le transport en commun, poursuit Mayrand, même devant l’évidence que les tendances surréalistes rendent cela un vœu pieux.

Contrairement à la plupart des minstères, il faut travailler pour trouver son mandat et son organigramme sur le site du MTMDET, mais ils s’y trouvent. On y découvre que «le Ministère élabore et propose au gouvernement des politiques relatives aux services, aux réseaux et aux systèmes de transport. Ces dernières se concrétisent par les activités suivantes [dont, en premier lieu] la planification, la conception et la réalisation des travaux de construction, d’amélioration, de réfection, d’entretien et d’exploitation du réseau routier et des autres infrastructures de transport qui relèvent de sa responsabilité.»

Rien n’empêche donc le Ministère d’élaborer et de proposer des politiques relatives aux transports et de les proposer au gouvernement, mais c’est le gouvernement qui doit prendre les décisions à cet effet et – le cas échéant – demander au Ministère d’élaborer les politiques qu’il juge manquantes. Ce serait théorique, tellement ce Ministère, comme celui du ministère des Affaires municipales (et de l’Occupation du Territoire…), ont perdu leur expertise interne pour la conception de politiques, cela aussi dans la plus pure forme du modèle socio-économique actuel. Pour Mayrand, ce qu’il faut est de

changer de paradigme et se doter de véritables outils de gestion de la demande. [Le Ministère] doit se doter d’objectifs de transfert modal, de diminution du nombre de véhicules qui circulent sur nos routes et du nombre de kilomètres qu’ils parcourent, favoriser l’achat de véhicules de plus petite taille, favoriser le covoiturage pour augmenter le ratio passager/véhicule, et mieux gérer les pointes par des tarifications intelligentes. Mais plus encore, il doit systématiquement prioriser les transports collectifs pour offrir de véritables solutions, performantes et abordables, aux résidants des zones périurbaines et des régions du Québec qui n’ont pas accès à des transports collectifs dignes de ce nom.

Ouf, rien que cela!

En fait, c’est tellement de la répétition de revendications de longue date qu’il est surprenant que Le Devoir ait choisi de publier le texte. C’est clair, et cela depuis les décennies que de telles propositions sont faites pour les groupes environnementaux aux différentes instances gouvernementales, qu’un changement de paradigme s’impose. Ce qui est tout aussi clair est que ce n’est pas au ministère des Transports de «sortir de son immobilisme pour remettre l’ensemble du Québec en mouvement». Cela est clairement la responsabilité de l’ensemble du gouvernement, et on doit noter à cet égard que le comité-conseil sur le climat ne relève pas du ministère des Transports (et de Mobilité durable et de l’Électrification des transports) mais du petit ministère de l’Environnement (et des Changements climatiques), alors qu’il devrait aussi clairement relever du Conseil exécutif. Depuis l’échec de Paris en décembre dernier, les enjeux touchant l’énergie et les changements climatiques figurent parmi les priorités de tout gouvernement conscient des défis.

Pour le gouvernement Couillard, par contre – et non seulement son MTMDET – , le changement de paradigme doit se faire en ciblant la priorité incontournable de la croissance, comme le souligne le titre de la brochure de la politique énergétique: L’énergie des Québécois: source de croissance. En ce sens, la politique nous ramène à celle implicite dans le document de consultation de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, La réduction des gaz à effet de serre et l’indépendance énergétique du Québec, probablement écrit par les mêmes personnes mais qui cachait moins bien que la récente brochure les grandes orientations gouvernementales qui ont déterminé qui se présente dans la brochure. Il est juste surprenant que le ministre des Finances n’y soit pas…

La population dans tout cela ?

À cela doit s’ajouter un autre constat, totalement absent du texte de Mayrand: le surréalisme dans les transports et en matière de changements climatiques découle dirctement de la volonté de la population d’adhérer au paradigme actuel. Ce n’est pas le gouvernement qui les incite à acheter les VUS, à préférer la congestion au transport en commun, à montrer si peu d’intérêt pour les véhicules électriques. La situation décrite par Mayrand représente le grand succès du paradigme actuel, avec une adhésion de la population et des gouvernements successifs à ses objectifs plutôt qu’à ceux proposés. Que les ménages paient de plus en plus cher pour leurs transports et que les gouvernements n’atteignent pas leurs objectifs, cela fait partie du paradigme actuel.

En 2013, Pierre-Olivier Pineau terminait son texte:

La voiture électrique, plutôt que d’aider à modifier notre rapport à l’auto, continue de nous ancrer dans le paradigme «automobile» qui définit notre société. Or, une telle organisation sociale contribue à réduire notre activité physique en limitant nos déplacements actifs, et n’est pas sans impact sur l’épidémie d’obésité, les maladies cardiovasculaires et les accidents de la route. Dans cette perspective, il serait plus productif de chercher à réduire l’usage de l’auto solo que de simplement changer le carburant.

Enfin, la mobilité individuelle basée sur l’automobile réduit l’accès aux services (magasins, institutions scolaires, établissements de santé, etc.) de ceux qui n’ont pas de véhicule, soit les plus pauvres de la société. Une plus grande équité passerait par une meilleure accessibilité, requérant un urbanisme renouvelé bien plus que des bornes électriques.

L’électrification des transports coûte cher, n’aide en rien à l’atteinte des objectifs de réduction des GES pour 2020, et contribuera autant à la détérioration de la santé de la population et à l’inégalité des chances. Il est temps de court-circuiter ce projet et de se donner vraiment les moyens de réduire la consommation de pétrole, tout en augmentant la mobilité de tous.

Pineau y trace des éléments du portrait d’une nouvelle société, sevrée de l’automobile privée, cela sans même parler des enjeux autrement plus dramatiques qui y sont associés. Est-ce imaginable – comme le souhaite Mayrand dans les implications de ses revendications – que les Québécoises soient prêtes à abandonner leurs automobiles, les Québécois leurs camions légers (ou vice versa)? Notre réponse au défi des changements climatiques exige cet abandon, mais il n’y a aucune raison de penser cela possible. M. Couillard avait une bonne idée de cela en encadrant sa politique énergétique, qui n’intervient pas dans le comportement des individus derrière le surréalisme de ses impacts. Mon rapport de vérification de 2008, «Planification du transport et de l’aménagement dans la région métropolitaine de Montréal», montrait ce qui était déjà connu, l’incapacité structurelle de la société à gérer ce défi.

Mayrand était à Midi-Info de Radio-Canada le 12 septembre en notant que le nouveau gouvernement libéral à Ottawa va maintenir l’objectif du gouvernement Harper décrié comme beaucoup trop limité pour son éventuel plan d’action sur les changements climatiques, et qu’il reste encore un mystère comment le gouvernement du Québec va chercher à atteindre son propre objectif; Mayrand ne manifestait pas une reconnaissance du drame inhérent dans cette situation, également surréaliste dans le cadre laissé par l’échec de Paris.

 

 

[1] Cela fait que 20% de la flotte n’émettra à peu près pas de GES en 2030, laissant 80% posant les mêmes défis qu’aujourd’hui. Cette flotte émet environ le tiers des émissions globales de la province, et le Québec se trouverait donc, à la fin de la période couverte par la politique énergétique, avec le secteur ayant le quart des émissions n’offant que peu de chances de participer aux réductions massives et dramatiques nécessaires pour respecter l’Accord de Paris, ou même celles de l’engagement québécois, soit une réduction de 37,5% d’ici là. Finalement, ceci montre jusqu’à quel point un plan d’action en matière de changements climatiques n’est pas intégré dans la politique énergétique.

 

 

 

 

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