À la recherche de la pensée systémique

Même si ce n’est toujours pas une évidence, il y a de plus en plus de reconnaisance du fait que le rôle de l’automobile dans notre civilisation (et non pas seulement dans la culture) doit changer. Non seulement elle nous crée des problèmes dans nos villes par la congestion que son utilisation génère presque automatiquement, mais elle est déjà impliquée dans l’aménagement de ces villes qui est fait pour elle et qui perturbe la vie de la société et son fonctionnement, son insertion dans le milieu qui devient de plus en plus restreint quant aux options qu’il nous offre.

J’aborde la problématique à plusieurs reprises, et de différentes façons, dans mon livre. C’était dans ce cadre que j’étais fasciné de tomber sur le travail de Tony Seba de l’Université Stanford dont j’ai parlé dans un récent article du blogue (ici pour la présentation sur youtube). On doit bien entretenir des doutes quant aux chances de réalisation de ses projections. Ce qui est fascinant est qu’elles fournissent un portrait possible de la façon dont l’effondrement pourrait s’opérer à travers la complexité de nos sociétés riches et cela en suivant un raisonnement économique de la part des individus et des investisseurs pendant le déclin du système dans lequel ce raisonnement s’insère. Seba projette, en fonction de son analyse des technologies qui évoluent actuellement, que d’ici 2030 (i) la voiture électrique remplacera totalement la voiture thermique à essence et (ii) la voiture autonome remplacera la voiture conduite, pour constituer des flottes de voitures autonomes électriques; parmi les critiques qui suivent plus loin, il y a absence d’information sur la façon de voir cette flotte et sa diversité (vannes, camions, etc.) même s’il indique dans l présentation que ses propos s’appliquent à l’ensemble des véhicules. (iii) Une troisième projection est clé: pendant cette période de moins de quinze ans, l’engouement pour la possession d’une automobile marquant notre place dans la société va également se transformer dans une forte adhésion à un système de transports où l’auto privée est presque disparue, encore une fois, pour des raisons économiques.

Tel que présenté par Seba, cette troisième projection est fondée sur l’évolution perturbatrice (disruption) des autres technologies, sur un ensemble de facteurs qui rendent désuète la possession d’une voiture personnelle: son coût; son efficacité; son intérêt. De nombreuses critiques des attentes d’une multitude d’intervenants qui mettent leur espoir dans la transformation des sociétés avec la venue de l’auto électrique et/ou autonome suggèrent que, dans l’absence de ce troisième élément du portrait, auquel elles ne pensent presque pas, l’automobile continuera à être plus que problématique, un véritable problème pour les sociétés. L’alternative est ce que Seba appelle le transports considérés comme un service (TaaS – Transport as a Service). Le résultat: une baisse de la demande d’ici 2030 de 80% et une baisse du nombre de véhicules de 70% – ce qui répond à des exigences en période d’effondrement… L’accent est sur les États-Unis, et il reste tout un travail à faire pour expliciter les implications des projections pour l’ensemble des pays.

L’approche «business as usual» en contraste avec Seba

Quelques unes de ses critiques permettent de voir un ensemble de facteurs qui pourraient avoir une influence sur l’évolution des technologies et des comportements telle que projetée par Seba, tout en étant elles aussi bien faillibles. Un suivi explicite de Seba par Seeking Alpha, une firme de conseils financiers, souligne que ses projections dans «Rethinkx Report: TaaS, An Illusion Wrapped In A Mirage Inside A Fantasy» pourraient aboutir à l’élimination de l’industrie pétrolière, ce que l’auteur considère impensable, apparemment… Seba est conscient de cette conséquence des perturbations qu’il décrit et suggère – avec moins de pouvoir de conviction pour moi que ses projections sur l’évolution des technologies – que l’économie va se maintenir mais avec l’accent sur d’autres filières. Il note que l’industrie qui exploite les sables bitumineux sera une des principales à connaître des investissements échoués.

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De grandes quantités de lithium nécessaires (selon la technologie actuelle) pour les batteries des automobiles (et d’autres appareils) électriques devra venir de quelque part, et ne se trouvent pas partout. Les gisements principaux se trouvent dans les hautes Andes de la Bolivie, du Chili et de l’Argentine. L’extraction à ces endroits n’est pas une évidence. Ici, une saline à 12000 pieds dans les Andes en Argentine.

On peut soupçonner que Seeking Alpha représente de par ses arguments sur fond économique précisément le type d’intervenant que Seba décrit comme trop pris par les tendances traditionnelles pour pouvoir saisir la situation qui ne suit pas ces tendances, la perturbation. Son calcul de base, qu’il y aura plus d’autos et de déplacements qu’actuellement, prend comme hypothèse que tous les transports personnels de l’avenir seront en autos à 4 places; il calcule le nombre de déplacements pour le travail et pour les enfants et attribue tout à l’auto seule. Cela semble aussi mal fondé que ce qu’il attribue à Rethinkx. Dans un deuxième article, «Rethinx Report: A 30 Million Barrel Per Day Drop In Demand For Oil», l’auteur souligne que les projections comportent la disparition de l’industrie de l’automobile telle que nous la connaissons, et qu’il considère tout aussi impensable. L’auteur conclut que le scénario business as usual est ce qui est probable pour l’avenir.

À travers ses critiques, Seeking Alpha souligne un autre problème, également noté par Seba, qui affiche un certain optimisme à cet égard, que les quantités de lithium requises pour les batteries des voitures électriques prévues dépassent la capacité de les fournir, sinon les réserves elles-mêmes. Le tout met l’accent sur les États-Unis, mais la situation s’empire tout simplement si l’on envisage la situation à l’échele mondiale. C’est probablement une des failles importantes dans l’argument de Seba, sauf qu’il répondrait, je soupçonne, que la technologie des batteries évolue aussi.

Les obstacles à la venue des perturbations

Dans une autre approche à la critique, «The Case Against Self-Driving Cars», un article de Tech Central (organisme basé en Afrique du Sud) est fondé sur l’expérience des dernières décennies et met en doute les attentes des «optimistes» qui pensent que ces nouvelles technologies vont permettre de résoudre des problèmes tels la congestion sur les routes. Il se penche sur la façon dont les gens réagiront devant leurs (nouvelles) options, cherchant de meilleures autos, et en général laissant la situation comme avant, ou pire. La critique se fait apparemment en pensant seulement à l’auto privée et la poursuite du business as usual pour longtemps, en rejetant la courbe S que Seba insiste sera cruciale.

Un article assez étoffé dans Science poursuit encore une fois dans le contexte du maintien de toutes les autres options, ce qui permettrait de continuer avec le chaos actuel, incluant l’étalement urbain et la congestion. L’auteur semble penser toujours à l’auto privée, mais autonome et semble assez favorable et positif quant à leur venue, en soulignant que des propriétaires éventuels (comme GM, dans l’article) vont probablement pousser pour l’ouverture vers les AV comme occasion d’affaires. Vers la fin, il y a un paragraphe qui semble accepter comme probable que la possession individuelle pourrait disparaître.

Dans un article dans l’Irish Times, on note que l’auteur souligne que c’est le même calendrier pour Volkswagen que pour Seba, 2021-2022, pour l’atteinte du niveau 4 en autonomie. En fait, l’article est un survol d’un ensemble de problèmes actuels et un accent sur des sondages qui soulignent l’attachement des conducteurs à leurs autos, ce que Mazda favorise. On voit que les manufacturiers – l’industrie dont la disparition est crainte par Seeking Alpha et prévue par Seba – suivent différentes stratégies face à l’évolution des technologies: GM semblerait investir dans la vision d’une société où la voiture électrique autonome jouera un rôle important, alors que Mazda présume que le scenario business as usual continuera à dominer.

Quartz Media LLC en juillet 2017 insiste sur la multitude d’obstacles devant l’adoption des nouvelles technologies, rejettant l’argument de Seba (pas mentionné) à l’effet que l’évolution des technologies perturbatrices s’impose suivant de tout autres tendances. Dans le court article dans The Drive de mai 2017, l’auteur débute avec l’idée que l’auto sera privée pour un temps indéterminé. Il répète les arguments de Seeking Alpha et d’autres sur l’augmentation de l’utilisation plutôt que la quasi disparition des flottes et sur l’incitatif à l’étalement urbain. On voit, pour la réponse, l’importance de l’enjeu de la propriété non personnelle de ces voitures et l’importance des investissements nécessaires pour qu’elles développent comme voulu/prévu. Finalement, que les flottes soient la propriété de grands investisseurs n’est pas en conflit avec le changement radical en termes de volonté de possession de la part d’individus qui est nécessaire pour le portrait de Seba.

Fortune, en janvier 2017, intervient aussi en mettant l’accent sur le fait que les nouvelles technologies vont constituer un incitatif à utiliser l’AV plus souvent parce que commode. Ce problème semble disparaître ou presque si l’AV n’est pas personnelle. Dans The Spectrum de juillet 2017, on voit une analyse qui présume que la propriété privée va continuer et même la présence d’autos conduites par des humains; il présume même que l’auto sera thermique. Il note presque en passant ce que des malicieux pourraient faire pour nuire aux autos autonomes, mais en général se penche sur des situations ordinaires que les concepteurs savent qu’il faut régler. Computer World en mars 2018 publie un article qui insiste sur la nécessité de bureaux de contrôle à distance (y compris pour contrer du vandalisme), finalement prétendant que l’intelligence artificielle ne pourra planifier tous les gestes humaniste et que cela limitera l’essor de l’automobile autonome.

Notre avenir avec les transports

Pour le répéter, l’argument de Seba est loin d’être une démonstration, même s’il comporte de très intéressantes analyses de l’histoire de l’évolution des technologies qui font fi des obstacles apparents. En contre-partie, les critiques esquissées ci-haut mettent presque de côté une situation où la vision des transformations radicales qu’elles jugent frivoles, optimistes, illusoires, très complexes, s’insère – Seba n¿en parle pas non plus – dans le contexte que j’essaie de garder à l’esprit dans les articles de mon blogue. Bref, que Seba ait raison ou non, la compréhension des enjeux qui diminue l’importance de la crise qui semble imminente dans le secteur pétrolier (ou, vu autrement, dans les sociétés consommatrices de pétrole qui ne pourront plus y avoir accès aussi facilement qu’avant) est vouée à un échec bien plus probable que la vision de Seba. Ce qui est intéressant, voire fascinant, pour un analyste comme moi, est la façon dont le portrait de Seba permet de concrétiser l’effondrement avec des percées qui le rendraient moins catastrophique, d’imaginer que les transports et la consommation qui marquent tellement nos sociétés peuvent être imaginés autrement.

Seba lui-même diminue l’importance de l’effondrement associé à la disparition (ou presque) des industries pétrolière et de l’automobile qui devient presque inévitable avec ses projections et ne donne aucune indication qu’il voit un effondrement du système économique pendant la période qu’il cible pour les transformations perturbatrices qu’il décrit. Je soupçonne que c’est là où se trouvent les plus graves obstacles à l’arrivée de la situation qu’il décrit, puisque les technologies en cause et leur mise en oeuvre dépendent en grande partie du maintien du système économique qui semble être en voie de disparition. Par ailleurs, mais ce n’est pas central pour le portrait des transports, Seba ne semble avoir aucune connaissance des enjeux associés au rendement énergétique (ÉROI) des énergies renouvelables, quand il suggère dans sa présentation que l’énergie solaire se trouvera partout, sous peu, comme énergie préférentielle pour des raisons économiques.

Une bonne partie de mon livre chemine dans des illusions qui pourraient s’avérer des contributions à un effondrement qui serait moins catastrophique. L’analyse de Seba chemine peut-être également dans l’illusion, mais dans les deux cas, il y a rejet du cadre du scénario «business as usual» du Club de Rome. Ces «illusions» sont finalement l’objet de l’économie biophysique dont j’essaie de suivre la pensée dans mes articles. À cet égard, ma lecture de Seba et de ses critiques m’amène à un regard sur ce qui est en cause et de revoir les fondements des «illusions». Ce n’est pas une transition que Seba présente, mais une perturbation majeure, justement l’alternative nécessaire aux différentes sortes de transitions que les «optimistes» imaginent.

Howard T. Odum et l’idée d’une «descente prospère»

Charlie Hall est probablement l’intervenant le plus actif dans la promotion de l’économie biophysique, cette «branche» de l’économie écologique qui veut mettre l’accent sur le rôle de l’énergie dans notre développement. Il y a deux ou trois ans il a fait l’éloge de son mentor (et directeur de thèse de doctorat) des années 1970, Howard T. Odum, dans le listserve qu’il utilise pour des envois depuis des années, comme l’être humain «le plus brilliant et le plus prescient» qu’il a jamais connu. La motivation de l’éloge semble être sa récente retraite, se faisant en même temps que la plupart des élèves d’Odum. Pour Hall, leur départ signale la disparition d’une approche synthétique où l’écologie, l’énergie et l’économie font partie du même continuum et telle qu’abordée par l’analyse des systèmes.

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Graphique typique de ceux de Howard Odum et repris par l’ISBPE

Un texte clé d’Odum qui fournit une bonne idée de sa pensée est «Net Energy, Ecology and Economics», datant de 1974 et remis en ligne par Mother Earth News. Odum fournit en effet une belle vision d’ensemble de nombre de thématiques des débats actuels, dont ceux qui animent mon blogue. En suivant différentes pistes, on tombe également sur un deuxième texte, celui-ci de David Holmgren, fournissant un certain complément à celui d’Odum. «Energy and Permaculture», publié en 1994 et récemment remise en ligne par la Permaculture Activist, aborde justement l’application des principes d’Odum à la nécessaire préparation pour les effondrements qui semblent bien nous guetter et qu’Odum craignait déjà en 1974.

En fait, Odum voyait la civilisation contemporaine comme étant dans un état «climax» qui marque le début d’un ralentissement et ensuite un déclin du système. Ses travaux s’insèrent dans le même cadre que celui du Club de Rome dans Halte à la croissance, publié en 1972, un an après la publication par Odum de Environment, Power and Society for the Twenty-First Century: The Hierarchy of Energy de 1971 (réédité en 2007, cinq ans après la mort d’Odum). Nicolas Georgescu-Roegen a publié la même année The Entropy Law and the Economic Process, fournissant d’autres fondements de l’approche de l’économie écologique et de l’économie biophysique en mettant l’accent sur les lois de la thermodynamique dans l’analyse de nos activités.

L’embargo de l’OPEP et la hausse majeure du prix de pétrole au début des années 1970, accompagnés d’une importante récession, faisaient des ravages et obligeaient – pour certains… – des remises en cause, comme celles-ci, de certaines présupposés de l’époque (pour les pays riches). On doit constater que presque rien n’a bougé depuis dans la reconnaissance de ces travaux. Ce qui était loin d’être évident il y a 45 ans le devient pourtant pas mal plus aujourd’hui.

Dans son texte de 1974, Odum insiste sur l’énergie nette comme fondamentale, mettant en évidence le concept du rendement énergétique, le retour en énergie sur l’investissement en énergie (ÉROI), Il distingue les façons dont les écosystèmes, naturels ou humains, gèrent les maladies chroniques et les maladies épidémiques. Sa vision, calme et posée, est néanmoins catastrophique, voire apocalyptique, mais voilà, toute une série de constats suggère que nous jouons avec le feu en fonçant sur les énergies fossiles non conventionnelles, et à bas rendement énergétique, plutôt que de planifier pour une utilisation plus sage des énergies fossiles conventionnelles qui nous restent pour le déclin. Dans leurs critiques des travaux de Seba (et des rêves d’autres), l’ensemble des textes résumés ci-haut ne voient pas le choix qui ne se voit pas, une reconnaissance de la fin de l’ère du pétrole, rapidement, ou des perturbations fondamentales dans la société qui n’auront presque rien à voir avec les «simples» problèmes de congestion et d’étalement urbain.

Une façon plus qu’intéressante de voir les défis des années à venir est de lire le livre de 1971 (et 2007), que je dois faire bientôt, ou A Prosperous Way Down: Principles and Policies, écrit en 2001 un an avant sa mort (et réédité en 2008), lecture que je viens de faire. Une première partie fait un survol d’un ensemble de prognostics pour le vingt-et-unième siècle qui n’ajoute pas beaucoup au portrait; une deuxième partie, importante, détaille les principes de l’analyse des systèmes – disons, de l’économie biophysique; une troisième partie attaque directement et de façon plutôt inusitée à nos défis contemporains, inusitée sauf que les propositions seront reconnaissables en assez grande partie par les parties de la population qui prônent inconsciemment la préparation pour le déclin depuis plus ou moins longtemps.

Cette lecture contraste avec celle de Seba, mais également avec celle de ses critiques. Le livre trace calmement, et – ajoutons: de façon «illusoire» – les fondements d’une civilisation qui reconnaîtrait qu’elle est sur la voie de la descente et doit changer ses façons de faire. Le problème, comme je signale en pensant à de nombreux auteurs populaires, est que celles-ci ont justement essayé d’esquisser une transition prospère, sans connaître le travail de l’économie biophysique. Je pense entre autres à Tout peut changer (une mauvaise traduction du titre de This Changes Everything) de Naomi Klein et du Manifeste Leap que le livre inspire. Publié en 2014, la pensée du livre se développait dans les années précédentes, et nous sommes maintenant rendus à la moitié de la «décennie zéro» sur laquelle Klein met l’accent. Odum prévoyait plus calmement la descente des décennies avant.

 

NOTE: Le colloque annuel de l’International Society for Biophysical Economics se tiendra près de Syracuse, au New York, du 13 au 17 juin. On peut consulter le site de l’ISBPE pour de l’information. Le thème pour cette année est « Developing Economics for a resource constrained world » et ses sessions devraient inclure comme thèmes: New evidence for the end of growth?, Integrating biophysical science with political economy for a non growing economyWhat’s BioPhysical Economics’ role for the financial community and investmentThe biophysical realities of agriculture in a resource constrained world.

 

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Interlude – les contradictions du gouvernement fédéral face à l’Accord de Paris (et plus)

Il me semble important que nous prenions au sérieux le fait que le gouvernement fédéral ne réussira pas à mettre en branle des processus permettant de chercher à atteindre ses objectifs en matière de changements climatiques, aussi faibles soient-ils. Une entrevue de 35 minutes avec Catherine McKenna, ministre fédérale de l’Environnement, à The Sunday Edition sur CBC dimanche dernier, permet de voir jusqu’à quel point le discours et les orientations derrière le discours sont finalement creux. Rien de nouveau, mais frappant.

Au moment même d’écrire cette note, j’ai reçu de The Tyee un article qui date du 13 mars. On y trouve une mise à jour en parallèle des contradictions presque délirantes du gouvernement fédéral, en l’occurrence mettant en évidence le discours du Premier ministre Trudeau de l’an dernier et la situation qui prévaut actuellement. Titre de l’article: How Kinder Morgan Could Make Trudeau à One-Term PM. C’est difficile à croire qu’il croit, qu’elle croit, à leurs paroles…

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Indications de problèmes avec le pétrole, à court terme

Dans cette ère de «fake news», on est de plus en plus conscient de la présence d’une multiplicité de sources d’information et d’une tendance à se restreindre à des sources qui conforment à ses jugements. Comme dans le précédent article et ses nombreuses références, je me réfère dans l’article qui suit à d’autres sources que je trouve crédibles. Je cherche régulièrement à trouver d’autres positionnements qui me permettent de me convaincre de mes jugements en y voyant les incohérences ou les contradictions. En guise d’exemple, j’ai lu et relu l’article de Mike Lynch déjà référencé pour me satisfaire qu’il représente la compréhension courante des enjeux, et ses lacunes. 

J’avais décidé récemment de lire Vaclav Smil, autorité dans le domaine de l’énergie que je ne connaissais pas mais dont il est question régulièrement. J’ai choisi de lire son Energy Transitions: Global and National Perspectives (Praeger, 2016). Il s’agit d’un travail fondé sur une approche historique et qui est bourré de données pour les derniers siècles, voire allant jusqu’à l’époque des Romains. Finalement, le livre récapitule ce que nous connaissons plus généralement, que la «transition» en cours (c’est l’espoir) est remplie de défis et que nous ne voyons pas comment les relever.

À titre d’illustration – mais c’est crucial – , Smil détaille les perspectives pour quatre secteurs absolument fondementaux pour notre civilisation: l’acier; le ciment; les fertilisants agricoles; les plastiques. Son analyse des perspectives pour ces secteurs aboutit à la conclusion qu’une «transition» qui quitterait l’énorme dépendance de ces secteurs aux énergies fossiles prendra des décennies et, même dans ce contexte, il ne voit pas de véritables pistes de solution pour l’approvisionnement de ces secteurs en nouvelles énergies.

L’analyse est typique des travaux de l’ensemble du livre. Smil s’y restreint à des analyses, et l’ensemble des analyses aboutit au constat que la transition dont tout le monde parle ne pourra se faire qu’en termes de décennies, si elle est possible. Il ne fait presque pas de commentaires sur l’échéancier voulu, espéré, mais laisse entendre sans cesse que nous n’arriverons pas à trouver les solutions dans un temps raisonnable, dans un temps qui respecte l’échéance, par exemple, des changements climatiques. À la toute fin du livre, il se permet à quelques occasions de se sortir des analyses pour faire un court plaidoyer en guise de (seule) piste qui s’offre, soit une diminution assez radicale de la consommation d’énergie (et de tout le reste) de la part des pays riches. Ceci rejoint la lecture de Chris Smaje dans Résilience sur un livre de Smil de 2017 qui mérite un regard pour un survol des positions de Smil sur plusieurs sujets.

Merci à Pierre-Alain Cotnoir de m'avoir fourni la figure.

La croissance de la demande décroît dans l’ensemble des pays autres que la Chine et l’Inde, où elle se maintient; il s’agit d’une sorte de rééquilibrage sur le tard de la consommation. Le tout est présenté par l’AIÉ sans référence à l’Accord de Paris…

Deux ans avant des problèmes?

La lecture de Smil fournissait un bon contexte pour suivre une série de pistes fournies récemment par Alain Vézina allant plus directement au but, débutant par une vidéo d’un blogueur français Olivier Berruyer que je ne connais pas; il est actuaire (comme Gail Tverberg). L’entrevue part d’une référence à un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ), qui sert de référence pour les pays de l’OCDE, soulignant des problèmes dans l’approvisionnement en énergie fossile d’ici peut-être deux ans, et qui est intitulé «Va-t-on manquer de pétrole d’ici 2 ans?». J’ai cherché la référence à l’AIÉ, et Vézina semble la fournir avec Oil 2018: Analyses and Forecasts to 2023un rapport récent de l’agence (cela pour le résumé exécutif).

La vidéo de Berruyer contient deux figures intéressantes, l’une sur la projection de la demande jusqu’en 2022 (voir plus haut), l’autre, reprenant d’autres qui figurent dans mon livre, à l’effet que les découvertes de pétrole conventionnel ont atteint leur maximum (un pic) dans les années 1960-1970 et que l’avenir va dépendre d’énergie fossile non conventionnelle. Une autre figure fournit le portrait actuel:

Source Heinberg mars 2018

Le pétrole conventionnel est en déclin alors que le non conventionnel est en hausse. Toute la question porte sur l’avenir de ces tendances; pour la première, l’AIÉ semble considérer le déclin inévitable, tout étant donc question de la tendance pour le pétrole non conventionnel. Dans ce contexte, l’analyse de l’économie biophysique et un suivi du déclin constant de l’ÉROI de l’énergie non conventionnelle nous mettent devant la problématique soulignée par mon livre – presque peu importe la demande, presque peu importe la production projetée.

La demande selon l’AIÉ est projetée à croître dans les prochaines années, même si à un taux réduit; la demande de la Chine et de l’Inde comptera pour la moitié de sa croissance mondiale dans les projections (je ne suis pas capable de télécharger la figure de la vidéo). On voudrait bien que la production soit également en hausse pour répondre à la demande.

La notion de crise suggérée par le titre de la vidéo à cet égard ne se trouve pas dans le langage bien institutionnel du rapport de l’AIÉ, mais il semble raisonnable de conclure à cela, en notant dès le début que:

  • les investissements des dernières années ont été plutôt restreints, et limités surtout aux opérations dans le «light tight oil» – le pétrole de schiste (donc non conventionnel) – aux États-Unis;
  • les gisements de pétrole conventionnel seront en déclin dans les prochaines années, et tout simplement pour compenser le déclin et répondre à la demande accrue il faudrait trouver, toutes sources confondues, l’équivalent d’un gisement Mer du Nord chaque année (alors qu’il n’y a pas d’investissements destinés à des découvertes comme cela, peut-être en partie parce que de tels gisements n’existent pas);
  • cela augure mal pour de nouvelles découvertes capables d’alimenter la croissance de la demande projetée, et les hausses dans le pétrole de schiste ne répondront pas complètement à cette demande;
  • les raffineries américaines conçues pour du pétrole lourd auront besoin d’un approvisionnement canadien passant par Keystone XL et le pétrole léger produit pourra être exporté vers l’Asie. Ceci soulève la question de Trans Mountain, suivant l’analyse de Jeff Rubin décrite dans mon dernier article, à l’effet qu’il n’y aura pas de marchés profitables en Asie pour le produit des sables bitumineux.

Il n’y aura pas de problème avec l’approvisionnement d’ici 2020, conclut l’AIÉ, mais par après, en allant vers 2023, tout dépendra de multiples facteurs qui sont loin d’être positivement orientés, avec une demande projetée à croître (peu importe l’Accord de Paris) et des découvertes et une production qui risquent d’être en diminution. Des facteurs politiques sont en partie en cause, mais le questionnement de fond passe outre ce tels obstacles.

D’autres approches, peut-être plus étoffées

Un autre portrait de la situation se trouve sur le site web Résilience, où Richard Heiberg, une autorité pour moi dans le secteur de l’énergie, intervient face aux critiques à l’effet qu’il s’est trompé en prévoyant un pic de pétrole (mais il pensait au conventionnel…). Heinberg complète le portrait fourni par l’AIÉ, son article de mars 2018 suivant un autre article paru en février 2018, avec comme fondement Shale Reality Check, le récent rapport de J. David Hughes de PostCarbon Institute sur le rapport annuel de l’Energy Information Administration des États-Unis. Hughes conclut que les projections de l’EIA sont «grandement ou extrêmement optimistes», pas une surprise pour une de ces agences d’énergie où ce sont des économistes qui sont responsables des travaux. Un retour à ma présentation des approches par la demande et par l’offre, expliquées par Steven Kopits, est en ordre ici. L’approche par la demande est fondée sur les projections de la demande et des projections pour les approvisionnements jugés nécessaires pour y répondre (en présumant qu’ils seront trouvés). L’approche par l’offre cherche directement à voir le potentiel de production, peu importe la volonté de croissance et arrive régulièrement à s’approcher plus de la réalité.

Hughes fournit peu d’information sur les coûts et les bénéfices des opérations qu’il détaille, ce sur lequel Heinberg insiste. Pour Heinberg:

  • l’essor du fracking aux États-Unis (surtout) a commencé avec la création d’énormes liquidités fournies par les banques centrales dans leur rescousse des banques d’investissement et de l’économie, sur le bord de la faillite à partir de la Grande Récession;
  • à date, la production de pétrole de schiste n’a pas été rentable, et la production de gaz de schiste faiblement rentable, et cela alors que l’industrie cible les meilleurs gisements en priorité.

Pour soutenir ce dernier constat, Heinberg fournit des liens à d’autres sites/blogues que je ne connais pas et dont la qualité n’est pas immédiatement évidente. Entre autres, c’est le site SRSrocco, maintenu pour le dossier de l’énergie par Steve St.Angelo, qui propose des analyses portant sur les questions de coûts et de rentabilité.

Source SRCrocco

L’endettement des entreprises pétrolières est tel qu’il est difficile à voir comment elles vont pouvoir le gérer dans les années qui viennent.

Une première, de mai 2017, «The Great U.S. Energy Debt Wall: It’s Going to Get Very Ugly», détaille certains aspects de l’endettement de l’industrie exploitant l’énergie de schiste; parmi ses sources se trouve Bloomberg. Une deuxième, de juin 2017, «Warning: The Global Oil and Gas Industry is Cannibalizing Itself to Stay Alive», fournit un portrait de la situation en termes de réserves de pétrole conventionnel, mais passe à un effort de compléter celui de l’endettement de l’industrie depuis plusieurs années, en raison du manque de rentabilité des opérations et de la nécessité de constamment creuser de nouveaux puits; parmi ses sources sont Bloomberg et l’EIA. Une troisième analyse, de décembre 2017, «The U.S. Shale Oil Industry: Swindling and Stealing Energy to Stay Alive», fait un survol du manque de rentabilité dans le secteur, mettant un accent sur le déclin important du rendement des énergies fossiles non conventionnelles, leur ÉROI; je trouve qu’il arrondit pas mal sa façon de présenter l’ÉROI, mais reste dans une perspective généralement correcte. Je n’aime pas non plus le style allégé des articles, mais je suis satisfait que leurs constats se défendent – et St.Angelo fournit ses sources. Je me permets de croire par ailleurs que Heinberg (et d’autres de PostCarbon Institute) ont validé le travail de St.Angelo…

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Ce n’est pas seulement dans les dernières années où un bas prix pour le pétrole dominait, mais même avant, alors que le prix était élevé, les exploitation de gaz et de pétrole de schiste ne trouvait pas la rentabilité.

Tout récemment (le 13 mars), Gail Tverberg, dans «Our Latest Oil Predicament», revient sur une autre façon de voir ce qui semble véritablement être un «prédicament», un ensemble de facteurs sociaux et économiques qui rendent l’avenir énergétique et celui des sociétés assez problématique . Elle met l’accent sur un système intégré d’activités que représente le modèle dans nos sociétés, et où l’achat de maisons ou d’autos, par exemple, est minée par l’incapacité des consommateurs d’acheter ces produits fondamentaux pour la société (et son économie), même devant l’accroissement de pétrole relativement bon marché.

Comment aborder cet enjeu de notre avenir énergétique à court terme?

Cela fait deux ou trois articles où je fournis un assez grand nombre de mes sources. Comme je le souligne dans l’avant-propos de mon livre, prétendre que des problèmes s’annoncent se fait difficilement, tellement nous sommes bernés (ma conclusion) par les apparences qui cachent une situation tellement complexe et tellement indirecte en termes de ses indicateurs que superficiellement tout semble aller bien. Une analyse qui nous sort de nos illusions se fonde sur des données formelles recueillies (surtout) par les agences de l’énergie (AIÉ, EIA, ONÉ) et une mise en contexte de ces données qui leur fournit un cadre social et environnemental à ce qui autrement est présenté dans le cadre devenu presque mythique du modèle de l’économie néoclassique. Le résultat est un portrait qui met un accent sur une planète limitée dans ses ressources, une économie qui roule en trop grande partie sur un endettement impressionnant et sur une société totalement dépendante d’un approvisionnement massif en ressources qui deviennent, justement, de plus en plus difficiles à extraire face aux limites planétaires. Elles sont trop coûteuses pour notre propre bien…

Cela nous ramène à Smil. La «transition» voulue se bute à un échéancier trop serré et à une disponibilité d’alternatives à notre énergie fossile trop limitée. En dépit de telles analyses, courantes et peut-être même majoritaires, nous continuous quand même à agir comme toujours. Face à l’échec de l’Accord de Paris, par exemple, nous cherchons toujours à améliorer la situation, à pousser les décideurs à mettre leurs engagements au niveau des défis et à poursuivre dans notre modèle. Il est possible que certaines pressions inéluctables se présentent dans le court terme qui nous sortiront de notre sommeil…

 

NOTE en date du 21 mars

Des leaders de l’économie biophysique, Charles Hall et Jean Laherrère, viennent tout juste de présenter devant l’Association américaine de chimie une analyse des travaux de l’EIA portant sur les perspectives pour le pétrole de schiste. Ils abordent les problématiques autrement pour aboutir à la même conclusion que Hughes et Heinberg. Philippe Gauthier, qui m’a signalé l’intervention, vient de publier le 20 mars «Chute de 75% de la production pétrolière américaine d’ici 2040?», un résumé de leur travail.

 

 

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Même Terre-Neuve et Labrador

Pendant les années du gouvernement Harper, l’économie canadienne roulait sur l’exploitation des ressources énergétiques non renouvelables, surtout le pétrole. À titre d’exemple, en partant des données de l’Institut de statistique du Québec, l’atteinte des objectifs de croissance était dopée par les résultats dans trois provinces productrices de pétrole, l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve et Labrador (TNL). Ces résultats viennent en bonne partie du fait que ces trois provinces exploitaient le pétrole alors que le prix de celui-ci était à la hausse jusqu’en 2014.

http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/economie/comparaisons-economiques/interprovinciales/tableau-statistique-canadien.pdf (page 20)

Figure 1: Croissance du PIB du Canada et des provinces 2004-2016                   Pendant près d’une décennie, l’exploitation du pétrole a marqué l’économie canadienne. Les provinces productrices ont montré des hausses de leur PIB quand le prix était élevé et des baisses depuis 2015 avec un prix bas. Le Québec et l’Ontario ont montré une toute autre tendance, plutôt stable et avec une croissance du PIB plus bas.

L’énergie fossile et l’économie canadienne

Cette situation explique presque directement l’orientation du gouvernement Harper à plusieurs égards, favorisant le développement de ces ressources et contestant les efforts de gérer les changements climatiques en général et la croissance des émissions de GES en particulier. Cela permet de comprendre aussi aujourd’hui, dans une toute autre situation où le prix du pétrole est bas et prévu par plusieurs pour rester bas (voir mon dernier article), la volonté des gouvernements de cibler quand même le maintien de cette exploitation, sans relâche pour les deux provinces des Prairies, et tout récemment, avec le lancement d’Advance 2030, pour Terre-Neuve et Labrador.

Ce qui frappe est que les sables bitumineux à la base de l’économie de l’Alberta et de la Saskatchewan, et l’exploitation en mer à TNL, se situent dans un contexte que certains analystes décrivent comme une tendance vers un pic de la consommation du pétrole, cela d’ici peut-être, justement, 2030. Comme je l’ai indiqué dans mon dernier article, cela risque de restreindre les ambitions des différents gouvernements et entreprises à accroître leur production, voire à la maintenir, lorsqu’il s’agit de ressources non conventionnelles. Il est intéressant à cet égard de voir l’Institut économique de Montréal (IEDM) sortir un texte sur les retombées positives de la croissance économique tout aussi déconnecté de la réalité que les voeux des gouvernements: l’IEDM souligne la contribution des provinces productrices (dans le passé…) à ces retombées.

L’exploitation en eaux profondes (une autre source de pétrole non conventionnel)

J’ai abordé la question de l’exploitation pétrolier dans l’Ouest dans mon dernier article, et j’ai décidé de voir ce qui pouvait se dire des efforts dans l’Est, à TNL. C’est dans le contexte baissier actuel que nous avons vu le gouvernement de TNL sortir donc son Advance 2030, sans qu’il y ait mention de la banqueroute qu’occasionne actuellement le désastre fiscal du projet Muskrat Falls. Le dépassement par le double du budget de ce méga-barrage, et une absence de marchés prévisibles pour son énorme production d’électricité, soulignent la tentation que représente pour l’ensemble des gouvernements la «contribution à l’économie et à la prospérité» des grands projets. C’est comme cela, par ailleurs, que le Premier ministre Couillard a décrit le projet du REM de la Caisse de dépôt – c’est un «grand projet» – , plutôt que de mettre de l’avant sa raison d’être, sa prétendue contribution à une amélioration du transport en commun dans la métropole. Contrairement à TNL, le Québec va apparemment pouvoir vendre une partie de ses surplus d’électricité, venant entre autres de son projet de barrages sur la Romaine.

C’est plutôt décourageant de voir les efforts de l’«opposition» à TNL de proposer des Reflections on a Sustainable Post-Oil-dependent Newfoundland and Labrador. Il s’agit d’un travail d’un groupe d’experts qui voient plutôt bien l’ensemble des défis sociaux, environnementaux et économiques de notre développement s’enfoncer dans le piège restreignant de la croissance économique. Leurs orientations sont toutes inscrites dans l’économie verte (en se référant à Dialogues pour un Canada vert, dont j’esquisse les faiblesses dans mon livre) et une absence d’expertise, d’après mes lectures, quant aux enjeux fondamentaux pour le pétrole. Le document est un rapport découlant d’une conférence tenue en novembre 2016 et contient une série d’articles sur l’ensemble des problématiques.

L’intervention a été suivie par une entrevue avec une des responsables, la professeure Neis, dans The Annual, où elle remarque que, en dépit de leurs efforts, il y a un mouvement de fond, via le NL Research Development Corporation, vers de nouvelles explorations et si possible exploitations offshore – des «energy mega-projects» – qui va donner lieu, en janvier 2018, à Advance 2030 où la province cible une production offshore le double d’aujourd’hui. Le travail de concertation me rappelle mes efforts avec Les indignés, mais il est orienté dès le début vers une vision d’une économie verte. Dans son entrevue, Neis conteste par ailleurs les «doom and gloom scenarios we encounter on an almost daily basis» où je dois bien me trouver.

L’approche de l’économie verte, suivant des critiques faites tout au long des dernières années propose que le développement économique pourra se poursuivre, mais en intégrant les contraintes environnementales (et sociales) qui n’ont jamais été intégrées pendant les décennies d’effort du mouvement environnemental; le recours à un nouveau terme pour décrire l’effort n’en diminue pas les obstacles. L’expérience récente en TNL avec l’initiative de Reflections représente ce qui est presque une évidence, que les promoteurs de la croissance économique se trouveront dans les postes décisionnels et ne pourront intégrer les propositions d’une vision plus holistique. C’est presque en même temps que l’annonce d’Advance 2030 et le rappel de Reflections se sont présentés.

De retour à l’IPV – deux façons

Contrairement à ma petite recherche sur l’Ouest, celle sur l’Est n’a pas encore abouti. Je vais poursuivre ma recherche dans les jours qui viennent, mais il me paraît pertinent de sortir ce court article pour souligner non seulement la volonté des gouvernements de poursuivre le développement pétrolier mais l’explication de cela, l’espoir de pouvoir maintenir la croissance économique. Il est intéressant de voir dans la Figure 1 le lien entre les deux, avec les provinces productrices maintenant en-dessous de seuil de rentabilité, montrant – au moins temporairement, mais je crois de façon permanente – que nous sommes en train d’être rattrapés par la non prise en compte de l’environnement, de la planète, de ce que veulent sauver les promoteurs de l’économie verte.

Le chapitre de mon livre sur l’IPV sur l’activité minière esquissait l’approche de l’économie écologique à cette activité: l’extraction représente une soustraction dans l’actif d’une juridiction, et ne devrait donc pas être attribuée au «progrès» que le PIB prétend indiquer. Il faut plutôt l’investir (voir l’exemple de la Norvège) dans l’espoir de pouvoir générer par les retombées des investissements une contribution soutenable au développement long terme. On voit un résultat de la décision – partout – d’agir autrement: le PIB des provinces productrices étaient en hausse pendant les années fastes, mais rien ne reste après, quand le prix chute et on se trouve avec la ressource disparue.

Il est certainement illusoire de penser que les gouvernements agiront autrement, mais nous sommes en train actuellement, à travers le Canada, de voir le défi du «développement» lorsque celui-ci doit être fondé sur des activités ayant un potentiel de long terme. Entretemps, le calcul de l’IPV indique assez clairement que le PIB, en excluant le coût des externalités, ne fournit pas un bon indice, même pour les provinces non productrices comme le Québec et l’Ontario. M. Couillard voudrait bien que ce soit autrement, mais l’agriculture et la foresterie, sous un autre régime, peuvent représenter des bases plus soutenables d’un développement approprié…

 

MISE À JOUR le 2 mars 2018

Le secteur en eaux peu profondes Jeanne D’Arc (voir la carte) est au cœur de l’activité de production pétrolière à Terre-Neuve et Labrador (TNL). La plateforme Hibernia, la plus grande au monde, y produit du pétrole  (elle est dans environ 80 mètres d’eau) avec forages à plus de 3700 mètres sous le fond) et l’activité s’approche plutôt d’opérations conventionnelles. La production y a commencé en 1997.

Le champ White Rose représente d’autres aires d’intérêt en eaux peu profondes d’environ 120 mètres. Il se trouve près de Hibernia et est en opération depuis 2005. Husky Oil (partenaire avec Suncor et Nalcor) proposait en mai 2017 des extensions des activités du site.

Carte

De plus récentes découvertes se trouvent dans le Flemish Pass (voir la carte), en eaux profondes plus au large. Statoil, qui s’est retiré des sables bitumineux, annonçait en février 2017 qu’elle prévoyait faire des forages exploratoires dans le secteur. Il s’agit de ce qui est communément considéré comme des gisements non conventionnels, en raison des coûts importants associés à l’exploitation. Cela représente le changement d’orientation pour ses investissements par rapport à ceux dans les sables bitumineux, qu’elle a maintenant abandonnés. Les annonces semblent très prudentes, devant les coûts très importants connus d’avance pour toute exploitation dans un tel secteur. On peut bien se poser des questions quant à l’annonce du gouvernement de TNL d’Advance 2030…

 

 

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L’abandon de Kinder Morgan (et même de Keystone XL)? L’avenir de la voiture personnelle

Cet article déborde presque naturellement de son questionnement initial concernant l’avenir du pipeline Kinder Morgan, pour arriver à des réflexions sur l’avenir de l’automobile individuelle. De nombreuses références peu connues au Québec représentant une contribution du texte. Il est plutôt long justement parce que j’ai décidé de laisser le lien entre les deux thématiques plutôt que d’en faire deux articles.

Le conflit entre le NPD de l’Alberta et le NPD de la Colombie Britannique concernant le projet de pipeline de Kinder Morgan nous met devant la sorte de litige qui divise la société depuis des décennies, et auquel le mouvement environnemental s’est consacré corps et âme. En effet, le conflit entre les deux gouvernements reflète de nombreuses interventions des dernières années en opposition à ce projet de pipeline. J’ai décidé d’enquérir sur les fondements économiques du projet, incluant ceux de Kinder Morgan même. Ma petite enquête a abouti, à ma surprise, à une réflexion sur l’avenir de la voiture personnelle, thème phare de mon livre. Le lien vient d’une projection d’une baisse de la demande – et de la production – de pétrole et de l’arrivée de nouvelles innovations technologiques dans les transports.

L’avenir des sables bitumineux

Je ne suis pas allé très loin avant de trouver une situation – celle décrite dans mon livre – qui suggère fortement que, à l’instar de TransCanada et son projet d’Énergie Est, il y a une forte probabilité que le pipeline Trans Mountain ne sera pas construit, cela pour des raisons n’ayant rien à voir avec l’opposition environnementale et autochtone, même si celle-ci est bien fondée.

Certains constats se sont manifestés rapidement:

  • il n’est pas rentable actuellement d’ouvrir une nouvelle mine dans les sables bitumineux devant les coûts d’exploitation et le prix sur le marché  (voir les rapports annuels du Canadian Energy Research Institute (CERI)) pour des mises à jour régulières de la situation);
  • presque toutes les grandes pétrolières se sont retirées des sables, suggérant qu’elles ne voient pas une remontée des prix à un niveau qui rendrait l’investissement rentable dans un avenir prévisible;
  • peu importe la faiblesse de leurs engagements, l’ensemble des pays semblent conscients des menaces engendrées par les émissions de GES et il y a au moins une chance que la consommation des énergies fossiles diminue dans les années à venir, même si cela sera loin de ce qui est nécessaire en suivant les travaux du GIÉC;
  • le pétrole venant des sables bitumineux est non conventionnel et est parmi le plus cher de toutes les sources de pétrole actuelles à exploiter et à raffiner dans un monde où la consommation globale tendra à diminuer, laissant de moins de moins de jeu pour les acteurs à la marge.
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Beaucoup est en cause dans l’incertitude quant à la consommation dans les                       années à venir.

Ces constats comportent d’importantes incertitudes, notamment celles associées à l’idée qu’il pourrait y avoir une diminution volontaire de la consommation d’énergie fossile dans les années à venir. Reste que se pose dans ce contexte la question de l’intérêt pour de nouveaux pipelines alors que, sans croissance de la production, l’industrie aura de la difficulté à remplir les pipelines existants.

Ce dernier constat vient de Jeff Rubin, ancien financier de CIBC et maintenant auteur bien connu au Canada, qui a publié en mars 2016 un document choc The Future of Canada’s Oil Sands in a Decarbonizing Global Economy précédé par un texte d’opinion dans The Globe and Mail. En novembre de 2016, Rubin a consacré un autre article dans The Globe and Mail, intitulé « New pipelines: The oil sands may have trouble filling the ones it has ». Plus récemment (septembre 2017), Rubin a complété sa vision de la situation dans un autre document Evaluating the Need For Pipelines: A False Narrative For the Canadian Economy.

Les documents de Rubin couvre plusieurs composantes d’une analyse complète du contexte économique et social, voire environnemental, dans lequel l’avenir des sables bitumineux se joue. Son argument de fond comporte les réflexions suivantes par rapport à ce qui vient des pétrolières et des gouvernements qui leur font confiance pour leur avenir économique:

  • la volonté d’atteindre d’autres marchés que celui des États-Unis se confronte au fait que les prix offerts dans ses autres marchés, dont l’Asie, sont inférieurs à ceux obtenus des raffineries le long du Golfe du Mexique déjà insuffisants, même si celles-ci sont adaptées pour pouvoir traiter le bitumen, un produit pétrolier de bien moins bonne qualité;
  • la réduction récente dans la production de l’OPEP a bénéficié à l’exploitation de pétrole de schiste, dont la période nécessaire pour la mise en production est beaucoup plus courte que celle requise pour une mine dans les sables bitumineux, ce qui désavantage l’exploitation de ces derniers – cela dans un contexte où les coûts d’exploitation de ceux-ci sont élevés;
  • les investisseurs, tout comme les grandes pétrolières elles-mêmes, quittent les sables bitumineux, se disant que ce qui n’est pas rentable aujourd’hui ne le sera pas plus dans les années à venir – c’est-à-dire que le bas prix va se maintenir;
  • en juillet 2017, Transcanada signalait qu’elle pourrait décider de ne pas construire Keystone XL, devant des difficultés d’obtenir le capital requis des investisseurs, sans parler de son évaluation probable à l’effet que le pipeline ne serait par nécessaire et ne serait pas rentable face à la baisse projetée dans la production des sables bitumineux;
  • le déclin dans la production pétrolière sera rapide, entre 5 et 15 ans, selon Shell;
  • une croissance de la production dans les sables bitumineux, à l’encontre de ces projections, rendrait impossible l’engagement canadien dans l’Accord de Paris et il y a raison de croire qu’il y aura au moins un peu plus d’accent à l’avenir sur ces engagements, déficients déjà.

Le fait que les prix sur les marchés extérieurs à l’Amérique du Nord sont inférieurs à ceux obtenus en envoyant le produit au Golfe du Mexique fait que l’intérêt économique du pipeline Trans Mountain de Kinder Morgan est bien difficile à cerner dès le départ. De leur coté, les surplus de pétrole (de schiste) aux États-Unis représente un facteur important contre la construction de Keystone XL: les États-Unis n’ont pas besoin (pour un certain temps…) d’importations. Le pétrole de schiste se montre en effet le concurrent actuel des sables. La production dans le schiste était associée à une hausse de la demande mondiale, mais moins que celle de la production – qui était en baisse constante en 2015. Le pétrole de schiste est moins cher à produire et de plus grande qualité. En complément, j’entends régulièrement que les entreprises qui exploitent le pétrole de schiste aux États-Unis font faillite très souvent, et ce secteur de croissance de la production, derrière les surplus sur les marchés qui affectent à la baisse le prix, n’est pas voué à un avenir de long terme.

Pour Rubin, il y a plusieurs pistes qui peuvent être envisagées en pensant à l’avenir économique en fonction des sables bitumineux, mais il ne suggère pas qu’elles soient viables. Pour une approche qui cherche à envisager une transition plus soutenable du modèle de croissance économique (c’est son mandat au Center for International Governance Innovation et probablement personnel aussi, lui qui est économiste), mieux vaut plus de raffinage d’un produit actuellement envoyé à l’état presque brut que plus d’extraction et d’exportation de ce produit brut – sauf que les coûts pour se lancer dans la construction de nouvelles raffineries seraient prohibitifs. Probablement plus pertinent, il faut viser les énergies renouvelables comme remplacement de l’énergie fossile, plutôt que de cibler une augmentation de la production de cette dernière. Ici, Rubin ne fournit aucune indication qu’il comprend les limites de cette option.

Seba Fig 16

Pour Seba et Arbib, les sables bitumineux représentent la source de production la plus à risque.

L’automobile personnelle en voie de disparition?

Dans son document de septembre 2017, Rubin cible directement les pipelines, mais complète aussi son portrait de l’avenir. Le secteur des transports compte pour les deux-tiers de la consommation actuelle du pétrole, et le déclin projeté (…) viendra de l’élimination du pétrole comme fuel. Rubin réfère à des fabricants d’automobiles qui sont intervenus de différentes façons en insistant  sur une transition rapide, quittant l’essence et le diésel, et une décision de la Chine à l’effet que 25% des voitures du pays seront électriques ou hybrides en 2025 et de passer rapidement à l’élimination complète des véhicules à essence et au diésel… C’est la période prévue pour une croissance dans les sables justifiant le besoin de nouveaux pipelines.

Un travail par Geoff Dembicki, journaliste d’expérience du webzine The Tyee, pousse l’analyse plus loin, en fait, fournit une piste pour essayer de bien analyser une possibilité intéressante pour l’avenir des transports. Here’s How Canada’s Oil Sands Could Collapse by 2030, publié en août 2017 dans le webzine Vice, se fie à un rapport de James Arbib et de Tony Seba de l’Université Stanford. Spécialistes des perturbations technologiques inattendues, ces auteurs voient comme déclencheur d’une «transition» rapide trois tendances lourdes: celle vers le transport électrique; celle vers un modèle des transports visant les services plutôt que la propriété; celle vers les véhicules autonomes. Rethinking Transportation 2020-2030 : The Disruption of Transportation and the Collapse of the Internal Combusion Vehicle and Oil Industries propose que, face à cet ensemble de pressions et d’innovations technologiques – on peut penser à celles d’Über, Tesla, Lyft, Car3Go et Google – et le constat que l’on peut sauver peut-être $6000 avec la décision de ne pas acheter une nouvelle voiture personnelle, le véhicule à combustion interne disparaîtra de nos routes d’ici 2030 (ils ciblent les États-Unis). Ma lecture se faisait à la suite de la lecture de Transport Revolutions: Moving People and Freight Without Oil, de Richard Gilbert et Anthony Pert, qui remonte à 2010, esquisse d’importants défis mais représente la pensée traditionnelle, même si à la fine pointe, que Seba et Arbib suggèrent dépassée devant la rapidité, l’envergure et l’impact des innovations technologiques perturbatrices. On peut voir une présentation de Seba sur l’ensemble de ces questions ici.

Dans mon travail pour Trop Tard, j’étais amené de différentes façons à cibler la disparition de l’automobile personnelle comme élément clé dans la réduction nécessaire des émissions de GES et la résolution de nombreux problèmes actuels, dont la congestion et le mauvais aménagement de nos villes. Il s’agissait d’un élément quasi mythique dans les sociétés riches depuis la Deuxième Guerre mondiale. Face à un possible effondrement du système économique, il vaut la peine de cerner le mieux possible l’avenir transformé par cette quasi disparition de la voiture personnelle à essence. Il semble que cela doit venir de choix de société difficiles, voire inimaginables, mais Seba et Arbib fournissent un scénario où cela pourrait arriver dans le cours normal des choses, et rapidement. Et il ne s’agit pas, en dépit du titre de leur rapport, du véhicule  à essence; le véhicule personnel plus généralement y est mis en cause.

Un scénario 

Dans leur scénario, Seba et Arbib proposent que l’arrivée de la voiture autonome électrique jumelée à des réductions importantes de coûts de fabrication et d’opération de ces voitures pourrait aboutir à l’abandon, assez rapidement – d’ici 2030 dans leur scénario, la transformation débutant avec l’autorisation du véhicule autonome (en Californie) en 2021 – , de la voiture personnelle. Clé dans le portrait est une vision des transports comme des services (Transportation as a Service – TaaS) et non pas comme jouant un rôle dans la société de consommation. Les incidences d’une telle transformation radicale mais en ligne avec des tendances actuelles seraient impressionnantes: une baisse de la flotte américaine d’environ 250 millions de véhicules à moins de 50 millions; la quasi disparition de la congestion, fonction d’une surabondance de véhicules personnels; la libération de grandes superficies dans les villes actuellement consacrées au stationnement de ces véhicules personnels. En 2030, selon le scénario de Seba et Arbib, 60% des véhicules seraient ainsi alloués aux services de transports et non à embellir la réputation de leurs propriétaires.

Seba Fig 5

Dans le scénario de Seba et Arbib, la propriété d’une voiture personnelle sera en déclin précipiteux dans les 15 prochaines années.

La transformation des transports en services permettrait de réduire plusieurs des obstacles associés dans la pensée courante au remplacement des véhicules à essence par des véhicules électriques (voir aussi à cet égard «Voiture électrique écologique? À chacun de se faire une idée», du même auteur, Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire en France, et que je ne trouve pas en ligne en dépit de posséder l’article), dont une consommation beaucoup moindre de matières premières (dont le lithium et le cobalt) pour le nombre beaucoup moindre de véhicules. Le recours à l’électricité comporterait une hausse de 18% de la consommation, mais cela serait accompagné d’une baisse dans la demande totale d’énergie pour les transports de 80% (cela toujours pour le cas des États-Unis). Les véhicules autonomes pourraient courir 500 000 milles dans leur vie et ainsi répartir l’investissement dans leur construction et les émissions qui seraient en cause sur deux fois et demi plus de distances et de services rendus.

Les auteurs envisagent une situation où une flotte de véhicules de service finirait par être offerte gratuitement, tellement elle répondrait à un service de base dans la (nouvelle) société. C’est une variante de Halte: le problème avec l’approvisionnement difficile en énergie fossile bon marché est transformé par des innovations qui diminuent radicalement le besoin pour cette énergie. Le résultat est que des moyens de transport pourraient continuer à desservir les sociétés, en dépit d’effondrements dans l’industrie pétrolière et dans l’industrie manufacturière de l’auto, un effondrement dans le modèle économique, quoi…

Seba et Arbib situent l’avenir ainsi décrit dans la poursuite de ce modèle économique, mais ce qui est fascinant est qu’il n’y a aucune nécessité pour cela et, au contraire, cet avenir se situe bien dans les fondements de cette nouvelle société que j’essaie d’esquisser dans mon livre. L’effondrement de l’industrie pétrolière et de l’industrie de l’automobile, qu’ils cherchent à relativiser, serait l’effondrement projeté par Halte. Également plus que pertinent, le scénario pourrait plus facilement être vu comme applicable dans les pays pauvres dans la mesure où les transports qu’il décrit sont des services, bon marché par comparaison à la possession d’une voiture personnelle.

Récapitulation: Un avenir plutôt incertain pour l’exploitation des sables bitumineux

L’intérêt pour la rentabilité ou non du pipeline Kinder Morgan amène loin! Reste qu’il se situe dans une compréhension de la situation dans le monde contemporain en ce qui concerne l’énergie fossile bon marché et facile d’accès qui a marqué nos sociétés depuis des décennies. Ce que Seba et Arbib fournissent est une sorte de bénéfice non comptabilisé de l’effondrement, lorsqu’il est jumelé à une prise en compte de certaines composantes de nos sociétés actuelles qui peuvent se transformer dans celles à venir.

Seba et Arbib cherchent des solutions pour les défis des pays riches, ne suggérant aucune préoccupation pour les transports dans les pays pauvres. Reste que leur conclusion de base est à l’effet que les flottes de véhicules autonomes électriques – disons le transport en commun au niveau du véhicule individuel – sont bien plus efficaces que l’ensemble de véhicules personnels qu’elles peuvent justement remplacer, ceux-ci restant inutilisés plus de 90% du temps. Il s’agit d’innovations qui pourraient vraisemblablement être applicables dans les pays pauvres.

Finalement, une question de fond à laquelle personne ne peut répondre concerne le bas prix des énergies fossiles actuellement: est-ce qu’il résulte des importants surplus générés par le retrait partiel de l’OPEP du marché, ou est-ce qu’il résulte d’une baisse de demande que l’on peut associer à la perte de capacité de consommer? En complément à la scène animée par les premières ministres de l’Alberta et de la Colombie Britannique, il est intéressant à cet égard de voir le comportement des premiers ministres canadien et québécois face à ce que ces auteurs, ce que l’ensemble de la communauté scientifique et de la société civile, considèrent comme une crise dont il faut chercher des pistes de sortie ou de gestion.

Le lendemain de son élection, il était fascinant d’entendre l’éminence verte du gouvernement Trudeau, Stéphane Dion, maintenir en entrevue que c’était regrettable que Keystone XL n’ait pas été approuvé et qu’Énergie Est soit dans le trouble. Mëme si ce gouvernement a fait du mileage avec la signature de l’Accord de Paris sur la réduction importante des émissions de gaz à effet de serre pour l’ensemble des pays de la planète, il maintient toujours les objectifs du gouvernement Harper pour les réductions de GES (beaucoup trop faibles) et ne montre aucun succès dans la gestion des problèmes du secteur comme la taxe sur le carbone (entendons-nous: à un niveau pouvant aboutir aux résultats recherchés).

Pour maintenir la confusion, en fait, l’incapacité de trancher devant une problématique qui ne pardonne pas et qui ne permet pas le maintien de notre «business as usual» en même temps que des réductions importantes de nos émissions, The Globe and Mail a couvert le Premier ministre lors d’une entrevue en avril 2017 où il suggérait que l’exploitation des sables bitumineux allait connaître un déclin (un «phasing out»). La réaction de l’Alberta était immédiate, mais personne ne semble avoir demandé sur quelle période le déclin allait s’opérer, et il est sûr que Trudeau, si on lui posait la question, serait de l’avis que cela va prendre longtemps…

Du coté du Québec, la Politique énergétique de 2015 fournissait tout ce qu’il fallait pour comprendre la vision du gouvernement Couillard en voulant faire les «vraies affaires». Cela va prendre du temps. À titre d’exemple que j’ai déjà souligné, la Politique prévoit pour 2030 qu’il y aura un million de voitures électrique sur les routes de la province, et quatre millions de voitures à essence. Intéressante orientation alors que même des pétrolières et des constructeurs d’automobiles prévoient la disparition de leurs flottes et de leur production d’ici peut-être 15 ans, d’ici 2030…

 

 

 

 

 

 

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Et après l’abandon d’Énergie Est…?

Une bonne partie de ce texte vient d’un document plus court soumis à différents éditeurs au moment du lancement du livre Trop tard en novembre dernier. Le texte n’a pas été retenu et il me paraît opportun de le publier moi-même ici.

 

La décision de TransCanada d’abandonner la construction du pipeline Énergie Est (comme par ailleurs celle d’abandonner l’exploitation sur Anticosti…) ne devrait pas constituer une grande surprise. Si l’opposition citoyenne au projet l’avait évidemment rendu problématique, il était aussi clair qu’il était devenu pour la compagnie une source de grande préoccupation sur le plan financier, ce qu’une connaissance des enjeux économiques en cause aurait permis d’entrevoir. Voir par exemple cet article de l’automne dernier dans Alternatives Journal. Or, l’ensemble de la classe politique qui est intervenu (et qui intervient toujours) dans le dossier pétrolier affiche curieusement un manque de connaissances de ces enjeux.

Peak oil, declining EROI and the new economic realities:: New limits to growth?Charles Hall, Stephen Balogh and Jessica Lambert 2012

Avec la baisse constante du rendement des nouvelles sources d’énergie (leur ÉROI), plus de ressources de la société doivent être consacrées à la production d’énergie (la composante noire)  et moins reste pour les autres activités de la société, sociales et économiques (la composante rouge). Source: Charles A. S. Hall et al, 2012 – Une variante de cette figure est utilisée par Alain Vézina dans le texte dont il est question à la fin de cet article.

Pétrole conventionnel, pétrole non conventionnel

De leur coté, les entreprises pétrolières ne semblent pas prendre la pleine mesure des défis. Les grandes agences internationales de l’énergie reconnaissent certes que la production du pétrole «conventionnel» va subir un déclin précipité d’ici une quinzaine d’années (à moins de nouvelles découvertes finalement imaginaires), avec un épuisement progressif mais rapide de ce qui reste des énormes réserves conventionnelles qui ont propulsé l’économie mondiale depuis près de cent ans. Mais on peine à reconnaître le fait que le potentiel du pétrole et des autres énergies fossiles dites «non conventionnelles» – le pétrole et le gaz de schiste, les gisements exploités en eaux très profondes, les sables bitumineux – est insuffisant pour compenser le déclin du conventionnel.

Pire, ces énergies non conventionnelles ont un rendement sur l’investissement en énergie (ÉROI) très bas par rapport aux rendements stupéfiants du pétrole conventionnel, ce qui est malheureusement très peu reconnu. Par conséquent, elles seront non seulement incapables de remplacer les énergies conventionnelles, mais leur propre production sera incapable de soutenir notre système économique fondé sur un accès à des sources d’énergie bon marché à haut rendement. Depuis 2014, la baisse du prix du pétrole est le fruit d’une réaction des sociétés à des prix élevés et insoutenables dans la période précédente, combiné à un surplus de production du pétrole et du gaz de schiste de moins en moins rentable. Cette situation est loin d’être inédite. Depuis les années 1970, le prix élevé du pétrole a régulièrement coïncidé avec les périodes de récession dans les pays industrialisés, incluant la Grande Récession, qui à été précédée par des prix du pétrole records. La question se pose si le faible prix sur les marchés depuis plus de trois ans est le reflet d’une demande risquant d’être en baisse pour longtemps et un ralentissement des économies en conséquence.

De nombreuses indications nous portent à croire en fait que les économies des pays riches soient sur le point d’entrer dans la période décrite par les projections du rapport Halte à la croissance en 1972, soit le début de l’effondrement du système économique autour de 2025. Le modèle informatique utilisé à l’époque par les chercheurs du MIT était assez simple, mais décrivait de façon très juste le fonctionnement de base du système, totalement dépendant d’un approvisionnement en ressources naturelles, et en particulier en énergie, dépendance inconciliable avec les limites de cet approvisionnement qui se manifestent de plus en plus. Un ensemble de «matières premières» sont rendues de moins en moins facilement accessibles et de moins en moins bon marché.

À la recherche d’outils pour y répondre

Le public semble totalement dépourvu d’outils pour bien prendre la mesure de cette situation. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le transport basé sur des véhicules privés et l’étalement urbain se conjuguent avec le rôle du pétrole et de la construction automobile dans l’économie mondiale. À titre d’indication, la liste des 12 premières entreprises du Fortune 500 de 2012 incluait Walmart et 11 entreprises du secteur de l’énergie (fossile) et du secteur automobile. Si la prise de conscience démarre lentement, la montée d’un discours centré sur les véhicules électriques ne tient pas compte du fait que la production électrique dans le monde industrialisé provient toujours d’énergie fossile (à raison d’environ 80%) et que les ressources nécessaires pour constituer une flotte de véhicules électriques à même de remplacer les véhicules à essence nécessitera un approvisionnement énorme en matières premières.

Pire, cette approche ne reconnaît d’aucune façon les énormes inégalités dans le monde actuel, entre autres en matière de transports privés. Des milliards d’humains dépendent actuellement de transports actifs ou, pour une minorité, de mobylettes et de petites motocyclettes. L’Europe connaît aujourd’hui le défi des migrations provenant non seulement de zones de guerre, mais d’une partie importante de l’Afrique subsaharienne dont la population risque de doubler dans les prochaines décennies. Le président Trump a centré une partie importante de sa campagne sur la crainte que suscite la venue possible d’un flot de migrants du sud de la frontière des États-Unis. Alors que nous cherchons à maintenir notre mode de vie, fondé sur notre modèle économique, des milliards d’être humains n’arrivent pas, n’arrivent plus à envisager un avenir semblable au nôtre, et n’acceptent plus cette situation. Le potentiel pour un effondrement social qui accompagnera l’effondrement économique est énorme.

En décembre 2015, l’ensemble des pays signataires de l’accord de Paris ont montré leur incapacité de concilier ce modèle économique avec les énormes réductions de gaz à effet de serre nécessaires pour limiter le réchauffement climatique. Et particulièrement leur incapacité à diminuer leur consommation d’énergies fossiles. Prétendre que Paris a été un succès est un déni devant la nécessité de réduire notre consommation d’énergies fossiles, et ce, rapidement. Il est temps pour la société civile de reconnaître ce déni et de procéder à un changement de discours (et de pensée) susceptible d’amener la société à confronter l’imminence d’un effondrement.

Une nouvelle société à mettre en oeuvre

Une nouvelle société doit s’imposer rapidement, et avec elle un nouveau modèle économique qui devra d’abord abandonner la fixation sur la croissance et sur le PIB comme indicateur de progrès à cet égard. Notre modèle économique montre actuellement des signes d’épuisement. On peut déjà le constater dans les régions où le secteur forestier prédomine, lequel se serait effondré selon les indicateurs des marchés n’eut été le soutien de l’État. On le voit dans les territoires où domine une agriculture industrielle totalement dépendante des énergies fossiles, ce qui provoque une dégradation des milieux de vie. Et on l’observe finalement dans les régions minières où l’industrie, soutenue par nos gouvernements, exploite nos ressources non renouvelables sans que ne soit comptabilisé cet appauvrissement de notre capital naturel.

Ces diverses activités sont maintenues et subventionnées par nos gouvernements, notre société, parce qu’elles maintiennent de nombreux emplois et participent du maintien de la croissance économique, qui à son tour donne l’impression de générer les revenus nécessaires. Mais c’est finalement l’important endettement de notre société qui soutient cette illusion, à travers l’endettement gouvernemental et celui des ménages, comme de l’endettement écologique. Et c’est justement cet endettement, dont le remboursement éventuel relève de l’illusion, qui est mis en cause par l’effondrement projeté.

Nos vies citadines, pour la grande majorité d’entre nous, dépendent entre autres d’un approvisionnement continu en énergie – pour nos transports, pour nos activités commerciales et manufacturières, pour nos logements, pour tout. Nous sommes à la veille de perdre une bonne partie de cet approvisionnement avec la raréfaction des énergies fossiles conventionnelles et l’effondrement de l’économie qui en dépend. Face à cela, il est temps, pour la société civile, de s’y mettre : il faut initier un effort de planification d’une société qui vivra, tout d’abord, avec la moitié moins d’énergie. Dans cet effort, l’hydroélectricité, une énergie sûre et permanente («durable» dans un langage dépassé) fera l’envie de nombreuses sociétés totalement dépendantes de l’énergie fossile. Il n’est plus le temps de chercher à planifier le maintien de notre mode de vie, qui dépasse de loin la capacité de support de la planète, qu’il y ait effondrement ou non. Il est temps d’accepter la vision du monde réel qui se présente, dans laquelle nos dépassements sont en train de nous rattraper. Nous n’avons pas 50 ans pour le faire; nous avons à peine 10 ou 15 ans.

D’autres réflexions sur le sujet en cours

Le sociologue Alain Vézina travaille depuis un certain temps sur un texte suivant les grandes lignes de cet article et qui permet de voir plusieurs arguments de mon livre en version abrégée; son texte est en révision plutôt permanente… En attendant que la rubrique pour le suivi de mon livre sur ce site soit prête – il n’y a pas de grande demande! – , j’ai convenu avec Alain de mettre en ligne son texte dans sa version actuelle, que voici. On ne trouve pas au Québec beaucoup de textes en ce sens…

Jeudi dernier, j’ai fait une présentation dans un cours de sciences politiques de l’Université de Montréal portant sur les politiques environnementales; la présentation constituait ma vision de l’histoire du mouvement environnemental à travers mon expérience personnelle, pour cerner les enjeux actuels. Pour cette deuxième partie, il s’agissait d’une autre variante de la pensée du livre. Pour le moment, je ne réussis pas à mettre le document en ligne, mais cela viendra.

Christoph Stamm, le chargé de cours qui m’a invité [à faire la présentation aux étudiants], a produit un article dans le cadre de ses recherches qui s’intitule «Si la transition écologique avait lieu … Une prospective sociologique pour élargie la discussion sur la responsabilité des entreprises» (Revue de l’organisation responsable, vol. 10,(2), 75-87). Il est intéressant dans la perspective de mon livre, et mérite lecture; vous pouvez en obtenir une copie en le contactant à christoph.stamm@umontreal.ca

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Nos présuppositions de base doivent être questionnées

Dans mon dernier petit article, je soulignais l’absence d’analyse critique de la part des journalistes et même des spécialistes d’un élément fondemental dans la récente annonce par l’administration Trump de l’ouverture de grandes régions des côtes américaines à l’exploration pétrolière. Une analyse des coûts de l’exploration et des capacités des pétrolières d’investir les fonds nécessaires mérite d’être faite, devant des informations des dernières années indiquant que ces coûts sont excessifs en termes de la capacité des sociétés à consommer ce pétrole à un prix qui génère un profit aux investisseurs.

Absence d’analyse du modèle économique

De façon plus générale, il y a une absence généralisée de réorientation des critiques de projets de développement économique face à un constat tout aussi général à mon avis de l’échec de l’influence voulue de ces critiques sur les décideurs. Il est très rare que ces critiques soulignent un fondement de la prise de décision en démocracie, soit que les candidats à des postes décisionnels répondent aux attentes des citoyennes dans leurs propositions et leurs programmes; il y a aussi une absence de reconnaissance que ces attentes sont définies dans la grande majorité des cas par la conviction que leurs vies de «consommateurs» ne permettent pas les réorientations requises par les critiques, soit des réductions dramatiques dans leur «niveau de vie» qui est fonction du dépassement de l’empreinte écologique et d’une surconsommation de produits matériels au cœur des crises contemporaines.

Le sommet des plus hauts édifices de la ville chinoise de Wenling émerge du smog. Selon l’OCDE, la pollution atmosphérique «devrait devenir la principale cause environnementale de décès prématurés», surtout en Asie, où plusieurs villes dépassent les normes de l’Organisation mondiale de la santé.

Source: Agence France-Presse via Le DevoirLe sommet des plus hauts édifices de la ville chinoise de Wenling émerge du smog. – C’est rare que les véritables enjeux ressortent du smog des revendications environnementales et sociales.

Le 12 décembre, Stéphane Brousseau a introduit dans son réseau de contacts et d’échanges le rappel d’un document de l’OCDE de 2011 couvert par un reportage du Devoir. Il l’a fait sans commentaire autre que son jugement que c’était «toujours d’actualité»… J’ai esquissé une courte réponse :

J’ai lu l’article, de plus en plus rapidement au fur et à mesure que je reconnaissais les propos, mais sans avoir noté que tu nous fournissais un article de 2011. En effet, dans le temps, j’ai eu l’occasion de commenter cet article, en commençant avec le constat que l’OCDE prévoit des problèmes environnementaux qu’il faut éviter alors qu’elle présumait comme inéluctable une croissance économique qui aboutit en 2050 à une activité économique quatre fois celle d’aujourd’hui!

Je suggère que l’article est toujours d’actualité, non pas parce que nous nous montrons toujours incapables de «compenser les impacts liés à la croissance économique» (citation du rapport) – c’est certainement vrai quand même – , mais parce qu’il nous montre un leadership mondial toujours incapable de se défaire de l’illusion que cette croissance (et celle démographique aussi) vont continuer nécessairement, en dépit de l’extravagance du portrait, et du concept…

Personne à ma connaissance n’a répondu ni au message de Brousseau ni à ma réflexion là-dessus. Curieusement, par contre, un autre message de Brousseau (du 20 décembre) a généré une série de réactions. Il s’agissait d’un autre travail de l’OCDE – la même organisation que celle de 2011 qui fait ses évaluations en fonction d’une visée pour la croissance qui va la voir quadrupler d’ici 2050 – en prenant ses constats comme du cash. Il s’agissait d’une critique à l’effet que «le Canada [a été] pointé du doigt par l’OCDE pour son irresponsabilité climatique…» C’est une critique qui peut être adressée à l’ensemble des pays ayant signé l’Accord de Paris, pour qui l’objectif (raté) est de mettre en place des mesures pouvant mitiger les changements climatiques (lire: réduire les émissions de GES) alors que le développement économique se poursuit en générant ces mêmes émissions.

Le réseau semble plus motivé par des interventions à caractère environnemental dans l’actualité, et il est frappant de constater jusqu’à quel point celles-ci sont celles prônées par l’OCDE: ne pas freiner le développement mais le rendre plus vert. Il est plus que surprenant, après tant d’expériences, après tant d’années, de voir la société civile acheter l’approche des instances économiques, acceptant en même temps implicitement cette vision d’un monde en 2050 de sociétés dont l’activité économique sera quatre fois plus importante qu’aujourd’hui. Sauf que l’OCDE constate la catastrophe en 2050 suivant ces mêmes tendances. Est-ce que la société civile québécoise, dans ses interventions, pense vraiment  que nous allons pouvoir nous rendre à quatre fois plus de cette activité économique qui est, dans son fondement même, destructrice?

Les réponses à la deuxième intervention de Brousseau peuvent peut-être être résumées par une à l’effet que «les solutions technologiques ne peuvent être efficaces sans une nécessaire révolution sociale écologique! C’est sur cette question que les écolos doivent centrer leurs réflexions et engager un débat social radical». Une telle vision semblerait sortir du moule de l’OCDE, mais en fait, les implications d’une telle posture me paraissent peu reconnues, noyées dans une vision qui s’appellent l’économie verte. Mon livre cherche à mettre en évidence les faiblesses de cette vision. La réplique de Brousseau a du sens, et rejette explicitement le paradigme de l’OCDE: «les faits actuels tendent à démontrer, avec la tendance des stratégies comportementales qui se maintiennent, que le réel débat est de stopper l’économie mondiale et de revoir complément le fonctionnement en société de l’espèce humaine!».

Le problème inhérent dans les critiques

J’ai relu mon analyse du rapport de l’OCDE de 2011. Avec tout ce qui tournait autour de Rio+20 en 2012, non seulement sommes-nous venus à considérer la croissance et le progrès comme allant de soi, mais «si nous ne voulons pas voir s’interrompre la progression du niveau de vie que nous connaissons depuis cinquante ans», il faut maintenir la croissance, en la rendant (ou plutôt en l’appellant) «verte». Le rapport souligne ceci tout en constatant que ses projections pour 2050 sont catastrophiques, presque à l’instar des projections de Halte à la croissance [1] dans son scénario «business as usual».

Les constats ne sont pas sans contradictions :

Des stratégies sont nécessaires pour parvenir à une croissance plus verte. Si nous ne voulons pas voir s’interrompre la progression du niveau de vie que nous connaissons depuis cinquante ans, il nous faut trouver de nouveaux moyens de produire et de consommer. Et même redéfinir ce que nous entendons par le «progrès», et comment nous le mesurons.

Tout en insistant sur une redéfinition du notre conception du «progrès», le rapport est fondé sur la volonté de maintenir «le progrès que nous connaissons depuis cinquante ans». C’est la quadruture du cercle pour les auteurs: maintenir le progrès tout en redéfinissant le progrès. Et il est à noter que cet aspect fondamental du rapport est laissé à sa toute fin, présumément comme un défi à long terme et différent des autres.

Quatre politiques majeures sont nécessaires pour renverser ces tendances, selon l’OCDE. On y voit une série de propositions qui circulent depuis des lunes, et qui sont censées permettre à l’économie à se maintenir.

D’abord, rendre la pollution plus coûteuse que les solutions plus vertes, au moyen d’écotaxes ou d’échanges de permis d’émissions. Les gouvernements doivent aussi mettre un prix sur les biens et services produits à même le patrimoine naturel ou sur les «services écosystémiques», comme tarifer les grands usages de l’eau ou les ressources rares.

Les gouvernements doivent aussi supprimer les subventions préjudiciables à l’environnement, qu’il s’agisse d’irrigation ou de combustibles fossiles, et concevoir des réglementations et des normes efficaces pour enrayer le déclin de la biodiversité, comme les milieux humides, tout comme ils doivent assujettir leurs politiques économiques aux priorités de conservation des écosystèmes et des ressources vivantes. Ils doivent aussi encourager l’innovation verte dans la foulée du débat qui doit se faire à Rio, par exemple, en juin prochain, où on tentera de lancer une politique économique mondiale et verte.

Voilà la définition presque de l’économie verte, la poursuite des interventions du mouvement environnemental depuis des décennies en changeant de nom ce qui est en cause. L’OCDE ne reconnaît pas que le geste d’insérer dans l’activité économique des mesures qui tiennent compte de la pollution et des services écosystémiques, voire qui cherchent à maintenir la biodiversité de la planète, annulent cette activité avec des coûts qui dépassent les rendements (voir par exemple mon livre sur l’IPV). On peut citer un seul passage de mon texte de 2012 où on voit les capacités des économistes, toujours dernière de telles interventions, de manquer la cible en décrivant le virage nécessaire:

«Une action précoce est rationnelle, du point de vue environnemental et économique», insiste le rapport. Par exemple, un prix du carbone qui refléterait les dommages infligés au climat «pourrait réduire les émissions de GES de près de 70 % en 2050» par rapport au scénario du laisser-faire. La croissance économique serait ainsi réduite de 0,2 % par an en moyenne, soit environ 5,5 % du PIB mondial en 2050.

Vraiment?

Source http/www.af-info.or.jp/blog/b-info_en/img/BPL-Paris-Night-1000.jpg

Extrait de la déclaration de novembre 2017 des lauréats du prix Blue Planet   Source Asahi Glass Foundation

La mise à jour pour 2018: Un «virage» autre que celui de l’OCDE?

Cette relecture m’a amené à revoir la récente intervention des 15 000 scientifiques publié le 13 novembre dans la revue BioScience dans l’activité autour du One Planet Summit à Paris. J’étais curieux de voir s’ils intervenaient de la même façon que l’OCDE et la société civile en général. Couvert par un reportage du Devoir, le texte constate parmi une multitude de passages: «il faut réviser notre économie pour réduire les inégalités et veiller à ce que les prix, la fiscalité et les systèmes incitatifs tiennent compte des coûts réels que les modes de consommation imposent à notre environnement». C’est la répétition des revendications du mouvement environnemental depuis des décennies, y compris pour une économie verte. La manifeste termine avec la liste explicite (sans ordre ni priorisation) de que ce que ces scientifiques ont pensé nécessaire pour éviter la catastrophe. Vers la fin, on note deux recommandations qui comportent «(l) revising our economy to reduce wealth inequality and ensure that prices, taxation, and incentive systems take into account the real costs which consumption patterns impose on our environment; and (m) estimating a scientifically defensible, sustainable human population size for the long term while rallying nations and leaders to support that vital goal.»

Ces 15 000 scientifiques sont strictement dans le moule des innombrables autres au sein des interventions de la société civile (celles-ci fondées au fil des décennies justement sur les connaissances scientifiques) et ne font, finalement, que mettre en évidence ce qui a été mis en évidence sans cesse depuis longtemps. La seule mention de l’économie dans la liste ne représente qu’un vœu pieu, à la différence du nombre de signataires, et cela ne change strictement rien ni à l’analyse ni aux résultats.

Depuis la publication de mon livre en novembre, le pdg de la Fondation Suzuki du Canada a réussi à faire passer un texte dans Le Devoir qui (i) permet à des lecteurs au Québec de le connaître un peu (il est nouveau, je crois, et spécialiste en gestion de crises) et (ii) énonce ce qui semble être de nouvelles orientations pour l’organisme pan-canadien qui vont dans le sens de mon livre.

Faisant suite à la dernière analyse de l’année par Gérard Bérubé du 28 décembre dans le même journal, mettant l’accent sur l’échec de la COP21 et de l’Accord de Paris, Stephen Cornish annonce une année 2018 «de décisions». Le texte est rafraichissant, tellement cette intervention de la Fondation Suzuki à son siège social semble aller beaucoup plus loin que d’habitude.

Le texte de la Fondation met en question plusieurs mauvaises orientations qui marquent la faiblesse du positionnement des groupes. Dans une note que je lui ai adressée, je cite plusieurs de ces orientations:

  • «Il n’est plus acceptable d’affirmer que la transition prendra du temps. Nous n’en avons plus.»
  • «Il faut également cesser de prétendre que les transformations à venir se feront dans le confort et que la technologie à elle seule nous fournira une panacée. Nous ferons bientôt face à des chocs climatiques et à des contraintes écologiques qui non seulement limiteront notre développement économique futur, mais auront un impact sévère sur notre qualité de vie.»
  • «Dans ce contexte, notre modèle économique, érigé sur le gaspillage et la surconsommation, tire à sa fin, que nous le voulions ou non.»
  • «Devant cet état de fait, nous devons sortir de nos ornières et remettre en cause certains fondements de notre modèle de développement économique qui nous condamnent à l’inertie et à l’effondrement.»

Ces (nouvelles) orientations mettent en cause l’ensemble des interventions traditionnelles de la société civile: l’idée d’une transition y est omniprésente, permettant une acceptation de la lenteur des changements; une confiance dans le rôle des énergies renouvelables à remplacer l’énergie fossile qui fonde notre niveau de vie y est fondamentale, permettant de ne pas s’inquiéter; la remise en question de notre modèle économique y est absente (remplacée par l’idée de l’économie verte) – à moins que la restriction à «certains» de ses fondements représente l’abandon de ces nouvelles orientations qui iront clairement à l’encontre de ce que le public est prêt à entendre…

Le texte termine avec ce qui est quand même presque inquiétant, tellement il abonde dans une sorte d’optimisme capable de faire dévier tout le reste :

Vous mettez un accent à la fin, je lui dis, sur «l’extraordinaire solidarité humaine» et notre «capacité de nous réunir et de nous entraider». Je conviens qu’il faut garder une attitude positive, mais sans se permettre de baigner dans l’illusion. J’ai justement eu l’occasion cette semaine d’échanger avec un autre pdg d’un autre organisme de la société civile (celui-ci ayant reçu le prix international Planète Bleue). J’étais consterné par une intervention signée par plusieurs de ces récipiendaires du Prix qui baignaient justement dans le déni. Je me permets de terminer en citant mon message à cet autre pdg.

Et voilà, l’occasion pour souligner ce défi, en citant cette autre note.[2]

La COP21 passait proche d’être une tromperie, les Nations Unies ayant échoué, après d’intenses efforts sur plusieurs années, à obtenir des engagements des différents gouvernements de réductions des émissions de GES permettant de cibler avec confiance une hausse maximale de la température de 2°C. Les «contributions» volontaires derrière l’Accord de Paris, qui parle d’un objectif mais non de véritables engagements, nous met devant une hausse probable de 3°C. Je ne suis pas de l’avis des lauréats du Blue Planet à l’effet de le maintien de la hausse à 2°C est possible. Le texte de la déclaration [résumé dans la figure ci-haut], s’insère dans les nombreux cris d’alarme qui ne veulent pas affronter le défi et mettre en question le système économique qui est derrière les crises, et les échecs. Vous avez tout simplement ajouté vos voix à celles récentes des 15 000 scientifiques et aux centaines d’interventions similaires au fil des ans, maintenant la même approche alors que la situation s’aggrave et aucun changement n’est opéré.

Votre texte propose qu’il est possible technologiquement de remplacer notre énergie fossile avec des énergies renouvelables – ce qui n’est pas possible et qui – probablement pire – représente and soutient la volonté de maintenir notre niveau de surconsommation grossière identifié par l’empreinte écologique depuis deux décennies – et est désirable économiquement – quelque chose que la COP21 de Paris a montré une impossibilité sans la prise de mesures qui sont incompatibles avec le maintien de ce même système de surproduction et surconsommation (alors que des milliards de pauvres dans de nombreux pays ne participent pas à cette surconsommation).

Votre texte propose même le mythe que les possibilités humaines sont infinies et ainsi glisse tout simplement dans le déni.

Mon livre est un effort de (i) fournir les fondements  pour la reconnaissance que nous avons échoué et (ii) fournir quelques idées quand à des pistes vers une nouvelle société radicalement différente, société que les pays riches vont être obligés d’accepter, qu’ils le fassent volontairement ou qu’ils soient forcés de le faire.

Ils nous faut urgemment de nouvelles interventions qui admettent l’échec et endossent la rejet du maintien de notre système économique… Cela n’est pas très populaire… Mes cibles depuis des années maintenant sont celles dans l’arène économique, presque désespérément prise par l’idéologie de la croissance. My prochain article sur le blogue va partir d’une intervention de l’OCDE en 2011 qu’un ami a circulé récemment. Celle-ci lance le cri d’alarme pour une énième fois, constate que nous devons faire plus pour mitiger les impacts de la croissance économique et accepte les projections des économistes à l’effet que nous allons quadrupler notre activité économique d’ici 2050 tout en réduisant nos émissions à zéro…

[1] Voir aussi http://gaiapresse.ca/analyses/le-paradigme-economique-et-ses-defis-une-reductio-ad- absurdum-pour-rio20-280.html, « Le paradigme économique et ses défis : Une reductio ad absurdum pour Rio+20 » et «en finir avec l’illusion de la croissance» http://www.harveymead.org/ecrits-2/etat-du-quebec-2011/

[2] The COP21 came close to being a hoax, with the United Nations having failed, after rather intense efforts over several years, to obtain the agreements from the world’s governments that would be necessary to keep the rise in temperature under 2°C. The agreements obtained, behind the Paris Agreement which talks about an objective but not a commitment, have us heading towards 3°C. Contrary to the claim made by the Blue Planet laureates, I argue that the 2°C is not achievable. Your text in the box below, from the original mailing, fits into the large number of cries of alarm that are afraid to take on the challenge of challenging the economic system which is behind the problems, and the failures. You’re simply adding your voices to those of the 15 000 scientists recently and the hundreds of other similar interventions over the years, continuing with the same approach as things get worse and no change is achieved.

Your text even proposes that it’s technologically feasible to replace our fossil fuels with renewables – something that is not possible and which – probably worse – represents and endorses the desire to maintain our present state of gross overconsumption which the footprint has been identifying for two decades now – and economically desirable – something that the Paris COP21 showed us is an impossibility without taking measures which are incompatible with the maintenance of that system of overproduction and overconsumption (even as billions of people remain poor in numerous countries not able to participate in that gross overconsumption).

Your text even endorses the myth that human possibilities are infinite and thereby simply slips into denial.

My book is an attempt to (i) provide the foundations for the recognition that we’ve blown it and (ii) provide some ideas as to the radically new society which rich countries are going have to convert to, whether they do it on purpose or have it forced on them.

We’re in radical need of new interventions that admit failure and endorse a rejection of the maintenance of our economic system… That’s not popular… My targets have been for years now those in the economic arena, almost hopelessly caught up in the growth ideology. My next post for the blog is going to pick up on an intervention of the OECD in 2011 that a friend has recently circulated and which launches the alarm for the umpteenth time, notes that we have to do more in dealing with the impacts of our economic growth, but assumes the projections of the economists that we’ll quadruple our economic activity by 2050 while reducing our emissions to zero…

 

 

 

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Ouverture de trois océans à l’exploration pétrolière, vraiment?

Je ne puis résister cette brève intervention.
Voilà un reportage dans Le Devoir sur l’annonce de Trump d’ouvrir les zones pour l’exploration (et l’exploitation) pétrolière qui, avec le sous-titre et le texte, met l’accent traditionnel sur l’aval de ces opérations. Aucune indication que la plateforme de Shell dans la photo est probablement celle qui a été enlevée alors que Shell se retirait de la zone parce que l’opération ne s’avérait pas rentable.
À cela on peut ajouter le retrait des « majors » de la zone des sables bitumineux, pour la même raison. Pour des raisons différentes, la volonté de Trump de rouvrir les mines de charbon aux États-Unis risquent de se buter au même phénomène: cette exploitation n’est plus rentable face au gaz de schiste bon marché qui va durer encore quelque temps, mais seulement quelque temps.
Il est temps que nos interventions – celles des journalistes, des militants, des scientifiques – ciblent mieux l’enjeu économique associé au fait que nous sommes devant une énergie fossile non conventionnelle et très coûteuse à exploiter pour notre ressource à l’avenir. Cet avenir va être très différent de ce que nous souhaitons voir.

Trump veut ouvrir trois océans à l’exploration pétrolière

Le plan américain est aussitôt dénoncé par des scientifiques, des environnementalistes et même au moins un gouverneur républicain.

5 janvier 2018, Alexandre Shields

Photo datant de 2013 qui montre une plateforme pétrolière de Shell dans la baie Kiliuda, en Alaska.
Photo: James Brooks Associated Press Photo datant de 2013 qui montre une plateforme pétrolière de Shell dans la baie Kiliuda, en Alaska.

Le gouvernement Trump a dévoilé jeudi un vaste plan visant à permettre les forages pétroliers et gaziers dans la quasi-totalité des eaux côtières américaines. Les océans Atlantique, Pacifique et Arctique sont visés par le projet, conçu pour favoriser l’exploitation en mer pendant plusieurs années, malgré les risques environnementaux.

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L’effondrement social, menace de complément à l’effondrement économique

NOTE: Je viens de mettre à la page d’accueil une nouvelle section

où vous pourrez sous peu faire part de vos commentaires

sur le livre Trop Tard.  Voir à droite.

Les illusions, selon…

Lors de la rédaction de Trop Tard, j’étais amené par deux ou trois raisonnements différents à l’élimination de l’auto privée comme seule «solution» aux problèmes qu’elle nous occasionne, cela presque sans tenir compte de la nécessité de cela pour réduire nos émissions de GES, mais en tenant compte des exigences de l’effondrement que je crois à nos portes.

Les débats pendant les élections municipales à Québec cet automne étaient fascinants dans leur accent sur un troisième lien, mettant en évidence l’engouement pour l’auto qui domine la radio poubelle de la Capitale. Il importait peu qu’une telle infrastructure ne réglera pas les problèmes de congestion et d’aménagement, dont l’origine est cette volonté d’investir temps, argent et cœur dans le luxe que représente l’automobile privée. Le monorail de l’IRÉC ne faisait pas partie des débats à Montréal, où la ligne rose et des autobus prenaient la place, mais Robert Laplante, directeur de l’IRÉC, a néanmoins réussi à passer à travers les filtres du Devoir pour faire paraître un article sur le sujet le 6 décembre dernier sur le sujet. Comme le troisième lien, le monorail qui serait placé entre les voies des autoroutes de la province représente une non solution à un probléme mal défini.

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/516077/happy-noel-mon-vieux

Source Josée Blanchette, Le Devoir, le 22 décembre 2017

Même s’il n’est presque pas nécessaire de faire la promotion de la proposition à l’effet qu’il faut abandonner l’automobile privée, tellement elle ira de soi dans un avenir rapproché, je pense qu’il est essentiel que la société civile réoriente ses interventions dans le but de préparer le public pour le déclin et, ce faisant, qu’elle fasse des propositions pour un véritable transport public ni hi-tech ni exemplar de développement industriel qui seraient à encourager pour simplement aider à la «transition» qu’il faut envisager, qui s’imposera.

Plus j’y pense, plus je trouve que cette vision d’un avenir rapproché n’est pas autant l’illusion qu’elle me semblait il n’y a pas si longtemps. L’extravagance du raisonnement de l’IRÉC et le manque total de ciblage des promoteurs d’un troisième lien me paraissent bien plus coupés de la réalité, celle définie par les grandes tendances de fond dans le monde actuel.

Les inégalités, à mettre dans le portrait

Trop tard met l’accent sur l’effondrement prochain du système économique qui définit notre développement depuis des décennies, et ne fait référence qu’en passant à l’importance des inégalités croissantes qui définissent nos sociétés mêmes, cela aussi depuis des décennies. Je n’ai pas essayé d’aborder les énormes enjeux auxquels sera confrontés l’ensemble des sociétés de la planète à cet égard, mais dans une note du manuscrit préliminaire, j’ai souligné l’importance de ces enjeux, de ces défis :

Tropic of Chaos: Climate Change and the New Geography of Violence de Christian Parenti (Nation Books, 2011) présente une vision d’ensemble de ce qu’il appelle la «convergence catastrophique», où un nombre important de pays présentent les conditions de pauvreté et de violence pour rendre la venue des changements climatiques une situation source de grandes déstabilisations sociales. The Security Demographic: Population and Civil Conflict After the Cold War, de Richard P. Cincotta. Robert Engelman and Danièle Anastasion (Population Action International, 2003) fournit des perspectives complémentaires, les 14 ans depuis sa publication n’ayant rien changé quant aux analyses.

Dans une autre note préliminaire pour le chapitre 3, j’ai poursuivi la référence à ce qui pourrait s’avérer très important pour le portrait de l’avenir (ce l’est déjà…):

La question des inégalités, à l’échelle internationale autant qu’à l’échelle du Québec, représente une sorte de toile de fond pour toute notre narration, et un facteur déstabilisant majeur dans le monde contemporain cherchant de nouvelles formes de société.

Dans The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better (Allen Lane, 2009), Richard Wilkinson et Kate Pickett présentent une synthèse d’un grand nombre d’études en psychologie, en sociologie et en économie pour montrer que plusieurs perturbations dans nos sociétés sont fonction d’inégalités, plutôt que le contraire.

Inégalités WID 2018

Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018, Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, Zucman (pour plus de clarté pour ces figures, consulter le document d’origine dont le lien est fourni dans le texte – http://wir2018.wid.world/files/download/wir2018-summary-french.pdf)

Parmi les perturbations, celles associées à: la vie en communauté; la santé mentale; la santé et l’espérance de vie; l’obésité; la performance en études; les naissances chez les adolescentes; la violence; le recours à l’emprisonnement; la mobilité sociale. On y constate que les États-Unis se distinguent tout au long de la présentation comme manifestant les pires résultats dans tous les domaines, cela à partir des plus grandes inégalités de tous les pays de l’OCDE. On peut penser que Trump a eu l’intuition de cette situation dans ses démarches pour la présidence, aussi fourvoyées soient-elles ses démarches prévisibles comme président.

Éric Desrosiers a consacré son analyse du 15 décembre dans Le Devoir à un tout récent rapport portant sur les inégalités dans le monde, fondé sur le World Wealth and Income Database (WID). Il limite son reportage sur les chiffres du Rapport sur les inégalités mondiales 2018, présumant, doit-on soupçonner, de leurs conséquences à la Pickett et Wilkinson.

WID 2018 E#

Il y a peut-être un peu d’espoir du côté de l’Europe, si elle peut être épargnée des migrations massives qui rendront celle du passé récent faibles par comparaison. Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018

La romance avec l’auto, la pointe de l’iceberg

La moindre réflexion sur ces questions aboutit assez rapidement à un constat de fond: l’auto privée ne rentrera jamais dans la vie des milliards de pauvres de la planète – même les économistes les plus fermés ne pourraient que constater cela, tellement le changement comporterait une augmentation de la consommation de matières premières et d’énergie à des niveaux stratosphériques. L’inégalité ainsi reconnue aboutit rapidement au constat d’une nouvelle situation: la cible de notre réflexion est plutôt mal orientée lorsque nous soulevons des questions concernant notre romance avec l’auto. C’est notre romance avec la richesse matérielle  dans les pays riches qui doit constituer notre principale cible.

Il faut situer les débats sur l’auto dans leur contexte global, ce que l’on ne fait presque jamais. J’y reviens assez souvent: l’empreinte écologique actuelle de l’humanité, avec des milliards de pauvres dans le monde, dépasse la capacité de support de la planète. L’application du budget carbone du GIÉC, auquel je reviens assez souvent aussi, est calculée en fonction d’une distribution égalitaire du droit d’émettre des GES, allant carrément à l’encontre de la situation actuelle en termes de distribution du fardeau.

Personne ne pense vraiment que les pays riches vont réduire leur empreinte écologique ou leur empreinte carbone, même s’il y a beaucoup de discours en ce sens. Effectuer de telles réductions comporterait finalement l’abandon de notre modèle de vie (voir l’insistance sur cela par George H.W. Bush à Rio en 1992…), cela fondé sur notre modèle économique. Et au cœur d’un tel abandon se trouverait l’abandon de l’automobile privée, symbole et manifestation dans la réalité de notre surconsommation et de notre contribution au réchauffement planétaire. Là aussi, j’en parle assez souvent, citant entre autres la place des compagnies d’énergie et d’automobile dans la liste d’entreprises de la Fortune 500.

L’effondrement social

Les deux citations plus haut, de Parenti et de Wilkinson et Pickett, décrivent une situation hautement problématique. Cela inquiète grandement les organisateurs du World Economic Forum de Davos, qui publie une étude des risques chaque année. Celle de 2017 est éloquente, montrant que les inégalités de revenu et la polarisation croissante des sociétés y figurent au même niveau que le changement climatique comme tendances lourdes, et l’impact préoccupant le plus important signalé est l’instabilité sociale profonde dans le monde.

Global Risks 2017 Fig 1 https://www.weforum.org/reports/the-global-risks-report-2017

Source: Global Risks Report 2017, World Economic  Forum

Ma propre recherche m’amène à conclure – c’est le cœur de mon récent livre – que le système économique responsable, finalement, des changements climatiques et d’un ensemble d’autres crises environnementales et sociales, va s’effondrer de lui-même à plutôt brève échéance, fonction de son incapacité de se transformer.

Ce que les citations ci-haut et le portrait fourni par le Forum économique mondial de Davos ajoutent au portrait est l’identification d’une autre source d’effondrement, celui d’un ensemble de pays dont les institutions qui les soutiennent se déstabilisent progressivement, mais assez rapidement. Il s’agira surtout des pays pauvres, mais des pays riches comme les États-Unis risquent de se trouver du nombre alors qu’il risque d’être question de migrations massives de personnes quittant les pays en voie de perdre leurs fondements sociétaux – et ces personnes ne se rendront pas chez nous en auto…

Aurélie Lanctôt le 29 décembre et Josée Blanchette le 23 décembre ne s’aventurent pas explicitement sur les implications des inégalités pour les sociétés, mais on sent la présence d’un nouveau portrait frôlant l’effondrement dans leurs textes. Blanchette écrivait alors qu’elle accompagnait son mari économiste qui participait à une conférence à Paris à laquelle était associé Thomas Piketty, un des principaux auteurs du rapport sur lequel Desrosiers faisait porter sa chronique et du World Wealth and Income Database dont il est tiré (je ne vois aucun économiste québécois associé à l’équipe derrière cette initiative).

Gérard Bérubé, journaliste couvrant les dossiers économiques, constate le refus et le déni face à la situation depuis au moins deux ans dans une série de chroniques dans Le Devoir. La plus récente fait l’enterrement de l’Accord de Paris, cela en tenant compte des enjeux économiques. Son intervention allait de pair avec celle du Groupe de réflexion sur le développement internationale et la coopération du même jour.

L’arrivée et la disparition de la croissance américaine

Robert Gordon, économiste et professeur à l’University Northwestern aux États-Unis, a récemment consacré quant à lui un livre costaud sur cette question, en utilisant les mêmes types de données que celles utilisées par le rapport couvert par Desrosiers mais se restreignant à celles pour les États-Unis, pays où les inégalités sont parmi les plus importantes au monde en dépit de son statut comme le pays ayant la plus grande activité économique de tous les pays (voir la figure plus haut).

À cet égard, il importe de souligner que les inégalités ne sont pas la même chose que les niveaux de revenu; elles peuvent exister entre des gens plus ou moins bien dans le grand portrait des choses, comme aux États-Unis, et entre des gens très pauvres et des riches, comme c’est le cas en Inde et de nombreux autres pays pauvres. Desrosiers termine son analyse avec un aperçu de cette situation:

Les inégalités de richesse n’augmenteraient toutefois pas partout aux États-Unis, disaient les chercheurs. Elles se seraient notamment réduites au sein des ménages les plus pauvres. En 2007, les Blancs les plus pauvres disposaient de cinq fois plus d’actifs nets (42 700 $) que les ménages hispaniques (8400 $) et de dix fois plus de richesse que les Noirs (4300 $). Aujourd’hui, ces écarts ont fondu de moitié. Malheureusement pas parce que les ménages appartenant aux minorités visibles ont tellement amélioré leur sort, mais parce que durant la crise les Blancs ont vu leurs avoirs fondre de moitié et que rien n’a véritablement changé depuis.

Le livre de Gordon, The Rise and Fall of American Growth: The U.S. Standard of Living Since the Civil War (2016) aborde les enjeux d’une perspective qui souligne des tendances lourdes dans l’accroissement des inégalités au fil des décennies, finalement sur plus d’un siècle. Gordon n’aborde pas la question de la croissance dans le cadre que je mets en question depuis longtemps, celui où le bien-être des populations dépend de la croissance de l’activité économique ne tenant pas compte de nombre de ses impacts. Il corrige le PIB pour ces défaillances nombreuses comme outil pour bien cerner le bien-être, y compris la question des externalités corrigées par l’IPV, en suivant sa réflexion sur le bien-être, sans approche théorique à la question.

Son analyse montre que les inégalités révèlent une situation où le bien-être – le «niveau de vie» – connu pendant les Trentes Glorieuses est en déclin inéluctable aux États-Unis. Il termine le livre avec une série de recommandations (salaire minimum adéquat, impôt sur les riches, financement adéquat de l’éducation à tous les niveaux, prise en main des conditions aboutissant à un niveau très important d’emprisonnement, correction des iniquités fiscales…) qui pourraient contrer les tendances, mais ne suggère d’aucune façon qu’elles seront adoptées; elles vont à l’encontre de tout le positionnement des Blancs et des Républicains américains, qui passe proche de dominer l’agenda politique dans ce pays.

Indirectement, ses constats suggèrent un effondrement du système, fournissant une perspective plutôt complémentaire à celle fournie par le modèle de Halte à la croissance: le modèle qui incarne le rêve américain dans les interventions du gouvernement, voire de la société, aboutit à la destructuration des fondements économiques de cette même société.

Je ne connais pas de modèle qui cherche à projeter ces perturbations sociales dans l’avenir, et il n’y a pas de date cible qui circule comme celle de Halte. Le Rapport sur les inégalités 2018, comme le rapport de Davos, projettent quand même les tendances, peu reluisantes. Reste que l’effondrement social, avec ses propres composantes décrites entre autres par Wilkinson et Pickett, ira en s’accentuant avec l’arrivée des problèmes du modèle économique, alors que ce modèle est au coeur même des problèmes que vivent les sociétés pauvres.

Inégalités WID 2018 E11

Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018

Le rapport WID de 2018 note que «si l’aggravation des inégalités ne fait pas l’objet d’un suivi et de remèdes efficaces, elle pourrait conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales.» Cela ressemble drôlement aux cris d’alarme lancés par le milieu environnemental depuis des décennies…

Le livre de Gordon était écrit avant l’élection de Donald Trump, mais fournit un ensemble de données et d’analyses qui permettent de comprendre la vigueur de sa base contre toute prise en considération d’autres critères que leur propre survie dans le rêve américain. C’est une situation qui est assez bien décrite aussi par Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis (2016), de J.D. Vance, également écrit avant l’élection de Trump, également fournissant des perspectives sur le désarroi de la population Blanche des États, celle qui a connu le déclin, relatif et en termes absolus, décrit par Desrosiers dans son dernier paragraphe.

 

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Entre l’idéologie de la croissance et les constats de fait

C’était en collaboration avec le Comité de transition énergétique de Stop Oléoducs de la Capital du mouvement Coule pas chez nous que j’ai présenté une conférence au cégep Sainte-Foy le mercredi 15 novembre. Nous avons profité de l’occasion pour lancer en même temps mon livre Trop tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau, publié par Écosociété. Ma présentation suivait une première dans la série que le Comité organise, celle-là donnée par Éric Pineault.

J’ai abordé le thème de la série avec un titre qui mettait en question l’idée même d’une «transition», tellement les pressions sur le système sont grands et urgents. Dans «La sortie du pétrole – plus que l’on pense : il n’y aura pas de «transition»», j’ai esquissé les grandes lignes du triptyque de l’échec, la première partie de mon nouveau livre, en cherchant à fournir un même temps des perspectives sur les problématiques globales qui sont associées à la série d’effondrements projetées par Halte à la croissance et que je crois en cours de réalisation.

ASPO All Diapo 31

Projections du déclin du pétrole produit d’ici 2040. Source: Association for the Study of Peak Oi de l’Allemagne, laissant l’avenir en pâle pour souligner les problèmes. Cliquer pour la source.

Une conférence peut-être «ratée»

Un ami qui était à la conférence en est sorti avec le sens qu’elle a fourni «un tout nouvel éclairage sur les défis que nous présenteront les effets des changements climatiques», ce à quoi j’ai répondu : «Ma présentation fournissait un argument sur l’effondrement de la production industrielle qui n’a pas de lien direct avec les changements climatiques, sauf que cet effondrement va réduire par son effet même l’utilisation des énergies fossiles et les émissions de GES qui autrement s’en seraient suivies.»

Un des commentaires sur mon dernier article allait dans le même sens, l’économiste pensant (je soupçonne) que l’environnementaliste de quatre décennies ne pouvait être en train de s’attaquer à des dérapages économiques. J’ai répondu :

Ni le livre ni mes articles ne cherchent à fournir des suggestions concernant le combat pour éviter les changements climatiques catastrophiques. Comme je propose dans le livre, cette bataille-là est perdue, nos sociétés (et surtout nos gouvernements et leur préoccupation pour le maintien de notre système économique avant toute chose) n’étant pas en mesure de poser les gestes nécessaires. C’est «trop tard» pour cette bataille.

Le livre porte sur un effondrement de notre système socio-économique et la nécessité de chercher à poser des gestes qui pourront favoriser des moyens pour passer à travers. L’effondrement va «régler» jusqu’à un certain point le défi des changements climatiques, sans que nous agissions pour cela.

Comme nous savons bien, les messages des uns se transforment dans les compréhensions des autres en fonction des filtres de chacune, et il y a toutes les raisons de croire que ma présentation, cherchant à passer outre les défis dus au fait que l’effondrement que je veux présenter est plutôt invisible, a été capté dans de multiples versions. J’ai fourni moi-même un exemple de ceci quand j’ai transformé le discours d’Éric Pineault sur les projections mondiales pour le pétrole en un discours portant sur les seuls sables bitumineux (voir les commentaires sur l’article précédent de ce blogue, mais j’y reviens plus bas).

Résumé de ma conférence de lancement

Je présente donc ici un petit résumé de ma conférence, pensant que l’écrit se déforme selon la lectrice un peu moins que l’oral.

J’ai commencé (1) en partant des débats récents sur les pipelines (dont Énergie Est, maintenant «réglé») et sur la congestion routière qui mettent en évidence la situation de nous, les populations des pays riches. Nous ne réalisons pas que, d’une part, l’extraction et le transport du pétrole causent de sérieux dégâts ailleurs alors que nous protestons contre la possibilité de tels dégâts chez nous et, d’autre part, nos problèmes de congestion sont associés à la dominance d’un produit de luxe, l’automobile, que la plupart de l’humanité ne peut se permettre. J’ai complété le portrait avec une réflexion sur le fait que, justement, nous les riches ne sommes qu’une petite partie de l’humanité, et la partie pauvre continue à croître en nombre, la mettant devant des défis encore plus importants que ceux qu’elle connaît de nos jours. Nous vivons toutes sur une planète «pleine» où l’empreinte écologique est déjà dépassée, et depuis longtemps.

J’ai poursuivi (2) en soulignant que la «sortie du pétrole» associée à l’opposition aux pipelines implique des conséquences insoupçonnées par les militants, une récession dans les provinces productrices (et dans le pays en entier, dont la croissance du PIB depuis longtemps est associée à cette production) et l’abandon de l’automobile privée dans le pays devant l’impossibilité d’électrifier la flotte (à la limite possible au Québec, mais non pas ailleurs). La baisse du rendement énergétique (ÉROI) de nos sources d’énergie dans un proche avenir fait que la récession risque ultimement d’être mondiale – l’effondrement.

Cette baisse (3) va de pair avec le fait que nous entrons dans une période d’environ 15 ans où la sortie du pétrole (conventionnel) va s’imposer avec l’épuisement des énormes réserves du passé et où les énergies fossiles non conventionnelles et les énergies renouvelables auront un ÉROI si bas que le fonctionnement de notre société sera mise en cause. Ceci arrivera dans un monde dominé par des inégalités et où le PIB risque fort d’être en baisse (la «récession permanente» de Tim Morgan).

J’ai posé donc la question (4) «Comment donc aborder les véritables enjeux associés à une réduction massive de notre consommation d’énergie?». J’y ai abordé l’échec de la COP21 et l’impossibilité de mettre en œuvre l’Accord de Paris devant le fait que cette mise en œuvre met en question l’ensemble des principaux acteurs du système économique à l’échelle mondiale. Une «esquisse de conclusion» mettait en perspective une population humaine où les riches dépassent de façon importante la capacité de support de la planète (par leur empreinte écologique) alors que les pauvres n’atteignent même pas le seuil minimum de l’Indice de développement humain des Nations Unies.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Représentation graphique des dépassements des pays riches par leur empreinte écologique (axe vertical) et l’incapacité des pays pauvres à atteindre le seuil minimum de l’Indice de développement humain (0,8 de l’axe horizontal). Cliquer pour une image plus claire et la source.

J’insistais sur la réalisation par les pauvres de cet état de faits et la probabilité de migrations massives mentionnées au début dans le contexte d’une présentation des inégalités.

(5) J’ai poursuivi en insistant sur le fait que même des interventions qui paraîtraient normales dans le cadre actuel vont devoir se transformer dans le sens que j’essaie de développer dans le livre, où deux des trois parties portent sur l’avenir que nous devons assumer devant l’effondrement. Sans que cela n’arrive comme objectif explicit, nous allons connaître une société «post-capitaliste» où les fondements du capitalisme résumés par Yve-Marie Abraham ne s’imposeront plus : propriété privée remise en question, salariat aboli, prêt à intérêt supprimé, interdiction de l’entreprise privée à but lucratif. En dépit de ces propos critiques du capitalisme et en apparence «capotés», qui circulent néanmoins depuis très longtemps, l’effondrement du système capitaliste va aboutir à quelque chose du genre, à moins de nous trouver dans un chaos social.

Finalement, je suggère, suivant mon travail sur l’IPV, qu’il y a un véritable potentiel au Québec pour une nouvelle société: en région, où la foresterie et l’agriculture ne sont déjà pas vraiment des activités de marché et où l’exploitation minière ne fournit presque pas de bénéfices à la société actuelle; dans les villes, énergivores, qui devront se transformer, en parallèle à un exode pour alimenter une agriculture paysanne, laissant de grandes communautés où la vie de quartier va redevenir primordiale. Voilà ce qu’il faut préparer devant l’imminence de l’effondrement.

Le cri d’alarme est dépassé, la mobilisation s’impose

Bref, il me paraît assez raisonnable de suggérer que les énormes défis des inégalités à travers la planète, tout comme ceux des changements climatiques, ne représentent plus des priorités d’intervention face à un effondrement qui nous met devant la nécessité de changements qui vont aller dans le sens de ces défis, mais autrement. C’est finalement le message de base du livre, avec son sous-titre qui suggère que notre société actuelle est en voie de disparition mais qu’un effort de préparer une autre devrait attirer notre attention. Ce n’est pas un environnementaliste qui lance un cri d’alarme (cela fait 50 ans et plus que nous entendons de tels cris presque inutiles, y compris le plus récent, celui des 15 000 scientifiques qui sont sortis pendant la COP23 avec une déclaration dans Bioscience au nom de l’Union of Concerned Scientists); ce n’est pas non plus un constat de la catastrophe qui nous tombe dessus. C’est un effort de rallier les éléments de la société qui peuvent être réveillés à cette nécessité de sortir de notre paralysie devant les échecs répétés et d’aborder les défis autrement. «Bientôt il sera trop tard pour inverser cette tendance dangereuse», indique un des coauteurs de la récente déclaration, montrant justement la paralysie qui nous empêche de sortir de notre sommeil. Il est en effet déjà trop tard, mais non pas pour les raisons évoquées par la déclaration, qui continue dans la tradition qui remonte au sommet de Stockholm en 1972, voire avant.

Mon effort de permettre à appréhender l’invisible comporte donc ses propres défis. C’était celui de la rédaction du livre, pour commencer. Je cite dans l’Avant-propos un ami écomiste écologique qui semble presque en état de paralysie:

Concernant les crises, si je n’étais pas activement impliqué dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et possèdent des téléphones cellulaires, etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écolo- giques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

C’est une semblable paralysie qui semble rendre la société civile incapable de réagir aux échecs de ses efforts après des décennies, échecs qui brillent aujourd’hui par les crises qui sévissent en dépit d’eux; elle continue à agir comme pendant tout ce temps, consciente en même temps que cela ne fonctionne plus. La réaction à l’échec de la COP21 semble s’insérer dans cette paralysie: en dépit du fait que le GIÉC nous a fourni un budget carbone et un échéancier qui rendent la poursuite des efforts habituels de changer le système – de mitiger ses élans – voués à l’échec que représentent les changements climatiques hors de contrôle, tout continue comme avant, avec perte de calculs et perte d’échéanciers.

Le fondement énergétique de la non-transition

Dans sa présentation du 25 octobre, Éric Pineault proposait, suivant des sources qu’il m’a fournies par après (World Energy Outlook – WEO – 2016 surtout; il s’agit d’une publication annuelle de l’Agence internationale de l’énergie(AIÉ) de l’OCDE), qu’il n’y aura pas de manque de pétrole pour encore des décennies, qu’il n’y aura pas de «pic de pétrole». J’ai commenté brièvement ces propos dans les échanges sur mon dernier article, j’y suis revenu dans ma présentation, mais la situation mérite une attention ici pour montrer les fondements de mon constat qu’il y aura effondrement de notre système économique à plutôt brève échéance et qu’il viendra justement des conséquences de ce pic de pétrole.

ASPO 2040 projections

Tirée des travaux de l’ASPO, commentant la première figure du présent article, pour laquelle un lien est fourni plus bas: (1) projection de croissance de la demande; (2) pic en 2030, caché; (3) réserves de l’OPEP avec pic en 2010 (la courbe du bleu foncé); (4) la courbe montante (bleu pâle) avec des augmentations de (3) ; rouge – nouvelles découvertes qui défient le bilan du passé; jaune – sources non conventionnelles, très hypothétiques. Figure trop floue pour tout voir; la lecture du document de l’ASPO allemand est recommandée.

Notre système «roule» sur l’énergie fossile depuis des décennies. C’était une énergie facile d’accès et assez bon marché. Nous sommes aujourd’hui devant un déclin important de notre approvisionnement en énergie bon marché et facile d’accès: nous sommes devant le pic du pétrole conventionnel et ses conséquences, un approvisionnement de plus en plus important en énergie fossile non conventionnelle, dans les prochaines décennies.

Alain Vézina a fourni dans les commentaires sur le précédent article le lien pour une récente publication de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil) de l’Allemagne. Le document fournit des perspectives sur le WEO 2017 et montre (voir la figure au début de cet article, avec élaboration des éléments dans la figure juste au-dessus ici) les faiblesses des projections du travail de l’AIÉ. Steven Kopits l’esquisse dans une présentation au Center for Global Energy Policy de l’université Columbia en 2014 (pour le diaporama, voir ici), que j’ai mentionnée dans les échanges sur le dernier article; j’ai pu la voir moi-même en analysant le travail de l’Office national de l’énergie du Canada à partir d’une expérience saississante devant l’ONÉ en 2006, aboutissant à une réflexion en permanence sur la situation: l’approche des agences d’énergie gouvernementales procède en fonction de différentes prévisions de croissance économique, lesquelles permettent d’estimer la quantité d’énergie (presque exclusivement fossile depuis longtemps) nécessaire pour la soutenir. Clé dans les publications de l’AIÉ est un élément des projections qui s’identifie comme «les gisements encore à découvrir» (le rouge dans la figure ci-dessus).

C’est ici que l’économie biophysique intervient, tout comme les gens de l’ASPO. Cet élément des projections constitue le déni de l’expérience des dernières décennies, où les travaux d’exploration se montrent très inférieurs, dans leurs découvertes de nouveaux gisements, à la demande en constante progression, fonction de la croissance économique. Les économistes qui sont responsables de ces projections se montrent tout simplement incapables d’imaginer un scénario où il n’y aura pas de croissance (les récessions sont des phénomènes cycliques et on en sort); cette confiance rend inopérante la prise en considération du constat qui s’impose, à l’effet que les découvertes majeures sont chose du passé, tout comme la croissance économique qu’elles permettaient.

Même le phénomène du développement des gisements d’énergie non conventionnelle aux États-Unis fait défaut; c’est le sujet d’une des sources de Pineault, un article dans Bloomberg Markets, «US to Dominate Oil Markets After Biggest Boom in World History» et dont la source est justement l’AIÉ. En contraste avec ceci, Charlie Hall a fourni un article complémentaire à celui de Bloomberg, «US Producting a Lot of Natural Gas, But Still Not Making any Money» et qui est conforme à une série d’articles de Gail Tverberg sur son blogue.

Idéologie et constats de fait

Hall, dans son récent envoi, met en évidence le travail de Ted Trainer qui, sur le site The Simple Way, esquisse le même scénario que je présente dans mon livre. «The Oil Situation : Some Alarming Aspects» résume la situation telle que je la comprends depuis un bon moment, et me met en désaccord avec Pineault et, finalement, plutôt l’ensemble du mouvement environnemental.

  • La production de pétrole conventionnel semble avoir eu un pic il y a environ dix ans.
  • La quantité d’énergie requise pour fournir chaque unité d’énergie en pétrole (ÉROI) est en augmentation constante et l’ÉROI en baisse.
  • Le taux de croissance des découvertes de nouveaux gisements [de pétrole conventionnel] a chuté de façon dramatique alors que les investissements requis pour l’exploration et l’exploitation ont augmenté énormément.
  • Il n’y a pas de raison de croire que le fracturation et d’autres initiatives technologiques utilisées pour produire le pétrole et le gaz non conventionnels fera beaucoup de différence (le jaune dans la figure ci-haut).
  • La capacité d’exportation de nombreux pays producteurs de pétrole décline rapidement en raison de conditions internes qui se détériorent.
  • D’impacts extrêmement perturbateurs sur l’économie mondiale sont inévitables.

Nous sommes devant des propositions pour une transition énergétique dont les promoteurs se sentent obligés de faire face à une abondance de pétrole (et de gaz, et de charbon) pour l’avenir prévisible (Pineault: jusqu’en 2060) et qui comporte de nouvelles émissions de GES en augmentation. Ces propositions appellent des interventions de la société civile, comme celles mobilisées pour l’opposition à Énergie Est; maintenant, et autrement, elles sont contre Keystone XL, probablement à comprendre dans le même cadre économique qui a mis fin à Énergie Est (mais ce sera à voir). Nature Québec tient son AGA samedi prochain, avec sur le programme la mobilisation pour de nouvelles initiatives touchant le gaz, et avec Éric Pineault et Normand Mousseau parmi les conférenciers invités.

Les informations qui alimentent le mouvement semblent venir des agences de l’énergie gouvernementales comme l’AIÉ et l’ONÉ, ainsi que de l’Energy Information Administration des États-Unis. D’après des années de suivi de ces informations, je conclus qu’elles comportent, apparemment sans exception, la pensée magique à l’origine des projections de ces agences, fondées sur une confiance inébranlable dans la croissance économique comme seule source de progrès des sociétés.

En contrepartie, une approche qui n’est pas fondée sur cette idéologie, et qui accepte que la croissance ne représente pas une incontournable de l’humanité, met de l’avant les analyses de l’économie écologique et biophysique. Celles-ci confrontent les projections avec des constats de fait, ceux résumé par Trainer (et plus largement et au fil des années, par Hall). Le débat et les suites de mon travail sur le livre sont bien en question…

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