Une version de somnambulisme

J’ai décidé de mettre en ligne le texte de Gilles Gagné comme article plutôt que comme commentaire parce qu’il fournit une réflexion sur les bases mêmes de l’intervention de la société civile dans les efforts de mieux faire le développement. Sauf que le texte ne voit pas ses interventions dans le contexte du long terme qui définit ma réflexion là-dessus.

Bug

Une de nombreuses références dans les commentaires du dernier article. Je suggère qu’il faut comprendre notre situation par la dominance culturelle du mythe de la croissance (Dominique Méda), qui est en voie de nous rendre incapable de percevoir les menaces à notre survie.

L’action en cours depuis un demi-siècle et plus

En fait, son texte porte – en ciblant le défi contemporain – sur les fondements des interventions de la société civile depuis plus d’un démi-siècle et dont je présente l’échec dans les chapitres 2-3-4 de mon livre

Mais le problème avec ces reproches, c’est que le Pacte n’est pas une «solution», ni une feuille de route, ni le programme d’une révolution; c’est un effort de mobilisation démocratique fondé sur la conviction que l’action de l’État doit être repensée à la lumière de la crise environnementale…

Mais cela revient aussi à dire que nous n’avons pas le choix et que nous devons continuer à faire des distinctions avec les instruments mêmes qui tendent à les embrouiller; que nous devons, par exemple, distinguer dans notre avenir ce qui ne peut déjà plus être changé de ce qui pourrait encore l’être et choisir, parmi ce qui reste théoriquement possible, des objectifs réalistes au regard des ressorts pratiques (culturels, moraux, politiques et techniques) de l’action collective…

On croirait presque ici que vous détenez déjà la preuve que le voyage est impossible. Alors que la proposition en question vise essentiellement à nous convaincre de mettre collectivement le pied à l’étrier, on dirait que vous savez déjà que ce brave Don Quichotte, «qui fait abstraction des chiffres», n’ira nulle part sur sa Rossinante approximative…

Le Pacte accorde pourtant à la science toute l’importance qu’il est possible de lui accorder sans la divorcer de l’expérience commune; il souligne de manière raisonnable le consensus des chercheurs et il invoque les faits qui accréditent d’ores et déjà les pronostics antérieurs.

Je reviendrai plus loin sur mon point, mais je l’esquisse ici. L’objectif des «corrections» que je recherche est de montrer qu’il est trop tard pour l’action que Gagné propose, et ces corrections ne nécessitent pas une vision d’ensemble, une compréhension scientifique de l’ensemble. Je propose que de simples calculs faits par Normand Mousseau comme co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec il y a déjà six ou sept ans peuvent être insérés dans les défis définis aujourd’hui par le GIÉC pour bien voir ce qui est en cause si nous voulons être cohérents. Aucun besoin de sortir toute une battérie de recherches et de travaux pour définir l’action qui est requise: le simple regard sur ce que la cohérence nous impose nous montre qu’il est trop tard pour continuer dans l’action qui nous définit depuis des décennies.

C’est par ailleurs cette cohérence qui ancre mes propos, et non la vérité et la certitude quant à ce qui est en cause. Le fait que la société civile n’expose pas cette cohérence lui permet de continuer dans l’action habituelle mais cela dans un contexte où de toutes autres actions s’imposent. Mon objection: les intervenants de la société civile ne manifestent pas une réflexion cohérente et explicite, mais semblent poursuivre par inertie et routine alors que les crises les appellent à intervenir dans ce qui constitue le sommet de leur carrière.

La réflexion qui manque

Depuis le début de mon blogue il y a six ans, avec comme premier article «L’échec du mouvment environnemental», il n’y a pas un seul environnementaliste et ancien collègue qui a pensé qu’une réponse ici et là était méritée. En complément, mes contacts occasionnels avec mes anciens collègues se sont butés, sans exception, à des décisions – concertées ou non je ne sais pas – de ne pas répondre. Le mouvement environnemental (voire le mouvement social) semble se sentir attaqué, repondre sur des bases psycologiques et continuer comme depuis des décennies. Aucune réconnaissance que mon livre, et mon blogue plus généralement, ne représentent l’effort d’un philosophe de formation d’initier et d’encourager un dialogue et un débat.

J’ai eu récemment un contact, un des très rares dans six ans, d’un des leaders du mouvement et – quand j’y étais – un ami. Il réagisssait à l’article de La Presse+, le deuxième identifié par mon récent article de blogue et que Gilles Gagné commente dans ses propos. Ce premier contact était pour demander ce que j’identifiais comme la société civile dans la première phrase de l’article, où je dis qu’elle ne fait pas son travail et ne fournit pas l’heure juste, et je lui ai référé aux chapitres 2, 3 et 4 de mon livre; évidemment, il se sentait visé et voulait confirmer cela.

Dans sa réponse – geste inédit depuis six ans – il a donné de bonnes indications qu’il n’avait pas lu mon livre (j’aurais pensé que mes 45 ans d’activités et de réflexions dans le milieu méritaient cela) et que ma note confirmait que son organisation est bien incluse dans la société civile dont je parle. Il a poursuivi en soulignant les multiples interventions de la société civile qui insistaient sur les défis climatiques et demandait ce que je voulais de plus. La réponse – l’application concrète de ses défis à notre situation – se trouvait dans le reste de l’article, dont il a questionné le premier paragaphe, et a montré qu’il n’avait pas lu l’article pas plus que le livre.

Surtout, il ne montrait pas avoir saisi mon propos de base, l’articulation de ces défis dans les exigences concrètes pour la société, suivant – dans le cas de référence que j’utilise – les calculs de Normand Mousseau. Ces calculs, appliqués à une situation qui exige, non plus une réduction de 25% de nos émissions comme en 2012, mais une réduction de 45% (lui dit même 50%) de nos émissions, cela toujours d’ici 2030. Dans le deuxième article de La Presse+, j’ai souligné qu’une de ces exigences serait le retrait de nos routes de la flotte de véhicules privés, laissant pour plus tard une application des trois autres composantes des calculs de Mousseau.

La naïveté qui cherche à préciser nos buts, nos actions et les «corrections» recherchées

Gilles Gagné semble voir une naïveté dans ce qu’il pense être ma volonté de préciser nos défis. Mais voici l’origine de mon positionnement: les interventions que je dirais traditionnelles du mouvement environnemental (en fait, de la société civile en général) se trouvent face à des perspectives de solution inimaginables une fois qu’elles sont identifiées, même sommairement – ce qu’un suivi des calculs de Mousseau montrerait – en nous vouant toujours à l’échec, devant l’urgence reconnue par le GIÉC et d’autres.

Je ferais la distinction, en répondant à l’analyse de Gagné, entre la science, dont les vérités sont hypothèques, et ses applications technologiques, sociales et commerciales. Je demande que l’on regarde ce qui serait en cause dans la poursuite de ces applications dans la situation actuelle et je conclus que nous sommes en fin de régime à cet égard, sans le réaliser, parce que les interventions se font dans l’inertie et la routine de décennies d’autres interventions.

Gagné semble comprendre que j’ai une confiance dans la capacité des applications de nos connaissances hypothétiques scientifiques à résoudre nos problèmes, alors que mon effort est de suggérer qu’il n’en est rien, que ces applications sont hors d’atteinte devant l’urgence et le caractère des crises qui sévissent (petite exception, avec beaucoup de bémols: les projections de Tony Seba sur le potentiel de la technologie de l’intelligence artificielle et des véhicules électriques autonomes). Celles-ci n’arrêteraient pas l’effondrement, mais rendraient imaginables des éléments de l’adaptation…

Finalement, le chapitre du livre Tout peut changer de Naomi Klein de 2014 qui m’a causé des trépidations (je ne suis pas facile à faire trépider) est celui sur les concepteurs d’interventions hautement technologiques pour régler les problèmes climatiques par des interventions à l’échelle planétaire. Disons que nous sommes à mi-chemin dans la «décennie zéro» à laquelle réfère Klein pour identifier sa vision de l’urgence et qui diminue les trépidations à ce sujet alors que rien ne change à l’égard de son appel  non plus…

Pour revenir au Pacte

Gagné indique que ma critique est fondée sur son refus de «s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale» et je ne sais pas comment j’ai pu laisser une telle impression. Pour le redire dans quelques mots, qui répètent mes propos dans les deux articles de La Presse+, ma critique est que l’absence de projections insistant sur la cohérence nous laisse justement dans l’espoir des scientifiques citées (en groupe) à l’effet que «la science nous dit qu’il est technologiquement, humainement et économiquement possible de limiter le réchauffement de la planète».

Cela va à l’encontre de ce que je propose dans mon livre, après avoir analysé plusieurs efforts de scientifiques à intervenir,  et joue probablement – pour les prendre au sérieux – sur le mot «limiter» et sur le «possible», qui peuvent dire presque n’importe quoi. L’effort d’identifier clairement les défis en termes concrets nous mettrait devant l’inimaginable plutôt que devant des solutions, et seulement de façon secondaire devant une autre indication de l’imminence de l’effondrement, sur lequel Gagné et l’accent.

Ma reproche – et je puis bien me tromper – est que nous faisons de telles interventions depuis 50 ans (dans mon expérience) et que ces interventions (dans mon expérience maintenant définitive mais toujours possiblement erronée) ont échouées, nous mettant devant des situations pires que celles auxquelles nous nous adressions au début. Nous avons aujourd’hui comme meilleure référence, même si toujours de fondement scientifique (balisé légèrement par un processus d’approbation politique) et hautement hypothétique, les travaux du GIÉC.

Contrairement aux efforts faits au fil des décennies, nous sommes aujourd’hui devant une date 2025 fatidique que j’identifie, que je prends et que je prenais depuis les années 1970 – comme Halte à la croissance – et comportant une certaine marge d’erreur. On ne peut plus se permettre d’agir comme si l’effondrement s’annonce dans l’avenir. Cela fait un demi-siècle que nous sommes dans l’action – ce que Gagné souligne est nécessaire maintenant – , sans succès…

Cela fait plusieurs fois que je souligne que c’était la nécessité de sortir de l’action comme commissaire et vérificateur externe qui m’a donné l’occasion de réfléchir sur mon action, sur nos actions, pour conclure à leur échec. Entretemps, la société civile semble poursuivre presque avec frénésie dans les mêmes ornières et ne prend même pas le temps de lire en-dehors de ses fils de Facebook etc. et d’analyser ce qui a changé.

 

 

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Le rôle du Pacte: contribution non sollicité d’un lecteur

Ce long texte réfléchi a été soumis en commentaire sur mon récent article sur mon propos à l’effet qu’il y a nécessité de préciser ce qui est impliqué dans l’espoir de pouvoir «gérer» le défi des changements climatique. Il couvre tellement de sujets pertinents au débat que je pense qu’il mérite place ici comme un article à part, plutôt comme commentaire. L’auteur est Gilles Gagné, professeur de sociologie à l’Université Laval. J’y reviendrai avec mes propres réflexions sur le texte d’ici quelques jours.

Cher Harvey Mead,

Je voudrais faire une observation en passant sur le jugement suivant qui se trouve au début de votre texte «A corriger : l’absence d’un portrait face aux défis définis par le GIÉC».

Vous dites ce qui suit :

La mobilisation récente autour du Pacte de Dominique Champagne et de la Déclaration d’urgence climatique (DUC) se fait presque en abstraction des chiffres définissant les défis. C’est certainement le cas pour le Pacte, et le projet de loi conçu et diffusé dans les derniers mois par deux avocats de la société civile, une sorte de concrétisation du Pacte, propose d’encadrer des gestes du gouvernement en partant des engagements de ce dernier, beaucoup trop faibles pour répondre à presque quoi que ce soit.

Bien que j’aie le plus grand respect pour vos travaux, que je sois un lecteur assidu de vos chroniques et que j’incline à penser que vous avez raison sur pratiquement toute la ligne, je suis déçu (mais je peux comprendre) que vous n’ayez pas compris la dimension rhétorique du «Pacte de Dominic Champagne» et que vous lui appliquiez le coup de pied de l’âne après que tous les négationnistes de la province du «troisième lien» l’aient dénoncé au prétexte qu’il y avait dans les signataires une demie douzaine de personnes qui gagnaient plus qu’eux-mêmes.

LtG Turner

La question fondamentale semble être de savoir si les projections des informaticiens de Halte à la croissance (la figure), comme celles des scientifiques (et autres) du GIÉC, identifient bien l’échéance, aux alentours de 2025…

Les anciens tenaient la rhétorique pour le plus grand de tous les arts, celui qui fédère la logique, la grammaire, l’image, le nombre, la beauté et l’éloquence, et ils la respectaient parce qu’ils tenaient l’effort de convaincre ses concitoyens comme une alternative honorable à la guerre civile. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit, la guerre civile, celle qui se prépare dans le refus catégorique de préparer par des mesures systématiques de justice sociale les effondrements qui s’en viennent. Je suis signataire du Pacte mais je vous rassure: je n’irai pas déposer les trois quarts de mes revenus dans la boite postale du ministère pour qu’il les redistribue aux moins fortunés et finance ainsi la réduction des écarts de consommation que nous devrons organiser pour rester civilisés. D’ailleurs personne ne le fera, je peux vous le garantir. Nous n’avons, pour faire face à ce qui nous tombera dessus et pour mettre en place les partages qui seront la seule alternative aux violences, qu’un seul instrument et c’est celui qui oblige, qui interdit, qui permet ou qui garantit – en bref: la loi. Et bien que cet instrument s’épuise à chaque jour qui passe à promettre la lune à tout le monde (tout en mettant de l’argent dans la poche des Québécois), il restera en état de fonctionner raisonnablement tant que nous serons assez nombreux à croire en lui.

Or, le Pacte est justement une demande collective adressée à l’État par plus de 260 000 citoyens et citoyennes afin qu’il place la question écologique au principe de son action. L’engagement à faire des efforts individuels spontanés se présente dans ce Pacte comme la justification de la demande d’action législative, et comme indication de la «disposition subjective» à s’y astreindre, nullement comme la pièce maîtresse de notre avenir. Cet appel à la «moralité objective» et au débat législatif, exceptionnel à notre époque de scepticisme généralisé à l’endroit des efforts de définir le bien commun, se réclame lui-même du fait que le problème fondamental posé par toute prise en compte de la dégradation environnementale est un problème de justice sociale. Toute réduction du niveau global de la consommation qui viendrait simplement de la rareté et des prix serait traduite presqu’automatiquement par le marché en un accroissement des inégalités, un accroissement qui peut rapidement tourner à la catastrophe, comme on en a vu l’amorce en France, si l’État lui-même entreprend d’appuyer par des taxes régressives la pression des prix sur les bas revenus.  D’où la rhétorique «contractuelle» du Pacte qui met dans la bouche des signataires un engagement «à faire leur part», mais en contrepartie d’un engagement structurant de l’État à assurer la progressivité des efforts collectifs et le caractère systématique de ceux-ci.

Certes, on peut déplorer que le Pacte ne mette pas en lumière le fait que le capitalisme est incompatible avec toute forme de décroissance, qu’il ne donne pas de mesures chiffrées des défis ou des objectifs, qu’il fasse miroiter la possibilité d’une «transition durable» qui ne changerait rien ou qu’il en appelle à des «élus» dont la réélection est le seul horizon. On peut encore déplorer qu’il fasse focus sur le pétrole pendant que le glyphosate nous assassine. Et ainsi de suite. Mais le problème avec ces reproches c’est que le Pacte n’est pas une «solution», ni une feuille de route, ni le programme d’une révolution; c’est un effort de mobilisation démocratique fondé sur la conviction que l’action de l’État doit être repensée à la lumière de la crise environnementale.

Rien que ça, mais déjà ça. La croissance a été depuis deux siècles à la base de l’acceptabilité sociale des inégalités sociales parce qu’elle a rendu possible le relèvement, en valeurs absolues, du niveau de vie des plus pauvres. La fin de la croissance, qui viendra par des catastrophes ou par des décisions, poussera les sociétés capitalistes à refaire ce chemin dans le sens inverse et à réduire d’abord le niveau de consommation de ceux qui sont au bas de l’échelle. Et cette pression «marchande» aura des effets aussi bien à l’échelle des conflictualités globales qu’à celle des solidarités locales, accroissant les unes et réduisant les autres. Ni le marché, ni la charité, ni la technique, ni les religions, ni la science ne seront en mesure d’obvier par elles-mêmes à cette destruction du monde humain par les «dispositifs» qui nous gouvernent et c’est sur ce fait que prend appui le plaidoyer en faveur d’un reformatage du politique par les enjeux environnementaux.

Il y a dans votre appel à corriger le Pacte par des indications chiffrées concernant les menaces et les défis environnementaux une sorte de naïveté qui ne laisse rien à désirer à celle que vous reprochez vous-même au Pacte. Cette situation illustre bien le fait que nous nous débattons au milieu de contractions qui rendent réversibles la plupart de nos arguments, la lucidité de l’un devenant la naïveté de l’autre, et vice versa. Depuis que la science a entrepris de nous convaincre de la réalité du changement climatique par des données probantes, le scepticisme populaire à l’endroit des conséquences qu’elle en tire et des solutions qu’elle propose s’est accru plutôt que l’inverse. Cela tient en partie au fait que les effets inéluctables des dégradations environnementales accumulées, dont l’essentiel est à venir, ont le défaut, au présent, de tomber sur «d’autres» quand ils sont catastrophiques ou d’êtres tolérables quand ils tombent sur «nous». Mais, plus fondamentalement, ce scepticisme croissant tient au fait que la science parle maintenant des deux côtés de la bouche et qu’elle promet simultanément des miracles et des hécatombes. Car songez-y: comment faire oublier que c’est la «science» elle-même qui nous a mené là où nous sommes, d’abord en nous transportant du «monde clos vers l’univers infini», ensuite en enseignant que la puissance technique de l’humanité était, par définition, la solution aux problèmes qu’elle engendre. Quand vous parlez graphiques, équations, statistiques et indicateurs, toutes choses précieuses et nécessaires il va sans dire, vous parlez forcément comme si «la crise des sciences européennes» (Husserl) n’avait pas eu lieu et comme si tout le 20e siècle épistémologique n’avait pas été une longue réflexion critique sur la nature de cette science moderne qui promettait de nous faire maîtres et possesseurs de la nature. A tel point que l’idée de la vérité scientifique, accueillie d’abord comme forme universalisable du rapport au monde, nous est apparue récemment comme un archipel d’éclaircies locales rendues possibles par une civilisation plus prompte à plier le monde à ses besoins qu’à y trouver une raison de les limiter. La valeur contemplative de la connaissance scientifique moderne (l’Harmonices Mundi de Kepler), de même que son aptitude présumée à rassembler les esprits dans la vérité, ont été dénoncées par le tribunal de la puissance opératoire du 20e siècle comme étant des aspirations infantiles de la civilisation scientifique, si bien que c’est maintenant la simple capacité d’intervenir dans le monde d’une manière efficace qui sert de critère pour arbitrer la compétition des paradigmes qui s’arrachent les fonds de recherche.

Or, c’est précisément cette forme délirante – technoscientifique – de la science qui fait obstacle aux efforts de connaissance qui sont les vôtres. Pendant que l’on assomme le public avec les miracles inimaginables qu’il faudrait attendre du génie-génétique, de l’intelligence artificielle, des nanotechnologies et du numérique sous toutes ses formes, pendant que l’on presse les citoyens à faire confiance une fois de plus (et peut-être une fois de trop) à la capacité scientifique d’arracher à la planète, à la nature, au travail, à l’univers ou à l’esprit lui-même de quoi satisfaire tous les fantasmes, vous postulez de votre côté qu’une description scientifique plus précise de la fin de ce monde serait mieux en mesure d’en faire comprendre l’imminence! Comme si la science pouvait en même temps promettre le paradis sur terre et décrire avec précision l’enfer qui s’en vient pour appeler les damnés au repentir? Honnêtement, je suis prêt à espérer que vous avez raison mais je crains que nous n’en soyons plus là. De part et d’autre, c’est la science qui se dit et se dédit du même souffle, qui montre la corne d’abondance au bout de la prochaine innovation puis qui prouve que l’enfer se tient juste derrière la somme des gadgets. La technoscience est l’allié principal du capitalisme d’innovation et il est devenu grâce à cette alliance le parrain de nos institutions universitaires. Même les départements de «sciences» religieuses veulent leur part du financement destiné aux pratiques innovantes alors que la «science» économique veut mettre un prix sur la biodiversité, sans doute pour envoyer la facture aux chasseurs d’aurochs de la fin du Moyen-Âge. Voilà pourquoi, cher Harvey Mead, on distribue des prix scientifiques dans l’indifférence générale et voilà pourquoi le cynisme qui accueille l’attribution du Nobel de la paix à des va-t’en-guerre montre son nez quand on couronne de la même manière (c’est-à-dire avec l’argent d’un fabriquant d’armes) la chimie des plastiques, le génie génétique ou la rationalité économique de l’esclavage. L’épuisement de la croyance à l’égard des révélations scientifiques est une forme de désertification des esprits qui résulte de la surexploitation de la confiance du public; et la formation d’une planète du scepticisme (ou de la damnation assumée) fait partie de la crise écologique.

Tout cela revient à dire que la crise écologique, qui n’est pas tombée du ciel, jette une lumière accablante sur l’ensemble de notre civilisation, en commençant par le système économique qui en est devenu le moteur. Mais cela revient aussi à dire que nous n’avons pas le choix et que nous devons continuer à faire des distinctions avec les instruments mêmes qui tendent à les embrouiller; que nous devons, par exemple, distinguer dans notre avenir ce qui ne peut déjà plus être changé de ce qui pourrait encore l’être et choisir, parmi ce qui reste théoriquement possible, des objectifs réalistes au regard des ressorts pratiques (culturels, moraux, politiques et techniques) de l’action collective. Or, tout le problème se tient exactement là: qui peut prévoir de quoi il sera capable avant même de sortir de son ordinaire pour s’engager dans une entreprise inédite? La jeune femme qui a traversé l’Atlantique à la rame a commencé par «croire» que la chose lui était possible et c’est avec ce fragile appareillage «moral» qu’elle s’est jetée à la mer pour réapparaître, transformée par l’expérience, quatre mois plus tard à Lorient. Le passage à l’acte de ce qui est en puissance n’est pas une partie de Tic-Tac-Toe vouée à la nulle; et le possible reste une simple «possibilité» tant qu’une subjectivité ne s’y est pas investie. Voilà qui me ramène à votre jugement sur le Pacte: vous dites que la mesure législative qu’il propose est dérisoire et qu’elle serait «presque» parfaitement sans effet. On croirait presque ici que vous détenez déjà la preuve que le voyage est impossible. Alors que la proposition en question vise essentiellement à nous convaincre de mettre collectivement le pied à l’étrier, on dirait que vous savez déjà que ce brave Don Quichotte, «qui fait abstraction des chiffres», n’ira nulle part sur sa Rossinante approximative.

Le Pacte accorde pourtant à la science toute l’importance qu’il est possible de lui accorder sans la divorcer de l’expérience commune; il souligne de manière raisonnable le consensus des chercheurs et il invoque les faits qui accréditent d’ores et déjà les pronostics antérieurs. Maintenant que le commun des mortels peut lui-même faire l’expérience pratique des transformations que la théorie lui annonce depuis plusieurs décennies, le Pacte prend appui sur cette convergence entre les vérifications communes, d’une part, et l’échec des efforts de falsification des négationnistes, de l’autre, pour rappeler que le changement climatique (commençons par là) n’est plus une hypothèse et que le caractère dramatique de ses effets est avéré. Mais il refuse, et j’ai le sentiment que c’est ce que vous lui reprochez, de s’engager dans la recherche et l’exposé d’une solution technique globale. Il est clair, en effet, que le Pacte évite de s’engager vraiment sur la question de savoir si la fin est commencée, si le point de bascule est atteint, si les feedback galopants sont enclenchés, tout comme il est clair qu’il s’interdit d’en déduire les cheminements critiques, les calculs de tonnage, les échéanciers d’étape, les mesures de mitigation, le décompte des années, les innovations techniques et les changements de régime (alimentaires et politiques) qui devraient faire partie du méga-programme d’atténuation;  il se contente de conforter l’un par l’autre les mesures factuelles les plus robustes et l’expérience communes et il évite de soulever contre lui l’alliance désastreuse du scepticisme scientifique ordinaire («toute proposition sur l’avenir a la forme d’une hypothèse, falsifiable mais non démontrable») et du fatalisme post-humain («la nature s’arrangera mieux sans êtres humains»). La crise écologique n’est pas un problème local dont les variables chiffrées pourraient être isolées par quelques majestueux ceteris paribus et rendu possible d’une solution qui aurait la forme d’une sorte de Gossplan soviétique. Elle est le fait d’un système (non-linéaire) dont l’évolution est déterminée mais non prévisible. Dans ce contexte de calculabilité limitée, nous devons certes garder l’œil sur toutes les choses incertaines qui ne deviennent certaines qu’avec le passage du temps, nous devons aussi éviter de placer dans les chiffres tous nos efforts de connaissance. L’action pratique est la mère de toutes les formes de l’apprentissage, la seule que la réflexion théorique puisse inspirer en en faisant la critique. Si nous voulons apprendre, et ne pas simplement être exposés à des enseignements qui se contredisent, il nous faut entrer dans l’action. Maintenant. Et cesser d’espérer qu’un gouvernement, un comité, une conférence, une organisation, une agence ou une révolution nous fournisse bientôt une vision cohérente de la société de l’avenir, accompagnée du plan d’ensemble des mesures à prendre au fil du prochain demie siècle pour mitiger les catastrophes.

Les auteurs du Pacte postulent que la seule manière de se mettre en route quand la destination est incertaine et que le chemin n’est pas tracé est de s’en remettre à chaque embranchement à une préférence systématique pour la branche qui nous éloigne des causes du problème. Il n’est pas nécessaire de savoir où mettre la main pour l’éloigner du feu. Il faut rapporter sur chaque carrefour et sur chaque décision, grande ou petite, privée ou publique, la distinction entre ce qui nous enferme dans le pétrole (et dans la pollution et la surconsommation) et ce qui nous en éloigne, et il faut faire descendre les grands arbitrages globaux, qui ne savent ni quels buts viser ni comment les viser, dans toutes les inflexions de la pratique où les choses bien concrètes qu’il faut éviter comme la peste se désignent à l’évidence. Un peu comme c’est le cas pour la puissance du « négatif » dans la dialectique du discours (mille occurrences positives ne prouvent pas l’hypothèse générale qui les attend, une seule occurrence négative la réfute), il est plus facile de s’entendre sur les choses particulières qu’il faut éviter que sur la constitution d’ensemble du monde dont on voudrait. De tels arbitrages négatifs, qui formeraient dans l’ensemble un processus itératif et réflexif, déboucheraient tout naturellement sur des hiérarchies pratiques et sur des choix de grande portée: on peut, sans contradiction, préférer qu’une mesure (une loi, une invention, une infrastructure, une campagne d’éducation, etc.) pousse la consommation vers A plutôt que vers B (vers une forme d’énergie plutôt que vers l’autre, disons), en adopter une autre qui favorise la réduction globale de ce type de consommation plutôt  que de l’accroître et une autre encore qui redistribue fiscalement les coûts des changements sur les diverses catégories de revenus.

Les accords portant sur les choses à éviter ayant valeur en eux-mêmes, ils ne dépendraient que marginalement les uns des autres et absolument pas d’un plan d’ensemble. On pourrait y entrer en désordre ou en mosaïque et profiter des effets de combinaison inopinés. Cependant, aucun arbitrage sociétal de ce type ne pourrait être possible sans avoir force de loi et sans que ses conséquences sur l’inégalité sociale ne soit prises en charge par l’État. Quand vous dites que l’engagement d’un gouvernement à soumettre ses lois et ses décisions à ce double examen (écologique et fiscal) serait presque sans effet, je redoute que vous ne teniez pas compte de l’engagement lui-même, des attentes et des mobilisations qu’il susciterait et des effets d’apprentissage qu’il rendrait possible. A mesure que l’on s’engage plus profondément dans un cours d’action, on découvre simultanément les limites de cette action et la nature véritable de la «réalité» qui lui fait échec. Mais on découvre aussi les possibilités et les alternatives que cet engagement à ouvert, de même que la porte étroite vers où il faut faire porter ses espérances. Les mesures proposées par le Pacte seraient certes «insuffisantes» mais c’est précisément cette insuffisance qui nous ferait découvrir l’ampleur du problème.

C’est précisément là ce que vous essayez vous-même de nous faire comprendre, d’une manière admirable, avec acharnement et sans illusion, et il me semble que vous ne devriez pas négligez l’aide des signataires du Pacte.

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«Le monde avance en somnambule vers la catastrophe»

Voilà la récapitulation d’Alison Martin, directrice des risques à la compagnie d’assurance Zurich Insurance Group, commentant les travaux de son groupe pour le Forum économique mondial…

Je dois bien avouer que j’ai de plus en plus de difficulté à lire les innombrables documents qui prônent ou présument, comme si rien n’était, la poursuite de la croissance à l’échelle planétaire – et toujours dans son pays à soi en priorité. Récemment, j’ai eu l’occasion de lire le 14e dans la série d’analyses de risques produits par Le Forum économique mondial de Davos; j’en ai déjà lus et commentés plusieurs des autres (dont celui-ci de 2015 et cet autre de 2018).

«Un monde en mal de solutions collectives»

Le portrait de la situation (voir les figures I et II) – et c’est un effort de faire un portrait de toute notre civilisation, de l’ensemble des risques qui la menaçent – se ramène, plus ou moins explicitement, à la globalisation, dont quelques brefs passages suggèrent que les auteurs sont conscients de quelques défaillances. Il y a beaucoup de références à la Quatrième Révolution industrielle, le tout suivant finalement l’effort de constater les tendances lourdes de nos systèmes économiques, sociaux et écologiques.

Davos 2019 fig I

Fait notable: le document souligne l’échec de la COP21 et de l’Accord de Paris, dont le respect, loin de se concrétiser, nous mettrait face à des catastrophes climatiques, alors que les tendances nous mènent vers un dépassement d’une hausse de température de 2°C.

Finalement, ce qui caaractérise ces rapports (peut-être les meilleurs que je connais), dont celui de cette année, est la vue globale qu’ils offrent, couvrant non seulement les risques et tendances économiques, mais également ceux sociaux et environnementaux. Dans le rapport lui-même, un accent est mis sur les interractions entre l’ensemble des menaces, et il faut bien reconnaître que notre fixation sur les changements climatiques (et les GES dont il faut réduire dramatiquement les émissions) oublie de se situer dans l’ensemble.

Les risques environnementaux ne représentent pas ce à quoi les participants à Davos portent naturellement le plus d’attention, mais cela fait plusieurs années qu’ils représentent, presque en dépit de leur vision, la menace dominante. Pour 2019, les risques environnementaux représentent trois (sur cinq) des risques les plus probables et trois (sur cinq) des risques les plus importants en termes d’impacts, ce qui fait un portrait fort en vert… (voir la figure I ici et la figure IV dans le document). Reste que le document de Davos insère tout dans un complexe d’interactions (voir le figure III dans le document) qu’il ne faut pas perdre de vue.

Davos 2019 fig II

Le document souligne en même temps l’absence de toute indication d’un renversement des tendances, cela dans un contexte qui présente cet ensemble de risques comme comportant même des tendances lourdes qui vont dans de mauvaises directions. Le 17 janvier dernier, Éric Desrosiers a consacré son analyse hebdomadaire dans Le Devoir à «un monde en mal de solutions collectives». Suivant dans la même veine plusieurs interventions depuis maintenant plusieurs années, dont les miennes, il cite la directrice des risques à la compagnie d’assurance Zurich Insurance Group en commentant le travail: «Le monde avance en somnambule vers la catastrophe» et poursuit:

«Nous nous enfonçons plus profondément encore dans des problèmes mondiaux dont nous aurons bien du mal à nous extraire». Nourrie, entre autres, par le fossé grandissant entre riches et pauvres, la polarisation du débat politique, l’impact des transformations économiques et technologiques et un mal-être croissant, cette tendance au repli sur soi, aux guerres commerciales et au rejet des règles internationales risque même de s’aggraver avec le ralentissement économique qui se dessine dans le monde.

Desrosiers est frappé par ailleurs par la nouvelle section portant sur ce que le rapport appelle les Future Shocks:

Nous vivons dans un monde où un problème peut rapidement en entraîner un autre de façon imprévisible et incontrôlable, préviennent les auteurs du rapport. «La complexité et l’interconnexion croissantes des systèmes mondiaux peuvent entraîner des boucles de rétroaction, des effets de seuil et des perturbations en cascade.»

Il s’agit d’un des sept stress tectoniques de Homer-Dixon dans The Upside of Down de 2006.

Il n’y a plus de héros pour l’élite globale de plutocrates

Ce n’est pas seulement un journal comme Le Devoir qui reconnaît des problèmes grandissants avec les risques, et avec les efforts de Davos de promouvoir un avenir tenant compte de ces risques à travers le maintien de la globalisation et le modèle économique fondé sur la croissance. Le Financial Times y est allé avec une chronique de Gideon Rachman le 28 janvier intitulée «No more heroes for the global elite»

For the past 30 years, Davos has been the best place to monitor the ideas and crazes that were exciting the rich and powerful [des plutocrats, indique Rachman]. It is the place where elite consensus was both formed and promoted…

La chronique passe en revue plus d’une dizaine d’années de reconnaissances par le Forum de leaders politiques, d’innovations technologiques, de perspectives économiques, pour insister qu’il n’y en a aucune qui a résisté à l’épreuve du temps, même assez court.

In the past, when politicians have seemed particularly hopeless, Davosites have turned to industry for inspiration. But the tech groups are mired in controversy and the future they represent looks increasingly dystopian. Davos is also the place where legacy industries rebrand themselves as futuristic. Oil companies talk about renewables and car companies show off their electric vehicles. But this year, the oil companies are reeling from shareholder divestment drives and the German car companies are still struggling with the aftermath of the diesel scandals. So there was no cheer to be found there. It seems as if the world has disappointed Davos. But, then again, maybe Davos has disappointed the world.

C’est un portrait tout à fait en ligne avec le rapport sur les risques. On constate que la paralysie qui semble dominer les différents gouvernements et sociétés de la planète face aux risques esquissés caractérise assez bien ces mêmes institutions réunies de par leurs élites au Forum de Davos.

Une autre version de l’effondrement qui s’approche?

Il est presque aussi déstabilisant de chercher toutes ces pistes situant l’effondrement possible qu’il est de suivre l’élite ploutocrate dans ses efforts de stimuler la croissance, dont à prime abord ceux de tous les intervenants économiques pour qui c’est l’object primordial, inscrit dans leurs travaux qui n’ont souvent rien à voir explicitement avec cela mais qui en dépendent de façon inéluctable. Les carences de plus en plus graves du modèle économique (néoclassique, et non seulement néolibéral) se trouvent plus ou moins clairement dans presque tous les risques présentés.

Je n’ai pas suivi avec soin les reportages nous faisant part des activités de l’élite pendant la rencontre même de Davos, marquée cette année par l’absence de plusieurs leaders politiques retenus chez eux par des perturbations sociales de différentes sortes. Même si celles-ci semblent spécifiques à chaque situation, détaillées par Rachman, tout – comme l’élection de Trump – semble souligner des failles dans les sociétés plutôt que le choix d’un véritable leader. L’ensemble des situations rentrent presque directement dans l’instabilité et les menaces détaillées par le rapport sur les risques, plutôt que des indications de poussées vers des solutions.

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À corriger: l’absence d’un portrait face aux défis définis par le GIÉC

En décembre dernier, Le Soleil et La Presse+ ont publié mon texte «Changements climatiques et inégalités: La paralysie de la société s’expliquer par l’inimaginable», un article où j’esquissais, partant des analyses de mon livre, les énormes défis devant nous et qui ne seront pas relevés tellement les exigences seront grandes et allant dans le sens contraire à des décennies de comportement dans nos sociétés riches. Finalement, nous ne sommes même pas capables d’imaginer ce qui s’en vient.

Le 17 février, La Presse+ a publié «Le troisième lien et l’avenir de l’auto», un deuxième article constituant un effort de rendre imaginable  – mais à peine – la situation qui se présente au Québec face aux défis chiffrés par le GIÉC pour respecter au moins notre part dans l’effort d’y répondre.

La mobilisation récente autour du Pacte de Dominique Champagne et de la Déclaration d’urgence climatique (DUC) se fait presque en abstraction des chiffres définissant les défis. C’est certainement le cas pour le Pacte, et le projet de loi conçu et diffusé dans les derniers mois par deux avocats de la société civile, une sorte de concrétisation du Pacte, propose d’encadrer des gestes du gouvernement en partant des engagements de ce dernier, beaucoup trop faibles pour répondre à presque quoi que ce soit. La DUC fournit une référence en bas de la dernière page à l’ouvrage récent de Paul Hawken, Drawdown, qui quantifie un ensemble de mesures proposées, en bonne partie, depuis des années, mais se situe directement dans le grand effort en place depuis ces années à effectuer les changements (énormes) requis. Je présente dans mon livre mes raisons pour croire que cet effort a échoué.

Ce deuxième article part donc avec la seule analyse que je connais des implications d’un respect des objectifs établis par le GIÉC et inscrits dans ceux du gouvernement de l’époque. Assez simplement, le Québec devrait planifier la disparition de son parc de véhicules privés d’ici environ 2030. Il s’agit d’un résultat impliqué dans les projections de Tony Seba, suivant l’arrivée de la technologie perturbatrice du véhicule électrique autonome, mais, presque peu importe la justesse de ces projections, d’autres phénomènes dont je parlais dans le premier article et dans mon livre risquent d’imposer ce résultat en dépit des résistances fortes de la population.

En vérifiant les données sur la production du pétrole pour mes travaux, je suis retombé sur le graphique clé de mon livre et qui présente la portrait venant de l’Agence internationale de l’énergie de l’OCDE quant à la production – disons la disponibilité – d’un pétrole capable de répondre à nos besoins, cela d’ici 2030. Pas surprenant, il ne s’y trouve pas beaucoup de nouvelles pour les projections venant de 2014 par rapport au graphique partant des données de 2008 que j’ai utilisé…

https://www.planetoscope.com/petrole/559-production-mondiale-de-petrole.html

Sources de la production de pétrole pour pouvoir en 2030 répondre aux besoins tels que projetés. L’auteur du graphique ajoute: «Pour compenser le déclin des zones de producion de pétrole traditionnelles en décln, il faudrait creuser assez de puits pour fournir l’équivalent de deux fois la production de pétrole de l’Arabie saoudite, soit 20 mb/j !

 

 

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Le début de l’effondrement en 2019: Tverberg (2)

En résumé, la position de Tverberg cherche à réunir une multiplicité de facteurs, interreliés, dont les données sont raisonnablement solides (sources: agences d’énergie, bureaux de statistiques). Notre modèle économique exige une quantité importante et toujours croissante de ressources, surtout énergétiques, une compensation pour une diminution du retour sur l’investissement (ÉROI et financier) aboutit à une complexité de plus en plus grande dans nos sociétés, et un endettement permanent est presque inhérent dans l’approche mais nous exposera à un éclatement d’une bulle d’endettement quand ce sera trop important. Le modèle économique a poussé les sociétés à des niveaux d’inégalité qui semblent extrêmes; clé dans son analyse, l’effondrement de la production industrielle, suivant Halte à la croissance, est relié à cet élément sociétal.

Sans que Tverberg le mentionne, cette situation est presque ironique, puisque l’incapacité des travailleurs «non qualifiés» – de plus en plus nombreux – fait qu’un effondrement est presque inéluctable, avec baisse des prix parce qu’il y a absence de consommateurs. L’énorme croissance démographique de la période depuis la Deuxième Guerre mondiale a également mis tout effort de gérer les défis contemporains face à une incapacité croissance de répondre aux attentes, avec des perturbations sociales se manifestant un peu partout. Voilà le portrait que Tverberg présente: sans que nous sachions les niveaux auxquels les pressions dépassent les limites, les pressions sont de plus en plus manifestes et interreliés. Par contre, il n’y a aucune reconnaissance de cette situation dans la société.

 

2019 : le début de l’effondrement selon les projections de Halte

Le but de l’exercice de son premier article, de décembre (voir mon article précédent), semble être de faire les préparatifs pour un autre article, du 9 janvier. Elle y commence avec une référence aux bourses, erratiques depuis quelques mois. En effet, elle essaie de lire les feuilles de thé pour voir si on arrive à la projection de Halte. C’est un exercice intéressant, mais périlleux… L’article n’ajoute pas beaucoup à l’analyse du premier article, mais se distingue par sa projection assez explicite pour un début de l’effondrement de Halte (et plus) en 2019. Elle ajoute les risques financiers à ceux associés au graphique du Club de Rome.

Tverberg Halte 2019

Elle fournit dès le départ le graphique des projections du scénario business as usual mis à jour par le Smithsonian en 2012, le même que j’utilise dans mon livre, et elle y insère une ligne verticale qui représente la situation actuelle, qu’elle appelle 2019, mais qui correspond à 2025 dans le graphique. Sa proposition: plusieurs éléments du portrait actuel représentent le début de l’effondrement, sans que l’on ne s’en apperçoive. C’est la poursuite de son analyse dans l’article précédent, qui caractérise l’économie mondiale comme système auto-organisateur.

Plutôt que des prix trop élevés pour le pétrole, alors qu’ils sont actuellement bas et tendant vers le bas, comme principale cause, elle voit une baisse de la demande et de la production en raison de l’incapacité des travailleurs «non qualifiés» à acheter, avec comme conséquence une baisse des prix, comme elle proposait dans le premier article – et voilà, les producteurs des commodités vont suivre les producteurs de l’énergie dans la baisse de la production. C’est son portrait de l’effondrement de la production industrielle.

Comme indications de problèmes, elle suggère:

  • la vente de véhicules privés en Chine pour l’année 2018 (jusqu’en novembre) est en baisse de 2,8%, avec les ventes en novembre en baisse de 16,1%. La plupart des analystes, elle note, projettent la continuation de cette tendance pour l’année 2019. L’explication semble être une incapacité d’acheter de la part des consommateurs chinois.
  • L’Arabie Saoudite planifie une coupe dans sa production d’environ 800 000 barils par jour par rapport au niveau de novembre 2018, dans un effort de maintenir le prix du pétrole. Les profits actuels sont trop bas pour soutenir les besoins du pays.
  • L’avenir du charbon en Australie semble être mis en question, en partie en raison de la compétition des énergies renouvelables subventionnées et en partie parce que la Chine et l’Inde voudraient maintenir les prix de leurs propres réserves.

Le dernier point est intéressant, avec une grande installation portuaire pour l’exportation du charbon en Inde en pleine construction (ou récemment terminé) dans la partie nord du Queensland près de la Grande Barrière. De façon plus générale, elle suggère que nous lisions l’actualité avec des critères d’analyse qui quittent les interprétations du genre business as usual.

Un effort de se positionner, avec les événements contemporains

Elle aborde le rôle des tarifs imposés par Trump en recourant à des leçons de l’histoire, où une telle initiative est entreprise face à des baisses de nourriture disponible ou de baisses dans la production industrielle (les deux per capita) – on voit qu’elle se prépare à associer cela aux projections de Halte, mais sans tenir compte des motivations de Trump. Finalement, on peut penser que Trump agit contre les pays responsables des déficits commerciaux américains et les pertes d’emploi dans le domaine manufacturier, et on voit que cela peut ressembler à ce qu’elle décrit comme la baisse de la production industrielle. Pour une bonne partie de la population, elle propose – suivant d’analyses sérieuses de la victoire de Trump en 2016 – qu’il y a un manque de capacité à faire des achats, le «pouvoir d’achat» des gilets jaunes dans une autre perturbation contemporaine.

Elle revient à son diagramme montrant les trois vecteurs de la croissance économique : complexité, recours à une dette (avec bulle) et aux ressources naturelles et elle propose que l’économie mondiale s’approche des limites dans les trois dimensions. La complexité inclut le commerce international et elle suggère qu’il y a des disparités de revenu qui en résultent qui occasionnent la baisse de pouvoir d’achat. La dette permet d’expansion de la production et des achats, mais quand elle est trop importante ou la Fed décide d’augmenter les taux d’intérêt, cela peut aboutir à une récession et la baisse de prix des commodités. Cela semble être le cas aujourd’hui (elle fournit un graphique utilisant le prix Brent du pétrole et un autre qui indique de moments quand le taux court terme excède le taux long terme). Quant aux ressources, c’est surtout une question de retour moindre avec l’apprauvissement des gisements/sources.

Et voilà, elle aborde son point principal: une production (disponibilité) de pétrole moindre – ce n’est pas le cas actuel – aboutira à un prix du pétrole plus bas plutôt que plus haut en dépit des pressions de la baisse du retour sur l’investissement. Le problème, elle insiste: il n’y a pas assez pour tout le monde, et une baisse de la consommation en résultera (son graphique montre le contraire, une légère tendance vers le haut pour la consommation mondiale, figure 8). Il y a surtout une baisse de la consommation dans les secteurs névralgiques, voyant la consommation à la baisse pour les gens non qualifiés qui n’ont pas les moyens de l’acheter.

Elle passe ici au fait que (1) le modèle de Halte n’inclut pas le secteur financier, comme elle dit assez souvent, et donc ne tient pas compte de la composante dette dans son graphique de base avec les trois composantes. (2) Elle prévoit de la volatilité financière en 2019, poursuivant ce qui s’est passé depuis deux mois. Le gros risque sera les «derivatives». (3) L’effondrement n’arrivera pas à tous les pays en même temps, ceux dépendant plus d’énergie importée étant les plus vulnérables. (4) La croissance économique en Chine montre des faiblesses, ce qui pourrait augurer mal pour son maintien. (5) Les pays exportateurs de pétrole – Venezuela, Arabie Saoudite et Nigéria, par exemple – deviennent vulnérables sur le plan de la stabilité des gouvernements. (6) Les épidémies semblent plus probables dans les pays avec des problèmes financiers sérieux, comme le Yemen, le Venezuela, la Syrie. (7) Des guerres pour les ressources deviennent plus probables, avec graphique suggérant que la Première Guerre mondiale était peut-être le résultant en partie de pressions sur le charbon, alors que c’était la situation en Angleterre et en Allemagne pour la Deuxième Guerre mondiale. (8) Il y a la possibilité que des institutions internationales, comme l’UE, la WTO et le FMI, cessent de fonctionner, en notant que le Brexit est un précurseur possible de l’effondrement de l’UE. (9) Les fonds de retraite privés risque de faire défaut en raison de bas taux d’intérêt et donc de rendement promis. (10) Une récession pire que la Grande Récession semble en vue, devant l’impossibilité de financer la dette avec une économie qui rétrécit.

 

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Pour Tverberg, l’effondrement pourrait être en cours (1)

Le blogue «Our Finite World» de Gail Tverberg figure prmi ceux que je recommande. Elle a un style déroutant, présentant ses analyses sans la moindre indication de son point de vue global; dans une conversation l’an dernier, elle m’a indiqué qu’elle n’a aucune illusion quant à un impact quelconque de ses travaux, et elle se limite donc à essayer de comprendre. Le titre de son site, et ses analyses, montrent qu’elle suit dans la lignée de Halte, et cela ressort de temps en temps explicitement.

Récemment, elle a produit deux articles qui, d’une part, présentent son évaluation globale – nous nous approchons de l’effondrement projetté par Halte à la croissance – et, d’autre part, ce faisant, elle cherche à réunir une multiplicité de facteurs en cause. J’ai décidé d’essayer d’y chercher le cœur de son argument.

Dans mes propres travaux, j’ai déjà essayé d’esquisser quelques pistes pour préparer une future société post-effondrement, mais je ne me suis pas penché sur un effort de bien cerner les signes qui nous diraient que l’effondrement est en cours. Finalement, on doit constater que les différents facteurs soulignés par Tverberg semblent bien pertinents, mais nous n’avons pas de seuils pour ces facteurs qui indiqueraient quand leurs limites seraient dépassées. Elle nous présente presque une intuition, avec des pistes intéressantes…

De son côté, Catherine Paquette a consacré un article de GaïaPresse récemment sur toute cette question de la collapsologie.

Servigne photo

Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont intervenus en 2015 pour projeter l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle. La thématique de la collapsologie en a découlé, mais prend du temp à se développer en dehors de l’Europe. Récemment, Catherine Paquette, dans GaiaPresse, a publié un article «Collapsologie: Doit-on accepter la fin de notre monde?», qui en fait la mise à jour.

Mise en contexte: les projections de l’EIA

Tverberg part dans un premier article, le résumé d’une présentation dont elle utilise les diapositives, avec des prévisions pour la production de l’électricité provenant de l’EIA (Energy Information Administration) des États-Unis, cela en présumant de la poursuite d’un recours important à l’énergie fossile jusqu’en 2022. Pour elle, les projections de cette agence américaine sont à critiquer pour leur présomption (entre autres) d’une capacité de payer, de la part des populations, un prix le triple de celui d’aujourd’hui. Elle poursuit en insistant sur l’effet pervers des subventions et priorités accordées aux énergies renouvelables comme baissant le prix de toute l’énergie et rendant non profitables des efforts d’innover dans le secteur de l’électricité: l’électricité est aussi problématique que l’énergie fossile. Le but de sa critique semble être de préparer l’argument du deuxième article, à l’effet que nous nous approchons de l’effondrement projeté par Halte, mais il y a beaucoup d’étapes entre les deux.

Les  projections de l’EIA sont pour des hausses importantes dans le prix de l’électricité pour 2022 (le temps requis pour la planification de nouvelles infrastructures). Pour les centrales électriques, le CCS (la capture et l’entreposage sous terre du CO2) est présumé, à différents niveaux, ce qui augmente davantage le prix qu’elle trouve inapplicable économiquement. Elle semble présumer qu’il n’y aura pas d’interventions face aux changements climatiques par les sociétés alors que, presque surprenamment, l’EIA l’incorpore dans ses projections (cf. diapositive 14), qui présument par ailleurs que le recours au charbon va continuer à diminuer, alors que Tverberg souligne qu’il n’y aura pas de substituts suffisants pour le remplacer, et le gaz naturel connaît des problèmes de rentabilité.

Complexité, endettement, ressources – et démographie

Pour Tverberg- comme pour les économistes biophysiques – , l’économie est un système qui s’auto-organise en fonction des lois de la physique (comme limites et contraintes) et comporte trois composantes: un endettement qui semble structurel et nécessaire; une dépendance aux ressources naturelles; une complexité qui s’accroît en réponse aux contraintes. Son graphique à trois vecteurs pour ce portrait met en contrepartie le défaut de paiement, un épuisement des ressources à un prix d’exploitation raisonnable (absent du graphique) et un effondrement du système. Le maintien du système dépend surtout d’une croissance constante de la production et de la consommation d’énergie per capita.

Tveneerg diapo 29 bis

L’économie, et l’effondrement, sont fonction de trois paramètres.

À cet égard, Tverberg fait intervenir deux graphiques où elle montre les résultats d’un calcul de la distribution de cette énergie accrue entre des initiatives qui permettent de hausser le niveau de vie et d’autres répondant aux besoins de base d’une population également accrue. Presque comme trame de fond de son argument, la croissance démographique au fil des décennies a abouti à l’arrêt de l’amélioration du niveau de vie et les tendances vers des disparités de plus en plus importantes du revenu des différentes parties de la population (finalement, une version de la distinction 1%/99%). La situation actuelle, la période depuis 1980 environ, correspond à la fin de la croissance de la production énergétique per capita (qui se rapproche de l’argument de Halte).

Diapositive 23

Taux de croissance de la consommation d’énergie répartie entre le maintien des besoins de base et la hausse du niveau de vie. Les notes dans le graphique indiquent les événements favorisant la deuxième. Tverberg note la tendance aujourd’hui vers le rétablissement de la première et les troubles sociaux qui semblent répondre à cette situation. Diapositive 23.

Diapo 24 - Version 2

Taux de croissance de la consommation d’énergie (c’est le même graphique que le précédent) répartie entre les deux facteurs. Cette fois, les notes soulignent les événements marquant les creux. Diapositive 24.

Débute ensuite son effort de réunir de nombreuses indications de problèmes venant de la situation contemporaine, en soulignant que les effondrements arrivent (arrivaient dans le passé, selon sa généralisation) quand le prix de l’énergie était dans un creux. Derrière cette situation est l’accroissement des inégalités et d’une population de plus en plus importante incapable de créer une demande pour des produits nécessitant énergie et maintenant donc un prix élevé. Ces effondrements dans le passé – elle maintient sa généralisation – étaient souvent suivis de guerres qu’elle pense raisonnable de décrire comme des guerres pour les ressources.

Le portrait (diapositive 27), qu’elle attribue au passé et propose pour le présent, alors qu’elle cherche à mettre un accent sur plusieurs facteurs, et non seulement des contraintes du côté de l’énergie fossile conventionnelle:

  • Taux d’intérêt bas
  • Prix de la commodité trop bas pour les producteurs
  • Accroissement du niveau de la dette
  • Friction accrue entre les pays (tarifs, etc.)
  • Leaders politiques plus radicaux, discorde et fragmentation politiques

Les mauvaises et les bonnes interprétations

Tverberg fait des critiques régulièrement des propos courants autour du portrait qui pensent décrire la situation, comme les projections de l’EIA (et de l’AIÉ), cela suivant les orientations de l’économie néoclassique. Elle les résume (nous les connaissons): la hausse du prix de l’énergie ne sera pas un problème (elle mentionne les gilets jaunes, et voir l’argument de Normand Mousseau dans l’article de GaiaPresse mentionné plus haut); la variabilité du prix (renouvelables intermittentes, gaz en fonction du prix) ne sera pas un problème; il n’y a aucun problème face à un épuisement hypothéthique des ressources; l’économie va pouvoir s’accommoder d’une quantité moindre d’énergie, ou pouvoir remplacer l’énergie fossile avec les renouvelables; les leaders politiques seront capable de gérer la situation; il est approprié de présumer des modèles de changements climatiques qui voient la poursuite du business as usual; le système économie-énergie va pouvoir s’adapter aux décisions des leaders politiques. (diapositives 8 et 9)

Selon Tverberg, la globalisation a réussi à maintenir des bas prix jusqu’ici, mais l’ensemble va à l’encontre des lois de la physique (de la thermodynamique). La bonne approche, suivant l’économie biophysique, tient compte des paramètres de son graphique sur l’énergie-économie résumé ci-haut: (i) il y a un vecteur consommation d’énergie, incluant le travail physique humain; (ii) il y a un vecteur complexité, suivant Tainter, avec l’apport technologique, la globalisation, la taille de plus en plus grande des entreprises et une éducation avancée pour une partie de la population; (iii) la dette, facteur important dans la croissance, comporte plusieurs composantes autre que la dette financière, incluant les prix des stocks, la sécurité sociale, voire le prix des actifs qui comporte un engagement envers de futurs produits et services dont la production exigera de l’énergie.

Elle ajoute à ces vecteurs, sans les inclure dans le graphique, l’accroissement des inégalités de revenu, qu’elle utilise surtout comme source d’une incapacité de pouvoir acheter les produits et services venant des producteurs, ainsi qu’une hausse des prix en général; les deux ensemble fournissent les éléments clé de l’effondrement de la production industrielle projetté par Halte. Et déjà elle a souligné l’importance de la taille quantitative de la population, trop importante pour permettre une transition facile…

Le bas prix de l’énergie, inévitable et préoccupant

Elle revient ainsi à la clé de son argument, à l’effet que c’est l’incapacité pour les travailleurs non-élites d’acheter les produits et services rendus chers (résidences, autos, viande, soins de santé) qui aboutit à l’effondrement; il s’agit de phénomènes associés à ses trois vecteurs/facteurs de croissance. Encore une fois, le problème peut être repoussé pour un temps par la prise de dettes, à intérêt plutôt bas et à long terme quand possible. Ce n’est pas seulement, ou précisément, une question de l’offre et de la demande – la demande est réduite avec la pauvreté relative. C’est sa façon d’intégrer le grand thème des inégalités dans la réflexion sur l’effondrement, ce qui constitue une sorte de précision quant aux projections de  Halte.

Les acheteurs potentiels non-élites exigent un bas prix pour l’énergie, et ne peuvent en acheter à un prix élevé. Cherchant des indications que nous sommes au bord de l’effondrement suivant une telle analyse, elle fournit un graphique qui montre que les inégalités de revenu aujourd’hui sont proches de celles d’avant la Dépression.

Tverberg diapo 32

Le vecteur dette atteint une limite puisque le taux d’intérêt ne peut pas aller beaucoup sous zéro. Diapositive 32.

Quand la production/l’offre d’énergie baisse, les prix, généralement, ne montent pas, cela frappe les producteurs, et voilà, la disponibilité d’énergie nécessaire pour le système tombe en panne, prenant quelques années pour le faire. Les bas prix aboutissent à des emplois de bas d’échelle dans les services. Nous vivons, dit-elle, dans une période entre le début du prix bas et l’effondrement, «une période intéressante».

Les taux d’intérêt et l’importance de la dette déterminent jusqu’où le prix du pétrole peut monter (diapositive 43) et non pas seulement le coût de l’extraction; leur impact se fait sentir par une demande plus basse chez les personnes avec de plus bas revenus. Des bas taux d’intérêt et le QE ,qui augmentent la demande, remédient à cela, pour un temps, baissant le prix des commodités. Avant la Grande Récession, c’était entre autres un prix élevé du pétrole qui a contribué à l’effondrement (temporaire); après, de nos jours, ce sont les mesures prises par la Fed (et critiquées par Trump…) qui ont fait augmenter le prix, jusqu’à sa chute en 2014.

L’approche à l’effondrement

C’est dans le cadre d’une telle vision des facteurs influençant le portrait de l’économie et sa santé qu’elle aborde, vers la fin du premier article et comme sujet principal du deuxième, l’effondrement qu’elle prévoit et cela dans les termes du Club de Rome dans Halte. Il y a aujourd’hui dans les pays riches: une tendance baissière dans la croissance de la consommation d’énergie per capita, cela depuis 2010; un ensemble de perturbations sociales associées aux inégalités de revenu; un bas prix pour les commodités, incluant le pétrole; un haut niveau d’endettement. Finalement, ce qu’elle suggère se lit dans les récits historiques d’autres effondrements (moins graves que celui qui arrive, parce que ce dernier sera à l’échelle planétaire). Rien ne suggère comment juger que les seuils sont atteints, parce que ces seuils n’existent pas explicitement. Nous avons les projections de Halte.

 

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Dans le concret

Pendant les Fêtes passées dans Charlevoix, j’ai eu plusieurs occasions inattendues de réfléchir sur notre situation dans le concret. Une soirée en compagnie de capitaines de notre marine marchande s’est attardée sur un événement ayant récemment fait les nouvelles. Un navire tout neuf, costruit en Europe, pendant son premier voyage traversant l’Atlantique pour rejoindre la petite flotte de sa compagnie, s’est trouvé obligé de virer et retourner au port en Europe. C’était un navire équipé de nouveautés technologiques installées pour répondre aux exigences environnementales, et des équipements en cause fonctionnaient mal, montrant justement qu’ils ne sont pas encore rodés. Le rodage viendra, mais c’était presque surprenant d’apprendre que nous sommes aux tout débuts de la «transition».

Pendant la même soirée, j’ai échangé avec le fils d’un des capitaines. Il avait été marin pendant dix ans, mais devant les obligations de retourner aux études de formation pour pouvoir penser avancer dans le domaine, il a plutôt choisi de quitter la marine marchange pour devenir camionneur long-cours. Cela fait trois ans qu’il vit dans son camion semi-remorque avec ses deux chiens, n’ayant pas encore de famille ni de pied à terre; il est venu à la soirée en utilisant le tracteur de son camion. Il y a deux ans, il avait été obligé d’acheter un nouveau camion. En échangeant avec le vendeur d’une des marques réputées et dont il voulait acheter le nouveau modèle, le vendeur lui a conseillé d’acheter un des vieux modèles, les nouveaux étant équipés de nouveaux équipements permettant de mieux répondre aux exigences environnementales et n’ayant pas la même performance. En même temps, il m’a informé qu’il n’avait pas encore installé l’aileron sur le toit du camion pour diminuer la résistance au vent, tout en montrant qu’il connaissait les bénéfices qu’il en tirerait avec son installation; cela allait venir quand même assez rapidement, a-t-il indiqué.

Un moment donné pendant ce temps, mon épouse m’a passé le bulletin municipal débutant avec une note de presque deux pages du maire de la petite municipalité, en concertation avec l’ensemble de la MRC de Charlevoix. Il y annonçait une programmation de la municipalité visant à faire d’elle un leader dans la gestion intégrée des déchets; plusieurs mesures de réduction font partie du programme. La bonne volonté du maire, sa volonté de voir sa municipalité se mettre en action face aux défis environnementaux, étaient évidents. En même temps, je ne pouvais qu’être frappé de voir une telle orientation paraître comme une nouveauté et un pas en avant, alors que j’étais responsable de la mise en place d’une telle programmation à l’échelle provinciale en 1990-1991. Tout au long du quart de siècle et plus pendant lequel nous avons suivi les efforts de procéder, nous avons dû noter les problèmes de la mise en œuvre: notre démarche a accompagné entre autres les suites au feu de pneu de Saint-Amable, qu’on essaie depuis ce temps à recycler – mais peut-on vraiment penser recycler tous nos pneus usagés? – ; une volonté à détourner des sites d’enfouissement des quantités importantes d’emballages (sans vraiment cibler ce qui était emballé…); de multiples efforts via RecycQuébec (créé dans les démarches du début des années 1990) et Collective Sélective Québec à assurer une gestion du recyclage alors que, au fil de ce quart du siècle, les matières à recycler ont triplé et les déchets eux-mêmes (les «matières résiduelles») ont doublé. En dépit de la bonne volonté, le maire (et l’ensemble des municipalités de la MRC) se trouvent deux décennies en retard et face à une situation beaucoup plus difficile qu’il y a un quart de siècle.

De retour à Québec après les Fêtes, j’ai passé chez mon cordonnier d’un quart de siècle pour faire réparer les semelles de mes bottes de randonnée, qui se désagrégaient à vue d’œil; il avait resemellé mes chaussures l’été dernier, mais avec obligation de commander les semelles en cuir tellement son travail se réduit ces temps-si à coller ce qui se décolle. Impossible, m’a-t-il informé, les nouvelles semelles de ces bottes de qualité sont maintenant biodégradables, se déagrègent un moment donné, et ne peuvent être réparées même si le cuir de qualité de ces bottes étaient encore un très bonne condition. J’ai trouvé une colle faite spécialement pour les chaussures en faisant un peu de recherche, et je suis actuellement en train de tester la possibilité de colmater les brèches dans les semelles avec un produit qui n’est sûrement pas vert, mais qui va peut-être permettre d’allonger la vie de mes bottes.

Ouf. Cela fait assez longtemps que je ne cherche plus à contribuer à l’amélioration de nos activités économiques et privées en essayant de diminuer les impacts de nos produits courants de consommation, devant la croissance continue et impressionnante de cette consommation elle-même et en reconnaissance de l’importance qu’il faut accorder, non pas – non plus – à nos déchets, mais à cette consommation même dont l’ensemble des intrants, devant la croissance de tous ces produits qui à leur tour vont devenir inéluctablement des déchets.

J’ai déjàmanifesté un certain espoir dans les prospectives de développement technologique dans le domaine des transports, suivant l’analyse et le rêve de Tony Seba (une recherche sur mon site utilisant « seba » mènent à un ensemble d’articles où j’essaie d’intégrer la question de l’automobile dans la réflexion). J’ai l’impression que ces récents constats des Fêtes ne touchent pas vraiment au secteur de l’automobile. D’après mes 60 ans d’observation des technologies en cause, je dis souvent que c’est un des secteurs où le développement technologique a été le plus impressionnant. Nous ne connaissons presque plus les crevaisons, les démarrages difficiles, les pannes de tous types; nous avons vu l’ajout aux fonctionnements de base des radios et des lecteurs de disques, du chauffage et de la climatisation, un confort assez particulier. Et nous savons que les multinationales en cause peuvent générer des économies dans la consommation d’essence et faire des hybrides, voire des véhicules électriques autant qu’elles veulent, si elles veulent. Clé dans le rêve de Seba: une diminution non planifiée d’environ les trois quarts des véhicules en circulation et une diminution correspondante de la consommation d’énergie pour permettre cette circulation, avec l’arrivée de véhicules électriques et autonomes. Voilà la clé, je me dis: ce n’est peut-être pas évident que la technologie pour le véhicule autonome ne se trouvera dans la même situation que les nouvelles technologies cherchant à améliorer la performance environnementale.

Mes constats du temps des Fêtes n’ont fait que confirmer mon jugement à l’effet que nous ne réussissons pas dans nos efforts d’améliorer notre empreinte écologique ni notre demande en ressources, mais que, par la bande, il y a un élément dans la «transition» passant par un effondrement de notre production industrielle qui vient directement de ce système de production mais qui pourrait permettre à adoucir notre chute.

 

 

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Les enjeux environnementaux, une sorte de bac de rebuts des célébrations de fin d’année

Je ne planifiais pas un article pour la fin de l’année, mais une série de reportages vient de m’inspirer à résumer certains propos maintenus depuis longtemps et qui rentrent dans l’analyse de l’actualité.

Je viens de terminer le pré-enregistrement d’une entrevue pour Midi Info de Radio-Canada qui sera diffusée le 26 décembre prochain (12h45). L’entrevue a débuté avec une question sur l’événement de l’année en environnement. Ma réponse: l’élection de la CAQ.

On met les vieux partis dehors

En effet, en dépit de nombreux avertissements indiquant que nous sommes dans une situation de crise et face à des défis majeurs en matière d’environnement, surtout les changements climatiques, le public a élu un gouvernement, majoritaire, qui n’a presque pas mentionné ces crises et qui n’a nulle part au sein de sa délégation quelques députées capables de les comprendre.

Dans un pays riche comme le Canada, neuf des dix déciles (ou quatre des cinq quintiles) ont vu réduite (voir les signes négatifs) leur part de la valeur nette – la « richesse » – découlant de la croissance pour la période de 1984 à 2012.

Dans un pays riche comme le Canada, neuf des dix déciles (ou quatre des cinq quintiles) ont vu réduite (voir les signes négatifs) leur part de la valeur nette – la « richesse » – découlant de la croissance pour la période de 1984 à 2012.

Sans nécessairement faire la comparaison entre les dirigeants en cause, le Québec vient de se joindre à l’Ontario, au Nouveau-Brunswick, au Saskatchewan et, le printemps prochain, à l’Alberta, en décidant de ne pas reconnaître les avertissements. En regardant ailleurs qu’au pays, il semble rejoindre les États-Unis de Trump, la France des gilets jaunes et le Brésil de Bolsonaro, cela avec peut-être un million de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, qu’elles travaillent (au salaire minimum) ou non.

Un élément dans le portrait global semble être une volonté de mettre hors jeu les vieux partis qui, au fil des décennies, ont laissé se développer une situation perçue comme inacceptable. Les populations de ces pays ne pensent même pas au GIÉC, ne voient pas clairement ce qui est nécessaire, voire la situation elle-même en termes de ses éléments fondamentaux, mais elles semblent reconnaître la nécessité de changement.

Et les scientifiques?

C’est la même chose pour la plupart des interventions qui se veulent scientifiques, comme celles proposées par les scientifiques venant en soutien au Pacte sur la transition (sans signataires, curieusement) de Dominic Champagne. C’est encore une autre version de la volonté de maintenir notre développement économique en ciblant en vase clos des possibilités pour le Québec et en prônant la défunte «industrialisation verte».

Seul commentaire sur l’automobile dans les propos: l’abandon progressif des véhicules gros consommateurs d’essence. C’est dans les perspectives possibles pour le gouvernement de la CAQ, à qui ils s’adressent, mais complètement en dehors de toute résolution adéquate des crises. Le troisième lien, priorité de la CAQ, consacre la vision d’une société qui continue à rouler comme elle fait depuis plus d’un demi-siècle, mais est conçu, comme l’intervention des scientifiques pour le Pacte, en faisant totalement abstraction d’une situation planétaire où l’humanité, et non seulement l’atmosphère, arrive à des limites pour son avenir. Contre toutes les apparences, il y a lieu de croire qu’un élément clé dans toute transition susceptible de nous donner un peu de contrôle sur notre avenir est la quasi-disparition de la flotte de véhicules privés, cela à assez court terme.

J’ai réalisé par ailleurs que j’aurais voulu compléter l’entrevue de Midi Info avec quelques ajouts que le temps n’a pas permis d’y insérer. Je reste toujours fasciné par le calcul fait par Normand Mousseau, scientifique de haut calibre et qui se consacre aux enjeux énergétiques depuis peut-être quinze ans, en préparation pour les consultations de la Commission sur les enjeux énergétiques qu’il a co-présidé en 2012-2013. Il a résumé une partie de ce qui serait nécessaire dans un graphique que j’ai déjà utilisé et que voici.

Gérer les émissions comporte un changement de société

Gérer les émissions comporte un changement de société. Ici, le calcul est pour une réduction de 25% en 2020, objectif du gouvernement Marois. Réduit à -20% par le gouvernement Couillard (environ -25% pour 2030, selon la Politique énergétique…), nous nous éloignons même de cet objectif, et le nouveau gouvernent Legault aura du pain sur la planche pour essayer de viser d’objectifs encore plus sérieux.

Pour atteindre une réduction des émissions de GES de 25% pour 2020 – l’objectif du gouvernement Marois – il aurait fallu, entre autres choses, retirer de la route presque la moitié de la flotte de véhicules, ou les convertir à l’électricité. En jetant un coup d’œil à la Politique énergétique de 2015, je note que l’objectif est de 100 000 véhicules électriques ou hybrides (je présume rechargeables) et de 1 million de tels véhicules pour 2030. Cela est dans un contexte où la flotte québécoise en 2030 est projetée à inclure – une augmentation – 5 millions de véhicules à essence, alors que le plan d’action cible, en plus des acquis d’environ 8,5%, des réductions additionnelles de 18%. En effet, la Politique ne parle presque pas des GES, mais plutôt de l’énergie comme facteur de croissance (comme elle le sera dans le rapport final).

Et les ressources renouvelables en général

Il y a quelques jours, il y avait, à l’émission Midi Info, les réflexions des deux responsables de Grand Angle sur la décision du gouvernement fédéral d’aider les entreprises en Alberta frappées par le bas prix du pétrole dans un contexte d’une assez profonde récession dans la province. Dans mon livre L’indice de progrès véritable: Quand l’économie dépasse l’écologie, j’ai consacré une longue section sur l’importance, lors de l’exploitation de ressources non renouvelables, de ne pas allouer les revenus qui en découlent au compte courant; il s’agit de revenus qui par définition ne pourra pas être considérés comme permanents. Il faut consacrer ces revenus à la mise en place d’infrastructures sociales et économiques permettant de poursuivre le développement après l’épuisement des réserves en cause.

La baisse du prix du pétrole depuis 2014 n’est peut-être pas permanent, mais l’exploitation des sables bitumineux – comme celle du gaz et du pétrole de schiste qui créé actuellement un surplus de production en Amérique du Nord – ou un arrêt temporaire de cette exploitation, ne devrait pas en principe rentrer dans des problèmes budgétaires. L’Alberta – et le Canada – se trouvent, finalement, au sein d’un groupe de producteurs comme la Venezuela, le Brésil, la Russie, voire l’Arabie Saoudite qui se sont rendus dépendants de revenus d’une exploitation de ressources non renouvelables et épuisables. Rentrant dans le jeu, en concordance avec sa décision d’acheter le pipeline TransMountain, le gouvernement Trudeau annonçait une aide temporaire et n’ayant rien à voir avec des infrastructures.

Il est intéressant néanmoins de souligner comment on peut interpréter ces gestes du gouvernement Trudeau. Pendant l’ère Harper, la croissance du PIB du Canada, objectif ultime de tout gouvernement adhérant au modèle économique néoclassique, était presque totalement dépendante de la croissance du PIB des trois provinces productrices de pétrole: l’Alberta, le Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador.

PIB taux de croissance 3 provinces et Canada

Croissance du PIB dans les trois provinces productrices d’énergie fossile durant l’ère Harper. Le bas niveau, comparativement, de la croissance de l’ensemble du pays doit être noté.

Le bas niveau du PIB des autres provinces est remarquable, par comparaison. Sans les trois provinces productrices, le Canada aurait été possiblement dans une récession que Tim Morgan appelle permanente.

PIB Can et 10 provinces

Croissance du PIB dans l’ensemble des provinces durant l’ère Harper. Le bas niveau de croissance dans les provinces non productrices de pétrole doit être noté.

Depuis 2014, ces provinces sont en récession, mais rien ne change dans les autres, et voilà ce qui semblerait être la préoccupation du gouvernement Trudeau: nous rentrons dans la récession permanente (à moins de soubresauts dans le prix du pétrole qui ne seront pas, par contre, permanents). Les analystes de Midi Info, de grande qualité, semblaient incapables de saisir la situation et abondaient dans le sens des décisions de Trudeau. Le mythe de la croissance et du modèle économique semble toujours en santé.

Comment faire du ministère de l’Environnement un bac à recyclage

Il y avait des reportages récemment sur (i) un bilan de la mise en œuvre de la Loi sur le développement durable (LDD) et (ii) une analyse du travail effectué par le biais du Plan vert. Je ne trouve pas le bilan de la LDD avec une recherche en ligne, mais le reportage ne faisait que décrire ce qui se passe depuis son adoption en 2006. À ce moment-là (je me répète, comme ailleurs dans cet article), les législateurs ont conçu un document qui visait l’ensemble des ministères et organismes du gouvernement et qui pouvait justement être associé au développement de la société. Pour en assurer sa (non)mise en œuvre, ils ont donné mandat au petit ministère de l’Environnement plutôt qu’au Conseil exécutif, le ministère du Premier ministre. C’était une façon de s’assurer que la Loi ne causerait pas trop de problèmes, ce ministère de l’Environnement n’ayant presque aucune autorité face aux autres ministères, et surtout face à ceux à «vocation économique».

La LDD exige la préparation, sur une base environ quinquennale, d’une «Stratégie de développement durable» pour la province. Suivant la même volonté de ne pas trop se faire déranger par une telle Stratégie, le Comité interminintériel de développement durable (que j’ai créé en 1990-1991 et que j’ai rencontré comme Commissaire en 2007-2008) a pondu une première Stratégie en 2008 qui ne respectait aucune des règles de la planification stratégique imposée aux ministères et organismes; il ne s’y trouvait ni objecifs chiffrés ni échéanciers ni critères d’évaluation, ce qui en rendait l’évaluation futile. L’opération s’est répétée, et en 2018 nous découvrons sans surprise qu’il est impossible d’évaluer la LDD (et les stratégies qui constituent sa mise en œuvre principale).

Et voilà, nous apprenons suite au dépôt d’un bilan par un comité à mëme le Plan vert que ce Plan a été géré «n’importe comment», selon le mot du Premier ministre. En effet, il n’est aucunement nécessaire d’être bien ferré en environnement pour voir qu’encore ici la gestion a été bâclée, les milliards en cause et à venir étant bien trop tentants pour la mise en oeuvre des «vraies choses» que de  les voir appliqués à des gestes visant à gérer les crises qui sévissent (selon les reportages).

Cette mauvaise gestion, cette volonté de rendre les interventions en environnement inopérantes, remontent loin et proviennent presque directement de l’effort d’assurer le développement économique (dans ses termes néoclassiques) qui est omniprésent dans les officines gouvernementales à tous les niveaux et pour lequel l’environnement représente presque toujours un frein. Il était presque décourageant dans ce contexte de voir l’article publié dans Le Devoir par des amis dans ce domaine – leur bilan de fin d’année, en octobre – faisant la promotion d’un budget plus important pour ce ministère et pour une grande consultation (une autre) sur ce qui devrait être notre véritable développement.

Notre cadeau des Fêtes

Notre modèle économique et ceux et celles qui cherchent à en faire la promotion sont incorrigibles dans leurs capacités à empirer en même temps les crises qui en découlent depuis des décennies, venues aujourd’hui à leur paroxysme. L’élection de la CAQ était à cet égard une sorte de botté de dégagement…

 

MISE À JOUR du 30 décembre

Le jour même de la publication de cet article un groupe de membres du Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste et des enjeux énergétiques au Québec intervenaient face à des propositions du nouveau gouvernement Legault. L’article est intéressant – et les signataires sérieux – en insistant sur la nécessaire restructuration de notre propre secteur énergétique – «la mise en œuvre immédiate d’une véritable transition énergétique cohérente, efficace et équitable au Québec» – plutôt que la promotion d’exportations dans le cadre du modèle de croissance. L’article, par contre, cible l’éolien en soulignant l’importance de cette source d’énergie pour «répondre aux nouveaux besoins d’approvisionnement énergétique», se situant ainsi dans la perspective de la volonté de maintenir notre société actuelle, plutôt que de s’attaquer aux fondements d’une nouvelle société tenant compte de l’ensemble de la problématique planétaire et du dépassement par l’ensemble des sociétés riches de la capacité de support de la planète, tous les aspects de consommation confondus.

Le lendemain, le 22 décembre, encore dans Le Devoir mais également dans Le Soleil et dans LaPresse+, deux intervenants très sérieux proposent une nouvelle loi sur le climat. Les auteurs cherchent par cette loi une façon d’avoir en place des mesures pour assurer «le respect des engagements du Québec en matière de réduction de nos émissions de GES». Ils ne s’occupent pas du réalisme de leur proposition face à un gouvernement n’ayant aucune expérience expertise environnementale pour en voir la pertinence; plus important, ils visent le respect des engagements du Québec en la matière. Un peu comme les efforts de mettre en œuvre les engagements de l’Accord de Paris à la COP24, alors que ces engagements sont remarquables par leur faiblesse (et où les engagements canadiens restent toujours ceux du gouvernement Harper, remarquablement insuffisants), ils ont peut-être le réalisme de ne pas chercher à imposer des engagements qui seraient à la hauteur des crises. Même avec la loi, le (les) gouvernement(s) auraient le loisir de passer à coté des exigences du GIÉC avec facilité. Les auteurs proposent, finalement, à l’instar de l’obligation pour tous les ministères et organismes de démontrer l’intérêt économique de tout projet avancé, que tout projet gouvernemental soit compatible avec les cibles de réductions. Cela même si tout nous porte à croire que de telles cibles vont être en contradiction avec les exigences économiques du même gouvernement. Finalement, ils proposent de nouvelles responsabilités au ministère de l’Environnement et que le bureau du Commissaire au développement durable aie un «bureau permanent de surveillance climatique». L’urgence climatique est tellement à leur ordre du jour qu’ils ne voient tout simplement pas que le défi de base en est un de développement économique, les émissions de GES et les crises climatiques étant fonction direct de ce développement à base d’énergie fossile (et inimaginable avec des énergies renouvelables en quantité équivalente).

Disons que j’avais de toutes autres perspectives pour la société civile dans l’Annexe de mon livre… Un troisième article, paru le 27 décembre dans Le Devoir, aborde directement les enjeux et le fait en mettant un accent sur mon livre, en reconnaissant entre autres choses les travaux de Halte à la croissance et l’imminence de l’urgence… Je ne vois toujours pas cela au sein de notre société civile; l’auteur de cet article s’identifie comme chercheur scientifique, et non un militant… L’article termine en prenant les termes de mon article paru dans LaPresse+ et cela est même devenu le titre de l’article: «Imaginer l’inimaginable» (mon article : «La paralysie de la société s’explique par l’inimaginable»).

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Défaitiste, vraiment?

Le 26 novembre dernier, à l’émission d’Alain Gravel à Montréal, l’animatrice de Corde sensible était interviewée pour présenter le balado tiré d’une entrevue de plus d’une heure que j’ai faite pour l’émission au début d’octobre. C’est un portrait très sombre, dit-elle. Je l’avais couvert dans un article récent du blogue, en suggérant que je ne suis pas défaitiste ni sombre dans ma propre vie…

Le 3 décembre, La Presse+ a publié «La paralysie de la société s’explique par l’inimaginable», un article que j’avais soumis présentant en gros l’argumentaire de mon livre en ce qui concerne la menace d’un effondrement; un ami a souligné que ce n’était pas très optimiste!

Drilling Down, Tainter et Patzek, figure 3.9

Selon les données et les projections de l’Agence internationale de l’énergie, la situation dans la période 2010-2030 est problématique. Les réserves de pétrole conventionnel (bleu foncé) vont décliner dramatiquement, le pétrole non conventionnel (vert), incluant les sables bitumineux et le pétrole de schiste, ne représentera qu’une petite portion de ce qui sera nécessaire. Tout dépendra de la découverte de nouveaux gisements dépassant toute hypothèse raisonnable suivant les tendances des dernières décennies où les découvertes étaient de moins en moins importantes.

Je l’avais écrit en manifestant une certaine frustration devant le discours ambiant qui, pour les gens qui connaissent la situation, évitent d’en parler, qui, pour le grand public, n’a pas la moindre idée de cette situation. J’ai souligné cette situation dans l’Avant-Propos, en citant un ami économiste écologique, qui ne trouve pas le moyen d’inciter le monde à une reconnaissance de la situation.

Concernant les crises, si je n’étais pas activement impliqué dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et possèdent des téléphones cellulaires, etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écologiques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

J’ai un discours donc «alarmiste», «catastrophiste» et une approche «défaitiste». En fait, les deux-tiers du livre constituent un effort de ma part de suggérer les pistes pour l’activisme en vue d’un avenir possible, loin de suggérer de battre retraite dans un esprit défaitiste. J’ai terminé le livre avec une Annexe qui s’adresse explicitement aux organismes de la société civile, en forme d’un communiqué de presse où ils admettent l’erreur de leur discours depuis plusieurs années et proposent une série de premières mesures qui pourraient aider à nous préparer pour l’effondrement.

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C’est vraiment difficile de voir nos alternatives

Encore un récent éditorial de Jean-Robert Sansfaçon du Devoir, «Décroissance, mais laquelle?», qui fait partie d’une longue série qui montre on ne peut plus clairement le raisonnement universellement adopté qui explique l’échec du mouvement environnemental au fil des décennies. C’est de la répétition (pour les initiés marginaux), mais le texte synthétise tellement bien les défaillances de la position des adhérents à notre modèle économique, ce que nous risquons de voir quotidiennement avec le gouvernement Legault, que je m’y mets encore une fois.

Presque tous les gouvernements du monde, presque toutes les sociétés, ont adopté l’approche de l’économie néoclassique dans une perspective, inscrite dans les principes mêmes de cette économie, où les énormes progrès que nous connaissions pouvaient se fier à eux-mêmes pour ce qui est du cadre environnemental; finalement à la base même de ces progrès, ce cadre a été – est toujours – jugé sans pertinence particulière dans le développement: nous allions pouvoir trouver les ressources qu’il nous faudrait et nous allions régler les impacts – les externalités – que l’activité économique occasionnait.

Des progrès de la croissance – pour les riches

Sansfaçon fait le tour d’un ensemble de questions, suivant les illusions qui nous ont bercé pendant longtemps. Il insiste surtout sur les bienfaits pour les populations de la croissance économique, cela en mettant l’accent, et toute la pensée, sur les populations riches qui en ont bel et bien profité. La pauvreté dans les pays riches est en effet relative, et il est presque évident que l’abandon de la croissance aurait des impacts sociaux importants, en termes d’emplois, de rémunération et de revenus pour les États leur permettant de fournir des services à leurs populations.

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Caravane hondurienne au Mexique, en octobre (Source: Est républicain, France)

Suivant une longue tradition, Sansfaçon ne porte pas son attention sur les milliards de pauvres qui n’ont d’aucune façon bénéficié économiquement de ces progrès; notre médecine leur a permis une espérance de vie plus grande, et une croissance démographique  qui en découlait et dont ils ne savent que faire. Ils seront l’objet de notre aide au développement dont les fonds proviennent de la croissance, mais dont les bénéfices pour eux sont à bien chercher.

Clé du progrès et de la croissance économique, l’invention technologique, qui pourra même permettre une «forme de décroissance sélective» (plus ou moins compréhensible, mais il fallait utiliser le langage qui commence à prendre de la place):

Allons donc vers une forme de décroissance sélective pleinement assumée et réalisée grâce aux progrès de la science et de la technologie, mais de grâce, cessons de placer le renversement du capitalisme comme condition de la transition. Il reste tellement à inventer!

Suivant une autre longue tradition, Sansfaçon ne porte pas son attention sur les impacts de notre recours à la technologie, dont il n’est absolument pas évident qu’elle apporte un bénéfice net, nous forçant à une série d’interventions cherchant à remédier à ces recours qui, suivant le modèle économique, ne porte qu’une attention relative aux impacts environnementaux et sociaux.

Sansfaçon reconnaît quelques défauts du PIB comme mesure du progrès, mais se montre incapable de regarder son bilan comptable:

On aura beau critiquer le concept de PIB parce qu’il additionne autant de facteurs négatifs (accidents, catastrophes, gaspillage, etc.) que positifs, la seule chute de quelques points de pourcentage suffit à mettre des millions de personnes sur la paille.

Curieusement, il ne mentionne pas les impacts environnementaux, dont les émissions derrière les changements climatiques, ni les inégalités sociales.

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Caravane hondurienne au Mexique, en novembre (Source Press From, France)

Il s’agit d’une longue tradition pour des gens bien rodés en mathématiques, nos économistes, d’éviter de faire le calcul du «progrès». J’ai essayé de le faire dans mon livre sur l’Indice de progrès véritable, où je conclus, en accord avec une multitude d’autres efforts, que la contribution au Québec du PIB passe proche d’être annulé par le coût de ses impacts, des impacts de l’activité économique qu’il mesure, impacts en train de constituer aujourd’hui les crises planétaires.

Les économistes évitent de faire le calcul parce que les bénéfices semblent évidents. Reste que ceux-ci, en 2017, sont allés dans une proportion de 82% aux personnes dans le 1% de notre échelle de «richesse». L’absence de calcul ressemble à de la paresse. voire à une sorte de déni.

L’incapacité des économistes à concevoir des alternatives

Il est clair que le monde dont il serait question dans l’absence d’une croissance économique n’aurait pas les attraits illusoires de celui que nous connaissons depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Sansfaçon semble ouvert à une décroissance dans notre production de déchets/plastiques et dans notre consommation d’hydrocarbures, mais ne montre aucune reconnaissance du fait que ces dernières sont directement derrière ce qu’il souhaite, «la production nationale de biens consommés par les classes populaires». L’économiste hétérodoxe montre bien les failles de nos bonnes intentions quand il s’agit de «gérer» les crises actuelles.

Sansfaçon voudrait voir s’améliorer nos conditions de vie (en oubliant celles des milliards vivant dans les pays pauvres, un tout autre groupe de «classes populaires» laissé presque pour compte dans nos souhaits). Devant l’impasse dans les négociations internationales actuelles ou prévisibles pour une décroissance, il insiste qu’«aucune nation ne peut espérer améliorer les conditions de vie de ses habitants [encore une fois, sans aucun effort de bien pondérer les conditions de vie actuelles dans les pays riches, qui dépassent par de trois à cinq fois la capacité de la planète à les soutenir] en faisant le pari d’une décroissance économique isolée dans un monde interdépendant». Voyant la possibililté de violoence dans l’absence d’une volonté commune, il ne semble pas voir la violence actuelle, assez facilement associable dans de multiples cas à notre choix de modèle économique chez nous.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Une situation qui semble presque permanente, les pays riches atteignant facilement le seuil de I’indice de développement humain des Nation Unies (ligne verticale) mais dépassant allègrement la capacité de support de la planète (ligne horizontale), alors que les pays pauvres n’atteignent pas le seuil de l’IDH mais «respectent» – de par leur pauvreté – l’empreinte écologique.

Revenant à une composante du portrait qui semble le préoccuper, il insiste, suivant encore une fois une longue tradition, sur le ralentissement de la croissance démographique dans les pays riches, qui ont besoin de plus de main-d’œuvre, plus de mains. Aucun calcul nécessaire sur la capacité de support de la planète, ni même des pays hôtes. Et curieusement, il prétend que la Chine représente un bon exemple d’une baisse de population en passant par la transition démographique, alors que sa population ne baisse toujours pas et que des mesures de contrôle radicales – qu’il associe à Malthus et ne semble pas apprécier – ont permis d’éviter peut-être entre 320 et 400 millions de naissances depuis 1978.

C’est déroutant de le voir attribuer une connaissance de la véritable situation à l’Histoire. Celle-ci a montré que le capitalisme nourrit le progrès, et le communisme non. Cela, dit-il, montre l’absence d’une alternative capable de nous maintenir dans ces conditions de vie insoutenables (calcul qu’il ne connaît pas).

Finalement, tout en reconnaissant que le capitalisme mise sur «l’exploitation illimitée des ressources», Sansfaçon poursuit en insistant sur la nécessité de le maintenir, dans l’absence d’une alternative et devant des bénéfices (non comptabilisés). Il conclut de façon incompréhensible, disant que «l’urgence est là. La révolution, ce sera peut-être pour plus tard». Suivant ici aussi une longue tradition maintenant acceptée par de nombreux organismes de la société civile aussi, nous avons selon lui le temps pour éviter de confronter l’urgence. Celle qu’il mentionne reste inconnue.

 

 

   

 

 

 

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