Battures de Beauport: Une bataille qui tire peut-être à sa fin?

Cela a commencé à la fin des années 1970 avec des constats d’un type constamment utilisé depuis des décennies, soit que le projet d’expansion du port de Québec à même le fleuve et la construction d’une autoroute reliant la Côte de Beaupré (et l’Île d’Orléans) avec la Haute Ville comportait une dégradation importante de l’environnement qu’il fallait «gérer». Une coalition d’intérêts divers et intéressants a rendu à l’intervention un caractère beaucoup plus global, plus englobant, plus porteur. Il s’agissant d’une prise de conscience de l’importance de l’aménagement urbain dans tout effort de mitiger les impacts environnementaux, mais aboutissant à la longue au constat que les facteurs dominants dans l’aménagement, dont le développement économique, constituent les véritables sources de ce qu’il est convenu d’appeler la technique de l’os, à l’encontre d’objectifs sociaux qui devraient primer d’emblée.

La vision des promoteurs de l’époque, le remblayage des abords du fleuve à Québec jusqu’à la pointe ouest de l’Île d’Orléans, constitue en fait l’os qui va rester tant et aussi longtemps que la Baie de Beauport ne sera pas rongée jusqu’à l’os. Concernant la bataille sur les battures de Beauport en 1978-1980, le portrait se trouve dans le dossier 0 du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), pour ce qui est du projet autoroutier; des audiences sur le projet d’expansion du port ont été conduites par le gouvernement fédéral, avec une participation provinciale, et ont abouti à l’abandon du projet.

Un site impressionnant

Baie de Beauport: c’est le secteur à droite qui serait coupé du fleuve par Beauport 2020

La vue du Cap Diamant qui se présente à une personne qui arrive en bateau en remontant le fleuve est presque sans pareil, tellement c’est majestueux en dépit de nombreuses atteintes au fil des siècles, au fil des décennies. De la terre ferme, sur la rive nord, la Baie de Beauport (la photo) représente encore un lien visuel et physique avec le fleuve qui est, encore une fois, impressionnant et cela, en plein centre de la ville. Finalement, du haut du Cap Diamant, de la Terrasse Dufferint (ou du restaurant Le Ciel, où j’étais récemment), on comprend d’emblée un élément du portrait qui fait que Québec est reconnu comme un site de patrimoine mondial reconnu par l’UNESCO. En imaginant une extension du port actuel sur 600 mètres directement dans le cœur de ce site, on se demande à quoi pensent les responsables de l’APQ et les décideurs de la région qui ont endossé le projet de Beauport 2020. C’est proche d’être incompréhensible.

Affiche Battures

Affiche du mouvement Sauvons les battures de 1978

La plage que nous imaginions dans le temps s’est réalisée, et une importante activité récréotouristique s’est installée dans la Baie de Beauport, site toujours grandiose en dépit des siècles de remblais et de développement industriel et portuaire. Une importante courbe dans l’autoroute a permis d’éviter son passage sur pilotis à travers le centre de la Baie tel qu’envisagé dans le temps. En pleine vue de la Terrasse Dufferin, le site (devrait) figure(r) parmi les plus intéressants au Canada. Pourtant, 40 ans plus tard, voilà que l’Administration portuaire de Québec (APQ) propose de prendre une autre partie de l’os. L’APQ est une instance fédérale, comme le site du port, et même si l’empiètement projeté aura des incidences sur tous les alentours, de juridiction provinciale, l’APQ refuse de reconnaître la pertinence d’une audience du BAPE et le processus d’approbation s’est enclenché avec une intervention de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. Le mémoire de Jean Gauthier, un des participants au mouvement Sauvons les battures, est tiré de plus de 40 ans d’expérience et de connaissances professionnelles, et complète plusieurs autres interventions.

Beauport 2020

Ce qu’il faut essayer d’imaginer est l’argumentaire écnomique qui amènent les décideurs à vouloir scrapper ce site pour des bénéfices économiques qu’ils proposent l’emportent sur les évidences. Leur argument ne tient tout simplement pas la route. Le projet Beauport 2020 créerait 17,5 hectares de nouveaux terrains, il générerait une soixantaine d’emplois directs localement si les matières en vrac n’étaient que solides, et une trentaine d’emplois directs si les matières en vrac n’étaient que liquides. En comparaison, la RMR de Québec dénombrait 442 000 emplois au 30 septembre 2016. C’est ainsi que le travail de Jean Lacoursière et d’autres d’Accès Saint-Laurent Beauport (ALSB), digne successeur du mouvement Sauvons les battures, décrit la situation (25/82). Leur mémoire poursuit en fournissant le portrait global, laissant presque de coté la destruction du site patrimonial qui serait en cause tellement les fondements économiques demeurent faibles:

Avec cet agrandissement, le promoteur veut concurrencer des ports américains pour le transport de marchandises qui, pour la plupart, ne sont ni requises ni produites par les entreprises canadiennes, afin de dégager des profits suffisants pour restaurer les infrastructures actuelles. Les sections précédentes du présent mémoire ont démontré que le projet Beauport 2020 est inacceptable à plusieurs niveaux :

  • l’approche proposée pour financer la restauration de ses infrastructures n’est pas crédible;
  • le promoteur ne peut démontrer que son projet s’insère dans « une planification régionale et globale du littoral » comme il en a lui-même reconnu la nécessité;
  • le projet va à contre-courant de la tendance internationale voulant que le développement des ports se fasse à bonne distance des grands ensembles urbains;
  • l’octroi au projet d’une subvention à même les fonds publics est inéquitable pour les autres ports du Saint-Laurent, particulièrement quand on prend en compte la nouvelle Stratégie maritime du Québec;
  • certaines raisons d’être du projet demeurent trop nébuleuses alors que les raisons que le promoteur affiche publiquement sont discutables;
  • contrairement aux prétentions de l’Administration portuaire de Québec, les avantages économiques du projet sont faibles, notamment en matière de création d’emplois;
  • le projet pérenniserait une forme de subvention à long terme aux opérateurs de terminaux dont il serait difficile de s’affranchir;
  • ce projet peut nuire à l’image de Québec et au développement de l’industrie touristique;
  • le projet ne respecte pas les principes fondamentaux que son promoteur a lui-même définis pour la réalisation de ses projets;
  • les impacts sur l’environnement et sur le milieu humain du projet Beauport 2020 sont hautement imprévisibles, principalement en raison du haut niveau d’incertitude quant aux activités qui seront accueillies sur les nouveaux terrains créés. Le promoteur n’a pas démontré que son besoin est supérieur aux besoins qui ne pourront pas être satisfaits si son projet se réalise. Ce projet nuit donc à l’intégrité de l’environnement et au maintien de l’équité sociale;
  • le projet ne correspond pas à la meilleure utilisation possible des infrastructures portuaires publiques susceptibles de combler les besoins identifiés, compte tenu des diverses       possibilités d’aménagement des autres ports publics du Saint-Laurent. Ce projet n’est pas       efficace économiquement (36-37/82).

Les écosystèmes qui ne paraissent même pas

L’intervention de plusieurs d’entre nous en 1978 était fondée sur le fait que la Baie de Beauport constituait un des trois plus importants sites pour les oiseaux de migration de toute la grande région de Québec. Les atteintes au site ont sûrement fait que cette situation a changé, comme par ailleurs celle qui décrit l’ensemble des écosystèmes du Québec. Il reste que d’importants éléments écosystémiques méritent toujours d’être signalés. Nature Québec, successeur du mouvement Sauvons les battures, les signale dans son mémoire :

Les habitats décrits dans l’ÉIE du projet Beauport 2020 sont incontestablement d’une grande importance écologique, notamment pour la faune aviaire et ichtyenne (poissons). Ils abritent, entre autres, une aire d’alimentation pour les esturgeons, des aires d’alevinage utilisées par plusieurs espèces de poissons, dont l’Alose savoureuse, le Baret et le Bar rayé (espèce en voie de disparition), des sites de nidification pour certaines espèces d’oiseaux comme l’Hirondelle de rivage, l’Engoulevent d’Amérique et le Canard colvert, en plus de constituer une halte migratoire d’importance mondiale pour la Sauvagine et les oiseaux de rivage.

Les firmes GHD et Englobe, mandatées par l’APQ pour caractériser les milieux naturels et la faune, sont sans équivoque sur ce point :

La baie de Beauport constitue donc un habitat unique et essentiel pour le développement des poissons d’eau douce, du stade larvaire à adulte, dans cette partie du fleuve Saint-Laurent.[…];

la zone centrale de l’estuaire de la rivière Saint-Charles constitue un habitat d’alimentation important pour les esturgeons jaunes adultes et les esturgeons noirs juvéniles. De plus, bien que les rives soient principalement constituées de quais et de murs de soutènement, la dynamique de courant lors des marées fait en sorte que beaucoup de jeunes poissons sont entraînés dans l’estuaire et se concentrent particulièrement dans une baie en rive nord utilisée notamment par des jeunes bars rayés et aloses savoureuses.

La zone intertidale de la portion interne de la baie de Beauport constitue un important habitat d’alevinage et de croissance pour les jeunes de plusieurs espèces de cyprinidés ainsi que pour l’Alose savoureuse, le Baret, la Perchaude, les Meuniers et le Bar rayé.

Tous les milieux humides du rentrant-sud-ouest, et ceux avoisinants de la Baie de Beauport, servent de halte migratoire printanière et automnale pour les oiseaux. Ces haltes ont un rôle majeur pour ces oiseaux qui peuvent s’y reposer et s’alimenter. 22/73

 

L’organisme remonte aux audiences du BAPE de 1978 en soulignant la progression de la technique de l’os :

La sévérité des impacts environnementaux a été si marquée dans ce secteur, que dans son rapport sur les audiences publiques du BAPE concernant le projet autoroutier Dufferin-Montmorency tenues en 1978, le commissaire cite le mémoire d’Environnement Canada dans les termes suivants :

considérant que la portée environnementale déborde de beaucoup la simple question des oiseaux, les battures de Beauport devraient recevoir la protection la plus intégrale possible (…); les zones intertidales en eau douce constituent un biotope particulièrement rare dans l’ensemble des écosystèmes de notre planète (…); la retenue de sédiments fait des battures de Beauport un milieu épurateur des eaux du fleuve (…); la protection intégrale des battures de Beauport doit être maintenue malgré les effets nocifs des empiétements déjà survenus» (27/73).

 La fin du dossier?

Il est difficile donc de comprendre que l’Agence canadienne d’évaluation environnementale approuvera le projet Beauport 2020, tellement il n’a pas de sens. Il est tout aussi difficile de concevoir qu’elle ne l’approuvera pas, tellement le modèle économique autorise tous les dérapages…

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Ne renonçons à rien

La tournée Faut qu’on se parle et son livre bilan semblent vouloir amorcer de nouveaux échanges, un nouveau débat, de nouvelles orientations. L’initiative semble bien partie en insistant sur l’écoute, mais rien pour le moment ne suggère qu’elle va pouvoir dynamiser la société. Elle évite le piège des manifestes, mais doit se montrer capable d’élaborer un programme et une mobilisation conséquente.

Le titre laisse songeur, tellement il est clair que nous devrons renoncer à beaucoup de choses. En même temps, il cible la volonté de s’impliquer, de générer un mouvement social qui semblait exister au moment de la grève étudiante et du Jour de la terre de 2012 arc-en ciel, mais qui s’est effondré. Ne renonçons à rien, disent les auteurs, en s’appuyant sur les milliers de personnes rencontrées lors de la tournée, ne renonçons à à rien jusqu’à ce que les impossibilités nous forcent à nous raviser, dont-on comprendre.

Voiture électrique

La voiture électrique, un des mythes à déboulonner, selon Mousseau

Le lancement de la tournée était fondé sur la proposition de 10 questions et une trentaine de constats sur la situation actuelle. L’initiative était intéressante, une contre proposition à de nombreuses initiatives qui finalement ne donnent pas la parole aux gens mais la prennent pour rester dans le cercle restreint des idées derrière elles. C’était mon expérience de l’enseignement pendant des décennies : j’exigeais la lecture d’un texte et le «cours» que j’animais cherchait à trouver ce qu’il y avait de mieux dans le texte à travers les différentes interprétations qu’en faisaient mes étudiants.

Le livre bilan qui vient de sortir (Ne renonçons à rien, Lux 2017) ne cherche donc pas à fournir une vision d’ensemble et les pistes pour un véritable plan d’attaque. Plus que les trois-quarts du livre (7-146) portent sur un portrait des défis actuels. Esquissé, doit-on présumer, en tenant compte de ce que les auteurs ont entendu, je me trouve incapable d’y trouver un plan, seulement une série de réflexions décousues dont quelques portraits d’un avenir meilleur, dans la dernière section.

Le quart qui reste présente huit priorités qu’ils appellent des projets concrets mais qui restent beaucoup dans le général et très incomplet comme programme; elles ne figurent même pas dans la Table des matières. Les sous-titres des sections en fournissent les grandes lignes: nos écoles d’abord; une politique industrielle écologique; démocratiser la démocratie; un nouveau modèle culturel et médiatique; assumer notre diversité; réaliser la réconciliation avec les Premières Nations; améliorer la couverture publique et l’accès aux soins de santé; faciliter la vie des familles.

Mise en œuvre, démarrage…

L’initiative cherche à stimuler la participation des gens à la recherche de pistes de sortie de ce qu’ils voient comme une apathie généralisée. On doit s’attendre à une mobilisation pour les suites de la tournée. Cela viendrait au départ, pourrait-on croire, du Chantier de l’économie sociale (dont Jean-Martin Aussant est le directeur mais déjà trop occupé pour participer pleinement à la tournée, comme il l’indique dans le livre) et de la Fondation Suzuki (dont Karel Mayrand est le directeur et qui semble être plutôt mal parti avec un appui au REM de la Caisse de dépôt en se débarassant trop facilement des mises en garde du BAPE), les deux seuls représentants de réseaux dans le groupe.

Ce que l’on doit ajouter d’emblée et de façon prioritaire est la poursuite du travail dans les réseaux sociaux, autochtone, fémiministe, militant de tous genres tel que permettent de l’esquisser les engagements des signataires. Maïtée Labrecque-Saganash livre un ensemble d’éléments de son portrait, et de ses intentions, dans une entrevue pour le numéro de Châtelaine de mars 2017. On peut soupçonner que Gabriel Nadeau-Dubois organisera un autre réseau à la tâche au sein de Québec Solidaire; trois leaders de QS ont signé un texte dans Le Devoir pour un renouveau politique la semaine du lancement du livre, espérant un suivi de Faut qu’on se parle dans la forme d’une «vaste convergence des forces sociales progressistes et indépendantistes», un courant qui dépasserait les partis politiques – cela «en vue de 2018»…[1]

Pour le moment, la situation rappelle beaucoup trop celle de 2012, voire l’initiative derrière la création du réseau pour un Changement de logique économique en 2011, qui était mort-né, tellement ses initiateurs n’avaient pas le temps d’en assurer les suites. On peut toujours espérer[2], mais il reste que le projet est assez flou et doit bien prendre des orientations claires pour aller quelque part. Il est pour l’éducation, pour la santé, pour la démocratie, pour la culture et pour la vie familiale, objectifs qui ne soulèveront pas beaucoup d’objections même devant les quelques détails proposés, pas plus, probablement, que pour la volonté de nous réconcilier avec les Premières Nations, voire avec les immigrants.

Une politique industrielle écologique

Il est intéressant de voir le projet laisser presque en plan toute orientation explicite touchant les enjeux environnementaux, dont celui du climat qui figure parmi les premières préoccupations dans le document de départ; toute la dernière section «sectorielle» de la présentation (109-133) fournit une esquisse d’enjeux environnementaux, de l’agriculture et de l’énergie avec un titre qui reste dans le vague: «Tout ce que nous pouvons». Une espèce de précision qui s’y trouve dans le grand portrait du livre, à l’effet qu’une bonne orientation serait l’abandon de l’auto privée (128-132), est soutenue par une référence au travail de Renaud Gignac pour le Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement de 2014. Ces réflexions ne trouvent pas de place facilement parmi les priorités telles que celles-ci sont énoncées.

On peut comprendre que la résolution des défis environnementaux réside dans les décisions prises en amont, au niveau de l’économie, voire de la société. Parmi les huit priorités retenues dans le bilan de la tournée se trouve l’adoption d’une « politique industrielle écologique ». Cette volonté reprend une thématique chère à l’IRÉC, qui y voyait une industrie verte centrée sur le monorail, et plus récemment, une industrie verte centrée sur les biocarburants et bioproduits qui serait au cœur d’une transition vers des systèmes de transport verts. Il n’en est rien, d’après la lecture de la courte section du livre (156-162) qui décrit cette priorité, mais voilà, cette section est beaucoup trop courte pour permettre au lecteur de trancher.

La section se limite à critiquer le libre-échange, à favoriser les entreprises collectives – dans les initiatives industrielles qui ne sont pas précisées – , opérer la transition écologique – terme utilisé à toutes les sauces actuellement, mais précisé aux pages 160-161 – , et à mettre un accent sur le développement économique régional. La réflexion des pages 128-132 y est oubliée, comme le travail de Gignac qui fournirait une approche au désinvestissement dans le pétrole qui ne dépendrait pas des décisions fédérales comme le texte suggère.

Le modèle économique à chercher

Finalement, on se rabat sur la première section du livre, «Des modèles qui prennent l’eau» (15-43), pour une critique assez directe et assez explicite du modèle économique qui occasionne, finalement, les déboires de notre civilisation actuelle. La réflexion de cette section, comme celles de l’ensemble du grand portrait constituant les trois quarts du livre, méritent attention même si elles ne sont pas retenues dans l’énoncé des priorités.

En particulier, c’est ici que l’on trouve un aperçu des orientations en matière économique pour les suites.

Ces liens de toute nature qui nous unissent à nous-mêmes et au monde, la capacité de déterminer comment être «Maîtres chez nous», disit-on jadis, voilà ce qu’engagent les modèles de développement économique… Ils concourent à rendre le monde habitable, à nous y faire une place, à nous permettre d’y vivre avec les autres. (17)

La référence à des modèles au pluriel est clairement pour permettre de chercher un bon par rapport au mauvais qui domine aujourd’hui.

L’économie est certes difficile à prévoir, mais ce n’est pas une séquence de cataclysmes: c’est une activité humaine à laquelle il est possible de réfléchir et que nous pouvons, aussi, transformer… Un modèle de développement économique, c’est un cadre en constante redéfinition, fluctuant, mais c’est aussi un système à réinventer constamment. (19)

Et les auteurs identifient le modèle actuel :

Le mot d’ordre est connu: remettre les clés de la cité au marché, renoncer à donner une direction à l’économie et concéder que développer, c’est être sans dessein. En ce sens, on ne nous propose plus de véritables modèles de développement, qui viseraient par exemple à valoriser l’humain plutôt que le capital, la finesse du travail plutôt que la croissance à tout prix, la capacité à répondre à nos besoins plutôt que l’accumlation privée de profit – bref, quand «développement» rime avec «progrès». (21)

Le texte aborde brièvement l’endettement (surtout personnel) et le libre échange international comme des tendances à contrer, ainsi que la propriété collective et l’ÉSS comme éléments du modèle à soutenir, alors qu’elles sont «confinées à la marge» actuellement (27).

La vision se concrétise, en soulignant les composantes de l’économie, même si l’on peut trouver curieux que l’accent à cet égard n’est pas plutôt sur celles-ci comme étant les bases de la société.

Il nous faut une économie plurielle, basée sur les trois grands piliers qui permettent de tendre vers une forme d’équilibre : le pilier de l’État, le pilier privé, et le pilier collectif. (28)

Pour conclure :

En matière économique, vous n’avez eu de cesse de nous ramener à une question: qui décide et au nom de quels principes? L’économie québécoise est imbriquée dans une économie mondialisée de laquelle il est très difficile de s’extraire… Il ne s’agit pas pour nous de rêver d’y échapper ou de les refuser en bloc. Il s’agit de rendre ces tensions fécondes là ou elles nous semblent trop souvent malsaines. (34)

Même si tout porte à croire que c’est le pilier collectif qui devrait recevoir la priorité, et qui semble la recevoir dans le livre, cette conclusion au portrait très critique du modèle économique capitaliste semble laisser la porte ouverte pour le pilier privé et l’objectif pour le pilier collectif de chercher des ouvertures dans le modèle capitaliste. Cela fait des décennies, voire des siècles que cette situation fournit les bases de domination pour le modèle capitaliste, souvent au dépens du pilier collectif. Les dérapages des dernières décennies semblent presque inscrits dans le programme, tellement le propos est flou et passe proche de l’abandon.

Le troisième secteur

Le langage du texte rappelle le travail de Henry Mintzberg, professeur de business et management à l’Université McGill, qui a récemment écrit un essai insistant pour une place plus importante pour la société civile mais retenant celle du secteur privé. Dans Rebalancing Society : Radical Renewal Beyond Left, Right, Center, il y livre un plaidoyer pour une meilleure reconnaissance du rôle de la société civile, qu’il appelle le secteur pluriel de la société et qu’il situe, comme Lietaer, dans un cadre où ce secteur fournit un complément aux deux autres.

En dépit du titre et de sa présentation dans le livre, le «renouveau radical» qu’il propose laisse continuer dans l’imaginaire le modèle économique capitaliste comme autre secteur de la société, une société d’équilibre entre ces deux secteurs et le troisième, celui des gouvernements. Le texte de Ne renonçons à rien met l’accent sur l’économie – nous proposerions de le mettre sur la société elle-même plutôt – comme plurielle, et centre sa réflexion sur ce secteur comme étant celui du collectif. Pour Mintzberg, il faut ramener le secteur privé à l’ordre pour laisser plus de place au secteur qu’il appelle «pluriel», et cela est la clé du travail.

Je propose plutôt que le travail – énorme – est de tout simplement présumer de la disparition de la dominance, voire de la présence du secteur capitaliste. Comme je l’indique dans mes articles sur l’échec du mouvement social et ailleurs, l’effondrement de l’économie tel que projeté par Halte fait en sorte que la recherche d’équilibre ne représente plus une voie de solution. Il faut que la société civile, ce que nous appelons l’économie sociale et solidaire, ce que Mintzberg appelle le secteur pluriel, ce que les auteurs appellent le secteur collectif, devienne le fondement de la future société – plutôt, pourrait-on dire, que de l’économie. Il faudra suivre l’évolution des choses, les suites du FQSP, pour voir s’il s’agit d’une initiative qui répondra aux attentes.

 

[1] Pour sa part, Françoise David a livré son bilan plutôt sobre à Josée Boileau pour Châtelaine.

[2] Reste que l’espoir ne mènera pas loin. Dans Le Devoir du 28 février, nous voyons deux interventions qui suggèrent le problème. Un collectif y manifeste son étonnement que la Politique énergétique ne comporte pas un sérieux volet transport et lance un appel pour un nouveau pacte social.

Normand Mousseau, pour sa part, constate que le Québec court à l’échec en matière de changement climatique, soulignant dans son nouveau livre Gagner la guerre du climat : Douze mythes à déboulonner. Lecture à suivre, mais il semblerait surpris de la force des mythes dans notre incapacité à aborder le défi et de la résistance du gouvernement à le relever, surprise surprenante pour le co-président de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec dont le rapport a été déposé en 2014.

 

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Y a-t-il une population optimale pour le Québec?

Une façon intuitive et proche de l’automatique d’aborder cet article est de garder à l’esprit que je suis, d’une part, immigré, et d’autre part, anglophone d’origine. Je n’apprécie donc pas les préoccupations de la population québécoise francophone, et cela déteint sur mon analyse, faudrait-il le croire. De mon coté, en dépit de mon choix du Québec, par intérêt, il y a plus de 50 ans, comme cette entité francophone noyée dans le flot d’anglophones (et de plus en plus d’allophones) en Amérique du Nord, c’est clair que les enjeux qui menacent l’humanité toute entière trouvent dans la croissance démographique probablement le facteur objectivement le plus problématique, facteur qui complexifie et augmente l’importance de tous les autres enjeux. C’était le sujet du troisième article de mon blogue, en janvier 2013l’article portait sur le rapport de recensement de l’année précédente et il est fascinant de voir jusqu’à quel point les mêmes commentaires qu’aujourd’hui se faisaient. Il couvre toujours pour l’essentiel les éléments importants manquant dans le discours public, et je vous invite à y jeter un coup d’oeil.[1]

«Au moins la population du Québec a augmenté, et cela est bien.» C’est ainsi, approximativement, que Michel C. Auger commentait en ondes le 8 février le recensement de Statistique Canada quand j’ai commencé à l’écouter. Auger faisait référence à un élément du recensement montrant que le Québec, même s’il dépasse maintenant les 8 000 000 d’habitants (c’était un peu plus de 2 000 000 quand je suis né) perd du poids politique en termes démographiques face au reste du Canada. Finalement, le commentaire, déconcertant pour moi, n’était quand même pas surprenant, puisque tout le monde, incluant l’ensemble des journalistes, semble souscrire à l’idée que croître est bon en soi, même au niveau démographique, sans se poser des questions là-dessus.

Projections pour des changements de population et de température dans le Sahel

Projections pour des changements de population et de température dans le Sahel

La croissance démographique, facteur clé dans la déstabilisation mondiale

C’était plus surprenant de voir, au lendemain, un article de première page du Devoir par Alexandre Shields sur la même question. Le journaliste sur les questions environnementales y couvre le sujet comme presque n’importe quel journaliste, soulignant la perte de poids politico-démographique du Québec face au reste du Canada, qui a cru plus que le Québec. Nulle part dans son article Shields ne mentionne les enjeux touchant la démographie qui sont cruciaux pour presque tous les sujets qu’il aborde quand il agit à titre de journaliste en environnement.

Je n’ai jamais vu ni entendu mention, dans un livre, dans un article de journal, dans une entrevue, un effort d’aborder la question d’une «population optimale» pour le Canada, pour le Québec. On parle incessamment d’immigration, de taux de natalité, de migrations inter-provinciales, voire du déclin démographique, sans que jamais ne soit posée la question de limites. Dans son article, Shields cherche pour commentaires la porte-parole de Statistique Canada et Pierre Fortin, économiste québécois réputé et qui est intervenu régulièrement sur les questions de démographie; cela aurait peut-être pris quelqu’un comme moi, venant de l’extérieur, pour aller plus loin. En fait, la croissance démographique fait partie d’un ensemble de mesures qui sont critiques pour la croissance économique, et le «déclin» démographique de presque tous les pays riches de la planète (davantage en excluant l’immigration de la décompte) fait partie intégrante de la croissance économique de plus en plus faible qui les marque. Fortin en est très conscient et, je crois, en est préoccupé. Moi aussi, mais autrement.

La réflexion sur le «déclin» démographique est presque facile pour une juridiction riche comme le Québec, jusqu’à ce que l’on sorte de sa bulle[2]. Il y a une immense couverture médiatique des crises environnementales, sociales, voire économiques qui sévissent. Il y a couverture du défi de nourrir les 9 ou 10 milliards que nous serons en 2050, de trouver l’énergie nécessaire pour les populations actuelles et encore plus pour celles de l’avenir, de gérer les défis des mégalopoles avec des populations de 20 ou 30 millions d’habitants, voire les défis des «petites» villes des pays riches, où l’étalement urbain et la congestion dans les transports sont constamment mis en question, d’éliminer la pauvreté qui domine dans l’Inde, qui va ajouter des centaines de millions de personnes à sa population, d’éliminer la pauvreté qui domine dans l’Afrique sub-saharienne, dont la population va probablement doubler d’ici 2050, de réduire le dépassement de l’empreinte écologique par les pays riches où chaque individu a un impact qui dépasse celui des pauvres par des facteurs de trois, six, dix.

Une stabilisation, et ensuite une baisse, de la population – partout – est plus que souhaitable

La croissance est tellement prise presque automatiquement comme leit-motif que le regard est porté sur la façon de gérer ces crises, jamais sur la question de limites à identifier, limites qui s’imposent. Il faut sortir de la couverture médiatique et des discours politiques animés par les économistes à la recherche de la croissance économique pour trouver d’autres perspectives. Rendu dans le monde scientifique – que cela soit celui des sciences de la nature ou de celui de celles sociales qui portent un regard sur les enjeux touchant directement nos sociétés – on subit le choc des contrastes. Ce choc est en fait celui rencontré en abordant n’importe laquelle des crises, où la couverture se montre incapable d’associer les enjeux de fond à l’actualité des différents pays eux-mêmes. Shields doit bien par ses lectures se trouver dans un tel état de choc de temps en temps, mais dans l’article du 9 février, c’est comme s’il changeait de chapeau pour jouer le rôle d’un journaliste en actualités sociales qui ne voit pas le rôle qu’y joue la démographie.

Je me suis attardé à ces enjeux dans deux articles du blogue l’été passé. Un premier portait sur les enjeux pour l’économie écologique face à un ensemble de défis; j’y aborde brièvement le drame que représentent les projections pour le Sahel dans les prochaines décennies (voir le graphique plus haut, obtenu lors d’une participation à un dernier atelier de la conférence de l’Association des économistes écologiques, portant sur la démographie): les Nations Unies y prévoient une augmentation de la population pour atteindre plus de 300 millions de personnes, et le GIÉC prévoit pour cette période que le Sahel ne sera plus habitable… Un deuxième article abordait le thème du «vieillissement des populations», dont des couvertures de presse sur différentes questions démographiques et le défi (le drame, pour le journaliste cité) que représente, entre autres, la stabilisation de la population de la Chine et d’autres pays.

La réflexion se poursuit presque n’importe où que l’on regarde, en sortant de sa bulle pour voir chez les scientifiques les énormes défis que représente une population de 7 milliards de personnes, et en croissance.

 

[1] En relisant l’article, je note que les documents de base du processus prébudgétaire de 2010, dont les fascicules du Comité consultatif pour le processus budgétaire de 2010, ne se trouvent plus en ligne; Pierre Fortin, mentionné plus bas dans mon texte ici, suivant l’article de Shields, était un des quatre membres du Comité. La question démographique était loin d’être la seule d’intérêt de ces travaux.

[2] C’est la même bulle que je mentionnais en parlant de l’expérience du lecteur à lire le récent rapport de l’IRÉC, dans mon avant-dernier article.

 

 

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Le REM, une implication de la Caisse dans le «développement économique», pas dans les transports en commun

Je ne voulais pas intervenir seulement pour critiquer la position de trois portes-parole de groupes environnementuax, mais les développements m’incitent à le faire, parce que le manque de perspective du gouvernement des «vraies affaires» se voit repris par ces groupes. (Voir maintenant les mises à jour de cet article, en date du 4 mars et du 15 mars, à la fin du texte.)

Il y a quelques années, je participais à un panel avec des représentants de deux groupes écologistes, mon invitation découlant de la publication de mon livre sur l’IPV, une critique fondementale de certains aspects de notre modèle économique. Cela faisait déjà un certain temps que j’essayais d’encourager les groupes à mieux intégrer une compréhension de ce modèle dans leurs interventions, et j’étais frappé de voir que les deux autres panelistes utilisaient en effet différents aspects du modèle dans leurs discours. Ce à quoi je ne m’attendais pas était que les deux s’inséraient dans le discours économique sans le moindre recul, sans la moindre critique.

Source de l’image: https://www.cdpqinfra.com/fr/Reseau_electrique_metropolitain

Une partie du réseau de transports en commun dans la région de Montréal, incluant le REM Source de l’image: CDPQ Infra

Le BAPE une référence

Cela fait plusieurs décennies que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) constitue une référence pour le mouvement environnemental, voire pour la société. Non seulement constitue-t-il une occasion d’intervenir face à différents projets de développement privés ou gouvernementaux, mais ses rapports, régulièrement, fournissent non seulement des perspectives étoffées sur différentes critiques de ces projets tirées de l’écoute pendant la consultation, mais ils cherchent à situer ces projets dans une vue d’ensemble. Fondamental, la «justification» des projets est régulièrement examinée, sous différents anglesSon dernier rapport, de décembre 2016, sur le projet de la Caisse de dépôt pour un train électrique à Montréal (le réseau électrique métropolitain de transport collectif, ou REM), poursuit dans la tradition qui a fait du BAPE une sorte d’autorité indépendante pour les questions de développement, alors que les gouverments successifs sont restés dominés par le modèle économique qui exclut la prise en considération des «externalités» environnementales et sociales. C’est à peu près cela que les groupes ne voient pas dans leurs démarches.

On voyait cette situation mise en lumière avec le commentaire du Premier ministre Couillard, de Davos (coïncidence intéressante, même si les responsables du Forum économique mondial semblent bien plus préoccupés par la situation mondiale que notre Premier ministre), à l’effet qu’il soupçonnait que le BAPE avait dépassé son mandat en se mêlant de considérations économiques dans son rapport. À la base de son soupçon: une institution censée être centrée sur l’environnement ne devrait pas se mêler de choses importantes comme l’économie. Cela en dépit d’une Loi sur le développement durable qui souligne clairement que les externalités ne le sont pas dans le cadre des suites du rapport Brundtland et la poussée pour des corrections dans notre modèle de développement[1]. Ce qui est surprenant dans tout ceci est de voir que les gouvernements aient créé et par la suite maintenue une institution québécoise qui par son mandat même met en question le modèle économique…

En fait, le gouvernement refuse depuis 1988 et le dépôt du rapport Lacoste d’élargir le mandat du BAPE pour inclure un examen des programmes et politiques, et il a enlevé au BAPE (comme à l’Assemblée nationale) certains aspects techniques des dossiers touchant l’énergie et Hydro-Québec, pour mandater la nouvelle Régie de l’énergie à les traiter. Plus récemment, on apprenait que le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles serait en train de créer une instance d’examen interne qui se pencherait sur les enjeux économiques touchant ses grands projets. La réponse du ministre laisse penser qu’il s’agit plutôt d’un de ces comités formés pour tout projet qui se penchent sur ses implications économiques, imposés au moins au ministère de l’Environnement depuis des décennies.

La dérive des groupes

Un ensemble de groupes est intervenu en septembre 2016 pour insister que le REM aille plus loin qu’initialement prévu. Cette intervention insistait entre autres pour que le REM ait des liens avec le métro existant! Plusieurs de ces groupes étaient de retour récemment pour appuyer le REM. Les porte-parole d’Équiterre, de la Fondation Suzuki et Vivre en ville sont intervenus pour donner leur appui au projet de la Caisse. Les groupes voulaient contrer les critiques qui originent de l’analyse du BAPE dans son rapport, presque dans la foulée de l’intervention du Premier ministre. Plusieurs éléments du dossier peuvent être consultés au Devoir.

La lecture du communiqué des trois groupes est révélatrice de leur adhésion, plus ou moins voulue, plus ou moins reconnue, au modèle économique qui est derrière les crises qui menacent l’effondrement de notre civilisation. Le communiqué fait un point principal: l’investissement d’autant d’argent dans un projet (qui s’appelle) de transport collectif représente le premier engagement de taille du gouvernement depuis 50 ans dans cette orientation fondamentale pour la société et il devrait être appuyé. Finalement, l’appui est pour un projet de l’économie productiviste dont la justification ne se trouve pas dans une volonté d’améliorer les transports en commun, dont l’orientation de base ne visait même pas cela.

Comme il a été le cas dans d’autres interventions, les groupes en cause semblent juger que, une fois le meilleur résultat possible politiquement est obtenu d’un gouvernement, il faut l’appuyer – presque sans jugement sur la valeur de la décision finale en cause. Ils continuent à vouloir y apporter des améliorations, mais il faut associer cela à une sorte de désespoir de voir de véritables initiatives en matière de transports en commun se manifester. Il n’est pas facile par ailleurs de voir comment les groupes contestent le rapport du BAPE, Steven Guilbeault insistant que les réductions d’émissions de GES sont plus importantes que suggérées par le BAPE, Karel Mayrand insistant que c’est un projet de transport en commun.[2]

Petite synthèse du dossier

Daniel Breton, ancien (pour une courte période) ministre de l’Environnement du gouvernement Marois, est lui-même intervenu récemment, juste avant les groupes, pour fournir une synthèse de la situation tirée du rapport et qui suggère que l’appui des groupes devrait être bien plus étoffé, voire – mon ajout – retiré. Il couvre une série de questions. (i) Nous faut-il une augmentation de l’offre de transport en commun dans la région de Montréal? La réponse, reconnue par tout le monde, est oui. (ii) Est-ce que la Caisse a fait une analyse sérieuse de ses différentes options pour le transport en commun dans l’ouest de l’Île et la Rive Sud? La réponse, détaillée en fonction des documents soumis au BAPE lors de la consultation (d’autres l’ont été, mais trop tard pour être pris en considération dans la rédaction du rapport) est non. (iii) Quel est l’impact du projet sur les émissions de GES? La réponse est que le REM réduira émissions entre 0,15% (Breton) et 0,30% (Caisse le 6 février), ce qui reviendrait (le GRAME) à des milliers de dollars la tonne de GES évitée, alors que le gouvernement fédéral cible pour 2022 une valeur d’environ 50$ la tonne pour sa taxe carbone. (iv) Qu’en sera-t-il du transfert modal (de l’auto au transport en commun)? La réponse est que la quasi-totalité de l’achalandage du REM proviendrait des usagers actuels du transport en commun qui empruntent déjà le pont Champlain. Comme Breton le résume, ce projet de plusieurs milliards de dollars permettra peut-être de «convertir» entre 5% et 10% des voyageurs qui prennent actuellement leur auto (presque solo). (v) Les obligations de rendement de la CDPQ pourraient-elles avoir un impact monétaire pour les usagers et les contribuables? Breton de répondre:

Pour le projet de REM, la CDPQ Infra exigerait un rendement d’au moins 10% sur les fonds qu’elle investirait dans le projet, au-delà de ce que les gouvernements provincial et fédéral investiraient. Précisons que les sommes investies par les gouvernements – empruntées sur le marché – commanderaient un taux d’intérêt de 3 % selon les cours actuels.

Ainsi, par rapport au taux d’emprunt du gouvernement, on parle d’un écart de 7%. Traduit sur un investissement de 3 G$, ça veut donc dire que les usagers du transport en commun et les contribuables de la grande région de Montréal devraient lui verser 210 M$ de plus par année que si le gouvernement finançait tout cela à un taux de 3%.

Breton conclut en insistant sur le fait que si ce projet dispendieux n’est pas bien fait, il risque de discréditer toute la filière (du transport électrique, pour lui, du transport en commun plus généralement, j’ajouterais).

Le défi des transports en commun

Le REM est une nouvelle intervention de la Caisse, et elle a agi en amateur en ce qui concerne son insertion sociale, parce qu’elle intervenait comme elle devait en fonction presque uniquement de ses objectifs financiers. L’analyse du dossier, dont celle d’une intervention du pdg de la Caisse, Michael Sabia, le 7 février, suggère que l’intérêt de la Caisse pour le projet est son insertion dans le mouvement économique d’innovations, dans ce cas, l’occasion de participer à la technologie d’électrification des transports. Le rapport du BAPE montre assez clairement (comme on pouvait presque le soupçonner d’avance) que la Caisse ne s’intéresse pas au défi social de la congestion comme tel. À cet égard, Breton note que «l’ennemi principal en ce qui a trait à la congestion est l’auto solo. En effet, aux heures de pointe, on ne retrouve que de 1,1 à 1,2 personnes par voiture dans la circulation. Donc, pour beaucoup d’entre nous, il est faux de dire que nous sommes pris dans la congestion. Nous devrions plutôt comprendre que nous sommes la congestion

Le dernier calcul de Breton dans son petit document synthèse rejoint, probablement sans qu’il y pense, le travail intéressant de Bertrand Schepper de l’IRIS sur l’enjeu des transports et des émissions de GES. Breton note qu’il aurait «un coût supplémentaire d’au moins $2 milliards de plus en 10 ans pour un REM financé par la CDPQ Infra plutôt que si le gouvernement investissait la totalité des sommes. C’est donc l’équivalent de 200 à 300 autobus 100% électriques supplémentaires PAR ANNÉE qui pourraient être achetés par les sociétés de transport. Donc, pourquoi le gouvernement ne fait-il pas ce projet lui-même?» C’est sûrement une question de «vraies affaires».

Schepper présente dans «Le transport en commun comme solution à la relance économique et à la crise environnementale au Québec» un argument à l’effet qu’un recours à des autobus représente probablement la meilleure approche au défi, cela tout en fournissant un incitatif économique à des entreprises du Québec pour la construction et l’entretien d’une flotte d’autobus. Cette approche semble tellement plus intelligente, tellement plus respectueuse des moyens financiers disponibles, tellement plus cohérente par rapport aux objectifs de la société (abstraction faite de son insertion dans le modèle économique), que l’adhésion des groupes au REM, avec quelques bémols, est presque incompréhensible. Sauf qu’il faut comprendre que les trois groupes cherchent à endosser, comme Michael Sabia mais de leur façon, ce modèle économique, la volonté d’innovation dans l’économie vouée une nouvelle croissance et – éventuellement – une société où les transports en commun seraient au cœur des déplacements de la population. Cela n’est visiblement pas le cas pour le REM, qui vise surtout le premier point et entraîne dans son sillage les trois groupes. Avec leur adhésion au modèle économique, ceux-ci semblent même prêts à appuyer une mise en question du BAPE au moment même où le gouvernement semble y songer…

 

MISE À JOUR le 4 mars 2017

Le Réseau électrique métropolitain (REM) et la nouvelle filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec, CDPQ Infra, font couler beaucoup d’encre. Le mégaprojet de REM est un train électrique qui reliera la Rive-Sud de Montréal, l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, le centre-ville de Montréal, l’ouest de l’île et Deux-Montagnes ; il sera financé non par le gouvernement ou par un consortium privé, mais par une filiale privée de la Caisse, un investisseur institutionnel au Québec. Pour certain·e·s, il s’agit de la mise en place d’un mode de financement d’infrastructures publiques qui ouvrira des horizons pour le Québec. Pour d’autres, ce n’est rien de plus qu’une forme de partenariat public-privé. Récemment, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) s’est montré très critique face au projet de la CDPQ en le qualfi ant d’incomplet, notamment sur les questions économiques. Il a dit que le REM ferait peu pour atteindre les objectifs de déplacement propres au transport en commun à Montréal. De plus, l’indépendance de CDPQ Infra nuirait à la planification du transport en commun dans le grand Montréal. Face à ces conclusions, plusieurs acteurs des milieux politiques dont le maire de Montréal et le premier ministre du Québec4 se sont portés à la défense du projet de REM.

  • Normand Mousseau, dans son tout récent livre Gagner la guerre du climat: Douze mythes à déboulonner, ajoute au portrait en soulignant les implications de l’intérêt de la Caisse de dépôt pour le projet:

Alors que Paris réussit à construire vingt kilomètres de voies de tramway en moins de trois ans sur les Grands Boulevards, Montréal, qui n’a ajouté ni station de métro ni autre infrastructure lourde de transport en commun sur son territoire depuis vingt-cinq ans, accueille béatement le projet de train de l’Ouest de la Caisse de dépôt, qui absorbera l’essentiel du financement public destiné au transport en commun dans la région de Montréal pour desservir ses quartiers les plus riches et repousser,, encore une fois, les développements du transport en commun dans l’est de l’île. (248)

MISE À JOUR le 15 mars 2017

Voir maintenant une bonne analyse dans le sens de cet article, au Devoir aujourd’hui.

 

[1] Il faut quand même reconnaître que même la LDD a été adoptée en voulant lui assigner un rôle mineur dans les processus gouvernementaux. J’ai fait une présentation à l’ÉNAP sur le contournement impliqué.

[2] Pendant ma deuxième année comme Commissaire au développement durable, j’ai fait une vérification sur la planification du transport et de l’aménagement dans la région métropolitaine de Montréal. Je voulais voir s’il y avait cohérence dans les travaux du ministère des Affaires municipales et des Régions et dans ceux du ministère des Transports. La conclusion était à l’effet que les travaux ne favorisaient pas la cohérence. Le mandat donné par le gouvernement Couillard à la Caisse de dépôt et de placement du Québec – pour des raisons que j’ignore – la laisse complètement indépendante des travaux des ministères et des instances municipales qui cherchent à coordonner et rendre cohérents les travaux de planification et d’aménagement. Il serait intéressant si des lecteurs pouvaient fournir des informations et des analyses des motifs du gouvernement en donnant le mandat à la Caisse.

 

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À la recherche d’objectifs énergétiques qui manquent la cible

L’économie verte est devenue le cri de ralliement de tous les intervenants préoccupés par les crises environnementales (entre autres), cela depuis au moins le sommet Rio+20 tenu en 2012. Il est assez rare de voir des travaux s’insérant dans l’économie verte montrer leur potentiel de réalisation face aux énormes défis qui les mettent en cause. Récemment, en réponse à une politique énergétique du gouvernement du Québec qui reste dans un flou presque total, l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) a publié le dernier d’une série de rapports [1] sur «la transition énergétique» (voir la note 3, page 2). Presque sans le vouloir, les auteurs du rapport y montrent, dans une approche de l’économie verte qui se montre presque désespérée, non seulement que les objectifs visés sont insuffisants mais que les chances d’atteindre même ces objectifs sont plutôt minces. On y voit quelques éléments de l’échec de la COP21 à Paris, jamais décrit comme tel par les groupes de la société civile ici. Mon texte est plutôt long, comme le rapport de l’IRÉC.

Comme d’habitude, la lecture du rapport «Transition du secteur énergétique : Amorcer une rupture» nous met en contact avec des chercheurs de grande qualité, dans l’occurrence Robert Laplante, Gilles Bourque, François L’Italien et Noël Fagoaga. Le tout début des Faits saillants souligne le défi posé par la politique énergétique de 2016, dont ils prétendent que les objectifs avaient été accueillis unanimement «comme ambitieux» (à noter que je n’étais pas impressionné par la politique, pour plusieurs raisons). La deuxième phrase souligne en même temps que «rien dans cette politique n’est posé concrètement pour véritablement obtenir des résultats» (iii).

Lecture dans une bulle intellectuelle

Pour le rapport de l’IRÉC, la politique énergétique est la référence, et il n’y a aucune mention du cadre fourni par l’Accord de Paris, qui se veut en lien avec les calculs du GIÉC. L’IRÉC ne cherche pas à placer les propositions de la politique énergétique dans ce cadre ni à quantifier ses propres propositions dans ce même cadre (cf. viii). Pourtant, leur Introduction débute en soulignant que le plus récent rapport du GIÉC confirme qu’«aucune inflexion décisive n’a été donnée au modèle de croissance productiviste» pendant 20 ans d’efforts (1).

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Le rapport de l’IRÉC adopte l’approche de la CEÉQ à l’encadrement du développement énergétique, mais ne semble pas réussir à relever les défis que le CEÉQ a posés.

L’énergie est au cœur de ce modèle, disent-ils, mais dès le deuxième paragraphe, ils suggèrent que c’est seulement l’énergie fossile qui est en cause et que «la prochaine révolution industrielle exige donc le passage du paradigme des énergies fossiles vers un paradigme énergétique sans émission carbone. … [Cette révolution] devra passer par des innovations de rupture» (1). Et il y a urgence.

La table est ainsi mise pour une lecture, assez intéressante, mais qui doit se faire quand même dans une sorte de bulle intellectuelle: le lecteur est obligé de mettre en suspens plusieurs problématiques, dont le cadre fourni par le GIÉC, qui met en question tout le travail. Le premier chapitre fournit un «état des lieux de l’énergie au Québec» et termine avec les cibles de l’IRÉC pour son travail. À cet égard, les auteurs fournissent le portrait des engagements des pays européens, «inspirant» et en contraste frappant avec les cibles du gouvernement du Québec. Non seulement celles dernières ne sont pas soutenues par des mesures proposées pour les atteindre, mais elles sont tout simplement impossibles à atteindre dans l’état actuel des choses, notent-ils, situation empirée par des engagements du gouvernement pour des projets qui vont augmenter les émissions plutôt que de les diminuer (16). Les auteurs ne le disent pas, mais ces cibles, comme les leurs, sans la moindre précision, sans la moindre proposition de mise en oeuvre, ne cherchent pas à respecter l’Accord de Paris, voulant tout simplement être «ambitieux» (la seule mention dans le rapport à l’Accord se trouve à la page 35, note 39). Les auteurs semblent abandonner devant la tâche, proposant dans les quatre chapitres suivants une série de mesures qui pourraient permettre de atteindre les cibles de la politique énergétique (18) tout en reconnaissant que celles-ci seraient insuffisantes pour les besoins (de l’Accord de Paris et de notre survie face aux changements climatiques).

L’Introduction du rapport rend explicite l’orientation de l’IRÉC pour l’ensemble, soit «d’intégrer ces mesures dans des stratégies de développement industriel pour chacune des filières abordées. Elles doivent en effet être en phase avec des choix de politique industrielle conséquente. … [C]es stratégies sont d’autant plus importantes qu’elles doivent en même temps permettre à l’économie québécoise de rester compétitive, ce qui implique que les énergies propres de remplacement doivent s’inscrire dans les exigences du marché et que les filières impliquées se positionnent toutes dans des stratégies concurrentielles continentales.» (2).

Les propositions – l’économie verte dans la suite des revendications environnementales de longue date

Le chapitre 1 est un effort de fournir le portrait d’un découplage (ou non) entre la croissance économique et la consommation énergétique, dont ils voient une amorce. «[C]’est la croissance de la consommation de carburants fossiles dans le secteur du transport qui est le principal obstacle à la transition énergétique de l’économie québécoise» (10). Peu importe le découplage possible, les auteurs soulignent qu’«en l’absence de nouvelles mesures plus ambitieuses de lutte aux changements climatiques, on devrait s’attendre à ce que cette croissance des émissions se poursuive dans les prochaines années» (7) et que «si un ensemble de mesures complémentaires ne sont pas prises au Québec pour accompagner ces nouvelles normes (loi sur les véhicules zéro émission, bonus-malus, taxes plus élevées sur les carburants fossiles, péages et taxes sur les stationnements), on risque de passer à côté des impacts les plus décisifs pour une véritable transition dans les transports» (12).

Pour les émissions de GES, le texte est très honnête, signalant pour une partie des réductions les fermetures d’usines, la Grande Récession et d’autres facteurs dont la délocalisation pour les produits manufacturiers et ensuite importés; comme ils notent, selon le calcul du Protocole de Kyoto, les émissions de ces manufactures sont attribuées au pays de production, alors que selon l’empreinte écologique et un suivi des responsabilités liées à la consommation, ces émissions reviennent à l’ultime consommateur (voir la page 14). Pour le secteur des transports, ils soulignent la tendance des consommateurs vers des véhicules plus énergivores, et émettant plus de GES (15-16). Plus généralement:

Avant de présenter nos propres cibles pour la transition énergétique dans la prochaine section de ce chapitre, il faut dire un mot sur les cibles du gouvernement du Québec. Avec des cibles de réduction de 20% pour 2020 (par rapport à 1990) et de 37,5% pour 2030, on devrait s’attendre à une diminution de 10,8 Mt éq CO2 d’ici 2020 et de 15,7 Mt éq CO2 supplémentaires d’ici 2030. Au vu des mesures mises en place, nombre d’experts doutent que le Québec puisse atteindre ces cibles. Le scepticisme est d’autant plus grand que plusieurs nouvelles activités, soutenues par le gouvernement, devraient ajouter des millions de tonnes de GES au cours des prochaines années à l’inventaire québécois (dont la cimenterie de Port-Daniel et l’importation de pétrole issu des sables bitumineux). Contrairement à ce qu’ont fait quelques uns des grands leaders internationaux de la lutte aux changements climatiques, le gouvernement n’a fait connaître aucune cible précise pour mener à bien et évaluer son action.

Sous la rubrique de l’efficacité et la sobriété énergétiques, le chapitre 2 aborde de façon distincte les secteurs industriel, de l’habitation et des transports, proposant d’importants changements dans le mandat de Transition énergétique Québec (TÉQ), l’agence récemment créée. Ils soulignent un énorme potentiel, connu depuis des décennies et toujours à l’état de potentiel.

En ce qui concerne les deux autres grands secteurs illustrés dans le graphique, celui du bâtiment commercial-institutionnel montre qu’il y a encore un énorme potentiel de baisse d’intensité carbone dans le domaine de la chauffe ou dans celui de l’efficacité énergétique, puisque sa consommation repose encore en bonne partie sur le gaz naturel. Quant au secteur industriel, il est beaucoup plus compliqué à analyser, étant donné la grande diversité des cas d’usage, mais il a aussi un énorme potentiel de baisse d’intensité carbone. (8-9)

Les chapitres 3 et 4 sont bien présentés et offrent de perspectives intéressantes, mais n’influent que marginalement sur le bilan global de la consommation d’énergie et de l’émission des GES au Québec. Le chapitre 3 aborde la filière éolienne, qui joue un rôle plutôt minime dans les propositions; ils insistent surtout sur la reprise de contrôle de la filière par l’État (par Hydro-Québec, en fait). Suivant l’objectif de la politique énergétique d’augmenter la contribution de la biomasse forestière de 50%, le chapitre 4 insiste sur l’importance que l’État joue «un rôle primordial» dans les propositions: fournir l’exemple, coordonner la structuration de la filière, développer les dispositifs de financement.

Le chapitre 5 aborde les biocarburants, soulignant la priorité absolue que le rapport veut donner aux carburants alternatifs dans les transports; une grappe bio-industrielle y joue un rôle important, incluant le développement d’une filière hydrogène. C’est ici où on voit l’orientation traditionnelle de l’IRÉC à l’oeuvre, avec une série de propositions non seulement pour produire des biocarburants pour les transports mais pour intégrer cette production dans un ensemble d’initiatives bio-industrielles à caractère vert, vert, on comprend, parce que bio. La section sur les Faits saillants avait terminé sur cette question:

[N]ous sommes bien conscients que l’ampleur des innovations de rupture qui sont en cours est susceptible de remettre en question plusieurs de nos estimations. Il se pourrait bien, et nous en avons l’intuition, que ces dernières finissent par s’avérer ex post plutôt conservatrices. D’ores et déjà, il ressort de la démonstration que nous avons faite que les scénarios proposés ne pourront remplacer qu’une partie de la consommation de carburants fossiles par des carburants alternatifs. Il s’agit cependant d’une réduction significative qui contribuera à améliorer le bilan carbone et à amorcer le changement des circuits et structures de l’économie du Québec. Il s’agit, à notre avis, de propositions d’amorçage. Mais il s’agit surtout d’un effort motivé par une vision à long terme dont les scénarios nous apparaissent absolument nécessaires à la mise en place des conditions pour réussir un véritable saut technologique s’appuyant sur un ensemble d’innovations de rupture avec le modèle économique fondé sur les énergies fossiles. (7)

Les objectifs «ambitieux» de la politique énergétique s’avèrent ambitieux pour l’IRÉC aussi. Ce passage n’insère pas l’ensemble dans le cadre fournit par l’Accord de Paris et le budget carbone, se satisfaisant de faire une contribution. C’est le propre des promoteurs de l’économie verte que d’insister sur l’effort et le potentiel et de laisser de coté les chiffres qui, depuis le rapport du GIÉC de 2013-2014, voire de l’Accord de Paris de 2015, s’imposent. Il n’y aura pas de long terme sans tenir compte de ces contraintes.

Le chapitre 6 fournit un récapitulatif du rapport.

La question des transports, talon d’Achille de l’ensemble

Les transports représentent peut-être le principal défi du travail, reliés comme ils sont à la proposition de remplacer les carburants fossiles par des carburants verts. Les auteurs n’insèrent pas leur réflexion sur l’avenir des transports dans une mise en question de l’auto, mettant une «priorité absolue» plutôt sur une filière de biocarburants pour le futur secteur industriel vert.

  • Il n’y a pas de projections dans le rapport pour les transports, et on doit présumer que celles de la politique énergétique sont les leurs – sauf que (p.30) ils prévoient une interdiction des véhicules thermiques à partir de 2030, cela en lien avec un objectif de réduction de 40% de carburants fossiles à la même date. La politique énergétique projette cinq millions de voitures sur les routes du Québec en 2030, dont seulement 20% électriques.
  • C’est ici que le rapport s’approche le plus à un positionnement du Québec dans une «forteresse Canamérica». À la page 8, note 8, il y a une reconnaissance que la dépendance de l’auto fait partie du paradigme productiviste qu’ils veulent changer. Ils notent par ailleurs la tendance lourde chez les consommateurs vers des véhicules plus lourds et soulignent que ce sera le choix des consommateurs qui décidera de l’avenir des mesures de réductions d’émissions associées aux transports : «Ces ambitieux objectifs [c’est le même terme utilisé pour la politique énergétique aussi] d’efficacité énergétique exigés des fabricants de véhicules [par la réglementation américaine, et donc canadienne] ne se matérialiseront dans la consommation globale que si les consommateurs choissent d’acheter les véhicules les plus efficaces» (29). Bref, il n’y a aucune raison de penser que les objectifs en matière de transports seront atteints.
  • Ceci est pour le Québec, mais la moindre réflexion sur l’avenir des transports pour l’ensemble de l’humanité nous ramène à un constat fondamental pour le paradigme productiviste: il n’y a aucune possibilité que l’automobile puisse rester le paradigme de choix à l’avenir pour les milliards de personnes que nous sommes, «consommateurs», par ailleurs, en voie de changer de style de vie par la force des choses.

Bref, l’IRÉC décide de trancher en faveur d’un potentiel (énorme?) de développement d’une industrie de biocarburants tout en acceptant que le secteur des transports visé par cette industrie risque de connaître des dérapages mettant en question toute l’entreprise. Et ils ne cherchent pas non plus à faire le portrait du Québec dans un monde à l’avenir où les inégalités sociales risquent d’aboutir à des dérapages plus généralisés et dont les transports (voitures remaniées par la technologie, dans les pays riches, mobylettes et bicycles dans les pays pauvres) seront la manifestation peut-être la plus évidente. C’est le même portrait fourni par les efforts de Greenpeace International à voir une orientation de base où l’énergie fossile serait remplacée par l’énergie renouvelable, laissant dans son sillage des inégalités criantes. Gail Tverberg vient d’intervenir avec un autre article sur son blogue sur ces mêmes énergies renouvelables, allant dans le détail de leur mise en oeuvre.

La question de financement

Une autre contribution prioritaire que l’IRÉC veut faire à ce qu’il appelle la «transition énergétique» est de rentrer dans les détails du financement de l’ensemble de mesures proposées. Ce qui est frappant au fur et à mesure de la lecture est l’omniprésence de l’État dans le financement et l’encadrement suggérés. On veut bien maintenir l’État dans un rôle important dans cette opération de grande envergure, il reste curieux de voir les auteurs détailler, dossier après dossier, le rôle de l’État dans le financement, alors que rien ne suggère que l’État possédera de nouvelles sources de financement pour de telles interventions, rien ne suggère même que l’État – responsable de la politique énergétique de 2016 jugée défaillante – verra l’intérêt d’y établir des priorités. Ils en conviennent presque.

En effet, il semble raisonnable de suggérer qu’en dépit du grand intérêt, voire de la nécessité primordiale de sortir du pétrole, les gouvernements actuels, canadien aussi bien que québécois, demeurent convaincus que l’énergie fossile reste le centre de la croissance qu’ils associent aux «vraies affaires» et mettent au deuxième rang les interventions qui, pour les auteurs autant que pour l’ensemble de la communauté scientifique et de la société civile qui s’y abreuve, sont les grandes priorités de l’heure.

Dans le chapitre 2, l’IRÉC voit le TÉQ avec un tiers du financement venant du Fond vert, le reste venant des quote-part des distributeurs et une allocation de transferts fédéraux pour l’économie propre. Dans le chapitre 5, de loin le plus important pour le rapport et le plus long, «[u]ne partie significative des financements des projets de développement des biocarburants devra provenir de l’État » (90) et, plus généralement, «une partie significative du financement des projets de transition énergétique proviendra de l’État par le biais de la réglementation et de la fiscalité, par exemple sous forme d’incitatifs fiscaux» (97). Contrairement à leur analyse du secteur des transports, l’IRÉC situe la question de financement dans le contexte mondial.

On estime, pour la période de 15 ans couverte par notre étude, que pas moins de 93 billions $seront nécessaires pour répondre aux besoins mondiaux d’investissements pour la transition vers une économie à faible émission carbone, c’est-à-dire une moyenne de 6 000 milliards $ chaque année. Puisqu’à peu près la moitié de cette somme est déjà investie annuellement dans les infrastructures, c’est 3 billions $ supplémentaires qu’il faudra trouver, chaque année, pour réaliser ce défi. En contrepartie, le capital financier mondial était évalué, en 2015, à 512 billions $104, dont 100 billions $ en placements privés, 67 billions $ en valeurs mobilières et 40 billions $ en épargne liquide et bancaire. La mobilisation de ce capital pour financer la transition énergétique représente donc un défi majeur. (98)

Une approche sérieuse à l’économie verte, montrant ses défaillances

Presque la seule référence à l’économie verte dans le rapport se trouve à la page 33: «notre stratégie repose sur une vision de long terme qui fait les arbitrages en fonction des priorités à établir pour optimiser le potentiel d’innovation d’une économie verte en fonction d’orientations portées par l’intérêt national», soit toute la question de la «rupture» résumant l’approche et signalée dans le titre. Bref, l’IRÉC souligne dès les premières lignes du rapport que c’est le modèle productiviste qui cause problème, suggère sans aucun effort de justification que ce modèle productiviste est celui qui dépend d’énergies fossiles, et se lance dans un effort d’atteindre des résultats, insuffisants de toute façon, pour réduire notre dépendance à l’énergie fossile. Il associe son orientation de sortir de l’énergie fossile comme verte, et associe «verte» à «presque sans impact», non productiviste. Le terme est utilisé surtout dans le rapport pour décrire la chimie verte qui serait au coeur de leur nouveau modèle bio-industriel.

Cela fait plusieurs années que l’IRÉC, en dépit de la qualité du travail de ses chercheurs, est cause de désespoir tellement il fonce dans le modèle économique qui est en cause dans la plupart des crises qui sévissent, sans donner des indications de s’en apercevoir; ailleurs, c’est l’économie néolibérale critiquée, ici c’est l’économie fossile productiviste, jamais ce n’est le modèle de l’économie néoclassique elle-même. En effet, l’ensemble de leurs propositions sont productivistes aussi, cherchant à insérer les efforts du Québec dans des marchés internationaux qui exigent compétitivité (47, 51, 52, 87, 94 – le terme est presque banal, mais cerne le fondement du modèle) et qui comportent même des entreprises à forte intensité énergétique (iv et passim); ils semblent suggérer que le développement hydroélectrique n’est pas productiviste en termes de besoins matériels.

Les enjeux oubliés dans les analyses sont multiples et créent, en fait, cette impression d’une bulle intellectuelle au fur et à mesure de la lecture, alors que l’on ne peut pas, ne doit pas, tenir compte d’enjeux en dehors de la bulle :

  • Ils n’utilisent d’aucune façon explicite le budget carbone du GIÉC même s’ils font référence au rapport de cet organisme dès le premier paragraphe de l’Introduction. Tout en y soulignant l’échec des COP au fil des ans, ils poursuivent en présumant – tout en émettant de nombreuses réserves quant à des attentes réalistes face aux gouvernements – qu’il faut poursuivre. Ils ne suggèrent strictement pas que nous soyons devant l’impasse et qu’un changement de paradigme autre que celui de l’énergie fossile s’impose. L’économie verte se dessine plutôt, page après page, en laissant de coté les chiffres de base du GIÉC, voire ceux de l’empreinte écologique (qui indique que le Québec consomme trois fois plus que son «allocation» sur une base équitable).
  • Ils ne semblent pas reconnaître les enjeux associés à la redistribution de la richesse, fonction entre autres d’une nouvelle répartition d’une quantité limitée d’énergie et d’émissions pouvant être produite. Cela découle du budget carbone du GIÉC et d’une reconnaissance, plus ou moins présente dans le rapport, que le défi est mondial et non seulement québécois. Rien ne suggère, finalement, qu’ils entrevoient autre chose qu’une «forteresse Canamérica» à la Jeremy Grantham comme avenir pour nous.
  • À cet égard, ils ne font aucune référence à des contraintes dans tout effort de substituer les énergies renouvelables à l’énergie fossile, même si les énergies renouvelables jouent un rôle plutôt mineur dans l’ensemble de leurs propositions.

Les défaillances sont même décrites à la toute fin du chapitre 5.

[I]l ressort clairement de la démonstration que nous avons faite que les scénarios proposés ne pourront remplacer qu’une partie de la consommation de carburants fossiles par des carburants alternatifs. Il s’agit cependant d’une réduction significative qui contribuera à améliorer le bilan carbone. Cependant, il s’agit surtout d’un effort motivé par une vision à long terme. Les scénarios que nous proposons s’avèrent absolument nécessaires à la mise en place des conditions pour réussir un véritable saut technologique, en nous appuyant sur un ensemble d’innovations de rupture avec un modèle économique fondé sur les énergies fossiles. (92)

L’IRÉC rentre dans les détails dans son analyse des financements possibles pour la transition suggérée. Il est frappant de les voir éviter de rentrer dans les détails des calculs des émissions restreintes qui permettraient de respecter les calculs du GIÉC, voire dans les détails de l’empreinte écologique. Cette citation montre qu’ils en sont probablement bien conscients et choisissent – faute de pouvoir voir autre chose – de rester quand même dans leur modèle, de viser le long terme, et de constater à travers tout le travail qu’ils échouent dans leur démarche. Il nous faut une nouvelle vision d’un nouveau modèle économique à l’IRÉC.

 

[1] Voir entre autres Gilles L. Bourque, Gabriel Ste-Marie et Pierre Gouin, 2014: «Habitation durable et rénovation énergétique : agir sans s’endetter», IRÉC, février, [en ligne], [http://www.irec.net/upload/File/habitationdurablefevrier2014.pdf]. Pour les transports, l’IRÉC a proposé des initiatives précises, dans Gilles L. Bourque et Michel Beaulé, «Financer la transition énergétique dans les transports», [en ligne], [http://www. irec.net/index.jsp?p=33]. Dans ce dernier cas, l’objectif est une réduction de 40% de la consommation des carburants fossiles. Plus généralement, on peut voir les propositions de l’IRÉC en faveur d’une nouvelle politique industrielle : Gilles L. Bourque et Robert Laplante, Transition énergétique et renouvellement du modèle québécois de développement, Rapport de l’IRÉC, novembre 2016, [en ligne], [http:// www.irec.net/upload/File/transition_ei_nergei_tique_et_renouvellement_du_modei_le_quei_bei_cois_de_dei_veloppe- ment.pdf].

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Discours d’adieu d’Obama – et des larmes

Il n’était pas évident comment Obama allait aborder dans ce discours la fin de son règne à la tête des États-Unis. Il était possible qu’il soit partisan et qu’il mette en évidence toute la série de menaces à la démocracie que constitue l’élection de Donald Trump. Il était possible aussi qu’il fasse (tout simplement) le bilan de ses huit années au pouvoir, dont le début était marqué par la Grande Récession occasionnée, serait-il raisonnable de suggérer, en simplifiant, par la déréglementation de ses prédécesseurs.

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Photo Brendan Smialowski, Agence France- Presse

Finalement, il a choisi plutôt de maintenir le discours qui marque sa présence sur la scène politique depuis des années, qui semble communiquer sa vision des choses. Après le bref rappel de ce qu’il a réussi à faire, assez impressionnant, il a prononcé un discours à l’image de ceux qui ont perdu l’élection présidentielle de 2016 : mise de l’avant de l’importance des institutions démocratiques du pays; appel à un engagement personnel des citoyennes; énoncé de quelques principes, de quelques politiques, qui riment avec la vertu aux yeux de beaucoup d’Americains, dont la nécessité de combattre les changements climatiques et celle d’ouvrir les bras aux immigrants. Il est même retourné à sa campagne de 2008 et son thème, ‘’Yes, we can’’ pour insister sur l’optimisme qui s’impose selon lui devant les défis auxquels le pays est confronté.

On ne pouvait pas s’attendre à ce qu’il le dise explicitement, et il n’y avait aucune reconnaissance d’une opposiiton républicaine, à fondement raciste, qui a mis en morceaux tous ses efforts de faire avancer certaines causes justes et honnêtes, certains programmes clairement inspirés par la recherche du bien commun. Ni reconnaissance des intentions de l’Administration Trump et des républicains de défaire ce qu’il a pu réussir, dont l’Obamacare, programme cherchant à fournir une assurance santé à l’ensemble des citoyennes du pays mais transformé dès le début en une initiative fournissant de lucratifs marchés pour le secteur privé de la santé et limitant la portée du programme à peut-être la moitié des citoyennes qui manquaient une assurance santé.

En fait, il n’y avait aucun rappel – ce n’était jamais explicite – de son effort prioritaire, et au coût de réticences sur de possibles interventions massives, de réduire substantiellement la partisanerie dans le Congrès et atteindre un fonctionnement digne d’antan. Les démocrates avaient pendant deux ans le contrôle des deux chambres du Congrès et il semblait bien qu’ils auraient pu agir autrement, comme les républicains se préparent à faire dans les prochaines années. Même l’Obamacare en a souffert. Aujourd’hui, la partisanerie au Congrès est probablement pire qu’un 2008…

Apprentissage des pertes dans les élections de 2016?

Frappant, Obama n’a pas donné la moindre indication qu’il saississait les fondements de la défaite électorale des démocrates en 2016. Son insistance sur l’optimisme, sur l’importance des valeurs des gestes citoyens et des institutions démocratiques en général reprenait les thèmes de la campagne, et manquait de cibler les dizaines de millions d’Américains qui ne partagent pas son optimisme, qui ne voient pas les bénéfices de leur démocracie en action pour eux, qui savent sans le reconnaître qu’elle est devenue une ploutocracie tout en votant pour un ploutocrate tellement leur déception est grande, tellement ils semblent pessimistes et à la recherche d’un nouveau système.

Même la couverture du discours, pour ce que j’en ai vue, restait dans les généralités, à un point tel qu’elle rappelait la critique de Trump les médias comme partie d’un ensemble d’institutions des élites, même si ces médias sont eux-mêmes propriétés en grande partie de quelques ploutocrates. L’espèce d’aveuglement professionnel qui les marque se manifestait dans les jours précédant le discours dans la couverture de l’intervention de Meryl Streep. Reprenant la rengaine contre le sexisme (évident) de Trump, ce dernier a répliqué sur Twitter pour souligner son peu de reconnaissance de cette autre composante des élites, les vedettes (comme lui dans The Apprentice…) des milieux des communications et du divertissement, dont ceux de Hollywood. L’expérience de la dernière année semble nous avoir démontré que Trump voit juste dans son rejet des élites et dans son appel à un électorat en partie raciste, mais en partie aussi tout simplement composé de citoyennes écœurées du système dysfonctionnel qui laisse tant d’inégalités dans son sillage.

Finalement, l’arrivée sur la scène de Trump et de ses électeurs nous met devant une situation plutôt désolante, fournissant peut-on croire une sorte d’avant-goût des tensions sociales qui viendront – qui viennent – avec l’effondrement d’un système fondé sur le modèle économique néoclassique qui a atteint ses limites face aux limites des sociétés vivant dans le vrai monde. Il y a amplement de raison de croire que Trump réussira ses visées racistes en ce qui touche les questions de l’immigration, du «law and order», qu’il réussira ses visées tout simplement conservatrices en matière de santé, de fiscalité. d’environnement et de déréglementation.

Il y a autant de raisons de croire que Trump ne réussira pas ses visées en matière économique, l’objectif du «Make America Great Again» de sa campagne et le vœu profond d’une importante partie des gens qui l’ont élu. Comme Obama a souligné au début de son discours (pour ne pas y revenir), il était pris avec l’énorme déconfiture de la Grande Récession héritée des républicains dès son entrée en fonction, et il peut prétendre avoir évité le désastre pendant sa période en fonction. Le vote du 8 novembre, tout comme de nombreuses données disponibles mais peu suvies par les médias, suggèrent fortement que ce n’est qu’une apparence. Obama a laissé tombé une larme en parlant de son épouse Michelle, et c’était émouvant, mais il aurait pu tout au long de son discours laisser tomber d’autres larmes en reconnaissance de la situation à laquelle nous sommes confrontés. Autant il ne pouvait se permettre de telles larmes et un tel discours (dans la mesure où on peut croire qu’il voit clair dans son analyse de la situation économique de son pays), autant de trop nombreuses personnes et de groupes ne semblent pas pouvoir se permettre de laisser tomber des larmes, sur l’échec de la COP21, sur les inégalités qui ne disparaissent pas, sur l’embourbement de nos sociétés dans l’ère fossile qu’elles ne savent pas comment laisser derrière, qui ne veulent pas laisser derrière.

Et l’année 2017?

Petite note de la fin: Gail Tverberg a sorti un article sur son blogue le 10 janvier, intitulé «2017: The Year When the World Economy Starts Coming Apart» (sans point d’interrogation). Elle s’y aventure dans des projections pour l’année qui vient. Cela l’oblige de rester un peu dans le général, mais l’ensemble de l’article constitue une intéressante mise à jour de plusieurs de ses autres articles, avec de nombreux graphiques qui parlent. Fonds de la situation, le secteur de l’énergie risque de dominer le portrait. Tverberg elle-même en semble déboussolée…

 

 

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Ma carte de souhaits pour 2017 – pipelines ou véhicules autonomes?

Ma «réplique» à un texte d’Éric Pineault dans Le Devoir du 10 décembre n’a pas passé, et me voilà pour une deuxième fois dans deux semaines dans une position de repli pour la publier ici. Partant des orientations de mon dernier article, il se trouve à la fin du présent article. Le texte qui suit va plus loin. Je dois bien noter que la Presse canadienne conclut d’un sondage des salles de presse du pays que les débats sur les oléoducs était la nouvelle économique de l’année 2016.

Il me semble que nous sommes constamment en train de nous enfoncer dans un brouillard face aux crises qui sévissent. La situation se définit par le refus de mettre en cause notre modèle économique, puisqu’une telle mise en cause serait rejetée d’emblée par la population et donc par les décideurs. Les groupes refusent toujours de constater l’échec de l’Accord de Paris et cherchent désespérément (je crois que c’est le bon terme, qu’ils accepteraient eux-mêmes) à faire avancer le dossier des changements climatiques. L’élection de Trump aux États-Unis semble mettre le clou dans le cerceuil, mais même ici au Canada, nous nous trouvons avec un gouvernement censé être plus progressiste mais qui maintient les cibles de réduction du gouvernement Harper qui étaient fortement contestées dans le temps et devraient l’être toujours. C’est déjà un défi qui sera difficile à relever, dit le gouvernement Trudeau.

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Les pipelines?

C’est clair que la construction de nouveaux pipelines et l’exploitation augmentée des sables bitumineux rendra la tâche encore plus difficile, mais le gouvernement fonce dans ses approbations – et il reste à voir ce qui se passera avec Keystone XL et Énergie Est. Éric Pineault est intervenu samedi le 10 décembre, son texte ayant été choisi, je me permets de croire, de préférence au mien, et que j’ai publié donc dans mon dernier article.

Pineault propose:

la principale raison est un fait biophysique incontestable: la production de chaque baril de pétrole issu des sables bitumineux émet plus de CO2 que la production d’un baril de pétrole conventionnel, et chaque baril de pétrole extrait sera brûlé et émettra des GES supérieurs à ce que la planète peut absorber; 85 % doivent rester sous terre. L’impératif climatique est clair: augmenter la capacité d’extraction dans les sables bitumineux en construisant de nouveaux pipelines signifie envoyer dans les marchés du pétrole qu’on ne peut pas brûler.

Cet argument, que Le Devoir a choisi de répéter après de nombreuses autres interventions dans le même sens, laisse carrément de coté le fait que la poursuite de la situation actuelle, où les populations brûlent un pétrole moins polluant, nous dirige déjà dans le mur. Les réductions draconiennes de nos émissions – finalement, de notre consommation d’énergie fossile – exigent beaucoup plus que l’arrêt de l’exploitation des énergies fossiles non conventionnelles, ce qui est en cause dans les interventions visant à bloquer les pipelines. Dépasser les cibles de Harper s’impose et exige beaucoup plus. Dans ce contexte, la préoccupation du «nous» du texte de Pineault – «scientifiques, groupes écologistes, comités de citoyens, agriculteurs et élus» – n’est pas à la hauteur, loin de là.

Tout d’abord, il faut bien signaler que l’extraction et le transport du pétrole «non extrême» que nous allons continuer à consommer (pour combien de temps, selon le «nous» ?) comporte les mêmes risques pour des territoires d’autrui que nous ne voulons pas accepter ici. Pour être cohérent, le «nous» devrait reconnaître les impacts ailleurs de l’exploitation du pétrole conventionnel, que nous continuons à consommer en nous dirigeant vers le mur, et viser l’arrêt presque complet de la consommation. Ensuite, pour le répéter, ce sont les émissions plus globales venant de multiples sources qui sont en train de provoquer une situation où nous allons allègrement dépasser la cible d’une hausse de température de 2°C, et non seulement celles des énergies non conventionnelles.

Le combat qui s’impose

Bref, le «nous» ne présente pas «un combat qui va définir l’avenir économique et écologique de nos sociétés», comme le prétend Pineault. Ce combat exige des interventions des sociétés allant bien au-delà de l’Accord de Paris, peu importe les volontés de Trump et de Trudeau (entre autres). Et ici au Québec il ne faut pas nous leurrer en pensant que notre politique énergétique va nous amener aux gestes nécessaires. Dans cet article du mois d’octobre, je soulignais dans le titre le défi de maintenir la voiture à essence; la politique prévoit en 2030 qu’il y aura 4 millions de voitures à essence sur nos routes et 1 millions de voitures électriques, cela en voyant une augmentation du nombre total de véhicules… Mais j’ai dès le départ insisté que c’est la fin de la voiture privée qui est carrément en cause, et non seulement une «transition» vers des voitures électriques.

Une telle révolution dans nos mœurs en place depuis environ 70 ans n’est pas dans les plans d’action, ni des gouvernements, ni des groupes de la société civile. Cela contraste de façon très intéressante avec une analyse récente de la banque d’investissement Morgan Stanley, et ma carte de Noël est constitué de liens vers cette analyse. Il faut bien comprendre que Morgan Stanley ne cherche pas en priorité des solutions pour le défi des changements climatiques. Adam Jonas, chercheur principal pour le dossier global de la mobilité chez Morgan Stanley a mis en ligne le résumé d’une étude de la banque portant sur l’avenir du véhicule autonome face à la tendance (et la volonté) du maintien du véhicule privé.

La vision bien d’affaires de la banque: que nous le veuillons ou non, le véhicule autonome se dessine dans notre avenir assez rapproché. Ceci est en partie en réponse aux attributs alléchants du véhicule autonome, mais aussi en mettant en évidence l’énorme inefficacité de nos véhicules privés. Même les fabricants d’autos vont probablement être obligés de changer de modèle d’entreprise, dit Jonas, cherchant à vendre des kilomètres couverts plutôt que des véhicules. Voilà une analyse qui nous met par indirection devant l’exigence de base d’une orientation qui respecterait l’Accord de Paris dans les pays riches: il faut abandonner notre romance avec l’automobile, quitte à l’accepter comme moyen de transport comportant énormément moins d’impacts environnementaux, sociaux et économiques. Jonas fournit d’autres éléments de son analyse dans un PowerPoint dont je fournirai le lien dès que je l’aurai; l’étude complète est accessible seulement pour les clients de la banque.

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Proposition de réplique au texte d’Éric Pineault, dont il faut reconnaître l’énorme contribution qu’il fait et pourra faire quand il aura recentré sa réflexion sur les enjeux de fond.

Déclencheur

Si les Premières Nations sont à l’avant-plan de ce mouvement, nous — scientifiques, groupes écologistes, comités de citoyens, agriculteurs et élus — sommes engagés avec elles dans un combat qui va définir l’avenir économique et écologique de nos sociétés. … Énergie Est, Transmountain et autres Keystone XL sont du mauvais côté de l’histoire, et le gouvernement Trudeau a visiblement choisi son camp.

 

Notre avenir économique et écologique exige un autre débat

Harvey L. Mead, premier Commissaire au développement durable du Québec et blogueur à harveymead.org

 

Comme toujours, le texte d’Éric Pineault de samedi 10 décembre sur les pipelines et la transition énergétique est intéressant. En dépit de mon grand respect pour Pineault, je suis néanmoins surpris de voir ce sociologue éminent cibler des enjeux de développement en délaissant des pistes où il a une vision qui voit mieux la situation. Le texte prétend que le combat entre les promoteurs du développement pétrolier tous azimuts et les environnementalistes (auxquels se joignent les Premières Nations) va définir notre avenir économique et écologique.

Il y a des éléments en jeu actuellement qui sont bien plus importants pour un regard vers cet avenir qu’un effort d’éviter des dégâts environnementaux supplémentaires ou d’assurer un approvisionnement traditionnel en énergie pour notre société. Nulle part on ne voit d’indication que le pétrole dont il est question dans ce débat, le bitume issu des sables bitumineux, n’est pas seulement enclavé – ce qui nécessite des pipelines – mais s’obtient à un prix qui dépasse notre capacité à le payer. Nous avons de nombreuses sources qui expliquent que le coût de l’extraction et du transport frôle le $100 le baril, et nous avons de nombreuses sources aussi, plus ou moins connues des décideurs, qui nous montrent qu’un tel coût, un tel prix, s’associe depuis des décennies au déclenchement d’une récession.

Plus important encore, et fonction du prix, le rendement énergétique de cette source d’énergie, est insuffisant pour nous soutenir. Le pétrole extrait des sables bitumineux est parmi ce qu’il est convenu d’appeler les énergies fossiles non conventionnelles et qui incluent aussi le pétrole et le gaz de schiste et les gisements fossiles en eaux profondes. Ces sources d’énergies exigent pour leur production des quantités d’énergie beaucoup plus importantes que celles requises pour les gisements conventionnels (c’est pour cela qu’elles émettent plus de CO2). À titre d’exemple, les gisements de l’Arabie Saoudite fournissaient dans les années 1930 un rendement d’environ 100 barils produits pour un baril investi dans la production; aujourd’hui, le rendement moyen de l’ensemble de nos sources d’énergie fossile est en bas de 15, avec certains calculs indiquant que c’est déjà en dessous de 10.

L’économie biophysique suit de telles analyses pour chercher à mieux comprendre les fondements de nos sociétés, fondements qui s’avèrent dépendants d’une énergie abondante et peu chère. Elle estime qu’un rendement énergétique d’environ 10 (barils pour un baril investi) est nécessaire pour nous soutenir. Le rendement de ces énergies non conventionnelles se situe en dessous de 10, souvent en dessous de 5 (le cas pour les sables bitumineux). La conclusion s’avère : elles ne sont pas capables de soutenir notre civilisation.

Il est possible que des compagnies décident dans les prochaines années de maintenir des investissements dans les sables bitumineux et dans les pipelines nécessaires pour rentabiliser ces investissements – pour permettre de rendre les produits sur les marchés. Ce qui semble plus que possible est que ces investissements s’avéreront finalement non rentables, les sociétés développées étant incapables de payer le prix nécessaires pour les rendre utiles. En effet, ils sont du mauvais côté de l’histoire.

Plusieurs mouvements ciblent le désinvestissement dans l’énergie fossile, et Pineault a contribué à ces initiatives. Il semble y avoir des indications que le désinvestissement augmente, peut-être pour des raisons éthiques, sûrement parce que les investisseurs en cause sont convaincus qu’il n’y a pas d’avenir pour le secteur. Reste que la priorité n’est pas d’arrêter les pipelines ni de s’assurer de désinvestissements massifs dans le secteur de l’énergie fossile. La priorité doit être de planifier et préparer la société pour cet avenir avec moins d’énergie et – faute de croissance – un niveau de vie moindre.

Bref, l’avenir économique et écologique de nos sociétés, peu importe nos volontés, va devoir s’arrimer avec un approvisionnement en énergie fossile beaucoup plus réduit et assez rapidement presque nul. De nombreuses sources (inconnues des décideurs et des groupes environnementaux) nous informent aussi que c’est une lubie de penser que les « énergies renouvelables », aussi souhaitables soient-elles, vont pouvoir remplacer l’énergie fossile extraordinairement productive et bon marché des dernières décennies, cela en maintenant en sus, comme le veulent les gouvernements, la volonté de voir nos économies croître et avoir besoin de plus d’énergie. Il n’y aura pas de « transition énergétique » en douceur.

Les dégâts occasionnés par notre romance avec le pétrole depuis des décennies (sans parler de celle avec le charbon et le gaz) se trouvent actuellement partout sur la planète. Les risques pour le territoire canadien que le débat cerné par Pineault met en évidence sont bien réels, mais finalement presque mineurs dans le grand portrait des choses. La baisse dramatique de nos approvisionnements en énergie dans les prochaines années va même diminuer notre contribution aux changements climatiques qui risquent, eux aussi, d’être partiellement « réglés » par le déclin de notre niveau de vie tout court.

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Pétrole: de vieilles traditions qui ne fonctionnent plus

Je suis presque distraitement les efforts pour mettre en oeuvre les engagements du gouvernement avec l’Accord de Paris, une «charade» telle que Steven Lewis l’appelait lors de la convention du NPD au printemps dernier. Clé est le tiraillement du gouvernement entre ces engagements et sa détermination de maintenir la filière des sables bitumineux au coeur de l’économie canadienne, alors que les deux sont irréconciliables. Je reste toujours frappé par l’absence d’analyse des enjeux économiques touchant l’exploitation des sables bitumineux et la construction de pipelines pour rendre cette exploitation possible, tout l’accent ou presque étant mis sur les impacts environnementaux possibles, dans la bonne vieille tradition des dernières décennies. Partant de quelques éléments de mon dernier article, j’ai décidé d’écrire un texte pour les journaux, texte que je cherchais à rendre accessible et pertinent pour les débats; le texte n’a pas passé, et je l’inclus ici comme fondement du texte qui suit.

Mise à jour: Le texte a passé au Soleil le 15 décembre, presque une semaine après la rencontre des premiers ministres vendredi le 9 décembre, occasion que je pensais justifier la publication. Comme l’article le souligne, les détails restent à venir…

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L’extraction du pétrole du bitume est énergivore…

Le jeune Premier ministre Trudeau est remarquable pour les vieilles orientations qu’il adopte, en partant par sa volonté, durant la campagne et depuis, de relancer la croissance, cela surtout par des investissements dans les infrastructures. On s’attend à voir cela dirigé vers le réseau routier, certainement en besoin de remise en état (beaucoup moins pour une extension), mais parmi les sources de croissance les mieux éprouvées se trouve l’exploitation des sables bitumineux, et cela figure parmi les priorités du nouveau gouvernement. De là il n’y a qu’un petit pas pour soutenir que les pipelines (nouveaux ou vieux en expansion) figurent parmi les infrastructures les plus importantes qui soient.

Un sommeil profond

Alors que les vieilles traditions se coulaient dans le béton (et l’asphalte) au fil des décennies, une nouvelle donne s’est montrée de plus en plus insistante, reconnue par la jeune économie biophysique. Celle-ci cherche à analyser et à comprendre la dépendance de notre civilisation des énergies fossiles – pétrole, gaz, charbon – et commence avec un regard sur le rendement énergétique de nos sources d’énergie. Ce taux de rendement (ÉROI: énergie fournie en retour d’énergie investie), disons le nombre de barils produits en fonction du nombre de barils investis dans l’exploitation, a connu un heureux départ, environ 100 pour 1 pour les énormes gisements de l’Arabie Saoudite dans les années 1930.

Pendant notre sommeil axé sur les grandes tendances de développement que ceci a permises pendant des décennies, l’énergie conventionnelle, dont ces gisements étaient le cas type, s’est progressivement épuisée, au point où l’ÉROI des gisements actuels dans leur ensemble se trouve aux environs de 17 (barils produits pour chaque baril investi). Ce taux de rendement inclut une part de plus en plus importante de ce qu’on appelle les énergies non conventionnelles, soit les sables bitumineux mais également le pétrole et le gaz de schiste et les gisements en eaux profondes.

Les énergies non conventionnelles ont une caractéristique en commun: elles coûtent plus cher à produire et leur prix est donc plus élevé lorsque nous les consommons. Derrière ce phénomène se trouve un trait que nous ignorons bien trop souvent: la hausse du coût en est une énergétique. Plus d’énergie (normalement fossile) est nécessaire pour développer les gisements d’énergie non conventionnelle, ce qui fait que leur rendement énergétique est plus faible. Le rendement des sables bitumineux, par exemple, se trouve en-dessous de 5, et ceux-ci nous procureront donc – si la volonté du gouvernement Trudeau et d’autres est exaucée – une contribution à nos besoins civilisationnels moins par un facteur de 20 par rapport aux débuts de notre expérience avec ce phénomène.

Un avenir énergétique compromis

L’économie biophysique estime – et c’est presque une évidence une fois qu’on regarde la situation en ces termes – qu’il nous faut un rendement supérieur à 5, probablement supérieur à 10, pour maintenir nos façons de faire, et voilà le problème. L’économie néoclassique à laquelle adhère la quasi totalité de nos économistes, dont les économistes qui conseillent les gouvernements et guident leurs orientations, fait abstraction théorique de ce rôle de l’énergie dans le fonctionnement de nos sociétés. Nous voilà donc avec des débats sur l’exploitation des sables bitumineux (dont leurs pipelines) qui mettent en opposition les promoteurs de l’économie traditionnelle et un mouvement environnemental qui insiste sur les impacts de leur exploitation, sur le terrain et, par leurs émissions plus importantes en raison de leur recours accru à l’énergie pour leur exploitation, sur l’atmosphère et sur le climat. Alliées au mouvement environnemental se trouvent les Premières nations, en cause presque partout où il y a exploitation des énergies non conventionnelles, ainsi que très souvent les municipalités préoccupées elles aussi par les impacts possibles sur leurs territoires.

La vieille tradition dans laquelle le gouvernement Trudeau s’insère depuis sa première journée en fonction, alors qu’il manifestait son regret que le pipeline Keystone XL ait été refusé par les Américains, est claire: l’acceptation d’une dégradation progressive, lente et presque imperceptible de l’environnement est jugée nécessaire mais peu risquée dans la balance face à la nécessité absolue de chercher le développement économique et la croissance. La lubie de voir remplacée l’énergie fossile par les énergies renouvelables (éolienne, solaire, autres) ne convainc manifestement pas les décideurs dans leur détermination d’assurer un approvisionnement sécurisé en énergie pour les décennies à venir, et on joue donc à la roulette russe dans le débat sur les changements climatiques.

À ce sujet, nous allons apparemment connaître les détails des propositions du gouvernement Trudeau et celles des provinces sous peu, et tout semble s’orienter vers l’effort de la vieille tradition de concilier le développement économique prioritaire, fondé au Canada depuis plusieurs années sur le développement des ressources énergétiques, avec les impacts environnementaux (et sociaux) jugés comme toujours échelonnés dans le temps et pouvant être mitigés. Nulle part dans les débats ni dans les orientations qui seront adoptées ne verrons-nous la moindre reconnaissance de ce qui est fondamental, le fait que ce système, au fil des décennies de l’activité du mouvement environnemental, a dégradé la planète – justement, progressivement – à un point tel (mais toujours presque imperceptible) qu’il exige aujourd’hui une mise en question du modèle économique maintenu par l’ensemble des économistes et des décideurs.

Un niveau de vie beaucoup réduit

Notre société est fondée sur un approvisionnement en énergie (surtout fossile, et cela même au Québec pour près de la moitié) bon marché et ayant des rendements énergétiques importants. Dans les années à venir, avec l’épuisement progressif des gisements conventionnels qui ont eu une énorme rôle à jouer dans nos vies, nous allons devoir composer avec un approvisionnement en énergie fossile presque exclusivement non conventionnelle et ayant un rendement énergétique qui frôlera l’inutilité.

Le rejet par nos dirigeants des énergies renouvelables comme filière à exploiter à la place des énergies fossiles non conventionnelles semble fondé, tellement cette filière, aussi souhaitable qu’elle soit, n’offrira pas un rendement énergétique suffisant et en quantités suffisantes pour alimenter notre gourmandise; la recherche de la croissance économique implique presque inévitablement une croissance de la consommation énergétique, peu importe sa source.

La remise en état des infrastructures du réseau routier nous mettra sur une voie où les transports commercial et automobile qui définissent notre passé, voire notre présent, ne seront pas à l’avenir la source d’un rendement justifiant les investissements; ces transports sont définis par une consommation importante d’énergie qui n’aura pas d’avenir dans les années qui viennent. La construction de pipelines pour transporter le pétrole venant des sables bitumineux (passons sur le gaz liquéfié et les schistes pour le moment) nous mettra sur une voie où les rendements qui pourront y être associés iront de pair avec une dégradation inéluctable de notre niveau de vie; celui-ci ne pourra dépendre à l’avenir de sources d’énergie fossile bon marché et ayant un rendement énergétique utile, ni d’énergies renouvelables en quantités suffisantes pour maintenir ce niveau de vie.

Et pour continuer la réflexion: le coût de ces combustibles

Jeff Rubin a publié en 2015 The Carbon Bubble (La bulle de carbone, paru en français en 2016), où il reprend et met à jour plusieurs des analyses de ses livres antérieurs. J’ai mis l’accent sur la question de l’ÉROI dans cet article, mais l’ÉROI va de pair avec la question du coût. Morgan le souligne déjà dans les documents cités dans mon dernier article: l’économie est un système de surplus d’énergie plutôt que de monnaie, et ce surplus ayant marqué nos années fastes est en baisse constante depuis des années. Un graphique basé sur les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) fait le constat de manière frappante:

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L’énorme attrait des sables bitumineux rentre là-dedans. D’une part, ils constituent une énergie non conventionnelle qui, en dépit de l’ampleur des réserves, ne fourniront pas du remplacement pour l’énergie fossile conventionnelle dont les gisements sont en baisse dramatique. La section en bleu pâle du graphique représente le défi des prochaines années, l’AIÉ projettent une énorme baisse dans ce «surplus»; on peut y ajouter que les découvertes de nouveaux gisements sont également en baisse constante, et ceux-ci représentent presque toujours des gisements non conventionnels.

Rubin met l’accent sur le fait que ces gisements – nous avons découvert et exploité les gisements les meilleur marché et les plus accessibles en premier, soit ceux conventionnels – sont non conventionnels, et cet état de faits comporte une situation où les sites d’exploitation sont plus difficiles d’accès (pensons à la recherche dans l’Arctique), plus difficile à exploiter (pensons à la recherche en eaux profondes, comme dans le golfe du Mexique) et/ou plus chers à exploiter. Les sables bitumineux, comme les gisements dans les schistes de l’Amérique du Nord, se trouvent enclavés – nécessitant de nouveaux pipelines – et très chers à travailler.

J’en ai déjà parlé à plusieurs reprises. Il faudrait que le prix du pétrole soit autour de $100 pour couvrir les coûts de l’extraction ainsi que ceux associés au transport jusqu’aux raffineries capables de les traiter et ensuite les rendre dans les marchés internationaux. Rubin, ancien économiste en chef pour les marchés internationaux de la banque CIBC et fortement impliqué dans les marchés du pétrole, rentre dans le détail de ces marchés dans les premières parties du livre. Il conclut, sans même suggérer la possibilité d’erreur dans son analyse, que le désinvestissement est en cours et cela pour des raisons foncièrement économiques et n’ayant rien à voir avec une volonté de la part des investisseurs d’agir de façon éthique face au défi des changements climatiques. C’est le sujet d’une des campagnes de l’organisation de Bill McKibben 350.org, des chercheurs de l’IRÉC ici l’ont déjà prôné pour la Caisse de dépôt et de placement du Québec et Rubin le rend une évidence.

C’est dans le cadre d’une telle analyse que les orientations du gouvernement fédéral ainsi que de quelques provinces de poursuivre dans la voie de l’énergie fossile sont presque surprenantes. Les arguments de Rubin ne passent pas, mon texte ne passe pas, les médias sont tellement habitués aux arguments traditionnels que tout semble laisser les politiques gouvernementales poursuivre vers les actifs échoués et la faillite (cela comprend celles du gouvernement du Québec avec sa nouvelle loi qui concrétise les rêves de nos dirigeants en ce qui a trait au potentiel espéré de quelques gisements ici) plutôt que de dessiner dans l’urgence de l’Accord de Paris une transformation radicale de notre société.

NOTE: Il est déroutant de noter que dans ce dernier livre Rubin y est, en économiste traditionnel qu’il est, pour proposer un avenir prospère pour le Canada dans une agriculture industrielle dans les Prairies (et l’Ontario) favorisée à ses yeux par les changements climatiques. Il ne voit pas l’ensemble de ce qu’il traite si bien pour une partie.

MISE À JOUR: Dans sa chronique hebdomadaire du 15 décembre dans Le Devoir, Gérard Bérubé se penche sur la «(non)rentabilité du tout fossile», mettant un accent sur les enjeux à cet égard pour la nouvelle administration américaine. Il termine la chronique avec une citation de l’essentiel de mon article ciblant les orientations «ayant un rendement énergétique qui frôlera l’inutilité».

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Trump encore – ainsi que ÉROI et sables bitumineux (avec leurs pipelines)

Dans mon dernier article, presque en passant, je citais Lietaer à l’effet qu’aux États-Unis, «qui prétend être parmi les plus riches du monde, quelque 100 millions de personnes – une personne sur trois dans le pays – vivent soit dans la pauvreté soit dans une zone de détresse se tenant juste au-dessus du seuil officiel de pauvreté. Aujourd’hui, 80% des Américains affirment qu’ils vivent d’un chèque de paie à un autre.» Je voulais mettre l’accent dans l’article sur les monnaies alternatives décrites par Lietaer et qu’il voit comme des compléments au système monétaire actuel en trouble et incapable de répondre à l’ensemble des défis; ce sont en effet des outils pour les sociétés en trouble face aux effondrements qui arrivent. Mais j’ajoutais que, devant une telle situation, on ne devrait pas être surpris par la victoire de Trump et de ses promesses (mensongères)…

J’ai déjà eu l’occasion de souligner le travail de Tim Morgan, qui vitTim Morgan, Life After Growth : How the Global Economy Really Works - and Why 200 Years of Growth Are Over, 2013, ch.10, section 3 – ‘What Growth? What Jobs?’ dans le monde de la City of London. Morgan a publié Perfect Storm au début de 2013, et est revenu à la charge plus tard dans l’année avec Life After Growth: How the Global Economy Really Works – and Why 200 Years of Growth Are Over. Morgan ne se dérange pas dans ce livre avec des références aux projections de Halte: il est dedans. Ciblant les données des milieux économiques, il insiste sur le thème du titre, la fin de la croissance et la nécessité de concevoir les suites: ce ne sont pas des prévisions, dit-il, mais des constats. Le livre reprend les arguments du premier document, mais termine avec une dernière partie qui cherche à voir le monde qui s’en vient, avec la fin de la croissance économique. C’est une vision et même un programme que pourrait reprendre la société civile, sauf que celle-ci préfère continuer à soutenir des gestes cherchant à moduler le modèle économique que Morgan montre si clairement en chute libre.

Une récession déjà permanente aux États-UnisTim Morgan, Life After Growth : How the Global Economy Really Works - and Why 200 Years of Growth Are Over, 2013, ch.10, section 3 – ‘What Growth? What Jobs?’

Avant de s’y rendre, Morgan décrit (chapitre 10, section 3, ‘What Growth? What Jobs?’) la situation aux États-Unis une fois les statistiques officielles «corrigées» (les données viennent du Bureau of Labor Statistics et des estimés de Morgan). Morgan fournit une figure pour la croissance officielle en comparaison avec celle plus près de la réelle et une autre figure pour le chômage officiel en comparaison avec celui plus près du réel.

Les chiffres sont pour 2012, mais la courbes ne changeraient pas, en termes relatifs, pour cette année d’élections américaines (Shadowstats en fournit une mise à jour). Comme Morgan constate, les États-Unis sont dans une récession depuis la fin des années 1990, et Trump semble avoir été plus sensible à cette situation que Clinton, voire que les médias…

Morgan poursuit avec des données de l’IMF et souligne que les engagements pour les pensions, tout comme pour les programmes sociaux comme Medicare et Social Security, représentent une illusion concernant lesquels les décideurs ne s’illusionnent pas.

Based on the official number for 2011 economic output ($15.1 trillion), the estimate of federal debt and quasi-debt equates to 379% of GDP. If the non-cash imputations component of GDP ($2.3 trillion) is stripped out, the federal debt and quasi-debt ratio rises to 449% of a smaller GDP denominator. Both numbers exclude private, corporate, bank and state debt, which for 2011 totalled either 291% of GDP or 344%, depending upon whether the imputed component of GDP is left in or excluded. […] That these payments will be subject either to massive devaluation or to outright repudiation seems inevitable, in that the American, British and many other Western governments simply cannot afford to honour the promises made by their predecessors. The deterioration in energy returns alone guarantees that economies are poised to deteriorate. Where Western countries are concerned, there is the additional problem that they have crippled their own competitiveness through the policy disaster of globalisation.

Le problème de l’énergie à la base de cette situation

C’est dans les premières parties du livre que Morgan analyse le rôle de l’énergie dans l’économie et dans le déclin qu’il constate de cette économie. L’ÉROI de notre approvisionnement (dont celui des sables bitumineux et des gaz et pétrole de schiste) est en baisse importante, enjeu critique que je souligne depuis le début de ce blogue. On peut bien s’inquiéter des conséquences pour l’Accord de Paris de l’arrivée de Trump, mais cette inquiétude ne devrait pas dominer. L’élection de Trump semble nous donner, presque tout simplement, une bonne indication des raisons de l’échec de la COP21, soit l’incapacité des pays du monde à intégrer dans leurs volontés de croissance les contraintes majeures inhérentes dans les réductions du recours à l’énergie fossile pour leur «développement économique».

Ceci est central pour Morgan dès le début, suivant ainsi – et citant – les adhérents de l’économie biophysique comme Charlie Hall.

My most striking conclusion is that, contrary to accepted wisdom, the economy is not primarily a matter of money at all. Rather, our economic system is fundamentally a function of surplus energy. […] In parallel with these developments in the ‘real’ economy of energy, labour and resources, we developed a monetary system whose essential purpose was to ‘tokenise’ the real economy into a convenient form. The real nature of money is that it forms a claim on the products of the real economy. […] Fundamentally, debt is a claim on future money but, since money is itself a claim on the real economy, and hence on energy, debt really amounts to a claim on the energy economy of the future.  (Ch 1 section 2)

Dans son chapitre 12,  »The End of an Era », Morgan aboutit aux projections de Halte, sans même y penser, mais précisément pour les raisons invoquées par le modèle de ce travail:

Given the sheer scale of the changes that are going to happen, these future historians are likely to conclude that, by the early years of the new millennium, the availability of surplus energy had fallen to the point [in terms of its ÉROI] where real economic growth had all but ceased and decline was soon to set in.

C’est assez intéressant de voir comment il fournit la perspective contraire à celle de Lietaer, cette dernière ne cherchant aucune compréhension des facteurs dans l’économie réelle – Morgan distingue entre une économie réelle et une économie financière – qui font que nous sommes dans une situation où nous allons passer de la prospérité à la rareté. C’est le titre de la première section du chapitre 12, alors que Lietaer termine dans un monde d’abondance et de prospérité!  Le lyrisme de Lietaer n’aborde pas la question des externalités, c’est-à-dire les crises qui sévissent dans le monde; il n’aborde même pas le fondement dans le monde réel de l’économie monétaire qu’il critique. Comme Morgan insiste: «the financial economy of money and debt is subservient to the real economy of labour, goods and services»…

Morgan écrivait en 2012-2013, juste avant la baisse dramatique du prix du pétrole (et d’autres choses…). Encore une fois, devant l’importance du portrait du déclin qu’il fournit, on peut se demander s’il ne présage pas dans ce livre, comme la baisse des prix semble suggérer, la situation de l’effondrement déjà projetée par Halte. Morgan non plus n’aborde la question des externalités, et même si le thème fondamental du livre est que nous sommes devant des crises en termes d’approvisionnement en énergie, il n’aborde pas la question des changements climatiques. Le portrait en est un d’un pays qui ne sera pas capable (pas plus que les autres) de respecter l’engagement de fournir les 100$ milliards par année pour permettre aux pays pauvres de s’y adapter. Encore plus, nous voyons un pays qui fonce déjà dans un effondrement économique qui risque de fournir la réponse au défi des changements climatiques, mais pas – comme Turner le note – dans un sens positif… Comme dans Halte, ce sont les problèmes de l’économie dans son approvisionnement en énergie que nous devons craindre, puisque ceux-ci vont déclencher l’effondrement qui va régler ou presque le défi des changements climatiques.

Un programme pour les prochaines années

Morgan (comme moi) se demande au tout début comment il est possible que les évidences qu’il esquisse dans le livre échappent aux décideurs (auquel j’ajoute, aux intervenants de la société civile). Le livre en fournit ses réponses.

When we understand how the real economy works, we are bound to wonder quite why the world’s political leaders, economic advisors, bankers and businessmen allowed us to get into a position where monetary claims on the future had become so unsustainably excessive. This book divides the explanations for this into three broad, overlapping categories. First, it describes the emergence of an economic and social culture which glorifies reckless, debt-fuelled consumption over more prudent behaviour. This was compounded by a disastrously mishandled commitment to globalisation. Third, there has been a progressive degradation of those statistical measures which might otherwise have given us clear warnings about what has been happening.

Il y revient à la fin:

These challenges cannot simply be wished away, but must be confronted if society is to make the best of the impending era of scarcity. What this in turn means is that every economic, political and social assumption based on growth is about to be invalidated, and psychological adjustment to life after growth will be extremely difficult. […] For Western citizens, then, the era of growth has lasted for at best 200 years, barely 0.4% of the minimum of 50,000 years that mankind has existed. Considered as a 24-hour day of which now is midnight, we may have started farming at about 7.15 this evening, but we have only been living with industry and assumed growth since 11.54pm. For people in many other countries, the state of assumed growth has lasted for an even shorter period of time, in some cases for a lot less than 50 years. (chapitre 14, première section)

On voit dans ce portrait, dans cette critique, ce qui peut être derrière les grandes orientations du gouvernement Trudeau, où le programme des infrastructures cherche à s’attaquer à une décroissance qui semble inéluctable et où le maintien de l’exploitation des réserves d’énergies fossiles, dont les sables bitumineux, est incontournable pour maintenir un semblant de croissance. Les infrastructures risquent d’être en bonne partie dans le réseau routier qui ne générera pas une relance, ciblant au contraire une partie de l’activité économique – les transports, dont le commerce sur de longues distances – qui est destinée à décroître peu importe les efforts qui y sont consacrés, et l’exploitation des énergies fossiles – qui serait rendue possible par les pipelines que le gouvernement voudrais bien voir se réaliser – également vouée à un déclin en raison de leur ÉROI anémique; ce déclin ne sera pas en fonction de l’Accord de Paris, mais bien plutôt fonction du trop bas taux de rendement de ces énergies non conventionnelles. Voir les États-Unis rentrer dans ce scénario ne fait que faire résonner l’appel de Trump pour une renégociation de l’ALÉNA (même s’il vise surtout le Mexique) dans son propre effort désespéré à rendre aux États-Unis une nouvelle ère de croissance et de prospérité.

La vision de Morgan, allant dans un sens contraire, se résume également dans le chapitre 14:

The best way to address the conservation issue is to picture an energy-efficient society of the future, and to address the positives as well as the negatives in this situation. There are at least four facets of this future society that we can envisage. First, personal vehicle use is going to be supplanted by public transport, and any private vehicles that remain are going to be far more energy-efficient than those of today. Second, human habitation is going to need to be far more concentrated. Third, energy efficiency will dictate that supply-lines will need to be much shorter than they are today, with greater emphasis on local supply and local self-sufficiency. Fourth, measuring the quality of our lives by the quantity of our possessions is going to have to be confined to history in a world whose material capabilities have been compressed by the ending of an era of energy abundance.

Voilà le programme qu’il est important de faire comprendre par la population. Celle-ci suit bien les inquiétudes des politiciens et les médias face à la croissance anémique, et semble bien consciente que les choses ne tournent pas rondement. Au fond, le gouvernement Trudeau, suivant un vieux modèle qui contraste avec l’âge du Premier ministre, a gagné ses élections (contre les néo-démocrates qui savaient un peu mieux) en faisant miroiter les mêmes promesses que Trump, les conneries en moins… C’est à craindre que nous n’aurons pas les luxes de telles illusions lors des prochaines élections. Et Morgan ne réalise pas jusqu’à quel point ceci ne s’applique pas à 80% de la population humaine, qui connaît déjà les conditions qu’il décrit…

Et même le présent

Morgan rentre même, dans ce contexte, dans le débat entre ceux qui prônent l’austérité et celles qui prônent des incitatifs visant à stimuler le système. Comme j’ai déjà indiqué ailleurs, il est difficile de se positionner dans ce débat, même si celle qui s’oppose à l’austérité se montre moins dogmatique sur le plan économique et plus soucieux d’une situation qui semble de présenter de toute façon. Reste que les tenants des deux positions sont foncièrement inscrits dans l’effort de maintenir le système économique actuel en vie.

The current economic debate – between those politicians and economists who advocate ‘sound money’ and ‘austerity’, and those who favour ‘stimulus’ and ‘intervention’ – reflects this complacency and lack of preparedness. Though heated, this argument is rapidly assuming all the relevance of last-minute discussions about how to rearrange the deck-chairs on Titanic.

Les exemples de monnaies coopératives présentés par Lietaer représentent des réponses dans la plupart des cas à des situations où «on commence à voir un système qui pourrait fonctionner là où une société n’a plus les moyens (financiers…) de fournir les services traditionnellement attendus d’elle». Ce qui semble clair en suivant l’analyse de Morgan est que ce sont aussi les populations des pays de l’OCDE (pour suivre Morgan) dans leur ensemble qui s’apprêtent à en avoir besoin, qui ressentent bien cette situation et qui, aux États-Unis, a voté pour Trump en espérant que ce dernier pourra livrer le salut, même s’ils en ont probablement de gros doutes…

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À la recherche de solutions – 2: monnaies coopératives

Mon article sur le travail de Steve Keen, même s’il est lui-même assez dense, esquive l’analyse technique fournie pour cet économiste autre, beaucoup plus dense. L’importance est de se satisfaire que Keen nous présente une déconstruction critique des fondements même de l’économie néoclassique. Keen reste quand même à la remorque d’une vision d’une société qui dépend de la croissance économique, pour laquelle il cherche une autre théorie économique. Reconnaissant le cul de sac dans lequel cette recherche fonce, d’autres recherches nous permettent de mieux percevoir quelques composantes d’une société qui respecte les limites planétaires et fonctionne sans cette croissance. Bernard Lietaer nous fournit d’intéressantes perspectives sur une telle société avec sa vision du rôle des monnaies complémentaires.

À la toute fin de son épilogue «Moins d’humains ou plus d’humanité?» qu’il a redigé pour Creuser jusqu’où ?: Extractivisme et limites à la croissance, Yves-Marie Abraham récapitule dans quelques lignes une critique du capitalisme qui dure depuis longtemps :

Voilà plusieurs siècles à présent que nous vivons sous le règne de la marchandise. Et en dépit d’innombrables luttes et de vastes insurrections, ce régime n’a jamais été plus étendu ni mieux établi. Les fondements du capitalisme constituent pour nous des évidences. Qui ose en effet aujourd’hui remettre en question la propriété privée? Qui appelle à l’abolition du salariat? Qui demande la suppression du prêt à intérêt? Qui réclame l’interdiction de l’entreprise privée à but lucratif? Centrales au XIXe siècle, ces revendications ont pratiquement disparu du débat politique contemporain et n’apparaissent jamais ou presque dans les discours de nos stratèges révolutionnaires.

Il va bien falloir pourtant les [les revendications mentionnées] porter à nouveau, si nous voulons conserver une petite chance de provoquer la fin du capitalisme avant la fin du monde. (p.377)

Plus on aborde les enjeux associés aux crises contemporaines, plus on est confronté à la justesse de ce cri de cœur d’Abraham. Il ne s’agit pas d’un positionnement idéologique choisissant le marxisme plutôt que le capitalisme, il s’agit plutôt d’un constat presque factuel découlant d’un examen des conséquences d’une adhésion aux fondements du capitalisme.lietaer-couverturte

Rethinking Money

Dans son livre de 2013 (co-signé avec Jacqui Dunne) Rethinking Money: How New Currencies Turn Scarcity Into Prosperity, Bernard Lietaer aborde les questions des défaillances et de l’instabilité du système financier et monétaire actuel, ainsi que des inégalités, en mettant l’accent sur le rôle que la monnaie joue dans les économies modernes. Ce faisant, et presque sans le dire, Lietaer propose l’ensemble des mesures d’Abraham, étant explicite dans son chapitre 2 sur le rôle du salariat dans le système, et dans son chapitre 3 sur le rôle de l’intérêt.

Dans la première partie de son livre, Lietaer insiste sur l’échec du système monétaire actuel, avec une monnaie qui exige la concurrence et, finalement, aboutit à une situation où il y a des inégalités à tous les niveaux. Dans le troisième chapitre, «A Fate Worse than Debt»), il met un accent sur le rôle que l’intérêt joue dans une économie fondée sur les prêts sur intérêts. Il y note: «In a country that claims to be one of the richest in the world, some 100 million people—one in three Americans—either live in poverty or in the distressed zone hovering just above the official poverty threshold… Today, 80 percent of Americans report that they are living paycheck to paycheck.» – et on est surpris par la victoire de Trump et de ses promesses (mensongères)…

Lietaer insiste également qu’il y a une alternative, puisant dans une longue carrière consacrée aux questions touchant la monnaie pour y voir carrément les fondements d’un nouveau système, système qui nous offrirait même de la prospérité; à cet égard, on note le titre de son Introduction: «De la rareté à la prospérité dans une seule génération».

We can realize a brighter future for everyone. In this future, meaningful work would be available to all; the sick and elderly would be cared for, and children would have adequate shelter, health care, nutrition, and education; threats to our environment would end; unstable urban and rural areas would evolve into viable, sustainable communities; and seemingly insurmountable social chasms would be bridged. In short, life and all living systems would flourish. This is not an idealistic dream, but rather a pragmatic goal, achievable within one generation. (ch.1. part 1 – dans la version numérique que j’ai consultée, il n’y a pas de pagination)

Plutôt que l’analyse théorique fournie par Keen pour expliquer le phénomène de la «rareté»  – nié par les économistes néoclassiques qui fondent leur théorie sur l’équilibre de ce système -, Lietaer montre comment la concurrence et la recherche de profits découlent presque directement du fait que notre système fonctionne avec des prêts sur intérêts; le remboursement de l’intérêt exige des personnes et des entreprises qui tiennent des dettes de rentrer dans un système où la croissance est la seule façon de générer un surplus – sur le dos de quelqu’un d’autre, comme il souligne – et ainsi payer l’intérêt.

Le capital social plutôt que le capital financier

Responsabilité, confiance mutuelle, coopération, en somme, un capital social important est la clé pour le fonctionnement d’une société de l’avenir, selon Lietaer, contrairement à l’instabilité du système actuel dans la société compétitive. Son introduction de l’idée de monnaies coopératives dans la deuxième partie du livre dépend totalement sur de tels éléments dans la société. Ces monnaies fonctionnent sans intérêt, jouant un rôle d’activation dans la société sans l’exigence de générer un profit qui caractérise les défaillances du système actuel.

Lietaer fait référence à Eric Beinhocker, The Origins of Wealth: Evolution, Complexity and the Radical Remaking of Economics (Boston: Harvard Business School Press, 2006) et à Eric Liu and Nick Hanauer, The Gardens of Democracy: A New American Story of Citizenship, the Economy and the Role of Government (Seattle, WA: Sasquatch Books, 2011), comme sources d’une analyse des faiblesses de la théorie économique fondée sur l’équilibre des marchés. Il cite ces derniers dans le même sens que Keen (qui a écrit avant):

Science—which we mean broadly to include physical discoveries, insights into behavior, awareness of patterns of experience—tells us today that the world is a complex adaptive system, not a linear equilibrium system; that the elements within are networked, not atomized, that humans operate in that system as emotional, reciprocal approximators, not rational self-regarding calculators.

C’est le rejet du système capitaliste critiqué par Abraham et analysé en profondeur par Keen. Lietaer souligne que dans ce contexte les qualités d’efficience et de résilience sont nécessaires pour le bon fonctionnement des sociétés contemporaines, où l’accent actuel sur l’efficience néglige l’importance de la résilience, où diversité et interconnectivité dominent (chapitre 2, section 4). Le PIB, note-t-il, ne mesure que le flux de la monnaie associée à des dettes bancaires, et toutes les transactions sont considérées des gains, contrairement à ce qui ne comporte pas un échange de monnaie. Nous sommes de retours aux principes qui soutendent l’IPV.

C’est dans ce contexte qu’il procède à l’introduction des monnaies coopératives. La lecture de Lietaer rappelle celle de The Resilience Imperative, le livre étant rempli de cas type de monnaies complémentaires qui semblent fonctionner (ou qui ont fonctionné), tout comme l’autre nous fournit une multitude d’exemples d’approches à la crise de société à laquelle il s’adresse. Fondamental à la transformation est ce qui est à la base d’une monnaie coopérative, la mise en relation de besoins non remplis et de ressources inutilisées.

Un autre rêve

Alors que Lewis et Conaty se voient en train de proposer des «transitions coopératives à une économie stable», Lietaer  poursuit, et il termine, avec l’idée d’une «abondance soutenable», mettant la notion de Prospérité comme thème pour la deuxième partie du livre.

In a world of almost 8 billion souls and rapidly dwindling natural resources, the notion of prosperity is tricky. A better and more accurate term is sustainable abundance, whereby there is sufficiency for all. Sustainable abundance supports the inherent dignity of the human spirit, the creative genius, and the unbounded potential of the ever-evolving human race and its nonhuman cohabitants on this planet we call home.

Lietaer pourrait plutôt choisir «suffisance soutenable» pour être honnête, et le problème est que le livre ne contribue pas beaucoup à voir comment ce rêve pourrait se concrétiser à l’échelle planétaire, cela en tenant compte des crises qui sévissent en ce qui a trait justement aux ressources qui diminuent et dont l’usage même (les énergies fossiles) compromet l’avenir.

En effet, la référence à la prospérité comme résultant de son approche à la crise est problématique; l’objectif, comme indiqué dans le chapitre 8, section 2, est «à accomplir en repensant la monnaie, passant d’un modèle de rareté, que le système conventionnel encourage malgré lui, à un autre de prospérité en ayant recours à l’utilisation de monnaies coopératives intelligemment conçues». Si la rareté est celle des ressources naturelles et des écosystèmes atteints par notre surconsommation, Lietaer est en train de proposer à toutes fins pratiques l’abandon de la propriété privée (autre élément du texte d’Abraham) en faveur d’une société de partage. Le problème est de voir comment il y voit arriver l’abondance.

Il semble fournit son sens de cette abondance dans le chapitre 12, qui présente cinq scénarios de sociétés dans les années 2020 et 2040; l’approche me rappelle le premier chapitre de l’autobiographie de Maurice Strong, Where On Earth Are We Going?, mais tout autrement et en moins. Strong présente une vision pour 2031 qui intègre un ensemble de facteurs, et la vision n’est pas reluisante; Lietaer présente ses scénarios en moins d’une page chacun, très limités dans leur portée, pour des cas en 2020, en 2023, en 2027, en 2031 et en 2037. Comme pour ses exemples de monnaies locales, on est obligé d’extrapoler en imaginant que le monde entier est en train de suivre ces scénarios locaux, contre toute vraisemblance.

Keen insiste que le système capitaliste comporte des processus instables qui génèrent des hauts et des bas, voire des effondrements. Lietaer propose que le fondement de l’instabilité est la façon dont la monnaie opère dans le système et semble suggérer qu’il n’est pas nécessaire d’abandonner le capitalisme tout en abandonnant la nécessité de la croissance.

Écosystème monétaire

Lietaer propose un «écosystème monétaire» pour atteindre ces fins.

What could be some of the components of what we have described a monetary ecosystem? That it provides balance between competition and cooperation, as measured, respectively, by the system’s efficiency and resilience, is crucial to the long-term health of any given complex flow system. As already discussed in Chapter 4, in all sustainable systems, the optimum point between resilience and efficiency invariably lies much closer to resilience. And these two factors for resilience are diversity and connectivity.

What could elements of a mature monetary ecosystem look like one generation into the future? For example, a multitiered monetary system could consist of: a global reference currency; three main multinational currencies; some private international scrip; scores of national currencies; dozens of regional currencies; a multitude of local cooperative currencies; a wide variety of functional currencies.

On voit ici peut-être le texte le plus clair pour justifier la proposition qu’il faut maintenir le système de monnaies nationales et donc le système capitaliste. Le bon fonctionnement de tout complexe système de flux, dit Lietaer, doit comporter un équilibre entre la concurrence et la coopération, entre l’efficience et la résilience. L’introduction de monnaies coopératives serait en complément à ces autres monnaies. L’intérêt serait que ces moyens facilitent les échanges et multiplient l’activité (économique et sociale) sur le territoire. Il est difficile de voir comment il voit la conciliation des deux, ses premiers chapitres ayant montré la tendance du système capitaliste vers une globalisation de son emprise tout en soulignant ses multiples aspects déstabilisants et menant aux inégalités.

La deuxième composante de cet écosystème est proposée pour assurer une «intégration économique régionale», encore une fois sans explication pourquoi cela est souhaitable ou/et nécessaire. Il identifie l’Asie, l’Europe et les Amériques pour ces trois monnaies; les pays qui n’y participent pas auront des monnaies nationales.

Pour Lietaer, dans la dernière section du dernier chapitre (13) qui s’intitule «Rethinking Money: From Scarcity to Sustainable Abundance»,

[t]he new mythology is one of emancipation, the liberation to express in word and in deed each individual’s gifts and abilities. This is fostered by a truly cooperative space of infinite possibilities, unlimited potential, and immeasurable creativity. Cooperative currencies are the ideal facilitator of this new mythology and its technologies, allowing regular folks to make an extraordinary difference in their own lives and in their communities.

pour terminer le livre en insistant, de façon rhapsodique, que

[s]carcity is indeed relative. Humanity may hit limits in material growth but there is unfathomable room for growth in work and creativity, and this for many future generations! By rethinking money, it is possible to enjoy even more than a period of prosperity but rather a new era of genuine sustainable abundance.

Finalement, il n’aborde pas la question des limites à la croissance materielle, qu’il laisse ici comme une possibilité. Cela est clé dans la façon de considérer ses propositions: celles-ci ne tiennent aucunement compte de l’ensemble de crises qui sévissent actuellement, crises qui découlent du modèle capitaliste avec son économie néoclassique mais qui ne seront pas réglées par l’abandon de celui-ci. Ces crises fournissent une réponse à la possibilité de limites – il y en a, et nous sommes en train de les confronter.

Une approche «post-désastre»

Finalement, Lietaer nous fournit plusieurs pistes pour une prise en main des activités d’une société, sans jamais laisser une indication qu’il voit cette prise en main dans le cadre d’un effondrement. Il se permet de nombreuses références à une prospérité d’abondance, mais à la lecture de ce livre de 2013, on voit finalement quelqu’un tellement impliqué dans son champ d’expertise qu’il n’arrive pas à fournir un contexte global pour la situation qu’il veut améliorer. Son travail rejoint ainsi celui qui se fait sur les communautés résilientes, sauf que ce dernier se fait carrément dans un effort de fonder de nouvelles communautés, une nouvelle «société coopérative» (le sujet du chapitre 12) face aux crises. Celle envisonnée par Lietaer «n’a pas existée depuis l’aube de l’âge moderne»…

À force de lire les multiples exemples fournis et commentés par Lietaer, on commence à voir un système qui pourrait fonctionner dans de nombreux cas où une société n’a plus les moyens (financiers…) de fournir les services traditionnellement attendus d’elle. Lietaer semble souvent confondre la façon dont les monnaies locales fonctionnent avec leur contribution à «l’économie» de cette société, en fournissant un incitatif au développement économique sans être encombrées par de la dette; ceci semble être une autre version de l’objectif de chercher une «intégration économique régionale», suivant finalement le système actuel de globalisation. Il semble y avoir peu de contraintes pour les voir opérationnels dans un cadre carrément non monétaire – un peu comme fonctionne le travail non rémunéré (surtout celui des femmes) dans non sociétés d’aujourd’hui, où il ne contribue pas au PIB mais contribe grandement au bien-être de la population.

En fait, bon nombre de ses exemples se trouvent dans des quartiers de villes où la pauvreté est endémique, que ce soit en Amérique latine, en Europe ou aux États-Unis. Citant l’initiateur d’un tel programme dans le pays de Galles, Lietear met en évidence un autre aspect du contexte dans lequel ces approches sont créées.

My research has been around post-disaster recovery and looking at the way the agencies that came into disaster situations work through the local community. My prime interest was around empowerment, participation, social management, and really looking at the role of NGOs in that context. I discovered that TimeBanking, along with other designs, is a very simple tool to enable the people to be genuinely involved in a totally different way with NGOs and public services. (Introduction du chapitre 9, à la fin de la deuxième partie)

En effet, presque tous les exemples représentent ce qui est finalement l’intérêt de l’argument de Lietaer: dans une situation où un effondrement économique, voire financier, semble plutôt pour le relativement court terme, on peut les voir comme des outils à planifier pour une telle situation «post-désastre»… La dernière section met même l’accent sur la période de la Dépression, en Europe et aux États-Unis (en soulignant la façon dont le parti Nazi en a profité et en donnant l’impression que nous sommes dans une période plutôt similaire) en terminant (presque) le chapitre 10 – le premier de la troisième partie – avec l’Argentine des années 2000.

En contrepartie, au début du chapitre 11 sur la gouvernance, Lietaer présente le système de gestion des canaux d’irrigation des rizières à Bali. Ce système représente toute autre chose, une approche de gouvernance autonome et ciblant le bien-être directement. Je crois que ce type d’exemple de mise en œuvre de monnaies locales est plutôt limité dans le livre, mais rien n’empêche de les voir comme structurant dans l’économie sociale et solidaire qui est la version connue ici de l’alterative. Je reviens sur ceci dans un prochain article en cherchant à revoir la question d’une co-habitation entre une économie capitaliste et une économie sociale dans une «société de coopération».

 

 

 

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