… comme une hache fend le bois – partie 2, la réalité à cibler

Le manifeste Grand bond vers l’avant cible en priorité un ensemble d’injustices et de crises dans la société contemporaine: respect des droits des autochtones, internationalisme, droits humains, diversité et développement durable. La pauvreté et les inégalités arrivent dès la deuxième phrase. Reconnaissant le rôle fondamental que joue l’énergie dans toute société, il souhaite «des sources d’énergie qui ne s’épuiseront jamais, pas plus qu’elles n’empoisonneront la terre».

 La décennie zéro de Klein: un peu de clarté au loin avant l'orage

La décennie zéro de Klein: un peu de clarté au loin avant l’orage

Le manifeste suggère que «les avancées technologiques ont mis ce rêve à notre portée» et semble proposer, suivant la réflexion de Stephen Lewis, une transition vers une nouvelle société en utilisant de grands chantiers de construction d’énergies renouvelables pour compenser les pertes d’emplois dans le secteur de l’énergie fossile – et la perte de cette énergie même. Il n’est pas clair que la compensation puisse être complète, face à d’autres priorités comme une prise en compte de la situation des autochtones et la remise en état de nos infrastructures existantes «qui tombent en ruines». En outre, le manifeste demande de mettre un frein aux accords commerciaux, dont celui avec l’Europe et celui «trans-pacifique». Devant de tels enjeux, il serait probablement prudent de prévoir que la transition soit plus cahoteuse que prévue.

 Transformations ou transition?

Le manifeste Grand bond vers l’avant propose des transformations en profondeur du système canadien, dans l’important secteur de l’énergie, dans l’agriculture qui domine le paysage dans plusieurs provinces, dans les fondements fiscaux de son budget. En fait, le manifeste semble dessiner d’importants éléments de la «transition», et si ces éléments exigent plus que le manifeste laisse entendre, nous sommes en mesure de croire que cela ne changera pas la conviction de ses initiateurs que ces éléments s’imposent[1].

Auparavant, des propositions analogues cherchaient à s’insérer dans une transition progressive. Un leitmotif du manifeste, un leitmotif du scénario du DDPC, un leitmotif de Tout peut changer de Naomi Klein, une des initiatrices du manifeste – nous sommes dans la décennie zéro de Klein d’après son jugement de 2013… -, est l’urgence.  Le terme est omniprésent depuis longtemps, mais ces récentes interventions semblent davantage ciblées en ce sens. Pour la partie du manifeste touchant l’énergie, nous sommes devant des propositions qui transformeraient radicalement et rapidement l’économie canadienne en apportant des changments importants sur le plan social, en termes d’emplois et leur emplacement aussi bien qu’en termes des types d’emplois, finalement, dans la structure même de ce secteur de l’économie et de la société.

Le manifeste Grand bond vers l’avant ne fournit aucune indication pour soutenir le propos à l’effet que la nouvelle économie ainsi créée constituerait une amélioration par rapport à l’actuelle, ni une idée des transformations profondes et perturbatrices qui seraient en cause. Mon analyse des interventions de Greenpeace Internationaldu DDPP et du DDPC indique le maintien sur le long terme des inégalités dénoncées par le manifeste et fournit un contexte pour les «avancées technologiques»: elles sont limitées et comportent le maintien des inégalités à l’échelle planétaire. Aussi important – et c’était déjà reconnu dans le discours de Stephen Lewis à la convention du NPD –, il n’y a aucune raison de croire que les transformations proposées vont se réaliser, et certainement pas dans le court terme. Déjà, le nouveau gouvernement canadien a clairement indiqué sa volonté de poursuivre l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux et la construction d’oléoducs pour le permettre. Peu importe que la situation mondiale actuelle aille dans le sens contraire, l’espoir des promoteurs est que cette situation soit temporaire. Cela est même un élément du manifeste Grand bond vers l’avant qui termine en soulignant que «cette pause dans la folie de l’expansion ne devrait pas être perçue comme une crise, mais bien comme un cadeau».

Et la vision d’une autre société?

Dans sa présentation de ses dix grandes orientations, Dialogues pour un Canada vert met en priorité et comme action immédiate l’établissement d’un prix pour le carbone. Le problème avec cette approche, qu’on aboutisse ou non à en mettre en place, est que le niveau du prix est établi politiquement[2]. Nous voyons l’importance, plus généralement, d’interventions pouvant toucher, et perturber, des groupes entiers de la société.

Ce document d’appui au manifeste aborde différents éléments de l’Indice de progrès véritable (IPV), dont la question des redevances provenant de l’exploitation des ressources non renouvelables, soit les mines, incluant l’extraction d’énergie fossile. Dans le secteur des mines métallifères, l’approche généralisée au Canada, et incluant le Québec, est désastreuse, contraire aux principes de base de l’économie écologique; une application de ces principes, à toutes fins pratiques la nationalisation, aurait comme résultat très souvent une incapacité de procéder sur le plan économique, tellement le prix requis ne rencontrerait pas celui des marchés mondiaux. Il ne faudrait pas compter trop sur les redevances comme source de revenus pour un État qui cible les services.

Les tout récents budgets de l’Alberta et de Terre-Neuve et Labrador fournissent une indication indirecte de l’erreur de cette approche, qui ne reconnaît pas ces principes de l’économie écologique détaillés dans le chapitre de mon livre sur l’activité minière. Par leur nature même, l’exploitation de telles ressources ne peut continuer indéfiniment, et les revenus qui peuvent être générés (avec des redevances sans comparaison plus importantes que celles recherchées habituellement par les provinces) doivent être utilisés, non pas pour les besoins courants, mais pour établir des sources de revenus permanents pouvant être mises en place. Les problèmes actuels de l’Alberta et de Terre-Neuve et Labrador proviennent de la baisse du prix du pétrole et d’autres minérales, mais indirectement on peut croire que cette baisse est liée à une situation où les ressources minérales en générales deviennent de plus en plus difficiles à trouver et, par la suite, coûteuses à extraire. L’intérêt dans l’immédiat, à juger par les décisions politiques à leur égard, est de créer des emplois, mais voilà, cette approche est de court terme.

Une prise en compte de l’IPV est déjà implicite dans la proposition d’abandonner les énergies fossiles, avec comme modèle la Norvège. Plus généralement, les coûts associés aux externalités environnementales et sociales sont tels qu’ils définissent presque la nécessité de la décarbonisation; les coûts des changements climatiques sont la plus importante soustraction dans le calcul de l’IPV, qui réduit le PIB des trois quarts. Le CCPA ne propose dans la liste fournie dans mon premier article sur Grand bond vers l’avant que de couper les subventions à l’exploitation de l’énergie fossile, mais le manifeste cible clairement l’exploitation elle-même.

En fait, comme le DDPC montre, le défi principal serait de réussir dans les cinq autres composantes du scénario de décarbonisation. Si cela est réussi, les changements dans l’économie canadienne (l’Alberta ou le Québec bénéficiant des conditions établies par les marchés mondiaux, mais pas les deux) seraient finalement politiques, comme nous voyons avec les débats internes au sein du NPD.

Devant un choix que l’on ne veut pas confronter

L’intervention associée au Nouveau parti démocratique signale une situation assez dramatique, et non seulement pour les politiciens qui militent en son sein. Elle représente une intention, qui semble être claire, de reconnaître «ce que nous sommes et de décider de changer» – du moins, dans nos gestes à nous. Le manifeste fournit plusieurs pistes pour un mouvement qui agirait en fonction de l’échec de ses volontés.

Le manifeste aborde en effet vers la fin une autre façon de concevoir la nouvelle société voulue par beaucoup d’entre nous. Il s’agit de mettre un accent sur une économie de services plutôt que sur une économie fondée sur l’extractivisme.

La transition vers une économie qui tient compte des limites de notre terre requiert aussi de développer les secteurs de notre économie qui sont déjà sobres en carbone : ceux des soins, de l’éducation, du travail social, des arts et des services de communications d’intérêt public. Un service de garde universel comme celui du Québec devrait d’ailleurs avoir été implanté dans tout le Canada, il y a longtemps. Tout ce travail, dont une grande partie est accomplie par des femmes, est le ciment qui permet aux communautés humaines et résiliantes de tenir, et nous aurons besoin que nos communautés soient le plus solide possible, face au cahoteux futur qui nous attend.

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Le texte laisse à d’autres économies, à d’autres sociétés, l’exploitation des ressources nécessaire pour produire nos biens matériels et cible une résilience chez nous. Par contre, le type de développement décrit ne comporte pas la création de bénéfices monétaires importants et ne semble pas définir la résilience en termes économiques; au contraire, il comporte normalement des coûts. Les auteurs du manifeste semblent vouloir diminuer l’importance de la question des revenus qui seraient requis par l’État dans ce nouvel arrangement et suggèrent la litanie de changements proposés par le CCPA comme réponse. Ceux-ci méritent une analyse plus approfondie quant à ses implications pour l’économie d’où ils proviendraient.

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Plus directement, il est temps de voir l’ensemble des acteurs associés aux démarches qui cherchent à nous sortir des crises reconnaître ce qui devient encore plus clair avec la démarche du NPD. Nous sommes devant une impasse économique et politique en dépit de l’urgence reconnue. Stephen Lewis nous a fourni une vision qui semble être écartée par les options politiques réalistes (comme Thomas Mulcair cherchait). Grand bond vers l’avant fournit plusieurs pistes permettant de décrire la nouvelle société qui se trouve «en avant», mais elle est drôlement plus contrainte que le manifeste indique.

Cette société n’est pas celle de l’économie et de la croissance vertes dans laquelle la «transition» se ferait sans heurts. Elle pourrait bien être une société centrée sur les services, mais avec des moyens moins importants que rêvés. Elle semble être beaucoup plus celle projetée par Halte à la croissance il y a près de 45 ans, une société qui doit composer avec un effondrement du système économique responsable, de toute façon et en grande partie, des crises qui sévissent. Ce serait une société sans les revenus de la croissance calculés par le CCPA et où il y aurait un accent sur les services, voire sur la coopération, sur la collaboration, sur le bénévolat, mais où l’accent sur ces services marquerait la vie quotidienne à la place de la recherche de plus en plus de bien matériels.

 

 

 

 

[1]  On constate d’emblée que le manifeste a été initié par le ROC, mais avec plusieurs signataires initiateurs québécois dans les arts (Denis Villeneuve, Dominic Champagne, Xavier Dolan. Leonard Cohen, Naomi Klein, Yann Martel), mais en termes d’organisations, seulement la Fondation David Suzuki et Greenpeace, par leurs organisations canadiennes, avec Coule pas chez nous. Une deuxième étape y mettait Éric Pineault et Gabriel Nadeau-Dubois comme signataires et, parmi les organisations, Le monde à bicyclette. Les informations terminent avec les endorsements/appuis: Amis de la terre de Québec; ATTAC-Québec; Cercle des Premières nations de l’UQAM; Chorale du peuple (Occupons Montréal); Climate Action Network; Divest Concordia; Parti vert du Canada et du Québec; Québec solidaire. Voir le site du manifeste pour l’ensemble des signataires. Dialogues, référence pour le manifeste, met en évidence plusieurs auteurs et participantes québécois (dont Catherine Potvin, Louis Fortier, Normand Mousseau, Pierre-Olivier Pineau, Christian Messier, d’autres). Le manifeste Élan global représente une initiative québécoise avec plusieurs éléments correspondants.

[2] Dans Le Devoir du 12 avril il y a un court article sur la perte possible de l’industrie de l’acier long en Allemagne et peut-être en Europe qui souligne jusqu’à quel point cet aspect de la problématique peut être important. Un des facteurs dans la crise de l’acier en Europe: le prix du carbone déjà en place…

Ces annonces sont survenues alors que 45 000 salariés allemands de la sidérurgie manifestaient lundi à travers l’Allemagne à l’appel du syndicat IG Metall pour clamer leur inquiétude. « Il faut combattre les importations à bas prix en provenance de Chine et empêcher le renchérissement des certificats de CO2 », a plaidé IG Metall en référence à une réforme proposée par Bruxelles du système de négoce de certificats d’émissions de CO2, qui pénaliserait davantage les industries

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2 Commentaires

  1. J’ai lu avec intérêt les commentaires sur le manifeste « un bond vers l’avant » et j’en garde que l’impression d’une célèbre déclaration de Camille Samson que je paraphrase ainsi: le capitalisme vous a mis au bord du gouffre faites « un bond vers l’avant » avec l’économie verte… J’y préfère la description plus instructive et globale du cul-de-sac actuel dressée par Louis Marion dans son livre « Comment exister encore? » publié aux éditions Écosociété en 2015, livre dont je recommande la lecture à tous.

    • Raymond Lutz

      Voilà un ouvrage substantiel (en apparence). Mais je suis un peu las de tous ces ouvrages à lire et à résumer. Nous connaissons la situation et les solutions (déplaisantes pour ceux qui préfèrent le confort de l’indifférence). Unissons-nous, dénonçons les mensonges des charlatans de la business verte, semons à la foi la crainte et l’espoir (pas évident).

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