Ma carte de souhaits pour 2017 – pipelines ou véhicules autonomes?

Ma «réplique» à un texte d’Éric Pineault dans Le Devoir du 10 décembre n’a pas passé, et me voilà pour une deuxième fois dans deux semaines dans une position de repli pour la publier ici. Partant des orientations de mon dernier article, il se trouve à la fin du présent article. Le texte qui suit va plus loin. Je dois bien noter que la Presse canadienne conclut d’un sondage des salles de presse du pays que les débats sur les oléoducs était la nouvelle économique de l’année 2016.

Il me semble que nous sommes constamment en train de nous enfoncer dans un brouillard face aux crises qui sévissent. La situation se définit par le refus de mettre en cause notre modèle économique, puisqu’une telle mise en cause serait rejetée d’emblée par la population et donc par les décideurs. Les groupes refusent toujours de constater l’échec de l’Accord de Paris et cherchent désespérément (je crois que c’est le bon terme, qu’ils accepteraient eux-mêmes) à faire avancer le dossier des changements climatiques. L’élection de Trump aux États-Unis semble mettre le clou dans le cerceuil, mais même ici au Canada, nous nous trouvons avec un gouvernement censé être plus progressiste mais qui maintient les cibles de réduction du gouvernement Harper qui étaient fortement contestées dans le temps et devraient l’être toujours. C’est déjà un défi qui sera difficile à relever, dit le gouvernement Trudeau.

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Les pipelines?

C’est clair que la construction de nouveaux pipelines et l’exploitation augmentée des sables bitumineux rendra la tâche encore plus difficile, mais le gouvernement fonce dans ses approbations – et il reste à voir ce qui se passera avec Keystone XL et Énergie Est. Éric Pineault est intervenu samedi le 10 décembre, son texte ayant été choisi, je me permets de croire, de préférence au mien, et que j’ai publié donc dans mon dernier article.

Pineault propose:

la principale raison est un fait biophysique incontestable: la production de chaque baril de pétrole issu des sables bitumineux émet plus de CO2 que la production d’un baril de pétrole conventionnel, et chaque baril de pétrole extrait sera brûlé et émettra des GES supérieurs à ce que la planète peut absorber; 85 % doivent rester sous terre. L’impératif climatique est clair: augmenter la capacité d’extraction dans les sables bitumineux en construisant de nouveaux pipelines signifie envoyer dans les marchés du pétrole qu’on ne peut pas brûler.

Cet argument, que Le Devoir a choisi de répéter après de nombreuses autres interventions dans le même sens, laisse carrément de coté le fait que la poursuite de la situation actuelle, où les populations brûlent un pétrole moins polluant, nous dirige déjà dans le mur. Les réductions draconiennes de nos émissions – finalement, de notre consommation d’énergie fossile – exigent beaucoup plus que l’arrêt de l’exploitation des énergies fossiles non conventionnelles, ce qui est en cause dans les interventions visant à bloquer les pipelines. Dépasser les cibles de Harper s’impose et exige beaucoup plus. Dans ce contexte, la préoccupation du «nous» du texte de Pineault – «scientifiques, groupes écologistes, comités de citoyens, agriculteurs et élus» – n’est pas à la hauteur, loin de là.

Tout d’abord, il faut bien signaler que l’extraction et le transport du pétrole «non extrême» que nous allons continuer à consommer (pour combien de temps, selon le «nous» ?) comporte les mêmes risques pour des territoires d’autrui que nous ne voulons pas accepter ici. Pour être cohérent, le «nous» devrait reconnaître les impacts ailleurs de l’exploitation du pétrole conventionnel, que nous continuons à consommer en nous dirigeant vers le mur, et viser l’arrêt presque complet de la consommation. Ensuite, pour le répéter, ce sont les émissions plus globales venant de multiples sources qui sont en train de provoquer une situation où nous allons allègrement dépasser la cible d’une hausse de température de 2°C, et non seulement celles des énergies non conventionnelles.

Le combat qui s’impose

Bref, le «nous» ne présente pas «un combat qui va définir l’avenir économique et écologique de nos sociétés», comme le prétend Pineault. Ce combat exige des interventions des sociétés allant bien au-delà de l’Accord de Paris, peu importe les volontés de Trump et de Trudeau (entre autres). Et ici au Québec il ne faut pas nous leurrer en pensant que notre politique énergétique va nous amener aux gestes nécessaires. Dans cet article du mois d’octobre, je soulignais dans le titre le défi de maintenir la voiture à essence; la politique prévoit en 2030 qu’il y aura 4 millions de voitures à essence sur nos routes et 1 millions de voitures électriques, cela en voyant une augmentation du nombre total de véhicules… Mais j’ai dès le départ insisté que c’est la fin de la voiture privée qui est carrément en cause, et non seulement une «transition» vers des voitures électriques.

Une telle révolution dans nos mœurs en place depuis environ 70 ans n’est pas dans les plans d’action, ni des gouvernements, ni des groupes de la société civile. Cela contraste de façon très intéressante avec une analyse récente de la banque d’investissement Morgan Stanley, et ma carte de Noël est constitué de liens vers cette analyse. Il faut bien comprendre que Morgan Stanley ne cherche pas en priorité des solutions pour le défi des changements climatiques. Adam Jonas, chercheur principal pour le dossier global de la mobilité chez Morgan Stanley a mis en ligne le résumé d’une étude de la banque portant sur l’avenir du véhicule autonome face à la tendance (et la volonté) du maintien du véhicule privé.

La vision bien d’affaires de la banque: que nous le veuillons ou non, le véhicule autonome se dessine dans notre avenir assez rapproché. Ceci est en partie en réponse aux attributs alléchants du véhicule autonome, mais aussi en mettant en évidence l’énorme inefficacité de nos véhicules privés. Même les fabricants d’autos vont probablement être obligés de changer de modèle d’entreprise, dit Jonas, cherchant à vendre des kilomètres couverts plutôt que des véhicules. Voilà une analyse qui nous met par indirection devant l’exigence de base d’une orientation qui respecterait l’Accord de Paris dans les pays riches: il faut abandonner notre romance avec l’automobile, quitte à l’accepter comme moyen de transport comportant énormément moins d’impacts environnementaux, sociaux et économiques. Jonas fournit d’autres éléments de son analyse dans un PowerPoint dont je fournirai le lien dès que je l’aurai; l’étude complète est accessible seulement pour les clients de la banque.

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Proposition de réplique au texte d’Éric Pineault, dont il faut reconnaître l’énorme contribution qu’il fait et pourra faire quand il aura recentré sa réflexion sur les enjeux de fond.

Déclencheur

Si les Premières Nations sont à l’avant-plan de ce mouvement, nous — scientifiques, groupes écologistes, comités de citoyens, agriculteurs et élus — sommes engagés avec elles dans un combat qui va définir l’avenir économique et écologique de nos sociétés. … Énergie Est, Transmountain et autres Keystone XL sont du mauvais côté de l’histoire, et le gouvernement Trudeau a visiblement choisi son camp.

 

Notre avenir économique et écologique exige un autre débat

Harvey L. Mead, premier Commissaire au développement durable du Québec et blogueur à harveymead.org

 

Comme toujours, le texte d’Éric Pineault de samedi 10 décembre sur les pipelines et la transition énergétique est intéressant. En dépit de mon grand respect pour Pineault, je suis néanmoins surpris de voir ce sociologue éminent cibler des enjeux de développement en délaissant des pistes où il a une vision qui voit mieux la situation. Le texte prétend que le combat entre les promoteurs du développement pétrolier tous azimuts et les environnementalistes (auxquels se joignent les Premières Nations) va définir notre avenir économique et écologique.

Il y a des éléments en jeu actuellement qui sont bien plus importants pour un regard vers cet avenir qu’un effort d’éviter des dégâts environnementaux supplémentaires ou d’assurer un approvisionnement traditionnel en énergie pour notre société. Nulle part on ne voit d’indication que le pétrole dont il est question dans ce débat, le bitume issu des sables bitumineux, n’est pas seulement enclavé – ce qui nécessite des pipelines – mais s’obtient à un prix qui dépasse notre capacité à le payer. Nous avons de nombreuses sources qui expliquent que le coût de l’extraction et du transport frôle le $100 le baril, et nous avons de nombreuses sources aussi, plus ou moins connues des décideurs, qui nous montrent qu’un tel coût, un tel prix, s’associe depuis des décennies au déclenchement d’une récession.

Plus important encore, et fonction du prix, le rendement énergétique de cette source d’énergie, est insuffisant pour nous soutenir. Le pétrole extrait des sables bitumineux est parmi ce qu’il est convenu d’appeler les énergies fossiles non conventionnelles et qui incluent aussi le pétrole et le gaz de schiste et les gisements fossiles en eaux profondes. Ces sources d’énergies exigent pour leur production des quantités d’énergie beaucoup plus importantes que celles requises pour les gisements conventionnels (c’est pour cela qu’elles émettent plus de CO2). À titre d’exemple, les gisements de l’Arabie Saoudite fournissaient dans les années 1930 un rendement d’environ 100 barils produits pour un baril investi dans la production; aujourd’hui, le rendement moyen de l’ensemble de nos sources d’énergie fossile est en bas de 15, avec certains calculs indiquant que c’est déjà en dessous de 10.

L’économie biophysique suit de telles analyses pour chercher à mieux comprendre les fondements de nos sociétés, fondements qui s’avèrent dépendants d’une énergie abondante et peu chère. Elle estime qu’un rendement énergétique d’environ 10 (barils pour un baril investi) est nécessaire pour nous soutenir. Le rendement de ces énergies non conventionnelles se situe en dessous de 10, souvent en dessous de 5 (le cas pour les sables bitumineux). La conclusion s’avère : elles ne sont pas capables de soutenir notre civilisation.

Il est possible que des compagnies décident dans les prochaines années de maintenir des investissements dans les sables bitumineux et dans les pipelines nécessaires pour rentabiliser ces investissements – pour permettre de rendre les produits sur les marchés. Ce qui semble plus que possible est que ces investissements s’avéreront finalement non rentables, les sociétés développées étant incapables de payer le prix nécessaires pour les rendre utiles. En effet, ils sont du mauvais côté de l’histoire.

Plusieurs mouvements ciblent le désinvestissement dans l’énergie fossile, et Pineault a contribué à ces initiatives. Il semble y avoir des indications que le désinvestissement augmente, peut-être pour des raisons éthiques, sûrement parce que les investisseurs en cause sont convaincus qu’il n’y a pas d’avenir pour le secteur. Reste que la priorité n’est pas d’arrêter les pipelines ni de s’assurer de désinvestissements massifs dans le secteur de l’énergie fossile. La priorité doit être de planifier et préparer la société pour cet avenir avec moins d’énergie et – faute de croissance – un niveau de vie moindre.

Bref, l’avenir économique et écologique de nos sociétés, peu importe nos volontés, va devoir s’arrimer avec un approvisionnement en énergie fossile beaucoup plus réduit et assez rapidement presque nul. De nombreuses sources (inconnues des décideurs et des groupes environnementaux) nous informent aussi que c’est une lubie de penser que les « énergies renouvelables », aussi souhaitables soient-elles, vont pouvoir remplacer l’énergie fossile extraordinairement productive et bon marché des dernières décennies, cela en maintenant en sus, comme le veulent les gouvernements, la volonté de voir nos économies croître et avoir besoin de plus d’énergie. Il n’y aura pas de « transition énergétique » en douceur.

Les dégâts occasionnés par notre romance avec le pétrole depuis des décennies (sans parler de celle avec le charbon et le gaz) se trouvent actuellement partout sur la planète. Les risques pour le territoire canadien que le débat cerné par Pineault met en évidence sont bien réels, mais finalement presque mineurs dans le grand portrait des choses. La baisse dramatique de nos approvisionnements en énergie dans les prochaines années va même diminuer notre contribution aux changements climatiques qui risquent, eux aussi, d’être partiellement « réglés » par le déclin de notre niveau de vie tout court.

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1 commentaire.

  1. Paul Racicot

    Joyeux Noël et joyeuses fêtes, monsieur Mead ! :-)

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  1. Ma carte de souhaits pour 2017 – pipelines ou véhicules autonomes? – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 22 Déc 2016 dans Blogue | Aucun commentaire […]

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