Pétrole: de vieilles traditions qui ne fonctionnent plus

Je suis presque distraitement les efforts pour mettre en oeuvre les engagements du gouvernement avec l’Accord de Paris, une «charade» telle que Steven Lewis l’appelait lors de la convention du NPD au printemps dernier. Clé est le tiraillement du gouvernement entre ces engagements et sa détermination de maintenir la filière des sables bitumineux au coeur de l’économie canadienne, alors que les deux sont irréconciliables. Je reste toujours frappé par l’absence d’analyse des enjeux économiques touchant l’exploitation des sables bitumineux et la construction de pipelines pour rendre cette exploitation possible, tout l’accent ou presque étant mis sur les impacts environnementaux possibles, dans la bonne vieille tradition des dernières décennies. Partant de quelques éléments de mon dernier article, j’ai décidé d’écrire un texte pour les journaux, texte que je cherchais à rendre accessible et pertinent pour les débats; le texte n’a pas passé, et je l’inclus ici comme fondement du texte qui suit.

Mise à jour: Le texte a passé au Soleil le 15 décembre, presque une semaine après la rencontre des premiers ministres vendredi le 9 décembre, occasion que je pensais justifier la publication. Comme l’article le souligne, les détails restent à venir…

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L’extraction du pétrole du bitume est énergivore…

Le jeune Premier ministre Trudeau est remarquable pour les vieilles orientations qu’il adopte, en partant par sa volonté, durant la campagne et depuis, de relancer la croissance, cela surtout par des investissements dans les infrastructures. On s’attend à voir cela dirigé vers le réseau routier, certainement en besoin de remise en état (beaucoup moins pour une extension), mais parmi les sources de croissance les mieux éprouvées se trouve l’exploitation des sables bitumineux, et cela figure parmi les priorités du nouveau gouvernement. De là il n’y a qu’un petit pas pour soutenir que les pipelines (nouveaux ou vieux en expansion) figurent parmi les infrastructures les plus importantes qui soient.

Un sommeil profond

Alors que les vieilles traditions se coulaient dans le béton (et l’asphalte) au fil des décennies, une nouvelle donne s’est montrée de plus en plus insistante, reconnue par la jeune économie biophysique. Celle-ci cherche à analyser et à comprendre la dépendance de notre civilisation des énergies fossiles – pétrole, gaz, charbon – et commence avec un regard sur le rendement énergétique de nos sources d’énergie. Ce taux de rendement (ÉROI: énergie fournie en retour d’énergie investie), disons le nombre de barils produits en fonction du nombre de barils investis dans l’exploitation, a connu un heureux départ, environ 100 pour 1 pour les énormes gisements de l’Arabie Saoudite dans les années 1930.

Pendant notre sommeil axé sur les grandes tendances de développement que ceci a permises pendant des décennies, l’énergie conventionnelle, dont ces gisements étaient le cas type, s’est progressivement épuisée, au point où l’ÉROI des gisements actuels dans leur ensemble se trouve aux environs de 17 (barils produits pour chaque baril investi). Ce taux de rendement inclut une part de plus en plus importante de ce qu’on appelle les énergies non conventionnelles, soit les sables bitumineux mais également le pétrole et le gaz de schiste et les gisements en eaux profondes.

Les énergies non conventionnelles ont une caractéristique en commun: elles coûtent plus cher à produire et leur prix est donc plus élevé lorsque nous les consommons. Derrière ce phénomène se trouve un trait que nous ignorons bien trop souvent: la hausse du coût en est une énergétique. Plus d’énergie (normalement fossile) est nécessaire pour développer les gisements d’énergie non conventionnelle, ce qui fait que leur rendement énergétique est plus faible. Le rendement des sables bitumineux, par exemple, se trouve en-dessous de 5, et ceux-ci nous procureront donc – si la volonté du gouvernement Trudeau et d’autres est exaucée – une contribution à nos besoins civilisationnels moins par un facteur de 20 par rapport aux débuts de notre expérience avec ce phénomène.

Un avenir énergétique compromis

L’économie biophysique estime – et c’est presque une évidence une fois qu’on regarde la situation en ces termes – qu’il nous faut un rendement supérieur à 5, probablement supérieur à 10, pour maintenir nos façons de faire, et voilà le problème. L’économie néoclassique à laquelle adhère la quasi totalité de nos économistes, dont les économistes qui conseillent les gouvernements et guident leurs orientations, fait abstraction théorique de ce rôle de l’énergie dans le fonctionnement de nos sociétés. Nous voilà donc avec des débats sur l’exploitation des sables bitumineux (dont leurs pipelines) qui mettent en opposition les promoteurs de l’économie traditionnelle et un mouvement environnemental qui insiste sur les impacts de leur exploitation, sur le terrain et, par leurs émissions plus importantes en raison de leur recours accru à l’énergie pour leur exploitation, sur l’atmosphère et sur le climat. Alliées au mouvement environnemental se trouvent les Premières nations, en cause presque partout où il y a exploitation des énergies non conventionnelles, ainsi que très souvent les municipalités préoccupées elles aussi par les impacts possibles sur leurs territoires.

La vieille tradition dans laquelle le gouvernement Trudeau s’insère depuis sa première journée en fonction, alors qu’il manifestait son regret que le pipeline Keystone XL ait été refusé par les Américains, est claire: l’acceptation d’une dégradation progressive, lente et presque imperceptible de l’environnement est jugée nécessaire mais peu risquée dans la balance face à la nécessité absolue de chercher le développement économique et la croissance. La lubie de voir remplacée l’énergie fossile par les énergies renouvelables (éolienne, solaire, autres) ne convainc manifestement pas les décideurs dans leur détermination d’assurer un approvisionnement sécurisé en énergie pour les décennies à venir, et on joue donc à la roulette russe dans le débat sur les changements climatiques.

À ce sujet, nous allons apparemment connaître les détails des propositions du gouvernement Trudeau et celles des provinces sous peu, et tout semble s’orienter vers l’effort de la vieille tradition de concilier le développement économique prioritaire, fondé au Canada depuis plusieurs années sur le développement des ressources énergétiques, avec les impacts environnementaux (et sociaux) jugés comme toujours échelonnés dans le temps et pouvant être mitigés. Nulle part dans les débats ni dans les orientations qui seront adoptées ne verrons-nous la moindre reconnaissance de ce qui est fondamental, le fait que ce système, au fil des décennies de l’activité du mouvement environnemental, a dégradé la planète – justement, progressivement – à un point tel (mais toujours presque imperceptible) qu’il exige aujourd’hui une mise en question du modèle économique maintenu par l’ensemble des économistes et des décideurs.

Un niveau de vie beaucoup réduit

Notre société est fondée sur un approvisionnement en énergie (surtout fossile, et cela même au Québec pour près de la moitié) bon marché et ayant des rendements énergétiques importants. Dans les années à venir, avec l’épuisement progressif des gisements conventionnels qui ont eu une énorme rôle à jouer dans nos vies, nous allons devoir composer avec un approvisionnement en énergie fossile presque exclusivement non conventionnelle et ayant un rendement énergétique qui frôlera l’inutilité.

Le rejet par nos dirigeants des énergies renouvelables comme filière à exploiter à la place des énergies fossiles non conventionnelles semble fondé, tellement cette filière, aussi souhaitable qu’elle soit, n’offrira pas un rendement énergétique suffisant et en quantités suffisantes pour alimenter notre gourmandise; la recherche de la croissance économique implique presque inévitablement une croissance de la consommation énergétique, peu importe sa source.

La remise en état des infrastructures du réseau routier nous mettra sur une voie où les transports commercial et automobile qui définissent notre passé, voire notre présent, ne seront pas à l’avenir la source d’un rendement justifiant les investissements; ces transports sont définis par une consommation importante d’énergie qui n’aura pas d’avenir dans les années qui viennent. La construction de pipelines pour transporter le pétrole venant des sables bitumineux (passons sur le gaz liquéfié et les schistes pour le moment) nous mettra sur une voie où les rendements qui pourront y être associés iront de pair avec une dégradation inéluctable de notre niveau de vie; celui-ci ne pourra dépendre à l’avenir de sources d’énergie fossile bon marché et ayant un rendement énergétique utile, ni d’énergies renouvelables en quantités suffisantes pour maintenir ce niveau de vie.

Et pour continuer la réflexion: le coût de ces combustibles

Jeff Rubin a publié en 2015 The Carbon Bubble (La bulle de carbone, paru en français en 2016), où il reprend et met à jour plusieurs des analyses de ses livres antérieurs. J’ai mis l’accent sur la question de l’ÉROI dans cet article, mais l’ÉROI va de pair avec la question du coût. Morgan le souligne déjà dans les documents cités dans mon dernier article: l’économie est un système de surplus d’énergie plutôt que de monnaie, et ce surplus ayant marqué nos années fastes est en baisse constante depuis des années. Un graphique basé sur les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) fait le constat de manière frappante:

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L’énorme attrait des sables bitumineux rentre là-dedans. D’une part, ils constituent une énergie non conventionnelle qui, en dépit de l’ampleur des réserves, ne fourniront pas du remplacement pour l’énergie fossile conventionnelle dont les gisements sont en baisse dramatique. La section en bleu pâle du graphique représente le défi des prochaines années, l’AIÉ projettent une énorme baisse dans ce «surplus»; on peut y ajouter que les découvertes de nouveaux gisements sont également en baisse constante, et ceux-ci représentent presque toujours des gisements non conventionnels.

Rubin met l’accent sur le fait que ces gisements – nous avons découvert et exploité les gisements les meilleur marché et les plus accessibles en premier, soit ceux conventionnels – sont non conventionnels, et cet état de faits comporte une situation où les sites d’exploitation sont plus difficiles d’accès (pensons à la recherche dans l’Arctique), plus difficile à exploiter (pensons à la recherche en eaux profondes, comme dans le golfe du Mexique) et/ou plus chers à exploiter. Les sables bitumineux, comme les gisements dans les schistes de l’Amérique du Nord, se trouvent enclavés – nécessitant de nouveaux pipelines – et très chers à travailler.

J’en ai déjà parlé à plusieurs reprises. Il faudrait que le prix du pétrole soit autour de $100 pour couvrir les coûts de l’extraction ainsi que ceux associés au transport jusqu’aux raffineries capables de les traiter et ensuite les rendre dans les marchés internationaux. Rubin, ancien économiste en chef pour les marchés internationaux de la banque CIBC et fortement impliqué dans les marchés du pétrole, rentre dans le détail de ces marchés dans les premières parties du livre. Il conclut, sans même suggérer la possibilité d’erreur dans son analyse, que le désinvestissement est en cours et cela pour des raisons foncièrement économiques et n’ayant rien à voir avec une volonté de la part des investisseurs d’agir de façon éthique face au défi des changements climatiques. C’est le sujet d’une des campagnes de l’organisation de Bill McKibben 350.org, des chercheurs de l’IRÉC ici l’ont déjà prôné pour la Caisse de dépôt et de placement du Québec et Rubin le rend une évidence.

C’est dans le cadre d’une telle analyse que les orientations du gouvernement fédéral ainsi que de quelques provinces de poursuivre dans la voie de l’énergie fossile sont presque surprenantes. Les arguments de Rubin ne passent pas, mon texte ne passe pas, les médias sont tellement habitués aux arguments traditionnels que tout semble laisser les politiques gouvernementales poursuivre vers les actifs échoués et la faillite (cela comprend celles du gouvernement du Québec avec sa nouvelle loi qui concrétise les rêves de nos dirigeants en ce qui a trait au potentiel espéré de quelques gisements ici) plutôt que de dessiner dans l’urgence de l’Accord de Paris une transformation radicale de notre société.

NOTE: Il est déroutant de noter que dans ce dernier livre Rubin y est, en économiste traditionnel qu’il est, pour proposer un avenir prospère pour le Canada dans une agriculture industrielle dans les Prairies (et l’Ontario) favorisée à ses yeux par les changements climatiques. Il ne voit pas l’ensemble de ce qu’il traite si bien pour une partie.

MISE À JOUR: Dans sa chronique hebdomadaire du 15 décembre dans Le Devoir, Gérard Bérubé se penche sur la «(non)rentabilité du tout fossile», mettant un accent sur les enjeux à cet égard pour la nouvelle administration américaine. Il termine la chronique avec une citation de l’essentiel de mon article ciblant les orientations «ayant un rendement énergétique qui frôlera l’inutilité».

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9 Commentaires

  1. L’analyse la plus poussée sur le retour énergétique et l’énergie nette que j’ai vu récemment, c’est le rapport du Hill Group de 2015, malheureusement resté assez confidentiel. Selon eux, l’EROEI du pétrole n’était plus que de 10,08 pour 1 en 2015 (contre environ 18 en 2000) et cette chute vertigineuse va se poursuivre pour atteindre 1:1 vers 2030.

    • Merci. La distinction entre ce récent calcul et l’ancien est malheureusement bien trop fine pour interférer avec les planifications obnubilées par l’idée d’un trésor enfoui dans la croûte terrestre qui est là pour notre bien. Ce serait intéressant pour les personnes qui suivent ces détails – loin des centres décisionnels – si tu pouvais fournir le lien pour ce rapport du Hill Group.

      • Pardon, j’aurais dû te le donner tout de suite. C’est un peu long, mais c’est vraiment une lecture très intéressante – et très inquiétante aussi. je vais simplement te demander une petite faveur: ne publie rien là-dessus avant le début de janvier. Je vais profiter des fêtes pour écrire un billet pour mon propre blogue et je voudrais m’en réserver la primeur. On a ses petites coquetteries!

        http://www.thehillsgroup.org/petrohgv2.pdf

      • En fait, après relecture, l’EROEI à 10,08, c’étai en 2010 – nous serions aux alentours de 8 ou 9 en ce moment. Il devrait être à 6,89 en 2030, ce qui correspond toutefois à une énergie nette de zéro si l’on tient compte des pertes thermiques. Voir le tableau 15, à lapage 27 du rapport.

      • Paul Racicot

        Depletion: A determination for the world’s petroleum reserve
        An exergy analysis employing the ETP model

        http://www.thehillsgroup.org/petrohgv2.pdf

  2. Paul Racicot

    Oups ! Suis en retard sur les commentaires. 😉

  3. Raymond Lutz

    Il n’y a pas que le EROI (et la sacro-sainte rentabilité financière) qui importent: il y a aussi le gain de puissance.

    Un arc et flèche n’a qu’un EROI de 1 mais est une invention majeure! Et qu’on ressortira bientôt… 😎

    J’ai réalisé l’importance du ratio Pout/Pin en parcourant les présentations du ‘3rd Science and Energy Seminar at École de Physique des Houches (2016)’.

    Les carburants fossiles, même à faible EROI de 1 à 10, restent utiles car ils permettent de concentrer dans le temps l’énergie qui a été déployée pour les extraire. Malheureusement, il en va tout autrement pour les énergie renouvelables… Le solaire PV, même avec un EROI présumé de 7 ou 10 ne vous redonne cette énergie que sur 30 ans! Le PROPI est fractionnaire, hélas. Power Return On Power Invested: j’en réclame, en cet auguste forum et devant vous trois, la paternité 😎

    J’ai retrouvé la source, c’est la présentation de King: « Suppose we agree on how to calculate EROI’s: Then what ? »

    http://science-and-energy.org/wp-content/uploads/2016/03/King-LesHouches-20160307.pdf

    Allez à la diapo 42 pour un petit sourire.

    • Merci pour cette nouvelle piste. [À noter: Carey King est un associé de Charlie Hall et un des principaux intervenants de l’économie biophysique.] Il y a plusieurs aspects de la présentation PowerPoint qui ne me sont pas clairs, souvent le cas avec ces PowerPoint. King propose que l’humanité a probablement passé le moment où l’énergie se trouvait au plus bas, et s’oriente vers une situation où l’énergie prendra une part de plus en plus importante de notre production. Plusieurs aspects de sa présentation – comme souvent pour lui – sont techniques, mais j’ai l’impression qu’il s’adresse à des non initiés à l’économie biophysique, et présente ce qui sont souvent des choses déjà connues, autrement…

      Je suis allé chercher son texte dans Energies, à http://www.mdpi.com/1996-1073/8/11/12347 que je m’apprête à lire.

      Je crois comprendre la proposition pour le Pout/Pin (avec copyright pour le PROPI…), mais je ne vois pas beaucoup d’intérêt à avoir concentré l’énergie dans le temps, dans les conditions extrêmes d’un faible ÉROI…

      • Raymond Lutz

        >Il y a plusieurs aspects de la présentation PowerPoint qui ne me sont pas clairs
        Il doit être accompagné de la présentation orale probablement, le video est également disponible en ligne.

        >je ne vois pas beaucoup d’intérêt à avoir concentré l’énergie dans le temps, dans les conditions extrêmes d’un faible ÉROI…

        L’arc est une arme redoutable car elle permet de relâcher en quelques millisecondes de l’énergie fournie par le corps humain en 2 secondes. Pourtant l’EROI est de 1.

        Même chose si on désire alimenter un moteur d’avion avec un biodiesel: on fait pousser pendant longtemps des végétaux et pouf! Le carburant qu’ils ont produit est brûlé en quelques minutes.

        Il n’y a pas d’avantage intrinsèque à concentrer la puissance, sinon que l’inverse (un étalement de la puissance) est globalement inviable: fabriquer des panneaux PV requiert une grande puissance (pas juste de l’énergie) et cette puissance peut difficilement être elle-même fournie par des PV. Il est vraisemblablement impossible de ‘bootstraper’ une civilisation industrielle avec des énergie renouvelables.

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  1. Pétrole: de vieilles traditions qui ne fonctionnent plus – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 14 Déc 2016 dans Blogue | Aucun commentaire […]

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