Après une pause – et devant une autre (1)

La pause, c’était celle du temps des Fêtes et l’occasion de réfléchir à l’ensemble des dossiers associés à la question de l’effondrement, par la lecture de quatre nouveaux livres. La «pause», c’était l’effort de voir ce que d’autres ont à dire qui pourrait modifier le parcours de ma propre réflexion. En première partie, un tout nouveau livre de Naomi Klein, un autre d’Yves Cochet, ancien ministre de l’Environnement français qui a passé à un autre parcours depuis et un troisième d’Yves-Marie Abraham, qui origine de ses années à donner un cours sur la décroissance aux HEC…

Quelqu’un a récemment commenté sur le blogue que le nouveau livre de Naomi Klein On Fire: The Burning Case for a Green New Deal (Knopf Canada) [1] était désappointant, représentant une sorte de récit rose bonbon. Klein produit de livres intéressants, et j’ai décidé de le lire quand même. Il s’agit d’un recueil d’articles écrits pour différents médias entre 2010 et 2019, avec une Introduction, un Épilogue et quelques mises à jour écrites dans le présent [2].

Photo: Justin Sullivan Getty Images / Agence France-Presse Une manifestation pour le climat devant les bureaux de BlackRock à San Francisco en décembre dernier

Une manifestation pour le climat devant les bureaux de BlackRock à San Francisco en décembre dernier. Reste à voir l’avenir de cette initiative pendant la campagne électorale américaine, et sa possible mise en application, selon les résultats de novembre. Le Green New Deal semble être le dernier espoir de Klein.

Sur le bord de la fin de la décennie zéro

Disons que le rose bonbon prend du temps à paraître, avec onze chapitres au début (couvrant 234 pages…) qui communiquent bien plus une sorte de désespoir chez Klein qu’un récit marqué par des illusions; ces chapitres couvrent la série de feux, d’ouragans et d’inondations que nous avons vécue pendant cette période (avec une pause dans le deuxième chapitre pour une critique du capitalisme qui a parue dans The Nation en 2011). Le chapitre douze est le texte d’un discours livré par Klein à un congrès du Labour au Royaume-Uni où, pour la première fois dans le livre, Klein y indique quelques orientations pour répondre au désespoir. Il s’agit de retrouvailles avec le socialisme qui marque sa vie depuis des décennies (via ses parents, son mari, son beau-père).

C’est une sorte de mise en scène pour le reste du livre, dont un chapitre treize qui reprend le thème du capitalisme comme origine des problèmes, et deux derniers chapitres qui présentent l’intérêt du Green New Deal (initiative dans le congrès américain) et la transition («right now») vers la prochaine économie (257). Depuis l’élection au Royaume-Uni en décembre, ces jours-ci ne peuvent que frapper plus durement dans un tel contexte: le Labour vient de connaître sa pire défaite en 100 ans lors de l’élection le 12 décembre d’une importante majorité pour le Premier ministre Boris Johnson. Restera à voir le sort qui sera réservé au Green New Deal aux États-Unis pour combler la «décennie zéro» inscrite par Klein dans This Changes Everything (2014) comme une sorte de fin, pour elle, des efforts pour gérer les défis (surtout, celui des changements climatiques).

Finalement, le livre marque un moment pour Klein où les enjeux et le calendrier sont explicites. Cela me paraît important. Klein représente une des plus connues des journalistes nord-américaines, avec une réputation bâtie sur la publication de plusieurs livres phares (dont No Logo, en 2000, pour commencer la série). Qu’elle arrive, d’ici un an, au constat que ses espoirs n’ont plus de fondements, que l’élection américaine aura passé à côté du Green New Deal (peu importe qui gagne la présidence) et nous verrons une porte-parole pour la reconnaissance d’un effondrement en cours qui pourra, finalement, avoir un impact. Une telle analyste/porte-parole manque cruellement, et cela depuis des années. Restera pour elle de trouver les pistes… S’y insérera sûrement ses réflexions sur une nouvelle économie.

L’Amérique rejoint l’Europe face à l’effondrement

Une telle situation existe en Europe depuis justement des années, surtout depuis la publication du livre phare de Pablo Servigne et Raphaël Stevens Comment tout peut s’effondrer: petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015). C’est évident que la présence de quelques interprètes de l’effondrement ne changera strictement rien dans les structures décisionnelles toujours et complètement obnubilées par l’économie néoclassique dominante qui, comme Yves-Marie Abraham le souligne (c’est le premier chapitre de son livre), joue le rôle du sacré – plus fort et plus juste que ma référence à un mythe dans Trop Tard – dans la monde contemporain. Elle servira surtout à consolider la petite communauté qui cherche à frayer son chemin, sur les plans analytique et personnel, à travers ce qui se passe. Elle fournira également des pistes de réflexion et d’action pour le mouvement des jeunes qui a été stimulé par Greta, la femme de l’année pour Time (et dont Trump voudrait apparemment le voir limité à un homme, voire à lui…).

https://time.com/person-of-the-year-2019-greta-thunberg/

Greta passe proche d’un discours catastrophiste et montre peu d’ouverture pour la patience…

Yves Cochet, ancien ministre de l’Environnement français, vient de publier Devant l’effondrement: Essai de collapsologie (LLL Les liens qui libèrent, 2019). C’est le fruit, dit-il, de quinze ans de recherches et de réflexions. Dans la première partie, «Avant l’effondrement» (presque la moitié du livre, c’est le thème de notre pause des Fêtes), il se penche, comme Abraham, comme finalement l’ensemble des critiques de la situation actuelle, sur le modèle économique néoclassique qui nous mène dans le mur, presque à notre insu.

En complément de la critique, il met l’accent sur l’alternative qui fonde sa vision et de l’effondrement et de l’avenir, l’économie biophysique. Celle-ci, sur laquelle je mets l’accent dans Trop Tard, est carrément d’origine nord-américaine [3], et Cochet nous montre ainsi qu’une pensée commence à s’articuler qui dépasse l’un ou l’autre des vieux mondes.

Dans la deuxième partie, «Le scénario central», où il juge l’effondrement possible pour 2020, probable pour 2025 et certain pour 2030. Cochet dresse un portrait des prochaines décennies: les années 2020, où nous vivrons l’effondrement; les années 2030, une période de survie; les années 2040, une «étape de renaissance». Il y traite cinq paramètres, dont trois du modèle de Halte à la croissance (qu’il connaît – voir pages 40-41): la démographie; la gouvernance (nécessairement locale); l’énergie (disons, les ressources); l’alimentation; la mobilité low-tech. En ligne avec le graphique phare de Halte. Cochet voit la moitié de l’humanité disparaître dans la première de ces décennies… Dans la troisième partie (l’autre moitié du livre), «Après l’effondrement», il réfléchit sur un ensemble de problématiques, insistant qu’il a choisi une approche plutôt positive pour le portrait par un choix éthique.

Une pause dans le vide

Klein met de l’espoir dans les élections américaines pour des interventions qui seraient à la hauteur du défi. Les deux experts en énergie qui ont commenté mon dernier article sur les projections de l’Agence internationale de l’énergie, mettant en question la distinction entre pétrole conventionnel et non conventionnel, reportent à une date ultérieure l’emprise de la rareté, et ne semblent pas reconnaître les fondements de l’économie biophysique (entre autres, les rendements énergétiques des différentes sources de l’énergie fossile). Cochet et moi prétendons constater qu’il est déjà trop tard, qu’il est temps de se mettre dans la réflexion et l’action «devant l’effondrement» qui arrive, peu importe ce que nous ferons dans les prochaines années. Cette réflexion et cette action sont pitoyablement absentes actuellement, et cette absence constitue le sujet de l’Introduction du livre de Cochet (et la pause que je vois devant nous en termes d’action marquée – voir mon prochain article – par le dernier livre de Laure Waridel).

Abrahm page titreGuérir du mal de l’infini: Produire moins, partager plus, décider ensemble (Écosociété, 2019) est un autre tout récent livre qui cherche à synthétiser le contenu du cours que donne Yves-Marie Abraham sur la décroissance aux HEC, cela depuis plusieurs années. Le livre est intéressant dans son portrait de la société qui dépasse l’anxiété associée à la crise climatique et fournit des orientations pour le nouveau monde qui figure dans le sous-titre de Trop Tard.

Dans un commentaire sur mon article sur le récent livre de Gabriel Nadeau Dubois (GND), Pierre Alain Cotnoir fait le portrait suivant sur ce récent livre d’Abraham:

Yves-Marie Abraham manque dans son principal chapitre, soit le quatrième, un développement portant sur l’importance de la consommation des énergies fossiles permettant le productivisme actuel, peu importe le système économique. Il y reprend une démonstration marxiste classique de l’économie opposant le travail au capital… Finalement, ses propositions restent tout autant dans le vague que celles de GND quand il entend remplacer l’entreprise-monde par les «communs». Il n’en donne «aucune recette», regardant même avec méfiance tant les coopératives que la démocratie représentative (pourtant, dans sa conception, les communs, étant de petites unités locales, devront avoir des «représentants» dans des instances fédératives…).

Ce qui est intéressant dans cet ouvrage d’Abraham me paraît être autre qu’une contribution aux efforts de cerner les failles dans le système actuel en cherchant à fournir le portrait d’un autre, source de déception pour Cotnoir. Abraham réserve aux dix dernières pages du livre une réflexion sur la lutte qu’il faut mener contre les tendances à l’effondrement et rejoint dans leur inutilité des propositions du mouvement social dans son expérience échouée à travers les décennies (voir le chapitre 3 de Trop Tard).

J’ai abordé le livre d’Abraham autrement, presque fasciné par son effort de nous fournir une critique des efforts à chercher une vision d’un nouveau monde en passant par l’approche des environnementalistes, ce qui marque probablement et en bonne partie mon propre effort. Il critique les fondements du monde capitaliste et la croissance qui en est le cœur: la croissance comme autodestruction (chapitre 2: lui propose «produire moins»; la croissance comme injustice  (chapitre 3: lui propose «partager plus»); la croissance comme aliénation (chapitre 4: lui propose «décider ensemble» dans ce quatrième chapitre que Cotnoir juge le plus important, et limité par la décision d’y présenter une approche marxiste). Ressort de sa critique et de sa réflexion un dernier chapitre sur une vision où nous sortons de l’Entreprise-monde en passant pas les communs.

Les propositions du livre se résument à une insistance sur la vie, sur la justice et sur la liberté (avec variantes solidarité et…). On dirait qu’Abraham fait carrément abstraction des crises qui sévissent, qui prennent toute la place dans les interventions. C’est une réflexion qui constitue une autre sorte de pause, reconnaissant probablement l’inéluctabilité de ce qui arrive au monde capitaliste et passant outre. De mon côté, la réflexion de l’ex-environnementaliste est similaire, reconnaissant l’approche de l’effondrement dans la déclin de la source de la civilisation capitaliste, les énergies fossiles, et cherchant à voir la vie humaine dans le tumulte.

Abraham nous fournit un aperçu du fond de sa pensée en ce sens dans l’Épilogue, laissant de côté les distinctions sociologiques voulues par Cotnoir mais où il souligne:

La floraison de «communs» au début de l’époque médiévale en Occident, par exemple, est corrélative à l’effondrement [une rare – la seule? – utilisation du terme dans le livre] de l’Empire romain d’Occident… Or, nos sociétés vont très certainement être de plus en plus affectées dans les années à venir par la catastrophe écologique en cours et sans doute par d’autres «crises» de grande ampleur. On peut s’attendre alors à ce que les «communs» s’y multiplient rapidement. Il y a donc quelques bonnes raisons de penser qu’une sortie de l’«Entrerprise-monde» par la voie «communiste» ne relève pas du pur fantasme. (271-272).

Il ne s’aventure pas dans un effort (comme le fait Cochet) pour saisir le phénomène global de l’effondrement, où on peut soupçonner, par exemple, qu’il y aura des milliards de morts, cela en suivant les projections de Halte. Finalement, cela n’est pas nécessairement un grand défaut, puisque la nature même de l’effondrement fait que ses conséquences, les perturbations en cause, sont à toutes fins pratiques inévitables. Bref, Abraham nous fournit une intéressante réflexion, plus en profondeur qu’il ne voulait mais qui lui donne une assez grande valeur, quant à une façon de concevoir l’avenir de l’humanité dans l’hypothèse qu’elle va réussir à passer à travers ce qui s’en vient. Klein critique le capitalisme, Abraham nous offre une alternative…

Entre-temps, pendant la pause qui s’amorce, Abraham ne nous fournit aucune indication qu’il suit le déroulement des premières étapes de l’effondrement dans le déclin du pétrole conventionnel. Cotnoir le critique à ce sujet, soulignant que cela rentre directement dans le sujet profond du livre, le productivisme. De mon côté, je le verrais bien reconnaître cette situation autrement, puisqu’elle nous oblige à une introspection pas mal perturbatrice…

 

[1] Je préfère lire ses livres, bien écrits, dans l’anglais original. La traduction française est La maison brûle: plaidoyer pour un green new deal  Susan MeQuaig, une autre écrivaine canadienne dont le travail remonte maintenant à plus de 50 ans, vient de publier un nouveau livre The Sport and Prey of Capitalists, qui risque d’être le sujet d’un prochain article sur ce blogue…

[2] Ceci me rappelle dans cette stratégie de retour en arrière Losing Earth: A Recent History (MCD)  de Nathaniel Rich, auteur d’un récent essai dans le New York Times Magazine, dont le livre est une reprise en longueur. Il s’agit d’une narration journalistique des efforts de mettre le défi des changements climatiques à l’ordre du jour des sociétés riches durant la période 1979-1989. Ce qui est frappant est que la période couverte pourrait être 2009-2019, tellement le récit, tellement l’évolution du débat n’évoluent pas…

[3] Rien de nouveau pour les lecteurs de ce blogue, mais frappant dans un essai foncièrement européen. Nous connaissons le rôle de Charlie Hall dans le développement de cette pensée – voir Energy and the Wealth of Nations: An Introduction to Biophysical Economics (2ndedition, Springer, 2018), dont il est co-auteur avec Kent Klitgaard – et dans la création de l’International Society for Biophysical Economics. Depuis deux ou trois ans, la Society publie Biophysical Economics and Resource Quality.

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2 Commentaires

  1. Paul Racicot

    Merci pour cette revue de tous ces livres.

    Bonne fin de journée !

  2. Noémi BCivil

    Fort pertinent, je lirai Cochet!

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  1. Après une pause – et devant une autre – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 21 Jan 2020 dans Blogue | Aucun commentaire […]
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