À la recherche de solutions – 1: la théorie économique

Dans mon dernier article, je réfléchissais sur le rôle que les inégalités sociales et économiques ont pu avoir dans l’élection présidentielle américaine. Trump semble avoir joué sur une corde très sensible à cet égard, reflet d’une déstabilisation importante de la société américaine. Ceci est loin de l’effondrement projeté par Halte, mais permet de compléter le portrait de ce qui se trame en ciblant les conséquences de l’effondrement projeté.

Le débat sur la loi 25 sur l’aide sociale a suscité récemment un article dans Le Devoir par Martin Petitclerc et Cory Verbauwhede fournissant une perspective historique sur l’idée de la «citoyenneté sociale». Dans «L’aide sociale et la peur de la faim», cette idée est attribuée à Thomas Humphrey Marshall et son article «Citizenship and Social Class» (1950), et l’idée de base est que le principe de la citoyenneté devrait primer celui du marché dans une société démocratique.

Pour Marshall, la citoyenneté sociale devait procurer à tous les membres d’une communauté politique démocratique les conditions minimales d’existence leur permettant de jouir de leurs libertés civiles (liberté de travailler, de penser, de circuler, etc.) et d’exercer pleinement leurs droits politiques (participation à la vie civique, vote aux élections, etc.). Cette conception de la citoyenneté sociale a été l’une des idées politiques les plus importantes du XXe siècle. Elle est toujours au coeur de la plupart des demandes citoyennes visant à réduire les inégalités sociales engendrées par le système économique.

On peut y voir une version du rejet apparent de l’establishment par le vote de la semaine dernière: l’élite américaine aurait primé l’économie – voir «It’s the economy, stupid» du candidat Bill Clinton en 1992… – par rapport à un ensemble de valeurs qui définissent les sociétés. Ce thème revient régulièrement dans mon blogue, où je mets un accent sur l’absence de prise en compte des externalités de l’activité économique par, justement, l’establishment en place maintenant depuis des décennies.

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Les auteurs de l’article commentent la «citoyenneté sociale»:

Au XIXe siècle, le développement du capitalisme et du marché du travail a été accompagné d’une politique extrêmement punitive visant à restreindre considérablement, voire même à interdire l’aide publique ou privée aux pauvres «sans contrainte à l’emploi». Pour les capitalistes et les réformateurs convaincus de l’équilibre naturel du marché, seule la crainte de mourir de faim était un incitatif assez puissant pour convaincre les pauvres, continuellement soupçonnés de paresse, de se trouver un emploi, quel qu’il soit.[i]

Après un siècle d’une cruelle et inefficace chasse aux «mauvais pauvres», Marshall en est arrivé à la conclusion que cette politique cynique de la faim empêchait les sociétés démocratiques de réaliser pleinement les promesses de l’égalité citoyenne. […]

L’aide de dernier recours à l’égard des personnes les plus pauvres ne devrait pas relever d’une charité humiliante, mais d’un droit.

La référence à Marshall fournit un fondement théorique pour les critiques de l’approche à l’austérité du gouvernement actuel, soulignant l’importance d’une théorie économique dans l’approche à la résolution de problèmes sociaux majeurs. Pour les critiques venant des économistes hétérodoxes, on peut voir l’article de l’IRIS (en fait, il y en a plusieurs sur la question) «L’après PL70: Gare à la hauteur de la barre à l’aide sociale». La référence à Marshall va directement au but, soulignant les choix que nous avons face à eux et ouvre la porte à une analyse des fondements économiques de nos gouvernements.

La théorie économique et l’équilibre

Il nous faut d’abord voir disparaître (quel rêve) l’économie néoclassique. J’ai déjà fait une série d’articles sur l’économie écologique, dans un effort de familiariser le lecteur à une approche à la compréhension des théories économiques qui offre le potentiel de nous aider dans la recherche de solutions pour les grands défis de notre époque. Dans un premier article, j’esquisse le portrait de la situation (une absence complète d’un recours à cette théorie économique), en faisant référence à mes «observations» comme Commissaire au développement durable, où je cherchais à présenter quelques fondements de l’économie écologique, et à un manifeste pour un enseignement de l’économie plus pluraliste.

Dans un deuxième article, je fournis d’autres pistes pour une compréhension de l’économie écologique et j’introduis la notion d’«externalités» comme élément fondamental dans une critique de l’économie néoclassique qui domine les processus décisionnels depuis longtemps. Je souligne que même le (une certaine branche de) FMI reconnaît la pertinence de l’approche de cette autre vision de l’économie.

Un troisième article rentre un peu plus dans les détails, et fournit un aperçu d’un livre produit par un ensemble d’économistes écologiques renommés, Vivement 2050!. Le contraste y est fait entre l’économie néoclassique (un désastre) et l’économie verte (une illusion), d’un coté, et l’économie écologique de l’autre, cette dernière insistant sur le rejet de la recherche de la croissance qui est fondamentale aux deux autres. Finalement, les auteurs suggèrent que nous sommes soit devant la réalisation de leur rêve, soit devant un effondrement de notre civilisation.

Suite à la lecture récente de plusieurs ouvrages touchant les théories économiques et la recherche de solutions, je présenterai dans mes prochains articles une série de réflexions sur les lacunes, d’abord dans la théorie économique néoclassique, dominante, ensuite dans ces ouvrages eux-mêmes, tout en faisant ressortir leur contribution à la recherche de solutions.

Plusieurs interventions de Gaël Giraud, économiste français, le montrent très sensible aux enjeux du développement économique associés à l’énergie, surtout l’énergie fossile. En 2014, pour expliquer une partie de sa pensée, très critique des économistes néoclassiques, il réfère au livre de Steve Keen (2000, 2011) et annonce qu’il est en train d’en assurer la traduction. Debunking Economics: The Naked Emperor Dethroned deviendra L’imposture économique.

Keen est connu pour avoir été parmi les quelques économistes (12, selon Dirk Bezemer) ayant prévu la Grande Récession, cela en fonction de sa critique de fond de la théorie économique néoclassique, en opposition aux projections de la Grande Modération faites par les économistes néoclassiques. Ces derniers – la vaste majorité des économistes actuels – adhèrent à un modèle qui met l’équilibre du marché au centre de leur analyse, ce qui, à leurs yeux, rend des catastrophes comme la Grande Récession impossibles. Comme Keen souligne au tout début de la deuxième édition de son livre, il a de l’espoir cette fois-ci pour que «quelque chose de nouveau et indigestiblement différent de la sagesse qui prévaut pourrait résulter de la crise … si l’économie peut être persuadée à abandonner son obsession avec l’équilibre» (5). Petitclerc et Verbauwhede suggèrent que cela n’est pas encore arrivé…

Équilibre et instabilité

Selon Bezemer, quatre éléments étaient communs au travail des économistes comme Keen ayant prévu la crise, soit: des préoccupations pour les actifs financiers et non seulement pour les actifs de l’économie réelle; les flux de crédits qui financent les deux formes d’actifs; la croissance de la dette associée à la croissance de la richesse financière; les relations comptables entre les secteurs financier et réel de l’économie (Keen, 12). Finalement, il s’agit de fils conducteurs pour le livre, structuré selon d’autres paramètres.

Keen projette un livre spécifiement sur ces questions (avec le titre provisoire de Finance and Economic Breakdown) mais a été ramené à la révision du livre Debunking Economics pour répondre à la masse de critiques dont son livre de 2001 était la cible. Dans le chapitre 13, «Why I Did See ‘It’ Coming», il présente les fondements de sa réflexion sur les causes de la Grande Récession (et de la Dépression). Ces fondements ciblent le rôle de la dette dans une économie capitaliste, plus précisément, l’éclatement d’une bulle spéculative financée par la dette; les questions touchant le chômage y sont centrales. Parmi les données qu’il utilise sont celles qui montrent que le taux de chômage était de 4,7% pour 1920-1929 et de 8.8% pour 1999-2009. « La Dépression reste la plus importante crise économique que le capitalisme ait jamais expérimenté, mais à l’égard de toute métrique touchant la dette, les forces qui ont causé la Grande Récession étaient plus imposantes» (350).[ii]

Ce chapitre 13 suit un chapitre 12 où Keen expose et critique l’interprétation de Ben Bernanke, ancien président de la Réserve fédérale américaine, de la Dépression, concernant laquelle ce dernier est considéré un expert. Clé dans l’analyse est une critique de l’intervention de Bernanke face à la Grande Récession, partant d’un discours en 2004 sur ce que Bernanke appelait la Grande Modération, prévoyant une longue période sans effondrement – trois ans avant la Grande Récession. Keen y fait intervenir (298) le travail de Hyman Minsky et son Hypothèse d’instabilité financière, pour y revenir en détail dans le chapitre 13.

Tout au long de son analyse, Keen fait référence à «l’obsession» des économistes néoclassiques pour l’équilibre des marchés. Finalement, il s’agit du fondement de l’incapacité de ces économistes de prévoir la Grande Récession, en fait, de prévoir autre chose que des marchés évoluant en permanence avec une certaine stabilité autour d’un équilibre. Il fascine dans sa déconstruction du modèle économique dominant qui est centré sur la croissance de l’activité des marchés dans la conviction que (i) l’équilibre s’y trouve en permanence et (ii) cet équilibre et cette croissance peuvent se poursuivre en faisant abstraction de leur dépendance absolue à un approvisionnement en ressources et à un territoire fonctionnel.

Son jugement global: «La vision néoclassique en ce qui a trait à une économie de marché en est une d’équilibre permanent. […] Pourtant, il existent des préconditions pour que cet état d’équilibre s’applique, et une importante recherche a établi qu’aucune de ces conditions ne tienne» (19). Le livre détaille cette recherche, utilisant une approche qu’il appelle «verbale» par comparaison à l’approche mathématique qu’il considère essentielle et qu’il détaille dans ses publications techniques.

Un effondrement, des effondrements, la croissance

Aujourd’hui, en suivant la piste du modèle de Halte à la croissance, il y a des raisons de croire que l’effondrement projeté par son modèle, éminemment en lien avec les processus ordinaires de l’activité économique et sociale et de leur cadre écologique, soit possiblement en cours. Je rappelle les composantes de ce modèle: l’utilisation des ressources naturelles non renouvelables (en quantités finalement exponentielles et menant à une situation de pénurie relative); la production industrielle (dépendant des ressources, dont l’énergie fossile, celles-ci de toute évidence en décroissance continue); une démographie en croissance importante depuis des décennies (et incitant à une plus importante production industrielle et par conséquent une plus grande consommation de ressources); une alimentation de cette population venant d’une production agricole de caractère industriel dans les pays riches (qui dépend d’intrants en ressources en plus de territoires de moins en moins disponibles, résultat de la croissance démographique); une pollution des milieux de vie (dont l’importance est fonction en bonne partie des quatre autres paramètres et qui comporte des limites pour éviter des dysfonctionnements catastrophiques).

Le livre de Keen ne contribue pas à ce jugement sur la pertinence des travaux de Halte, son thème étant l’importance de reconnaître des effondrements de temps en temps comme inhérents dans le capitalisme, cela en opposition à l’idée qu’il y ait un équilibre permanent dans les marchés. Le livre passe en revue toute une série de fondements de l’économie néoclassique qui domine toute analyse économique contemporaine, et l’ensemble fournit amplement de raison de croire qu’il a raison; il rejoigne en fait une multiplicité de critiques de l’économie néoclassique qui finissent par permettre de croire que le débat technique est fondé.

Le rôle de la croissance – ma grande préoccupation – se voit dans le livre en suivant avec une certaine attention, même s’il n’y a que deux références dans l’Index à ce concept, celles-ci à la théorie néoclassique de la croissance. On voit par contre que la croissance est jugée, même par Keen, aussi essentielle pour le maintien du capitalisme que l’équilibre l’est pour les économistes néoclassiques dans leur univers.

En outre, dans les 459 pages du livre de Keen, je ne trouve qu’une seule référence à ce qu’il aurait pu, qu’il aurait dû identifier comme l’économie écologique; les derniers chapitres du livrent portent précisément sur les théories économiques alternatives à celle néoclassique, mais l’économie écologique y est absente. Keen se restreint à cet égard à une note de bas de page: «L’économie ne reconnaît pas l’enjeu de la soutenabilité écologique, même si ceci doit clairement être considérée par une économie réformée» (121).

Dans une autre note de bas de page, Keen admet: «La question quant à la possibilité que cette croissance puisse être maintenue indéfiniment est une toute autre question que je n’aborde pas dans ce livre. Sur cette question, je considère Halte à la croissance comme la référence définitive» (224). Fin de l’histoire pour toute autre réflexion que celle d’un économiste. Aussi libéré qu’il soit du modèle dominant, Keen se montre finalement presque aussi déconnecté de la réalité que les économistes néoclassiques qu’il critique – pour leur déconnection de la réalité. Tout le travail de l’équipe de Halte aboutit au constat que le scénario de base – celui du «business as usual» – aboutit à un effondrement du système capitaliste dont il est question dans mes articles depuis des années maintenant. Keen cherche plutôt une nouvelle théorie économique du capitalisme.

Comment aborder cet argument technique

Keen souligne, dans sa critique fondamentale de l’économie néoclassique, que «l’instabilité est fondementale à n’importe quel système dynamique et croissant. […] L’obsession néoclassique pour l’équilibre constitue donc un obstacle à la compréhension des forces qui permettent à l’économie de croître, alors que la croissance a toujours été un aspect fondemental du capitalisme» (224). L’objectif de son travail, majeur, est d’essayer de sortir les économistes néoclassiques de leur rôle de conseillers et de décideurs face aux crises qui sévissent. Ce n’est pas avec leur hypothèse de marchés efficients qu’ils vont réussir à nous permettre un «retour à la prospérité» (3).

D’une certaine façon, je me réfère à Keen comme lui à Halte. Le livre de Keen (j’en ai fait la lecture – et la relecture – en anglais) est technique, et je ne prétends pas avoir la compétence pour porter un jugement sur les arguments fournis ni sur les répliques faites par les économistes néoclassiques. Il souligne par ailleurs qu’il ne présente même pas dans le livre les arguments mathématiques qui fondent sa critique formelle, puisque ceux-ci exigent de porter le débat au niveau de personnes ayant des doctorats en mathématiques aussi bien qu’en économie (voire aussi en physique). Comme il le dit autrement, la plupart des étudiants (et il ajouterait ailleurs les profs…) en économie sont ni suffisamment littéraires ni suffisamment numéraires (20-21).

Le livre est écrit en ciblant les économistes néoclassiques. La première édition, comme il dit, ciblait les gens qui s’intéressent au bien commun. Il sent qu’il a échoué, mais revient à la charge en insistant que son livre fait la critique en se fondant sur la théorie économique elle-même (24-25). En ce sens, il prétend que sa critique sort des interventions politiques dont le fondement est autre; le sien n’est pas de gauche ou de droite, elle a un fondement logique (28).

Les interventions des économistes néoclassiques soulèvent tellement de mises en question que nous n’avons finalement pas besoin de ces doctorats pour se satisfaire que Keen a raison, probablement sur toute la ligne. Keen ne semble pas voir la nécessité d’intégrer l’analyse de Halte dans son travail; de mon coté, je ne vois pas trop comment intégrer l’analyse de Keen dans l’effort de trouver une façon de nous préparer pour l’effondrement, même si plusieurs critiques de Halte souligne ce qu’ils considèrent une faiblesse de son modèle, soit l’absence de prise en compte des enjeux financiers.

Finalement, cette lacune ne semble pas importante pour son argument de base, que le fonctionnement de l’économie réelle, totalement dépendant de ressources naturelles, va se buter à une situation d’effondrement. Qu’il y ait d’autres dysfonctionnements du capitalisme et de son secteur financier qui aboutissent à des effondrements (peut-être sur une base cyclique, peut-être de façon définitive) ne fait qu’aggraver la situation dans laquelle nous nous trouvons après tant d’années de prospérité constituant finalement une illusion, un rêve, une escapade temporaire dans la condition humaine.

Keen insiste sur l’importance de trouver une autre théorie économique du capitalisme. Devant la nécessité pour toutes ces alternatives à maintenir la recherche de la croissance, il n’est pas clair que son effort de faire disparaître les lubies de l’économie néoclassique soit de beaucoup d’utilité – sauf pour nous satisfaire que nos économistes en position d’influence vivent sur la lune tout comme les politiciens eux-mêmes.[iii] L’article de Petitclerc et Verbauwhede n’allait pas assez loin.

 

 

[i] Dans sa réplique à l’article du 17 novembre, le ministre Blais assure justement que les coupures menacées sont rarement appliquées (parce que les récipiendaires de l’aide sociale ont peur de la faim, devrait-on ajouter…).

[ii] Il est tentant d’y voir un élément important dans l’élection récente de Donald Trump, élément rendu moins évident avec les transformations au fil des décennies de la façon de calculer le taux de chômage, qui était officiellement 5% au moment où Keen écrivait, près de celui des années 1930. Comme fait Tim Morgan dans Perfect Storm, Keen se réfère à Shadowstats pour faire ressortir la gravité du problème, soit un taux réel de chômage de 8,8%…

[iii] Keen maintient un blogue où il met l’accent sur la compréhension de la dette. Dans son dernier article, en date du 5 octobre 2016, il aborde «Olivier Blanchard, Equilibrium, Complexity, And The Future Of Macroeconomics»

 

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1 commentaire.

  1. Hélène Nivoix

    Bonjour Monsieur,
    Merci beaucoup pour ce texte, et pour tout votre travail très approfondi et passionnant.
    Je cherche à vous joindre pour vous soumettre un texte avec un regard « décalé » sur la notion de croissance, pourriez-vous me contacter par messagerie SVP ? Merci d’avance !
    Hélène
    depuis Pelousey, village proche de Besançon (ville française située à côté de la Suisse)

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