Solar Impulse – à regarder de près

L’émission Découverte est parmi nos meilleurs (avec Les années lumières) pour suivre les travaux scientifiques (j’hésite de parler de «progrès» scientifiques pour des raisons qui apparaîtront dans l’article qui suit). Pendant la dernière année, Découverte a couvert par deux émissions (reprise de la première le 5 février dernier, le deuxième le 12 février, curieusement manquant sur le site) les travaux pour faire la circonvolution du globe en avion solaire sans recours à l’énergie fossile, finalement réussie par le Solar Impulse. Le défi était intéressant, le drame de l’émission (venant d’une source autre – BBC?) important, mais le résultat ultime, du moins pour moi, était un questionnement.[1] (Note: Il n’y aura pas d’autres articles pour trois semaines.)

Solar impulse

Solar Impulse (source solar impulse.com)

Questionnements et réflexions

D’abord, des questions et réflexions plutôt techniques, que j’ai soumises aux responsables en pensant qu’elles pourraient mériter une émission complémentaire à celles mettant en relief le «grand exploit»:

– L’avion part pour au moins trois des étapes du vol pendant la nuit, cela après plusieurs jours, sinon plusieurs semaines à terre. Il n’est pas expliqué si les batteries de l’avion lui permettent de garder une charge suffisante pour repartir après une halte aussi longue, ou si les batteries ont été chargées de l’extérieur du système de l’avion, ce qui ferait que le vol a nécessité un approvisionnement en énergie (électrique) de l’extérieur. Si la deuxième option est la bonne, cela signifie qu’il faudrait vérifier la source de l’énergie électrique, presque partout d’origine fossile. À la limite, le portrait reste le même, l’avion n’a pas consommé une goutte de pétrole pendant son vol, mais il serait complété par le constat que les batteries ont été assistées pendant qu’il était à terre. Cela donne une idée, en partie, de la pensée derrière les trois questions que je pose plus haut.
Réponse probable: les batteries ont été chargées au soleil pendant la journée avant le décollage.
– Il n’y a nulle part une présentation du «cycle de vie» des matériaux utilisés pour construire l’avion, et un tel cycle de vie montrerait clairement que cela exige un apport en énergie fossile plus ou moins important. Cela ne diminuerait pas l’intérêt de l’exploit, mais ouvrirait la réflexion sur les questionnements que j’esquisse dans le texte principal de cet article.
– L’exploit du Solar Impulse était impressionnant, mais cela ne change pas le constat de base fait par presque toute la recherche sur les énergies renouvelables, soit que le transport aérien est le secteur où il y a le moins de possibilité de remplacer l’énergie utilisée actuellement par une énergie renouvelable.

Comme le pilote le souligne en partant pour la dernière étape vers Abu Dhabi, la volonté inhérente dans cette expérience importante est de pouvoir continuer à développer la mission en cause, soit – ce n’est pas précisé dans l’extrait – le développement et la promotion de la technologie de l’énergie solaire (et, plus généralement, des énergies renouvelables). Il y a clairement un énorme besoin de poursuivre la recherche, le développement et la mise en place de ces énergies, et non seulement, non particulièrement, pour le transport aérien.

Les énergies renouvelables
Une telle émission jouant une complémentarité à celles couvrant le Solar Impulse pourrait traiter justement du potentiel des énergies renouvelables à remplacer l’énergie fossile que nous utilisons aujourd’hui, le message presque subliminal du pilote ainsi que d’un grand nombre des promoteurs des énergies renouvelables. On comprend l’intérêt pour cette option à la «transition énergétique» en lisant le rapport produit conjointement par l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) et l’Agence internationale d’énergie renouvelable (AIÉR), dont j’ai parlé dans la mise à jour de mon dernier article. Le rapport propose plusieurs éléments de réponse aux questions que j’ai posées et j’y reviendrai dans un prochain article.
Les recherches sérieuses que je connais soulignent en effet plusieurs problématiques en cause dans l’analyse de ce défi et qui n’étaient nullement abordées par les émissions de Découverte:
(1) Est-ce que la quantité d’énergie fossile nécessaire pour mettre en place les équipements d’énergie renouvelable requis est disponible (et suffisamment abordable), pour permettre et la construction de ces nouvelles infrastructures et le maintien les activités humaines actuelles et prévisibles pour la période de la «transition», des décennies?
(2) Est-ce que l’analyse de l’énergie requise pour la construction et le maintien de ces nouvelles infrastructures en énergie renouvelable permet de croire que le rendement énergétique (l’ÉROI ou énergie obtenu en retour pour l’énergie investie) est positif et, si oui, suffisamment élevé pour permettre le maintien de la civilisation que cette énergie cherche à maintenir?
(3) Est-ce que la transition ainsi envisagée maintiendrait les inégalités actuelles en termes de consommation d’énergie per capita ou est-ce qu’elle serait capable d’assurer une équité dans cette consommation tout en maintenant la sorte de civilisation qu’elle cherche à maintenir?
De façon générale, le travail de Richard Heinberg du Postcarbon Institute fournit un ensemble d’analyses assez impressionnantes sur ces enjeux, avec sa plus récente contribution Our Renewable Future: Laying the Path for One Hundred Percent Clean Energy (2016), où il conclut que le remplacement total est impossible et qu’il faudrait envisager de vivre avec moins d’énergie à l’avenir.
 Ma propre lecture de la recherche me fournit les réponses suivantes.
Pour (1), la réponse semble assez clairement non, surtout (et c’est nécessaire) si la question se pose pour toute l’humanité dans un contexte d’une approche de contraction/convergence des pays dans la consommation d’énergie.
Pour (2), les efforts de calculer l’ÉROI pour les énergies renouvelables suggèrent fortement que ces ÉROI sont très bas par rapport à ceux des énergies fossiles qui ont permis les énormes progrès des dernières décennies, et comporteraient d’importantes contraintes par rapport à notre expérience passée.
Pour (3), l’analyse du travail de Greenpeace International et d’autres suggèrent qu’ils ne pensent même pas à cette question, mais que la réponse est oui, les inégalités resteraient, même si le récent rapport de l’AIÉ et l’AIÉR en parle.
Quelques articles de mon blogue qui ont porté sur ces questions. J’ai fait un effort de suivre les pistes fournies par le manifeste Leap; j’ai fait un effort d’aborder les problématiques de façon plus générale.
Et le transport aérien
J’ai entendu récemment qu’une approche par des hybrides offre une piste pour certains aspects du transport aérien, assez limitée dans ses perspectives. Même la NASA s’y met, devant l’évidence que l’ensemble du transport aérien gouvernemental, y compris militaire, est probablement à risque, du moins en ce qui concerne l’ampleur de cette activité. Reste qu’un regard presque intuitif, surtout en fonction des nos connaissances du potentiel des énergies renouvelables, suggère qu’il y aura une baisse assez dramatique de ce moyen de transport dans les prochaines décennies, alors que la mise en place des énergies renouvelables, même dans les autres secteurs de transport, ne suffira pas à remplacer l’énorme recours actuel aux énergies fossiles.
Le travail sur le Solar Impulse représente un effort scientifique, technologique et pratique à poursuivre les fascinantes possibilités des énergies renouvelables. Même s’il représente en même temps une sorte d’oubli des défis imposants et urgents (ce que fait de façon beaucoup plus importante le travail pour nous rendre sur la planète Mars, voire pour y habiter), on peut comprendre l’appel du questionnement scientifique. Reste des questionnements plus terre à terre qui s’imposent, et de façon plus urgente.
[1] J’ai fait suivre cettre réflexion aux responsables de l’émission, mais je n’ai pas eu de réponse. Entre autres, je reste sans réponse à deux de mes trois questions.
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1 commentaire.

  1. Philippe Gauthier

    Oui, ce reportage de Découverte m’a déçu moi aussi. En gros, ça reprenait quasi mot pour mot la campagne de communication de Solar Impulse, sans poser la moindre des questions difficiles qui viendraient à l’esprit de quelqu’un qui comprend vraiment ces enjeux.

    Bref, ils se sont fait éblouir par l’exploit technique en oubliant qu’une éventuelle transition réussie sera en premier lieu un défi d’organisation sociale.

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  1. Solar Impulse – à regarder de près – Enjeux énergies et environnement - […] Publié par Harvey Mead le 28 Mar 2017 dans Blogue | Aucun commentaire […]

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