Solar Impulse – à regarder de près

L’émission Découverte est parmi nos meilleurs (avec Les années lumières) pour suivre les travaux scientifiques (j’hésite de parler de «progrès» scientifiques pour des raisons qui apparaîtront dans l’article qui suit). Pendant la dernière année, Découverte a couvert par deux émissions (reprise de la première le 5 février dernier, le deuxième le 12 février, curieusement manquant sur le site) les travaux pour faire la circonvolution du globe en avion solaire sans recours à l’énergie fossile, finalement réussie par le Solar Impulse. Le défi était intéressant, le drame de l’émission (venant d’une source autre – BBC?) important, mais le résultat ultime, du moins pour moi, était un questionnement.[1] (Note: Il n’y aura pas d’autres articles pour trois semaines.)

Solar impulse

Solar Impulse (source solar impulse.com)

Questionnements et réflexions

D’abord, des questions et réflexions plutôt techniques, que j’ai soumises aux responsables en pensant qu’elles pourraient mériter une émission complémentaire à celles mettant en relief le «grand exploit»:

– L’avion part pour au moins trois des étapes du vol pendant la nuit, cela après plusieurs jours, sinon plusieurs semaines à terre. Il n’est pas expliqué si les batteries de l’avion lui permettent de garder une charge suffisante pour repartir après une halte aussi longue, ou si les batteries ont été chargées de l’extérieur du système de l’avion, ce qui ferait que le vol a nécessité un approvisionnement en énergie (électrique) de l’extérieur. Si la deuxième option est la bonne, cela signifie qu’il faudrait vérifier la source de l’énergie électrique, presque partout d’origine fossile. À la limite, le portrait reste le même, l’avion n’a pas consommé une goutte de pétrole pendant son vol, mais il serait complété par le constat que les batteries ont été assistées pendant qu’il était à terre. Cela donne une idée, en partie, de la pensée derrière les trois questions que je pose plus haut.
Réponse probable: les batteries ont été chargées au soleil pendant la journée avant le décollage.
– Il n’y a nulle part une présentation du «cycle de vie» des matériaux utilisés pour construire l’avion, et un tel cycle de vie montrerait clairement que cela exige un apport en énergie fossile plus ou moins important. Cela ne diminuerait pas l’intérêt de l’exploit, mais ouvrirait la réflexion sur les questionnements que j’esquisse dans le texte principal de cet article.
– L’exploit du Solar Impulse était impressionnant, mais cela ne change pas le constat de base fait par presque toute la recherche sur les énergies renouvelables, soit que le transport aérien est le secteur où il y a le moins de possibilité de remplacer l’énergie utilisée actuellement par une énergie renouvelable.

Comme le pilote le souligne en partant pour la dernière étape vers Abu Dhabi, la volonté inhérente dans cette expérience importante est de pouvoir continuer à développer la mission en cause, soit – ce n’est pas précisé dans l’extrait – le développement et la promotion de la technologie de l’énergie solaire (et, plus généralement, des énergies renouvelables). Il y a clairement un énorme besoin de poursuivre la recherche, le développement et la mise en place de ces énergies, et non seulement, non particulièrement, pour le transport aérien.

Les énergies renouvelables
Une telle émission jouant une complémentarité à celles couvrant le Solar Impulse pourrait traiter justement du potentiel des énergies renouvelables à remplacer l’énergie fossile que nous utilisons aujourd’hui, le message presque subliminal du pilote ainsi que d’un grand nombre des promoteurs des énergies renouvelables. On comprend l’intérêt pour cette option à la «transition énergétique» en lisant le rapport produit conjointement par l’Agence internationale de l’énergie (AIÉ) et l’Agence internationale d’énergie renouvelable (AIÉR), dont j’ai parlé dans la mise à jour de mon dernier article. Le rapport propose plusieurs éléments de réponse aux questions que j’ai posées et j’y reviendrai dans un prochain article.
Les recherches sérieuses que je connais soulignent en effet plusieurs problématiques en cause dans l’analyse de ce défi et qui n’étaient nullement abordées par les émissions de Découverte:
(1) Est-ce que la quantité d’énergie fossile nécessaire pour mettre en place les équipements d’énergie renouvelable requis est disponible (et suffisamment abordable), pour permettre et la construction de ces nouvelles infrastructures et le maintien les activités humaines actuelles et prévisibles pour la période de la «transition», des décennies?
(2) Est-ce que l’analyse de l’énergie requise pour la construction et le maintien de ces nouvelles infrastructures en énergie renouvelable permet de croire que le rendement énergétique (l’ÉROI ou énergie obtenu en retour pour l’énergie investie) est positif et, si oui, suffisamment élevé pour permettre le maintien de la civilisation que cette énergie cherche à maintenir?
(3) Est-ce que la transition ainsi envisagée maintiendrait les inégalités actuelles en termes de consommation d’énergie per capita ou est-ce qu’elle serait capable d’assurer une équité dans cette consommation tout en maintenant la sorte de civilisation qu’elle cherche à maintenir?
De façon générale, le travail de Richard Heinberg du Postcarbon Institute fournit un ensemble d’analyses assez impressionnantes sur ces enjeux, avec sa plus récente contribution Our Renewable Future: Laying the Path for One Hundred Percent Clean Energy (2016), où il conclut que le remplacement total est impossible et qu’il faudrait envisager de vivre avec moins d’énergie à l’avenir.
 Ma propre lecture de la recherche me fournit les réponses suivantes.
Pour (1), la réponse semble assez clairement non, surtout (et c’est nécessaire) si la question se pose pour toute l’humanité dans un contexte d’une approche de contraction/convergence des pays dans la consommation d’énergie.
Pour (2), les efforts de calculer l’ÉROI pour les énergies renouvelables suggèrent fortement que ces ÉROI sont très bas par rapport à ceux des énergies fossiles qui ont permis les énormes progrès des dernières décennies, et comporteraient d’importantes contraintes par rapport à notre expérience passée.
Pour (3), l’analyse du travail de Greenpeace International et d’autres suggèrent qu’ils ne pensent même pas à cette question, mais que la réponse est oui, les inégalités resteraient, même si le récent rapport de l’AIÉ et l’AIÉR en parle.
Quelques articles de mon blogue qui ont porté sur ces questions. J’ai fait un effort de suivre les pistes fournies par le manifeste Leap; j’ai fait un effort d’aborder les problématiques de façon plus générale.
Et le transport aérien
J’ai entendu récemment qu’une approche par des hybrides offre une piste pour certains aspects du transport aérien, assez limitée dans ses perspectives. Même la NASA s’y met, devant l’évidence que l’ensemble du transport aérien gouvernemental, y compris militaire, est probablement à risque, du moins en ce qui concerne l’ampleur de cette activité. Reste qu’un regard presque intuitif, surtout en fonction des nos connaissances du potentiel des énergies renouvelables, suggère qu’il y aura une baisse assez dramatique de ce moyen de transport dans les prochaines décennies, alors que la mise en place des énergies renouvelables, même dans les autres secteurs de transport, ne suffira pas à remplacer l’énorme recours actuel aux énergies fossiles.
Le travail sur le Solar Impulse représente un effort scientifique, technologique et pratique à poursuivre les fascinantes possibilités des énergies renouvelables. Même s’il représente en même temps une sorte d’oubli des défis imposants et urgents (ce que fait de façon beaucoup plus importante le travail pour nous rendre sur la planète Mars, voire pour y habiter), on peut comprendre l’appel du questionnement scientifique. Reste des questionnements plus terre à terre qui s’imposent, et de façon plus urgente.
[1] J’ai fait suivre cettre réflexion aux responsables de l’émission, mais je n’ai pas eu de réponse. Entre autres, je reste sans réponse à deux de mes trois questions.
facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather Lire la suite

Économie circulaire: confusion et déni

La liste est longue des expressions signfiant notre espoir et notre volonté de maîtriser les menaces qui risquent de faire sombrer notre civilisation: développement durable (la doyenne), économie verte, société non extractiviste, simplicité volontaire, économie circulaire… Une récente intervention de Christian Arnsperger et Dominique Bourg cherche à distinguer cette dernière expression de la «croissance verte» avec laquelle elle est souvent confondue (selon les auteurs). «Vers une économie authentiquement circulaire : Réflexions sur les fondements d’un indicateur de circularité» consacre une section complète à cet effort de distinguer les deux.

DSC01674.JPG

Rien de plus circulaire qu’un village paysan en Asie…

Le recyclage n’est pas la réponse

«Nos difficultés environnementales actuelles», insiste Bourg et Arnsperger, ne relèvent pas de phénomènes de pollution mais bien plutôt des fondements extractivistes de notre civilisation. Cela nécessite une approche non pas de produire autrement, mais de produire moins. Ils appellent, suivant en apparence Wijkman et Rockström (Bankrupting the Earth), à «une remise en cause fondamentale de la croissance comme principe d’organisation de l’économie et de la société» (94). La question en est une de dégré, disent-ils, pour se distinguer de la croissance verte.

Les auteurs identifient donc de nouveaux paramètres du développement économique et présente à travers leur rejet de ce concept une version réduite de l’économie verte. Le document survole l’ensemble des orientations identifiées depuis longtemps comme nécessaires pour atteindre une certaine «dématérialisation» du développement. Comme Heinberg et Fridley dans le document analysé dans mon dernier article, ils se montrent réticents à affronter les défis d’une décroissance littérale, même s’ils utilisent le terme et aboutissent dans leur analyse à la nécessité d’accepter une telle orientation. Finalement, cette réticence s’insère dans la volonté des auteurs dans leur présentation «à [rester à] un plus grand niveau d’abstraction et de généralité afin de mettre en évidence certains des principaux aspects, enjeux et questionnements» (95). Le thème du livre dans lequel se trouve leur article est l’identification et le développement d’indicateurs pour le développement, mais leur article sert bien plutôt à fournir justement le portrait de l’économie circulaire.

Il faut lire avec attention pour bien saisir la présentation que les auteurs veulent faire, parce que, à travers une multitude de distinctions et en dépit des conclusions auxquelles ils arrivent, ils ne proposent pas, finalement, la décroissance de Wijkman et Rockström, mais plutôt une croissance faible ou, à la limite, une «économie stationnaire» (110). La fin de la citation suivante marque la nécessité de les suivre avec attention.

Le but fondamental de la circularité est double : d’une part, une production sans déchets (donc entièrement recyclable) à niveau donné de consommation finale; d’autre part, une consommation finale évoluant de telle sorte que la somme à travers le temps – ou, mathématiquement, l’intégrale – des augmentations ou diminutions nettes de flux de ressources (à chaque fois, par hypothèse, recyclés entièrement) soit inférieure ou égale au stock total disponible. (108)

Suit une analyse, appuyée sur le travail intéressant de François Grosse (Futuribles, juillet-août 2010; SAPIENS, 2010;  SAPIENS, 2011), qui démontre des erreurs fondamentales dans la volonté de cerner ce «stock total disponible» en ciblant le recyclage de nos déchets pour éviter de subir les conséquences de notre consommation. La mise en scène pour les auteurs est établie plus tôt :

Une bonne performance momentanée en termes de circularité qui laisserait intactes les forces inhérentes poussant à la croissance – ou, pire, se servant de l’efficience énergétique et du recyclage comme moyens de dégager de nouvelles marges de croissance dans un système qui en a besoin – serait trompeuse quant au caractère structurellement et durablement circulaire d’une économie. (107)

Il y a, en effet, deux limites dans la volonté de recourir au recyclage: d’une part, il est impossible de tout récuperer pour ensuite faire le recyclage; d’autre part, une croissance de l’extraction qui dépasse le 1% d’une matière première, selon Grosse, fait évanouir tout bénéfice venant du recyclage, l’effet étant minime, voire infime, dérisoire. Et voilà, l’analyse aboutit à une condition pour une économie «authentiquement circulaire»:

Il n’est donc point d’économie circulaire qui n’inclue un ralentissement de la croissance matérielle et de l’accumulation … plus on se rapproche d’une croissance zéro et de taux de recyclage de 100% pour toutes les matières utilisées, plus on s’approchera de la circularité. (113-114, mes italiques, avec une référence à François Grosse , «Économie circulaire», Dictionnaire de la pensée écologique, p. 349-352)

Bourg et Arnsperger ne sont plus ici dans la décroissance, mais dans le ralentissement de la croissance, cherchant «des augmentations ou diminutions nettes de flux de ressources inférieure ou égale au stock total disponible», et ils semblent y rester… On pourrait penser pourtant qu’une telle conclusion, de telles conditions, signifieraient l’abandon de la recherche d’indicateurs pour la circularité et l’abandon même de l’intérêt pour l’économie circulaire. Il n’en est presque rien, même s’ils concluent que «nous n’aurons, à l’évidence, d’autre choix que celui de décroître avant de tenter de bâtir une économie authentiquement circulaire» (115). Il s’agirait entre autres d’une approche au rationnement des matières premières (113).

Confusion de genres…

Dans la réalité, le défi devant nous est vraiment tout autre que de cibler une telle économie circulaire et les indicateurs qui pourraient nous permettre de savoir jusqu’à quel point nous nous en approchons, c’est-à-dire que nous atteignons une croissance économique entre 0% et 1% et un taux de recyclage qui frôle le 100%. Il n’y a aucune raison de penser que l’humanité, ou quelques sociétés parmi l’ensemble (mais cela ne suffirait pas), pourraient s’imposer une croissance qui reste précisément entre 0% et 1%…

Ce qui manque dans le texte d’Arnsperger et Bourg, comme dans celui de Heinberg et Fridley, est la reconnaissance que leurs propres analyses aboutissent à accepter qu’à un avenir assez proche les sociétés humaines n’auront pas des économies en croissance mais soit en pleine décroissance, soit en effondrement. Il s’agira, cela en suivant les arguments de ceux qui ne semblent pas vouloir y adhérer, cela selon les termes mêmes des économistes qui en font la promotion indéfectible, d’une récession permanente. Une telle reconnaissance est pourtant nécessaire pour commencer la lourde tâche d’aborder les implications de ces arguments: des restrictions majeures dans l’accès à l’énergie; des restrictions majeures dans l’accès à une multitude de ressources matérielles dont l’usage retreint à presque zéro net définit la dématérialisation de la société; bref, la fin de la civilisation thermo-industrielle et la création, presque de toutes pièces, d’une nouvelle société.

Ce qui est presque fascinant est le flottement entre la conclusion d’Arnsperger et Bourg, qu’il faut se résigner à décroître (115), et leur volonté de bâtir ce qui serait une «stationnarisation macro-économique» avec des technologies low-tech (117). Le flottement, et la confusion, finissent par transformer l’économie circulaire en permaculture dans la section 6, où la réflexion passe à une «économie perma-circulaire» et une «sobriété volontaire» à l’échelle planétaire avec «une société humaine soutenable»… Les auteurs ont encore assez de confiance à la fin – ou est-ce de la confusion? – pour proposer (120) un cadre pour des indicateurs de cette économie circulaire – qui prendront évidemment des années à développer, alors qu’une urgence semble être sous-entendue dans le document.

La référence à Brundtland et sa «société soutenable» est pour soulever les questions éthiques dont ils ne font que parler en quelques généralités à la toute fin. Il est difficile à comprendre pourquoi ils y insistent sur la sobriété volontaire, devant l’ampleur des défis, et cela avec des décisions politiques démocratiques, autrement que parce qu’il considère ces éléments de la société importants suivant une certaine idéologie; ils ne se demandent pas si tout ce qu’ils décrivent est possible, voire imaginable dans la pratique allant au-delà de leur imaginaire. Et à noter qu’il déforme trente ou quarante ans de promotion des 3R pour leur enlever le premier R – la réduction – pour qu’elle devienne centrale à leur vision en pensant offrir une certaine nouveauté.

La sobriété et la circularité deviennent volontaires et formalisées dans un appareil politique démocratique, avec éventuellement des mesures de soutien inconditionnel de revenu et des mécanismes de création monétaire qui «épongeront» certains effets de la stationnarité et permettront aux individus de trouver un sens à leur vie ailleurs que dans la production et la course à l’innovation telles que les organise le capitalisme actuel, vert ou non. (122-123)

Tous les termes sont là, et la nouvelle société – parce qu’elle maintient une croissance minime, mais positive? – se fera dans ce qui semblerait être la douceur… Sortir de la lecture de ce document pour écouter les généralités presque banales des participants et des commentateurs du G20 laisse dans une autre sorte de flottement, reconnaissant que la démarche requise a encore moins de prise que ces autres discours devenus pourtant creux…

facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather Lire la suite

Énergies renouvelables 100% et risque d’une «forteresse Canamérica»

Le manuscrit du livre est maintenant déposé chez l’éditeur, et je reprends mes efforts de décortiquer les interventions qui cherchent à préparer, à gérer ou à éviter les crises de notre «développement». Je débute avec un long article qui part avec une esquisse des critères pour la transition souhaitée. Il continue, en mettant un accent sur l’énergie comme fondement de nos activités suivant l’économie biophysique, avec un rappel des travaux de Greenpeace International sur le potentiel pour un avenir 100% renouvelable en énergie et qui négligent le maintien presque intégral des inégalités actuelles comme résultat. Le Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP) arrive à des résultats similaires. De récentes interventions de Richard Heinberg permettent de mieux cibler l’ensemble des enjeux dans ce travail pour un avenir renouvelable, concluant que nous allons devoir vivre avec beaucoup moins d’énergie à l’avenir, avec une décroissance qui s’imposera en conséquence. Avec une série de graphiques, l’article conclut en mettant en évidence le soupçon de Jeremy Grantham[1] qu’une insistance sur le maintien de l’économie industrielle nous laissera, dans l’échec, avec une «forteresse Canamérica» où le Canada et les États-Unis essaieront de se mettre à l’abri de l’effondrement.

Dans son scénario avancé de la révolution énergétique permettant une transition vers un avenir fondé sur les énergies renouvelables, A Sustainable World Energy Outlook 2015 – 100% Renewable Energy for All de Greenpeace International, en collaboration avec les associations industrielles de l’énergie éolienne et solaire, projetait en 2015 une demande finale en énergie pour 2050 qui serait de 15% moins qu’aujourd’hui, en contraste avec la projection de son scénario de référence pour une augmentation de 65%. La réduction proviendrait de facteurs inhérentes dans les approches énergétiques et non d’une reconnaissance de contraintes; selon le scénario, pas tout à fait concevable encore, les émissions de GES d’ici 2050 respecteraient en outre le budget carbone du GIÉC.

DSC08665

 Éoliennes et paysannerie

Critères pour une transition 

Globalement, il est essentiel de cibler plus que la survie face aux changements climatiques, et cela exige un cadre pour le travail. En 2009, l’économiste écologique Peter Victor a produit Managing Without Growth, dans lequel il détaille la façon dont il est possible de concevoir, avec un modèle qu’il a créé, un Canada qui maîtrise la croissance, source finalement de l’ensemble des crises, en même temps qu’il permet la réduction des émissions de GES. Victor identifie certaines conditions d’un progrès possible, d’abord en insistant sur des évidences, évidences néanmoins toutes contraires aux objectifs du modèle économique actuel:

  • la stabilisation de la population pour éviter que la «demande» ne s’accroisse;
  • une limitation du «throughput» associé directement à la consommation des ressources – l’extractivisme d’Abraham – qui est à l’origine de la dette écologique;
  • des mesures pour éliminer la pauvreté via une meilleure redistribution de ce qu’on appelle «la richesse»;
  • une semaine de travail réduite pour répondre aux stress imposés par le modèle actuel qui, en visant la productivité, nécessite de nouveaux investissements pour recréer les emplois éliminés par les gains de productivité.

Victor identifie également des contraintes peu reconnues, pour éviter une croissance non souhaitable et pour mieux cibler les objectifs que le modèle actuel ne réussit pas à atteindre :

  • une réduction de l’investissement et une limitation du recours à des innovations technologiques à ce qui est requis pour le maintien des équipements, à part les innovations qui peuvent respecter les quatre évidences;
  • une allocation des gains de productivité au loisir plutôt que vers la recherche de nouveaux investissements et de nouvelles initiatives, qui sont en contradiction avec les quatre évidences;

Le résultat serait une société bien plus «sobre» que celle d’aujourd’hui, avec une diminution radicale de la consommation alors que la relance de cette consommation est la clé de la «reprise» requise par le modèle actuel et souhaitée par presque tous les intervenants gouvernementaux et économiques. Le travail de Victor s’est fait dans un esprit de «transition» mais, même avec la deuxième évidence, ne tient pas complètement compte des contraintes imposées par notre dépassement de la capacité de support indiquée par l’empreinte écologique. Le travail n’intègre pas non plus une prise en compte de la situation mondiale.

Victor travaille sur un modèle qui cherche à régler les défis canadiens. Michel Freitag et Éric Pineault, dans Le monde enchaîné : perspectives sur l’AMI et la capitalisme globalisé (Nota Bene, 1999) fournissent des compléments aux critères en insistant sur une reconnaissance de l’impasse de la globalisation et de l’effort de viser une compétitivité qui rejette les quatre «évidences», cela à l’échelle mondiale. En fait, l’effort de chercher des pistes de sortie des crises qui sévissent peut bien identifier des orientations pour une juridiction quelconque (souvent les États-Unis, le Canada pour Victor), la non prise en compte des énormes inégalités dans le monde actuel et la nécessité de les gérer en même temps que les crises environnementales et économiques nous laissent dans l’impasse.

Comme simple illustration de cette situation, fournie par le graphique de mon article «Quand les crises arriveront»: en partant des données des Nations Unies et du GIÉC, on peut s’attendre à une augmentation de la population dans le Sahel, au sud du Sahara, pour atteindre environ 300 millions de personnes vers 2050, alors que le réchauffement prévu pour cette région la rendra inhabitable. Si l’on pense qu’un million de réfugiés vers l’Europe en 2015 posait problème….

Et si on aborde le défi en ciblant prioritairement l’énergie renouvelable?

Le travail de Greenpeace International était un exercice qui ne ciblait que les enjeux énergétiques et les émissions de GES qui y sont reliées, en maintenant la croissance économique comme hypothèse de base. J’ai pu rendre graphiquement le résultat de cet effort uni-dimensionnel pour voir ce qui arrivait par rapport aux inégalités criantes qui marquent les pays du monde actuellement.

Énergie per capita, 2012 et 2050, selon le scénario de Greenpeace International

Graphique final

Les pays du groupe de «gloutons» qui compteront environ 2 milliards de personnes en 2050 auront réduit de façon importante quand même leur consommation d’énergie per capita par rapport à 2012; les pays de l’Europe de l’Est et de l’Eurasie, comme les pays du Moyen Orient, connaîtront une moins grande réduction, et reste dans le groupe de gloutons en 2050. Dans le deuxième groupe de pays toujours pauvres après presque 40 ans de croissance économique mondiale se trouvent l’Inde et l’Afrique qui, avec les pays de l’Amérique latine et de l’Asie autre, ont une population projetée en 2050 de 6 milliards de personnes. La Chine réussit à se tailler une place entre les deux. La lutte aux changements climatiques à la faveur des énergies renouvelables «réussit» mais laisse près des deux tiers de l’humanité dans la dèche. (divisions de l’auteur)

De récents travaux de Richard Heinberg de PostCarbon Institute nous permettent de regarder d’un autre oeil le potentiel pour cette transition. En particulier, ils permettent de reposer la question quant aux grandes orientations en cause, tenant compte d’un ensemble de facteurs, alors que Greenpeace semblait se satisfaire du maintien du modèle actuel avec une croissance économique importante et une diminution plutôt marginale des inégalités actuelles en termes d’accès à l’énergie.

En juin 2016, Heinberg a publié un article «Our Renewable Future or What I’ve Learned in 12 Years Writing about Energy» pour reprendre le dossier d’une façon moins marquée par les intérêts économiques. Il réfère à une étude par une équipe de Google qui cherchait en 2007 à savoir si il était possible de remplacer l’énergie fossile par les énergies renouvelables sans perturber le système.

The combined quantity and quality issues of our renewable energy future are sufficiently daunting that Google engineers who, in 2007, embarked on an ambitious, well-funded project to solve the world’s climate and energy problems, effectively gave up. It seems that money, brainpower, and a willingness to think outside the box weren’t enough. “We felt that with steady improvements to today’s renewable energy technologies, our society could stave off catastrophic climate change,” write Ross Koningstein and David Fork, key members of the RE<C project team. “We now know that to be a false hope.” … [Le livre n’a pas de pagination.]

Heinberg propose que Koningstein and Fork auraient pu plus utilement poser deux autres questions: «What kind of society can up-to-date renewable energy sources power? The second, which is just as important: How do we go about becoming that sort of society?»

Ce sont finalement les questions suivies par Heinberg et David Fridley dans un livre qui est sorti en même temps que l’article. Our Renewable Future : Laying the Path for One Hundred Percent Clean Energy (PostCarbon Institute, 2016) couvre l’ensemble du dossier. Les auteurs concluent: «While renewable energy can indeed power industrial societies [réponse à la première question], there is probably no credible future scenario in which humanity will maintain current levels of energy use (on either a per capita or total basis) [ce qui soulève une troisième question].» Le survol des sept premiers chapitres de ce nouveau livre, résultat d’une recherche intensive, présente une réalité qui est presque une évidence, cette nécessité de nous préparer pour une société où il y aura (beaucoup) moins d’énergie. Le constat n’est pas celui de Greenpeace International, où l’atteinte de 100% d’énergie renouvelable ne comporterait pas de bouleversements dans le système. Les analyses de Heinberg et Fridley aboutissent à la reconnaissance d’une série de contraintes importantes qui rendront impossible le maintien de la activité dépendant d’énergie qui est connue aujourd’hui; une partie de ces contraintes provient de ce qui est négligé dans le rapport de Greenpeace International, soit une prise en compte de l’énergie et des ressources requises par la transition. Par ailleurs, le sixième chapitre insiste sur la difficulté de savoir combien d’énergie il y aura en moins.

La fin de la croissance (encore)

Le deuxième élément de la conclusion de Heinberg et Fridley, l’inéluctable baisse de l’usage d’énergie à l’avenir, fournit le défi pour travailler sur la deuxième question. C’est le sujet de la deuxième moitié du livre. Le chapitre 8 aborde en effet les enjeux qui ne sont pas traités par Greenpeace International dans ses rapports, dont les inégalités dans le monde actuel en matière d’énergie mais également en matière de niveau de vie plus généralement. Heinberg avait déjà publié en 2011 The End of Growth : Adapting to our New Economic Reality, et le thème de ce livre revient dans le nouveau mais sans répondre à la troisième question: Quelle est la société qui pourrait résulter de la «transition» et la baisse importante de l’énergie disponible? Il y aura nécessairement un recours à 100% d’énergies renouvelables dans cette société, avec la disparition des énergies fossiles du portrait, mais celles-là ne remplaceront pas celles-ci.

Le livre ne semble pas apercevoir une société dont il importe de décrire le caractère: elle ne sera pas essentiellement différente de la civilisation industrielle d’aujourd’hui. On voit l’hypothèse de base de tout le livre dans le chapitre 10, «What We the People Can Do», où les auteurs, avec la réponse fournie à la première question à l’effet que les énergies renouvelables peuvent maintenir une société industrielle, mettent la table pour les interventions qui chercheraient à répondre à la deuxième question, comment on se prépare pour cette nouvelle société.

Sound national and international climate policies are crucial: without them, it will be impossible to organize a transition away from fossil fuels and toward renewable energy that is [i] orderly enough to maintain industrial civilization, while [ii] speedy enough to avert catastrophic ecosystem collapse.

L’implicite devient explicite: le livre est finalement un autre plaidoyer pour une économie verte et le maintien de notre civilisation industrielle, mais en y apportant une distinction importante: nous ne pouvons pas compter sur une capacité de maintenir un accès à autant d’énergie effective qu’aujourd’hui et la transition ne pourra être envisagée en pensant à des approches technologiques.

The fossil fuel era has produced great wealth, and some have partaken of that wealth far more than others. However, as we will discuss in more detail in chapter 8, “Energy and Justice,” the end of the fossil fuel era does not necessarily imply the end of energy inequality. Solar panels and wind turbines require investment and produce benefits; in the renewable era ahead, it is certainly possible to imagine scenarios in which only some can afford the needed investment and can therefore enjoy the benefits. The degree to which energy inequality is either reduced or cemented into place will depend on how the transition is planned and implemented.

Comme Victor, Heinberg et Fridley se penchent surtout sur leur pays et montrent de la difficulté à aborder la question quant à une redistribution équitable de l’énergie qui sera disponible à l’avenir à travers toutes les sociétés humaines, même s’ils reconnaissent que l’énergie est la source du bien-être et du pouvoir des sociétés. La figure 2.4 de leur livre fournit matière pour la réflexion sur leur position, sur l’ampleur du défi pour les pays riches comme le Canada et les États-Unis.

Heinberg fig 2 Figure 2.4. Human Development Index (2014) and per capita energy consumption (2012) for various countries. (Source: World Bank, World Development Indicators, and United Nations Development Program.)

Indice de développement humain et consommation d’énergie

Ces deux pays auront un défi beaucoup plus grand que d’autres pays en raison de leur énorme consommation d’énergie per capita actuellement, alors que d’autres pays avec le même niveau d’IDH (le Human Development Indicator des Nations Unies) en consomment beaucoup moins. Le graphique rappelle dramatiquement un autre, où l’IDH est placé en juxtaposition avec l’empreinte écologique:

Empreinte IDH 2005 Source: WWF International, Zoological Society of London, Global Footprint Network (2006), Living Planet Report, p.19. . La mise à jour en 2010 ne change rien dans le portrait : Planète vivante 2010, tome ii, p.73

Indice de développement humain et empreinte écologique

Heinberg et Fridley font intervenir la question de l’empreinte écologique dans leur réflexion mais ne cherchent pas, en réponse à leur deuxième question, la résolution de l’ensemble des inégalités que l’empreinte démontre. Encore une fois, le Canada, et les États-Unis davantage, se montrent en dépassement sérieux.

En effet, les efforts de maintenir la croissance économique en même temps que de réduire dramatiquement les émissions de GES aboutissent, pour Greenpeace International autant que pour le  DDPP, à un maintien des inégalités et il y a toute raison de croire que cela résulte du modèle socio-économique actuel. Je me permets un rappel des résultats des travaux du DDPP.

PIB per capita pour 16 pays, 2012 et 2050, selon les travaux du DDPP

Dans ce graphique (divisions de l'auteur), 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à gauche; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 8 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen.

Dans ce graphique (divisions de l’auteur), 10 des 11 pays de l’OCDE se trouvent dans le groupe à gauche; il faudrait y ajouter une vingtaine d’autres pays pour compléter le portrait. Au centre on trouve ce que l’on appelle aujourd’hui les BRICS, qui restent justement en 2050 des pays «en voie de développement». Seul le Mexique parmi les pays de l’OCDE analysés par le DDPP se trouve ailleurs, dans le groupe de pays pauvres à droite; s’y trouvent aussi l’Inde et l’Afrique du Sud, membres du BRICS. Pour le reste, pour compléter le portrait, il faudrait ajouter quelque 150 pays pauvres dans le groupe de droite; le DDPP ne les a pas analysé parce qu’ils ne sont pas d’importants émetteurs de GES. En 2050, comme aujourd’hui, nous verrons environ un milliard de l’humanité dans les pays riches, et peut-être 8 milliards dans les pays pauvres, avec les quelques exceptions comme la Chine qui n’aura pas réussi son objectif de sortir du piège du revenu moyen. Tous les pays auront connu une amélioration sensible de leur PIB per capita en termes absolus – pour ce que cela peut indiquer.

On ne peut pas s’attendre à une «croissance équitable» comme souhaitée par des leaders dans le mouvement social, à une «croissance durable» comme souhaitée par les leaders du mouvement environnemental, en ciblant les facteurs technologiques; finalement, il y a lieu de penser qu’on ne peut pas s’attendre au maintien de la croissance.

Énergie et éthique: finalement, pour plus tard

Comme Heinberg et Fridley soulignent, «The degree to which energy inequality is either reduced or cemented into place will depend on how the transition is planned and implemented», cela en autant que la gestion des crises permette une telle planification et mise en oeuvre. La situation est claire, et le DDPP nous fournit directement un dernier graphique qui continue à cerner les enjeux, cette fois en fonction de la croissance du PIB et les émissions de GES; il permet de placer graphiquement le Canada et les États-Unis, encore une fois.

Pathways to Deep Decarbonization 2015 Report, p.6 http://deepdecarbonization.org/wp-content/uploads/2015/12/DDPP_2015_REPORT.pdf

Portrait en termes de PIB et émissions de GES, 2010 et 2050

Alors que les sept premiers chapitres fournissent l’analyse nécessaire pour comprendre que les énergies renouvelables ne pourront pas répondre à l’attente qu’elles remplacent les énergies fossiles, c’est seulement à la lecture de la deuxième moitié du livre que l’on réalise que les auteurs font partie de ce grand ensemble qui adhère à l’économie verte. Les chapitres proposent une longue série de mesures qui, si mis en œuvre et selon l’échéancier requis, pourraient effectivement contribuer à une transition presque en douceur – sauf que nous reconnaissons la plupart de ces mesures et leurs variantes, dans le portrait depuis des décennies. Heinberg et Fridley ne donnent aucune indication quant à leur confiance dans ces mesures, sans lesquelles nous nous trouverons confrontés à des catastrophes, et ne donnent aucune indication quant à ce qui a changé pour permettre de penser qu’elles pourraient être adoptées.

Bref, Our Renewable Future représente une nouvelle intervention dans l’économie verte, mais en soulignant qu’elle comporte des réductions importantes dans notre accès à l’énergie. Devant l’ampleur des défis, pour ne prendre que le Canada et les États-Unis, nous sommes finalement amenés à penser plutôt dans les termes de Jeremy Grantham dans un texte, «The Real American Exceptionalism», de la fin de 2015 (GMO 4Q2015). Grantham y parle de la «forteresse Canamérica» en reconnaissant l’énorme avantage que possède l’Amérique du Nord face à l’effondrement qui s’annonce comme une alternative à la résolution des problèmes actuels; la série de graphiques montre jusqu’à quel point le défi pour l’Amérique du Nord est important, rendant la «résolution» du défi plutôt inatteignable. C’est un risque important comme aboutissement de la pensée de l’économie verte qui, plutôt que de travailler pour nous préparer pour l’effondrement, maintient des approches montrées inefficaces depuis des décennies.

La situation insiste pour une meilleure prise en compte des résultats des efforts de chercher une réponse à la troisième question, mais Heinberg et Fridley laissent dans le flou les caractéristiques de la nouvelle société, tout en citant le GIÉC selon qui, suivant la consommation actuelle, il ne nous reste qu’environ 19 ans avant de traverser la ligne rouge climatique.

A point we have raised repeatedly is that possibly the most challenging aspect of this transition is its implication for economic growth: whereas the cheap, abundant energy of fossil fuels enabled the development of a consumption-oriented growth economy, renewable energy will likely be unable to sustain such an economy. Rather than planning for continued, unending expansion, policy makers must begin to imagine what a functional postgrowth economy could look like.

Tout suggère qu’elle ne sera pas une société, une civilisation, une économie industrielle. Dans ses deux livres, il est difficile à suivre Heinberg dans son effort d’esquisser les grands traits de cette nouvelle économie, qu’il juge inévitable et qui sera marquée par une décroissance importante. Nous n’avons pas une analyse par Heinberg du fonctionnement d’une économie sans croissance (il faut que je relise The End of Growth...[2]), il ne donne pas d’indications quant à une reconnaissance des critères élaborés par Victor dans une telle perspective. Mais il parle d’une économie, et non d’une société. Toute notre réflexion nous porte à croire en une société qui ne ressemblera pas à la nôtre et où l’économie n’y ressemblera pas non plus.

Donald Trump propose de renforcer le mur qui protège actuellement «forteresse Canamérica» – le terme de Grantham – des hordes venant du sud de la frontière. L’Europe nous montre les difficultés qui pourraient survenir pour une forteresse Europe face aux centaines de millions de réfugiés cherchant une terre habitable qui vont vraisemblablement se manifester dans les prochaines décennies. Même si la forteresse Canamérica aurait peut-être de meilleures chances, il est surprenant que des gens plus raisonnables que Trump, comme Heinberg et Fridley, ne regardent pas la situation une deuxième fois, pour voir l’effondrement de notre système qui s’annonce, et commencer à nous préparer. On veut certainement éviter les catastrophes climatiques, mais il n’est pas clair pourquoi nous voulons à tout prix – et les prix sont énormes – essayer d’«organiser une transition des énergies fossiles vers les énergies renouvelables qui serait suffisamment maîtrisée pour maintenir la civilisation industrielle», le vœu de Heinberg et Fridley. On pourrait leur suggérer la lecture de Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (Seuil 2015). Ceux-ci notent qu’«un nombre croissant d’auteurs, de scientifiques et d’institutions annoncent la fin de la civilisation industrielle telle qu’elle s’est constituée depuis plus de deux siècles».

[1] Grantham est une source importante pour le premier article du blogue de janvier 2013 sur l’échec du mouvement environnemental.

[2] J’ai relu le livre en décembre 2016. Heinberg ne propose certainement pas un avenir imbu d’une économie verte, mais termine le livre en faisant référence aux travaux de différentes initiatives comme celle des «transition towns» de Rob Hopkins. La dernière section s’intitule «Life After Growth», et débute avec une réflexion de Heinberg sur ses réticences à faire un livre sur le sujet, de crainte de repousser l’adhésion nécessaire pour affronter la situation. On peut bien croire que les glissements ressentis ici et là dans ses travaux relèvent de telles craintes; Heinberg donne toutes les indications, par contre, de voir venir un effondrement sérieux, et met en évidence les projections de Halte à la croissance à la page 5.

MISE À JOUR

Le 31 août, Gail Tverberg signe un article sur son blogue sur un ensemble de risques occasionnés par les énergies renouvelables «intermittentes» (solaire et éolienne). L’article est écrit dans son style habituel, utilisant un langage qui ne se distingue pas de celui des analystes qui interviennent courramment dans les reportages. Bref, il faut se rendre à ses derniers paragraphes pour comprendre qu’elle a une vision plus globale des défis où elle voit d’importants risques pour la «transition» actuelle qui cherche à sortir des énergies fossiles.

Il vaut la peine de lire plus que sa conclusion, soit une série d’analyses qui suggèrent que, dans le système actuel, les énergies renouvelables s’insèrent difficilement dans le portrait de la production et de la consommation d’électricité au-delà d’un certain seuil qui semblerait être autour de 15%. L’argument rappelle ceux utilisés par Hydro-Québec il y a 15 ans quant aux limites de l’intégration de la production de l’énergie éolienne dans son système en fonction de la capacité d’en constituer une sorte de réserve. (La génération de surplus a éliminé les discussions sur la question…)

Ce que l’on peut retenir des analyses de Tverberg, finalement des précisions sur plusieurs des analyses de Heinberg et Fridley dans leur récent livre, est que les complications associées aux subventions (c’est surtout cela, semble-t-il) comporte des obstacles pour le fonctionnement du système actuel (sa dernière phrase, où cela inclut la recherche de la croissance) et donc pour la « transition» plutôt graduelle et sans perturbations recherchée par plusieurs. Dans le scénario selon lequel nous sortirions du pétrole au Québec, l’analyse suggère que cela ne se ferait pas en remplaçant le pétrole par les énergies renouvelables mais en étant obligé de diminuer de façon importante notre consommation globale d’énergie.

 

 

 

facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather Lire la suite

Croissance et contrôle des émissions: Le fluff s’ajoute au bluff

Le récent rapport de Calderón et Stern, Better Growth, Better Climate, représente un énorme investissement de ressources humaines et couvre très grand. Dès le départ, il nous informe que l’investissement aboutit au constat que ses efforts n’ont pas produit un portrait permettant de croire qu’il est possible, en maintenant la croissance économique, d’atteindre les objectifs jugés nécessaires par le GIEC et par l’ensemble des pays. Le résultat, le rapport, est ce que j’appelle le bluff dans le jeu de poker décrit dans mon dernier article.

La lecture des chapitres sectoriels représente un défi autre, surtout dans un effort d’en vulgariser le portrait qu’ils présentent, comme je voulais faire ici. L’expérience n’est pas nouvelle. Les chapitres présentent des portraits avec lesquels il est presque difficile à être en désaccord, tellement il résume (comme pour Rio+20 en 2012) ce que les mouvements environnemental et social prônent depuis des décennies. Ce qui est peut-être le plus frappant dans cette plus récente mise à jour est la transparence avec laquelle le rapport souligne les défaillances de marché (comme il les appelle, s’agissant en bonne partie des externalités jugées traditionnellement «externes» à l’activité économique proprement dite) et des obstacles que le rapport appelle les «barrières de l’économie politique». Il s’agit des obstacles politiques et sociaux que le rapport détaille, page après page, pour aboutir à l’espoir que j’associe au bluff.

Je présenterai donc ici quelques constats, sans prétendre à un résumé de cet énorme travail, des centaines de pages appuyées par des références dans les centaines.

Les villes de l’avenir : économie et société

Le Chapitre 2 s’intitule « Cities, Engines of National and Global Growth » et comporte trois sections qui partent du constat du défi des émissions, qui viendront en bonne partie des villes, expliquent le fondement de ceci dans l’étalement urbain et passent à l’énoncé d’un espoir pour une nouvelle vague de productivité urbaine en matière d’utilisation des ressources (le thème reviendra dans le chapitre sur l’énergie). Le document fournit un inventaire impressionnant d’exemples et d’analyses montrant les avantages économiques d’une approche de bas carbone dans le cadre de l’urbanisation massive qu’il voit comme dominant l’avenir de l’humanité. Il n’est pas nécessaire de revenir sur cet inventaire, assez connu; une lacune intéressante et importante permet plutôt d’en souligner une faiblesse liée à son orientation de base, le maintien de la croissance économique et modèle économique qui le soutient.Vivement 2050 Figure 1 p.4 2

Les auteurs abordent la présentation en faisant une division des villes des prochaines décennies en trois groupes, en fonction des défis économiques propres à chacun : villes émergentes, méga-villes globales, villes matures. Un quatrième groupe constitue une sorte d’«externalité» à l’approche, soit les bidonvilles où vivent et vivront peut-être le tiers des populations urbaines (dans le document, le mot «slum» est utilisé une seule fois, mettant les bidonvilles en relation avec les «gated communities» comme éléments créant des villes divisées socialement… – p.6).

Ces bidonvilles n’ont vraisemblablement pas d’incidence sur les économies des villes, et ne figurent tout simplement pas dans la présentation. Il s’agit d’une carte que Calderón et Stern ne veulent pas jouer, en présumant que le financement d’une «mise à niveau» de ces populations n’est pas gérable dans l’orientation du document, même s’il y a quelques références à l’idée, par exemple, celle d’essayer de leur fournir de l’électricité… En fait, le modèle économique dans sa forme mondialisée crée les conditions favorables à l’existence de ces bidonvilles, et le document ne met pas en question une telle défaillance du modèle (défaillance qui n’en est pas une de marché, thème majeur du rapport).

Le modèle économique ne peut que laisser ces populations pour compte. En fait, conforme à l’idée de base qui cherche à identifier un potentiel de croissance qui contribuerait en même temps à une réduction des émissions de GES, une bonne partie de l’approche au défi urbain de l’avenir est faite en fonction de l’auto et des transports, alors que probablement plus de la moitié de l’humanité n’a pas d’auto ni de perspectives pour en avoir… Dans cette partie du travail, la contrepartie n’est donc pas un retour à l’âge de pierre (Desrosiers), mais le maintien de conditions primitives pour environ un milliard de personnes, sinon plus. (suite…)

facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather Lire la suite

Le jeu de poker face aux changements climatiques

Sur la page titre, le récent document de Calderón et Stern sur les enjeux économiques associés aux changements climatiques s’affiche : «Nous vivons à un moment de grand potentiel – We live in a moment of great opportunity». Nous avons déjà vu ce discours ici, lors de la parution du document de consultation de la Commssion sur les enjeux énergétiques du Québec. Celui-ci proposait que la menace apparente des changements climatiques constituait plutôt une occasion d’affaires. Après des mois de consultation et d’analyse, les commissaires ont fait amende honorable dans leur rapport final. Leur conclusion : le Québec ne pourra même pas atteindre un objectif de réduction de ses émissions qui correspond à ce qui est jugé minimalement nécessaire par le GIEC, alors qu’en même temps nos dirigeants fonçaient les yeux fermés dans le sens opposé, avec leur Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole.

Comment comprendre le message de Calderón et Stern?

Le problème avec un document comme celui de Calderón et Stern est qu’il ne constitue pas une analyse de la situation actuelle et à venir, mais l’imposition d’une orientation et la présentation de toute une série de mesures qui – si elles étaient réalistes – pourraient concrétiser l’orientation dans la réalité. C’est un peu comme un jeu de bluff au poker, DSC00365.JPG - Version 2sauf que les

 

mains sont ouvertes. Le lecteur qui l’analyse est obligé d’y aller avec la démonstration de sa faiblesse, alors que le journaliste ne fait que constater la gageure. C’est ce que fait Éric Desrosiers à deux reprises dans Le Devoir, d’abord dans un reportage intitulé «Protéger la terre à un coût dérisoire», ensuite dans une chronique intitulée «Rompre avec l’inertie».

Desrosiers revient sur le jeu de poker en soulignant, dans un autre contexte, la faiblesse de l’ensemble des efforts de gérer les risques de l’avenir avec une planification sérieuse :

Aussi boiteux que puisse souvent être l’exercice, le fait d’attribuer un coût monétaire à un problème est parfois le meilleur moyen de mettre en lumière son importance (gravité) relative et de se faire entendre dans un monde où l’économie est la valeur cardinale.

Une commission indépendante a dévoilé cette semaine un volumineux rapport dans lequel des experts estiment le coût économique de la lutte contre les changements climatiques d’ici 2030 à moins de 1 % à 4 % du produit intérieur brut (PIB) mondial, soit l’équivalant d’un petit retard de croissance de 6 à 12 mois sur un horizon d’une quinzaine d’années.

On pourrait discuter longuement de la fiabilité de telles estimations sur des phénomènes aussi complexes, ainsi que du caractère réducteur de ramener à un coût économique un problème touchant tellement d’autres facettes de notre vie sur terre. Ces chiffres ont tout de même le mérite de retourner contre leurs auteurs les arguments de ceux qui — sur la base de données factuelles tout aussi fragiles sinon plus encore — disent que la bataille contre les changements climatiques ramènerait nos économies à l’âge de pierre.

Ce message est repris en éditorial par Guy Taillefer le lendemain du sommet de New York où il note quand même qu’il n’y a pas de plan B, que le bluff est dangereux. Jeudi le 25 septembre Gérard Bérubé ajoute sa voix à ce qui semble être une unanimité au sein des journalistes du Devoir, à l’effet que les leaders économiques ont fourni les réponses aux catastrophistes et que le tout semble raisonnablement en main.

Mes efforts comme catastrophiste de vulgariser les travaux du Club de Rome et d’une multitude d’autres analyses concernant les effondrements possibles dans un proche avenir constituent une mise blank, un appel au bluff où je présente mon jeu, aussi défaillant soit-il. Pour poursuivre l’image, (suite…)

facebooktwittergoogle_pluslinkedinmailby feather Lire la suite
Translate »