Paris et la COP21 : aucune entente meilleure qu’une entente qui ne respecte pas le budget carbone

Dans mes réflexions sur les rapports qui ont été publiés depuis l’été pour contribuer aux échanges et aux négociations préparatoires à la COP21 en décembre prochain, j’ai souligné (i) que le calcul du budget carbone par le GIEC et sa reconnaissance par les responsables de ces rapports représentent une avance majeure par rapport à Copenhague et (ii) que l’échec prévisible des efforts de respecter ce budget risque de résulter dans des dérapages importants dans les communications des responsables et dans la couverture par les médias. J’ai également insisté sur le fait que tous ces rapports représentent en priorité la promotion de l’économie verte plutôt que la recherche de solutions au défi des changements climatiques – et qu’ils échouent dans leurs efforts à date.

Je suis récemment tombé sur une entrevue intéressante qui souligne les mêmes risques, entrevue fournie à chinadialogue par Kevin Anderson, ancien directeur du Tyndall Centre, centre de recherche académique brittanique reconnu en la matière. Je suggère la lecture de cette entrevue. pour les perspectives qu’elle offre, histoire aussi de se préparer pour les discours qui passeront à coté des enjeux réels.

chinadialogue est un journal en ligne avec siège à Beijing, Londres et Delhi, et qui utilise des journalistes aussi bien étrangers que chinois. C’est un site intéressant pour suivre ce qui se passe en Chine en matière d’environnement tout comme pour une couverture des impacts de la Chine ailleurs. Récemment, il a publié des articles sur l’entente Chine/États-Unis, soulignant les énormes défis devant la nécessité d’abandonner l’accent sur le charbon dans ce pays.

MISE À JOUR: Anderson a fait une présentation il y a deux ans, en novembre 2012, sur l’ensemble de la problématique. «Real clothes for the Emperor: Facing the challenges of climate change» peut être consulté en version YouTube, en PowerPoint ou par transcription.

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Paris 2015 (1) : le budget carbone de l’humanité

L’article du Devoir ne fait qu’effleurer ce qui est en cause : un nouveau rapport rédigé par des groupes de recherche indépendants des gouvernements et qui brosse le tableau de ce qui est nécessaire pour obtenir une «décarbonisation profonde» de nos activités, cela d’ici 2050. Clé dans le portrait est l’objectif de ramener l’ensemble de la population humaine à des émissions de 1,6 tonnes par personne, contre une moyenne de 5,2 tonnes actuellement (et beaucoup plus que cela dans les pays riches). Cet objectif est nécessaire en tenant compte du budget carbone, dont la reconnaissance par les auteurs du nouveau rapport constitue sans aucun doute sa plus importante contribution.

Avec ce rapport, le Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP) propose d’alimenter la réflexion en vue de la rencontre convoquée par Ban Ki-Moon pour la fin septembre, cela en vue de la Conférence des parties (de Kyoto) COP-21, qui aura lieu en décembre 2015 à Paris. Il s’agit d’un effort de renverser les résultats catastrophiques de la COP-15 à Copenhague en 2009, un échec sur toute la ligne dans l’effort de contrôler les émissions de GES à l’échelle mondiale.

Je me suis donc mis à lire Deep Decarbonizationle rapport intérimaire déposé par le DDPP, curieux de voir ce qui pourrait bien sortir de neuf dans toute cette histoire. Dès les premières pages, mon attention était captée par la notification que le projet est sous l’égide du Sustainable Development Solutions Network (SDSN) et de l’Institute for Sustainable Development and International Relations (ISDRI). Et Jeffrey Sachs est le directeur du projet.

Living Beyond Our Means page titre DDPP Sachs title page

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai «rencontré» Sachs en lisant son livre The End of Poverty, que j’ai ramassé à l’aéroport de Nairobi fin 2006, intrigué par le titre et ayant entendu parler de l’auteur. En même temps, au début de 2007, je lisais le Millenium Ecosystem Assessment, le rapport d’un groupe de chercheurs, indépendants comme ceux du DDPP, publié en 2005 en association avec le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE).

Le choc des cultures

Le «choc des cultures» était frappant, même pour quelqu’un rodé comme moi. Sachs, un économiste de bonne réputation, procède dans son livre sans faire intervenir la moindre préoccupation pour les limites écosystémiques qui font partie de l’actualité quotidienne de la plupart de l’humanité. Le Millenium Ecosystem Assessment insiste que les Objectifs du développement pour le Millénaire (ODM) adoptés comme cibles par les Nations Unies à New York en 2000, et qui incluent une réduction de moitié de la pire pauvreté dans le monde, ne sont pas atteignables selon les scénarios élaborés dans le rapport. Sachs était directeur du Earth Institute, responsable du suivi des efforts ciblant les ODM, dont j’ai brossé le tableau dans mon premier (et seul) rapport comme Commissaire. J’ai écrit à Sachs, me permettant de penser que je pourrais peut-être influencer cet économiste en ayant recours au Millenium Ecosystem Assessment. Je n’ai pas eu de réponse, mais je suis resté marqué par le choc de cultures que j’avais expérimenté. Ce blogue en est un résultat.

Avec la sortie récente des milliardaires de riskybusiness.org, juste avant le dépôt de Deep Decarbonization, on pourrait être tenté de penser que la crise climatique commence à être reconnue même par les plus obtus, ceux qui se trouvent au cœur du modèle économique qui en est la cause presque directe. Finalement, dans ces interventions récentes, comme dans tout ce qui va se faire en préparation pour COP-21, on voit la main lourde des économistes, toujours incapables de constater l’échec de leurs propres efforts en matière de développement. (suite…)

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L’effondrement social, menace de complément à l’effondrement économique

NOTE: Je viens de mettre à la page d’accueil une nouvelle section

où vous pourrez sous peu faire part de vos commentaires

sur le livre Trop Tard.  Voir à droite.

Les illusions, selon…

Lors de la rédaction de Trop Tard, j’étais amené par deux ou trois raisonnements différents à l’élimination de l’auto privée comme seule «solution» aux problèmes qu’elle nous occasionne, cela presque sans tenir compte de la nécessité de cela pour réduire nos émissions de GES, mais en tenant compte des exigences de l’effondrement que je crois à nos portes.

Les débats pendant les élections municipales à Québec cet automne étaient fascinants dans leur accent sur un troisième lien, mettant en évidence l’engouement pour l’auto qui domine la radio poubelle de la Capitale. Il importait peu qu’une telle infrastructure ne réglera pas les problèmes de congestion et d’aménagement, dont l’origine est cette volonté d’investir temps, argent et cœur dans le luxe que représente l’automobile privée. Le monorail de l’IRÉC ne faisait pas partie des débats à Montréal, où la ligne rose et des autobus prenaient la place, mais Robert Laplante, directeur de l’IRÉC, a néanmoins réussi à passer à travers les filtres du Devoir pour faire paraître un article sur le sujet le 6 décembre dernier sur le sujet. Comme le troisième lien, le monorail qui serait placé entre les voies des autoroutes de la province représente une non solution à un probléme mal défini.

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/516077/happy-noel-mon-vieux

Source Josée Blanchette, Le Devoir, le 22 décembre 2017

Même s’il n’est presque pas nécessaire de faire la promotion de la proposition à l’effet qu’il faut abandonner l’automobile privée, tellement elle ira de soi dans un avenir rapproché, je pense qu’il est essentiel que la société civile réoriente ses interventions dans le but de préparer le public pour le déclin et, ce faisant, qu’elle fasse des propositions pour un véritable transport public ni hi-tech ni exemplar de développement industriel qui seraient à encourager pour simplement aider à la «transition» qu’il faut envisager, qui s’imposera.

Plus j’y pense, plus je trouve que cette vision d’un avenir rapproché n’est pas autant l’illusion qu’elle me semblait il n’y a pas si longtemps. L’extravagance du raisonnement de l’IRÉC et le manque total de ciblage des promoteurs d’un troisième lien me paraissent bien plus coupés de la réalité, celle définie par les grandes tendances de fond dans le monde actuel.

Les inégalités, à mettre dans le portrait

Trop tard met l’accent sur l’effondrement prochain du système économique qui définit notre développement depuis des décennies, et ne fait référence qu’en passant à l’importance des inégalités croissantes qui définissent nos sociétés mêmes, cela aussi depuis des décennies. Je n’ai pas essayé d’aborder les énormes enjeux auxquels sera confrontés l’ensemble des sociétés de la planète à cet égard, mais dans une note du manuscrit préliminaire, j’ai souligné l’importance de ces enjeux, de ces défis :

Tropic of Chaos: Climate Change and the New Geography of Violence de Christian Parenti (Nation Books, 2011) présente une vision d’ensemble de ce qu’il appelle la «convergence catastrophique», où un nombre important de pays présentent les conditions de pauvreté et de violence pour rendre la venue des changements climatiques une situation source de grandes déstabilisations sociales. The Security Demographic: Population and Civil Conflict After the Cold War, de Richard P. Cincotta. Robert Engelman and Danièle Anastasion (Population Action International, 2003) fournit des perspectives complémentaires, les 14 ans depuis sa publication n’ayant rien changé quant aux analyses.

Dans une autre note préliminaire pour le chapitre 3, j’ai poursuivi la référence à ce qui pourrait s’avérer très important pour le portrait de l’avenir (ce l’est déjà…):

La question des inégalités, à l’échelle internationale autant qu’à l’échelle du Québec, représente une sorte de toile de fond pour toute notre narration, et un facteur déstabilisant majeur dans le monde contemporain cherchant de nouvelles formes de société.

Dans The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better (Allen Lane, 2009), Richard Wilkinson et Kate Pickett présentent une synthèse d’un grand nombre d’études en psychologie, en sociologie et en économie pour montrer que plusieurs perturbations dans nos sociétés sont fonction d’inégalités, plutôt que le contraire.

Inégalités WID 2018

Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018, Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez, Zucman (pour plus de clarté pour ces figures, consulter le document d’origine dont le lien est fourni dans le texte – http://wir2018.wid.world/files/download/wir2018-summary-french.pdf)

Parmi les perturbations, celles associées à: la vie en communauté; la santé mentale; la santé et l’espérance de vie; l’obésité; la performance en études; les naissances chez les adolescentes; la violence; le recours à l’emprisonnement; la mobilité sociale. On y constate que les États-Unis se distinguent tout au long de la présentation comme manifestant les pires résultats dans tous les domaines, cela à partir des plus grandes inégalités de tous les pays de l’OCDE. On peut penser que Trump a eu l’intuition de cette situation dans ses démarches pour la présidence, aussi fourvoyées soient-elles ses démarches prévisibles comme président.

Éric Desrosiers a consacré son analyse du 15 décembre dans Le Devoir à un tout récent rapport portant sur les inégalités dans le monde, fondé sur le World Wealth and Income Database (WID). Il limite son reportage sur les chiffres du Rapport sur les inégalités mondiales 2018, présumant, doit-on soupçonner, de leurs conséquences à la Pickett et Wilkinson.

WID 2018 E#

Il y a peut-être un peu d’espoir du côté de l’Europe, si elle peut être épargnée des migrations massives qui rendront celle du passé récent faibles par comparaison. Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018

La romance avec l’auto, la pointe de l’iceberg

La moindre réflexion sur ces questions aboutit assez rapidement à un constat de fond: l’auto privée ne rentrera jamais dans la vie des milliards de pauvres de la planète – même les économistes les plus fermés ne pourraient que constater cela, tellement le changement comporterait une augmentation de la consommation de matières premières et d’énergie à des niveaux stratosphériques. L’inégalité ainsi reconnue aboutit rapidement au constat d’une nouvelle situation: la cible de notre réflexion est plutôt mal orientée lorsque nous soulevons des questions concernant notre romance avec l’auto. C’est notre romance avec la richesse matérielle  dans les pays riches qui doit constituer notre principale cible.

Il faut situer les débats sur l’auto dans leur contexte global, ce que l’on ne fait presque jamais. J’y reviens assez souvent: l’empreinte écologique actuelle de l’humanité, avec des milliards de pauvres dans le monde, dépasse la capacité de support de la planète. L’application du budget carbone du GIÉC, auquel je reviens assez souvent aussi, est calculée en fonction d’une distribution égalitaire du droit d’émettre des GES, allant carrément à l’encontre de la situation actuelle en termes de distribution du fardeau.

Personne ne pense vraiment que les pays riches vont réduire leur empreinte écologique ou leur empreinte carbone, même s’il y a beaucoup de discours en ce sens. Effectuer de telles réductions comporterait finalement l’abandon de notre modèle de vie (voir l’insistance sur cela par George H.W. Bush à Rio en 1992…), cela fondé sur notre modèle économique. Et au cœur d’un tel abandon se trouverait l’abandon de l’automobile privée, symbole et manifestation dans la réalité de notre surconsommation et de notre contribution au réchauffement planétaire. Là aussi, j’en parle assez souvent, citant entre autres la place des compagnies d’énergie et d’automobile dans la liste d’entreprises de la Fortune 500.

L’effondrement social

Les deux citations plus haut, de Parenti et de Wilkinson et Pickett, décrivent une situation hautement problématique. Cela inquiète grandement les organisateurs du World Economic Forum de Davos, qui publie une étude des risques chaque année. Celle de 2017 est éloquente, montrant que les inégalités de revenu et la polarisation croissante des sociétés y figurent au même niveau que le changement climatique comme tendances lourdes, et l’impact préoccupant le plus important signalé est l’instabilité sociale profonde dans le monde.

Global Risks 2017 Fig 1 https://www.weforum.org/reports/the-global-risks-report-2017

Source: Global Risks Report 2017, World Economic  Forum

Ma propre recherche m’amène à conclure – c’est le cœur de mon récent livre – que le système économique responsable, finalement, des changements climatiques et d’un ensemble d’autres crises environnementales et sociales, va s’effondrer de lui-même à plutôt brève échéance, fonction de son incapacité de se transformer.

Ce que les citations ci-haut et le portrait fourni par le Forum économique mondial de Davos ajoutent au portrait est l’identification d’une autre source d’effondrement, celui d’un ensemble de pays dont les institutions qui les soutiennent se déstabilisent progressivement, mais assez rapidement. Il s’agira surtout des pays pauvres, mais des pays riches comme les États-Unis risquent de se trouver du nombre alors qu’il risque d’être question de migrations massives de personnes quittant les pays en voie de perdre leurs fondements sociétaux – et ces personnes ne se rendront pas chez nous en auto…

Aurélie Lanctôt le 29 décembre et Josée Blanchette le 23 décembre ne s’aventurent pas explicitement sur les implications des inégalités pour les sociétés, mais on sent la présence d’un nouveau portrait frôlant l’effondrement dans leurs textes. Blanchette écrivait alors qu’elle accompagnait son mari économiste qui participait à une conférence à Paris à laquelle était associé Thomas Piketty, un des principaux auteurs du rapport sur lequel Desrosiers faisait porter sa chronique et du World Wealth and Income Database dont il est tiré (je ne vois aucun économiste québécois associé à l’équipe derrière cette initiative).

Gérard Bérubé, journaliste couvrant les dossiers économiques, constate le refus et le déni face à la situation depuis au moins deux ans dans une série de chroniques dans Le Devoir. La plus récente fait l’enterrement de l’Accord de Paris, cela en tenant compte des enjeux économiques. Son intervention allait de pair avec celle du Groupe de réflexion sur le développement internationale et la coopération du même jour.

L’arrivée et la disparition de la croissance américaine

Robert Gordon, économiste et professeur à l’University Northwestern aux États-Unis, a récemment consacré quant à lui un livre costaud sur cette question, en utilisant les mêmes types de données que celles utilisées par le rapport couvert par Desrosiers mais se restreignant à celles pour les États-Unis, pays où les inégalités sont parmi les plus importantes au monde en dépit de son statut comme le pays ayant la plus grande activité économique de tous les pays (voir la figure plus haut).

À cet égard, il importe de souligner que les inégalités ne sont pas la même chose que les niveaux de revenu; elles peuvent exister entre des gens plus ou moins bien dans le grand portrait des choses, comme aux États-Unis, et entre des gens très pauvres et des riches, comme c’est le cas en Inde et de nombreux autres pays pauvres. Desrosiers termine son analyse avec un aperçu de cette situation:

Les inégalités de richesse n’augmenteraient toutefois pas partout aux États-Unis, disaient les chercheurs. Elles se seraient notamment réduites au sein des ménages les plus pauvres. En 2007, les Blancs les plus pauvres disposaient de cinq fois plus d’actifs nets (42 700 $) que les ménages hispaniques (8400 $) et de dix fois plus de richesse que les Noirs (4300 $). Aujourd’hui, ces écarts ont fondu de moitié. Malheureusement pas parce que les ménages appartenant aux minorités visibles ont tellement amélioré leur sort, mais parce que durant la crise les Blancs ont vu leurs avoirs fondre de moitié et que rien n’a véritablement changé depuis.

Le livre de Gordon, The Rise and Fall of American Growth: The U.S. Standard of Living Since the Civil War (2016) aborde les enjeux d’une perspective qui souligne des tendances lourdes dans l’accroissement des inégalités au fil des décennies, finalement sur plus d’un siècle. Gordon n’aborde pas la question de la croissance dans le cadre que je mets en question depuis longtemps, celui où le bien-être des populations dépend de la croissance de l’activité économique ne tenant pas compte de nombre de ses impacts. Il corrige le PIB pour ces défaillances nombreuses comme outil pour bien cerner le bien-être, y compris la question des externalités corrigées par l’IPV, en suivant sa réflexion sur le bien-être, sans approche théorique à la question.

Son analyse montre que les inégalités révèlent une situation où le bien-être – le «niveau de vie» – connu pendant les Trentes Glorieuses est en déclin inéluctable aux États-Unis. Il termine le livre avec une série de recommandations (salaire minimum adéquat, impôt sur les riches, financement adéquat de l’éducation à tous les niveaux, prise en main des conditions aboutissant à un niveau très important d’emprisonnement, correction des iniquités fiscales…) qui pourraient contrer les tendances, mais ne suggère d’aucune façon qu’elles seront adoptées; elles vont à l’encontre de tout le positionnement des Blancs et des Républicains américains, qui passe proche de dominer l’agenda politique dans ce pays.

Indirectement, ses constats suggèrent un effondrement du système, fournissant une perspective plutôt complémentaire à celle fournie par le modèle de Halte à la croissance: le modèle qui incarne le rêve américain dans les interventions du gouvernement, voire de la société, aboutit à la destructuration des fondements économiques de cette même société.

Je ne connais pas de modèle qui cherche à projeter ces perturbations sociales dans l’avenir, et il n’y a pas de date cible qui circule comme celle de Halte. Le Rapport sur les inégalités 2018, comme le rapport de Davos, projettent quand même les tendances, peu reluisantes. Reste que l’effondrement social, avec ses propres composantes décrites entre autres par Wilkinson et Pickett, ira en s’accentuant avec l’arrivée des problèmes du modèle économique, alors que ce modèle est au coeur même des problèmes que vivent les sociétés pauvres.

Inégalités WID 2018 E11

Source: Rapport sur les inégalités mondiales 2018

Le rapport WID de 2018 note que «si l’aggravation des inégalités ne fait pas l’objet d’un suivi et de remèdes efficaces, elle pourrait conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales.» Cela ressemble drôlement aux cris d’alarme lancés par le milieu environnemental depuis des décennies…

Le livre de Gordon était écrit avant l’élection de Donald Trump, mais fournit un ensemble de données et d’analyses qui permettent de comprendre la vigueur de sa base contre toute prise en considération d’autres critères que leur propre survie dans le rêve américain. C’est une situation qui est assez bien décrite aussi par Hillbilly Elegy: A Memoir of a Family and Culture in Crisis (2016), de J.D. Vance, également écrit avant l’élection de Trump, également fournissant des perspectives sur le désarroi de la population Blanche des États, celle qui a connu le déclin, relatif et en termes absolus, décrit par Desrosiers dans son dernier paragraphe.

 

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Entre l’idéologie de la croissance et les constats de fait

C’était en collaboration avec le Comité de transition énergétique de Stop Oléoducs de la Capital du mouvement Coule pas chez nous que j’ai présenté une conférence au cégep Sainte-Foy le mercredi 15 novembre. Nous avons profité de l’occasion pour lancer en même temps mon livre Trop tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau, publié par Écosociété. Ma présentation suivait une première dans la série que le Comité organise, celle-là donnée par Éric Pineault.

J’ai abordé le thème de la série avec un titre qui mettait en question l’idée même d’une «transition», tellement les pressions sur le système sont grands et urgents. Dans «La sortie du pétrole – plus que l’on pense : il n’y aura pas de «transition»», j’ai esquissé les grandes lignes du triptyque de l’échec, la première partie de mon nouveau livre, en cherchant à fournir un même temps des perspectives sur les problématiques globales qui sont associées à la série d’effondrements projetées par Halte à la croissance et que je crois en cours de réalisation.

ASPO All Diapo 31

Projections du déclin du pétrole produit d’ici 2040. Source: Association for the Study of Peak Oi de l’Allemagne, laissant l’avenir en pâle pour souligner les problèmes. Cliquer pour la source.

Une conférence peut-être «ratée»

Un ami qui était à la conférence en est sorti avec le sens qu’elle a fourni «un tout nouvel éclairage sur les défis que nous présenteront les effets des changements climatiques», ce à quoi j’ai répondu : «Ma présentation fournissait un argument sur l’effondrement de la production industrielle qui n’a pas de lien direct avec les changements climatiques, sauf que cet effondrement va réduire par son effet même l’utilisation des énergies fossiles et les émissions de GES qui autrement s’en seraient suivies.»

Un des commentaires sur mon dernier article allait dans le même sens, l’économiste pensant (je soupçonne) que l’environnementaliste de quatre décennies ne pouvait être en train de s’attaquer à des dérapages économiques. J’ai répondu :

Ni le livre ni mes articles ne cherchent à fournir des suggestions concernant le combat pour éviter les changements climatiques catastrophiques. Comme je propose dans le livre, cette bataille-là est perdue, nos sociétés (et surtout nos gouvernements et leur préoccupation pour le maintien de notre système économique avant toute chose) n’étant pas en mesure de poser les gestes nécessaires. C’est «trop tard» pour cette bataille.

Le livre porte sur un effondrement de notre système socio-économique et la nécessité de chercher à poser des gestes qui pourront favoriser des moyens pour passer à travers. L’effondrement va «régler» jusqu’à un certain point le défi des changements climatiques, sans que nous agissions pour cela.

Comme nous savons bien, les messages des uns se transforment dans les compréhensions des autres en fonction des filtres de chacune, et il y a toutes les raisons de croire que ma présentation, cherchant à passer outre les défis dus au fait que l’effondrement que je veux présenter est plutôt invisible, a été capté dans de multiples versions. J’ai fourni moi-même un exemple de ceci quand j’ai transformé le discours d’Éric Pineault sur les projections mondiales pour le pétrole en un discours portant sur les seuls sables bitumineux (voir les commentaires sur l’article précédent de ce blogue, mais j’y reviens plus bas).

Résumé de ma conférence de lancement

Je présente donc ici un petit résumé de ma conférence, pensant que l’écrit se déforme selon la lectrice un peu moins que l’oral.

J’ai commencé (1) en partant des débats récents sur les pipelines (dont Énergie Est, maintenant «réglé») et sur la congestion routière qui mettent en évidence la situation de nous, les populations des pays riches. Nous ne réalisons pas que, d’une part, l’extraction et le transport du pétrole causent de sérieux dégâts ailleurs alors que nous protestons contre la possibilité de tels dégâts chez nous et, d’autre part, nos problèmes de congestion sont associés à la dominance d’un produit de luxe, l’automobile, que la plupart de l’humanité ne peut se permettre. J’ai complété le portrait avec une réflexion sur le fait que, justement, nous les riches ne sommes qu’une petite partie de l’humanité, et la partie pauvre continue à croître en nombre, la mettant devant des défis encore plus importants que ceux qu’elle connaît de nos jours. Nous vivons toutes sur une planète «pleine» où l’empreinte écologique est déjà dépassée, et depuis longtemps.

J’ai poursuivi (2) en soulignant que la «sortie du pétrole» associée à l’opposition aux pipelines implique des conséquences insoupçonnées par les militants, une récession dans les provinces productrices (et dans le pays en entier, dont la croissance du PIB depuis longtemps est associée à cette production) et l’abandon de l’automobile privée dans le pays devant l’impossibilité d’électrifier la flotte (à la limite possible au Québec, mais non pas ailleurs). La baisse du rendement énergétique (ÉROI) de nos sources d’énergie dans un proche avenir fait que la récession risque ultimement d’être mondiale – l’effondrement.

Cette baisse (3) va de pair avec le fait que nous entrons dans une période d’environ 15 ans où la sortie du pétrole (conventionnel) va s’imposer avec l’épuisement des énormes réserves du passé et où les énergies fossiles non conventionnelles et les énergies renouvelables auront un ÉROI si bas que le fonctionnement de notre société sera mise en cause. Ceci arrivera dans un monde dominé par des inégalités et où le PIB risque fort d’être en baisse (la «récession permanente» de Tim Morgan).

J’ai posé donc la question (4) «Comment donc aborder les véritables enjeux associés à une réduction massive de notre consommation d’énergie?». J’y ai abordé l’échec de la COP21 et l’impossibilité de mettre en œuvre l’Accord de Paris devant le fait que cette mise en œuvre met en question l’ensemble des principaux acteurs du système économique à l’échelle mondiale. Une «esquisse de conclusion» mettait en perspective une population humaine où les riches dépassent de façon importante la capacité de support de la planète (par leur empreinte écologique) alors que les pauvres n’atteignent même pas le seuil minimum de l’Indice de développement humain des Nations Unies.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Représentation graphique des dépassements des pays riches par leur empreinte écologique (axe vertical) et l’incapacité des pays pauvres à atteindre le seuil minimum de l’Indice de développement humain (0,8 de l’axe horizontal). Cliquer pour une image plus claire et la source.

J’insistais sur la réalisation par les pauvres de cet état de faits et la probabilité de migrations massives mentionnées au début dans le contexte d’une présentation des inégalités.

(5) J’ai poursuivi en insistant sur le fait que même des interventions qui paraîtraient normales dans le cadre actuel vont devoir se transformer dans le sens que j’essaie de développer dans le livre, où deux des trois parties portent sur l’avenir que nous devons assumer devant l’effondrement. Sans que cela n’arrive comme objectif explicit, nous allons connaître une société «post-capitaliste» où les fondements du capitalisme résumés par Yve-Marie Abraham ne s’imposeront plus : propriété privée remise en question, salariat aboli, prêt à intérêt supprimé, interdiction de l’entreprise privée à but lucratif. En dépit de ces propos critiques du capitalisme et en apparence «capotés», qui circulent néanmoins depuis très longtemps, l’effondrement du système capitaliste va aboutir à quelque chose du genre, à moins de nous trouver dans un chaos social.

Finalement, je suggère, suivant mon travail sur l’IPV, qu’il y a un véritable potentiel au Québec pour une nouvelle société: en région, où la foresterie et l’agriculture ne sont déjà pas vraiment des activités de marché et où l’exploitation minière ne fournit presque pas de bénéfices à la société actuelle; dans les villes, énergivores, qui devront se transformer, en parallèle à un exode pour alimenter une agriculture paysanne, laissant de grandes communautés où la vie de quartier va redevenir primordiale. Voilà ce qu’il faut préparer devant l’imminence de l’effondrement.

Le cri d’alarme est dépassé, la mobilisation s’impose

Bref, il me paraît assez raisonnable de suggérer que les énormes défis des inégalités à travers la planète, tout comme ceux des changements climatiques, ne représentent plus des priorités d’intervention face à un effondrement qui nous met devant la nécessité de changements qui vont aller dans le sens de ces défis, mais autrement. C’est finalement le message de base du livre, avec son sous-titre qui suggère que notre société actuelle est en voie de disparition mais qu’un effort de préparer une autre devrait attirer notre attention. Ce n’est pas un environnementaliste qui lance un cri d’alarme (cela fait 50 ans et plus que nous entendons de tels cris presque inutiles, y compris le plus récent, celui des 15 000 scientifiques qui sont sortis pendant la COP23 avec une déclaration dans Bioscience au nom de l’Union of Concerned Scientists); ce n’est pas non plus un constat de la catastrophe qui nous tombe dessus. C’est un effort de rallier les éléments de la société qui peuvent être réveillés à cette nécessité de sortir de notre paralysie devant les échecs répétés et d’aborder les défis autrement. «Bientôt il sera trop tard pour inverser cette tendance dangereuse», indique un des coauteurs de la récente déclaration, montrant justement la paralysie qui nous empêche de sortir de notre sommeil. Il est en effet déjà trop tard, mais non pas pour les raisons évoquées par la déclaration, qui continue dans la tradition qui remonte au sommet de Stockholm en 1972, voire avant.

Mon effort de permettre à appréhender l’invisible comporte donc ses propres défis. C’était celui de la rédaction du livre, pour commencer. Je cite dans l’Avant-propos un ami écomiste écologique qui semble presque en état de paralysie:

Concernant les crises, si je n’étais pas activement impliqué dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et possèdent des téléphones cellulaires, etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écolo- giques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

C’est une semblable paralysie qui semble rendre la société civile incapable de réagir aux échecs de ses efforts après des décennies, échecs qui brillent aujourd’hui par les crises qui sévissent en dépit d’eux; elle continue à agir comme pendant tout ce temps, consciente en même temps que cela ne fonctionne plus. La réaction à l’échec de la COP21 semble s’insérer dans cette paralysie: en dépit du fait que le GIÉC nous a fourni un budget carbone et un échéancier qui rendent la poursuite des efforts habituels de changer le système – de mitiger ses élans – voués à l’échec que représentent les changements climatiques hors de contrôle, tout continue comme avant, avec perte de calculs et perte d’échéanciers.

Le fondement énergétique de la non-transition

Dans sa présentation du 25 octobre, Éric Pineault proposait, suivant des sources qu’il m’a fournies par après (World Energy Outlook – WEO – 2016 surtout; il s’agit d’une publication annuelle de l’Agence internationale de l’énergie(AIÉ) de l’OCDE), qu’il n’y aura pas de manque de pétrole pour encore des décennies, qu’il n’y aura pas de «pic de pétrole». J’ai commenté brièvement ces propos dans les échanges sur mon dernier article, j’y suis revenu dans ma présentation, mais la situation mérite une attention ici pour montrer les fondements de mon constat qu’il y aura effondrement de notre système économique à plutôt brève échéance et qu’il viendra justement des conséquences de ce pic de pétrole.

ASPO 2040 projections

Tirée des travaux de l’ASPO, commentant la première figure du présent article, pour laquelle un lien est fourni plus bas: (1) projection de croissance de la demande; (2) pic en 2030, caché; (3) réserves de l’OPEP avec pic en 2010 (la courbe du bleu foncé); (4) la courbe montante (bleu pâle) avec des augmentations de (3) ; rouge – nouvelles découvertes qui défient le bilan du passé; jaune – sources non conventionnelles, très hypothétiques. Figure trop floue pour tout voir; la lecture du document de l’ASPO allemand est recommandée.

Notre système «roule» sur l’énergie fossile depuis des décennies. C’était une énergie facile d’accès et assez bon marché. Nous sommes aujourd’hui devant un déclin important de notre approvisionnement en énergie bon marché et facile d’accès: nous sommes devant le pic du pétrole conventionnel et ses conséquences, un approvisionnement de plus en plus important en énergie fossile non conventionnelle, dans les prochaines décennies.

Alain Vézina a fourni dans les commentaires sur le précédent article le lien pour une récente publication de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil) de l’Allemagne. Le document fournit des perspectives sur le WEO 2017 et montre (voir la figure au début de cet article, avec élaboration des éléments dans la figure juste au-dessus ici) les faiblesses des projections du travail de l’AIÉ. Steven Kopits l’esquisse dans une présentation au Center for Global Energy Policy de l’université Columbia en 2014 (pour le diaporama, voir ici), que j’ai mentionnée dans les échanges sur le dernier article; j’ai pu la voir moi-même en analysant le travail de l’Office national de l’énergie du Canada à partir d’une expérience saississante devant l’ONÉ en 2006, aboutissant à une réflexion en permanence sur la situation: l’approche des agences d’énergie gouvernementales procède en fonction de différentes prévisions de croissance économique, lesquelles permettent d’estimer la quantité d’énergie (presque exclusivement fossile depuis longtemps) nécessaire pour la soutenir. Clé dans les publications de l’AIÉ est un élément des projections qui s’identifie comme «les gisements encore à découvrir» (le rouge dans la figure ci-dessus).

C’est ici que l’économie biophysique intervient, tout comme les gens de l’ASPO. Cet élément des projections constitue le déni de l’expérience des dernières décennies, où les travaux d’exploration se montrent très inférieurs, dans leurs découvertes de nouveaux gisements, à la demande en constante progression, fonction de la croissance économique. Les économistes qui sont responsables de ces projections se montrent tout simplement incapables d’imaginer un scénario où il n’y aura pas de croissance (les récessions sont des phénomènes cycliques et on en sort); cette confiance rend inopérante la prise en considération du constat qui s’impose, à l’effet que les découvertes majeures sont chose du passé, tout comme la croissance économique qu’elles permettaient.

Même le phénomène du développement des gisements d’énergie non conventionnelle aux États-Unis fait défaut; c’est le sujet d’une des sources de Pineault, un article dans Bloomberg Markets, «US to Dominate Oil Markets After Biggest Boom in World History» et dont la source est justement l’AIÉ. En contraste avec ceci, Charlie Hall a fourni un article complémentaire à celui de Bloomberg, «US Producting a Lot of Natural Gas, But Still Not Making any Money» et qui est conforme à une série d’articles de Gail Tverberg sur son blogue.

Idéologie et constats de fait

Hall, dans son récent envoi, met en évidence le travail de Ted Trainer qui, sur le site The Simple Way, esquisse le même scénario que je présente dans mon livre. «The Oil Situation : Some Alarming Aspects» résume la situation telle que je la comprends depuis un bon moment, et me met en désaccord avec Pineault et, finalement, plutôt l’ensemble du mouvement environnemental.

  • La production de pétrole conventionnel semble avoir eu un pic il y a environ dix ans.
  • La quantité d’énergie requise pour fournir chaque unité d’énergie en pétrole (ÉROI) est en augmentation constante et l’ÉROI en baisse.
  • Le taux de croissance des découvertes de nouveaux gisements [de pétrole conventionnel] a chuté de façon dramatique alors que les investissements requis pour l’exploration et l’exploitation ont augmenté énormément.
  • Il n’y a pas de raison de croire que le fracturation et d’autres initiatives technologiques utilisées pour produire le pétrole et le gaz non conventionnels fera beaucoup de différence (le jaune dans la figure ci-haut).
  • La capacité d’exportation de nombreux pays producteurs de pétrole décline rapidement en raison de conditions internes qui se détériorent.
  • D’impacts extrêmement perturbateurs sur l’économie mondiale sont inévitables.

Nous sommes devant des propositions pour une transition énergétique dont les promoteurs se sentent obligés de faire face à une abondance de pétrole (et de gaz, et de charbon) pour l’avenir prévisible (Pineault: jusqu’en 2060) et qui comporte de nouvelles émissions de GES en augmentation. Ces propositions appellent des interventions de la société civile, comme celles mobilisées pour l’opposition à Énergie Est; maintenant, et autrement, elles sont contre Keystone XL, probablement à comprendre dans le même cadre économique qui a mis fin à Énergie Est (mais ce sera à voir). Nature Québec tient son AGA samedi prochain, avec sur le programme la mobilisation pour de nouvelles initiatives touchant le gaz, et avec Éric Pineault et Normand Mousseau parmi les conférenciers invités.

Les informations qui alimentent le mouvement semblent venir des agences de l’énergie gouvernementales comme l’AIÉ et l’ONÉ, ainsi que de l’Energy Information Administration des États-Unis. D’après des années de suivi de ces informations, je conclus qu’elles comportent, apparemment sans exception, la pensée magique à l’origine des projections de ces agences, fondées sur une confiance inébranlable dans la croissance économique comme seule source de progrès des sociétés.

En contrepartie, une approche qui n’est pas fondée sur cette idéologie, et qui accepte que la croissance ne représente pas une incontournable de l’humanité, met de l’avant les analyses de l’économie écologique et biophysique. Celles-ci confrontent les projections avec des constats de fait, ceux résumé par Trainer (et plus largement et au fil des années, par Hall). Le débat et les suites de mon travail sur le livre sont bien en question…

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Entre l’idéologie de la croissance et les constats de fait

C’était en collaboration avec le Comité de transition énergétique de Stop Oléoducs de la Capital du mouvement Coule pas chez nous que j’ai présenté une conférence au cégep Sainte-Foy le mercredi 15 novembre. Nous avons profité de l’occasion pour lancer en même temps mon livre Trop tard : La fin d’un monde et le début d’un nouveau, publié par Écosociété. Ma présentation suivait une première dans la série que le Comité organise, celle-là donnée par Éric Pineault.

J’ai abordé le thème de la série avec un titre qui mettait en question l’idée même d’une «transition», tellement les pressions sur le système sont grands et urgents. Dans «La sortie du pétrole – plus que l’on pense : il n’y aura pas de «transition»», j’ai esquissé les grandes lignes du triptyque de l’échec, la première partie de mon nouveau livre, en cherchant à fournir un même temps des perspectives sur les problématiques globales qui sont associées à la série d’effondrements projetées par Halte à la croissance et que je crois en cours de réalisation.

ASPO All Diapo 31

Projections du déclin du pétrole produit d’ici 2040. Source: Association for the Study of Peak Oi de l’Allemagne, laissant l’avenir en pâle pour souligner les problèmes. Cliquer pour la source.

Une conférence peut-être «ratée»

Un ami qui était à la conférence en est sorti avec le sens qu’elle a fourni «un tout nouvel éclairage sur les défis que nous présenteront les effets des changements climatiques», ce à quoi j’ai répondu : «Ma présentation fournissait un argument sur l’effondrement de la production industrielle qui n’a pas de lien direct avec les changements climatiques, sauf que cet effondrement va réduire par son effet même l’utilisation des énergies fossiles et les émissions de GES qui autrement s’en seraient suivies.»

Un des commentaires sur mon dernier article allait dans le même sens, l’économiste pensant (je soupçonne) que l’environnementaliste de quatre décennies ne pouvait être en train de s’attaquer à des dérapages économiques. J’ai répondu :

Ni le livre ni mes articles ne cherchent à fournir des suggestions concernant le combat pour éviter les changements climatiques catastrophiques. Comme je propose dans le livre, cette bataille-là est perdue, nos sociétés (et surtout nos gouvernements et leur préoccupation pour le maintien de notre système économique avant toute chose) n’étant pas en mesure de poser les gestes nécessaires. C’est «trop tard» pour cette bataille.

Le livre porte sur un effondrement de notre système socio-économique et la nécessité de chercher à poser des gestes qui pourront favoriser des moyens pour passer à travers. L’effondrement va «régler» jusqu’à un certain point le défi des changements climatiques, sans que nous agissions pour cela.

Comme nous savons bien, les messages des uns se transforment dans les compréhensions des autres en fonction des filtres de chacune, et il y a toutes les raisons de croire que ma présentation, cherchant à passer outre les défis dus au fait que l’effondrement que je veux présenter est plutôt invisible, a été capté dans de multiples versions. J’ai fourni moi-même un exemple de ceci quand j’ai transformé le discours d’Éric Pineault sur les projections mondiales pour le pétrole en un discours portant sur les seuls sables bitumineux (voir les commentaires sur l’article précédent de ce blogue, mais j’y reviens plus bas).

Résumé de ma conférence de lancement

Je présente donc ici un petit résumé de ma conférence, pensant que l’écrit se déforme selon la lectrice un peu moins que l’oral.

J’ai commencé (1) en partant des débats récents sur les pipelines (dont Énergie Est, maintenant «réglé») et sur la congestion routière qui mettent en évidence la situation de nous, les populations des pays riches. Nous ne réalisons pas que, d’une part, l’extraction et le transport du pétrole causent de sérieux dégâts ailleurs alors que nous protestons contre la possibilité de tels dégâts chez nous et, d’autre part, nos problèmes de congestion sont associés à la dominance d’un produit de luxe, l’automobile, que la plupart de l’humanité ne peut se permettre. J’ai complété le portrait avec une réflexion sur le fait que, justement, nous les riches ne sommes qu’une petite partie de l’humanité, et la partie pauvre continue à croître en nombre, la mettant devant des défis encore plus importants que ceux qu’elle connaît de nos jours. Nous vivons toutes sur une planète «pleine» où l’empreinte écologique est déjà dépassée, et depuis longtemps.

J’ai poursuivi (2) en soulignant que la «sortie du pétrole» associée à l’opposition aux pipelines implique des conséquences insoupçonnées par les militants, une récession dans les provinces productrices (et dans le pays en entier, dont la croissance du PIB depuis longtemps est associée à cette production) et l’abandon de l’automobile privée dans le pays devant l’impossibilité d’électrifier la flotte (à la limite possible au Québec, mais non pas ailleurs). La baisse du rendement énergétique (ÉROI) de nos sources d’énergie dans un proche avenir fait que la récession risque ultimement d’être mondiale – l’effondrement.

Cette baisse (3) va de pair avec le fait que nous entrons dans une période d’environ 15 ans où la sortie du pétrole (conventionnel) va s’imposer avec l’épuisement des énormes réserves du passé et où les énergies fossiles non conventionnelles et les énergies renouvelables auront un ÉROI si bas que le fonctionnement de notre société sera mise en cause. Ceci arrivera dans un monde dominé par des inégalités et où le PIB risque fort d’être en baisse (la «récession permanente» de Tim Morgan).

J’ai posé donc la question (4) «Comment donc aborder les véritables enjeux associés à une réduction massive de notre consommation d’énergie?». J’y ai abordé l’échec de la COP21 et l’impossibilité de mettre en œuvre l’Accord de Paris devant le fait que cette mise en œuvre met en question l’ensemble des principaux acteurs du système économique à l’échelle mondiale. Une «esquisse de conclusion» mettait en perspective une population humaine où les riches dépassent de façon importante la capacité de support de la planète (par leur empreinte écologique) alors que les pauvres n’atteignent même pas le seuil minimum de l’Indice de développement humain des Nations Unies.

Planète vivante 2010, tome ii, p.73 http://awsassets.wwf.ca/downloads/lr_wwf_lpr2010_fr.pdf

Représentation graphique des dépassements des pays riches par leur empreinte écologique (axe vertical) et l’incapacité des pays pauvres à atteindre le seuil minimum de l’Indice de développement humain (0,8 de l’axe horizontal). Cliquer pour une image plus claire et la source.

J’insistais sur la réalisation par les pauvres de cet état de faits et la probabilité de migrations massives mentionnées au début dans le contexte d’une présentation des inégalités.

(5) J’ai poursuivi en insistant sur le fait que même des interventions qui paraîtraient normales dans le cadre actuel vont devoir se transformer dans le sens que j’essaie de développer dans le livre, où deux des trois parties portent sur l’avenir que nous devons assumer devant l’effondrement. Sans que cela n’arrive comme objectif explicit, nous allons connaître une société «post-capitaliste» où les fondements du capitalisme résumés par Yve-Marie Abraham ne s’imposeront plus : propriété privée remise en question, salariat aboli, prêt à intérêt supprimé, interdiction de l’entreprise privée à but lucratif. En dépit de ces propos critiques du capitalisme et en apparence «capotés», qui circulent néanmoins depuis très longtemps, l’effondrement du système capitaliste va aboutir à quelque chose du genre, à moins de nous trouver dans un chaos social.

Finalement, je suggère, suivant mon travail sur l’IPV, qu’il y a un véritable potentiel au Québec pour une nouvelle société: en région, où la foresterie et l’agriculture ne sont déjà pas vraiment des activités de marché et où l’exploitation minière ne fournit presque pas de bénéfices à la société actuelle; dans les villes, énergivores, qui devront se transformer, en parallèle à un exode pour alimenter une agriculture paysanne, laissant de grandes communautés où la vie de quartier va redevenir primordiale. Voilà ce qu’il faut préparer devant l’imminence de l’effondrement.

Le cri d’alarme est dépassé, la mobilisation s’impose

Bref, il me paraît assez raisonnable de suggérer que les énormes défis des inégalités à travers la planète, tout comme ceux des changements climatiques, ne représentent plus des priorités d’intervention face à un effondrement qui nous met devant la nécessité de changements qui vont aller dans le sens de ces défis, mais autrement. C’est finalement le message de base du livre, avec son sous-titre qui suggère que notre société actuelle est en voie de disparition mais qu’un effort de préparer une autre devrait attirer notre attention. Ce n’est pas un environnementaliste qui lance un cri d’alarme (cela fait 50 ans et plus que nous entendons de tels cris presque inutiles, y compris le plus récent, celui des 15 000 scientifiques qui sont sortis pendant la COP23 avec une déclaration dans Bioscience au nom de l’Union of Concerned Scientists); ce n’est pas non plus un constat de la catastrophe qui nous tombe dessus. C’est un effort de rallier les éléments de la société qui peuvent être réveillés à cette nécessité de sortir de notre paralysie devant les échecs répétés et d’aborder les défis autrement. «Bientôt il sera trop tard pour inverser cette tendance dangereuse», indique un des coauteurs de la récente déclaration, montrant justement la paralysie qui nous empêche de sortir de notre sommeil. Il est en effet déjà trop tard, mais non pas pour les raisons évoquées par la déclaration, qui continue dans la tradition qui remonte au sommet de Stockholm en 1972, voire avant.

Mon effort de permettre à appréhender l’invisible comporte donc ses propres défis. C’était celui de la rédaction du livre, pour commencer. Je cite dans l’Avant-propos un ami écomiste écologique qui semble presque en état de paralysie:

Concernant les crises, si je n’étais pas activement impliqué dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et possèdent des téléphones cellulaires, etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écolo- giques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

C’est une semblable paralysie qui semble rendre la société civile incapable de réagir aux échecs de ses efforts après des décennies, échecs qui brillent aujourd’hui par les crises qui sévissent en dépit d’eux; elle continue à agir comme pendant tout ce temps, consciente en même temps que cela ne fonctionne plus. La réaction à l’échec de la COP21 semble s’insérer dans cette paralysie: en dépit du fait que le GIÉC nous a fourni un budget carbone et un échéancier qui rendent la poursuite des efforts habituels de changer le système – de mitiger ses élans – voués à l’échec que représentent les changements climatiques hors de contrôle, tout continue comme avant, avec perte de calculs et perte d’échéanciers.

Le fondement énergétique de la non-transition

Dans sa présentation du 25 octobre, Éric Pineault proposait, suivant des sources qu’il m’a fournies par après (World Energy Outlook – WEO – 2016 surtout; il s’agit d’une publication annuelle de l’Agence internationale de l’énergie(AIÉ) de l’OCDE), qu’il n’y aura pas de manque de pétrole pour encore des décennies, qu’il n’y aura pas de «pic de pétrole». J’ai commenté brièvement ces propos dans les échanges sur mon dernier article, j’y suis revenu dans ma présentation, mais la situation mérite une attention ici pour montrer les fondements de mon constat qu’il y aura effondrement de notre système économique à plutôt brève échéance et qu’il viendra justement des conséquences de ce pic de pétrole.

ASPO 2040 projections

Tirée des travaux de l’ASPO, commentant la première figure du présent article, pour laquelle un lien est fourni plus bas: (1) projection de croissance de la demande; (2) pic en 2030, caché; (3) réserves de l’OPEP avec pic en 2010 (la courbe du bleu foncé); (4) la courbe montante (bleu pâle) avec des augmentations de (3) ; rouge – nouvelles découvertes qui défient le bilan du passé; jaune – sources non conventionnelles, très hypothétiques. Figure trop floue pour tout voir; la lecture du document de l’ASPO allemand est recommandée.

 

Notre système «roule» sur l’énergie fossile depuis des décennies. C’était une énergie facile d’accès et assez bon marché. Nous sommes aujourd’hui devant un déclin important de notre approvisionnement en énergie bon marché et facile d’accès: nous sommes devant le pic du pétrole conventionnel et ses conséquences, un approvisionnement de plus en plus important en énergie fossile non conventionnelle, dans les prochaines décennies.

Alain Vézina a fourni dans les commentaires sur le précédent article le lien pour une récente publication de l’ASPO (Association for the Study of Peak Oil) de l’Allemagne. Le document fournit des perspectives sur le WEO 2017 et montre (voir la figure au début de cet article, avec élaboration des éléments dans la figure juste au-dessus ici) les faiblesses des projections du travail de l’AIÉ. Steven Kopits l’esquisse dans une présentation au Center for Global Energy Policy de l’université Columbia en 2014 (pour le diaporama, voir ici), que j’ai mentionnée dans les échanges sur le dernier article; j’ai pu la voir moi-même en analysant le travail de l’Office national de l’énergie du Canada à partir d’une expérience saississante devant l’ONÉ en 2006, aboutissant à une réflexion en permanence sur la situation: l’approche des agences d’énergie gouvernementales procède en fonction de différentes prévisions de croissance économique, lesquelles permettent d’estimer la quantité d’énergie (presque exclusivement fossile depuis longtemps) nécessaire pour la soutenir. Clé dans les publications de l’AIÉ est un élément des projections qui s’identifie comme «les gisements encore à découvrir» (le rouge dans la figure ci-dessus).

C’est ici que l’économie biophysique intervient, tout comme les gens de l’ASPO. Cet élément des projections constitue le déni de l’expérience des dernières décennies, où les travaux d’exploration se montrent très inférieurs, dans leurs découvertes de nouveaux gisements, à la demande en constante progression, fonction de la croissance économique. Les économistes qui sont responsables de ces projections se montrent tout simplement incapables d’imaginer un scénario où il n’y aura pas de croissance (les récessions sont des phénomènes cycliques et on en sort); cette confiance rend inopérante la prise en considération du constat qui s’impose, à l’effet que les découvertes majeures sont chose du passé, tout comme la croissance économique qu’elles permettaient.

Même le phénomène du développement des gisements d’énergie non conventionnelle aux États-Unis fait défaut; c’est le sujet d’une des sources de Pineault, un article dans Bloomberg Markets, «US to Dominate Oil Markets After Biggest Boom in World History» et dont la source est justement l’AIÉ. En contraste avec ceci, Charlie Hall a fourni un article complémentaire à celui de Bloomberg, «US Producting a Lot of Natural Gas, But Still Not Making any Money» et qui est conforme à une série d’articles de Gail Tverberg sur son blogue.

Idéologie et constats de fait

Hall, dans son récent envoi, met en évidence le travail de Ted Trainer qui, sur le site The Simple Way, esquisse le même scénario que je présente dans mon livre. «The Oil Situation : Some Alarming Aspects» résume la situation telle que je la comprends depuis un bon moment, et me met en désaccord avec Pineault et, finalement, plutôt l’ensemble du mouvement environnemental.

  • La production de pétrole conventionnel semble avoir eu un pic il y a environ dix ans.
  • La quantité d’énergie requise pour fournir chaque unité d’énergie en pétrole (ÉROI) est en augmentation constante et l’ÉROI en baisse.
  • Le taux de croissance des découvertes de nouveaux gisements [de pétrole conventionnel] a chuté de façon dramatique alors que les investissements requis pour l’exploration et l’exploitation ont augmenté énormément.
  • Il n’y a pas de raison de croire que le fractionnement et d’autres initiatives technologiques utilisées pour produire le pétrole et le gaz non conventionnels fera beaucoup de différence (le jaune dans la figure ci-haut).
  • La capacité d’exportation de nombreux pays producteurs de pétrole décline rapidement en raison de conditions internes qui se détériorent.
  • D’impacts extrêmement perturbateurs sur l’économie mondiale sont inévitables.

Nous sommes devant des propositions pour une transition énergétique dont les promoteurs se sentent obligés de faire face à une abondance de pétrole (et de gaz, et de charbon) pour l’avenir prévisible (Pineault: jusqu’en 2060) et qui comporte de nouvelles émissions de GES en augmentation. Ces propositions appellent des interventions de la société civile, comme celles mobilisées pour l’opposition à Énergie Est; maintenant, et autrement, elles sont contre Keystone XL, probablement à comprendre dans le même cadre économique qui a mis fin à Énergie Est (mais ce sera à voir). Nature Québec tient son AGA samedi prochain, avec sur le programme la mobilisation pour de nouvelles initiatives touchant le gaz, et avec Éric Pineault et Normand Mousseau parmi les conférenciers invités.

Les informations qui alimentent le mouvement semblent venir des agences de l’énergie gouvernementales comme l’AIÉ et l’ONÉ, ainsi que de l’Energy Information Administration des États-Unis. D’après des années de suivi de ces informations, je conclus qu’elles comportent, apparemment sans exception, la pensée magique à l’origine des projections de ces agences, fondées sur une confiance inébranlable dans la croissance économique comme seule source de progrès des sociétés.

En contrepartie, une approche qui n’est pas fondée sur cette idéologie, et qui accepte que la croissance ne représente pas une incontournable de l’humanité, met de l’avant les analyses de l’économie écologique et biophysique. Celles-ci confrontent les projections avec des constats de fait, ceux résumé par Trainer (et plus largement et au fil des années, par Hall). Le débat et les suites de mon travail sur le livre sont bien en question…

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Un effondrement, mais un certain espoir

La fin de semaine du 20 au 22 octobre avait lieu à Montréal le colloque biennal de la Société canadienne d’économie écologique. Il y avait une assez bonne assistance (à l’édifice John Molson de l’Université Concordia) mais on apprenait lors de l’Assemble générale annuelle qu’il y avait moins de 100 personnes membres de la Société à travers le pays; on peut ajouter qu’il n’y a que quelques individus au Québec qui sont membres. Cela semble consacrer la situation au Canada, et partout dans le monde, où les économistes néoclassiques dominent dans les analyses, les calculs et les prises de décisions, cela en insistant sur le maintien de la croissance économique comme fondamentale pour la société.

444. circulation normale, difficile à imaginer si tout le monde était en auto; et à ne pas oublier le stationnement des motos sur les trottoirs et un peu partout

Circulation normale à Ho Chi Minh Ville, difficile à imaginer si tout le monde était en auto, si tout le monde pouvait en posséder une; et à ne pas oublier le stationnement des motos sur les trottoirs et un peu partout. Il faut changer nos tactiques en matière d’intervention.

Comme un économiste écologique ami m’a noté l’an dernier, en dépit des conclusions de cette discipline à l’effet que nous sommes en grave danger économique et social, tout semble se dérouler comme si nous étions (presque) dans le meilleur des mondes. Je le cite dans l’Avant-Propos de mon livre :

Concernant les crises, si je n’étais pas activement dans la recherche sur les problèmes écologico-économiques et donc si je ne savais pas que nous sommes en train d’épuiser nos stocks de capital, je ne saurais même pas qu’il y a des problèmes. Pour moi et pour la plupart des gens que je connais bien, la vie est belle, les écosystèmes locaux semblent en santé, la violence diminue dramatiquement (en regardant à l’échelle des siècles), les droits humains (homosexuels, femmes, etc.) s’améliorent, les gens pauvres (au moins aux États-Unis [où il enseigne] et même jusqu’à un certain point au Brésil [d’où il écrivait]) conduisent des autos et ont leurs cellulaires, etc., etc. En raison des longues périodes d’évolution des processus écologiques, la plupart des gens resteront largement inconscients de crises écologiques avant qu’elles ne soient presque irréversibles.

Cet économiste participait l’an dernier au colloque de la Société américaine de l’économie écologique et de celle de la Société de l’économie biophysique, et j’ai relu mon article dans le blogue sur cet événement pour alimenter ma réflexion sur ce qui s’est passé cette année. L’article présente un bon portrait de la situation qui m’a poussé à écrire le livre qui arrive, après presque deux ans de travail, et je suggère la lecture de l’article aux intéressées.

Pourquoi un livre?

D’une part, il y a tout le questionnement sur ce qu’il faut faire, ce que l’on peut faire, devant des connaissances montrant presque sans failles des catastrophes qui arrivent. Un atelier au colloque de l’an dernier intitulé «Pourquoi et comment l’économie écologique doit changer ses tactiques» n’a pas réussi à formuler des suggestions. Assez curieusement, un atelier avec sensiblement le même thème a eu lieu durant la dernière journée du colloque de Montréal cette année, avec plusieurs des mêmes acteurs – et avec le même résultat, la proposition de poursuite des approches qui sont reconnues comme ayant échoué.

C’est à noter que les «conclusions» des deux ateliers sur le changement de tactiques mettaient l’accent sur l’éducation comme une priorité; cela fait longtemps que nous l’essayons déjà. Les facultés de «sciences économiques» sont dominées partout par des économistes néoclassiques laissant une part minuscule pour les économistes écologiques et biophysiques, et de toute façon, nous n’avons plus le temps de nous permettre de planifier en termes de décennies.

D’autre part, comme dans les échanges dans la section des commentaires suivant l’article sur le colloque de l’an dernier, il y a cette insistance sur l’espoir et sur une approche positive. J’y suggérais que je ne vois pas comment l’effondrement qui s’annonce peut s’arrimer avec la «transition» tant souhaitée. Ce sentiment était aussi très présent au colloque de Montréal. Dans le livre, j’aborde le thème en suggérant qu’effondrement il y aura, dans l’ordre temporel des projections de Halte à la croissance, mais que cela ne nous laisse pas comme seule «réponse» l’abandon. Les deux-tiers du livre comportent (i) une esquisse de certaines situations qui constituent déjà des tendances vers une certaine transition, et (ii) des suggestions concernant des possibilités, finalement peu probables, quant à des interventions qui fourniraient les assises d’une nouvelle société toute entière.

J’écrivais en pensant à un commentaire fait il y a deux ou trois ans par un collègue dans le mouvement environnemental. «Harvey a raison dans ses critiques et ses analyses, disait-il, mais je ne changerai pas ma façon de faire tant qu’il ne me fournit pas des pistes de solutions.» Plus de la moitié du livre cible donc ce défi. En effet, clé dans la recherche de nouvelles tactiques dans la sensibilisation des décideurs et du public est une reconnaissance que nous sommes dans la trajectoire des projections de Halte à la croissance; il est temps de laisser dernière nous l’effort d’influencer les décideurs (et les économistes) complètement pris par le modèle actuel et de porter notre attention sur les gestes que nous pouvons poser pour mieux nous préparer pour son effondrement.

Et le concret…

En même temps, et de façon très concrète, plusieurs des analyses du livre aboutissent à une proposition fondamentale et clé pour la nouvelle société. Il nous faut abandonner l’automobile privée, j’y insiste: pour nous aider à réduire notre empreinte écologique à un niveau acceptable; pour constituer la pièce de conviction dans tout effort de notre part à agir en fonction des exigences du budget carbone développé par le GIÉC et qui constitue le seul espoir d’éviter des perturbations climatiques désastreuses; pour fournir un plan de match pour une nouvelle société moins prise par la frénésie de celle actuelle; pour reconnaître les énormes inégalités dans le monde qui font que des milliards d’êtres humains ne peuvent même pas penser posséder une auto, leur laissant comme options des mobylettes ou petites motocyclettes et des vélos et un système à plusieurs niveaux de transport en commun, public. Il faudrait appliquer à nous dans les pays riches aussi ce type de restrictions dans les moyens de transport, histoire de reconnaître que nous sommes des «gloutons» (terme utilisé par Yves-Marie Abraham).

Le livre part donc avec le constat d’un effondrement qui n’est nulle part appréhendé par le public et qui ne sera pas facilement «véhiculé» à celui-ci; il poursuit avec des propositions qui sont plutôt inconcevables pour ce même public. Cela m’amène à lancer un appel aux organismes de la société civile, environnementaux aussi bien que sociaux, à réorienter leurs approches dans le sens des constats du livre: ils savent déjà que leurs approches ne marchent pas, mais comme les économistes écologiques (et biophysiques), ils semblent presque paralysés face aux défis. L’abandon du véhicule personnel réunit plusieurs éléments de leurs interventions actuelles et la promotion de cette option offre du concret dans la nécessité de «changer de tactiques».

NOTE: Pierre-Alain Cotnoir a fourni dans un commentaire sur  mon dernier article le lien pour un article intéressant écrit par l’ancien ministre français de l’Environnement Yves Cochet, qui aborde les mêmes problématiques que mon livre, mais pousse plus loin dans la réflexion sur le moyen terme…

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«L’Accord de Paris, un premier pas en avant» (sic…)

Voilà que cela fait plus de trois mois depuis mon dernier article pour le blogue. Je travaillais sur un manuscrit qui va paraître cet automne, manuscrit qui porte sur les dérapages du système économique et sur les défaillances dans nos efforts de le contrôler. Je prétends que c’est maintenant trop tard pour continuer dans la même veine que celle marquant nos interventions depuis des décennies, que les projections de Halte à la croissance se réalisent (la figure) avec un effondrement de l’économie de production industrielle. Quand le texte sera publié, je m’organiserai pour permettre des commentaires sur le blogue, en espérant que je vais réussir à intéresser plusieurs.

LtG Turner

 

L’Accord de Paris, un premier pas en avant (sic…)

Entretemps, et en parlant de défaillances : Lors d’une récente rencontre qui abordait le dossier des changements climatiques, un des leaders des principaux groupes environnementaux a conclu sa présentation en soulignant que l’Accord de Paris est un «premier pas en avant» vers un éventuel contrôle du réchauffement. C’était assez difficile à comprendre, un discours lénifiant et trompeur, l’Accord de Paris étant fort probablement le dernier pas avant de constater l’échec de l’ensemble des efforts et la nécessité de passer à un autre mode d’intervention, en dépit de l’inertie qui marque les interventions des groupes environnementaux .

À toutes fins pratiques, et en dépit du fait qu’ils sont le principal véhicule de sensibilisation à cet égard, les groupes qui insistent sur le succès inhérent dans l’adoption de l’Accord de Paris rejettent ainsi les travaux du GIÉC et des décennies d’expérience. Le GIÉC nous a donné et un budget carbone – la quantité maximale d’émissions de GES que nous pourrons produire tout en respectant l’objectif de Paris d’un réchauffement contenu en dedans de 2°C – et un échéancier tenant compte de la situation actuelle et du budget carbone. L’intervention trompeuse était vraiment difficile à comprendre, même s’il y a peu de raisons de croire que des interventions différentes constituant de vrais «premiers pas», prônant par exemple l’élimination de la voiture personnelle, seraient écoutées par le public et les responsables politiques.

Le budget carbone est clair et j’en ai parlé à plusieurs reprises, dont ici. Il s’agit d’une vraie première dans l’ère des préoccupations environnementales, une limite quantifiée que doit respecter notre civilisation dans ses activités économiques et sociales si elle ne veut pas déclencher son propre effondrement. Jusqu’ici, le mouvement environnemental a toujours cherché à restreindre les ardeurs des promoteurs du développement économique sans remettre en question le modèle de développement lui-même. Aujourd’hui – et c’était le défi de la COP21 – cette approche ne peut plus fonctionner dans un cadre restreint: pour l’ensemble de l’humanité, nous connaissons maintenant les limites de ces ardeurs et cela dans un contexte d’énormes inégalités entre les différentes populations des pays riches et des pays pauvres.

Presque sans exception, nos leaders environnementaux insistent sur le succès important de Paris, cela parce que les pays du monde y ont accepté un Accord – peu importe que cet Accord n’ait pas d’assises dans des engagements volontaires des pays visant à restreindre les émissions de GES de leurs activités respectives de manière à respecter le budget carbone. Les pays ont «annoncé» à Paris leur intention de poursuivre dans une voie qui va nous mener à une hausse de température d’environ 3°C, une véritable catastrophe reconnue par tout le monde. Le «développement économique» ne permet pas de faire autrement, et cela est vrai non seulement en Chine et aux États-Unis, mais ici au Canada aussi. Pour en avoir le portrait, voir le récent livre de Normand Mousseau sur douze mythes touchant les changements climatiques qu’il faut déboulonner au Canada. Un treizième mythe, celui qui croit en la croissance économique verte et sans limites, représente plutôt la trame de fond des critiques, non reconnue comme mythe par Mousseau.

Et on continue…

Pendant la période de rédaction du livre, je suivais quand même, distraitement, l’impressionnante revue de presse Enjeux énergies et environnement mise en ligne par Stéphane Brousseau. Il était presque fascinant de voir la couverture médiatique et le grand ensemble d’intervenants en environnement qui la commentait poursuivre dans la même veine qui définit les activités depuis des décennies, sans constater le manque de succès que je considère définitif de notre approche, prise aujourd’hui par une inertie consacrée par des décennies d’activités. En contrepartie, le 24 août, j’ai entendu aux nouvelles de Radio-Canada, pour une première fois, un reportage/analyse sur la possibilité que les finances ne seront pas là pour Énergie Est, pas plus que pour les sables bitumineux eux-mêmes… La revue de presse, en dépit de son moteur de recherche exceptionnel, n’a apparemment pas capté la nouvelle, peut-être parce que c’était de l’audio. J’avance l’idée depuis un certain temps, suggérant que le questionnement de fond sur les énergies non conventionnelles, sur le plan des coûts et de leur ÉROI, devrait être fondamental.

Une trame de fond de mon propre manuscrit – et de mon blogue – est l’échec du mouvement environnemental (le sujet du premier article du blogue) et la nécessité, l’urgence, de commencer à reconnaître cet échec et agir autrement. Cela pourrait commencer par une reconnaissance de l’échec de Paris. L’ouragan Harvey à Houston fournit des perspectives sur la situation. En rédigeant ce texte, j’avais commencé à décrire la situation à Houston en me référant aux deux ouragans probablement de récurrence 100 ans, cela depuis 2001 (Allison) et incluant Harvey. D’autres ont poussé la petite recherche plus loin: Karel Mayrand a contribué au portrait le samedi 2 septembre à Faut pas croire tout ce qu’on dit de Michel Lacombe en notant qu’il y a eu trois événements météorologiques de récurrence 20 ans depuis 1 an à Houston, le dernier, Harvey, représentant une instance de récurrence 100 ans; Francine Pelletier, dans sa chronique  du 6 septembre au Devoir, ajoute que, depuis 1989, Harvey représente le 6e événement météorologique à Houston de récurrence de 100 ans… La ville est apparemment localisée dans une région de milieux humides, et sa croissance pendant les dernières décennies s’est faite carrément dans des zones inondables; un tel aménagement n’est peut-être pas surprenant dans un État où la population est probablement majoritairement climatosceptique, dans un pays qui est officiellement climatosceptique depuis la décision de Trump de le retirer de l’Accord de Paris. En dépit des évidences, la croissance – démographique, économique, territoriale – insiste sur d’autres priorités qu’une préoccupation pour des contraintes restreignant nos activités. En contraste, on peut soupçonner de nombreux militants de suggérer qu’il s’agira d’un «premier pas» dans la reconnaissance (enfin) des menaces des changements climatiques et de la nécessité de s’y attaquer. Je suggère que cela ne sera pas le cas. Pire, en mettant l’accent sur les menaces écologiques, ils ne voient pas les menaces qui pointent du coté du modèle économique lui-même, le pendant de l’incapacité des décideurs de voir les menaces écologiques.

Cette croissance est recherchée universellement par les décideurs, dont l’ensemble des participants à la COP21 où les engagements en termes de réductions des émissions de GES ont manqué à l’appel. Notre  propre pays, officiellement préoccupé par le défi des changements climatiques, insiste pour agir de la même façon que partout ailleurs, cherchant à mitiger ses impacts à travers des décisions qui cherchent en permanence le développement énergétique fondé sur l’énergie fossile. Nous avons pourtant connu nos mini Houston (et, dans un tout autre contexte, nos feux qui ne sont pas mini, en Colombie Britannique). Et au Québec le gouvernement soutient l’idée du gaz naturel comme énergie de transition qui est digne d’un positionnement d’il y a 25 ans, et s’attaque en priorité aux «vraies affaires».

Pourtant

Les projections de Halte suggère un effondrement de notre système économique de production industrielle (la courbe mauve dans la figure ci-haut), aux environs de 2025, dit autrement et suivant d’assez près Naomi Klein et sa « décennie zéro », pour la période 2020-2030. Cela est projeté pour arriver avant des effondrements écosystémiques (la courbe bleue) que tout le monde peut commencer à imaginer face aux multiples événements qui se présentent (et Irma arrive, apparemment la plus importante perturbation climatique de l’histoire de l’Atlantique). L’échéancier établi par le GIEC (développé par Gignac et Matthews ou Gignac dans le texte déjà commenté) et que la COP21 n’a pas pu reconnaître dans ses engagements insiste pour un changement de paradigme dans nos interventions.

Nos journalistes passent proche de mieux cerner cet enjeu que les intervenants de la société civile (du moins dans leurs discours pour le public). Pendant ma période de rédaction et de réflexion, Gérard Bérubé du Devoir a produit deux chroniques intéressantes, un premier un juin sur le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, un deuxième sur les enjeux associés à l’absence d’assurance adéquate aux États-Unis face aux menaces de perturbations climatiques (80% des résidents de Houston n’aurait pas d’assurance pour couvrir leurs pertes récentes). Les articles fournissent des perspectives sur les enjeux économiques mais sans se pousser encore jusqu’à voir l’incompatibilité entre notre modèle et la nécessité de réduire nos émissions, c’est-à-dire réduire notre dépendance à l’énergie fossile et notre activité économique. De son coté, Francine Pelletier se montre assez régulièrement lucide face à l’échec de nos interventions, mais ne pousse pas encore pour le changement de paradigme.

 

 

 

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Brasser la cage (2) – «l’austérité joyeuse»

Les cinq chantiers proposés par l’IRIS dans son récent livre s’insèrent dans une vision d’une société où l’économie est «l’ensemble des activités socialement utiles et [dont] l’articulation doit être pensée sur le plan collectif» (p.18). Les auteures ne fournissent pas de référence pour cette vue de l’économie, mais ce qui est clair est qu’elle est plutôt incompatible avec la vision de l’économie néoclassique. Ces chantiers fournissent en fait quelques fondements d’une nouvelle société et non, comme elles veulent, la nôtre adaptée pour en prendre compte, adaptation qui se montre illusoire d’après des décennies d’efforts.

Le livre sur les chantiers est une sorte de clarification des objectifs du livre Dépossession (voir la série d’articles du blogue de mars 2015) qui ne réussit pas à fournir le portrait de l’avenir que les auteurs pensent souhaitable. Dépossession annonce un deuxième volume sur les enjeux sociaux, qui pourrait être ce livre sur les chantiers, même s’il n’y est nullement mention.

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Un territoire agricole à mettre sous gestion publique, option déjà possible pour le territoire de la forêt publique

Réapproprier son territoire

La définition du territoire dans le quatrième chapitre fournit déjà des perspectives plutôt nouvelles; il est «un espace social, vécu et occupé par des groupes qui s’y donnent un mode de vie et une représentation d’eux-mêmes» (83). Il s’agit d’un complément à la définition du premier chapitre de l’économie et permet d’aborder la question de l’aménagement et de l’occupation du territoire suivant une perspective de changement profond.

Comme c’est le cas pour les autres chapitres, celui-ci cible pour sa réflexion des enjeux déjà reconnus et pour lesquels il existe déjà des modèles à suivre, même s’ils se trouvent à un niveau marginal actuellement. Les implications d’un effondrement rehaussent l’intérêt de leurs modèles dans un contexte plus exigeant quant à la recherche de véritables pistes pour passer à travers. Le tout cherche à sortir de la domination de l’économie marchande qui exige une «soumission» au rendement et à la croissance, dans ce chapitre plus explicitement que dans les trois premiers.

Les auteurs ne semblent souligner nulle part que l’objectif de «se donner la capacité d’agir sur les conditions de la vie collective» (87) plutôt que de se soumettre aux objectifs de croissance comporte presque inéluctablement l’abandon du modèle dominant et – nulle part mentionnée – une diminution de revenus qui est refusée explicitement dans le chantier sur la réduction du temps de travail, et esquivée ici. Comme souligné dans la précédent article, il s’agit pourtant d’un fondement d’une nouvelle société qui cherche à s’insérer dans la durée alors que nous risquons des effondrements à l’échelle planétaire.

Dès le départ, les auteures cible la propriété privée comme source des problèmes, revenant à un autre fondement de ce modèle dominant, avec celui du travail salarié. Elles reconnaissent d’emblée une autre façon d’identifier le territoire que le niveau de revenus que l’on estime pouvoir en tirer et un autre mode de propriété que la propriété privée, en échange de bénéfices sociaux accrus. Ils proposent deux mesures, des «organismes foncièrement utiles» (OFU) et, pour regrouper les OFU, des communes, le tout fondé sur le modèle des fiducies foncières communautaires et qui mettrait l’accent sur les décisions prises collectivement concernant l’usage de ces territoires, soustraits à un impératif de rendement.

Leurs propositions pourraient s’appliquer aussi bien dans le cas d’un effondrement que dans l’effort illusoire de changer l’économie productiviste; problématique qui échappe à l’analyse, la question du financement entourant le rachat de grands pans du territoire par la société/l’État. Voilà une occasion pour une intervention d’une CDPQ ayant transformée ses objectifs face à la menace (aussi illusoire que la proposition de l’IRIS…), alors qu’elle est déjà intéressée par ce secteur d’intervention, comme en témoigne son projet avec la FTQ de Pangea[i]. Les propositions du chapitre visent à «localiser et décentraliser la gestion du territoire et à développer le terrioire en fonction du mode de vie (l’usage) plutôt que de la valoirisation marchande (l’échange)» (87).

Dans le cadre d’une importante partie du territoire régie par les OFU, des communes seraient nécessaires comme «nouvelle répartition du pouvoir et des ressources qui rendra possible l’exercice de ce pouvoir… Il faut rompre avec un modèle d’État extrêmement centralisé pour permettre la gestion collective» (96). Voilà un portrait qui rendrait le territoire rural agricole similaire à ce qui caractérise déjà 90 % du territoire forestier (quitte à reconnaître d’importants problèmes à cet égard).

Les auteurs terminent en insistant que cette sorte de gestion territoriale collective exigera un engagement en temps de la part des personnes qui l’occupent, et retournent à la proposition du premier chapitre à générer plus de temps «libre» pour les activités sociales et personnelles. On doit «tout simplement» souligner, à cet égard, que ce temps risque d’être bénévole, solidaire, plutôt que rémunéré, dans une société ayant passée à travers un effondrement de sa structure économique.

Transition

Le dernier chantier du livre fournit, presque sans le vouloir, les fondements pour une transformation du positionnement de l’IRIS, qui doit reconnaître que l’austérité «expansive» qu’il critique ne pourra être remplacée que par une sorte d’«austérité joyeuse», et non par une continuité dans l’abondance obscène qui caractérise actuellement les sociétés riches (dont le Québec). Comme ils disent dès le premier paragraphe «le poids des activités économiques dépasse depuis longtemps les seuils critiques de protection de la nature» (103).

Il s’agit d’une des rares reconnaissances dans le livre de l’état de dépassement qui caractèrise la société actuelle et qui est en train de mener à son effondrement, mais elle cible l’effondrement des écosystèmes planétaires plutôt que celui du modèle sociétal fondé sur l’économie néoclassique (voire néolibérale). Ce dernier est la projection de Halte à la croissance à laquelle je réfère assez souvent.

Le lien est fait avec le portrait d’un ensemble de gouvernements incapables de gérer les défis des changements climatiques, semblerait-il en raison des contraintes économiques liées au modèle de développement économique industriel qu’une telle gestion imposerait, même si cela n’est pas indiqué explicitement.

Les auteurs passent tout de suite à la pièce maîtresse de leur constat, en présentant le budget carbone – celui des émissions que le Québec pourra se permettre tout en respectant les travaux du GIÉC et en évitant une hausse catastrophique de la température à l’échelle planétaire. À la COP21 en décembre 2015, les groupes ont incité la ministre fédérale de l’Environnement à endosser l’idée d’une cible d’une hausse maximale de 1,5°C de température à l’échelle planétaire, même si l’Accord de Paris cible finalement 2°C. Même ce dernier objectif ne nous donne que deux chances sur trois de succès, pas très fort comme avenir prévisible)… Ici, les auteurs fournisent les chiffres:

Si l’on tient compte de son poids démographique relatif, le budget carbone du Québec est de 1,4 Gt de CO2 pour une limite sécuritaire de 2°C. Si l’on vise un seuil limite plus prudent, soit 1,5°C, alors le budget passe à seulement 0,4 Gt de CO2. Cela représente sept années d’émissions au niveau actuel. Cela veut dire que, pour respecter ces limites, il faut réduire nos émissions de GES d’au moins 53 % d’ici 2030 et de 88 % d’ici 2050 si l’on vise le seuil de 2C. Pour celui de 1,5°C, il faudrait atteindre la neutralité carbone (-100 %) dès 2030. (107)

Voilà un élément incontournable de la problématique: les cibles sont inatteignables et les gouvernements ne cherchent même pas à les atteindre de toute façon[ii]. Les auteurs sont tout à fait conscients de la possibilité d’un effondrement dans de telles circonstances, comme ils disent au tout début, en maintenant une causalité à l’envers de celle du Club de Rome:

Si un changement de direction majeur ne survient pas rapidement, le monde pourrait se diriger vers une augmentation importante et permanente des événements météorologiques extrêmes, ce qui pourrait, à terme, paralyser les activités économiques, créer des millionis de réfugiés climatiques et mettre en péril notre avenir économique est social. (103)

Ils poursuivent leur présentation de propositions, dans le contexte de ce budget carbone, avec deux propositions concernant les transports, principale source d’émissions de GES au Québec, l’idée d’introduire un tarif enironnemental sur les importations (dans le respect des ententes commerciales) et un accent sur les circuits économiques courts. Les premières propositions ciblent une diminution constante du transport routier, partant de la conclusion de leur analyse déjà citée dans le premier article à l’effet que le transport routier n’est tout simplement pas viable économiquement pour le Québec.

Ils proposent un investissement gouvernemental dans le transport en commun de six milliards de dollars sur cinq ans, répartis sur tout le territoire québécois. En complément aux efforts de gérer les transports urbains, ils proposent la création d’un monopole pour les transports collectifs interurbains et sa prise en charge par l’État. Encore une fois, dans le cadre d’une planification pour préparer un effondrement, de tels investissements pourraient être recherchés du coté de la CDPQ, en insistant que les orientations de la Caisse soient changées, orientations montrées récemment et encore une fois à l’encontre de l’intérêt public en matière de transports dans ses propositions concernant le REM à Montréal.

Les implications du tarif proposé sur les importations sont intéressantes: elles comportent une réduction probablement dramatique de la consommation au Québec de produits fabriqués ou cultivés ailleurs au monde. Commes ils disent, «les contraintes environnementales que nous connaissons aujourd’hui nous forcent à définir un modèle de développement économique qui favoriserait une économie locale plus diversifiée, tout en permettant aux communautés de satisfaire leurs besoins en diminuant leur vulnérabilité face aux soubresants de l’économie mondiale.» (118). C’est le portrait que nous essayons d’esquisser en d’autres termes en mettant un accent sur l’empreinte écologique et la surconsommation au Québec.

Quant à l’idée de cibler des circuits économiques courts, les auteurs prônent une relève par les entreprises locales pour remplacer ce qui est actuellement importé, cela en cherchant à «éviter que cela ne se traduise en une hausse du prix du panier de consommation». Ici ils rejoignent les autres auteures du livre dans ce qui semble être un effort d’imaginer des bouleversements économiques et commerciaux et une réduction de notre empreinte écologique – qui doit nécessairement être dramatique – sans que cela ne comporte des coûts pour les individus de la société.

Finalement, leurs propositions, qu’ils reconnaissent ou non l’effondrement qui arrive, y aboutissent, l’impossible budget carbone étant le fond du problème. Au strict minimum, leur vision d’entreprises locales qui produisent avec une empreinte beaucoup moindre oublie le fait que cela nécessite quand même l’intégration du coût des externalités dans le prix à la consommation, ce qui n’existe tout simplement pas aujourd’hui et fait que les prix actuels pour les produits dans le commerce sont beaucoup trop bas…

Leur principal exemple pour les circuits courts est le programme de «l’agriculture soutenue par la communauté», les «paniers bio». Je présume, sans l’avoir vérifié, que les prix pour ces paniers sont plus élevés que ceux dans les supermarchés, mais peut-être l’élimination des intermédiaires aboutit à un prix moindre. Reste que la combinaison de cette initiative, à beaucoup plus grande échelle, avec la proposition de réapproprier le territoire agricole et le soustraire à la concurrence du commerce, national et international, représente le fondement de l’agriculture paysanne que j’ai esquissée ailleurs comme fort probablement un portrait de notre avenir régional.

Le chapitre termine en revenant sur la nécessité de «transformer» notre économie, ajoutant que «devant la crise environnementale, et considérant la piètre performance du modèle économique actuel, il apparaît primordial de sortir de notre vieille logique de développement et de se tourner vers un réel projet de société qui sera à la fois vert et émancipateur» (124). L’économie verte implicite ici en moins, la vision du livre de l’IRIS fournit de nombreux éléments d’un portrait de la future société québécoise cherchant à affronter l’effondrement.

Pour conclure

Comme l’ensemble de ces chercheurs soulignent dans la brève conclusion:

[I]l est possible selon nous de permettre à tout le monde de vivre mieux. Pas seulement mieux selon la bête logique de la croissance du PIB, mais mieux au sens de mener une vie plus agréable, plus digne, moins soumise à des logiques de domination ou d’oppression (126).

Cette vision, ce portrait de l’avenir fourni par les jeunes de l’IRIS, fournissent un complément intéressant à mes propres efforts de mettre en évidence la transformation des projections de Halte en prévisions, cela pour un avenir très rapproché. Il faut juste attendre qu’elles réalisent qu’elles proposent une véritable révolution, une révolution qui va nous tomber dessus et qui mérite que nous nous y préparions.

L’anthropologue Marshall Sahlins nous suggérait des éléments d’une telle piste d’«austérité joyeuse» il y a presque un demi-siècle:

Il y a deux voies possibles qui procurent l’abondance. On peut «aisément satisfaire» des besoins en produisant beaucoup, ou bien en désirant peu. La conception qui est familière, celle de Galbraith, est donnée sur des hypothèses plus particulièrement adaptées à l’économie de marché: les besoins de l’homme sont immenses, voir infinis, alors que ses moyens sont limités quoique perfectibles; on peut réduire l’écart entre fins et moyens par la productivité industrielle, au moins jusqu’à ce que les «besoins urgents» soient pleinement satisfaits. Mais il y a aussi une voie «Zen» qui mène à l’abondance, à partir de principes quelque peu différents des nôtres: les besoins matériels de l’homme sont finis et peu nombreux, et les moyens techniques invariables, bien que, pour l’essentiel, appropriés à ces besoins. En adoptant une stratégie de type Zen, un peuple peut jouir d’une abondance matérielle sans égale – avec un bas niveau de vie. (Âge de pierre, âge d’abondance: L’économie des sociétés primitives, (Gallimard, 1976), p.38)

 

[i] Voir par exemple http://quebecsolidaire.net/nouvelle/accaparement-des-terres-agricoles-quebec-solidaire-sinquiete-de-la-consolidation-des-terres-agricoles-et-soppose-a-la-transaction-entre-pangea-la-cdpq-et-le-fonds-ftq ou https://www.upa.qc.ca/en/press-releases/2017/04/pangea-la-cdpq-et-le-fonds-ftq-le-gouvernement-du-quebec-doit-bloquer-cette-transaction/ pour la manifestation de préoccupations pour l’orientation actuelle, qui mériterait d’être conciliée avec la proposition de l’IRIS.

[ii] Pour un portrait plutôt complet de l’échec canadien à tous les niveaux de gouvernement face à l’exigence de monter des programmes pour contrer la menace des changements climatiques, voir – en dépit du titre – le récent livre de Normand Mousseau, Gagner la guerre du climat : Douze mythes à déboulonner (Boréal, 2017) ainsi que l’article du blogue de l’auteur, à http://www.harveymead.org/2017/03/10/gagner-la-guerre-du-climat-vraiment-un-treizieme-mythe-a-deboulonner/ .

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Gagner la guerre du climat, vraiment? Un treizième mythe à déboulonner

Il y a un mythe dominant qui ne figure pas dans le livre de Normand Mousseau commenté ici, mais qui en guide l’analyse et les propositions. J’en parle régulièrement dans mes articles du blogue, et je le présente ici en forme bien simplifiée: les décideurs de la planète, guidés par les économistes, restent convaincus qu’il est possible, voire essentiel, de continuer dans la lignée de la croissance économique qui caractérise les sociétés riches depuis des décennies. Cette conviction fait face à des constats difficiles à éviter: l’humanité se divise en un petit nombre (relativement parlant) de riches et en un grand nombre de pauvres, et toutes les tendances du modèle économique devenant mythique nous orientent dans la même direction, vers des inégalités économiques et sociales encore plus importantes; les habitants des pays riches ont déjà une «qualité de vie» sans comparaison dans l’histoire de l’humanité (tout en reconnaissant les pauvres en leur sein); l’humanité dépasse largement déjà par ses efforts de production la capacité de support des écosystèmes de la planète; directement en ligne avec notre modèle de production, nous faisons face à une série de crises qui s’avèrent hors de contrôle, que ce soit celle du réchauffement climatique, celle de la perte de biodiversité à l’instar des grandes extinctions de masse dans le passé géologique, celle de l’alimentation déficiente des pauvres de la planète, de nombreuses autres.

L’expédition a été organisée par un groupe de Jamésiens et de Cris. Nous étions des Cris, une Inuite, des Jamésiens et des Blancs du Sud, dans sept ou huit canots et plusieurs kayaks pour descendre la Rupert pendant 10 jours, pour aboutir à Waskaganish à son entrée dans la Baie James. Nous sommes parti un groupe surtout de blancs; le lendemain matin, deux canots ont descendu le rapide en face de notre campement pour se diriger vers nous. Ils étaient trois Cris et l’Inuite; en arrivant à notre campement, le plus vieux du groupe, Freddy Christmas, est venu directement vers moi et mon partenaire de canot, en disant «chum chum», en tout cas, le mot en Cri pour «elder». C’était le début d’une semaine où nous avons appris comment les Cris pouvaient recevoir des Blancs: des portages avec des sacs immenses (et des canots plus gros que les nôtres); des soirées où ils nous racontaient leurs culture et nous servaient castor, oie et poisson; une explication du comportement de l’esturgeon, que Freddy connaissait de longue date, mais qu’il a refait pour un rapport formel pour Hydro-Québec; une pèche où les Blancs dans leurs deux canots, de bons pêcheurs, n’ont rien pris pendant que les deux canots des Cris ont pris toute une pèche; une traversée du lac Nemaska en attendant (pour la plupart) que le vent tombe à précisément 20h00 et une traversée dans le calme sous une pleine lune; un déjeuner à Old Nemaska qui représentait le moment fort de la visite, où nous étions reçus en grande pompe, les Cris sortant ce qu’ils avaient partagé pendant plusieurs jours sur les portages, dans leurs gros sacs. J’ai demandé à Freddy Christmas où il était né – dans le bois ici, il m’a répondu; je lui ai demandé où il était allé à l’école – dans le bois ici, il m’a répondu. À la fin de la semaine (trois jours de plus de portages et de canot difficile pour plusieurs qui ont continué jusqu’à Waskaganish), conférence de presse où Freddy et xxx ont expliqué pourquoi il ne fallait pas détourner les eaux de la Rupert, cela après une semaine de communiqués et d’entrevues par satellite et par téléphone par les Cris, normalement à partir de leurs canots au milieux de la rivière.

Rapide de la rivière Rupert – photo Regan Moran lors d’une descente en 2002 pour contester sa dérivation

Les groupes environnementaux continuent à intervenir face aux changements climatiques en suivant par inertie leur tradition vieille maintenant de 40 ou 50 ans. Dans son nouveau livre, Gagner la guerre du climat: Douze mythes à déboulonner (Boréal, 2017), Normand Mousseau nous fournit, mythe déboulonné par mythe déboulonné, tout ce qu’il faut pour comprendre que ces interventions s’insèrent dans une fuite en avant. Mousseau fournit même dans son dernier chapitre le portrait de ce qu’il faut pour «gagner» – son terme – la guerre du climat. Il n’y a pas beaucoup de monde, même parmi les environnementalistes, qui vont être convaincus par ses propositions, tellement elles relèvent du rêve plutôt que d’une conception réaliste. Pour citer le titre pour le premier mythe, converti en réalité, «la réduction des émissions de gaz à effet de serre empirera immanquablement notre qualité de vie». Il nous reste à aborder la «rupture», la «transformation», la «fracture», la «transition», la «révolution» – différents termes utilisés par Mousseau apparemment comme synonymes – en reconnaissant son portrait, en rejetant ses propostions pour gagner la guerre, et en changeant radicalement d’approche.

Mousseau indiquait dans le temps qu’il était le principal auteur du document de consultation pour la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEÉQ) qu’il co-présidait en 2013-2014. Cela était plutôt difficile à croire, tellement le document refletait les orientations économiques traditionnelles du gouvernement. Mousseau semble avoir beaucoup appris de l’expérience de la CEÉQ, à juger par ce rapport final soumis au gouvernement en février 2014 et par la dédicace du nouveau livre. Probablement clé dans le changement, le rapport final insiste sur le fait que l’objectif péquiste de réduction de 25% des émissions pour 2020 était impossible à atteindre, proposant une réduction de -15% pour 2025 comme plus réaliste.

La relecture du document de consultation de 2013 aujourd’hui laisse presque pantois, mais, trois ans plus tard, Mousseau récidive avec un nouveau livre où il se montre finalement fidèle au treizième mythe. En dépit du titre, rien dans le livre, une fois les mythes déboulonnés, rien ne suggère que nous pourrons gagner la guerre du climat, pas plus au Canada qu’au Québec. Le livre fournit un survol étoffé d’un ensemble d’informations et d’analyses sur les efforts de gérer le défi posé par les changements climatiques depuis 20-25 ans, et on peut remercier Mousseau pour ce travail.

Dix ou onze mythes déboulonnés: les trois premiers

Le livre se présente finalement en deux parties, une première et de loin la plus longue traçant les mythes associés à l’échec des interventions (ou non interventions) des gouvernements et des sociétés depuis le Sommet de Rio (où était adopté la Convention cadre sur les changements climatiques en 1992) et l’adoption du Protocole de Kyoto, en 1997, qui le mettait en oeuvre. Il fournit toutes les raisons nécessaires pour accepter sur le tard que la COP21 et l’Accord de Paris de 2015 doivent être reconnus comme des échecs, contrairement à un mythe qu’il n’aborde pas à l’effet que la COP21 était un grand succès. La poursuite du «business as usual» dans la «mise en oeuvre de l’Accord de Paris» s’insère clairement dans le monde des mythes qu’il décrit.

Mousseau semble identifier le choix du premier mythe précisément parce qu’il met en jeu ce qui constitue pour lui, finalement, un objectif prioritaire pour la société qu’il ne faut pas abandonner, la poursuite d’une meilleure qualité de vie (ou, dans une autre formulation, le «développement économique»). Il met en question dans la critique du premier mythe, non pas la chance de gagner la guerre, mais l’illusion que cela va «immanquablement» améliorer cette qualité de vie qui représente déjà à son niveau actuel une grossière exagération de notre place comme espèce habitant une planète bien limitée dans son potentiel. Le premier chapitre souligne les difficultés à modéliser notre avenir devant les bouleversements qui vont s’imposer et insiste sur le fait que nous ne pouvons pas nous attendre de ces bouleversements une amélioration automatique de cette qualité de vie – tout en gardant l’espoir en une telle amélioration, à laquelle il revient dans la deuxième partie du livre. Même s’il y fait référence (90), il ne pense pas faire intervenir la modélisation faite par le Club de Rome dans Halte en 1972, finalement toute simple, qui suggère que nous sommes face à l’effondrement, «l’écrasement de notre économie» qu’il rejette dès la première page.

Les deux chapitres suivants s’attaquent directement à l’idée d’une économie verte qui pourrait caractériser la guerre du climat. En dépit de son extraordinaire expérience avec l’hydroélectricité, le Québec n’est pas un leader de l’énergie verte, insiste-t-il. Elle nous fournit les fondements pour le fonctionnement de notre société, mais manque totalement de s’insérer dans la concurrence mondiale pour le développement technologique et les retombées économiques qui en découlent. Un leader, pour Mousseau, ne se définit pas dans ces capacités sociétales internes, mais par sa façon de se positionner dans le développement économique mondial.

Le chapitre 3 poursuit ce thème, avec une première section, intitulée «Consommation et lévier économique», où Mousseau insiste que la conversion au chauffage électrique a bien pu être intéressante pour réduire notre dépendance au pétrole, mais était une «occasion ratée» qui ne nous a fourni «aucune avancée technologique», aucun «savoir-faire d’avant-garde exportable» (57) dans l’utilisation de notre hydroélectricité. (Il semble y reprendre le vieil argument des ingénieurs à l’effet que la transformation de l’électricité, une énergie de la plus grande qualité, en simple chaleur est une erreur, sauf qu’il rejette plus loin cet argument face aux interventions de Claude Montmarquette et Alain Dubuc (87).) «Le Québec a aussi raté l’occasion de proposer des technologies électriques originales dans l’industrie lourde» (58), poursuit-il; «les investissements générés par l’industrie énergivore n’offrent qu’un rendement très faible en matière de nombre d’emplois» (62).

Dix ou onze mythes déboulonnés: les échecs des gouvernements

Les mythes que Mousseau déboulonne ainsi sont associés au treizième, l’auteur dérapant face au défi du développement économique qui en constitue son critère d’analyse. Dans le chapitre 4, il aborde directement les efforts de réduire les émissions de GES, soulignant que l’objectif actuel du Québec, d’une réduction de 37,5% d’ici 2030, est sans le moindre plan d’action pour l’atteindre, et qu’il sera très difficile à l’atteindre lorsque l’on se mettra à faire un plan. Mousseau n’aborde même pas la question des véritables objectifs à atteindre dans un monde où la contraction des exagérations des pays riches est nécessaire pour permettre une convergence vers une égalité dans la consommation (ici, de l’énergie) par l’ensemble de la population humaine.

Mousseau aborde cet enjeu en passant, en soulignant la nécessité pour le Québec de réduire ses émissions de 80% d’ici 2050 (20), ce qui exige que les cibles de 2030 soient établies en conséquence. On voit mieux cette situation en consultant un rapport de l’IRIS de 2013. Ce rapport tient explicitement et rigoureusement compte du budget carbone du GIEC et des implications du processus de contraction et de convergence nécessaire pour «gérer» les énormes inégalités actuelles et prévisibles. Le rapport, suivant la règle méthodologique sur laquelle insiste Mousseau, indique qu’une réduction de 40% serait nécessaire pour 2020 et de 50% pour 2025, objectifs inatteignables et qui décuplent l’importance du défi de «gagner» la guerre du climat tel que présenté par Mousseau.

Pour respecter son « espace atmosphérique », le Québec doit réduire ses émissions de CO2 de 3,6% en moyenne, et cela pour chaque année entre 2000 et 2100. Cela implique une réduction de moitié des émissions dès 2025, par rapport au niveau de 2000. L’empreinte carbone du Québec devrait ensuite passer sous la barre des 20 Mt dès 2040.

Si on la compare avec les objectifs gouvernementaux actuels de réduction de GES, qui s’établissent à 25% de moins que le niveau de 1990 d’ici 2020 [pour le gouvernement Marois – c’est de retour à 20% de moins avec le gouvernement Couillard], et de 37,5% de moins d’ici 2030, l’approche par budget carbone implique une action beaucoup plus ambitieuse, soit une cible de 40% sous le niveau de 1990 d’ici 2020. (IRIS, p.5)

Le chapitre 4, complété par le chapitre 8, fournit un bon portrait du système de marché de carbone où le Québec se trouve avec la Californie et, tout récemment, l’Ontario, et ouvre la réflexion sur les échecs en matière d’interventions à l’échelle canadienne, que ce soit les provinces ou le gouvernement fédéral (reprise dans les chapitres 9 et 10).

Le chapitre 5 semble presque un interlude, le mythe en cause découlant de positionnements de l’économiste Claude Montmarquette et du journaliste Alain Dubuc, parmi d’autres, à l’effet que l’utilisation de l’électricité pour le chauffage est un non-sens. Mousseau insiste sur le contraire, et dans le chapitre fournit une intéressante analyse des options dans l’électricité pour l’avenir des sociétés, concluant que l’électricité semble de loin la meilleure option et qu’en cela le Québec est en fait un leader, quitte à gérer son énorme défi consistant à quitter le pétrole.

Déversoir avec eau

Déversoir du barrage Robert-Bourassa, où aboutit la dérivation de la Rupert    source Beevar

Le mythe du chapitre 6 serait celui qui prétend que le Québec possède un plan d’action détaillé pour atteindre son objectif de réduction de 37,5%, mais je ne connais personne qui prétend cela. Finalement, le chapitre lui fournit l’occasion de montrer l’importance de l’absence d’un plan d’action, en cela constituant une préparation pour les chapitres 9 et 10 en ce qui concerne les autres juridictions canadiennes. Tous les mythes déboulonnés ne sont pas d’égale importance, ni ne comportent le même nombre d’adhérents.

Les chapitres 7 et 8 abordent deux mythes qui vont dans le sens contraire l’un de l’autre, le premier étant à l’effet (c’est le discours de l’industrie pétrolière entre autres) que nous aurons du pétrole pour encore longtemps, et que nous en aurons besoin. Le chapitre 8 aborde le mythe impliqué dans la principale initiative du gouvernement fédéral de Justin Trudeau, à l’effet que l’établissement d’un prix pour le carbone réglera les problèmes.

Le chapitre 7, en fait, fournit un portrait intéressant des récents développements dans l’exploitation des hydrocarbures, dont la fracturation et la baisse constante du prix de cette technologie, mais le constat de Mousseau est qu’il s’agit de ressources qu’il faudra délaisser, en fait, laisser dans la terre, en dépit de quantités importantes apparemment disponibles grâce à ces nouvelles technologies. Par ailleurs, souligne-t-il, il ne faut pas compter sur l’idée – un autre mythe, pourrait-on dire – que nous allons pouvoir remplacer les énergies fossiles, d’abord le charbon par le gaz naturel (136), dont il parle, ensuite l’ensemble des énergies fossiles par les énergies renouvelables, dont il ne parle pas.

Le chapitre 8 nous complète le portrait des marchés de carbone, en soulignant que ce n’est pas l’existence de marchés qui importe, mais la valeur du carbone sur ces marchés. Il suggère, avec raison pour l’ensemble des cas, que ce prix est actuellement trop bas pour avoir une influence, et que les politiciens seront trop sensibles aux impacts qu’aurait une hausse de ce prix à un niveau approprié pour qu’un tel scénario pour la réduction des émissions ne se réalise.

Ce qu’il faut faire – et quelques autres mythes

Le chapitre 9, qui débute la seconde partie du livre, permet à Mousseau de mettre de l’avant un élément du portrait qu’il pense nécessaire pour gagner la guerre du climat, une nationalisation des ressources minérales pour permettre une meilleure gestion de celles-ci, pour le bien de la société. Actuellement, suggère-t-il, le Canada est une «terre de succursales» d’entreprises multinationales étrangères. Quant aux provinces, le sujet du chapitre 10, la situation est semblable, aucune n’étant vraiment en mesure de relever le défi, voire même de poser la question quant à l’effort nécessaire: «au royaume des aveugles, souligne-y-il, les borgnes sont rois» (179).

Le traitement du mythe du chapitre 11 – le Canada est un vrai pays – est une sorte de transition vers le chapitre 12 et le positionnement de Mousseau face aux multiples échecs et culs de sacs qu’il décrit dans le livre, échecs passés, actuels, voire à venir. Il y insiste, dans la perspective d’une volonté de formuler et gérer un plan d’action national intégré, sur les nombreux impédiments inhérents dans la structure constitutionnelle et politique canadienne. Pour Mousseau, «le Programme national national de l’énergie [du père Trudeau] [constituait] une nouvelle politique [qui] représentait la première tentative d’un gouvernement canadien de l’après guerre pour prendre en main un secteur économique majeur contrôlé par des intérêts étrangers» (207). Il s’agissait d’un effort de transférer les bénéfices économiques des corporations privées étrangères vers le gouvernement fédéral et les investisseurs canadiens, et quelque chose de semblable est essentielle selon lui pour gagner la guerre à l’échelle du pays.

Pour compliquer le portrait de l’intérêt économique de l’exploitation des ressources, Mousseau se montre sensible à l’analyse de l’économie écologique à l’effet que l’exploitation des ressources non renouvelables ne devrait pas être prise comme une source de revenus immédiats, puisqu’il s’agit d’une diminution du capital naturel du pays qui viendra nuire à terme, à l’avenir. Mousseau propose (212s.) plusieurs éléments d’une approche intégrée: une société d’État au niveau canadien; des fonds intergénérationnels fédéral ou provincial; une répartition dans le temps des revenus venant de l’extraction des ressources non renouvelables. Son analyse, et surtout son sens de ce qui constitue une nécessité fondamentale face aux énergies fossiles (surtout le pétrole), insistent sur la gestion de ces ressources dans une perspective de développement économique (même si leur caractère non renouvelable contraint radicalement cette gestion). Même dans cette critique du «Canada virtuel», Mousseau ne semble pas conscient du treizième mythe, le modèle économique qui mobilise l’ensemble des gouvernements, fédéral aussi bien que provinciaux et territoriaux, le prenant pour la réalité.

La liste des mythes fournie au début du livre n’y fait même pas référence, mais la table des matières presque cachée à la fin nous renvoie à la conclusion du livre, «Au-delà des mythes», une courte section d’une dizaine de pages. On y trouve, de nouveau, la vision de Mousseau d’un monde meilleur (243) qu’il semble reconnaître comme une sorte d’utopie, à l’instar de celle de la société de consommation qu’il faut remplacer. Par ailleurs, «l’échec qui s’annonce» est fonction d’une «analyse qui n’est pas fausse» et viendra si «l’on ne peut aller de l’avant dans la lutte aux changements climatiques sans s’appauvrir» (245). En visionnant le portrait de cet échec, Mousseau insiste que ce sera parce que nous n’aurons pas su profiter du potentiel de développement économique en nous servant de ce potentiel en orientant la rupture requise «pour servir à la croissance de [notre] économie» (246).

Même Mousseau imagine une «paralysie structurelle», pas la victoire

L’expression par Mousseau d’une sorte de nostalgie pour une qualité de vie à risque est suivie immédiatement par sa transformation en une toute autre vision, celle qui échappe à une «paralysie» pour chercher un «développement social qui inclut la gestion du vieillissement de la population, la protection de l’environnement, le maintien d’emplois de qualité, le développement économique et bien plus» (246). Le piège serait une «paralysie structurelle» dont il confie avoir de la difficulté à imaginer que nous en échappions.

Retournant au refus des gouvernements de donner suite à l’appel du rapport final de la CEÉQ pour une nouvelle gouvernance, il dénonce leur «sclérose» et la volonté de la population à ne pas être trop «bousculée» dans ses habitudes. Il rêve d’une «société moderne couplant faibles émissions de carbone et bonne qualité de vie» (248). Il y semble accepter que ce ne sera pas nécessairement une meilleure, mais revient une page plus loin à la vision du treizième mythe qui nous permet de croire à l’atteinte d’une «société riche à faibles émissions», à une «meilleure qualité de vie», une qualité de vie «augmentée».

Contrairement à ce qui est inhérent dans le premier mythe, cette société ne viendra pas immanquablement, et Mousseau le reconnaît, mais ne reconnaît pas que la réduction des émissions va empirer la situation économique. La victoire résulterait d’une «quadrature du cercle» (227) décrite dans le chapitre 12 portant sur le dernier mythe, celui apparemment du gouvernement de Justin Trudeau. Les propositions de Mousseau pour «sortir de cette impasse», le contenu du chapitre 12, deviennent difficiles à suivre dans sa volonté à apaiser les conflits: «les hésitations et les oppositions [de l’Alberta et du Saskatchewan] sont légitimes», insiste-t-il (230), et l’industrie des sables bitumineux est une «industrie légitime» (238). Il faut «comprendre le dilemme» de ces provinces qui seront récalcitrantes, pour apprendre une page plus loin que celles-ci vont être obligées d’encaisser «une période de déclin irréversible» (239) qui réglera les oppositions…

Face à cette situation, Mousseau propose que

l’ensemble du Canada devra mettre en place une nouvelle économie pour les provinces productrices de pétrole, une économie diversifiée qui s’appuiera sur les ressources humaines bien plus que sur les ressources naturelles. […] Plutôt que de lancer une guerre entre les provinces, il faudra lier la transformation de l’économie des provinces productrices de pétrole au programme national de lutte aux changements climatiques et accomplir cette transformation en partenariat avec l’ensemble du pays. Un tel effort collectif n’est pas naturel pour le Canada, dont les provinces n’ont aucune tradition de partenariats semblables» (239-240).

Sans cela, Mousseau suggère, il y aura des dérapages et l’échec, mais il ne semble pas insérer dans sa réflexion une reconnaissance que nous n’aurons pas le temps pour nous permettre de revenir de tels dérapages, d’un tel échec. Autant il est difficile pour Mousseau d’imaginer la société moderne dont il rêve, autant il est difficile pour nous d’imaginer où Mousseau se place lui-même. Il ne fournit aucune raison de penser que lui-même croît dans une évolution positive de la situation politique (surtout). Il semble tout simplement incapable de comprendre les failles du treizième mythe et une situation où il faudra, urgemment, nous préparer pour un déclin irréversible de la société toute entière, dans la lignée de Halte à la croissance.

Mousseau se montre complètement berné par le treizième mythe. Celui-ci est, en fait, le seul qui compte de nos jours, les autres mythes qu’il décrit constituant finalement des épiphénomènes, des efforts d’adapter le mythe dominant dans un processus visant le maintient d’un paradigme qui est en train de s’effondrer.

 

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À la recherche d’objectifs énergétiques qui manquent la cible

L’économie verte est devenue le cri de ralliement de tous les intervenants préoccupés par les crises environnementales (entre autres), cela depuis au moins le sommet Rio+20 tenu en 2012. Il est assez rare de voir des travaux s’insérant dans l’économie verte montrer leur potentiel de réalisation face aux énormes défis qui les mettent en cause. Récemment, en réponse à une politique énergétique du gouvernement du Québec qui reste dans un flou presque total, l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) a publié le dernier d’une série de rapports [1] sur «la transition énergétique» (voir la note 3, page 2). Presque sans le vouloir, les auteurs du rapport y montrent, dans une approche de l’économie verte qui se montre presque désespérée, non seulement que les objectifs visés sont insuffisants mais que les chances d’atteindre même ces objectifs sont plutôt minces. On y voit quelques éléments de l’échec de la COP21 à Paris, jamais décrit comme tel par les groupes de la société civile ici. Mon texte est plutôt long, comme le rapport de l’IRÉC.

Comme d’habitude, la lecture du rapport «Transition du secteur énergétique : Amorcer une rupture» nous met en contact avec des chercheurs de grande qualité, dans l’occurrence Robert Laplante, Gilles Bourque, François L’Italien et Noël Fagoaga. Le tout début des Faits saillants souligne le défi posé par la politique énergétique de 2016, dont ils prétendent que les objectifs avaient été accueillis unanimement «comme ambitieux» (à noter que je n’étais pas impressionné par la politique, pour plusieurs raisons). La deuxième phrase souligne en même temps que «rien dans cette politique n’est posé concrètement pour véritablement obtenir des résultats» (iii).

Lecture dans une bulle intellectuelle

Pour le rapport de l’IRÉC, la politique énergétique est la référence, et il n’y a aucune mention du cadre fourni par l’Accord de Paris, qui se veut en lien avec les calculs du GIÉC. L’IRÉC ne cherche pas à placer les propositions de la politique énergétique dans ce cadre ni à quantifier ses propres propositions dans ce même cadre (cf. viii). Pourtant, leur Introduction débute en soulignant que le plus récent rapport du GIÉC confirme qu’«aucune inflexion décisive n’a été donnée au modèle de croissance productiviste» pendant 20 ans d’efforts (1).

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Le rapport de l’IRÉC adopte l’approche de la CEÉQ à l’encadrement du développement énergétique, mais ne semble pas réussir à relever les défis que le CEÉQ a posés.

L’énergie est au cœur de ce modèle, disent-ils, mais dès le deuxième paragraphe, ils suggèrent que c’est seulement l’énergie fossile qui est en cause et que «la prochaine révolution industrielle exige donc le passage du paradigme des énergies fossiles vers un paradigme énergétique sans émission carbone. … [Cette révolution] devra passer par des innovations de rupture» (1). Et il y a urgence.

La table est ainsi mise pour une lecture, assez intéressante, mais qui doit se faire quand même dans une sorte de bulle intellectuelle: le lecteur est obligé de mettre en suspens plusieurs problématiques, dont le cadre fourni par le GIÉC, qui met en question tout le travail. Le premier chapitre fournit un «état des lieux de l’énergie au Québec» et termine avec les cibles de l’IRÉC pour son travail. À cet égard, les auteurs fournissent le portrait des engagements des pays européens, «inspirant» et en contraste frappant avec les cibles du gouvernement du Québec. Non seulement celles dernières ne sont pas soutenues par des mesures proposées pour les atteindre, mais elles sont tout simplement impossibles à atteindre dans l’état actuel des choses, notent-ils, situation empirée par des engagements du gouvernement pour des projets qui vont augmenter les émissions plutôt que de les diminuer (16). Les auteurs ne le disent pas, mais ces cibles, comme les leurs, sans la moindre précision, sans la moindre proposition de mise en oeuvre, ne cherchent pas à respecter l’Accord de Paris, voulant tout simplement être «ambitieux» (la seule mention dans le rapport à l’Accord se trouve à la page 35, note 39). Les auteurs semblent abandonner devant la tâche, proposant dans les quatre chapitres suivants une série de mesures qui pourraient permettre de atteindre les cibles de la politique énergétique (18) tout en reconnaissant que celles-ci seraient insuffisantes pour les besoins (de l’Accord de Paris et de notre survie face aux changements climatiques).

L’Introduction du rapport rend explicite l’orientation de l’IRÉC pour l’ensemble, soit «d’intégrer ces mesures dans des stratégies de développement industriel pour chacune des filières abordées. Elles doivent en effet être en phase avec des choix de politique industrielle conséquente. … [C]es stratégies sont d’autant plus importantes qu’elles doivent en même temps permettre à l’économie québécoise de rester compétitive, ce qui implique que les énergies propres de remplacement doivent s’inscrire dans les exigences du marché et que les filières impliquées se positionnent toutes dans des stratégies concurrentielles continentales.» (2).

Les propositions – l’économie verte dans la suite des revendications environnementales de longue date

Le chapitre 1 est un effort de fournir le portrait d’un découplage (ou non) entre la croissance économique et la consommation énergétique, dont ils voient une amorce. «[C]’est la croissance de la consommation de carburants fossiles dans le secteur du transport qui est le principal obstacle à la transition énergétique de l’économie québécoise» (10). Peu importe le découplage possible, les auteurs soulignent qu’«en l’absence de nouvelles mesures plus ambitieuses de lutte aux changements climatiques, on devrait s’attendre à ce que cette croissance des émissions se poursuive dans les prochaines années» (7) et que «si un ensemble de mesures complémentaires ne sont pas prises au Québec pour accompagner ces nouvelles normes (loi sur les véhicules zéro émission, bonus-malus, taxes plus élevées sur les carburants fossiles, péages et taxes sur les stationnements), on risque de passer à côté des impacts les plus décisifs pour une véritable transition dans les transports» (12).

Pour les émissions de GES, le texte est très honnête, signalant pour une partie des réductions les fermetures d’usines, la Grande Récession et d’autres facteurs dont la délocalisation pour les produits manufacturiers et ensuite importés; comme ils notent, selon le calcul du Protocole de Kyoto, les émissions de ces manufactures sont attribuées au pays de production, alors que selon l’empreinte écologique et un suivi des responsabilités liées à la consommation, ces émissions reviennent à l’ultime consommateur (voir la page 14). Pour le secteur des transports, ils soulignent la tendance des consommateurs vers des véhicules plus énergivores, et émettant plus de GES (15-16). Plus généralement:

Avant de présenter nos propres cibles pour la transition énergétique dans la prochaine section de ce chapitre, il faut dire un mot sur les cibles du gouvernement du Québec. Avec des cibles de réduction de 20% pour 2020 (par rapport à 1990) et de 37,5% pour 2030, on devrait s’attendre à une diminution de 10,8 Mt éq CO2 d’ici 2020 et de 15,7 Mt éq CO2 supplémentaires d’ici 2030. Au vu des mesures mises en place, nombre d’experts doutent que le Québec puisse atteindre ces cibles. Le scepticisme est d’autant plus grand que plusieurs nouvelles activités, soutenues par le gouvernement, devraient ajouter des millions de tonnes de GES au cours des prochaines années à l’inventaire québécois (dont la cimenterie de Port-Daniel et l’importation de pétrole issu des sables bitumineux). Contrairement à ce qu’ont fait quelques uns des grands leaders internationaux de la lutte aux changements climatiques, le gouvernement n’a fait connaître aucune cible précise pour mener à bien et évaluer son action.

Sous la rubrique de l’efficacité et la sobriété énergétiques, le chapitre 2 aborde de façon distincte les secteurs industriel, de l’habitation et des transports, proposant d’importants changements dans le mandat de Transition énergétique Québec (TÉQ), l’agence récemment créée. Ils soulignent un énorme potentiel, connu depuis des décennies et toujours à l’état de potentiel.

En ce qui concerne les deux autres grands secteurs illustrés dans le graphique, celui du bâtiment commercial-institutionnel montre qu’il y a encore un énorme potentiel de baisse d’intensité carbone dans le domaine de la chauffe ou dans celui de l’efficacité énergétique, puisque sa consommation repose encore en bonne partie sur le gaz naturel. Quant au secteur industriel, il est beaucoup plus compliqué à analyser, étant donné la grande diversité des cas d’usage, mais il a aussi un énorme potentiel de baisse d’intensité carbone. (8-9)

Les chapitres 3 et 4 sont bien présentés et offrent de perspectives intéressantes, mais n’influent que marginalement sur le bilan global de la consommation d’énergie et de l’émission des GES au Québec. Le chapitre 3 aborde la filière éolienne, qui joue un rôle plutôt minime dans les propositions; ils insistent surtout sur la reprise de contrôle de la filière par l’État (par Hydro-Québec, en fait). Suivant l’objectif de la politique énergétique d’augmenter la contribution de la biomasse forestière de 50%, le chapitre 4 insiste sur l’importance que l’État joue «un rôle primordial» dans les propositions: fournir l’exemple, coordonner la structuration de la filière, développer les dispositifs de financement.

Le chapitre 5 aborde les biocarburants, soulignant la priorité absolue que le rapport veut donner aux carburants alternatifs dans les transports; une grappe bio-industrielle y joue un rôle important, incluant le développement d’une filière hydrogène. C’est ici où on voit l’orientation traditionnelle de l’IRÉC à l’oeuvre, avec une série de propositions non seulement pour produire des biocarburants pour les transports mais pour intégrer cette production dans un ensemble d’initiatives bio-industrielles à caractère vert, vert, on comprend, parce que bio. La section sur les Faits saillants avait terminé sur cette question:

[N]ous sommes bien conscients que l’ampleur des innovations de rupture qui sont en cours est susceptible de remettre en question plusieurs de nos estimations. Il se pourrait bien, et nous en avons l’intuition, que ces dernières finissent par s’avérer ex post plutôt conservatrices. D’ores et déjà, il ressort de la démonstration que nous avons faite que les scénarios proposés ne pourront remplacer qu’une partie de la consommation de carburants fossiles par des carburants alternatifs. Il s’agit cependant d’une réduction significative qui contribuera à améliorer le bilan carbone et à amorcer le changement des circuits et structures de l’économie du Québec. Il s’agit, à notre avis, de propositions d’amorçage. Mais il s’agit surtout d’un effort motivé par une vision à long terme dont les scénarios nous apparaissent absolument nécessaires à la mise en place des conditions pour réussir un véritable saut technologique s’appuyant sur un ensemble d’innovations de rupture avec le modèle économique fondé sur les énergies fossiles. (7)

Les objectifs «ambitieux» de la politique énergétique s’avèrent ambitieux pour l’IRÉC aussi. Ce passage n’insère pas l’ensemble dans le cadre fournit par l’Accord de Paris et le budget carbone, se satisfaisant de faire une contribution. C’est le propre des promoteurs de l’économie verte que d’insister sur l’effort et le potentiel et de laisser de coté les chiffres qui, depuis le rapport du GIÉC de 2013-2014, voire de l’Accord de Paris de 2015, s’imposent. Il n’y aura pas de long terme sans tenir compte de ces contraintes.

Le chapitre 6 fournit un récapitulatif du rapport.

La question des transports, talon d’Achille de l’ensemble

Les transports représentent peut-être le principal défi du travail, reliés comme ils sont à la proposition de remplacer les carburants fossiles par des carburants verts. Les auteurs n’insèrent pas leur réflexion sur l’avenir des transports dans une mise en question de l’auto, mettant une «priorité absolue» plutôt sur une filière de biocarburants pour le futur secteur industriel vert.

  • Il n’y a pas de projections dans le rapport pour les transports, et on doit présumer que celles de la politique énergétique sont les leurs – sauf que (p.30) ils prévoient une interdiction des véhicules thermiques à partir de 2030, cela en lien avec un objectif de réduction de 40% de carburants fossiles à la même date. La politique énergétique projette cinq millions de voitures sur les routes du Québec en 2030, dont seulement 20% électriques.
  • C’est ici que le rapport s’approche le plus à un positionnement du Québec dans une «forteresse Canamérica». À la page 8, note 8, il y a une reconnaissance que la dépendance de l’auto fait partie du paradigme productiviste qu’ils veulent changer. Ils notent par ailleurs la tendance lourde chez les consommateurs vers des véhicules plus lourds et soulignent que ce sera le choix des consommateurs qui décidera de l’avenir des mesures de réductions d’émissions associées aux transports : «Ces ambitieux objectifs [c’est le même terme utilisé pour la politique énergétique aussi] d’efficacité énergétique exigés des fabricants de véhicules [par la réglementation américaine, et donc canadienne] ne se matérialiseront dans la consommation globale que si les consommateurs choissent d’acheter les véhicules les plus efficaces» (29). Bref, il n’y a aucune raison de penser que les objectifs en matière de transports seront atteints.
  • Ceci est pour le Québec, mais la moindre réflexion sur l’avenir des transports pour l’ensemble de l’humanité nous ramène à un constat fondamental pour le paradigme productiviste: il n’y a aucune possibilité que l’automobile puisse rester le paradigme de choix à l’avenir pour les milliards de personnes que nous sommes, «consommateurs», par ailleurs, en voie de changer de style de vie par la force des choses.

Bref, l’IRÉC décide de trancher en faveur d’un potentiel (énorme?) de développement d’une industrie de biocarburants tout en acceptant que le secteur des transports visé par cette industrie risque de connaître des dérapages mettant en question toute l’entreprise. Et ils ne cherchent pas non plus à faire le portrait du Québec dans un monde à l’avenir où les inégalités sociales risquent d’aboutir à des dérapages plus généralisés et dont les transports (voitures remaniées par la technologie, dans les pays riches, mobylettes et bicycles dans les pays pauvres) seront la manifestation peut-être la plus évidente. C’est le même portrait fourni par les efforts de Greenpeace International à voir une orientation de base où l’énergie fossile serait remplacée par l’énergie renouvelable, laissant dans son sillage des inégalités criantes. Gail Tverberg vient d’intervenir avec un autre article sur son blogue sur ces mêmes énergies renouvelables, allant dans le détail de leur mise en oeuvre.

La question de financement

Une autre contribution prioritaire que l’IRÉC veut faire à ce qu’il appelle la «transition énergétique» est de rentrer dans les détails du financement de l’ensemble de mesures proposées. Ce qui est frappant au fur et à mesure de la lecture est l’omniprésence de l’État dans le financement et l’encadrement suggérés. On veut bien maintenir l’État dans un rôle important dans cette opération de grande envergure, il reste curieux de voir les auteurs détailler, dossier après dossier, le rôle de l’État dans le financement, alors que rien ne suggère que l’État possédera de nouvelles sources de financement pour de telles interventions, rien ne suggère même que l’État – responsable de la politique énergétique de 2016 jugée défaillante – verra l’intérêt d’y établir des priorités. Ils en conviennent presque.

En effet, il semble raisonnable de suggérer qu’en dépit du grand intérêt, voire de la nécessité primordiale de sortir du pétrole, les gouvernements actuels, canadien aussi bien que québécois, demeurent convaincus que l’énergie fossile reste le centre de la croissance qu’ils associent aux «vraies affaires» et mettent au deuxième rang les interventions qui, pour les auteurs autant que pour l’ensemble de la communauté scientifique et de la société civile qui s’y abreuve, sont les grandes priorités de l’heure.

Dans le chapitre 2, l’IRÉC voit le TÉQ avec un tiers du financement venant du Fond vert, le reste venant des quote-part des distributeurs et une allocation de transferts fédéraux pour l’économie propre. Dans le chapitre 5, de loin le plus important pour le rapport et le plus long, «[u]ne partie significative des financements des projets de développement des biocarburants devra provenir de l’État » (90) et, plus généralement, «une partie significative du financement des projets de transition énergétique proviendra de l’État par le biais de la réglementation et de la fiscalité, par exemple sous forme d’incitatifs fiscaux» (97). Contrairement à leur analyse du secteur des transports, l’IRÉC situe la question de financement dans le contexte mondial.

On estime, pour la période de 15 ans couverte par notre étude, que pas moins de 93 billions $seront nécessaires pour répondre aux besoins mondiaux d’investissements pour la transition vers une économie à faible émission carbone, c’est-à-dire une moyenne de 6 000 milliards $ chaque année. Puisqu’à peu près la moitié de cette somme est déjà investie annuellement dans les infrastructures, c’est 3 billions $ supplémentaires qu’il faudra trouver, chaque année, pour réaliser ce défi. En contrepartie, le capital financier mondial était évalué, en 2015, à 512 billions $104, dont 100 billions $ en placements privés, 67 billions $ en valeurs mobilières et 40 billions $ en épargne liquide et bancaire. La mobilisation de ce capital pour financer la transition énergétique représente donc un défi majeur. (98)

Une approche sérieuse à l’économie verte, montrant ses défaillances

Presque la seule référence à l’économie verte dans le rapport se trouve à la page 33: «notre stratégie repose sur une vision de long terme qui fait les arbitrages en fonction des priorités à établir pour optimiser le potentiel d’innovation d’une économie verte en fonction d’orientations portées par l’intérêt national», soit toute la question de la «rupture» résumant l’approche et signalée dans le titre. Bref, l’IRÉC souligne dès les premières lignes du rapport que c’est le modèle productiviste qui cause problème, suggère sans aucun effort de justification que ce modèle productiviste est celui qui dépend d’énergies fossiles, et se lance dans un effort d’atteindre des résultats, insuffisants de toute façon, pour réduire notre dépendance à l’énergie fossile. Il associe son orientation de sortir de l’énergie fossile comme verte, et associe «verte» à «presque sans impact», non productiviste. Le terme est utilisé surtout dans le rapport pour décrire la chimie verte qui serait au coeur de leur nouveau modèle bio-industriel.

Cela fait plusieurs années que l’IRÉC, en dépit de la qualité du travail de ses chercheurs, est cause de désespoir tellement il fonce dans le modèle économique qui est en cause dans la plupart des crises qui sévissent, sans donner des indications de s’en apercevoir; ailleurs, c’est l’économie néolibérale critiquée, ici c’est l’économie fossile productiviste, jamais ce n’est le modèle de l’économie néoclassique elle-même. En effet, l’ensemble de leurs propositions sont productivistes aussi, cherchant à insérer les efforts du Québec dans des marchés internationaux qui exigent compétitivité (47, 51, 52, 87, 94 – le terme est presque banal, mais cerne le fondement du modèle) et qui comportent même des entreprises à forte intensité énergétique (iv et passim); ils semblent suggérer que le développement hydroélectrique n’est pas productiviste en termes de besoins matériels.

Les enjeux oubliés dans les analyses sont multiples et créent, en fait, cette impression d’une bulle intellectuelle au fur et à mesure de la lecture, alors que l’on ne peut pas, ne doit pas, tenir compte d’enjeux en dehors de la bulle :

  • Ils n’utilisent d’aucune façon explicite le budget carbone du GIÉC même s’ils font référence au rapport de cet organisme dès le premier paragraphe de l’Introduction. Tout en y soulignant l’échec des COP au fil des ans, ils poursuivent en présumant – tout en émettant de nombreuses réserves quant à des attentes réalistes face aux gouvernements – qu’il faut poursuivre. Ils ne suggèrent strictement pas que nous soyons devant l’impasse et qu’un changement de paradigme autre que celui de l’énergie fossile s’impose. L’économie verte se dessine plutôt, page après page, en laissant de coté les chiffres de base du GIÉC, voire ceux de l’empreinte écologique (qui indique que le Québec consomme trois fois plus que son «allocation» sur une base équitable).
  • Ils ne semblent pas reconnaître les enjeux associés à la redistribution de la richesse, fonction entre autres d’une nouvelle répartition d’une quantité limitée d’énergie et d’émissions pouvant être produite. Cela découle du budget carbone du GIÉC et d’une reconnaissance, plus ou moins présente dans le rapport, que le défi est mondial et non seulement québécois. Rien ne suggère, finalement, qu’ils entrevoient autre chose qu’une «forteresse Canamérica» à la Jeremy Grantham comme avenir pour nous.
  • À cet égard, ils ne font aucune référence à des contraintes dans tout effort de substituer les énergies renouvelables à l’énergie fossile, même si les énergies renouvelables jouent un rôle plutôt mineur dans l’ensemble de leurs propositions.

Les défaillances sont même décrites à la toute fin du chapitre 5.

[I]l ressort clairement de la démonstration que nous avons faite que les scénarios proposés ne pourront remplacer qu’une partie de la consommation de carburants fossiles par des carburants alternatifs. Il s’agit cependant d’une réduction significative qui contribuera à améliorer le bilan carbone. Cependant, il s’agit surtout d’un effort motivé par une vision à long terme. Les scénarios que nous proposons s’avèrent absolument nécessaires à la mise en place des conditions pour réussir un véritable saut technologique, en nous appuyant sur un ensemble d’innovations de rupture avec un modèle économique fondé sur les énergies fossiles. (92)

L’IRÉC rentre dans les détails dans son analyse des financements possibles pour la transition suggérée. Il est frappant de les voir éviter de rentrer dans les détails des calculs des émissions restreintes qui permettraient de respecter les calculs du GIÉC, voire dans les détails de l’empreinte écologique. Cette citation montre qu’ils en sont probablement bien conscients et choisissent – faute de pouvoir voir autre chose – de rester quand même dans leur modèle, de viser le long terme, et de constater à travers tout le travail qu’ils échouent dans leur démarche. Il nous faut une nouvelle vision d’un nouveau modèle économique à l’IRÉC.

 

[1] Voir entre autres Gilles L. Bourque, Gabriel Ste-Marie et Pierre Gouin, 2014: «Habitation durable et rénovation énergétique : agir sans s’endetter», IRÉC, février, [en ligne], [http://www.irec.net/upload/File/habitationdurablefevrier2014.pdf]. Pour les transports, l’IRÉC a proposé des initiatives précises, dans Gilles L. Bourque et Michel Beaulé, «Financer la transition énergétique dans les transports», [en ligne], [http://www. irec.net/index.jsp?p=33]. Dans ce dernier cas, l’objectif est une réduction de 40% de la consommation des carburants fossiles. Plus généralement, on peut voir les propositions de l’IRÉC en faveur d’une nouvelle politique industrielle : Gilles L. Bourque et Robert Laplante, Transition énergétique et renouvellement du modèle québécois de développement, Rapport de l’IRÉC, novembre 2016, [en ligne], [http:// www.irec.net/upload/File/transition_ei_nergei_tique_et_renouvellement_du_modei_le_quei_bei_cois_de_dei_veloppe- ment.pdf].

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